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vulgaires en France, nulle part les individus ne sont plus distingués. Nos poètes et nos artistes doivent donc s'attacher uniquement à plaire aux esprits d'élite; c'est même le plus sûr moyen d'avoir un peu plus tôt ou un peu plus tard le succès populaire : car la pensée de quelques hommes supérieurs finit toujours par être celle de la foule. La poésie , repoussée des salons , va encore se briser, comme sur un éeueil, contre le stoïcisme des têtes exclusivement philosophiques ou politiques. Elle était trop forte là-bas; ici elle parait trop futile. Il y a erreur ou distraction des deux côtés ; car la poésie, qui est d'origine céleste , ne peut pas avoir tort. Plusieurs causes ont contribué de nos jours au peu d'attention que font aux vers les hommes d'une littérature très-grave. D'abord, la véritable poésie du 19e siècle a fail invasion en France par la prose. M. de Chateaubriand et madame de Staël ont été les premiers poètes de l'époque. Beaucoup de gens s'en sont contentés; on se contenterait à moins. Et puis, il faut avouer que les poèmes de l'école Delil- /ierme, et, plus tard, les vers de l'empire, quelques bien faits qu'ils fussent, étaient, surtout bien faits pour décourager de la poésie française ! . . . Les hommes forts etpensans n'ont pas pu écouter long-temps lout ce ramage; et ils se sont
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habitués à ne plus ouvrir un volume de vers, de peur d'en voir sortir, à chaque page, tout un poulailler décrit, ou de la mélancolie de Directoire. Leur défiance durait encore quand les poètes réels sont arrivés , et cette défiance invétérée sera longue peut-être à se guérir entièrement. Si les OEuvres d'André Chénier, de ce poète immense, sitôt moissonné par la faux implacable qui n'épargnait aucune royauté, eussent été publiées à la fin du dernier siècle, quelqu'incomplètes, quelqu'imparfaites qu'elles soient , à cause de cette mort précoce , nul doute que l'âme des hommes supérieurs ne se fût prise alors à cette poésie virile et naturelle , et la réconciliation qui s'accomplit lentement eût été avancée de trente ans. Mais l'ombre d'André Chénier ne devait être évoquée que par une voix toute poétique : M. Delatouche s'est acquitté de ce soin pieux avec la modestie et la ferveur du talent. Au surplus, pour faire sentir l'injustice de quelques préventions défavorables, il est bon de rappeler que les poètes ont en général été de bons écrivains en prose, quand ils l'ont bien voulu, tandis qu'il n'y a peut-être pas d'exemple de grands écrivains qui soient montés de la prose à la poésie. Racine écrivait en prose avec une rare élégance. Voltaire est parti d'QEdïpe pour
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se lancer dans son admirable prose. Les deux Chénier étaient également de très-bons prosateurs; et de nos jours, un des auteurs les plus brillans, un des érudits les plus profonds, M. Charles Nodier, faisait de charmans vers avant de faire son excellente prose. Enfin, toute la belle et large prose de M. \ ictor Hugo, dans tous les genres, et ce grand roman historique de Cinq-Mars , qui eut suffi pour faire la réputation de M. Alfred de Vigny, sont des preuves de la prééminence du génie poétique; d'un autre côté, J.-J. Rousseau, lui-même, le génie de la prose, n'a pu produire que des vers faibles et sans chaleur. Nous rappellerons aussi que les grands poètes ont toujours été les hommes les plus instruits et les plus philosophes de leur temps; ce n'est même qu'à ces conditions qu'ils étaient de grands poètes. Et qu'on ne dise pas que dans un siècle comme le notre, où les sciences politiques et les études philosophiques sont portées à un si haut degré de perfection , les poètes ne peuvent plus acquérir la prépondérance qu'ils avaient dans les âges moins éclairés; les hautes renommées de Gœthe au milieu de la philosophique Allemagne, et de Byron dans le pays natal de la politique, sont là pour démentir ce préjugé trop répandu. 1! y a une
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poésie comme une législation pour chaque grande époque. Mais, ainsi que nous l'avons déjà montré, la France n'a plus besoin d'aller chercher des exemples hors de chez elle; ses jeunes poètes, nourris des souvenirs de son passé, enrichis des trésors littéraires de ses voisins, et tout palpitans encore des événemens extraordinaires qui ont remué le monde autour d'eux, ne se laisseront point intimider par tant d'obstacles, et la monarchie constitutionnelle aura son beau siècle comme la monarchie absolue.
Résumons-nous : la physionomie littéraire de la France actuelle est caractérisée par trois grands traits : l'histoire, la philosophie, la haute poésie ; les premiers talens de prose et de vers de l'époque sont renfermés dans cette triple et large barrière; et ces trois objets occupent presqu'exclusivement l'intérêt et la curiosité d'une jeunesse avide d'instruction et d'émotions. Les besoins philosophiques et historiques du siècle sont admirablement bien servis par les cours de MM. Cousin et Guizot. Il est à regretter que M. Villemain, dont les brillantes improvisations rendent si étroites les plus vastes salles , soit circonscrit lui-même, par la nature spéciale de son cours, dans l'examen critique de l'éloquence française. Quelque fertile (pic soit son esprit,
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quelqu'ingénieuse que soit son érudition, quelque prodigieuse variété qu'il jette dans ses leçons, par la comparaison toujours neuve et utile de notre éloquence nationale avec les éloquences étrangères, il n'en est pas moins vrai que l'histoire et la philosophie le pressent de toutes parts, et qu'il lui faut à tout moment, pour développer ses propres forces , entrer dans le domaine de ses deux collègues; ce qui est un désavantage pour tous les trois et un sujet d'hésitation pour l'auditoire. Si , à l'examen de l'éloquence, le célèbre professeur joignait l'examen de la poésie française, vers laquelle il ne peut faire que de rares et de trop courtes excursions , quel champ fécond et nouveau lui serait ouvert! ses leçons prendraient un caractère bieu pins vivant encore et tout-à-fait actuel, car c'est sur le terrain de la poésie que les grands combats vont se livrer, et que les grandes questions doivent se décider. Sans doute, M.Villemain, en appliquant son étonnante sagacité à l'étude approfondie du rhythme, de l'harmonie, delà fabrication du vers ou de la strophe , enfin de tout le matériel poétique , se convaincrait et convaincrait facilement ses auditeurs , des immenses progrès que la nouvelle école a faits dans la partie artiste , comme dans la partie intellectuelle et littéraire
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de la poésie. 11 proclamerait sans doute hautement, que les rayons presquéteints du dernier siècle ne peuvent pas être la lumière d'un nouvel âge; il n'hésiterait pas, dans l'intérêt de l'art et de sa propre gloire , à se séparer de la mort pour s'attacher à la vie , et tout en éclairant les poètes de cette nouvelle école sur leurs défauts et leurs dangers, il les vengerait, par l'autorité de sa parole , des outrages de l'ignorance ou du pédantisme scholastique.
Cependant , philosophes , poètes , historiens ; vraiment dignes de ces noms , unissez-vous de cœur et d'action, au lieu de vous diviser par dé vaines théories et de discuter sur de vaines préséances ; vous tenez les trois sceptres de la pensée , ne vous en faites point des armes les uns contre les autres , mais joignez-les en faisceau , et vous serez invincibles. Songez que c'est par cette alliance irrésistible de tous les talens, que vos devanciers ont sapé les bases de l'ancienne société et posé celles du nouvel ordre de choses. Serez-vous moins forts et moins unis pour réédifier , consolider et embellir? Songez que vous parlez à ce peuple français, ie premier peuple du monde , parce qu'il est le plus chevaleresque et en même temps le plus philosophique ; à ce peuple , changeant il est vrai , parce
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qu'il est étonnamment impressible, mais qui sait souffrir et mourir pour une doctrine , qui fait la guerre pour le triomphe d'une idée , et dont les fureurs même ont été commises au nom d'un principe. Parlez-lui donc de gloire et de vertu , de discipline et de liberté , d'enthousiasme et de raison, il vous comprendra et vous obéira. Vous tous , qui avez la science , le jugement et l'imagination , ne formez qu'une ligue en faveur de l'ordre et de la civilisation , tournez vers le bien et vers le beau toutes les facultés que vous avez reçues du Ciel , mettez en commun tous vos trésors et toutes vos forces pour faire avancer le grand œuvre du 19e siècle , et laissez les versificateurs continuer en paix leur innocent métier.
Il est temps de jeter un coup-d'œil sur notre théâtre et d'examiner rapidement ce que nos grands maîtres en ont fait, ce qu'on en fait aujourd'hui, ce qu'on peut en faire encore.
Après avoir montré la France des deux derniers siècles , infiniment supérieure par sa prose à toutes les autres nations ensemble , il nous a fallu avouer son évidente infériorité dans les hauts genres de poésie, qui n'ont été réellement cultivés que par l'école actuelle ; nous sommes heureux de pouvoir lui rendre sa suprématie dans la littérature dramatique.
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La France est la nation la plus dramatique de l'Europe. Aucun peuple d'aucun temps ne peiu lui disputer la palme de la comédie. C'est faire injure à Molière que de le nommer le premier poète comique du monde; on doit dire : le seul, tant il est au-dessus de tous. Sans doute, Shakspeare est le plus grand génie tragique des temps modernes , et les maîtres de notre scène sont loin de l'égaler pour la création des caractères , l'invention des fables, le langage de la passion et la poésie de style; mais il faut considérer qu'après Shakspeare, l'Angleterre n'a plus rien de vraiment grand , tandis que notre théâtre tragique a été constamment illustré , pendant deux siècles , par une succession non interrompue de poètes du premier ordre ; ce qui rend la Melpomène française bien plus imposante et bien plus complète. Il faut considérer aussi que les belles proportions et la régularité imposées à notre tragédie par les auteurs de Cinna et d' ' Andromaque lui donnent une physionomie à part, au milieu des littératures contemporaines. Nous examinerons plus loin si cet avantage n'a pas été payé depuis trop chèrement , en nous privant d'un grand nombre de ressorts dramatiques. Toujours est-il vrai , que si les pères de la tragédie française n'ont pas créé beaucoup de
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personnages, ni de fables, on ne peut leur refuser une création immense , celle d'un système entier dont les formes majestueuses ne se sont pas altérées pendant deux cents ans. \oici quelques lignes de l'ouvrage de M. Sainte-Beuve, qui rendent notre pensée beaucoup plus éloquemment que nous ne pourrions le faire : « On vit , « chose inouïe jusque-là , une littérature mo- « derne appliquer le goût le plus exquis à ses « plus nobles chefs-d'œuvre; la raison prévenir, m assister le génie , et , comme une mère vigi- « lante , lui enseigner l'élévation et la chasteté « des sentimens , la grâce et la mélodie du lan- « gage. On vit l'imitation des anciens devenue « originale et créatrice , réfléchir, en Fembellis- (( sant encore , la civilisation la plus splendide « de notre monarchie , et de cette fusion har- (f monieuse entre la peinture de l'antiquité et « celle de l'âge présent, sortir un idéal ravissant « et pur , objet de délices et d'enchantemens « pour toutes les âmes délicates et cultivées. « Enfin , si l'on n'eut pas en France la poésie « du Dante, de l'Arioste et du Tasse, ni surtout k la poésie de Shakspeare, l'on eut Racine, et, <( pour la première fois , la perfection de Virgile « fut égalée. »
A l'exception donc de cet admirable Ciel , sur
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lequel nous reviendrons tout-à-1' heure , les premiers et les plus beaux ehefs-d'œuvre de notre théâtre sont romains, .grecs ou juifs. Racine et Corneille ont exploité magnifiquement ces trois antiquités, en les arrangeant , sans les dénaturer, selon le goût de leur siècle; car les poètes dramatiques (et c'est ce qui nuit beaucoup à la durée de leurs ouvrages) ne peuvent pas toujours pousser très-loin la fidélité des mœurs et la vérité du langage; ils sont obligés, pour être entendus et goûtés, de prendre, dans leur style et dans leurs caractères , une moyenne proportionnelle entre le siècle qu'ils mettent sur la scène et le siècle dans lequel ils vivent. C'est ce que Corneille et Racine ont fait avec un art prodigieux, et chacun avec des procédés bien différens. Ces deux poètes immortels n'ont rien de pareil entr'eux, et c'est pourquoi ils peuvent se traiter d'égaux.
Voltaire, après eux, jeta son drame pathétique et brûlant dans toutes les nations et dans tous les temps où n'était point parvenu le génie de ses devanciers; il fit comparaître sur la scène une grande partie des peuples modernes, et c'est en cela surtout qu'il a mérité le trône tragique où il est assis. L'innovation est toujours le seul moven de gloire. Mais Voltaire, si inventif dans
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ses conceptions , si intéressant clans ses fables , si neuf par les pensées, est resté, comme poète et comme écrivain, bien au-dessous de Corneille et de Racine. Soit que la nature ne l'ait pas doué de poésie au même degré que ces deux grands hommes, soit que, travaillant pour une époque excessivement spirituelle , mais peu artiste, il ait négligé, à dessein, la forme et la couleur poétiques, qui n'eussent été que médiocrement senties, pour se livrer tout entier aux combinaisons théâtrales et aux déclamations philosophiques qui étaient alors dans le goût du public, il est certain qu'il a outré encore le défaut de localité et d'individualité qui est le péché originel de notre tragédie. Ses personnages turcs, chinois, arabes ou américains, sont bien plus des Français , que les Grecs et les Romains de Racine et de Corneille : et comme ce sont des Français du siècle de Louis XV, au lieu d'être des Français du siècle de Louis XIV, leur langage est moins grand, moins pur et moins idéal. Ce n'était plus devant madame de la Vallière , mais devant madame de Pompadour qu'ils parlaient. Il est juste toutefois d'excepter les caractères de chevaliers que Voltaire a tracés avec beaucoup de charme et une fidélité de couleur plus que suffisante pour l'époque. Au total ,
malgré de nombreux vices d'exécution et une débilité de style qui contraste trop souvent avec la hardiesse des idées, Voltaire a dû produire tout l'effet qu'il a produit, et il est impossible de ne pas reconnaître qu'il a étendu , sinon élevé notre scène tragique, et qu'il a passionné encore le dialogue et les situations; enfin il a ouvert une source nouvelle et abondante de pathétique, et on lui doit de fortes et nobles émotions, qu'on n'avait pas éprouvées au même degré avant lui.
Arrêtons-nous pour remarquer que le génie de nos trois grands tragiques s'est manisfesté dans les proportions et avec les formes qui convenaient aux époques où ils ont écrit, et que la nature de leurs beautés et même de leurs défauts n'a aucune analogie. Comment donc obtenir une place à côté d'eux? c'est également en faisant ce qu'ils n'ont pas faits et ce qu'ils feraient maintenant.
Assez-long temps, on nous adonné les mêmes tragédies sous des noms différens; assez longtemps, les continuateurs, exagérantce qu'il y avait de défectueux dans nos chefs-d'œuvre sans en reproduire les beautés, nous ont montré des personnages antiques habillés à la moderne, on des modernes parlant un vieux langage; la tragédie française, d'imitation en imitation, estarrivée,