‹ Études françaises et anglaisesChapitre 13 sur 27 · M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

M. SAINTE-BEUVE

J'ai fait le tour des choses de la vie, J'ai bien erré dans le monde de l'art.

Le monde est la matière de nos créations et de nos jugements. Vivre, voir, sentir, ouvrir son esprit à toute chose, son âme à toute impression, tel est le secret de l'art et du savoir. Non pas, cependant, que l'artiste et le critique se comportent tout à fait de même dans l'étude de l'univers. Le premier agit en maître ; il domine ce monde qu'il observe ; il le voit tel qu'il le fait ; il le ramène impérieusement à ses conceptions ; il lui imprime le cachet de son génie. Le vrai critique, lui, est plus impersonnel : il sait se 10 séparer de lui-même et des formes de son intelligence ; il s'attache à saisir chaque objet dans son caractère propre ; il s'identifie tour à tour avec tout ce qui s'offre à lui ; pour mieux pénétrer dans l'essence des choses, il s'abandonne à elles et se transforme à leur ressemblance. Comprendre, c'est sortir de soi pour se transporter autant que possible au sein des réalités ; c'est recevoir leur empreinte, c'est participer à leur vie ; or la critique ne consiste-t-elle pas surtout à comprendre? 20

M. Sainte-Beuve comprend tout, parce qu'il a tout éprouvé. Ce n'est pas assez dire : il n'a pas seulement tout éprouvé, tout senti, il s'est transformé

1 Poésies de Sainte-Beuve, première partie : Joseph Delormc, nouvelle édition très augmentée ; 1861.

Causeries du lundi, par Sainte-Beuve, tome quatorzième ; 1861.

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complètement chaque fois ; il a passé successivement par plusieurs existences. M. Sainte-Beuve a été philosophe, saint-simonien et catholique ; il a été ascète et homme du monde ; il a eu sa ferveur politique, et il en est revenu ; il a écrit au Globe, au National et au Constitutionnel ; il a composé des poésies, un roman, une histoire, des portraits ; il a fait partie du cénacle romantique, il a poussé plus loin qu'aucun autre le culte des dieux qu'on y encen-

ioSait, puis il a brisé ce qu'il avait adoré. A vrai dire, il n'y a rien là encore de bien étrange. Quel est le romantique ou le saint-simonien de 1830 qui ait conservé la foi de sa jeunesse? Et s'il y en a, qui les comprend ou les envie? Qu'est-ce, d'ailleurs, que vivre, si ce n'est se développer? et se développer, si ce n'est se transformer? Ce qui me paraît caractéristique dans M. Sainte-Beuve, ce n'est pas qu'il ait changé, ni même que ses changements aient été des métamorphoses ; mais bien que le critique, chez lui,

20 ait débuté par l'artiste ; que le poète et le romancier aient contribué à le préparer pour une autre tâche ; que, pendant quinze ans, la vie de l'écrivain, avec toutes ses tentatives si variées, ait été visiblement un apprentissage pour cette autre moitié de sa carrière qu'il fournit aujourd'hui si brillamment. Notre écrivain est un grand critique, mais peut-être est-il si éminent parce qu'il a été autre chose, et parce que, in même temps, tout ce qu'il a été le servait pour sa vraie et définitive vocation : ce qui revient à dire, au

30 reste, que, sous d'autres rôles, c'est déjà le critique qui se sentait et s'exerçait.

M. Sainte-Beuve a écrit beaucoup de vers. Il ne serait pas difficile, dans ses trois recueils, de signaler bien des différences de goût et d'inspiration. Tous les trois, cependant, ont une ressemblance : l'auteur s'y essaye ; il cherche. Il cherche en imitant. Il adopte malgré lui la manière qui l'a frappé, le ton

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qui l'a ému : il a des stances ondoyantes et caressantes comme celles de Lamartine ; il a des recherches de style, des emphases de pensée comme Victor Hugo ; il traduit les Anglais, Wordsworth, Bowles, Coleridge ; il s'efforce de rendre un air de Gluck, une toile de Boulanger ; il s'exerce à la rime savante, au sonnet bien tourné. Et quand il est lui-même, il cherche encore, poursuivant des effets nouveaux, demandant à des scènes bourgeoises, à de simples récits, à de calmes paysages, à des sentiments naïfs, une poésie qui 10 manque à notre littérature. Il décrit un quai désert de l'île Saint-Louis, une cour obscure aperçue en passant ; il note chaque émotion de l'âme, chaque incident de voyage, les jeux de la lumière, les aspects de la campagne ; il multiplie ainsi les esquisses, y accuse l'effet, y indique le ton, et peu à peu remplit son portefeuille.

J'en dirai autant du style poétique de M. Sainte- Beuve. Tout y est intention. La préoccupation du procédé y perce : 20

C'est la rime avant tout, de grammaire et d'oreille, C'est maint secret encore, une coupe, un seul mot Qui raffermit à temps le ton qui baissait trop, Un son inattendu, quelque lettre pressée Par où le vers poussé porte mieux la pensée.

L'auteur ne se fait pas d'ailleurs illusion sur le succès de ses tentatives. Ses vers ne le satisfont qu'à demi. Il se plaint que ce soient

Des vers à force d'art et de vouloir venus...

Des vers tout inquiets et de leur sort chagrins. 30

M. Sainte-Beuve a mis le doigt sur le vif du défaut. On sent trop la volonté dans ses poésies. Il y a plus de science qu'il ne faudrait ; il y manque la plénitude, le souffle intérieur, l'aisance plastique qui pétrit souverainement l'argile. Ce sont, à tout prendre, des études plutôt que des créations.

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M. Sainte-Beuve restera-t-il comme poète? Le relira-t-on? Le lit-on encore? Ses Consolations, ses Pensées d'août (de ses divers recueils celui où il est le plus lui-même), sont-elles du nombre de ces livres qu'on descend d'un rayon en un moment de desidia, ou que, dans des jours tels que ceux où j'écris, en un radieux après-midi de printemps, on glisse dans sa poche pour les aller feuilleter sous les ombrages du Luxembourg ou dans les allées de Trianon? Pour

ioma part, c'est ainsi que je lis les vers de M. Sainte- Beuve, le préférant, pour ce commerce familier, à bien des poètes plus éclatants. Il y aura toujours, n'en doutons point, des lecteurs qui aimeront ainsi les sentiers détournés, discrets, un peu obstrués par la végétation, et qui, à travers ces volumes tout pleins de choses, s'égareront en de longues rêveries. Et, toutefois, ce n'est pas le pur attrait poétique qu'on y cherche ou qui y ramène. Je ne serais pas étonné si la plupart des lecteurs étaient des hommes qui,

20 dans les vers du poète, étudient la formation du prosateur. C'est que la poésie de M. Sainte-Beuve se ressent trop des théories littéraires ; elle a surtout l'intérêt de la facture ; tranchons le mot, c'est la poésie d'un critique.

Le roman de Volupté, publié en 1834, correspond à la fois à chacun des recueils poétiques de l'auteur. Il est sensuel et désespéré comme Joseph Delorme, mystique comme les Consolations, et, comme dans l'Histoire de Marèze et dans celle de M. Jean, l'auteur

30 y a essayé de donner un corps à ses conceptions de l'art, à son sentiment des choses, à cet idéal uni et modéré qui s'était emparé de son esprit.

On peut se faire, pour ce roman, la même question que pour les poésies de Sainte-Beuve, et se demander si ce roman vit encore. Ce qui est certain, c'est qu'il a vécu. Il a eu sa place dans le mouvement littéraire qui s'est fait aux environs de 1830, à cette époque où

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l'innovation se jetait bruyamment dans toutes les voies de l'art. Volupté a été le roman élégiaque d'un temps dont Notre-Dame de Paris a été l'épopée. Il a contribué, pour sa part, à étendre l'horizon poétique. Il a, çà et là, bien des chemins aimables dans leurs sinuosités. Il a apporté à la nouvelle école des exemples d'analyse délicate. Il a mis la psychologie dans le romantisme. Mais l'analyse y était trop ténue, trop prolongée ; le drame y manquait, et non seulement le drame, mais les grandes lignes, l'intention 10 simple dont, en France du moins, une œuvre littéraire ne se passe guère. Il y avait trop de subtilité, de complexité ; on y sentait le labeur ingénieux plus que l'inspiration franche. L'ouvrage se relit, il attache même ; mais il n'émeut, n'étonne, n'entraîne guère. Quelle différence entre ces pages chargées d'observation, de réflexion, d'étude, et les ingénus récits des maîtres, où le lecteur est emporté par une puissance créatrice, sans s'apercevoir de la route qu'il suit, sans se douter seulement qu'il tienne un livre entre 20 les mains !

Pour nous, Volupté est essentiellement aujourd'hui un fragment des mémoires de l'écrivain. Et tout d'abord, les mémoires de sa pensée.

Amaury a étudié la médecine ; il a été au jardin des Plantes et y a entendu M. de Lamarck. Il a beau être prêtre, on sent qu'il a passé par la physiologie. Peut-être même y reviendra-t-il. Pour le moment, il est tout à saint Martin, à Y Imitation, aux mystiques ; il a pris les Confessions de saint Augustin pour modèle : 30 c'est un converti qui fait l'histoire de ses erreurs. Amaury moralise, il est même un peu prêcheur. Il ne condamne pas seulement la volupté, mais aussi ce qu'il appelle la curiosité et la fausse science. En le faisant parler ainsi, l'auteur ne joue pas tout à fait un rôle ; on sent qu'il a eu de ces pensées austères, qu'il a cherché du moins à les avoir. Seulement il

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a tout l'air d'en être déjà revenu. Il ne pense plus si mal ni de la science, ni de la galanterie. Les précautions obligées, les pieuses exclamations sont là pour maintenir la donnée du récit. Or, cette donnée n'est pas heureuse. Le rigorisme chrétien se plie mal à devenir un artifice du romancier. Il y a d'ailleurs une contradiction entre la sévérité de caractère prêtée à Amaury et la nature de ses aveux. Un prêtre austère ne peut caresser si complaisamment

10 des souvenirs qu'il a appris à maudire. Aussi, pour goûter et accepter pleinement l'ouvrage, faut-il chercher l'auteur lui-même derrière Amaury et, dans bien des pages de ce livre, reconnaître l'histoire secrète de son âme, le récit des efforts passionnés avec lesquels il a abordé tour à tour toutes les solutions du problème de la vie.

L'histoire d' Amaury est celle d'une nature mobile, avide de jouissances, de science et de poésie ; c'est aussi celle du talent de M. Sainte-Beuve. Nous le

20 retrouvons ici, comme dans ses poésies, s'essayant, se rompant à tout. ' J'ai peu vu directement, avoue Amaury, peu pratiqué, je n'ai rien entamé en plein ; mais j'ai côtoyé par les principaux endroits un certain nombre d'existences, et la mienne propre ; je l'ai côtoyée, plutôt que traversée et remplie ; j'ai conçu et deviné beaucoup, bien qu'avec une sorte d'aridité pour reproduire, comme quand on n'a pas varié soimême l'expérience et qu'on a rayonné longtemps dans l'espace, dans la spéculation, dans la solitude.'

30 L'écrivain dit vrai : il a conçu et deviné beaucoup ; il a côtoyé bien des choses ; il a fait, en son propre cœur, l'étude des passions ; et s'il croit pouvoir se plaindre d'une certaine ' aridité à reproduire,' ce n'est pas cependant en vain qu'il a essayé à son tour de créer, qu'il a mené à fin une œuvre de longue haleine, qu'il a tracé des caractères, déroulé des incidents, qu'il a narré et décrit. En pratiquant ainsi l'art,

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quand même il y aurait moins réussi qu'il n'a fait, il est certainement entré plus avant dans l'intelligence des lois intimes du beau et du vrai.

Le roman dont je parle n'est pas moins intéressant à un autre point de vue. Volupté est une étude de style tout autant qu'une étude psychologique. L'auteur y cherche encore sa manière. Il veut assouplir la langue ; il s'efforce d'en acquérir une à lui. On le voit frapper à toutes les portes, fouiller dans tous les recoins, tâcher de saisir tous les secrets. Ici il serre 10 et fatigue la métaphore ; là il poursuit la finesse jusqu'aux confins du précieux. Il est alambiqué, inusité ; il brise volontairement le nombre de la période ; il a une phraséologie à lui, des alliances de mots dont l'imprévu est destiné à saisir l'attention. Il dira qu'il a découvert des intelligences et des âmes ' à peu près inconnues, sans éclat, sans scène extérieure, mais utiles, profondes, d'une influence toute bonne, certaine, continue, précieuse à ce qui les entoure.' Il a des phrases telles que la suivante : ' Dans l'épais 20 sommeil apoplectique qui châtia cette rentrée coupable, aucun rêve cristallin et léger ne me reporta vers la rousse allée prête à verdir et ne me rouvrit l'âme aux pudiques mystères.' L'auteur, on le voit, ne recule devant aucune étrangeté ; il fait comme tous les artistes : il essaye des effets, des procédés. Son seul tort, et ce tort était à peu près inévitable, c'est de mettre le public dans la confidence de ses tâtonnements.

Aujourd'hui M. Sainte-Beuve a un style ; dans ses 3° poésies, dans son roman, dans les anciens Portraits, dans les premiers volumes de Port-Royal, il a plutôt une manière. Le style et la manière sont également individuels ; mais l'individualité du style consiste dans les qualités, celle de la manière dans les défauts. Une manière se compose de procédés répétés et devenus visibles, d'affectations, de recherches. Si le

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style est l'homme, la manière c'est le tic. Tout style, sans doute, porte en soi une manière, il y tend, il la côtoie ; mais cette manière consiste précisément dans les côtés faibles du style, dans ses parties les moins franches et les moins fortes.

Nous touchons au moment décisif dans la vie de l'écrivain. En 1840 et 1842, il avait publié les premiers volumes de son Histoire de Port-Royal. Jamais, semblait-il, il n'était entré plus avant dans l'intel-

ioligence des voies intérieures de la grâce, des plus sèches comme des plus touchantes grandeurs du christianisme, lorsque le troisième volume de l'ouvrage parut en 1846, et vint détruire bien des illusions. L'auteur, dès la préface, indiquait combien il était détaché de ses doux solitaires ; il s'efforçait, disait-il, de rester avant tout sincère, indépendant, ' indépendant même du sentiment profond que lui inspirait son sujet.' Mais il n'était pas besoin de cet aveu ; le volume tout entier indiquait une crise ; l'écrivain

20 rompait visiblement avec les convictions et les sentiments qu'il avait si longtemps caressés.

En arrivant à Pascal, l'historien de Port-Royal est bien forcé de toucher aux grandes questions que l'auteur des Pensées a tranchées en maître ; et, tout en les côtoyant, il insinue sur bien des points quelles sont les solutions vers lesquelles il incline. Au christianisme héroïque de son auteur, il oppose la nature et ses exigences, le bon sens et ses réclamations, Montaigne, ' le contre-pied le plus complet de Port-

30 Royal,' Voltaire, qui ' s'efforce de simplifier et de diminuer autant que possible la question.' Il se demande si cette hautaine apologie religieuse, qui s'appuie sur le péché originel, qui ne veut voir dans l'homme que misère et contradiction, si ces arguments, jadis victorieux, sont encore admissibles aujourd'hui. Le problème lui semble pris à la fois de trop haut et de trop bas. De trop haut, car l'homme, après

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tout, n'est-il pas un animal comme un autre, un peu supérieur, un peu mieux pourvu, un peu plus heureux, et dès lors que devient le mystère, et que reste-t-il des contradictions dont on voulait nous accabler? Mais, d'un autre côté, Pascal n'est-il pas injuste pour la nature humaine? N'a-t-il pas exagéré les choses? N'est-elle pas, à tout prendre, plus saine et plus élevée qu'il ne l'a cru? Et, s'il en est ainsi, l'argumentation chrétienne n'a-t-elle pas faibli elle-même avec celle de Pascal? ' Il est bien vrai, ainsi s'exprime 10 l'écrivain dans un terrible passage, il est bien vrai que le jour où, soit machinalement, soit à la réflexion, l'aspect du monde n'offrirait plus tant de mystère, n'inspirerait plus surtout aucun effroi ; où, ce que Pascal appelle la perversité humaine ne semblerait plus que l'état naturel et nécessaire d'un fond mobile et sensible ; où, par un renouvellement graduel et par un élargissement de l'idée de moralité, l'activité des passions et leur satisfaction dans de certaines limites sembleraient assez légitimes ; le jour 20 où le cœur humain se flatterait d'avoir comblé son abîme ; où cette terre d'exil, déjà riante et commode, le serait devenue au point de laisser oublier toute patrie d'au delà, et de paraître la demeure définitive, — ce jour-là, l'argumentation de Pascal aura fléchi.'

Et ailleurs : ' Il y a dans tout fait général et prolongé une puissance de démonstration insensible. Si l'on voyait une fois la majorité des hommes s'appliquer et réussir à vivre comme on vit volontiers dans Paris 30 et dans d'autres grandes villes, il deviendrait bien difficile d'admettre que la Providence permette, d'une part, tout ce développement social et cet oubli, et que, de l'autre, elle prépare sous main quelque catastrophe épouvantable, une vaste conspiration des poudres, pour faire sauter maisons et habitants. Il est une jouissance habituelle et régulière de la civilisa-

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tion qui exclut, même en théologie, de certaines images.'

Je ne cherche ni à faire valoir, ni à affaiblir les objections de M. Sainte-Beuve, parfois dirigées d'ailleurs, il faut le reconnaître, contre des doctrines de formation purement traditionnelle, et qui n'atteignent pas au même degré la religion évangélique prise à sa source. Je ne discute pas, je raconte. Une chose est claire : tout l'effort de l'écrivain va

10 à dépouiller le christianisme du caractère de vérité absolue qui forme sa prétention naturelle, pour le ramener au rang d'une vérité très haute, la plus élevée sans doute, mais relative après tout et incomplète. C'est ainsi qu'on vient de le voir cherchant, contre le pessimisme qui fait le fond de l'enseignement orthodoxe, des objections empruntées à une idée moins tragique de l'humanité et de la vie, à un certain bon sens assez court, mais qu'on n'outrage pas impunément, à la durée même des choses, à la marche pro-

20 gressive de la civilisation, à la démonstration insensible des faits. L'écrivain revient ailleurs, et par un autre chemin, à une idée semblable. Il trace à grands traits une histoire de la sainteté, ou, si l'on veut, de la moralité la plus haute, histoire qui n'est autre que celle même des religions. Il constate que la sainteté est, ' jusqu'à un certain point, indépendante des croyances qui sont le plus faites pour la nourrir.' Il y en a quelque chose dans Confucius, qui ne croit pas à l'immortalité de l'âme ; dans le bouddhisme,

30 qui n'a peut-être pas même de Dieu ; il y a de la grandeur, de l'héroïsme dans l'antiquité grecque. Ici vient se placer un beau passage sur cette race héroïque des Grecs. ' La santé de l'esprit et celle du corps s'accordaient et ne se démentaient pas. Et puis, on mourait comme on avait vécu, le javelot était reçu aussi hardiment^ qu'il était lancé ; la beauté de la mort, chez les Epaminondas, égalait et couronnait la I 2

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splendeur de la vie. Sans doute nous ne savons pas tout ; à cette distance, bien des dessous échappent, et la lumière de l'ensemble voile les inévitables ombres. Mais ce qu'on peut dire en toute certitude, c'est que pareille race, en de pareilles conjectures, ne s'est jamais retrouvée depuis. La force humaine, déployée alors seulement dans toute son énergie et toute sa grâce, a toujours paru ailleurs plus ou moins refoulée sur elle-même, et l'âme humaine s'est repliée.'

On voit où l'auteur veut en venir. Le christianisme x 0 a été un grand bien, mais non pas un bien sans mélange ; il a proposé un idéal nouveau et plus élevé, mais un idéal en quelque sorte provisoire ; il a plié l'humanité dans la pénitence, mais il lui a laissé le pli ; il a transformé la morale en ascétisme ; il nous a guéris, guéris du mal principal, d'une plaie profonde, mais ce n'est pas impunément que nous avons subi un traitement si radical, et l'on en est aujourd'hui à se demander qui nous guérira du remède. ' Est-ce là, en effet, la dernière forme de sainteté pour le monde? 20 Cet enchantement des émotions religieuses, ce mystère d'élévation que l'homme porte en lui, et qu'il n'a jamais plus hautement atteint qu'au sein et à l'aide du christianisme ; cet état supérieur et intime de la nature humaine, ne saurait-il retrouver désormais sa première fleur et reparaître dans sa perfection acquise, délivré des appareils compliqués que le droit sens désavoue? Ne saurait-on retenir seulement le côté durable, éternel, celui qui tient aux instincts les plus tendres et les plus généreux du cœur, sans se forger des 30 douleurs gratuites et sans exagérer l'épreuve, par ellemême si rude ? En tout, ne saurait-on avoir le Socrate sans les démoneries, comme dit Montaigne? '

Jusqu'ici nous n'avons que des considérations puisées dans l'histoire des idées ou dans l'optimisme naturel à une civilisation très avancée. Mais Amaury, il ne faut pas l'oublier, a étudié au jardin des Plantes,

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