CHAPITRE PREMIER
Première induction à tirer de la fréquence et de l'universalité delà Phthisie. — A quelles conditions et comment la dégradation de la nutrition conduit-elle à la Phthisie ? — Pourquoi la chlorose, la dyspepsie, beaucoup de cachexies et d'anémies dans lesquelles la nutrition paraît si affaiblie, n'y conduisent-elles pas?
Ce qui frappe avant tout l'observateur qui jette un premier regard sur la phthisie pulmonaire, c'est son universalité, sa fréquence, et si je peux ainsi dire, sa banalité. Elle n'épargne aucun pays, aucun âge, aucun sexe, aucune condition, aucune classe. Je ne sais pas s'il est une autre maladie chronique capable de lui disputer ce règne presque illimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucune ne prélève sur le genre humain un tribut de mortalité aussi considérable.
Mais il ne faut pas que cette observation reste stérile. Pour moi, c'est un grand jalon, et comme la porte d'entrée de la Phthisiologie. El d'abord, une maladie aussi commune ne peut guère être spécifique. Voilà un premier enseignement. Il est, en effet, impossible qu'une telle maladie ne reconnaisse pas une multitude très-diverse d'influences el de conditions capables de la déterminer.
Or, cela éloigne aussitôt l'idée de spécificité, laquelle exclut à son tour les influences communes, les causes externes, el même les conditions internes autres qu'une aptitude à recevoir la semence une el spécifique qui provient déjà
d'une maladie semblable et ne peut provenir d'ailleurs.
Mais si des causes aussi nombreuses que diverses déterminenl la Phthisie, cela ne peut être que parce qu'il y a dans le fond de l'organisme des dispositions préexistantes si excitables pour cette hétérogénie, que toutes les causes prochaines el éloignées n'onl besoin que d'incliner plus ou moins ces conditions morbides particulières vers leur tendance rétrograde, pourréaliser la tuberculose.
Cependant, quelque générales et diverses que soient ces influences internes et externes, elles ne déterminent la Phthisie plutôt qu'une autre maladie constitutionnelle, que par une certaine manière définitive d'agir sur l'économie. Gomme on va le voir, tout, est là.
On dit, mais d'une manière trop vague, que la Phthisie accuse un affaiblissement général et une dégradation profonde de la nutrition. Gela est incontestable. Mais que de gens débiles, dont la nutrition est profondément dégradée, et qui ne deviennent jamais phthisiques !
Une de sujets qui le deviennent au milieu du plus bel étal extérieur de la nutrition, avec une constitution en apparence très- riche, sans hérédité, sans cause extérieure d'épuisement et dans les conditions hygiéniques les meilleures de tout point ! One faut-il penser entre des faits si contradictoires et pourtant si fréquents?
C'est peut-être que la nutrition si dégradée, en effet, dans la Phthisie, a des appareils et des éléments organiques, les uns essentiels, les autres âccesssoires ; ceux-ci préparatoires, ceux-là définitifs et propres.
Quelques exemples me feront comprendre.
Voici une jeune fille franchement chlorotique. Son sang est extrêmement pauvre en hématies ; ses tissus, ses muscles même sont profondément décolorés. Si on en juge par sa tendance au refroidissement, par le peu de densité de ses mines, par son impuissance musculaire, les échanges
organiques du mouvement d'assimilation et de désassimilation doivent être réduits au minimum. D'ailleurs son anorexie, ses appétits pour des substances non alibiles, lui enlèvent les matériaux de réparation, etc.
La nutrition est donc chez elle profondément affaiblie, car elle manque de stimulus et d'aliment. Eh bien, cet état peut durer fort longtemps sans qu'aucun symptôme de tuberculose se manifeste. Je crois avoir remarqué même que les deux maladies s'excluent jusqu'à un certain point, et que, si elles coexistent, elles se limitent et se font un mutuel antagonisme. Dans ce dernier cas, ce n'est donc pas la chlorose qui conduit à la Phthisie.
Prenons maintenant un dyspeptique. Que n'a-t-on pas dit sur les dyspepsies comme cause prochaine de la phthisie tuberculeuse? Brunett, Turnbull, Beau n'ont pas tari sur cette origine. Ils y ont ramené presque toute l'étiologie de cettte affection organique,
Le rapport de cause à effet est, suivant eux, bien simple. Insuffisance de l'alimentation; mauvaise qualité des produits immédiats d'une digestion altérée ; comme suite nécessaire, hématose viciée, lymphe organisable ou blastème dégradé, nutrition appauvrie, tubercules. Et pourtant, il faut bien que ces belles déductions physiologiques soient fausses, puisque les dyspeptiques proprement dits — classe si nombreuse — ne sont pas plus phthisiques que les personnes qui digèrent bien, et le sont peut-être moins. Je n'en exclus que les dyspepsies tuberculeuses; mais celles-là sont si peu des causes, qu'elles sont déjà des effets.
Il existe, cela est incontestable, un certain nombre de sujets chez lesquels un état d'hypochondrie et de dyspepsie hypochondriaque cesse quand la toux et les autres symptômes de la tuberculisation pulmonaire se déclarent et viennent révéler au médecin la nature des accidents nerveux qu il observait depuis quelque temps, accompagnés d'une maigreur qui l'étonnail H lui semblait inexplicable. Ces
symptômes, en effet, n'étaient pus suffisamment expliqués par la névrose gastrique qui paraissait jusque-là être la seule affection.
II faut ajouter que ces sortes de dyspeptiques sont presque lous anorexiques, cequi esl loin d'être ordinaire dans les dyspepsies proprement dites. Dans la dyspepsie symptomatique de la phthisie imminente, et peut-être déjà en voie d'accomplissement, le l'ail même de l'inappétence, de la digestion laborieuse et des accidents gastriques, n'entre, comme on le voit, pour rien dans l'étiologie de la Phthisie. Il est. au contraire, un des mille troubles fonctionnels qui signalent l'action de la diathèse avant sa localisation pulmonaire. D'ailleurs, il ne faut pas exagérer la fréquence de cette dyspepsie prodromique. C'est dans le plus petit nombre des cas qu'on l'observe. Si le sujet est dyspeptique depuis longtemps ; si la dyspepsie est, comme on dit, sa maladie ; si ce n'est pas la première fois qu'il l'éprouve ; si en un mot, il est affecté de la dyspepsie type des nosologies, cette cause de dénutrition, la maigreur et ladébilité qui peuvent en résulter, ne le prédisposeront pas par elles-même à la tuberculose ; et s'il devient phthisique, ce sera en vertu d'une autre condition toute spéciale, à laquelle sa dyspepsie n'ajoutera rien. Il y a donc dans l'admission de ce mode étiologique une vue de l'esprit, un abus de la physiologie, bien plus qu'un fait d'observation.
Que de cachexies prolongées qui n'aboutissent jamais à la tuberculose! Voyez ces malheureuses affectées de kystes de l'ovaire, s'avancer vers la mort à travers dix, vingt, cinquante ponctions abdominales qui les soulagent un instant et permettent à la dénutrition interstitielle et au marasme d'atteindre leur plus extrême degré : elles ne se tuberculisent pas ; elles ne suppurent guère non plus. La cirrhose, le cancer de l'estomac, voilà encore des affections organiques qui appauvrissent à fond la nutrition et réduisent cette fonction à son plus bas point, sans que pendant des mois de
durée rie ces phthisies secundum vim vocis, on voie apparaître le moindre symptôme de phthisie tuberculeuse.
Chez les ouvriers qui passent leur vie dans les entrailles de la terre pour en extraire la houille, et qui sont sujets à l'anémie particulière qu'on a décrite sous le nom d'anémie des mineurs, à' anémie endémique d'Anzin, etc., la Phthisie n'est pas plus commune, elle l'est moins que chez les individus qui ne sont pas soumis à ce genre d'étiolement qui paralyse en quelque sorte la nutrition.
Je pourrais multiplier ces exemples. On m'en dispensera.
On répondra peut-être que, dans tous ces cas, l'économie est en puissance d'une maladie générale qui produit sa cachexie propre, et que celle-ci s'oppose au développement de la tuberculose en vertu de ce principe établi par Hunter, que deux maladies ne peuvent pas coexister dans les mêmes points, etc. Mais la chlorose est-elle bien une maladie primitivement générale, une maladie totius substantiœ, comme on dit ? La cachexie des dyspeptiques dépend-elle d'une diathèse imprégnant toute l'organisation de son principe spécial ? Le marasme, dans les hydropisies enkystées de l'ovaire, dépend-il d'un vice morbide universellement local qui produise la dénutrition spécifiquement partout, comme on le voit dans l'amaigrissement dû aux vices syphilitique ou tuberculeux ? Non sans doute, il n'y a diathèse ou maladie générale primitive dans aucun de ces cas. Ils doivent donc échapper à la loi de Hunter; et cependant, la tuberculose ne germe pas dans ces terrains qui devraient lui être si favorables, en supposant vraie la doctrine que je combats.
(Jue si ses. partisans invoquent la loi de l'antagonisme pathologique, je leur répondrai que celle loi ne les couvre pas, car ils la repoussent et doivent la repousser en principe. La cause vraie de la Phthisie ('tant pour eux toute physiologique, ils ne doivent pas se préoccuper de I espèce
de cause qui ruine la nutrition ; cette fonction est appauvrie, la quantité el la qualité des éléments réparateurs lui manquent : l'effet doit suivre la cause; la tuberculose doit naître; ou bien il faut avouer qu'une telle étiologie posée si vaguement et si peu scientifiquement, est dénuée de base ou purement imaginaire.
Et pourtant, la phthisie pulmonaire chronique accuse une dégradation intime et essentielle de la nutrition.
Je dis une dégradation intime, essentielle, primitive de la nutrition; C'est sur le sens et la portée de ces mots qu'il faut bien s'entendre.
C'est l'appareil lymphatique, et surtout le tissu coujonctif ou plasmatique, base de cet appareil et organe immédiat de la nutrition, qui esl le siège propre de la tuberculose.
Si tous les appareils de l'économie, et surtout les appareils de la vie organique ou intérieure, concourent plus ou moins prochainement à la nutrition, il n'en est qu'un qui accomplisse immédiatement et essentiellement cette grande fonction, c'est l'appareil ou système lymphatique. Le système lymphatique seul est véritablement l'organe propre et immédiat de la nutrition.
Cet appareil se divise en trois parties distinctes : 1° le tissu lymphatique, qu'on appelle plus particulièrement tissu conjonctif ou plasmatique; 2° les vaisseaux lymphatiques ou vaisseau* blancs; 3° les ganglions lymphatiques proprement dits, situés sur le trajet des vaisseaux blancs, et auxquels il faut ajouter quelques glandules répandues sur certains points des membranes muqueuses, comme les follicules agminés et disséminés de l'intestin, le thymus, la rate, etc..
Les vaisseaux et les ganglions lymphatiques étaient autrefois considérés comme les seuls organes du système lymphatique. 11 y a plus de vingt ans, que pour les besoins de ma pensée et de mes opinions en physiologie et en pathologie générales, je professe et j'écris que le tissu conjonctif ou plamastique constitue la partie fondamentale, et la source véritable de l'appareil lymphatique. J'ai dit souvent que le tissu conjonctif était un appareil si important, qu'il avait un système vasculaire pour lui seul, le système des vaisseaux lymphatiques, qui a ses racines en lui et pour lui, et qui va se jeter dans le grand appareil circulatoire, auquel il apporte avec l'ensemble des vaisseaux chylifères — qui font évidemment partie du système lymphatique— tous les matériaux nutritifs de l'économie. L'histologie a confirmé ces idées de la manière la plus positive. Elle a démontré que les corpuscules fusiformes ou étoiles du tissu plasmatique (cytoblastions du professeur Robiu) circonscrivent entre leurs prolongements des espaces irréguliers qu'on appelle des lacunes, et qui sont remplis de sucs nutritifs composés de lymphe nouvelle et de lymphe usée confondues, blastème général dans lequel plongent les radicules béantes des vaisseaux lymphatiques. En vertu de propriétés vitales électives qui leur sont inhérentes, les vaisseaux blancs absorbent dans ces réservoirs propres à la constitution du tissu conjonctif, les parties de la lymphe ou du liquide nutritif par excellence qui doivent être reportées au système circulatoire centripète ou veineux, et ils y laissent les parties nouvellement exsudées qui doivent servir immédiatement à la nutrition.
On devrait donc donner au tissu conjonctif le nom de tissu Lymphatique. Cela habituerait l'esprit à lui attribuer sa \éritable nature et sa fonction. Cela ne l'empêcherait ni d'être conjonctif ou connectif, puisqu'il l'est évidemment, ni d'être plasmatique, puisque ce dernier mol exprime Irès-heureusemenl sou altriluit essentiel. Est-il étonnant que ce I issu ma-
triculaire soit coDJonctif, c'est-à-dire unissant Ions les autres éléments organiques, puisque, destiné à les nourrir, il doit les suivre partout pieusemenl ? Je me sers là d'une expression déjà consacrée par les anatomistes anciens pour désigner l'enveloppe la plus intime de l'encéphale. La pie-mère mérite certainement son titre, mais moins peut-être que le lissn conjonctif, el surtout que la névroglie, qui est le tissu conjonctif de l'encéphale, partout présent dans cet appareil, soutien et réparateur immédiat de ses derniers éléments. Voilà ce que j'appelle l'organe propre et direct de la nutrition. Or si on suppose ce tissu lymphatique et nourricier affaibli, dégradé, atteint primitivement dans sa constitution ou sa substance même, proliférant les éléments ou les noyaux imparfaits, atrophiques, misérables et à vie chétive que j'ai décrits, on ne sera pas loin de l'élément morbide qui caractérise anatomiquement la Phthisie.
11 s'agit maintenant de serrer de plus près cette nation encore trop générale, et de la dégager de la notion de toutes les autres affections constitutionnelles ou chroniques dont le tissu conjonctif peut être regardé comme le terrain propre et le point de départ.
Bordeu, Bichat et de nos jours Virchow, ont considéré le tissu muqueux, cellulaire, conjonctif, comme essentiellement plastique ou formateur, et, par conséquent, comme l'origine de tous les tissus nouveaux, qu'ils soient ou réparateurs, ou hétéroplasiques et destructeurs. Cette opinion étant admise — et je l'ai toujours partagée — il semble que ce ne soit pas avancer quelque chose de bien nouveau, que de dire, que le tissu conjonctif est le tissu générateur du tubercule. J'en conviens. Aussi, on voudra bien remarquer que je ne me borne pas à dire que le tissu conjonctif est le siège ou l'organe formateur du tubercule. Je vais plus loin : je dis que. non-seulement le tubercule se forme dans le tissu conjonctif comme tous les néoplasmes sains ou morbides,
mais qu'il se forme immédiatement aux dépens même des éléments propres de ce tissu; qu'il les remplace par des éléments atrophiques, avortés et pyoïdes, qui, mort-nés comme un pus constitutionnel et organique, anéantissent toute condition réparatrice possible et détruisent le tissu même de toute réparation.
Pour simplifier cette notion du tubercule, il faut absolument ajouter que cette néoplasie, « pauvre et misérable dès son début, » comme dit Virchow, n'est pas symptomatique; qu'elle n'est, par conséquent, la manifestation propre d'aucun vice pathologique spécial ou d'aucune diathèse particulière ; qu'elle est donc essentielle, primitive et commune, en ce sens, qu'elle ne dénonce que la ruine, ou que l'impuissance nutritive et réparatrice des tissus conjonctifs de l'économie vivante.
Ainsi dégagés, le tubercule et la tuberculisation constituent une néoplasie et un processus morbides parfaitement distincts de toutes les autres hétéroplasies qui prennent naissance dans les tissus conjonctifs. Gel ensemble de caractères ne convient qu'au tubercule; et si les poumons en sont le siège, il ne convient qu'à la phthisie tuberculeuse des poumons.
C'est de cette manière directe', et non de tant d'autres manières indirectes et éloignées, que la tuberculose est produite par un appauvrissement et une dégradation de la nutrition.
On voit maintenant pourquoi toutes les cachexies et toutes les formes de dénutrition que j'ai examinées plus haut, n'amènent pas nécessairement la tuberculose comme cela devrait être dans la doctrine vague et stérile qu'on se borne à ressasser partout.
Il ne faut jamais oublier le principe de la vie propre <lrs organes. Le système circulatoire peut être profondément affaibli, et avec lui l'hématose, sans que l'appareil immédiat de la nutrition, ou le système lymphatique soit faillie lui-même et partage la dégradation de l'appareil sanguilica-
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leur. Par le fait de cette anémie, les tissus plasmatiques recevront sans doute un stimulus et des matériaux insuffisants; la nutrition souffrira indirectement, mais elle ne sera pas atteinte dans ses propriétés radicales.
J'en dirai autant des causes d'affaiblissement de la nutrition qui ont leur point de départ dans les organes digestifs. quelle qu'en soit la nature, ainsi que de toutes les cachexies que j'ai citées. Dans ces différents exemples, l'appauvrissement des fonctions plastiques ne dépend pas de la débilité et de l'insuffisance propres du système immédiat de la nutrition, mais des appareils réparateurs spéciaux qui y concourent tous d'une manière plus ou moins éloignée ou plus ou moins prochaine : système nerveux, système digestif, système circulatoire, appareils des sécrétions, etc.
Quant aux néoplasies morbides plus ou moins fatales qui naissent dans le tissu conjonctifet qui produisent des infections et des cachexies spéciales, le marasme et la mort, en agissant primitivement et immédiatement sur le système propre de la nutrition, il est impossible de les comparer à la tuberculose et au tubercule; et je ne vois pas comment la notion que j'ai donnée plus haut de ceux-ci pourrait leur convenir. Qu'on veuille bien se reporter au parallèle que j'ai l'ait du tubercule et des néoplasmes qui méritent le nom de tumeurs, et qui tous, ont pour matrice les tissus plasmatiques ou conjonctifs, et on verra aussitôt, que ces néoplasies, carcinome, sarcome, fibrome, épithéliôme, myôme, chondrôme, ostéôme, névrôme, etc., par exemple, ne diffèrent pas seulement du tubercule, mais qu'ils présentent des caractères tout opposés.
Je l'ai assez dit : ce qui caractérise les tumeurs, c'est leur nature parasitaire, leur indépendance relative, leur vie propre, leur faculté d'accroissement, leur propriété de vivre comme une greffe animale, et par conséquent, d'avoir des vaisseaux, un véritable canevas organique, un tissu propre.
Rien de tout cela dans le tubercule. Le tissu plasmatique nourrit les tumeurs; elles représentent toutes un tissu normal de l'économie qui se développe et végète. Le tissu connectif est si loin de nourrir le tubercule , que celui-ci, formé à ses dépens et de sa substance, le remplace pour mourir en naissant à la façon du pus, mais sans réparation possible, à moins que la prolifération morbide ne s'arrête.
Pourquoi le tubercule est essentiellement destructeur. — La dégradation plasmatique ne suffit pas à son développement. Il faut qu'un principe d'irritation intervienne. — Quelle idée se faire de ce principe?
Le tubercule est immédiatement destructeur parce qu'il n'a aucun de ces éléments de vitalité, d'accroissement et d'indépendance qui constituent les tumeurs. Semblable en cela au pus et à la matière caséeuse, il ne se nourrit pas. parce que comme eux il en est incapable. 11 ne peut donc naître que pour mourir, en détruisant sa propre base, la base de toute restauration, et en ne laissant pour résidu, qu'une matière descendue au dernier degré de l'échelle des productions organiques, delà graisse rétrograde et quelquefois même des substances inorganiques, Les tumeurs vivent du tissu conjonctif; le tubercule l'anéantit en se formant et disparaît avec lui. C'est le contraire d'une tumeur. Rappelons-nous d'ailleurs à quel point il est intlammaloire et fébrile, à quel point, enfin, ses symptômes locaux et généraux sont ceux des phlegmasies chroniques suppurantes. On exclut généralement les produits inflammatoires de la catégorie des tumeurs. Ce principe devrait, selon moi, s'appliquer au tubercule.
Quoi qu'il en soit, toutes les productions morbides chro-
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niques et organiques du tissu conjonctif sont vivantes et progressives ; le tubercule seul est mort-né et régressif. C'est son caractère essentiel, et ce caractère suffit à le définir, puisqu'aucun autre néoplasme de l'ordre des maladies chroniques ne le possède. On voit donc que, loin de nier que le tubercule soit le produit d'une débilité et d'une dégradation extrêmes de la nutrition, je viens plutôt affirmer celle opinion, mais autrement qu'on ne le fait, et en déterminant l'espèce et le siège de l'appauvrissement. Je le limite à l'appareil lymphatique, et surtout h la partie fondamenlalc de cet appareil, le tissu plasmatique, tissu propre de la nutrition.
. On a vu que ce tissu est la source de la lymphe, base ellemême du liquide nutritif général ou du sang. J'ai montré aussi que le tubercule a son homologue histologique dans les cellules constitutives des ganglions lymphatiques, et que cette homœomorphie le rapproche encore visiblement des productions lymphoïdes.
Est-ce tout, cependant? Les caractères que j'ai tirés du siège spécial, du processus unique et delà signification physiologique particulière de ce siège, de cette forme et de ce processus, consomment-ils l'idée de tubercule et de phthisie? Ne faut-il rien y ajouter? Et en supposant toutes ces conditions réunies, aurait-on immédiatement la tuberculose? Suffît-il de supposer le champ propre de la nutrition essentiellement débilité et appauvri pour que le tubercule y naisse de soi? Je ne le pense pas. Il faut encore une cause ou un principe d'irritation plus ou moins actif ou plus ou moins persistant.
Ce principe est quelquefois primitivement interne ou pathologique. Bien souvent, il est d'abord une influence extérieure. Dans ce dernier cas, il doit être assimilé et devenir finalement interne.
Pour avoir une idée juste de l'irritation tuberculeuse, il est bon d'y faire pénétrer la lumière qui naît du con-
traste. Qu'on suppose donc une cause irritante agissant sur un point donné du poumon ou de la plèvre chez un sujet sain, et la même cause agissant sur un de ces deux points chez un sujet en puissance de diathèse tuberculeuse.
Nous pouvons supposer encore que celle-ci ne se révèle par aucun signe appréciable, car le cas est très-commun. Des deux côtés, c'est le même tissu, une portion de tissu conjonctif qui est affecté par le même stimulus. Quelle différence dans les effets ! Chez l'un, l'irritation est saine, et elle peut être immédiatement réparatrice ou adhésive. Elle n'a causé que la prolifération d'éléments sains et de cellules plastiques vigoureuses et en excès, et tout est fini. Si l'irritation est allée plus loin, et que la suppuration ait lieu, elle sera promptement limitée par un néoplasme restaurateur. Les globules purulents seront résorbés et détruits, et il ne restera dans les points enflammés et suppures qu'un épaississement dû à la formation d'un tissu conjonctif nouveau très-solide, d'abord exubérant et induré, mais qui peu à peu s'affais sera et s'assouplira.
Chez l'autre, une fluxion inflammatoire se développera aussi sous l'influence de la cause irritante, mais moins vivace et moins saine ; les corpuscules du tissu conjonctif se multiplieront et s'hypertrophieront, ma's pour dégénérer presque aussitôt, et se diviser, et se reproduire sous forme de cellules incomplètes, avortées, sans protoplasme, remplies de noyaux pauvres et trop nombreux; dures, sèches, presque sans vie, dépourvues de prolongements et de mouvements amiboïdes, toutes prêtes, enfin., à subir la transformation rétrograde, puis la déliquescence infectante et. mortelle, sans aucune tendance à la formation d'éléments normaux et réparateurs. Dans le premier cas, une fièvre inflammatoire simple, superficielle, n'affectant en rien la constitution ; dans le second cas, une lièvre constitutionnelle ou hectique.
Il est bien évident qu'ici, la cause irritante n'a pas produit son effet propre et naturel, et qu'elle n'a fait qu'exciter l'effet propre et naturel du terrain organique sur lequel elle a agi ; car, à la rigueur, ce terrain pouvait s'en passer pour concevoir l'irrilalion luberculisante. En effet, quand une imminence morbide est très-accusée ou parvenue à sa maturité, elle peut produire ses effets spéciaux spontanément ou sans cause occasionnelle expresse. Mais d'où vient alors l'irritation initiale? Elle vient, je le répète, d'une action morbide spontanée parvenue à sa maturité complète.
Du stimulus d'imperfection de Hunfer. — En quoi il consiste. — Son application à la génération du tubercule. — Nécessité d'une irritation tuberculeuse.
Hunter ne se contente pas de cela : il affirme avec son inimitable originalité d'observation, que dans ces cas où l'action morbide spontanée est parvenue à sa maturité, la partie éprouve «le stimulus d'imperfection» . Rien de plus profond et de plus exact. Selon Hunter, toute partie vivante incapable de remplir sa fonction, a conscience de cette impuissance. En vertu de l'effort que chaque être vivant fait spontanément pour se maintenir dans l'intégrité de son état de vie, ce sentiment intime, cette conscience vitale de chaque cellule suscite une réaction contre l'état de faiblesse et d'inaptitude. Tel est le stimulus d'imperfection, ou l'irritation spontanée causée par la conscience que l'organisme ou une de ses parties peuvent avoir, et ont confusément mais réellement de leur imperfection.
Nous admettons cela volontiers dans l'ordre physiologique chez l'animal qui réagit tout entier contre sa propre faiblesse. Nous l'admettons même dans l'ordre pathologique chirugical, lorsqu'un organe ou une partie organisée réa*
gissent contre une cause extérieure de trouble ou contre un corps étranger au moyen d'une action inflammatoire critique et éliminatrice. Mais nous ne l'admettons pas dans l'ordre des maladies internes spontanées, surtout lorsqu'elles sont chroniques, constitutionnelles ou hectiques, comme la tuberculose. Cependant, si le résultat n'est pas le même, le fait général n'est pas différent.
Le résultat n'est pas le même, parce que, dans les maladies hectiques, la constitution ne peut rien accomplir de salutaire, et que, son fond étant vicié et dénaturé, tous ses mouvements sont destructeurs au lieu d'être réparateurs. Mais que par un bénéfice d'art ou de nature, ce fond se régénère, et ces mêmes mouvements deviendront réparateurs. Dans l'un et l'autre cas, ces deux ordres d'effets si opposés se seront produits en vertu àustimulus cl imperfection. Peut-être même cette expression s'applique-t-elle mieux aux actions morbides hectiques du genre de celles que j'examine, qu'aux actions morbides réparatrices, car, pour désigner celles-ci, Hunter emploie plus volontiers le mot de stimulus de nécessité. Le mot de stimulus d'imperfection indique plus exactement l'impuissance de l'organisme ou de la partie affectée à surmonter l'impression morbifique profonde ou la diathèse. La Phthisie est, en effet, une de ces maladies où, comme le dit Hunter, en suivant toujours sa pensée, «l'organisme a la conscience dé son incurabilité. »
Si on rejette l'animisme, si on admet, par conséquent, le principe de l'activité essentielle de l'organisme et surtout de son unité, on doit, pour être logique, accepter ces idées de Hunter. Voudrait-on modifier les expressions pour ne pas scandaliser les faibles? Mais ces expressions mêmes, et les analogies qu'elles renferment, sont, au contraire trèspropres à aider l'intelligence.
Je poursuis ma recherche de la genèse du tubercule.
J'ai toujours reconnu la nécessité d'uni1 irritation initiale pour expliquer la manifestation dej> produits tuberculeux.
J'ajoute ([ne, quelque extérieur que soit l'agent irritant, iJ aboutit toujours à faire naître le stimulus d'imperfection ou la réaction hectique et infructueuse quoique souvent trèsvive, de l'économie entière et du tissu affecté; de sorte que c'est toujours, en définitive, à ce genre d'irritation qu'on aura affaire. Tout cela sera éclairci plus tard par des exemples péremptoires.
Cependant, il n'est pas indifférent pour la forme du début delà Phthisie, et pour les particularités ultérieures de son processus, que la cause déterminante soit externe et agisse de telle ou telle manière, ou que l'irritation initiale soit interne et spontanée. Cela apporte souvent, en effet, des différences très-importantes dans la manière dont la maladie se comporte.