‹ Études françaises et anglaisesChapitre 12 sur 27 · JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

JOHN STUART MILL

M. Dupont White est du petit nombre des écrivains qui traitent encore la politique comme une science. Nous lui devons sur cette science des ouvrages originaux et des traductions. Il a, dans ses ouvrages, résolument abordé les questions qui touchent de plus près aux destinées de la France, je veux dire les rapports de l'individu et de l'État, de la liberté et de la centralisation. L'auteur a apporté à la solution de ces problèmes des vues qui sont à lui, soutenues d'ailleurs par l'étude des faits et par des 10 raisonnements spécieux, le tout instructif, paradoxal, provoquant à la contradiction. M. Dupont White n'a pas moins bien mérité du public français en lui faisant connaître les écrits politiques d'un des penseurs les plus éminents de l'Angleterre contemporaine, M. John Stuart Mill. Le volume de M. Mill sur le gouvernement représentatif est un ouvrage capital, sur un grand sujet : les^principes et les conditions du gouvernement dans les États démocratiques.

C'est de ce livre que je voudrais entretenir aujour- 20 d'hui mes lecteurs. Toutefois, il ne sera pas inutile d'indiquer d'abord quels sont les autres ouvrages de l'auteur, par quelles tendances ils se distinguent et quelle place ils occupent dans le mouvement intellectuel de notre temps.

L'esprit et les vues de M. Mill se sont développés sous l'action de plusieurs influences successives. L'écrivain a commencé avec Bentham ; il a subi plus

1 Le Gouvernement représentatif, par M. J. Stuart Mill ; traduit et précédé d'une introduction par M. Dupont White. 1862.

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tard l'empire d'Auguste Comte ; il n'est pas, enfin, sans avoir éprouvé la séduction des systèmes socialistes français.

Le père de M. Mill, connu par son histoire de l'Inde anglaise et par divers travaux de philosophie et de politique, était l'un des disciples les plus dévoués de Bentham. C'est au sein de l'école utilitaire que notre écrivain a grandi, et c'est sous les yeux du fondateur qu'il est entré dans la carrière de publiciste.

10 Mais les doctrines utilitaires ont leurs racines et leurs aboutissants dans tout un ensemble de conceptions, et ces conceptions sont précisément celles qui ont trouvé leur expression dans la philosophie positive. En passant de l'école de Bentham à celle de Comte, M. Mill n'a pas changé de direction ; il n'a fait que suivre le courant des idées utilitaires jusqu'au point où elles débouchent et se perdent dans un système plus vaste. La philosophie positive, si je ne me trompe, n'a guère fait autre chose que signaler la

20 tendance de la science moderne à devenir positive, c'est-à-dire à exclure tout ce qui dépasse l'expérience. Comte a constaté l'empressement de notre temps à s'affranchir des notions métaphysiques ; il a assigné à ce mouvement sa place dans la suite des évolutions de l'esprit humain ; il n'a fait que cela, mais cela seul était déjà un service rendu à la pensée. Enchaîner des faits, réunir des idées, énoncer une loi, c'est faire avancer la science, et c'est pourquoi le nom de Comte a désormais sa place dans l'histoire de la philosophie.

30 II est digne de remarque que la doctrine positive a eu plus de succès chez nos voisins que chez nousmêmes. En France, elle ne compte guère, parmi les disciples de la stricte observance, qu'un seul nom recommandé par d'autres titres. Il n'en est pas de même en Angleterre. Les volumes informes de Comte y ont été abrégés par la plume élégante de miss Martineau. Des recueils périodiques, le Leader,

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la Revue de Westminster, y ont servi d'organe aux idées du parti. Des hommes ingénieux ou érudits s'en sont faits les interprètes. M. Mill a écrit la logique du positivisme. C'est à la même école que se rattachent les travaux de M. Lewes sur l'histoire de la philosophie, et ceux de M. Buckle sur la philosophie de l'histoire. Il n'est pas jusqu'à la politique positiviste qui n'ait trouvé, dans M. Congreve, un disciple assez enthousiaste et assez naïf pour demander à ses compatriotes d'abandonner la possession de l'Inde 10 et celle de Gibraltar. Les enseignements de Comte ont partout pris racine dans la patrie de Locke comme sur leur sol naturel, et, si les Anglais nous ont quelquefois fait l'honneur de regarder M. Mill comme distingué par des qualités d'esprit toutes françaises, peu s'en faut que nous ne puissions leur renvoyer le chef même de l'école comme l'un des leurs. On a coutume d'opposer les deux nations d'une manière absolue ; n'y a-t-il pas lieu de modifier ces jugements en voyant la France adopter Locke et Reid, et l'Angle- 20 terre nous emprunter, en revanche, les livres de M. Cousin et les idées de M. Comte?

Le premier grand ouvrage de M. Mill est sa Logique, qui parut en 1843. C'est un exposé des principes essentiels de la philosophie positive. On comprend d'ailleurs pourquoi cette philosophie se réduit à la logique. Le positivisme, c'est la philosophie moins la métaphysique, c'est-à-dire la philosophie moins la philosophie, une pure forme, une méthode. Je ne connais pas, au reste, dans l'histoire des idées, d'en- 3° chaînement plus étroit que celui qui rattache l'enseignement de M. Mill à celui de ses prédécesseurs de l'école anglaise. Du moment que la sensation est la seule source de nos connaissances, il est manifeste que le seul sujet de la connaissance, c'est le phénomène, et que le phénomène lui-même n'est autre chose qu'une impression individuelle et, comme on dit,

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subjective. De là à Hume, à Berkeley, il n'y a qu'un pas. Si nous ne connaissons des choses que l'impression produite sur nous, nous ne pouvons rien savoir, rien affirmer des choses considérées en elles-mêmes, pas même leur réalité. Tel est le terrain sur lequel se place notre auteur. Le but de son livre est d'éliminer de la science l'élément transcendant, c'està-dire tout ce qui dépasse l'expérience. A l'entendre, la chose est une simple collection d'attributs, et

10 l'essence n'est qu'un mot; la cause, pareillement, n'est que la succession constante de deux phénomènes ; la loi même n'a rien de nécessaire et n'offre qu'une probabilité fondée sur la fréquente répétition des faits. Ainsi disparaît, de la nature et de la science, tout ce qui est universel et nécessaire, l'infini, l'absolu. Il ne reste que l'homme et ses perceptions, que des faits et leurs rapports.

Je n'ai assurément pas la prétention de réfuter le système de M. Mill. J'aime mieux y chercher tout

20 simplement l'indice des tendances de son esprit. A vrai dire, d'ailleurs, je ne pense pas qu'on puisse réfuter le phénoménisme. C'est une tâche qui implique contradiction. A celui qui se renferme dans le domaine de l'impression personnelle, on ne persuadera jamais qu'il y ait quelque chose au delà ; les conditions de la connaissance s'y opposent ; l'homme ne peut sortir de soi pour pénétrer dans la nature des choses. Il ne saurait voir celles-ci autrement qu'elles ne lui apparaissent, ni s'assurer

30 que cette apparence n'est pas tout ce qu'elles sont. Tout au plus pourrait-on rappeler que les partisans de la doctrine positive ne tiennent pas compte de tous les éléments du problème tel qu'il se pose dans la conscience humaine. Il est vrai que nos sens n'atteignent pas dans l'objet autre chose que des attributs ; mais il est également certain que nous avons* la notion d'une substance distincte de ces

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attributs, que nous ne pouvons nous en défaire, et que le mot même d'attribut la suppose. Il en est de même de la cause : nous ne saisissons proprement que la succession de deux phénomènes, mais en parlant de cause nous exprimons beaucoup plus que cela ; nous voulons dire que l'un des faits est contenu dans l'autre et qu'on ne saurait les séparer par la pensée. Enfin il est vrai que, en voyant des phénomènes s'accomplir d'une manière constamment uniforme, nous ne savons réellement qu'une chose, c'est 10 que cette succession n'a pas encore fait défaut ; mais il est également vrai que nous croyons invinciblement à la constance éternelle, à la valeur absolue de la règle. C'est ainsi que nos jugements portent dans les choses une donnée qui n'est pas fournie par l'expérience, dont on ne peut dire, par conséquent, qu'elle soit offerte par la réalité, mais qui n'en est pas moins inhérente à notre esprit, et dont nous ne pouvons absolument nous défaire. Voilà ce que Kant a admirablement compris et ce qu'il a cherché à expli- 20 quer, et voilà pourquoi la philosophie positive qui ne le voit pas, ou qui n'en tient pas compte, est en retard sur la véritable philosophie.

Cinq ans après sa Logique, M. Mill publiait, sur l'économie politique, un ouvrage non moins monumental, dans lequel il abordait toutes les questions et montrait sur tous les points, en même temps que la connaissance approfondie des théories, l'indépendance d'un esprit qui n'en suit aucune servilement. Cet ouvrage qui, en Angleterre, a placé le nom de 30 l'auteur à côté de ceux d'Adam Smith et de Ricardo, était cependant moins original que complet. L'auteur s'y montrait plutôt sensé et bien informé que novateur. C'était une encyclopédie de la science plutôt qu'un système. Il différait en cela de la Logique, et s'il devait augmenter la réputation de l'écrivain en montrant toute l'étendue de ses aptitudes et de ses

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travaux, il devait éveiller moins de surprises et provoquer moins de discussions.

La partie la plus neuve du livre était celle où M. Mill agrandissait son sujet en y faisant entrer quelques problèmes politiques. En effet, après avoir traité des matières purement économiques sous les trois chefs de la production, de la distribution et de l'échange, l'auteur présente des considérations sur les progrès de la société et sur l'influence du gouverne-

i ornent. C'est dans cette dernière partie qu'il examine jusqu'où peut et doit s'étendre l'action de l'État, et c'est là que nous trouvons, avec les craintes les plus jalouses au sujet de la centralisation et des empiétements du pouvoir, avec l'expression de l'attachement le plus éclairé pour la liberté, des assertions qui semblent contraires à ces principes, et qui n'ont pas laissé que de causer quelque étonnement.

L'auteur, en traitant de l'intervention de l'Etat, rencontre en son chemin les systèmes socialistes ou,

20 pour parler plus exactement, le communisme, puisqu'il s'agit d'un ordre de choses dans lequel la propriété collective prendrait la place de la propriété individuelle. M. Mill s'arrête à ce système, il le discute ; il fait plus, il déclare qu'entre le communisme et les souffrances, les injustices qu'entraîne aujourd'hui l'institution de la propriété particulière, le choix, s'il était nécessaire, ne saurait être douteux. L'écrivain n'est même pas bien sûr que le communisme ne soit pas la meilleure forme et la forme définitive de la société.

30 C'est ainsi, je l'ai déjà dit, que l'influence d'une seconde école française est venue s'ajouter, chez M. Mill, à celle qu'Auguste Comte avait déjà exercée sur lui.

C'est qu'il y a une analogie réelle entre ces deux doctrines, comme aussi entre ces doctrines et l'esprit de notre écrivain. Celui-ci est un penseur hardi plutôt que profond ; ingénieux, sagace, exact, mais

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sans grande souplesse ; habile à analyser, à exposer, à discuter, à faire le tour d'un sujet, à en chercher les origines, à en poursuivre les applications ; il a la force logique et investigatrice, mais il lui manque le don de la création originale et même celui de la pénétration intuitive. Il manque de finesse. Il ne comprend tout à fait que ce qui se compte et se mesure. Les éléments impondérables, les influences spirituelles lui échappent. Il ignore le jeu des passions, le rôle des forces morales. Bref, de quelque 10 côté qu'on envisage M. Mill, on retrouve toujours le philosophe positiviste.

On comprend, dès lors, qu'il devait être accessible aux séductions dont j'ai parlé. Les théories socialistes constituent la politique naturelle du positivisme. Il y a affinité entre les deux systèmes. En lui-même, d'ailleurs, et comme théorie, il faut se garder de le méconnaître, le communisme est irréprochable. La société qu'il nous propose est parfaitement organisée. Il est régulier, logique, symétrique. Il n'a qu'un 20 défaut, c'est qu'il est idéal, c'est-à-dire impossible. Il ne prend pas l'homme tel qu'il est, avec ses tendances, ses faiblesses, ses caprices ; il ne voit en lui qu'une quantité fixe, un produit, une machine, et c'est pourquoi aussi il ne tient pas compte de ses besoins de développement et de liberté. Je sais bien qu'il y a des communistes très libéraux, mais je ne puis m'empêcher de croire qu'ils ne le sont qu'en vertu d'une contradiction. Le laissez-faire n'a pas de place réelle dans leur conception de la société. 30

M. Mill a dû tomber plus facilement qu'un autre dans cette contradiction. Il y a, en effet, deux hommes en lui : il y a le penseur systématique et il y a l'Anglais accoutumé à l'exercice de la liberté et à la jouissance des avantages qui en découlent ; il y a le savant pour qui l'individu et la société sont le résultat de certaines forces, le mouvement de

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certains rouages, et il y a le mâle esprit qui supporte avec impatience les entraves apportées à l'indépendance des opinions ; il y a le disciple de Bentham qui considère les institutions au point de vue de l'utilité, c'est-à-dire du produit, le disciple de Comte qui contemple les lois fatales suivies par l'humanité, et il y a le citoyen qui a appris à estimer les institutions d'après leur influence sur le développement de l'homme et sur la formation du caractère.

10 Cette dernière préoccupation est celle qui domine dans le petit livre sur la liberté, tandis que l'une et l'autre se retrouvent dans le volume sur le gouvernement représentatif. Je ne puis m'arrêter ici à l'aîné de ces deux ouvrages, mais j'ai besoin d'exprimer combien j'admire l'inspiration sous laquelle il a été écrit. On ne peut lire une défense plus éloquente des droits de l'individualité, une plus généreuse protestation contre la tyrannie des gouvernements, et plus encore contre celle des mœurs et de l'opinion.

20 C'est à ce respect religieux pour la liberté de tous, à cette tolérance pour toutes les idées, à cette confiance dans les résultats définitifs de la lutte, que se reconnaît le vrai libéralisme. Les idées de l'auteur ne sont pas toujours également solides, mais ses instincts sont toujours élevés. On reconnaît, à chaque page, l'homme que sa propre indépendance a mis aux prises avec les préjugés. ' Le despotisme lui-même ne produit pas ses plus fâcheux effets aussi longtemps que l'individualité subsiste encore

30 à côté de lui, et tout ce qui écrase l'individualité est du despotisme, de quelque nom qu'on l'appelle, de quelque prétexte qu'il se pare.' Ces paroles de l'auteur pourraient servir d'épigraphe au volume.

Dans l'ouvrage sur le gouvernement représentatif, M. Mill commence par déterminer quel est le but de tout gouvernement. Ce but est double. Un gouvernement a des fonctions, il existe pour gérer des

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intérêts, et il doit les gérer le mieux possible ; mais un gouvernement doit en même temps contribuer au progrès moral du peuple et servir à élever le caractère national. Cette dernière tâche est même la plus importante des deux, et si elle pouvait être séparée de l'autre, c'est à elle qu'il faudrait s'attacher de préférence. Qui n'a entendu vanter parmi nous ce qu'on appelle les bienfaits d'un sage despotisme? Qui n'a entendu opposer aux inconvénients des régimes libres la supériorité avec laquelle les gouverne- 10 ments absolus accomplissent la partie matérielle de leur tâche, le succès avec lequel ils font la guerre, le secret avec lequel ils conduisent les négociations, la rapidité avec laquelle ils poussent les travaux publics ? Voilà le langage que nous sommes condamnés à écouter tous les jours. La réponse, hélas ! n'est que trop facile. Le mécanisme marche admirablement, mais ce n'est qu'un mécanisme. Et qu'importe la grandeur de l'État si la société va se détériorant? la perfection du gouvernement, si cette perfection est 20 compatible avec l'abaissement moral du peuple?

Au surplus, M. Mill n'est nullement disposé à reconnaître au pouvoir absolu le privilège de mieux remplir les fonctions spéciales du gouvernement. Le gouvernement d'un peuple par lui-même a deux avantages à ses yeux, non seulement celui de former les citoyens aux vertus civiques, mais aussi celui d'assurer par un contrôle efficace le bien-être des populations. Les droits et les intérêts, on ne l'ignore pas, ne sont jamais mieux garantis que lorsque les 30 intéressés sont eux-mêmes chargés de les défendre.

Le gouvernement populaire est donc celui qui atteint le mieux les fins diverses du gouvernement. Toutefois, il ne peut être exercé directement que dans de petits États, tels, que les républiques de la Grèce ou quelques cantons de la Suisse, là où l'assemblée du peuple peut tenir tout entière sur la place

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publique. Il est impraticable dans nos grands États modernes. De là un expédient qui nous est devenu familier, mais que l'antiquité n'a pas connu : le peuple déléguant ses pouvoirs à des députés, la nation se gouvernant au moyen des représentants qu'elle élit à cet effet.

Il ne faut pas cependant se faire d'illusion sur les aptitudes du gouvernement représentatif. A quelque nombre que soit réduite une chambre des députés,

10 cette assemblée sera impropre à la gestion directe des affaires publiques. Elle ne saurait ni administrer, ni même, au jugement de M. Mill, rédiger les lois qu'elle discute. Son rôle est d'être moins un gouvernement que le contrôle du gouvernement. Sa principale fonction, selon l'expression de notre auteur, est de fournir à la nation ' un comité de griefs et un congrès des opinions.'

M. Mill ne se fait non plus illusion sur les conditions indispensables à l'établissement et à la pros-

20 périté du gouvernement dont nous parlons. Il faut, pour l'exercer, que le peuple ait à la fois l'indépendance qui ne peut supporter la tyrannie, et le respect de la loi sans lequel tout gouvernement libre finit par succomber au désordre ; il faut qu'il n'y ait, dans la nation, ni cette ambition de commander qui pousse l'individu à entreprendre sur les libertés de ses concitoyens, ni cette répugnance à obéir qui ne sait se plier au joug de la loi. Je me hâte d'ajouter que, dans mon opinion, les bienfaits du gouvernement

30 représentatif sont si grands qu'il reste le meilleur, je dirai plus, le seul désirable, alors même que le caractère national paraît le moins propre à le supporter. L'école de la liberté, c'est la liberté ellemême.

Si des considérations générales sur le gouvernement représentatif nous passons à l'application, nous rencontrons tout d'abord deux questions capitales sur les-

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quelles M. Mill a le mérite d'avoir appelé toute notre attention. Il s'agit de la répartition du suffrage entre les électeurs et de la répartition des voix entre les députés à élire.

M. Mill est partisan du suffrage universel. Sans s'appuyer précisément sur les droits abstraits de l'homme, il regarde comme fausse et dangereuse toute limitation arbitraire apportée à l'exercice des fonctions civiques. ' Dans une nation adulte et civilisée, il ne doit pas y avoir de parias.' Les seules exclusions qu'il 10 propose sont tirées de la nature du devoir à remplir. Ainsi il veut que l'électeur ait les éléments de l'instruction. ' L'enseignement universel, selon lui, doit précéder le suffrage universel.' Il pense aussi que celui-là seul qui paye une quotité quelconque de contributions peut être admis à nommer une assemblée qui votera les impôts. En revanche, l'auteur demande que le droit électoral soit étendu aux femmes. La différence du sexe, en pareille matière, ne lui semble pas avoir plus d'importance qu'une différence dans 20 la taille ou dans la couleur des cheveux. M. Mill n'a pas pensé que, de la femme électeur à la femme éligible il n'y a qu'un pas, ou plutôt qu'il n'y en a point. Au surplus, ce sont là de ces choses qui ne se discutent guère. La question risquerait de devenir délicate. Mais n'avais-je pas cent fois raison d'insinuer plus haut que M. Mill manque du don de finesse?

J'aime mieux, je l'avoue, une autre idée de l'écrivain sur le suffrage, celle qu'il a développée sous le nom de 3° ' vote plural.'

Lorsqu'on examine sans parti pris l'institution du suffrage universel, on voit s'élever des objections d'une incontestable gravité.

Le suffrage universel s'appuie tout d'abord sur un droit, et, si la France l'a adopté, c'est sans doute par l'effet de cette préoccupation du droit naturel qui

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forme l'un des traits de l'esprit national. Épris des idées simples, et tout particulièrement des idées d'égalité et de justice, nous avons pensé que ce qui domine dans l'homme c'est le caractère générique ; qu'un homme est strictement l'équivalent d'un autre ; que la ressemblance fondamentale l'emporte sur toutes les différences de talent, de culture et de position sociale. Nous avons pensé ainsi, et nous avons conclu de là au suffrage égal et universel.

10 Le raisonnement serait aussi irréprochable qu'il est simple, si le suffrage n'était qu'un droit. Or il est cela assurément, mais il est aussi une fonction. En donnant sa voix à un représentant, l'électeur exerce une part d'influence dans les affaires publiques. Eh bien, à ce point de vue, qui est celui de l'aptitude personnelle, il est évident qu'il n'y a plus égalité. Un homme, en thèse générale, peut être l'égal d'un autre homme, l'ignorant l'égal du savant, le débauché du sage, le nègre du blanc, la femme de son mari ;

20 on peut, en vertu d'un principe idéal, faire abstraction de toutes les différences pour ne laisser subsister que l'identité de l'espèce ; mais, du moment qu'il y aura une fonction à exercer, force sera bien de renoncer à ces abstractions pour s'enquérir de la capacité ; et, du moment qu'il sera question de capacité, on verra reparaître toutes les inégalités naturelles dont on avait fait si bon marché auparavant.

Comment sortir de cette difficulté? Comment concilier le droit qui est égal, et la capacité qui ne l'est

30 point? C'est ainsi que se pose la question, et je ne crois pas qu'on puisse nier qu'elle ne soit pressante, et que l'avenir de la démocratie n'y soit directement intéressé.

La solution proposée par M. Mill a l'avantage de

la simplicité. En partant de la distinction qui vient

d'être faite, on pourrait l'exprimer ainsi : Le droit

étant égal, chaque citoyen aura une voix ; mais, en

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même temps, la capacité étant inégale, un électeur pourra avoir plus de voix qu'un autre. Quant à la manière de déterminer le nombre de voix de chacun, on s'attachera à la nature des occupations et aux distinctions sociales qui emportent ou supposent une supériorité d'intelligence et d'instruction. Ainsi l'ouvrier ayant une voix, le maître en aura deux, et celui qui exerce une profession libérale en aura trois. L'important, c'est que la gradation soit assez clairement fondée en fait pour être acceptée par la con- te science publique. Tel est le système que M. Mill appelle le vote plural. Il ne craint pas d'ajouter que, en dehors de cette organisation du vote, le suffrage universel peut être préférable à d'autres formes du pouvoir, mais qu'il reste faux en principe, et que les maux dont il est accompagné l'emporteront toujours sur ses avantages.

La critique est juste, le remède est ingénieux ; reste à savoir s'il est applicable. Le suffrage universel n'est pas seulement, comme je l'ai dit, un droit et 20 une fonction, il est quelque chose de plus ou, si l'on veut, quelque chose de moins : tranchons le mot, il est un pis aller. Le suffrage universel a sa racine dans le principe de l'égalité, mais la puissance avec laquelle il s'impose aux sociétés modernes provient plus encore peut-être de la difficulté que l'esprit éprouve à trouver un point intermédiaire entre l'oligarchie la plus étroite et la démocratie la plus étendue. Le cens électoral, partout où il existe encore, tend à s'abaisser, et il semble destiné à être 30 partout aboli faute d'une raison d'être suffisante. On ne peut contester que celui qui possède n'ait plus d'intérêts en jeu dans la chose publique que le citoyen qui n'a rien ; on ne peut pas nier davantage qu'aux distinctions de fortune ne correspondent, d'une manière générale, des différences d'éducation et de lumières ; mais, en même temps, il est impossible

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d'établir exactement le rapport entre ces distinctions et la capacité politique, et c'est là ce qui, en rendant les classifications arbitraires, contribue aussi à les rendre odieuses. Or, je me demande s'il n'en serait pas de même du plan de M. Mill. Irréprochable en théorie, spécieux dans son aspect général, il n'échapperait peut-être pas aux difficultés de l'exécution. L'opinion accepterait sans doute qu'un maréchal de France, un conseiller à la cour de cassation ou un

10 membre de l'Institut eût plus de voix qu'un simple particulier ; que le chef de fabrique même en eût plus que l'ouvrier ; mais le système ne saurait être appliqué dans son ensemble, les diverses catégories ne pourraient être arrêtées, sans qu'on vît renaître les luttes du principe égalitaire contre des distinctions qui ne reposent pas avec assez d'évidence sur la nature des choses.

Le système exposé par M. Mill n'en reste pas moins digne d'attention. Si jamais on éprouve le besoin

20 d'organiser le suffrage universel, c'est assurément de ce côté-là qu'il faudra chercher la solution d'un problème singulièrement épineux. Le vote plural, dans tous les cas, semble préférable à l'expédient des élections à deux degrés. Le lecteur trouvera, dans l'ouvrage qui nous occupe, les considérations les plus justes sur les vices de ce dernier mode de suffrage.

La seconde question que soulèvent le gouvernement représentatif et l'organisation du suffrage est celle du mode des élections. Et qu'on ne croie pas qu'il

30 s'agisse d'un simple détail d'exécution ; c'est ici le cas ou jamais de dire que la forme emporte le fond.

' On confond, dit très bien M. Mill, deux idées très différentes sous le mot de démocratie. L'idée pure de la démocratie, suivant sa définition, c'est le gouvernement de tout le peuple par tout le peuple également représenté. La démocratie, telle qu'on la conçoit et qu'on la pratique aujourd'hui, c'est le

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gouvernement de tout le peuple par une simple majorité du peuple exclusivement représentée. Dans le premier sens, le mot démocratie est synonyme d'égalité pour tous les citoyens ; dans le second sens (et on les confond étrangement), il signifie un gouvernement de privilège en faveur de la majorité numérique, qui, par le fait, est seule à posséder une voix dans l'État. C'est la conséquence inévitable de la manière dont on recueille aujourd'hui les votes, à la complète exclusion des minorités.' 10

Et plus loin : ' Dans un corps représentatif, la minorité doit nécessairement avoir le dessous, et, dans une démocratie où existe l'égalité, la majorité du peuple, au moyen de ses représentants, prévaudra et l'emportera sur la minorité et sur ses représentants. Mais s'ensuit-il que la minorité ne doive pas avoir de représentants du tout? Parce que la majorité doit prévaloir, faut-il qu'elle ait tous les votes et que la minorité n'en ait aucun? '

' L'injustice et la violation du principe, ajoute 20 l'écrivain, ne sont pas moins évidentes, parce que c'est une minorité qui en souffre : car il n'y a pas de suffrage égal là où un individu isolé ne compte pas pour autant que tout autre individu isolé dans la communauté.'

Je cite encore cette réflexion, qui achève de mettre dans tout son jour le péril auquel la démocratie doit s'efforcer de parer : ' La grande difficulté d'un gouvernement démocratique est de mettre, dans une société démocratique, ce qui s'est rencontré jusqu'à 30 présent dans toutes les sociétés capables d'un progrès supérieur et soutenu : un soutien social, un point d'appui pour les résistances individuelles aux tendances du pouvoir gouvernant ; une protection, un point de ralliement pour les opinions et les intérêts que l'opinion publique et prédominante regarde avec défaveur. Faute de ce point d'appui, les sociétés

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antiques et presque toutes les sociétés modernes, à l'exception d'un petit nombre, ou sont tombées en dissolution, ou sont devenues stationnaires (ce qui signifie une lente détérioration), à cause de la prédominance exclusive d'une partie seulement des conditions du bien-être social et moral.'

Il n'y a qu'un moyen de porter remède à ces vices de la démocratie, c'est de donner des organes aux minorités. Mais comment s'y prendre pour y par-

10 venir? Ici notre auteur adopte et défend avec chaleur un plan proposé, en 1829, par M. Hare, et dont je résume les traits principaux de la manière suivante :

i° La représentation n'est plus attachée à une ville, à un arrondissement, à une circonscription territoriale quelconque, elle n'est plus locale. Tout député est élu par des voix recueillies dans le pays entier ; tout représentant représente tous les citoyens qui, en quelque lieu que ce soit, ont voté pour lui. En

20 d'autres termes, le peuple vote par scrutin de liste et vote pour des candidats qui sollicitent les suffrages de la nation entière.

2° Le bulletin de chaque électeur constitue une liste graduée sur laquelle les candidats de son choix figurent dans l'ordre de ses préférences.

3° Chaque électeur contribue à la nomination d'un seul candidat ; mais si le candidat qu'il a porté en première ligne échoue, son second vote, son troisième, etc., peut compter pour un autre.

30 40 Le nombre des voix nécessaires pour l'élection d'un député est déterminé par le nombre des votants divisé par celui des sièges à remplir. Cependant, afin qu'il n'y ait pas de voix perdues, les voix qu'obtient un candidat en sus de la quotité nécessaire ne lui sont plus attribuées, et sont portées, sur chaque bulletin, au compte du candidat qui vient ensuite.

5° Le dépouillement général du scrutin donne ainsi

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une liste sur laquelle on prend le nombre de membres exigés pour constituer la chambre des représentants.

Je renvoie pour plus de détails au livre de M. Mill, qui renvoie lui-même à celui de M. Hare. J'ai éprouvé quelque surprise, je l'avoue, en voyant l'accueil empressé que notre auteur fait à ces propositions. Les objections qu'elles soulèvent sont évidentes. Ainsi l'on ne voit pas comment on arriverait à assurer le nombre voulu des représentants, à moins que chaque bulletin ne portât un nombre de noms égal au 10 chiffre total des députés, ce qui, lorsqu'il s'agit d'une grande assemblée, conduirait tout droit à l'absurde. Le nombre des noms à inscrire fût-il d'ailleurs réduit à un chiffre fort inférieur, à cinquante, à trente, à vingt même, il est impossible que les électeurs, ceux surtout des classes inférieures, connussent les titres et les mérites d'un aussi grand nombre de candidats. Ils seront donc réduits, pour rédiger leurs bulletins, à suivre les directions des partis. Ceci nous amène à une objection plus grave encore. Le plan de 20 M. Hare n'empêcherait pas le pays de se diviser en plusieurs grands partis politiques, ainsi qu'il arrive aux États-Unis ; il n'empêcherait pas ces partis de s'organiser, de rédiger des listes et de les faire adopter par leurs adhérents. Bien loin de parvenir au but qu'il se propose, j'incline à croire que le projet en question donnerait aux partis une organisation plus puissante, et tendrait ainsi à diminuer, au lieu de l'agrandir, le rôle actuel des minorités.

On le voit, dans cette discussion comme dans 30 plusieurs autres, le mérite de M. Mill est moins d'avoir résolu le problème que de l'avoir posé ; posé, ajouterai-je, avec la netteté d'une pensée toujours précise, d'une logique toujours rigoureuse.

C'est beaucoup que de parcourir un sujet sous la conduite d'un guide qui en connaît tous les détours, qui sait tout ce qui s'est dit sur chaque point, qui

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renseigne et oriente le lecteur d'une manière complète, qui présente les questions sous toutes leurs faces, qui les discute avec bonne foi et sagacité, qui n'apporte à la controverse aucun préjugé et aucune passion. Sous la direction d'un pareil guide, on se sent avancer d'un pas plus ferme, on se trouve avoir exploré bien des régions mal connues. Il est, à la vérité, quelque chose de plus haut encore et de plus précieux. Il y a des écrivains qui ont le coup d'oeil

10 divinatoire, qui surprennent par des découvertes imprévues et des observations frappantes, qui à la justesse joignent l'invention, à la sagacité la profondeur, au talent le génie. On en rencontre de loin en loin quelques-uns dans l'histoire. Ils marquent une ère dans les annales de l'esprit humain. M. Mill n'est pas sans doute de ce nombre, mais il a sa place immédiatement au-dessous, parmi les hommes qui, embrassant l'ensemble des connaissances d'une époque et y portant une critique incorruptible, font, eux aussi,

20 sur bien des points, jaillir une lumière inattendue.

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