‹ Études franquesChapitre 52 sur 59 · CIVIS · texte numérisé non relu

CIVIS

Ambrosius, urbis Turonicae civis.

Augustus, quidam civis urbis Turonicae.

Genitor, civis noster.

Gundulfus, ipsius urbis civis.

Lupus, urbis Turonicae civis.

Mahilfus, quidam Turonici territorii civis.

Motharius, (ùvis Turonicus.

Sicharius, civis Turonicus.

Theotlulfus, l'ivis Turonicus.

Ursulfus, quidam e.K Turonica civitalo de paiîo Irans Ligcrim.

Wistrimundtis cognonionto Tatto, civis Turonicus.

PAGENSIS.

Auno, pagensis.

Austregisilus, pagensis.

INDIGEiNA.

Litomeris, ipsius urbis indigena.

Au point de vue qui nous préoccupe, ces trois termes ont une signification équivalente, ils désignent des gens natifs du pays qu'ils habitent, et dont on ne peut pas dire qu'ils soient des immigrés ni leurs pères non plus(l). C'est donc bien à des gens établis d'ancienneté sur le sol de la Touraine que nous avons affaire, non à des immigrés de la veille ou de l'avant-veille ; nulle part nous ne voyons le moindre indice des mouvements ou des perturbations auxquels aurait pu donner lieu, après la conquête, l'introduction des conquérants barbares. Les seuls Francs germaniques que nous rencontrons eu Touraine, ce sont des officiers royaux qui y sont appelés par leurs fonctions, et ils n'y font pas souche.

Nous avons donc déjà des présomptions sérieuses en faveur de la nationalité gallo-romaine de plus d'un de nos porteurs de noms germaniques. Et nous sommes en mesure d'allirmer avec certitude cette nationalité pour quelques-uns. C'est un Romain que Leubardus; il vient d'Auvergne, et j'ai établi ailleurs sa nationalité (2). C'est un Romain certainement qu'Aigulfus de Langeais, auquel son père Agetius et sa mère Mellito ont élevé dans ce village une inscription récemment retrouvée : ils font partie de ces parents qui, dès la conquête franque, ont pris l'habitude de donner des noms barbares à leurs enfants (3). C'est un Romain encore que Sicharius, fils de Jean et mari de Tranquilla; Monod a eu le tort de croire le contraire (4), et Fustel de Coulanges, qui le gourmande à ce sujet avec raison, verse

(1) V. l'appendice.

(2) V. ci-des.sus Les Nationalités en Auvergne.

(3) V. ci-dessus Francia et Franctts.

(4) G. Monod, Revue historique, juillet 1886.

lui-même dans l'erreur en n'allirmant que la moitié de la vérité (1).

Ce qui me confirme dans ma manière de voir, c'est la grande diversité de conditions sociales dans lesquelles nous apparaissent ces porteurs de noms germaniques. Assurément, s'ils étaient des conquérants ou des fils de conquérants immigrés, nous les trouverions à peu près exclusivement parmi les propriétaires fonciers. Mais non; il faut d'abord constater l'énorme proportion de prêtres et de religieux que nous rencontrons parmi eux : en tout 20 sur 47, c'est-à-dire près de la moitié. Il y en a deux qui portent la mitre épiscopale, et nous avons déjà vu que l'un d'eux, tout au moins, doit être tenu pour un Gallo-Romain, puisqu'il est parent de Grégoire de Tours. Un autre occupe à Tours les fonctions

(1) Fustel de Coulanges, De l'analyse des textes historiques (Revue des questions historiques, t. XLI, 1887), p. 42, écrit : li On a des exemples de noms germaniques qui sont portés par des Romains, et l'on en a de noms romains qui sont portés par des Francs «.'Comme Fustel, de même que tous les médiévistes avant moi, entendait par Franc un individu de race germanique, il s'ensuit que d'après lui il y avait au Vie siècle, en Gaule, des barbares qui portaient des noms romains. Cette proposition est fausse. Au VI" siècle, comme l'a déjà fait remarquer A. de Valois, VII, p. 3ÎH> il n'y a pas en Gaule un seul barbare franc qui porte un nom romain. Aussi Fustel n'en a-t-il pas cité. Loebell, qui adhère à l'opinion de Valois {Gregor von Tours und seine Zeit, S*" édition, p. 58) croit cependant avoir trouvé une exception; c'est Glaudius, qui. au dii-e de Grégoire de Tours {HF., VII, 29), « cum iter ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere coepit i. Mais, comme le fait remarquer Roth (Geschichtc des Benefizialwesens, p. 100), cela veut dire simplemement qu'il fait comme font les barbares, non qu'il est un barbare lui-même. Il y a bien encore Sanison, (ils de Chilpéric et de Frédég»nde {HF., V, 23), mais il porte un nom biblique et non pus romain, et Roth fait remarcjuer avec raison qu'il faut distingue!à cette épotjue entre les noms donnés au baptême et ceux qui étaient en usage dans la vie civile. Si Samson avait vécu, il aurait été probablement connu sous un autre nom, comme tous les piinces de sa race. L'exemple des rois Herménégild et Caedwal, qui reçurent au baptême les noms de .lean et de Pierre, ne prouve donc rien ici, outre (lue ces princes sont l'un visigoUi, l'autre saxon. Quand Rulli lui-même hésite sur la question de savoir si Nectarius (HF., VII, lo) n'est pas un barbare, puisque son frère Badegisil, évêque du Mans, en est un, il se trompe : rien ne piouve la nationalité germanique de Badegisil, et le nom romain porté par son frèi-e atteste que Badegisil lui-même est Romain. V. ci-dessus Francia et Francus, p. 12G et suivantes. La thèse (jue je soutiens ne saui'ait donc être sérieusement contestée.

d'archidiacre; un autre, (TheodomuDdus) celles de prêtre, un autre enfin, Bodilo, celles de notaire. Toutes ces professions exigeaient de la part de ceux qui les exerçaient des études alors ditliciles et peu populaires parmi les barbares.

Il faut ensuite noter les noms de deux serfs : Marscarpio, attaché au service de l'abbaye de Saint-Martin, et Launovaldus, qui était de la maison de Grégoire lui-même. Ces deux hommes sont ou des Gallo-Romains à qui on a donné des noms barbares, ou des barbares étrangers vendus comme esclaves en pays franc. L'hypothèse qu'ils seraient des Francs germaniques est certainement celle qui se présentera en dernier lieu à l'esprit.

Ce compte fait, il reste 19 noms sur les porteurs desquels nous n'avons aucun renseignement. Sont-ils Romains ou barbares? Faut-il leur attribuer à tous une origine germanique, ou n'est-il pas prudent, étant donné la prédilection dès lors régnante pour les noms barbares, de supposer qu'une bonne partie sont Romains? C'est cette dernière solution qui me paraît la plus vraisemblable. Si je devais me prononcer pour la germanicité de quelques-uns, ce serait pour le groupe formé par la famille avec laquelle Sicharius de Tours eut ses sanglants démêlés. Ce groupe, établi à ce qu'il paraît à Mantelan, comprenait Austregisil, son fils Chramnisind, son frère Eberulf, son ami Auno : une telle réunion de noms germaniques à l'exclusion de tout nom romain me ferait croire que nous avons affaire à des immigrés francs d'origine barbare, plutôt qu'à des Francs indigènes et de race romaine. Mais encore, la chose est bien loin d'être sûre, et il ne serait nullement impossible que tous ces hommes fussent eux-mêmes des Gallo-Romains.

Je le répète donc, on ne peut pas découvrir chez les 108 personnages dont parle Grégoire de Tours, une trace quelconque d'origine barbare. Et cette absence de tout indice est, à mon sens, un argument négatif de grande valeur. Grégoire a l'habitude de nous dire l'origine des gens, quand il la connaît : nous avons vu plus haut qu'il nous présente deux Poitevins, un Auvergnat, un Gahorsin, un Berrichon, un Orléanais, un Ghartrain, un Breton,

plusieurs Burgondes. Comment se fait-il que d'aucun de ses personnages il ne dise que c'est un Franc d'au-delà de la Loire, un barbare, s'il est vrai qu'il y en ait de tels parmi ceux qu'il nomme? Les partisans d'une immigration frauque en Touraine auront bien de la peine à expliquer ce curieux silence. Ne devait-il pas être plus important de dire la grande patrie que la petite, et les différences entre barbare et Romain ne sont-elles pas plus fortes qu'entre habitants de cités voisines entre elles?

En outre, on sait quelles sont chez Grégoire les diverses acceptions du mot Franc. Il signifie pour lui tout sujet libre d'un des royaumes mérovingiens, quelle que soit sa race (1). S'agit-il d'opposer les Francs germaniques aux Francs romains, alors ou bien il emploie pour les premiers le mot Franc dans un sens restreint (2), ou bien encore il les désigne sous le qualificatif de barbares (3). Or, pour aucun des 108 habitants de la Touraine qu'il nous fuit connaître, il ne se sert de l'une ou de l'autre de ces deux désignations. Encore une fois, pourquoi, si ce n'est parce que l'occasion ne lui en est pas fournie?

S'il y avait eu des Francs germaniques en certain nombre immigrés en Touraine, il s'en serait certainement trouvé parmi eux qui étaient encore païens, et cette circonstance n'eût pas manqué de frapper l'attention de Grégoire et de se refléter dans ses écrits. Lui qui relate avec tant d'ampleur et de passion les controverses doctrinales quil a d'aventure avec des ariens de passage à Tours, croira-t-on qu'il eût laissé vivre à côté de lui des ouailles païennes sans essayer de les convertir, ou que le contraste du paganisme et du christianisme ne se serait jamais affirmé sous ses yeux dans des épisodes dignes d'être racontés? Voyez les cas de saint Gallus(4) et de sainte Radegonde(o), détruisant des temples païens et devenant par là l'occasion d'un furieux

(4) V. ci-dessus Francîa et Francus.

l'i) Ibid., pp. -104-407.

(3) Ibid., p. 130.

(i) Gieg. Tur. Vit. Patr., VI, 2.

(o) Viia s. Radegundis par Baudonivia, G. 2, dans SRM., t. II, p. 380.

soulèvement. Pourquoi des scènes de ce genre ne se produisent-elles que dans les régions septentrionales de la Gaule et jamais sous les yeux de Grégoire de Tours, si ce n'est parce que la Touraine et l'Auvergne ne contiennent pas de population païenne?

Des Francs barbares auraient apporté leur langue en Touraine, ils l'y auraient parlée du moins entre eux, et cette différence d'idiome aurait été pour la vie une nouvelle source de contrastes, pour l'historien un nouveau sujet d'attention. Des cas se seraient produits où il lui aurait été impossible de remplir sa tâche de narrateur sans noter l'opposition linguistique. Voyez, par exemple, le récit d'une rencontre entre saint Hospicius, reclus de Nice, et des soldats de langue germanique, des Lombards. Ceux-ci veulent savoir, dit notre chroniqueur, pourquoi le saint est ainsi enfermé, si c'est un châtiment, et quel mal il a commis pour le mériter (1). Et ils font venir un interprète qui pose leurs questions au saint. Si les soldats de l'armée franque établis en Touraine avaient, eux aussi, parlé ua idiome germanique, il leur aurait fallu tous les jours un interprète, et tous les jours l'historien aurait été amené à noter le fait. Or, jamais Grégoire ne parle d'une différence de langue entre les divers habitants du pays; il ne semble pas même se douter que les Francs de race germanique parlent un autre idiome que les Francs de race romaine. Bien plus, en relatant l'entrée triomphale du roi Gontran à Orléans, ville voisine de Tours, il nous apprend qu'on y acclamait le roi en latin, en syrien, en hébreu, chacun se servant de sa langue natale (2). Pourquoi n'a-t-il pas parlé de la langue franque? Apparemment parce qu'elle n'était pas usitée à Orléans. Et il doit nous être permis de conclure de la situation d'Orléans à celle de Tours.

(2) HF., VIII, 1. Max Bonnet écrit à ce sujet : « La langue des Francs n'est pas mentionnée... et pourtant on ne peut douter qu'il y eût à Orléans des gens qui la parlaient ». (Le Latin de Grégoire de Tours, p. 26). Oui, mais des individualités isolées, comme je ne doute pas qu'aujourd'hui encore on n'en trouve à Orléans et à Tours.

Nous avons d'ailleurs, dans le latin de Grégoire de Tours, un excellent moyen de contrôler cette aflirmation. S'il avait existé en Touraine un contingent un peu considérable de gens d'origine germanique, nul doute que le parler de la région s'en serait ressenti, et qu'il se serait introduit dans le langage usuel un certain nombre de mots et de tournures empruntés à leur idiome. Et dans ce cas, on en trouverait au moins quelques exemples dans le latin de Grégoire de Tours. Or, veut-on savoir à quoi se réduisent les éléments germaniques relevés dans la langue de cet auteur? De tournures germaniques, il n'y en a pas une seule; en fait d'expressions germaniques, j'en relève en tout quatre (1), qui sont : leodes, banniis, scramasaxus, fretum. Encore ne donne-t-il pas aux deux derniers droit de cité dans sa langue, mais il dit formellement : cuiti cultris validis quos vulgo scramasaxos vocant (2), et compositionem fisco débitant quarn illi fretum vocant {^), plaçant ainsi l'expression latine à côté du mot barbare comme pour marquer qu'il laisse ce dernier en dehors de son vocabulaire (4). Voilà toute l'influence exercée sur le langage de la Touraine par l'idiome des barbares germaniques; elle est nulle, et si on doit s'en tenir à ces indications linguistiques, il faut conclure à la non-existence d'une immigration germanique en Touraine,

Ce n'est pas seulement leur langue, c'est aussi leur droit que les conquérants germaniques auraient apporté en Touraine. S'il en était ainsi, encore une fois, dans les innombrables conflits dont Grégoire de Tours se fait le narrateur, il n'en aurait pas manqué où cette loi eût été invoquée et môme appliquée, et partant, il n'aurait pas pu

(1) Il y en aurait cinq ou même six d'après Max Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, p. 226, qui cite encore framea, mot naturalisé latin au moins depuis le IV« siècle, et Drachio, nom de notre vieille connaissance, dont Grégoire, VP., XII, 2 dit : Brachio quod in eoriim lingua interpretatur ursi cMulm. Mais Brachio n'est qu'un nom propre d'homme.

(3) Yin. Mart. IV, 2G.

(4) Ces mots empruntés à la langue franque ne prouvent donc pas plus que le mot gaganus emprunté par Grégoire, HF., IV, 29, à relies des Huns ou des Avares : vocabatui' Gaganus : omnes eiiim régis gentes illius hoc appellantur nomiiie.

AU Vr SIECLE.

ne pas la mentionner Grégoii-e n'en fait rien : il n'en prononce pas seulement le nom; si nous ne connaissions les choses mérovingiennes que ^^ar lui, nous ne saurions pas que la Loi salique a existé. Monod a cru, il y a quelques années, en trouver l'application dans la querelle de Sicharius avec Austregisilus et les siens, mais il a été facile à Fustel de Goulanges de démontrer que Monod s'est trompé, et celui-ci semble l'avoir reconnu lui-même, car il n'a jamais répondu à Fustel (1).

Ce n'est pas tout.

Nous possédons un recueil juridique provenant de Tours et qui semble remonter au VP siècle : ce sont les Formulae Turonenses (2). Or, elles sont entièrement rédigées selon le droit romain; le caractère romain y est même plus accusé que dans tous les recueils similaires de l'époque franque (3). Si l'on y constate des influences germaniques, c'est dans la partie du recueil qui est la plus récente (formules 30-45) et que d'aucune manière on ne peut revendiquer pour le VP siècle (4).

(1) V. ci-dessus, p. 254 note.

(2) Dans Zeumer, Formulae (MGH.J, pp. 128-163.

(3) Cerle quidem hoc praecipue in usum eorum, qui jure Romano vivebanl factum esse el pi-aesertim in prioribus illis capitibus jus Romanum plus apparere quam in pleris((ue aliis Francici aevi formulis, quis est qui neget? Zeumer, o. c. p. 429.

(4) Selon Roth, Geschichte des Benefizialwesens, p. 379. note SI et Zeumer, o. c, p. 128, (cf. le même, iVeues Archiv, t. VI, p. .50-69), les Formules de Tours sont postérieures au recueil de Marcuif, qui est du V1I« siècle, et Zeumer n'est même pas éloigné de les croire du VIII*'. Pour mon compte, avec Ehrenberg, Commendation und Huldigung, p. 13G et de Hubé cité par Zeumer, p. 128, je les crois du Vie siècle el j'admets avec de Hubé que les 33 premières formules du recueil en forment la partie la plus ancienne, dans laquelle les formules 1-29 représentent le noyau primitif. Zeumer, qui ne me paraît pas avoir réfuté les vues de Hubé, trouve des influences germaniques même dans ces 29 premières formules; ce sont, d'après lui :

d. La distinction entre biens de alode et de comparato, f. 14 et 22;

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