‹ Études françaises et étrangeresChapitre 38 sur 67 · D'ALIX ET D'ALEXIS · texte numérisé non relu

D'ALIX ET D'ALEXIS

Pourquoi rompre leur mariage,

Médians parens?

Oiseaux n'auraient, sous le feuillage,

Plaisirs si grands !

W> 190 <gg

Que sert d'avoir bague et dentelle, Pour mieux charnier?

Il n'est pas de richesse telle One de s'aimer.

Quand on s'est dit : Soyez ma mie,

A ous mon amant ; Que l'âme en paix s'est endormie ,

Sur un serment; Quand un cœur sait avec le nôtre,

Battre et souffrir; Qu'on nous marie avec un autre,

Mieux vaut mourir.

A sa mère , étant déjà grande ,

En mots précis, La jeune Alix , un jour demande

Son Alexis ; « Ma mère, il faut par conscience,

Nous marier. »

« Ma fille, je veux L'alliance D'un conseiller. »

La fille , à cette barbarie ,

Bien fort pleura ; Au couvent de Sainte-Marie

On la cloîtra.

Là. trois ans, sans moindre lacune,

Elle a gémi ; Ne recevant nouvelle aucune

De son ami.

Un jour, (quelle malice infâme ! )

La mère a dit :

Alexis a pris une femme,

Sans contredit.

Et puis, lui montrant une lettre ,

Lui dit : Voyez ; Il vous écrit , c'est pour permettre

Que l'oublies.

Alors, conseiller et notaire

Arrivent tous.

Le curé fait son ministère ;

Mais, quel époux!

Hélas ! danse et festin pour elle

Ne sont qu'ennui , Ainsi que chants sous la tourelle ,

Venant de lui ?

Le soir, plus grande fâcherie

Saisit son cœur ; La mère la tanse et la crie

D'un ton moqueur :

Tout comme une brebis qu'on mène

Droit au bûcher , La pauvrette en pleurant se traîne ,

Pour se coucher.

A rai Dieu ! qu'Alix , en si jeune âge, Se conduit bien !

Tous autres soins que du ménage

Lui sont de rien.

\ oyant de son époux la flamme

Qu'il lui portait , Elle luijdonnait de son âme

Ce qui restait.

IVJais las! hélas! son âme entière.

A ses soucis , (lardait son amitié première

Pour Alexis.

Cinq ans, en dépit d'elle-même,

Passa les jours, A sj reprocher qu'elle l'aime ,

L'aimant toujours.

Pour chasser de sa souvenance

L'ami secret, Prières, jeûnes, abstinence,

Rien u'v ferait.

L'image adorée et jolie

Toujours revient; En pensant qu'il faut qu'on l'oublie

On s'en souvient.

Alix , sa joie étant* finie .

In jour, l'époux Lui mène un marchand d'Arménie

Pour des bijoux.

■< Ma moitié, faites quelqu'emplette

De son écrin ; Tl n'est guérison si complette

Pour le chagrin.

Baise-moi, moutonne chérie,

Je vais au plaid ; Tiens , prend de cette orfèvrerie

Ce qui te plaît ; L'argent n'est que pour qu'on se donne

Quelque bon temps:

A oilà vingt écus, ma mignonne, Clairs et comptants. »

11 part. Le marchand, en silence,

L'écrin montrait, Qu'Alix avec grande indolence

Considérait.

Chaque fois qu'il offre à la dame ,

Perle ou saphir, Chaque fois , du fond de son âme ,

Sort un soupir.

En lui, fleurs de jeunesse rose

Apparaissaient ; Mais longue barbe , air tout morose

Les pâlissaient.

Si de jeunesse on doit attendre

Beau coloris , Pâleur qui marque une âme tendre

A bien son prix.

Or Alix, soucieuse et sombre,

Rien ne voyait.

Pourtant, aux longs soupirs sans nombre,

Qu'il envoyait ; De larmes, dit-elle en soi-même, -

Ses yeux sont pleins ; Ah ! s'il regrette ce qu'il aime ,

Que je le plains!

— Las! qu'avéz-vous l'âme transie

Comme je voi ; Si c'est d'aimer qui vous soucie, Dites-le moi.

— Hé! cpie sert de conter, madame,

Pauvre martyr, [ ii noir chagrin qui de mon âme Ae peut sortir.

Il n'est qu'un trésor dans ce inonde Et rien après.

Long-temps, en espoir, je nie fonde

Que je l'aurais ; Et plus mon amitié ravie

Crut l'obtenir, Tant plus, j'aurais donné ma vie

Pour le tenir.

A le voir, chaque heure passée,

Me plaisait tant, Je l'emportais dans ma pensée

En le quittant.

Lorsqu'un lutin, par grand' rancune,

Vint l'enlever, Puis , d'un autre en fit la fortune ,

Pour m'en priver.

Et ma douleur il fallut taire

Quand je l'appris !

Pour m'enfuir au bout de la terre

^ aisseau je pris.

Kon qu'à mon cœur fisse l'outrage

Qu'il l'oublîrait ; Mais pour mourir d'un bon naufrage.

Ou de regret.

— Marchand, est-ce or, ou broderie

Que ce trésor !

— Madame , oh ! ma perte chérie

Surpasse l'or. Sont-ce rubis? — J'aurais sans peint- Rubis perdus.

— C'est donc le trousseau de la reine ?

— Ah ! c'est bien plus !

Depuis qu'on vint , par grand dommage ,

M'en démunir, J'en ai tiré la chère image,

De souvenir.

J'ai , la voyant, rage suivit*

De désespoir.

Et ne garde pourtant la vie , Que pour la voir.

— Si vous ne voulez que j'en meure

Arménien , Oh ! faites-moi voir tout-à-l'heure

Ce si grand bien !

Lors, avec un soupir qu'il jette

Plus loin encor , De son sein tire une tablette

Dans du drap d'or.

Alix, prenant la couverture,

Comme elle y va !

Sur la tablette , en écriture ,

Ces mots trouva :

Ici je vois l'objet céleste

De mes désirs, Et je garde tout ce qui reste

De mes plaisirs.

W> 200 *#; Si bien qu'Alix la tablette ouvi.

Tant vitement !

Or, qu'est-ce donc qu'elle y découvre

Pour son tourment ?

La voilà qui tombe pâmée

Qui ne serait En souleur pareille abîmée?

C'est son portrait !

— Alix , Alix . tant adorée .

Hélas î c'est moi ; Alix . mon Alix tant pleurée ,

Ranime-toi.

Ton Alexis, de Moravie,

Vient, tout ardent .

Pour le voir et perdre la vie,

En te perdant.

A soi-même en lin ramenée .

Alix parla :

\l.\is . j'ai ma foi donnée , Un autre l'a.

Ne dois ou'ir de causerie

\ n seul instant; Mais, ne mourez pas, je vous prie Partez , pourtant. »

Des larmes elle-même essuie.

Et lui , pleurant ,

Avant que pour jamais la fuie,

La main lui prend.

L'époux survient... il croit sans doute

Qu'ils sont heureux ,

Car, sa dague en l'air tirant toute, Il fond sur eux.

Leurs deux cœurs sont percés ensemble.

Mourant ainsi , Alix , du coup qui les rassemble,

Disait : Merci !

L 'époux, en riant, les regarde ;

Mais elle , alors :

« Nous mourons innocens , prends garde ,

Prends garde aux morts. »

Depuis , d'un regard morne et sombre

Qui fait pitié, Vers minuit , il voit passer l'ombre

De sa moitié, Qui du doigt lui montrant la plaie

De son beau sein , En l'appelant trois fois, effraie

Son assassin.

Quand vers sa femme , un bon génie

Guide un époux , S'il voit un marchand d'Arménie

A ses genoux ;

Aujourd'hui , plus de tragédie ,

Il dit soudain , Bon ! c'est que l'on le congédie,

J'en suis certain.

Page 1