GRÉG., HF, IV, 13. LIBER HISTORIAE, C
Chramnus vero his diebus apud Chrumnus itaque, filins Chlotharii
Arvernum resedelai. Multae enim pulcher et decorusnimis (^i), acervus
cniisae tnnc per eum irrationabiliter et calidus, qui cum vÀtra Ligere a
gerehanturetohhocaccelerat'usestde 'pâtre missus in loco ejus fuisset,
mundo; multwn enim maledicebatur coepitque regione ilîa vaîde viHquiter
a populo. NvÀlwn autera hominera obprernere. Quod cuiii patri nuncia-
diligebat. a quo coiiciliura bonurii tum fuisset, ille etir/i ad se venire
(2) Liber Historiae, c. 28.
(3) L'auteur du Liber s'est manifestemeiU souvenu île l'iiistoire d'Absjrton, lequel était, au dire du Livre sacré, putcher et decorus nimis. Reg. II. 14, 2o. Dans l'édition Kruscli, la virgule devrait donc être placée après nimis et non après decorus.
utilemquepossitaccipere,nisi collée tis praecepit, sed Chramnui owluit jusvilibus pcrsonis aetate juvénile Jluc- sïofiem pairis implere, durius agens. tuantibus, eosdeni taodummodo diligebat eoi'umque conciliuin audiens, ita tit fllias senatorum, datis praeceptionibus, eisdem vi detrahijuberet.
Il est manifeste que la version du Liber s'écarte de celle de Grégoire ; le nom de Chalda donné à la femme de Ghramu et les qualificatifs de pulchev et decorus pour désigner ce prince en sont la preuve. Et comme il n'existe pas le moindre indice que le Liber ait disposé d'une autre source écrite, il reste la supposition que la tragique destinée de Ghramn, le fils rebelle qui périt d'une manière si lamentable par ordre de son père, a fait de bonne heure le sujet d'un récit populaire que notre auteur résume selon son procédé habituel (i). Ge récit, pour être populaire, n'a rien de fabuleux et se distingue par là des autres traditions orales reprises par l'auteur du Liber, et dont il convient de dire quelques mots.
Le Liber, comme Grégoire de Tours et d'après lui, rapporte la fable de l'origine troyenne des Francs, l'histoire politique et amoureuse de Ghildéric, la légende du mariage de Glovis et de Glotilde, celle du siège d'Avignon par Glovis, celle de la guerre des Visigoths et celle de l'assassinat de Ghlodéric. Mais elle y ajoute des circonstances fabuleuses non l'apportées dans Grégoire de Tours, et fort étroitement apparentées avec celles que nous trouvons consignées dans Frédégaire. Non qu'elles soient empruntées à celui-ci : notre auteur ne l'a pas connu, et la parenté que nous remarquons entre leurs récits, dans les parties qui manquent chez Grégoire, provient, comme je l'ai dit, de ce qu'ils ont puisé l'un et l'autre à la même source, qui est la tradition populaire. Seulement, si je puis continuer la comparaison, ils n'ont pas puisé tous les
(-1) Dans son rapport ci-dessus mentionné, Vanderliinilere, p. 235, écrivait au sujet du nom de Clialda : « Est-ce la tradition qui, après plus d'un siècle et demi, avait conservé le nom d'un personnage aussi obscur? » La question est mal posée. Le nom de Chalda n'a pas été conservé séparément par la tradition, mais il en a fait pai'tie et c'est ainsi qu'il a pu être conservé, .le ne l'éponds d'ailleurs pas de son autlienticité, encore qu'elle soit vraisemblable.
deux à la mémo place : l'auteur du Liber a puisé beaucoup plus bas que Frcdégaire, à un endroit où le (lot épique coulait peut-être avec plus d'abondance, mais n'avait plus la transparence relative qui, dans Frédégaire, permet encore de retrouver facilement l'aspect du fait historique et réel. IjCs légendes du Liber ne semblent pas sortir directement de la bouche populaire ; on dirait qu'avant d'arriver à lui, elles ont passé par des milieux plus civilisés, plus romains, peutêtre même par des monastères, et qu'elles y ont pris une couleur à la fois moins épique et moins barbare. Le Liber a d'ailleurs des légendes que Frédégaire ne connaît pas, notamment la dramatique histoire des amours de Frédégonde et de Landéric (1), ou encore la piquante historiette du cheval de Glovis donné à saint Martin, qui met dans la bouche de ce roi le premier bon mot de l'histoire de France (2). Puis, au moment où sa source, Grégoire de Tours, va lui faire défaut, il y supplée par une série de récits populaires se suivant et s'enchaînant comme les tableaux successifs d'une épopée. C'est d'abord l'histoire de la guerre de Frédégonde contre les Austrasiens. concentrée tout entière dans le fantastique épisode de la Forêt qui marche (3). C'est ensuite la lugubre série des crimes commis ou inspirés par Brunehaut, et dont sa mort tragique sera l'expiation (4). C'est, eniin, l'épisode tout barbare de la guerre de Clotaire II et de Dagobert I contre les Saxons, avec des détails extrêmement curieux et pleins de saveur de terroir (o). Le cachet populaire est beaucoup plus accentué dans ces trois récits que dans toutes les autres légendes de notre auteur, sans doute parce qu'ils viennent directement de la source et qu'ils n'ont pas eu le temps de s'altérer en passant par des milieux monastiques ou livresques.
(1) Liber Historiae, r. 35.
(2) Vere beatiis Martinus bonus est in auxilio et cariis in negolio. Liber, c. 17, p. STl.
(3) Liber Historiae, c. 36 ; cf. G. Kurth. Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 396-402.
(4) Liber, v. .38 el 39; Kurth, o. i\, pp. 447-424. (.^) Ibid., c. 41 ; ci. Kurth, o. c, pp. 433-449.
Les fcibles dont il vient d'être question masquent, si Ton peut ainsi parler, la grande lacune qu'on reniurque dans les informations historiques de l'auteur du Liber depuis la date où se termine VHistoria Francorum de Grégoire de Tours, c'est-à-dire 591, jusqu'à celle où son récit recommence à couler dans le lit de Tliistoire, c'est-à-dire en 629. Il y a là un total de 38 ans qui restent entièrement vides, bien qu'ils soient remplis par des événements de première importance. La lacune s'explique : lauteur du Liber n'a pas connu Frédégaire et n'a pas possédé d'autre source qui aurait pu suppléer à l'absence de celui-ci. L'histoire recommence avec Dagobert I : encore faut-il reconnaître que c'est une espèce de panégyrique. Elle se continue par le règne de Clovis II, traité d'ailleurs très sommairement, par ceux de ses trois fils Glotaire III, Thierry III et Ghildéric II, puis par l'histoire d'Ebroïn, de sa lutte avec l'Austrasie, de sa mort et du triomphe de Pépin II.
Cette seconde partie a un caractère d'historicité qui la distingue avantageusement de la première. On n'y rencontre aucune légende, bien qu'il n'y manque pas de ces épisodes dramatiques où les légendes aiment à venir s'accrocher dans les écrits des chroniqueurs naïfs : je cite, à titre d'exemple, le sacrilège attribué à Glovis II, l'assassinat de Ghildéric II dans la forêt, le supplice de saint Léger, la perfidie d'Ebroïn envers le maire Martin et enfin la mort d'Ebroïn lui-même (1). Tous ces événements sont relatés avec une sobriété et une netteté qui ne laissent aucune place à la végétation légendaire, et c'est tout au plus si la rumeur populaire a pu inlroduire dans le tissu de la narration le conseil fabuleux que saint Ouen aurait donné à Ebroïn victorieux (2).
Où l'auteur a-t-il puisé tous ces renseignements précis, nets et parfaitement exempts du coloris poétique et fabuleux qu'y aurait laissé la tradition populaire? Les souvenirs de la
(1) V. Liber Histoiiae, ce. 44, iS, 46 et 47.
(2) Ibid., c. 4S : « De Fredogiinde libi .subveniat in nieinoriani. » M. l'abbé Vacandai'd, dans .sa Vie de naint Oiim, p. 270, ci'oil à riiisloi'lcité du propos p\ cberche à l'expliquer. Pour moi, je m'en tiens à c' (|ne j'ai écrit à ce sujet dans V Histoire poétique des Mérovingiens, p. 472.
SUR LE LTBER HTSTOUIAE FRANCORUM. 35
génération qui précéda la sienne ne suflisent pas à cela ; c'est dans des sources écrites, c'est dans ces « historiens » dont il parle à l'occasiou de Clovis II qu'il les a trouvés. Qu'on veuille remarquer que c'est précisément à partir de ce prince, mort en 637, que recommence chez lui la suite du récit, interrompu et brouillé depuis la date de o84 par les légendes. Et l'on peut dire que la dernière partie de l'ouvrage, allant de 657 à 727, et comprenant l'histoire des conflits de la Neustrie et de l'Austrasie, est de beaucoup la plus importante de l'ouvrage. Si mince qu'elle puisse paraître, c'est, pour soixante-dix ans, de l'histoire de France la source la plus considérable dont nous disposions. Nous y trouvons des renseignements précis et généralement exacts sur une époque particulièrement obscure, d'où émergent les noms de Grimoald, d'Ebroïn, de saint Ouen et de Pépin II. L'auteur marche appuyé sur des documents; là où ils lui font défaut, ce sont ses souvenirs de contemporain, ce sont les souvenirs de sa génération qu'il consigne. Gela se voit surtout à partir du chapitre 45 et de l'entrée en scène d'Ebroïn. Le rôle de ce redoutable personnage est retracé d'une manière sommaire, sans doute, le Liber n'étant qu'un résumé, mais il n'en apparaît pas moins parfaitement compréhensible et plein de détails dont l'exactitude peut êti-e vérifiée.
Le souvenir ému que notre auteur donne à Childebert III (697-711), vir inclytus, bonne menioriae gloriosus domniis Childebertiis rex justus, permet de croire qu'il a connu personnellement ce roi et semble confirmer la conjecture de M. Krusch.
On aurait tort, au surplus, d'attribuer à notre auteur un parti pris national. Ce n'est pas un ennemi de l'Austrasie, c'est plutôt un légitimiste ennemi des usurpateurs, c'est un fidèle de la dynastie mérovingienne, que sa fidélité n'empêche pas de juger librement les hommes II n'a que du mépris pour Clovis II (c. 44) et il juge sévèrement Ghildéric II (levis, omnia nimis incaiite peragebat c. 44); par contre, il est plein, comme on vient de le voir, de respect pour Childebert III; il flétrit la trahison de Grimoald {ut erat
morte digniis c. 43); il pleure lu mort de la reine Blithilde assassinée avec son époux Ghildcric II {qiiod dici dolor est c. 45). Il raconte la carrière d'iilbroïn avec un détachement calculé et s'abstient soigneusement de l'apprécier ; c'est seulement au moment de raconter sa mort qu'il le juge {tnagis ac inagis Francos cnideliter opprimebat, c. 47). Il s'abstient également de toute appréciation de Pépin II, mais il loue sa femme Plectrude (c. 48), fait le plus grand éloge de son fils Grimoald {eratqiie ipse Grimoaldiis major domiis pins, modestiis, mansuetns et jiistiis oO) et déclare que son assassin est un (ils de Bélial (ibid). Il est un admirateur de saint Ouen {virtiitibiis praeclarus 47) mais il s'exprime en termes des plus sévères au sujet des maires neustriens Ghislemar {inig iiissimiim spiritiim exhalavit 47) et Bercharius (Bercharium, qiiondam statiira piisillum, sapientia ignobilem, concilio inntilem in majorem domato aberrantes statuent Franci 48). On le voit, il distribue impartialement le blâme et l'éloge aux grands personnages de son temps, sans se préoccuper de leur nationalité ni de leur famille, et il faut ajouter que, vivant sous Charles-Martel, il est rallié à l'autorité que celui-ci exerce sous le nom des rois mérovingiens. Il l'appelle viriim elegantem, egregiiim atqiie iitilem (c. 49) et il voit dans son évasion de la prison de Plectrude l'intervention de la Providence (aiixiliante Domino c. 51).
Tout ce qui vient d'être exposé nous permettra d'approcher de la personne de l'auteur un peu plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. On a déjà pu se convaincre que c'était un Neustrien, bien que la raison alléguée par M. Krusch pour le prouver soit dénuée de toute valeur (1). Mais le plan même de l'ouvrage et l'élimination de tout ce qui ne se
(i) Cette raison est (luo raudnir donm^ aux seuls Neustriens le nom île Francs, tandis que les aulr'es habitants du royaume sont pour lui des Austi'asiens et dos Burgondes. (Krusch dans S7?M, l. H, p. 21o). Outre que cela n'est pas absolument exact, car les Austrasiens sont pour lui les Fraitri superiores (c. 27, 3G, 41), j'ai montré ci-dessus (|ue la même terminologie se renconli'e déjà dans l'Appendice (l'Isidore, dont l'antiMir a écrit au louiiiicnrenicMit du Vll<' siècle el n'est cerlainemeni pas un Neustrien.
rapporte pas à la Neustric ne laissent pas le moindre doute à ce sujet. La chose ayant ctc démontrée par Monod(l) et reconnue par tous les critiques (2), je n'y reviendrai pas.
Est-il possible d'aller plus loin, et de dire dans quelle l>artie de la Neustrie a été composé le Liber Historiae? Oui, dit Cauer, qui, appuyé ici par M. Krusch, croit pouvoir l'aire de notre chroniqueur un moine du diocèse de Rouen. Mais, encore une fois, combien est peu convaincante la raison qu'ils en donnent! Leur preuve unique, c'est la vénération particulière que l'auteur professe pour saint Ouen. Gela sulïit-il pour qu'on soit autorisé à faire de lui le diocésain de ce saint, et que deviendrait la critique, si l'emploi dun pareil critère venait à se généraliser? Ne sait-on pas que de tous les saints du VIP siècle, saint Ouen est celui qui revient le plus souvent dans les récits des contemporains, et qu'il y apparaît toujours revêtu du même éclat? La place considérable qu'il a tenue dans l'histoire de son temps, le crédit dont il a joui auprès des personnages qui, comme Dagobert I et Ebro'in, disposaient des destinées de la nation, l'âge avancé auquel il est arrivé, et qui faisait de lui le patriarche des Francs, voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer le prestige qui, aux yeux de l'auteur du Liber, entourait le saint vieillard (3). La supposition de Cauer ne repose donc sur aucun fondement, et M. Krusch, qui veut bien la prendre sous son patronage, ne la fortifie guère en invoquant la mention faite de la forêt d'Arelaunum et celle de la fuite de Ghilpérie per Rotomaginscni. Nous avons vu [)Ius haut que ce sont là des conjectures géographiques familières
(1) Monod, 0. c. pp. 227-229.
(2) r'esl-;i-ilire par Brosien, par Cauer, par Wattenbacli, par Varamlani.
(3) Saint Ouen est mentionné encore dans les écrits suivants : Gesta Dagoberd, r. 42 (cf. ç. 44) et od ; Fredeg. IV, 78; Fredeg. Contin. l, 4; Vita Agili, c. ^14-49; Vitd Columbani, c. .")0 ; Vita Gereniari, c. 8, 10, W, 17, 2;j-2o ; Vita Wandrcgisili, c. 12 et 13; Vita Balthildis, c. o ; Vita FiUberti., c. I, 2, 28-27; Vita Amandi, c. 16; Vita Eligii, passiin ; Vita Ansberti, c. 9, 14; Vita Dcaidrrii. c. Wallenbacli a publié (Nciics Archiv XIV, 171) un poème acrosliche en l'orme de croix à la louange de saini Ouen, et composé peul-éli'c {U'f- son vivant. — .le ne crois pas r|u'il y ait un aulre sainI de celle éjioi|ue mu' le(|url mi puisse recuillic iiti si grand nondii'C de témoignages. Cf. Monod, p. 230.
à Ttiutcur, ilout les connaissances ne se limitent pas au seul tlioccse de Rouen; il sulTira de relire la liste ci-dessus pour !e constater. Aussi la conjecture de Gauer et de Krusch a-t-elle été écartée à la fois par Monod et par M. l'abbé Vacandard(l), et l'adhésion récente que lui apporte M. Manitius (2) ne la fortifie guère, car cet érudit s'est borné, en ce qui concerne le Liber Historiae, à reproduire les oracles de M. Krusch, sans chercher à se faire une opinion personnelle.
Il est d'ailleurs certain que l'auteur a écrit au nord de la Loire. Ayant à résumer un passage où Grégoire de Tours parle de régions situées au sud de la Loire et par conséquent dira Ligerim à son point de vue, notre chroniqueur emploie l'expression ultra Ligeriin(^). Gette même expression revient sous sa [)lume lorsqu'il raconte, d'après la môme soui'ce, le voyage de Ghramn envoyé « en Auvergne » par son père Ghilpérie. L'Auvergne devient de nouveau, dans son récit, e i)ays d'Outre- Loire (ultra Ligerim) (4). Ge n'est pas tout : il faut reculer jusqu'au nord de la Seine le pays où écrit notre auteur; la preuve, c'est que là oîi Grégoire de Tours parle de villes situées au sud de Paris (quac citra Parisius sant positae) il les dit, lui, situées au nord de cette ville 'quae ultra. Parisius sunt positae i (o).
L'auteur du Liber Historiae est extraordinairement bien renseigné sur Paris et sur ses environs.
Il a sur le monastère de Saint-Germain-des-Prés, qui s'appelait encore de son temps Saint-Vincent, un ensemble
(1) « Il a évidemment une iidniiration particulière pour saint Ouen. mais il ne s'ensuit pas pour cela qu'il lût un prêtre de Rouen. » Monod, o. c, p. 230.
» H nous plairait ijue l'opinion de M. Krusch fût bien établie. Mais j'avoue que l'attribution du livre à un Saint-Dionysien me paraît plus probable. « Vacandard, Vie de saint Ouen, p. MX, note I.
(2) Geschirhte der Inteinisrhni Literatiir iiii Mitlelaltrr, p. 227. Il trouve la conjecture de M. Krusili liaulement vi'aisemblable (hdrhst wahrscheinlich) ^ il admet sans discussion l'opinion erronée de celui-ci sur la diversité d'auteur des recensions .4 et B; il ne sait même jias, quarante ans après la découverte de Kaufmann, (juc le prétendu Appendice de .Marins est celui d'Isidore.
(3) V. Grégoire de Tours, Hisi. Franc. IV, 47 et Liber Hinioriae c. 32. (i) (îi-éfidire de Tours, Hi.ti. Franc. IV, 13 et IG; Liber lUxtoriae, c. 28. (5) Grég. HF, IV, ol ci Liber Hist., c. 32. Cf. Krusch, SHM, i. Il, p. 216.
de données positives et de première main. Il sait que ce monastère a été fondé à la suite d'une campagne de Ghildebert en Espagne, d'où il a rapporté la tunique de saint Vincent, dont lui a fait cadeau iévèque de Saragosse (c. :26), et il a appris par la même occasion que ce roi a poussé lors de cette campagne jusqu'à Tolède (c. 23). 11 sait aussi que ce monastère possède les tombeaux de saint Germain de Paris (c. 33) et de Frédégonde (c. 37). Voilà sur Saint- Vincent un groupe de notices plus nombreuses que sur les autres établissements. L'auteur connaît bien aussi les autres églises et monastères de Paris et de ses environs. Non seulement il sait sur !a fondation de Saint- Pierre (aujourd'hui Sainte Geneviève) une légende qui ne pouvait avoir d'intérêt que sur place, celle du hainnierwiirf de Glovis, mais il connaît le nom de cette église par une autre source que Grégoire de Tours, puisque celui-ci l'appelle d'une manière plus vague l'église des Saints-Apôtres. Il est seul à nous apprendre où est mort le jeune Giodoald, et il le dit avec une précision remarquable : Noviento villa Parisiacl sahiirbano. Notez cette manière de préciser l'emplacement dune localité d'après sa proximité de Paris ; il l'emploie ailleurs encore, pour Paris et jamais pour une autre ville; ainsi il nous dit que le roi Dagobert mourut in Spinogllo cilla in pago Parisiacense (c. 43;, et que saint Ouen mourut Clippiago villa regale in siihurbano Parisiorum. Enfin il sait que le roi Thierry a été élevé à Chelles; détail bien minime quand on pense au plan du Liber, mais dont la mention s'explique fort bien si l'on admet que l'auteur luimême a été voisin de Chelles. Tous indices permettant de conclure que le Liber Historiae a été écrit à Paris.
Et dans ce cas, c'est immédiatement à un moine de Saint-Denis qu'on est amené à oenser. Je sais bien qu'il y avait à Paris un autre monastère, celui de Saint- Vincent, fondé par le roi Ghildebert. mais Saint-Vincent est exclu d'emblée parce qu'il est situé au sud de la Seine (1), et que
(I) CV»;! Cl' i[iie n':i pas vu M-mod p. '2:Vi. \\u\ pciiclie à luiie ili' nutiv iiulpur un moine de Sainl-Vincenl.
noire autour a écrit au nord de ce fleuve. Saint-Denis nous est d'ailleurs designé avec une espèce d'évidence par deux imlices. Dune part, nous savons que le fondateur et le jçrand bienfaiteur de l'abbaye de Saint-Denis est Dagobert I ; or, nous voyons que Dagobert est le héros favori du Liber, qui fait de lui un éloge enthousiaste et en parle comme du plus juste et du plus glorieux des rois francs, sans se j)erniettre de mêler à ce dithyrambe la moindre des réserves qu on trouve dans la calme et impartiale appréciation de Fredégaire. D'autre part, il y a un roi franc — c'est Clovis II, le fils du même Dagobert — qui s'est permis de toucher aux l'cliques de saint Denis et d'en enlever un bras. Écoutons quels accents cet attentat inspire à l'auteur :
Eo tcmpore Chlodocea/i brachiiim beati Dionisii mnrtiris abscidit, instig'an.te diahulo. Pcr id tcmpiis concidit regnum Francoruin casibus pestiferis. Fuit aiitem ipse Chlodovens onine spiircicia deditiis, fornicariiiFi et inliisor feminariim, gaine et ebrietate contentas Haj'us mortem et finem nihil dignuni historia recolit (1).
Dans ce passage, le moine de Saint- Denis se trahit doublement. C'est à Saint-Denis seulement que l'on pouvait attacher assez d'importance à un fait aussi local pour l'inscrire dans une chronique aussi succincte; c'est là seulement qu'on a pu en garder le souvenir. En second lieu, c'est là seulement que l'on a pu nourrir contre le fait reproché à Clovis II une indignation si longue et si véhémente, voir dans son attentat une inspiration du diable, ilétrir ce prince de noms qui n'ont été donnés à aucun Mérovingien, aller jusqu'à attribuer à son crime la décadence du royaume franc. Si l'on ne veut pas reconnaître que de pareilles lignes portent leur signature avec elles, il faut renoncer à toute critique interne et à toute interjjrétation des textes histoi'iques (2).
Nous pouvons donc conclure hardiment que le Liber
(1) Librr Historidc, c. 'i-4.
(2) Le croiruit-on? M. Kniscli, ([iii lunlol vniilail qm' l'uuti^iii' du Liber fût un ilidct-saii) ili' KdUfi) piini' i|u'il csl (i-oinnic lous si"; ((luti'nipoi'ains) un prrand adriiiralru;- ili' saint Oiii'ii, do. \m\\ pas reronnaître un inninc de Saint-Denis dans le grand adniiraleui' de Dagobeii cl tians li> j^rand conleniptour do Clovis IJ. Parlant
Historiae a été composé à Saint-Deuis. Tout s'accorde à le l'aire croire et on ne saurait alléguer aucune preuve du contraire.
Est-ce tout ce que le Liber Historiae peut nous apprendre sur la personnalité de l'auteur et serait-il impossible de savoir par l'ouvrage d'où venait ce moine de Saint-Denis? Monod s'est laissé persuader par son ancien élève Julien Havet(l), qui l'a mis sur une bien mauvaise piste, que notre chroniqueur nourrissait d'évidentes sympathies pour les Visigoths, et il a bâti sur cette donnée fausse un véritable roman, pour reprendre l'expression de M. Krusch (2).
Non, l'auteur du Liber Historiae n'est pas un Visigoth
du récit de l'allental de ce dernier, il écrit : « Hde sola de causa scriptorem monasterio sancti Dionysii injungeri' non licet (o. c. p. 21(J). Miiis d'aboid il y a deux raisons et non une seule pour l'atlribulion de l'ouvrage à ce Sainl-Dionysien. Et la première est de même nature que celle invoquée par M. Krusch pour en l'aire un Kouennais, mais combien plus probante ! Car on pouvait être admirateur de saint Ouen sans être son diocésain, mais il était difficile de professer pour Dagobert 1 une admiration sans réserve (cf. Frédégaire IV, 38-60) si cm ne lui cluit pas attaché par les liens d'une reconnaissance spéciale, comme c'était le cas pour les moines de Saint-Denis. El d'autre part, ce n'est pas seulement le fait d'avoir accueilli dans sa chronique le récit d'un événement aussi mince que l'appropriation d'un bras de suint Denis par Clovis II qui trahit dans l'auteur un Saint-Dionysien, c'est sui'tout le bouillonnement de son indignation et le diapason de ses invectives. Vouloir que l'homme ([ui se met dans une telle colère contre le spoliateur de Saint-Denis soit un chroniqueur écrivant à Rouen, c'est se moquer!
(1) V. Revue Critique 1873, p. 2oG et Mém. Soc. Hist. de Paris, l. III, p. 239.
(2) V. Krusch dans Wattenbach Deutchlands Geschichtsquellen, o^ édition (-1883), t. I, pp. 404-406. Wattenbach, o. c. t. I, pp. -103-103, écarte également l'avis de .VIonod. Vanderkindere, o. c, pp. 232-233, n'o.se pas s'en l'aire le patron, ce qui ne l'empêche pas de me reprocher, avec une mauvaise humeur presque comique, d'en avoir osé traiter l'argumentation de « faible et fallacieuse. » Je maintiens catégori([uement ('ette appi-éciation, et pour que le lecteur puisse en juger par lui-même, je reproduis ici le passage de Monod suivi de la l'éfutation que j'en fais :
« Si on lit avec attention la partie des Gesta où il est question des luttes des Francs contre les Visigoths, on remarque, en effet, que tout en reproduisant les passages de Grégoire où il est question des Goths, le chroniqueur a supprimé toutes les expressions qui leur sont défavorables, et que d'un auti'e côté il a ajouté certains traits qui témoignent d'une sympathie assez prononcée pour eux.
1) Grégoire (II, 27) racontant comment Alaric II livra Syagrius à Clovis, ajoute incidemment : Ut Gothormn pavere mos est. Ce membre de phrase est supprimé par les Gesta. Lorsque Clovis propose aux Francs d'aller conquérir l'Aquitaine, Grégoire
ETUDE CillTIQUE
réfugié sur les burtls do la Seiiu;, c'est bel et bien, comme ou pouvait s'y attendre, dans le pays même de Saint-Denis que s'est trouve si>n berceau. Tous les indices semblent se réunir, à défaut de témoignage formel, pour permettre de faire de lui un Français de l'Ile de France. Dans les nombreux renseignements topographiques dont il enrichit son résumé de Grégoire de Tours, je trouve un groupe qui, pris dans son ensemble, est aussi riche que celui des données
lui fait (lire simplpinent : Valdc vtolrste fov, ipiod hi Arriam partcm teneant Galliarum. Les Gesta (ontondcz le Liher Historiac) siipi):iiiienl le hi ^\\\\ a un sens inépi'isanl el le i-einplacenl par Gothi ; ils ajmilenl :iu mol partem l'épilliète optintam. Clovis dit dans Grégoire : Eamiis... et rrdiyaiinis tenavi in ditionevi nostram. Dans les Gesta il ajoute encore cet éloge : </«;« valdv bona est. Le récit de la campagne même de Clovis en Aquitaine por-le, dans les Gesta, la trace d'un profond ressentiment contre les Francs (!!).
» A Angouir'ine, Grégoire dit (jue Clovis chassa les G(jths : cxchisis Gothis; les Gesta changent l'exil en massaci-e, excliisis en interfectis, puis ils ajoutent de leur crû : In Sanctonico vel Burdigalense Francos praccqpit manere ad delendam Gothornvi genteni. En parlant de la fuite des Golhs, Grégoire les accuse de lâcheté : rinnqur secundttm consiietndincm Gothi terga vcrtissent. Ce reproche est supprimé par les Gesta. : Gothi cmu rege svo nimis conlaesi terga vertcnint. Le chapitre 37 du même liviT de V Historia Fravconnii qui l'aconte les violent'esdgs (îoths contre saint Quentien de Roilez, et où les Gallo-Romains sont présentés comme désirant la conquête fran({ue, n'a pas été l'eproduit pai' les Gesta, qui cependant, pour le règne de Clovis, ne visent pas a la brièveté. Dans le récit de la seconde campagne de Childeberl et de Clotaire en Espagne, l'auteur des Gesta pi-ète également aux rois des Francs des violences dont Grégoire (III, 29) n'avait pas parlé : terrain vastantes succendenint interficientes populam. Par contre, le chapili'e 30 du livre III de Grégoii'e, qui parle en termes sévères des révolutions dont le royaume visigothique était le théâtre, est entièrement omis par les Gesta, aussi bien que précédemment tout ce que l'évê([ue de Toui-s avait auparavant raconté sur Euric le persécuteur.
« A ces passages qui témoignent d'une évidente sympathie pour le peuple visigoth (!), joignez l'intérêt prêté par l'auteur des Gesta aux événements d'Espagne, le détail ave<' letiuel il raconte les deux expéditions de Childebert au-delà des Pyrénées, la mention, probablement erronée du reste, de Tolède comme le point extrême de sa première invasion, l'anecdote relative à la tunique de saint Vincent, le soin qu'il a pris de raconter le mariage de la fille de Frédégonde, Rigonthe. avec le roi des Goths Léovigilde, l'indication donnée par lui seul de Blaye comme lieu de sépulture de Chariberl; tous ces faits peuvent nous faire conclure avec vraisemblance, je pourrais presque dii'e avec certilude ({ue notre chroniqueur était un Wisigoth. Si l'on se rappelle en outre (|u'en 711 les Arabes avaient envahi l'Espagne, pris Tolède et-Saragosse, et s'étaient avancés jusqu'aux Pyrénées, qu'ils
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relatives à Paris; or, ce groupe est relatif au pays de Laou et de Soissons. Ici, il n'est pas seulement en état de nous désigner toujours, de la manière la plus exacte^ remplacement des li-îux où s'est passé quelque t'ait important; il a des détails complémentaires qu'il ne possède pour aucune autre région. Il sait, par exemple, les étapes d'une armée en marche à travers ce pays, et il prend à les noter un intérêt qui semble trahir l'homme de terroir. Ainsi, au chapitre 30,
devaient bienlùl Iruiu'hir, on ne ^'étonnera pas qu'un moine espagnol ail pu venir se réfugier dans un monastère du nord de la France. Nous comprenons mieux aussi, dès lors, l'intérêt particulier qu'il prend au monastère de Saint-Vincent, où étaient conservées les reliques d'un saint espagnol, soit qu'il se fût retii-é à Sainl-Denys, soit qu'il ail préféré séjourner à Saint-Germain même et servir ie patron au(iuel peut-être il s'était déjà consacré à Saragosse ».
Voici, d'autre part, mes observations au sujet de telle argumentalion de Monod : « Rien de plus fallacieux et en même temps de plus faible. M. Monod perd de vue que le Gesta, étant un résumé, doit supprimer nécessairement quantité de détails, surtout ceux (jui, au lieu de faire connaître des faits, n'expriment, comme le Gothorum parère mos ou le seennduin consuetadineiii . que les lessenlimenls ou les préjugés personnels de l'auteur à résumer.
ï M. .Monod va jusqu'à voir des changements intentionnels dans les modifications les plus accidentelles que le langage de Grégoire de Tours subit sous la plume de son abi'éviateur. A ([ui fera-t-on croire que si le M Âriani a été mis dans ia bouche de Glovis par un Franc, il faut être un Visigoth pour remplacer ces paroles par Gothi Ariani'l Ce sont là de simples détails de style, et je ne m'y arrêterai pas plus longtemps. Quant au récit des violences de Glovis contre les Goths de la Sainlonge et du Bordelais, et de Cliildebert et de Clotaire contre les VùsigoUis d'Espagne, il résulte, lui aussi, d'une de ces conjectures qui sont familières à notre auteur et en vertu desquelles, étant donnée une expédition quelconque, il croit pouvoir en déduire les circonstances concomitantes. G'est dans le même esprit ([u'il a ajouté au récit de Grégoire les pillages et les incendies de Cliildebert en Champagne, sans que M. Monod ni personne puisse s'en autoriser pour faire de lui un Champenois. S'il sait sur l'histoire de l'expédition en Espagne des détails particuliers inconnus à Grégoire de Tours, on verra plus loin qu'il les a trouvés en France même. M. Monod, emporté par son idée, commet d'ailleurs une assez singulière bévue en reprochant à l'auteur du Gesta d'avoir, par patriotisme visigoth, omis l'épisode de saint Quenlien de Rodez, qui d'ailleurs ne rentrait en rien dans son plan : le fait est que la recension primitive des six premiers livres de Grégoii'e de Tours, la seule que l'auteui' ait eue entre les mains, ne contenait pas, au dire de M. .^ionod lui-même, le passage en question! Il ne reste donc rien de l'hypothèse de M. Monod, et je n'ai pas besoin d'ajouter avec M. Kruscli «lue ce prétendu Visiguth qui luit devant le^ Arabes ne prononce pas même leur nom ! >
64 II. — ÉTUDE CKITIQUE
en parlant de la guerre de B rédégonde contre les Austrasiens, il sait 1' que cette reine rassemble son armée à Berny- Rivière (Brennacum); 2 que la bataille a lieu à Droisy (Trucciago) dans le pays de Laon; 3" que Frédégonde poursuit les vaincus jusqu'à Reims; 4** que de là elle revient à Soissons. Des souvenirs aussi détaillés ne peuvent guère avoir été conservés et recueillis que sur place et par un enfant du pays; je ne crois pas qu'à pareille époque un autre se fût an)usé à enregistrer autre chose que le nom du champ de bataille.
Au chapitre 4o, Tauteur nous raconte, avec le môme luxe de détails, des faits qui ont eu pour théâtre la même contrée. Ebroïn revient de Luxeuil en Rourgogne. 1" Il arrive sur les bords de l'Oise; 2' il massacre le poste qui gardait le passage de cette rivière à Pont-Saint-Maxence (Oise); 3" il passe la rivière en ce même endroit et met en déroute l'armée ennemie; 4" il la poursuit jusqu'à Raisieux (Bacwo); o" il arrive à Gressy (Crisciago) où il s'empare de la personne du roi. Après cela, on ne nous parle plus de ses mouvements stratégiques, sans doute parce que le détail ne s'en passe plus dans le layon visuel de notre écrivain.
Enfin, au chapitre 46, môme exactitude topograpliique <lans le récit de la campagne d Ebroïn contre les Austrasiens : 1" Les deux armées se rencontrent à Laffaux [Lucofao) et les Austrasiens sont battus ; 2*^ Ebro'in les poursuit et dévaste leur pays; 3'' Martin se réfugie à Laon (Laaduno Clavato) et Pépin autre part {aW'insecus); 4° Ebro'in, revenant de sa poursuite, arrive à Ecry (Ercherego), aujourd'hui Asfeldla-Ville (Ardenne); 5' de ià, il attire traîtreusemélit Martin dans le môme endroit et le fait périr.
Ces j)assages sont caractéristiques. Ils montrent que tant qu'il s'agit de faits se passant dans la vallée de l'Oise ou pas trop loin de là, l'auteur est renseigné mieux qu'il ne l'est pour le reste ; au contraire, dès que le théâtre de l'action se déplace, alors ce sont des expressions vagues : regio Ula, altrinscciis, etc., qui se substituent aux désignations nettes et précises Notez encore que de toutes les légendes de notre auteur, la plus populaire, la mieux localisée, celle de la
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Forêt qui marche, a t'ié jccucillic dans la inciiic pays. Que coiiclute lie là, sinon que cet écrivîiin est né aux environs do l'Aisne ou de i'Oise, dans le pays de Laon ou de Soissons, et que la renia rquable précision de ses souvenirs sur ce pays s"exj)lique i)ar là?