COMTESSE DE S AULX
Sensibles cœurs, je vais vous réciter;
(Mais sans pleurer, las! comment les conter!)
3> «74 <§ Des longs ennuis et les rudes assauts Qu'a tant soufferts la comtesse de Saulx.
Si de beauté , de grâce et de vertu Bonheur naissait; comme elle en aurait eu!
Elle était sœur du vaillant Olivier; A donc pourquoi la si mal marier?
Non que le comte, entre les hauts seigneurs, Puissant ne fût de vassaux et d'honneurs.
Niais las! hélas! c'est qu'un astre fatal Voulait qu'il fût mari par trop brutal.
Dans son cliàtel, entre quatorze tours, Comme en prison, la tînt-il pas toujours!
Sans damoiselle, et sans nuls cavaliers, Pages aucuns, et pas plus d'écuvers.
Mais, pis encor; la pauvrette n'avait Serf ni servante, et son mari servait;
Le pain cuisait, pâtissait, rôtissait, Faisait le lit, et volaille engraissait.
Or, si l'époux lui fit tel traitement , C'est qu'il était jaloux étrangement.
Est-on cruel par trop forte amitié !
De ces gens-là faut avoir grand'pitié I
Mais ce mari , plus heureux qu'un meilleur, Jaloux n'était que par fausse frayeur ;
Croyant, le fol, que si rare beauté, One ne pourrait garder fidélité.
Des yeux , le jour, la couvait constamment. De nuit, à peine, il les clôt un moment.
De sa moitié que sert d'être gardien?
Sans sa vertu vous ne garderez rien.
Par une nuit, de galant il songea; A son réveil il la battait déjà.
Or, qu'est-ce donc qu'elle avait, dans ses maux, Pour passe temps ? — Quelques bons animaux :
Un sanglier, très-fort , et deux grands loups L'allaient suivant comme agneaux et jaloux.
Un ours des bois dans leur parc se glissa En moins de rien elle l'apprivoisa.
A sa voix tendre ils accouraient soudain , Va ne prenaient vivres que de sa main.
Plus doux cent lois, un chacun d'eux semblait Dire à l'époux, qu'aimer il la fallait ;
Quelquefois l'ours, comme on voit , s'adoucit : Mais le jaloux toujours plus s'endurcit. —
Las ! voici bien un autre désarroi I Comte de Saulx, te faut servir le roi.
11 t'a mandé : « Mon cousin , vous viendrez Me joindre en guerre, et bien me défendrez. »
Ne plus garder sa femme!... il s'y résout, La rage au cœur, et la crainte surtout.
res chétiis pour trois ans lui donna, is la grand'toar, ou vo ls l'emprisonna.
;r, bien qu'époux fussent depuis neuf ans, Elle n'avait été grosse d'enfans.
Et dans la nuit, la veille du départ, Enceinte fut (admirez le hasard !)
Mais, il s'en va, ne se doutant de rien. Comtesse, hélas! quel sort sera le tien !
ux ans passes, deux ans et seize jours, Elle habita le plus noir des se'jours.
Et loin , bien loin qu'elle en eût du souci, Le comte absent, ses maux l'étaient aussi.
Quand un matin, grand bruit cbez les vassaux ; On ouvre l'huis, c'est le comte de Saulx.
Ciel ! il la voit, berçant dans son jupon , Et caressant le plus gentil poupon.
Morne et tremblant, il se dit, en esmoy : L'enfant est beau, mais il n'est pas de moi.
Il va penser qu'en la tour introduit , Page ou vassal l'escaladait la nuit.
Sa dague alors, en fureur saisissant, L'enfonça tonte au cœur de l'innocent.
Puis, sur sa femme, avec un noir regard, Il va levant l'ensanglanté poignard :
VY
Femme sans foi , sans vergogne , sans mœurs , Recours à Dieu, tu vas mourir, tu meurs
L'infortunée, à ces mots n'entendait, Serrant l'enfant qui son àme rendait.
Bouche sur bouche, en si grand désespoir, Son dernier souffle elle vent recevoir.
Quel i;grc, hélas! n'eût daigne s'attendrir Et le cruel cet ange va meurtrir!
- son beau sein , déjà le fer mortel
3Iais quel tumulte, à i'entour du châtel?
Vii! Dieu, vrai Dieu: c'est le brave Olivier i)'.û l'escalade avec maint cavalier!
I/epoux frissonne, et soudain se calmant: Yladairie, allons au bel appartement.»
Les y voilà. « (>a. ie corps de brocard, jupes de soie... et laites vite; car.
Sire Olivier, vient occir, en ce lieu ,
Ce noble époux qu'avez pris devant Dieu.
\os cavaliers s'il demande : Où sont-ils? Aux loups chassant avec chiens et fusils.
S'il vous demande : Où sont vos aumôniers? Allant à Rome avec mes eeuvers.
S'il vous demande : Où damoiselles sont ? Pèlerinage à Saint-Claude elles font.
Si chambrière et filles? — Rien . sinon An clair ruisseau blanchissent le linon.
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S'il vous demande : Où donc le petit né? Dieu l'a repris comme il l'avait donné.
Bref, s'il disait : A otre époux je ne voi? Mandé par lettre, il est au camp du roi.
Mais, à la porte, Olivier s'est lâche, Et jà le comte est sous le lit caché.
Où donc ma sœur, que l'emmène d'ici?
— Mon frère, hélas ! me méconnaît ainsi?
Ma sœur, ma sœur, ne vous remettais pas ; Pâleur avez comme au jour du trépas.
Tout haut répond : J'ai failli de mourir; Et puis tout bas : Las! j'ai bien à souffrir !
Ma sœur, ma sœur, je ne vois d'aumôniers , De clercs aucuns, aussi peu d'écuyers.
Tout haut : Pour Rome un chacun est parti ; Et puis tout bas : Hélas ! j'ai bien pâti !
Ma sœur, ma sœur, n'avez pages aucun , Point de héraults , de chevaliers pas un.
Elle tout haut : Ils sont chassant au bois :
Et puis, tout bas : Par jour, je meurs cent fois.
Ma sœur, ma sœur, où donc est votre époux Qu'il ne me vient recevoir avec vous?
Tout haut : Il suit le roi dans les combats ; Puis, elle pousse \\n long soupir, tout bas.
Ma soeur, nia sœur, cher objet d'amitié, Quoi! de vos maux, me cacbez la moitié!
Il esl céans, ce monstre de noirceur, Oui méconnaît son trésor dans ma sœur.
Lors, l'aperçoit, el du lit l'arrachant, Lève sur lui son coutelas tranchant.
Elle l'arrête, et, poussant un grand cri :
.11 frère, hélas! c'est toujours mon mari- !
Et, s'il fut doux moins que je ne voulus, Laissez-le vivre , il ne me tûra plus ! >
— INon, tout cruel éprouve un cruel sort, Et qui vous liait a mérite la mon.
Lors , il le frappe , et sa sœur lui montrant , Regrette-la, (iiî-ii. en expirant.
Et toi, ma sœur, viens chez l<
Ducs et barons vicndronl t'y convier.
— Non; mon cher fils, à peine en arrivant, Gît au tombeau... n'ai plus que le couvent.
Epoux , époux ! fût-il comte ou dauphin , One, un jaloux ne fit heureuse fin.