‹ Études franquesChapitre 37 sur 59 · DUCS ET LES COMTES D'AUVERGNE · texte numérisé non relu

DUCS ET LES COMTES D'AUVERGNE

au Vl= siècle (!)

L'Auvergne avait été, vers la fin du V^ siècle, le boulevard du patriotisme en Gaule. Elle avait déployé, pour la défense de la civilisation romaine contre les barbares, un héroïsme égal à celui dont elle avait fait preuve, du temps de Vercingétorix, pour la défense de la liberté nationale contre les légions de César. Tout l'Occident avait admiré le siège victorieux soutenu par la ville de Glermont contre les troupes d'Euric, et s'était redit les exploits presque fabuleux de l'illustre Ecdicius. Mais la lâcheté de l'empereur Julius Nepos avait rendu stérile tant de dévouement et de courage : dès l'année suivante, il livrait la généreuse cité à l'ennemi, et les armées visigothiques entraient au nom de l'Empire dans ces murs qu'elles n'avaient pas pu emporter (475). Les

(1) Ce mémoire a pai'u d'abord dans le Bull, de l'Acad. roy. de Belgiqne (Classe des lettres, etc.), pp. 769-790, 1899 ; il a été réimprimé, avec divers remaniements, dans la Ikvuc d'Auvergne (sept.-oct. -1900). Cf. M. Marcellin Boudet dans la Revue de la Haute Auvergne, 1900.

184 VII, -- LES nues kt les comtes d'auvergne

pati-ioles prirent le chemin de l'exil; Ecdicius alla tcnnincr dans un refuge obscur une carrière si digne de l'admiration de la postérité, et Sidoine Apollinaire fut relégué loin de sa ville épiscopale. dans le pays de Narbonnc (1).

Le vainqueur, si on peut lui donner ce titre, se montra digne de sa victoire. Ce farouche barbare, cet ardent persécuteur du nom catholique sut traiter avec des ménagements exquis une ville si attachée à sa nntionalité et à sa foi. Il lui donna pour gouverneur un Romain, probablement un indigène, nommé Victorius, qui était un catholique pieux et zélé. Sidoine Apollinaire, contemporain et ami de Victorius, lui donne le titre de comte; Grégoire de Tours, qui écrit un bon siècle plus tard, l'appelle duc et dit qu'il avait le gouvernement de sept cités (2). Les deux versions ne sont peutêtre pas inconciliables, quoique celle de Grégoire présente de sérieuses difficultés chronologiques. Au surplus, l'Auvergne n'eut pas trop à se plaindre de Victorius. Pendant que partout ailleurs, dans le royaume visigoth, les églises catholiques tombaient en ruines et qu'il était défendu de pourvoir aux vacances des sièges épiscopaux, Victorius put, sans doute de l'aveu de son maître, donner de multiples preuves de son orthodoxie et de son zèle religieux. Il bâtit des églises; il témoigna publiquement de sa vénération envers le reclus Abraham; il assista même à ses funérailles, à la grande édification de Sidoine Apollinaire, qui le glorifie de cet acte de courage et de foi (1). Il fit plus, il voulut donner une preuve de sa sollicitude pour les intérêts matériels de la ville de Glermont, et il imagina de l'agrandir en y bâtissant

(1) Voir G. Kiirtli. Clovh, <2>' édilioii, f. J, pp. 38()-389.

(2) Quelles cités? Celle.s dp. la lie Narbonnaise, à .savoii' : Toiiloust-, Bézicrs, Nimes, A^ilt'- .Maguelonne, Lodùve cl U/.os, d'apirs Guizot, traductidn de Grcgoii-c de Tours, HF. Il, 20, suivi par Arndt dans son édition de Grégoire, /. c. Celles de la i'<' Aquitaine, à .savoir : Bourges, Rodez, Albi, Caliors, Limoges, .Tavolz et Puyen-Velay, au dire de .M. Krusili, MGIJ.. Srriptons Antiqiiissiiiii, VIII, p. 438. Je me rallie à l'opinion de Guizul et de Jacobs. ijui met le l'ail en rapport avec l'origine du nom de Seplimanie.

(;■]) Sidoine .Ypollinairc. Kpixiuliir. VII. 17; C.i'égoire de Tnurs, Hisi. l'itinc, II, 20; Glor. Mfirli/r,, i i ; Glor. Cmu/css.. ^S ; Vit. Pair., 'A.

lin nouveau quartier. Un siècle après, on montrait encore, dans le voisinage de la ville, les substructions de ce raste travail, qui paraît navoir pas été continué (l).

Mais, malgré toutes ces marques de bonne volonté, qui à tout autre auraient valu l'approbation sans réserve de Grégoire de Tours, celui-ci ne parle qu'avec antipathie du gouverneur visigoth. Pourquoi? Est-ce rivalité de famille ou aversion pour le régime que servait Victorius? Ou plutôt n'est ce pas la légende populaire qui, sous l'empire d'animosités nationales et confessionnelles, a de bonne heure défiguré les traits du lieutenant du roi visigoth? Je ne sais, et peut être faut-il simplement s'en tenir à nos deux témoignages, dont la contradiction pourrait n'être qu apparente, parce qu'ils nous peindraient le même personnage sous deux aspects différents ou à deux moments différents de son existence. Quoi qu'il en soit, Victorius, après une adminisli-ation qui avait duré neuf ans, alla mourir à Rome dans des circonstances assez obscures : on ne sait ce qu'il y était allé faire, et la chose d'ailleurs importe peu à notre sujet (2)

Nous ne connaissons pas le successeur immédiat de Victorius, mais lorsque en 506 la guerre éclata entre les Visigoths et les Francs, nous voyons que le contingent clertnontois va rejoindre l'armée d'Alaric sous le commandement d'Apollinaire; c'est assez pour nous autoriser à croire que celui-ci était alors comte de la cité (3).

Rien ne nous autorise à supposer qu'il était, comme Victorius, investi des fonctions de duc, l'Auvergne étant alors, comme on le voit, pacifiée et résignée à l'autorité de ses maîtres visigoths.

Apollinaire est encore un Auvergnat, et du rang le plus illustre, puisqu'il est fils de Sidoine Apollinaire et petit-fils de l'empereur Avitus C'est donc dans les premiers rangs de

(1) (jui pi'otinus Arvei'nus advTiiiens civitatem adtlere voliiit, unde cl criplae illao usque liodie perstant. Grégoire de Tours, Hist. Franc, II, 20.

(2) Cela ne veut pas dire qu'il serait sans intérêt de savoir ce qui apiielait le gouverneur d'une province du royaume visigotli dans la capilalp de l'Empire romain. Y élail-il chargé de quelque négociation délii aie?

(3) Grégoire de Tours, Hist. Franc, 11, 37.

186 YII. — LES DUCS ET LES COMTES d' AUVERGNE

raristoci'atie indigène que le roi visigoth est allé prendre le gouverneur de l'Auvergne. Qu'un tel homme se soit rallié au régime, c'est la preuve, semble-t-il, que l'on est resté fidMe à la politique d'Euric vis-à-vis de cette province, et il y a lieu de croire qu'elle a porté des fruits de pacification. Les Auvergnats firent vaillamment leur devoir à Vouillé en combattant dans les rangs visigoths contre les Francs, et un nombre considérable d'entre eux resta sur le champ de bataille; parmi eux se trouvait la fleur de l'aristocratie (1). Le gouvernement visigotli avait donc résolu, avec succès ce semble, le difficile problème de pacifier cette province si fière et si romaine. S'il s'était partout conduit de la sorte, il n'eût peut-être pas succombé si lamentablement sous les coups de l'ennemi.

Que va devenir l'Auvergne à partir de sa conquête par les Francs? Ceux-ci vont-ils continuer à son endroit l'habile politique d'Euric? Tout nous porte à le croire, bien que nos renseignements soient trop rares pour nous permettre de l'affirmer sans réserve. Apollinaire aura cédé, sans doute, à un personnage moins compromis que lui le gouvernement de la province; toutefois, il ne fut ni exilé ni même inquiété, puisque, en olo, il parvint à se faire conférer par le roi Thierry P"" le siège épiscopal de sa ville (2). Nous sommes donc fondés à croire que les Francs, comme avaient fait avant eux les Visigoths, laissèrent le gouvernement de la province aux mains de quelque représentant de l'aristocratie indigène : c'était le meilleur moyen de concilier le peuple et de désarmer les plus dangereux cléments de l'opposition (3). Du moins, nous voyons qu'entre 516 et 527, c'est le patricien Hortensius, appartenant à une des grandes familles de

(-1) Grégoire de Tours, lor. cit. Muximiis ibi lune Arvernnruni iiopulus, qui cum Apollinare venerat, et priiiii qui erant ex senaloribus corruerunt.

(2) Grégoire de Tours, Hist. Franc, 111, 2.

(3) Tout ce que Fauriei, Hist. de la Gaule iitéridionalc. II. p. Il I ol 1 12. raeonle il'iiii duc lîasolu.-;, qui, .nommé duc d'.\uvcr|j;iK>. aurait romenlc la révolte contre le roi, et à iiiii celui-ci aurait pardonné à condition qu'il .se retirerait dans un monastère, est un roman qui manque do loul appui dans les sources du Vl« siècle.

Clermonl, qui gouverna le pays (1). Mais un événement tragique allait subitement renverser une situation qui se prolongeait depuis un demi-siècle pour le plus grand bien de la population.

Pour des raisons qui nous sont restées inconnues, mais où peut-être les rivalités et les jalousies locales tiennent la plus grande place, nous voyons vers 332 un complot s'ourdir à Clermont pour secouer le joug du roi d'Austrasie et faire passer l'Auvergne sous l'autorité de Ghildebert, roi de Paris. Le fauteur de ce complot n'était autre qu'Arcadius, fils d'Apollinaire, petit-fils de Sidoine et arrière-petit-fils de l'empereur Avitus. Sur la rumeur que Thierry venait de périr en Thuringe, il força une des portes de la ville et introduisit le roi ennemi (2).

Mais Thierry n'était pas mort, et, au retour de la Thuringe, il accourut en Auvergne.

Sa vengeance fut terrible, et malheureusement elle frappa les innocents au lieu des coupables. Pendant qu'Arcadius trouvait un abri auprès de Ghildebert, le peuple sur lequel il avait déchaîné la colère sauvage du maître légitime restait abandonné à toutes les fureurs de celui-ci.

Le chroniqueur des Francs nous a laissé un lugubre tableau des scènes de pillage, de meurtre et de profanation qui eurent alors l'Auvergne pour théâtre. Rien ne fut épargné, ni les villes, ni les villages, ni les églises ; la population fut massacrée en grande partie, les fils de grande famille emmenés en captivité, les prêtres égorgés à l'autel Il fallut de longues années à l'Auvergne pour se remettre de cette crise, plus funeste que la conquête visigolhique, et une

(t) Grégoire de l'ours, Hixt. Franc, IV, 3."). La date se déduit du rôle joué dans l'épisode par saint Queiitien, évêque de Clermont, qui occupa le siège épiscopal de 0-16 à o27. Mais l'épisode est-il bien autlientique? Il ne le semble pas, car l'histoire qui y est racontée n'est qu'un doublet d'une aventure semblable attribuée, cette fois avec plus de vraisemblance, à saint Gallus. (Voir l'Appendice). Toutefois, il en résulte que dans l'esprit de Grégoire de Tours, le comte Hurtensius a gouverné l'Auvergne pendant le pontificat de saint fjuentien : c'est tout ce ([u'il nou^ tant, et nous pouvons nous désintéresser de la ver-ité intrinsèiiue du l'écit.

(2) Grégoire de Tours, ///.s/. Franc, 111. <J.

Page 1