LE COMTE JULIEN
Le comte Julien, seigneur de Tarifa, S'arrache les cheveux et la barbe en désordre}
On le voit déchirer et tordre Ses bras, par qui cent fois l'Espagne triompha; Il blesse son visage auguste , et sur ses armes Tombent de ses deux yeux le sang avec les larmes
Tantôt , d'un air fatal , le vieux chef espagnol Regarde le chemin de Xérès à Cordoue ;
Tantôt, tristement il secoue Sa tète vénérable et regarde le sol ; Tantôt, il la relève avec les yeux en flamme , Et regarde le ciel , portant l'enfer dans l'âme :
« Ainsi , mes cheveux blancs d'opprobre sont couverts î Ah ! le roi leur a fait cette mortelle injure !
Haine! vengeance! je le jure!
Pauvre vieillard , sur qui tous les yeux sont ouverts ! Un seul affront flétrit toute une belle vie Oui d'une belle mort aurait été suivie !
Roi sans cœur, roi félon, si bas dans ta grandeur, Voluptueux tyran , de tes désirs esclave ,
Homme lâche en effet, si brave Pour corrompre une vierge et souiller sa pudeur... Mort et damnation ! prends garde , prince infâme ! Cinq cent mille Africains vengeront une femme.
^ 55 <# Malheur au roi Rodrigue ! et malheur e'teruel ! Quand l'Espagne , témoin de mon ignominie ,
Tout entière serait punie , Les innocens pairont pour leur roi criminel. C'est juste. — Un peuple vil qu'un vil tyran domine, Doit accepter aussi la peste et la famine.
Dieu m'est témoin pointant que si d'autres secours A ma sainte vengeance ouvraient une autre voie,
Je les saisirais avec joie, Car l'Espagne est si belle, et je l'aime toujours! — Que le Maure entre donc dans l'Espagne abattue! Qu'il désole ses champs, qu'il y ravage et tue !
On m'a fait bien du mal et j'en ferai beaucoup. Quand les dés une fois sont jetés sur la table,
La partie est inévitable, Nul ne peut fuir la chance ou retarder le coup. — Malheur donc sur le roi qu'aucun remords n'arrête! Qu'il perde tout, l'honneur, la couronne. . . et la tète !
Il a cru que ma main n'atteindrait pas son iront ;
Alors, il s'est permis toutes les violences
Toi, qui dans de justes balances , Pèses, Dieu des chrétiens, la vengeance et l'affront , Prends pitié d'un soldat que sa ferveur renomme, D'un vieillard qu'en jouant déshonore un jeune homme. »
Ainsi, parle et rugit le comte Julien.
Sa main froisse un papier qu'à peine il vient de lire,
Et dont ses dents, en son délire, Ont arraché l'adresse eï brisé le lien. Hélas ! c'est une lettre, où Florinde raconte Son malheur, si honteux pour la fille d'un comte.