‹ Études françaises et anglaisesChapitre 14 sur 27 · VI II] M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

VI II] M. SAINTE-BEUVE

et il est resté singulièrement frappé de la lumière indirecte que les sciences positives jettent sur les problèmes sociaux et moraux. On ne sera donc pas étonné de le voir s'élever de l'humanité à la contemplation de l'univers, au système entier des choses, et se demander si cette humanité, dont nous faisons le centre de tout, ne serait pas, au contraire, une quantité négligeable par rapport à l'ordre souverain. ' Il y a, dit-il, quelqu'un au xvme siècle qui est un

10 réfutateur bien autrement puissant de Pascal, et qui ne le nomme jamais ; ce réfutateur c'est Buffon, c'est la science de la nature elle-même. A l'appui de ma pensée, j'indiquerai seulement les belles pages physiologiques et morales sur la mort ; mais comme c'est le contraire du point de vue chrétien ! '

L'auteur vient de nommer la mort. La mort, avec l'ensemble des considérations qui s'y rattachent sur la destinée humaine, tel est, en effet, le dernier retranchement de cette théologie que M. Sainte-Beuve déclare

20 insuffisante, retranchement abrupt et formidable, derrière lequel le prédicateur reprend vite ses avantages et se plaît à défier les arguments de la sagesse mondaine. Il est donc naturel que notre écrivain cherche à tourner une position malaisée à emporter de front. ' La mort ! s'écrie-t-il, on s'accommode encore de la regarder de profil ; le difficile est de l'envisager en face.' Eh bien, il n'y a qu'à s'en tenir au profil ! ' On a remarqué que souvent la mort ellemême semble moins pénible à supporter que la pensée

30 de la mort. La plupart des gens meurent assez aisément, à condition de ne pas trop s'en apercevoir et de n'y pas songer.' Montaigne n'aurait pas dit mieux. Tout ce troisième volume rappelle souvent ainsi les Essais. On ne peut s'y tromper, le véritable adversaire de Pascal, ce n'est ni Voltaire, ni Buffon, c'est précisément Montaigne, c'est la sagesse modérée, l'équilibre heureux, la curiosité sceptique, la bonne

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humeur narquoise, c'est l'esprit que le spectacle du monde intéresse plus qu'il ne l'émeut, qui se défie de la phrase, sur lequel l'enthousiasme ne mord guère, qui, sans avoir rien d'héroïque, suffit à faire ce qu'on appelait autrefois l'honnête homme. Tel que nous venons de le voir, M. Sainte-Beuve représente assez bien ce que pourrait être aujourd'hui le philosophe bordelais, un Montaigne avec des connaissances plus vastes, avec l'amour de l'art, une expérience qui s'est accrue, et toute la différence que trois siècles peuvent 10 faire entre deux hommes.

Quoi qu'il en soit, nous voilà bien loin de l'époque à laquelle M. Sainte-Beuve s'asseyait avec M. de Lamartine ' au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul,' où le plus jeune des deux poètes enviait à l'autre ses chants et ses prières, où l'auteur des Harmonies, enfin, fier d'une si touchante conquête, la célébrait avec toute la pompe de son langage.

Tu tombais ! je criai ! le Seigneur te sauva ! 20

Tu repris ton élan vers la céleste porte !

Honneur en soit rendu, non à cette voix morte,

Mais au Dieu qui donna la vie à mes accents,

Qui met le trait sur l'arc et la flamme à l'encens,

Fait un écho vivant de nos lèvres muettes

Et dans nos cœurs fêlés verse ses eaux parfaites !

Ton cœur était l'or pur caché dans le filon,

Qui n'attend pour briller que l'heure et le rayon.

Tout cela, aujourd'hui, fait involontairement venir le sourire sur les lèvres. On a peine à croire que les 30 deux poètes aient vraiment conversé ainsi. On se demande si le lecteur de ce temps-là n'a pas été dupe de quelque mystification. Mystification, le mot est dur, illusion serait plus juste. Il est clair, en effet, que M. de Lamartine et M. Sainte-Beuve ont eu l'un et l'autre leurs jours de zèle pieux et de ferveur

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véritable. Il y a toutefois une distinction à faire ici entre le maître et le disciple.

La réaction contre les enseignements du xvme siècle, l'empire exercé de nouveau sur les âmes par tout ce que le catholicisme contient de séduisant pour l'imagination, de consolant dans les douleurs, et même de fortifiant dans les difficultés et les repentirs ; bref, un certain ébranlement religieux des esprits reste comme l'un des traits caractéristiques de la Restau-

10 ration. Le catholicisme fut, d'ailleurs, en France comme en Allemagne, l'un des éléments du romantisme. Ajoutons, enfin, qu'il se rattachait naturellement à la doctrine de la légitimité. Il y eut alors, à tous les égards, dans tous les sens, retour au passé et à sa poésie. Les aspirations, ne sachant où se prendre, s'attachaient à ce qui avait été. On croyait au mystère comme au droit divin. On célébrait la foi et le crucifix comme on chantait la naissance du duc de Bordeaux, sans trop se rendre compte des

20 choses, sans trop aussi se croire engagé par là, mêlant aux pieux soupirs bien des notes mondaines et discordantes. On était, ce qui arrive souvent, très sincère sans être très conséquent ; et il ne faut point douter de la bonne foi, ni même du sérieux de MM. de Chateaubriand, de Lamartine et Victor Hugo, parce qu'ils ont vu plus tard fondre au premier soleil le zèle royaliste et la ferveur catholique de leur jeunesse.

Il n'en a pas été tout à fait de même de M. Sainte-

30 Beuve. Dans un passage souvent cité, page mémorable arrachée à un journal intime, il nous a donné le vrai mot de son histoire morale. Il a commencé, dit-il, par le xvme siècle, par Tracy, Daunou, Lamarck, et * là est son fond véritable.' Il a tout traversé, tout côtoyé ; mais, ajoute-t-il, ' dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement ; je n'ai jamais engagé ma croyance. Mais je com-

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prenais si bien les choses et les gens, que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale.'

Voilà donc quelle serait la différence : les poètes que j'ai nommés plus haut auraient commencé, en 10 toute sincérité, par les croyances impétueuses et naïves ; mais leur foi politique et religieuse ayant peu de racine, elle n'aurait pas tardé, comme la semence de la parabole, à sécher sur pied ou à disparaître sous les ronces du chemin. M. Sainte-Beuve, au contraire, a commencé par des conclusions empruntées aux sciences naturelles, et, comme on dit maintenant, à une philosophie positive ; il est parti, dès le début, du point auquel nous le voyons revenu aujourd'hui ; il n'aurait même jamais cessé d'y tenir, et les diverses 20 métamorphoses par lesquelles il semble avoir passé ne devraient être regardées que comme des complaisances ou des expériences scientifiques.

Je n'ai garde de contester une explication aussi précise. Toutefois, je ne puis oublier non plus combien, en ces opérations d'analyse intime et personnelle, il est facile de se tromper soi-même. Ce qui est certain, c'est que la lecture des ouvrages de M. Sainte- Beuve conduirait à un jugement un peu différent de celui qu'il a porté, à un jugement qui, sans renfermer 30 des conclusions précisément opposées, gagnerait en vraisemblance psychologique et paraîtrait plus équitable pour l'auteur. Nul de nous n'est aussi un, aussi simple que M. Sainte-Beuve se flatte de l'être. J'ai peine, je l'avoue, à me le représenter aussi peu engagé qu'il le dit dans les croyances et les écoles qu'il a successivement traversées. Je ne le crois point naïf,

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mais je me l'imagine volontiers sincère. Si je me fie à mes impressions, il y a assurément, chez lui, un premier fond de xvin8 siècle, comme aussi de vive et sensuelle nature, et c'est bien là ce qui a fini par reparaître : mais cela n'empêche pas, ce semble, qu'il n'ait eu bien des velléités réelles de spiritualisme et même de dévotion. Il en serait comme de la littérature, où il a toujours porté un sens critique droit et sûr, ce qui n'empêche pas que la fantaisie, la

10 curiosité, les admirations ne l'aient entraîné en bien des voies détournées et bizarres. Je ne crois donc pas qu'il faille tenir les pages les plus graves de notre écrivain pour de simples essais ou pour des gageures. Il est plus conforme à la nature des hommes et des choses de se représenter le poète comme se livrant, au contraire, s'abandonnant tour à tour à chacun ; passant par bien des transformations sans jamais perdre entièrement son fond primitif, ni même un secret instinct de sa vraie tendance ; s'efforçant

20 d'être croyant, d'être romantique, d'être républicain ; y réussissant autant que la volonté peut y réussir ; s'enrichissant ainsi peu à peu de bien des expériences précieuses ; fouillant tous les secrets de la vie, rapportant de ses excursions dans toutes les régions mille découvertes, et se trouvant ainsi, au jour où il revient à lui-même et se possède enfin tout entier, se trouvant pourvu de tout ce qui lui est nécessaire pour devenir le plus exercé des critiques, le mieux rompu à la réalité, le plus doué de dextérité et de souplesse, le plus

30 versé dans les choses de la littérature et du monde, le plus désenchanté des penseurs et le plus équitable des juges.

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Dussé-je au bout de tout ne trouver presque rien.

Nous voici arrivés aux Causeries du lundi. L'auteur s'est essayé dans tous les genres, il a achevé toutes ses métamorphoses ; il a, sans avoir eu l'air d'y toucher, abordé les problèmes les plus hauts, les plus graves ; il est arrivé à l'âge où la maturité commence sans que la force ait encore diminué. On est à la fin de 1849 ; les esprits se remettent peu à peu des ébranlements de l'année précédente, et retrouvent de l'attention pour les choses du goût et de l'intelligence. C'est alors que M. Sainte-Beuve revient à la critique ; 10 il va parler désormais chaque semaine, à jour fixe ; il trouvera ainsi l'occasion de parcourir de nouveau et en tout sens le champ de la littérature, de revenir sur ses jugements passés, d'entrer davantage dans le vif des questions, d'adopter aussi une manière plus alerte. M. Sainte-Beuve a eu cette bonne fortune, qui n'arrive qu'aux talents vrais, mais qui ne leur arrive pas toujours, l'occasion de se déployer tout entier, de se livrer dans une œuvre considérable et définitive. 20

L'histoire des Causeries formera un chapitre dans l'histoire de notre littérature. Commencées au Constitutionnel, elles se continuèrent au Moniteur, et se succédèrent sans intervalle jusqu'en janvier 1855. Pendant cinq ans, l'auteur a donné chaque lundi un article long, nourri, charmant, sur les sujets les plus divers : passant de la critique à l'histoire, mêlant les anciens aux modernes et les étrangers aux Français, associant aux noms les plus illustres bien des renommées secondaires, également à l'aise dans tous les 30 genres, dissertant de saint Martin après avoir parlé de Beaumarchais, aussi familier avec Bourdaloue ou Daguesseau qu'avec Stendhal ou Musset, toujours

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prêt, toujours compétent, ayant tout lu et tout traversé, inépuisable en réflexions, ne se répétant jamais. Qu'on veuille bien réfléchir un instant à tout ce que suppose un travail de ce genre, l'étendue des connaissances acquises et des recherches nouvelles, la fécondité de l'esprit, la force même du tempérament, et l'on conviendra que les Causeries sont une œuvre extraordinaire, et que M. Sainte-Beuve est le seul de nos contemporains qui pût mener à bien une

10 pareille entreprise.

L'abondance de M. Sainte-Beuve n'a de mérite que parce qu'elle a sa source dans de vastes connaissances ; mais cette érudition, à son tour, ne tire tout son prix que d'une exactitude extrême. Il n'est personne qui, ayant été appelé à contrôler les renseignements de toute nature dont abondent les volumes de notre écrivain, ne soit prêt à joindre son témoignage au mien. Je me rappelle avoir été conduit à le suivre dans les chemins les plus étrangers à ses recherches

20 habituelles, les plus détournés, les plus inconnus, et être resté singulièrement surpris en voyant sur toute chose des informations si complètes, et non seulement l'absence de toute erreur matérielle, mais, ce qui est plus rare, l'exactitude jusque dans les derniers détails, jusque dans la nuance.

M. Sainte-Beuve est, parmi nous, le créateur d'une nouvelle école de critique. Aux comptes rendus exacts des Bayle, des Basnage, des Leclerc, avait succédé une manière moins sévère, dont les anciens

30 Débats sont restés le meilleur exemple, celle des Hoffmann, des Dussault, des Feletz. On avait appris à amuser le lecteur, tout en le tenant au courant des ouvrages du jour. Celui qui, le premier, agrandit décidément le genre, qui le renouvela, ce fut M. Villemain. L'auteur des Leçons sur le dix-huitième siècle eut l'idée de faire entrer la littérature dans le cadre de l'histoire, de la mettre en rapport avec les institu-

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tions, les grands événements, le mouvement général des esprits. La critique devint ainsi plus large et plus vivante. M. Sainte-Beuve lui a ouvert une autre voie encore. Il a mis l'étude de l'homme dans l'étude des ouvrages de l'esprit humain ; il a cherché l'auteur sous ses écrits ; il s'est appliqué à signaler dans les livres l'empreinte à la fois du caractère individuel et des circonstances, les mille traces d'une humanité tout ensemble éternellement la même et éternellement diverse. M. Sainte-Beuve ne généralise 10 guère et ne prêche jamais ; nul n'est plus loin de ces travers, si travers il y a ; mais quelque sensible qu'il soit aux œuvres de l'art, quelque vivement qu'il jouisse des créations du génie ou des grâces du talent, ce qui l'intéresse le plus dans un livre c'est l'écrivain ; dans cet écrivain, c'est le mystère même de la personnalité, le produit de la nature créatrice, et ce je ne sais quoi d'étrange et de fascinant qui, pour toute intelligence attentive, s'attache à la contemplation de la vie et de l'esprit. 20

Si j'avais à déterminer ce qu'il y a d'essentiel en M. Sainte-Beuve, je nommerais sans doute la vive et souple intelligence ; mais j'ajouterais aussitôt : une intelligence que ne voile aucune passion. Voilà, en effet, qui est fondamental. Il ne manque pas d'esprits pénétrants, dont la pénétration est comme tenue en échec par des préjugés de toute sorte, des engagements de parti, des antipathies ou prédilections instinctives. Quant à M. Sainte-Beuve, ses qualités éveillent assurément d'autres idées que celle de la 30 grandeur, et cependant il a quelque chose de grand, quelque chose de royal : l'équité. Seulement l'équité, chez lui, n'est point à l'état de vertu ; elle est moins affaire de générosité que de raison, et le caractère, chez lui, tient encore au talent. L'auteur est si avide de voir les choses telles qu'elles sont, dans leur fond à la fois et dans leurs nuances, qu'il semble

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n'avoir aucune peine à écarter les considérations étrangères à la question qui l'occupe. Il n'a besoin d'aucun effort pour être juste. Il l'est, parce que la justice fait un avec la vérité, et parce qu'il ne se soucie d'autre chose que de savoir. On peut le blesser, mais non fausser son jugement. Il a des susceptibilités, mais point de rancunes. Je défie que, dans ses nombreux ouvrages, qui traitent de tant de choses et prononcent tant de noms propres, on ren-

10 contre la trace d'une rivalité littéraire. Où trouver une admiration plus cordiale de tous les mérites, un hommage plus spontané rendu à toutes les supériorités ? On pourrait presque taxer de faiblesse l'indulgence qui s'y montre pour tout ce qui manifeste quelque sève ou promet quelque avenir. ' Je ne saurais admettre, a-t-il dit, que le meilleur moyen de redresser un talent qui se produit soit de lui lancer d'abord une écritoire à la tête.' Et ailleurs, dans un beau passage que M. Sainte-Beuve avait seul peut-être le

20 droit d'écrire : ' Je suis resté un peu effrayé de voir à quel point la critique littéraire devient difficile quand on n'y veut mettre ni morgue ni injures, quand on réclame pour elle une honnête liberté de jugement, le droit de faire une large part à l'éloge mérité, de garder une sorte de cordialité jusque dans les réserves.' Voilà qui est noble, et qui le paraît doublement lorsqu'on voit ailleurs l'élévation du talent s'accorder si bien avec les petitesses de la jalousie et de l'esprit de parti.

30 En cherchant à déterminer le tempérament moral de la critique de M. Sainte-Beuve, j'ai anticipé, malgré moi, sur ce que je voulais dire des qualités d'intelligence qui la distinguent : ' Si Diderot, fait observer notre auteur, n'était rien moins qu'un poète dramatique, s'il n'était nullement suffisant à ce genre de création souveraine et de transformation tout à fait impersonnelle, il avait en revanche, au plus haut

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degré, cette faculté de demi-métamorphose qui est le jeu et le triomphe de la critique, et qui consiste à se mettre à la place de l'auteur et au point de vue du sujet qu'on examine, à lire tout écrit selon l'esprit qui l'a dicté.' Il n'est personne à qui ces lignes s'appliquent mieux qu'à celui même qui les a écrites. M. Sainte-Beuve n'est pas un théoricien. Il ne défend aucune thèse. Il ne se préoccupe nullement de l'honneur d'agir sur ses semblables. Son ambition est de dégager, sur chaque sujet, l'opinion générale, IO ce que chacun pense à son insu, ce que tout le monde finira par penser. Il n'apporte à sa tâche qu'une pénétration et une flexibilité sans égales. Nul n'a poussé plus loin la souplesse d'une intelligence qui se défie d'elle-même, qui reste en garde contre ses plus vives impressions, qui redoute de se montrer plus affirmative que les faits, qui ne croit pas arriver jamais à rien de définitif, qui ne se lasse point de repasser sur un trait, de mettre un glacis sur un ton ; qui semble, en un mot, avoir pour principal souci de 20 ne pas trop s'engager dans ses propres conceptions. D'autres ont l'impartialité ; M. Sainte-Beuve est complice, il le devient tour à tour de chacun. C'est trop peu de dire qu'il est souple ; il n'a point de substance propre. Son esprit est comme un liquide transparent qui, versé successivement dans plusieurs vases, prend la forme et réfléchit la couleur de tous.

Omnia transformat sese in miracula rerum.

Il ne lui manque qu'une faculté, celle qui manquait à Gœthe, la faculté de l'émotion. Il n'a rien qui 30 sente l'âme. Dans ses approbations même, il jouit, il goûte plutôt qu'il n'admire. On ne montrerait pas de lui une page trempée de larmes ou frémissante de colère. Il a trop d'expérience pour s'étonner beaucoup de rien. Il excuse tout parce qu'il comprend tout. Il a quelque chose de l'indifférence.,

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j'allais dire de l'immoralité de la nature elle-même. Oh ! qu'il est peu doctrinaire, celui-là ! Qu'il est le contraire de la sagesse gourmée, des systèmes, des étiquettes ! Qu'il est souple aux faits ! Qu'il a pris h mesure des hommes et fait le tour des choses !

Je ne puis oublier cependant que la sérénité de M. Sainte-Beuve a eu son jour d'éclipsé. Bien des lecteurs se rappellent un article de 1852, intitulé les Regrets, et dont le moindre inconvénient était de

10 porter les questions politiques sur un terrain où la discussion n'était absolument pas libre. L'article manquait de générosité. Il était naturel, je le veux, que le droit bon sens de l'écrivain fût choqué de bien des efforts puérils dans la conduite du parti vaincu : c'est l'un des malheurs de la défaite, qu'il soit difficile de la soutenir avec une entière dignité ; mais des fautes de goût et de sens n'excusaient point d'aussi cruelles représailles. Rien ne donnait à M. Sainte- Beuve le droit de supposer que les regrets de ses

20 adversaires fussent étrangers aux nobles illusions et à l'idéal élevé. D'ailleurs, si c'était un tort de regretter l'irréparable, n'en était-ce pas un autre de se montrer si complètement satisfait? Le critique, très dégagé d'ordinaire, et qui là même croyait faire acte d'indépendance, n'a-t-il pas vu qu'il épousait, lui aussi, une cause et qu'il se livrait sans réserve? Au reste, l'article dont je parle s'explique par la position que l'auteur a prise en politique depuis la dernière révolution. Il a cru jadis à la liberté ; il

30 a même dépassé, si je ne me trompe, dans ses désirs et ses réclamations, la mesure des droits exercés par le pays sous le règne de Louis-Philippe. Mais le bouleversement de 1848 semble avoir modifié ses vues sur la nature humaine, et en particulier sur la nation française. Il professe hautement aujourd'hui ces doctrines pessimistes, d'après lesquelles les hommes ont surtout besoin de gouvernement. Regardant plus

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au tempérament acquis et à la tradition historique qu'aux modifications et aux progrès possibles, il croit que la France, faite pour la gloire et l'autorité, ne saurait prétendre aux mâles vertus des nations libres. En un mot, frappé de ce qu'il y a de faux dans les théories politiques trop générales, il ne voit plus dans la condition des peuples que le relatif et la diversité. Il arrive parfois que l'extrême souplesse aboutit ainsi à une espèce de raideur. Le scepticisme, gardons-nous de l'oublier, tend constamment à devenir 10 dogmatique à son tour. On prétend croire à la seule expérience, et l'on ne s'aperçoit pas que les idées, les droits, les abstractions sont des faits aussi, les plus réels peut-être, parfois les plus puissants.

Il est temps de revenir au caractère littéraire des Causeries. Le style de M. Sainte-Beuve est bien celui de sa pensée, ne faisant qu'un avec elle, en suivant toutes les ondulations, sans luxe ni magnificence, — à tout prendre, le style le moins ambitieux de l'époque. Je dis le moins ambitieux, ce qui ne signifie pas néces- 20 sairement le plus simple. L'auteur, qui nous a fait l'histoire de ses opinions, nous a aussi raconté celle de sa plume. ' J'avais une manière, dit-il ; je m'étais fait à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma pensée ; je m'y complaisais. La nécessité, cette grande muse, m'a forcé brusquement d'en changer ; cette nécessité qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bègue articule, m'a forcé, en un instant, d'en venir à une expression nette, claire, rapide, de parler à tout le monde, et la langue de 3° tout le monde ; je l'en remercie.' C'est bien ainsi, en effet, que l'aventure s'est passée. Toutefois il reste quelque chose des Portraits dans les Causeries, une trace de la manière première dans le style définitif. De même qu'il faut un peu d'efforts pour très bien voir, il en faut aussi pour très bien montrer, et M. Sainte-Beuve met trop de prix à rendre toutes les

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nuances de sa pensée pour ne pas recourir à toutes les nuances de l'expression : de là quelque chose de cherché. Du reste, nulle rhétorique, aucune solennité, pas même de nombre et d'harmonie. Notre écrivain n'a point de périodes, point de mots, rien qui, pris en soi, paraisse très heureux, qui semble gravé et qui se grave dans l'esprit. Il ne burine pas, il esquisse et estompe. Ce qui n'empêche pas que çà et là le crayon ne marque, et, d'un trait, ne relève

10 et n'accentue. Ainsi, il dira de Bufïon que c'est ' un génie qui manque d'attendrissement.' Il dira de Carrel : ' Son expression luit rarement et ne rit jamais. Il a une propriété de termes exacte et forte, et qui enfonce ; mais il reste rarement, quand on l'a lu, des traits marquants, isolés, et comme des fragments de javelot, dans la mémoire.' On voit comment M. Sainte-Beuve sait vivifier l'expression. Il y aurait une foule de passages semblables à citer. En voici un encore, dans lequel l'auteur trahit in-

20 volontairement ses propres préoccupations d'artiste. ' ...Eteindre des tons trop bruyants, détendre çà et là des raideurs, assouplir, alléger sa langue dans les intervalles où le pittoresque continu n'est aucunement nécessaire et même naturel ; se pacifier par places, sans se refroidir au cœur ; garder tout son art en écrivant et s'affranchir de tout système.' Peut-on mieux dire et, en même temps, mieux exprimer l'art discret et consommé dans lequel excelle l'auteur des Causeries ?

30 Un mot encore. Ce qu'il y a d'insolite et de tourmenté dans le style de M. Sainte-Beuve, ce qu'il a de peu limpide et d'étranger peut-être à la vraie tradition nationale, ne doit pas nous rendre insensibles à ce qu'il a en même temps de sûr dans sa liberté, de correct et de français dans son fond. L'auteur, qui offre tant de disparates, conserve ici encore son aspect paradoxal : on lui trouve je ne sais quel

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air de néologisme, et cependant il est tout trempé aux sources les plus pures de la langue. Il n'a eu garde de tomber dans le travers du pastiche ; il a laissé à d'autres la laborieuse imitation du xvne ou du xvme siècles ; il a compris que chaque temps doit avoir son langage, et chaque auteur son style, et, d'un autre côté, il a horreur de l'innovation brutale et du terme doctrinaire. Si sa diction n'a pas d'éclat, elle n'a rien de terne. On n'y rencontre jamais de ces vilains mots abstraits qui nous sont devenus comme 10 indispensables, rapports, éléments, tendances, et combien d'autres encore, dont le journalisme contemporain nous inonde. M. Sainte-Beuve demande à la langue tous ses secrets, mais sans la forcer ; il n'est pas simple, mais il est sain ; il est novateur, mais en homme de science et de goût.

Nous avons reconnu en M. Sainte-Beuve l'un des princes de la critique. Qu'est-ce à dire? Et que faut-il penser du genre même dans lequel il excelle?

L'importance que la critique a prise de nos jours 20 peut paraître exagérée ; ce rôle répond néanmoins à un besoin de nos temps. Et puis la critique a bien changé. Nous voulons aujourd'hui qu'elle nous explique les hommes, les choses, les faits. La critique n'est plus une simple réflexion sur les ouvrages de l'esprit ; elle est devenue l'un des nombreux instruments, ou, si l'on veut, l'une des applications de la science moderne. Aussi tend-elle chaque jour à agrandir sa sphère. Nous avons vu qu'elle s'est transformée entre les mains de M. Villemain et de 30 M. Sainte-Beuve ; elle ne s'arrêtera pas là. Rien ne frappe plus l'homme attentif que l'élargissement continuel de l'horizon scientifique, que l'exhaussement, si j'ose ainsi parler, du sol intellectuel, et, comme conséquence, le déplacement incessant du point de vue. C'est une révolution dont une phase nouvelle passe chaque jour sous nos yeux, et qu'on ne distingue

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cependant qu'à la condition de s'en isoler un moment et de prendre un point de repère dans le passé. On peut déjà prévoir le moment où la critique actuelle, malgré ses merveilleuses aptitudes, deviendra à son tour insuffisante, où l'on demandera au littérateur plus de connaissances positives, plus de familiarité avec la science de la nature, avec l'histoire, la critique religieuse et les grandes spéculations philosophiques.

10 II n'en est pas moins vrai que l'intérêt de toutes les recherches reste concentré sur l'homme et la société, c'est-à-dire sur nous-mêmes. Voilà le point auquel reviennent sans cesse nos pensées, et voilà ce qui assure un attrait permanent à l'œuvre de M. Sainte- Beuve. Il nous a représenté sous bien des aspects divers cet objet de notre éternelle étude. Il a ajouté à notre connaissance de la nature humaine. Il s'est montré peintre fidèle et sincère. Il n'a pas été, pour me servir de sa propre expression, l'avocat d'une

20 cause, mais un observateur inexorable. Sa conception des choses pourrait être plus élevée, mais serait-elle encore aussi vraie? Sa manière de considérer la vie pourrait être plus héroïque, mais ne risquerait-elle pas en même temps de devenir plus étroite? Je ne suis pas insensible, il s'en faut de beaucoup, à la noblesse des grands partis pris, à l'intérêt dramatique de la lutte morale, au spectacle de l'homme qui, seul sur son rocher, oppose à la nature et à la destinée l'inflexible énergie d'un principe. Et, pour en revenir

30 à ce Port-Royal qui se présente aussitôt à l'esprit comme le type de la vertu austère, et, dans Port- Royal même, à celui qui, par ses rigueurs implacables contre lui-même, en personnifie le mieux l'esprit : qui ne serait touché de la grandeur d'un Pascal avec son abnégation, sa pauvreté, son cilice, la maladie si pleinement acceptée, un détachement si complet des plus légitimes affections? Mais qui ne tremble aussi

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tout en admirant ? Qui ne voit que, si cela est beau, cela est en même temps forcé et excessif? Qui n'étouffe dans un espace si resserré? Qui ne se dit que le monde, ainsi vu de la lucarne d'un cloître, n'est pas après tout le monde authentique et tel que Dieu l'a fait? Pascal résout les problèmes, mais en en simplifiant les termes et en éliminant une partie des faits. Il est un âge, je le sais, où l'on aime à prendre ainsi les questions par leur côté absolu, à les trancher par quelque acte sublime de volonté. Plus 10 tard, on apprend à redouter cette simplicité comme un piège : on a senti tout ce qu'il y a de démonstration insensible dans le simple contact avec une réalité ; on a soif de connaître l'univers dans toute sa plénitude, toute sa complexité, et alors on est disposé à pardonner beaucoup à l'écrivain qui, comme M. Sainte-Beuve, se montre simple, sincère, et qui, dans ses pages, reproduit quelque chose de l'infinie variété, comme aussi de l'imperturbable sang-froid de la nature. 20

M. Sainte-Beuve a très bien senti ce grand et triste caractère de son œuvre. * J'ai eu beau faire, a-t-il dit dans une conclusion encore inédite de son histoire de Port-Royal, j'ai eu beau faire, je n'ai été et ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose. Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique, qui colore mais qui leurre, il n'y a point d'emploi plus légitime et plus honorable 30 de l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont et de les exprimer comme on les voit, de décrire autour de soi, en serviteur de la science, les variétés de l'espèce, les diverses formes de l'organisation humaine, étrangement modifiée au moral dans la société et dans le dédale artificiel des doctrines.'

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L'auteur a été plus loin encore. Il n'a pas seulement accepté son rôle : par un second effort, effort suprême, il s'en est détaché. Il faut ici transcrire un passage d'une saveur pénétrante, et dans lequel sa diction contenue finit par atteindre à l'éloquence : ' J'ai été, à ma manière, un homme de vérité aussi, avant que je l'aie pu atteindre. Mais cela même, que c'est peu ! que notre regard est borné ! qu'il s'arrête vite ! qu'il ressemble à un pâle flambeau allumé un

10 moment au milieu d'une nuit immense ! Et comme celui qui avait le plus à cœur de connaître son objet, qui mettait le plus d'ambition à le saisir et le plus d'orgueil à le peindre, se sent impuissant et au-dessous de sa tâche le jour où, la voyant à peu près terminée, et le résultat obtenu, l'ivresse de sa force s'apaise, où la défaillance finale et l'inévitable dégoût le gagnent, et où il s'aperçoit à son tour qu'il n'est qu'une illusion des plus fugitives au sein de l'illusion infinie ! '

20 Fugitive illusion, qui se dessine un instant sur l'océan de l'illusion universelle ! Est-ce donc en ces termes que se résume l'expérience des siècles ? l'humanité répétera-t-elle à jamais le vanitas vanitatum du sage antique? Amants passionnés de la vérité, qui l'avez poursuivie avec tant d'ardeur, par tant de chemins divers ; artistes, qui vous êtes efforcés de saisir l'insaisissable beauté ; hommes du monde, qui avez cherché le bonheur dans l'éclat et la tendresse : est-ce donc dans ce soupir que vous vous réunissez

30 à la fin? Est-ce là le dernier mot de tout? Et osezvous bien nous exciter à des efforts qui doivent être récompensés d'une si pâle couronne?

Et pourquoi non? S'il y a quelque grandeur dans le roseau qui sent sa faiblesse, n'y en a-t-il aucune dans la vanité qui se comprend? Quelqu'un a-t-il jamais savouré sans une secrète joie l'amertume qu'on éprouve à aller jusqu'au fond des choses ? L'illusion qui

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se connaît est-elle d'ailleurs une illusion ? Ne triomphet-elle pas en quelque sorte d'elle-même? N'atteintelle pas à la souveraine réalité, celle de la pensée qui se pense, celle du rêve qui se sait rêve, celle du néant qui cesse de l'être pour se reconnaître et s'affirmer?

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