‹ Études franquesChapitre 39 sur 59 · Eulalius · texte numérisé non relu

Eulalius

(i) Grégoire de Tours, o. c, X, 8.

(2) La liste des comtes d'Auvergne dressée par Rotli, Geschichte des Beneficialwesens, p. 173, est à la fois incomplète et inexacte. Roth passe sous silence Apollinaire, Evodius, Britianus et Salustius; d'autre part, il range parmi les comtes d'Auvergne Contran Boson, sur la foi de Giégoire de Tours, HF., VI, 2-i et 26, qui n'insinue rien de semblable.

108 YII. — LES DUCS ET LES COMTES d'aUVERGNB

Ce résultat n'est pas à dédaigner : il n'y a pas un autre comté de l'époque franque pour lequel il serait possible de dresser un catalogue aussi relativement complet et, comme on va le voir, il a pour l'histoire une importance qui dépasse de beaucoup un simple intérêt de curiosité.

Nous constatons tout d'abord qu'à part une ou deux années d'état de siège, qui furent le châtiment inévitable de sa révolte, l'Auvergne fut gouvernée pendant plus de cent ans par des indigènes gallo-romains. Tous ceux de ces comtes dont nous connaissons quelque peu l'état civil appartiennent à l'aristocratie de l'Auvergne ou des régions voisines, et nous avons le droit de croire qu'il en est de même de ceux sur la famille desquels nous ne possédons pas de renseignements. Les noms qu'ils portent sont, d'une part, la preuve évidente de leur nationalité, car on peut affirmer avec une entière certitude qu'au VP siècle, en Auvergne comme dans toute la Gaule, si les indigènes prenaient souvent des noms germaniques, jamais un barbare ne s'avisa de prendre un nom romain (1). La nationalité gallo-romaine de tous les comtes d'Auvergne ne saurait donc faire l'objet d'aucun doute sérieux. Ajoutons que les grandes familles montrent dès lors une forte propension à rendre la dignité de comte héréditaire dans leur sein. 11 y a des familles comtales comme il y a des familles mitrées {^), ou, pour mieux dire, les grandes familles concentrent dans les mains de leurs membres les dignités laïques et ecclésiastiques„ Le comte Apollinaire est fils de Tévêque Sidoine et devient évêque à son tour. Le comte Hortensius a pour fils l'évêque Evodius, pour petit-fils le comte Saluste. Le comte Georges appartient, selon toute apparence, à la grande famille de Grégoire de Tours, qui se vantait d'avoir donné à la ville de Tours tous ses évêques excepté cinq. Le comte Britianus a pour gendre le comte Firminus et pour fils le comte Palladius du Gévaudan (3).

(4) V. ci-dessus, Francia et Francus, pp. l!22 et suivantes. (2) Domus infulatn-^

(?>; Ceci contre Wailz, Verfassungsgcschichlc, II, li, p. 38, ([ui dit (lue de pareils cas sont exceptionnels. En Auvergne, du moins, ils sembicut plutôt être la règle.

Totitelois, si nous constatons ici le point de départ de la tendance qui aboutira à rendre les dignités publiques héréditaires dans les grandes familles, nous devons reconnaître en même temps qu'elle est encore loin d'avoir triomphé. Si le roi choisit de préférence ses agents parmi les membres de l'aristocratie, c'est parce qu'il est dans les intérêts de son pouvoir de se procurer, autant que possible, l'appui de celleci dans une province où elle est si puissante.

C'est bien le roi qui, en Auvergne, dispose souverainement des dignités de duc et de comte; les rivaux qui se les disputent font assaut auprès de lui d'intrigues et de dépenses, et c'est hors du pays, c'est à Metz ou à Trêves qu'en dernier ressort on décidera qui doit devenir duc ou comte d'Auvergne, de même qu'on y décide qui deviendra évêque de Clermont. Les ducs et les comtes sont nommés, destitués, rappelés selon le bon plaisir du souverain; ils continuent de n'être que des fonctionnaires révocables; ils sont encore bien loin de se trouver des feudataires. Le jour va venir sans doute où cette situation changera, et où Taristocratie finira par s'imposer au roi; mais au VI® siècle, il n'est pas encore venu, pas même pour cette province qui fut peut-être la plus aristocratique de la Gaule.

On voit d'ici les perspectives qui s'ouvriraient pour nous sur l'histoire de l'aristocratie gallo-romaine et sur celle de la conquête franque, si des renseignements comme ceux que j'ai [)U grouper pour l'Auvergne nous étaient fournis pour les autres comtés. Ce n'est pas le cas malheureusement. Alors que la seule Auvergne nous offre une série de trois ducs et de onze comtes dont nous connaissons le nom et parfois l'état civil, nous ne connaissons pas plus de quarante- quatre comtes et à peu près auNint de ducs pour tout le reste de la Gaule, et il faut renoncer à tracer pour n'importe quel autre comté, à part celui de Tours, le tableau esquissé ci-dessus pour celui de Glermout. Il reste à nous demander si tout au moins ce dernier peut être considéré comme un type, et si ailleurs c'est également i 'aristocratie indigène, c'està-dire gallo-franque, qui a fourni à la monarchie ses agents supérieurs.

200 VII. — LES DUCS ET LES COMTES d'aUVERGNK

Cette question est trop importante pour être traitée ici d'une manière accessoire; je me réserve d'y revenir proprochainement.

APPENDICE

LA FAMILLE d'hORTENSIUS EXCLUE DE l'ÉPISCOPAT

Comme on l'a vu plus haut, le comte Hortensius a eu un fils du nom d'Evodius, qui fut élu évèque de Javolz et chassé de son siège avant d'être consacré, et un petit-tils, Eufrasius. qui essaya vainement d'obtenir le siège épiseopal de Clermont après la mort de Cautinus (571). Voici comment Grégoire de Tours raconte cette dernière déconvenue.

« Après la mort de Cautinus, il surgit plusieurs prétendants a l'évêché de Clermont, les uns enchérissant sur les promesses et les offres des autres. Parmi eux, Euphrasius, fils du feu sénateur Evodius, se distingua par ses intrigues. S'étant procuré chez les juifs quantité de choses précieuses, il les fit passer au roi par l'entremise de son parent Bérégisil, espérant obtenir par les cadeaux ce qu'il ne pouvait conquérir par ses mérites. C'était un homme de manières, distingué dans son langage, mais peu recommandable dans sa conduite, et qui s'entendait davantage à faire boire les barbares qu'à faire manger les indigents. Ce fut, je crois, parce qu'il voulut devoir la dignité épiscopale aux hommes et non à Dieu, qu'il échoua dans ses efTorts. Au surplus, il n'était pas possible de changer la sentence que Dieu avait rendue par la bouche de saint Quentien lorsqu'il avait dit : « 11 ne sortira personne de la race d'Rortensius qui régira l'église de Dieu ». Et le chroniqueur continue en racontant comment l'archidiacre Avitus, sans faire aucune promesse, parvint a rallier les suffrages du clergé et du peuple de Clermont et à se faire nommer pas le roi (i).

Cet événement s'est passé du vivant de Grégoire de Tours et en quelque sorte sous ses yeux; nous pouvons donc le tenir pour certain, bien que les liens de parenté qui rattachaient le narrateur à saint Avitus aient pu, dans une certaine mesure, influer sur «es appréciations. Quant à la prophétie attribuée à saint Quentien, c'est une allusion à un épisode que Grégoire raconte tout au long dans un autre endroit, et que nous résumerons rapidement.

Un jour, le comte Hortensius avait l'ait arrêter injustement dans les rues de Clermont un parent de saint Quentien, nommé Honorât. Le saint fit prier le comte par ses amis de relâcher le prisonnier, en lui assignant date pour comparaître- Sur le refus du comte, Quentien, qui était vieux et infirme, se fit porter dans la rue où l'on retenait son parent, et pria les

(-1) Grégoire <le Tour.s, Hist. Franc, IV, 35,

AU Vl» SIÈCLE. 201

soldats de lui rendre la liberté. Ayant éprouvé un second refus, comme il pouvait s'y attendre, il se fit por'er devant la maison d'Horfensius et, secouant sur elle la poussière de ses chaussures, il dit : « Maudite soit cette maison, et maudits à jamais ses habitants: qu'elle devienne déserte et qu'il n'y ait personne pour l'habiter ». Et tout le peuple dit : Amen. Et l'évèque ajouta : « Je vous demande, Seigneur, que de cette race qui n'obéit pas à l'évèque, il ne sorte jamais personne qui occupe le trône épiscopal ». A peine le saint se fut-il retiré que la maladie s'empara de tous ceux qui étaient dans la maison; on les voyait périr après quelques gémissements. Le troisième jour, témoin de la mort de tous les siens et craignant le même sort, Hortensius courut se prosterner aux pieds du saint, et lui demanda pardon en pleurant, L'évèque, apaisé, lui donna de l'eau bénite dont il aspergea les murs de sa maison, et à l'instant la mortalité y cessa (i).

Ce récit est hautement légendaire. Si le fond en est vrai, c'est-à-dire s'il y a eu. comme il paraît, un conflit entre l'évèque et le comte, il n'a pu avoir lieu qu'avant 527, date de la mort de saint Quentien, et non après le chAtiment de l'Auvergne par Thierry et le rétablissement d'Hortensius dans ses fonctions comtales, qui eut lieu au plus tôt en 532. Il y a donc là une inexactitude de chronologie qui montre qu'à tout le moins le souvenir de l'événement commentait à se brouiller. De plus, l'épisode lui-même fourmille d'invraisemblances jusqu'au point d'être par endroits inintelligible. On arrête Honorât dans la rue: l'évèque en est prévenu; il charge ses amis d'intervenir auprès du comte ; refus de celui-ci et nouveau rapport fait à l'évèque, qui, alors se décide à se faire porter... dans la rue même où l'on vient d'arrêter son parent, et d'où, nul ne sait pourquoi, l'on n'a pas encore bougé ! Je ne parie pas de l'extraordinaire violence que déploie le saint, mais je dois faire remarquer que le récit a je ne sais quel parfum d'Ancien Testament et que la formule : et dicit omnis populus am.en, d'ailleurs assez déplacée en la situation, est textuellement empruntée au Deutèronome(2), ce qui n'est pas fait pour confirmer l'authenticité de l'épisode. La suite est quasi-extravagante, et, comme je l'ai dit, à peu près inintelligible; car ces gens d'Hortensius qui meurent à foison sous le coup des malédictions épiscopales, nous les voyons, quelques lignes plus loin, guérie aussitôt qu'ils ont été aspergés de quelques gouttes d'eau bénite.

Qu'est-ce à dire, sinon que nous nous trouvons là en présence d'un récit légendaire, bien que le fond, à savoir le conflit entre l'évèque et le comte au sujet d'Honorat, parent du premier, puisse être admis pour historique. Ce qui est certain, c'est qu'au moment où écrivait Grégoire, c'est-à-dire environ cinquante ans après les faits, on répétait à Clermont une prophétie d'après laquelle la famille du comte Hortensius devait être désormais exclue de l'épiscopat.

Qu'est-ce qui avait donné naissance à cette tradition? Nous le saurons

(i) Grégoire de Tour.s, Vit. Patr., IV, 3. (2) Deuléionomc, XXVII, 15-26.

202 VII. — LES DUCS ET LES COMTES d'aUVERGNE

quand nous ani'ons pris connaissance de l'histoire d'Evoditis, fils d'Hortensius et p*^re du candidat dont nous venons do raconter l'éviction.

Eufra.Nius, en ellot, n'était pas le premier mombi'e de sa famille qui eût vu succomber sa candidature épiscopaio. Son père Kvodius avait eu la même infortune; il avait même échoué plus près encore du port, et voici commer t on se racontait son hisloiro. 11 était prêtre à C.lermont et faisait partie, par conséquent, du clergé de saint Gallus, qui fut évêquc de cette ville de 525 à 553 Un jour, dans un festin, — c'était, semhlet-il, au début du pontificat de Gallus, ••- il outra^'ea gravement l'évèque. Sans s'émouvoir, le saint se leva et alla prier dans les basiliques. Apprenant cela, Evodius trembla et courut lui demander pardon. L'évé(|ue l'accueillit avec douceur et lui pardonna tout, lui recommandant de ne plus se permettre d'insolence envers les pontifes du Seigneur, attendu que lui-même ne serait pas trouvé digne d'être i)romu à l'épiscopat. 1,'événement confirma plus tard ces paroles : élu évèque de Javolz, Evodius était déjà assis dans sa chaire pontificale, et tous les apprêts de la cérémonie de son sacre étaient faits, lorsque soudain éclata contre lui une émeute populaire, et à grand'peine il s'échappa vivant. Il mourut simple prêtre (i).

Voilà une histoire très belle et t.-'ès vraie; je dis vraie d'une vérité interne, qui s'appelle en histoire vraisemblance, et belle d'une beauté morale dont l'imagination populaire n'était guère capable de conserver longtemps l'aspect intact. Le narrateur, au surplus, est le proche parent du principal iiéros; on ne peut pas douter (pie l'épisode soit historique, et il nest pas dilïicile, en le lisant attentivement, de constater que les paroles du saint n'ont aucune prétention à être une prophétie. Il seml-le d'ailleurs qu'elles aient été quelque peu arrangées, et l'on comprendrait mieux que Gallus eût dit : « Ne manquez pas de respect à un évêque, car vous le serez peut-être un jour »{2). Le propos qui lui est attribué contient, sous la forme qu'il a dans Grégoire, une double contradiction : de pensée, puisque l'évêquo pardonne et se venge à la fois: de termes, puisqu'un bon conseil est ici appuyé d'une mauvaise raison On comprend néanmoins qu'après l'échec d'Evodius à Javolz, on ait voulu interpréter son infortune par son attitude antérieure envers le saint, et que, travaillant dans ce sens la tradition populaire, on ait mis dans la bouche de celui-ci l'annonce prophétique de l'événement.

Dans tous les cas, une chose reste établie : c'est (|ue, d'après la forme revêtue de bonne heure par la légende, Evodius, pour une faute personnelle, s'est vu écarter de l'épiscopat, et c'est à lui personnellement, et non à sa famille, que s'adresse la prédiction menaçante. Mais lorsqu'un second membre de la famille, lors(|ue le propre fils d'Evodius fut à son tour

H) Grégoire de Tours, Vit. Pair., VI, A-.

(2) Cf. HF. 11, 1, s. Martin parlant à s. Brice : Amen dico libi, quia olilinni apud Deum, ul post me ad pbnlificatu.s honoreiu aceedas, sed noveris le in episcopatu mulla advei'.sa passurum.

évincé de la dignité pontificale, alors on voulut voir dans la répétition de celte infortune la preuve d'une sentence portée contre la famille ellemême. Et, se rappelant la querelle d'Hortensius et de Quenticn. qui paraît être restée célèbre on plaça dans la bouche de ce dernier une prophétie qui se trouvait expliquer à la fois l'échec du père et celui du fils. Ainsi procède l'imagination populaire; elle confond les personnages, elle brouille les dates, elle veut tout expliquer, et surtout elle prétend justifier les événements en les présentant comme l'accomplissement des jugements de Dieu. En un mot, avec de l'histoire, elle ne cesse de faire de l'épopée. Il était intéressant de la montrer ù l'œuvre.

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