‹ Études franquesChapitre 15 sur 59 · IV. — LE PSEUDO' ARAVATIUS · texte numérisé non relu

IV. — LE PSEUDO' ARAVATIUS

ai'lonaise, Sîmilina Paterna, a érigé un monument funéraire à son époux défunt : istam mernoriam procuravit, dit-elle d'elle même dans l'épitaphe. Mais le lapicide grave comme il prononce : ista mernoriam {[). Semblablement, au VIP siècle, Frédégaire racontait d'après Grégoire de Tours que Clodion demeurait apiid Dispargum. Mais celui qui dicta la chronique de Frédégaire au copiste ayant négligé de faire sentir la réduplication du d, le copiste écrivit apudEsbargum, et cette leçon a passé dans tous les manuscrits (2). Pour ce qui est de la substitution de l'a à Ve, outre qu'elle est commune devant l'r, je constate qu'elle se retrouve dans le nom de i:apêâ-.oç donné à deux reprises à notre saint par saint Athanase d'Alexandrie (3), tandis que Sulpice Sévère lui donne celui de Servatio (gén. Serçationis) (4). Ces variantes sont instructives; elles prouvent que le nom de Servatius était peu répandu, et partant fort exposé à se voir altérer. Il ne faut donc nullement s'étonner qu'il soit devenu Arvatius ou Aravatius (o) sous la plume de Grégoire de Tours (6). Car c'est bien lui qui s'est trompé sur le nom de saint Servais, ce ne sont pas, comme le conjecturait ingénieusement Henschenius, ses copistes qui ont causé l'erreur

(4) V. Wallzing, Orolaunum Viens, pp. 21-24, où l'on trouve un facsimilé du monument.

(2) Frédégaire III, 9 dans SRM, t. II, p. 93. Le phénomène inverse, qui consiste en ce que Vs finale de sancttis s'incorpore à certains noms de saint commençant par une voyelle, est plus fréquent en français; ainsi nous disons saint Chamand pour sanctiis Amantius, saint Chély pour sanctus Electus, saint Chinian pour sanctus Anianus, Saint Cybar pour sanctus Eparchiiis. V. Quicherat, De la forme française des noms de lieu, p. 68.

(3) Apologia contra Arianos n" 50 et Apologia ad imperatorem Constantium no 9 dans Migne, Patrol. Graeca, t. XXV, col. 337 et 605.

(4) Sulpice Sévère, Chronicon II, 44.

(5) Dans le Gloria Confessorum, l. r. Arvatius (Arvacius) est la leçon des manuscrits 1«, 2, 3 et i* ; le seul 4 lit Aravatius. Dans VHistoria Francorum au contraire, C^ lit seul Eravatius, les autres manuscrits Aravatius.

(6) Si M. Ferdinand Lot avait connu ces faits, auxquels je faisais allusion dans mon Histoire poétique des Mérovingiens, p. -16, il se fût dispensé de me donner cette leyon de linguistique : « Dans aucune langue romane ou germanique Servatius ne peut devenir .\ravatius, d'après aucune loi phonétique ». Le Moyen âge, t. VI (-1893), p. 430.

^oO IV. — LE P6EUDO- ARAVATIUS.

parce qu'ils ont laissé en blanc, à l'intention du miniaturiste, la première lettre du nom de Servatius en tête du chapitre 71 du Gloria Confessoriim (i)

Ce n'est pas tout. Une tradition orale qui se conserve pendant plusieurs générations s'altère nécessairement selon la loi qui préside à l'évolution de tous les germes de ce genre, et devient bientôt une tradition épique (2). Tout est épique dans celle qu'a gardée Grégoire de Tours : la prévision miraculeuse du saint, son aventure à Rome, l'ordre reçu de saint Pierre, la faveur surnaturelle dont était l'objet son tombeau. Si je ne me trompe, cette végétation poétique provient du besoin qu'éprouvait dans l'origine l'esprit public d'expliquer pourquoi la tombe de saint Servais était à Maestricht, au lieu de se trouver à Tongres, près de son siège épiscopal. D'autre part, le nom des Huns, que la tradition désigne comme étant les barbares qui ont détruit Tongres, a au plus haut degré le caractère épique. En vertu de ce que j'ai appelé ailleurs le transfert épique, l'esprit populaire a l'habitude de ramener toujours à certains noms connus tous les faits d'une même catégorie. A-t-il à désigner un roi puissant, un adversaire redoutable de l'Islam? Il s'appelera pour lui Gharlemagne, même quand ce serait Charles-Martel ou Pépin le Bref. A-t-il à parler d'un peuple barbare, destructeur de la civilisation chrétienne? Il ne nommera jamais que les Huns. Les Huns sont pour les hommes du haut moyen âge ce qu'avaient été

(1) Henschenius, Exegesis etc., p. XXUI. L'explicntioii lio Henschenius, valablfi à la l'igueiir pour le ch. 7-1 <ki Gloria Confcssorutn, ne l'était plus poiir le ch. o du livre II (le VHistO)-ia Franconini, où le nom du saint ne figure pas en tète du cliapilre, et où Henschenius était forcé de supposer qu'un lecteur de Grégoire (le Tours avait corrigé Servatius en Arvadits sur lu foi du passage qu'il avait lu dans le Gloria Confessortim . La vérité, on le voit, était plus simple (lue cela.

(2) Je ne puis, à celle occasion, m'empèdier de manifester mon élonnemenl de voir certains critiques se méprendre au sujet de la portée qne je donne au mot « épiqne » dans l'Histoire poétique des Mérovitif/ints. Est épique, selon moi, tout récit qui a passé par la bouche popidaire en y subissant les transl'oi-mations organiques connues. Qu'il siiit rythmé ou non, cela importe peu au point de vue de l'historien. M'nttribuer d'avoir soutenu que chacun des récits populaires étudiés par iiiiii pi'ovieiit (l'iMic rhiuisnn rpi(iur, c'est prouver (ju'dii n';i juts pris la peine de nie lire.

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