VII
II existe plusieurs puissances de la tuberculose. Parallèle du tubercule et du cancer. En quoi la Phthisie se rapproche des phlegmasies chroniques; en quoi elle se rapproche des maladies organiques.
Si la phthisie diathésique ou essentielle, et la phthisie accidentelle ou non diathésique sont au tond la même maladie, n'est-il pas vrai que celle-ci, la non diathésique, n'est (pie la première à sa plus faible puissance, et que la diathésique ou l'essentielle n'est que la non diathésique ou l'accidentelle à son maximum de profondeur dans la constitution? Incontestablement; et la preuve en est donnée par l'existence de la série graduée des puissances
intermédiaires. II en résulte, cependant, que le phthisique héréditaire, constitutionnel et prédestiné, est, si je peux ainsi dire, plus tuberculeux, plus phthisique que le non diathésique; mais il en résulte aussi, que la tuberculose et la Phthisie sont des maladies qui se forment de toutes pièces sous nos yeux; qu'elles sont ou plus ou moins fatales ou plus ou moins éludables ; qu'il y a des vingtièmes, des dixièmes, des quarts, des moitiés, des trois quarts de phthisies et de phthisiques; et que, dès lors, cette maladie peut et doit être indéfiniment déracinée, pour peu que l'espèce humaine soit perfectible ou ne soit pas en pleine et irrémédiable dégénérât ion.
Sous ce rapport, je me plais à le dire, quoique je l'aie déjà dit bien des fois, la Phthisie diffère heureusement du cancer. Le cancer est beaucoup plus absolu que le tubercule. Malgré les variétés que l'histologie a établies dans son histoire, on ne pourrait pas même avoir l'occasion d'y distinguer un cancer accidentel et un cancer essentiel ; je veux dire que l'a production de cette hétéroplasie est bien plus indépendante des causes communes et des causes externes que ne l'est le tubercule. Le cancer fait beaucoup moins acception que celui-ci des tempéraments, des constitutions et des individus. Ayez un tubercule, et cela pourra être comme si vous n'aviez rien ; vous pourrez même l'ignorer. Un peu ou beaucoup de cancer est presque la même chose, et aussi grave l'un que l'autre. Ce qu'il faut, c'est n'en pas avoir. Aussi, il est bien moins universel, bien moins banal que le tubercule. Si l'un est plus incurable, l'autre est plus fréquent el plus général. On peut faire la prophylaxie de la Phthisie; il est très-difficile de dire par où l'on pourrait commencer celle du cancer. Son origine est beaucoup plus mystérieuse, je veux dire son éliologïe plus obscure el plus cachée. Il \ a sans doute une diathèse cancéreuse, mais on ne la reconnaît qu'à ses fruits; rien ne la décèle que leur apparition mul-
tiple. Au contraire, à certains caractères de la constitution, à des traits extérieurs qui ne trompent personne, à de certaines habitudes pathologiques, il esl souvenl facile de distinguer la diathèse tuberculeuse.
Cela vient sans doute de ce que la diathèse cancéreuse est généralemenl plus locale, si je peux ainsi dire, que la tuberculeuse, et que, primitivement au moins, la constitution y es! moins affectée. Incontestablement, en effet, les forces générales, la nutrition, l'hématose, sont bien plus altérées au début d'une phthisie, et même avant ses plus simples manifestations, qu'au début ou dans l'imminence d'un cancer dont rien, le plus souvent, ne dénote, dans l'ensemble, l'approche ou les premiers phénomènes.
C'est que le cancer a une vie locale aussi intense que celle du tubercube est misérable. L'un est organisé, vasculaire, horriblement sensible; l'autre, espèce de pus constitutionnel et organique, n'a aucun élément d'accroissement, et, mort-né, n'a juste assez de vie que pour mourir et infecter. L'activité morbide du cancer est bien plus en lui qu'autour de lui. C'est le contraire pour le tubercule. Pourtant, le cancer dont la diathèse n'est pas appréciable en elle-même comme l'est souvent la diathèse tuberculeuse, le cancer a sa cachexie bien spéciale: sa cachexie, c'est-à-dire l'infection manifeste de l'économie par le poison morbide que fournit la tumeur. C'est alors, que ses multiplications et ses reproductions loin du lieu premièrement affecté, sont le plus actives; ce qui prouve encore qu'une diathèse, c'est-à-dire une affection plastique générale et constitutionnelle, esl plus nécessaire à la tuberculose spontanée qu'à la carcinose. La disposition à celle-ci est souvent toute à la peau, toute à l'épiderme, à l'épithélium. Elle se généralise dans un système spécial d'éléments organiques. Quand elle se répand et se reproduit, on dirait d'une affection universellement locale bien plus que d'une affection vraiment et primitivement générale.
Il y a donc des diathèses locales, des diathèses de systèmes organiques.
One dirai— je de l'incurabilité comparée du cancer et du tubercule? Elle découle de tous les caractères précédents. On peut dire, en effet, d'une manière générale, que plus une maladie est susceptible de se produire sous des influences communes, et surtout sous l'influence d'agents externes, moins elle est incurable; et que plusses causes sont internes et mystérieuses, plus elle est inaccessible aux moyens thérapeutiques. Or, c'est bien le cas du cancer comparé au tubercule.
Ce parallèle confirme les arguments que j'ai employés contre l'opinion des pathologistes qui rangent le tubercule dans les tumeurs, et ceux que j'ai fait valoir pour le l'approcher davantage du pus, avec la matière caséeuse, sous le nom de production pyoïde. Le cancer, au contraire, est la tumeur par excellence. Aussi, on ne pensera jamais à le rapprocher des phlegmasies chroniques, comme on le peut du tubercule. On comprend Broussais appelant de ce nom les phthisies accidentelles et inflammatoires de ses soldats en campagne. On ne le comprend plus lorsqu'il veut mettre le cancer sur la même ligne. Le cancer est placé au point le plus élevé de l'échelle des néoplasies ou des maladies organiques; le tubercule au point le plus bas de cette échelle. C'est dire qu'il touche aux phlegmasies chroniques.
L'inflammation pouvant, comme la lièvre, s'associer à toutes les maladies, j'ai voulu rechercher, au commencement de ce chapitre, en vertu de quoi une maladie devail être classée dans les phlegmasies. Les considérations précédentes renfermenl ce qu'il faut pour répondre à celte importante question. Une maladie sera placée dans les phlegmasies ou les inflammations, toutes les fois que l'irritation
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nutritive ou l'épine autour de laquelle se groupent les phénomènes dits inflammatoires, donnera lieu soil h une, néoplasie réparatrice ou cicatricielle, soit à du pus, soit à des éliminations épidermiques ou épithéliales et à des débris organiques morts et devenus étrangers, soif enfin à des productions qui, à cause de leur défaut d'organisation, de leur inaptitude à s'accroître, de leur vitalité inférieure el misérable el <le leur morl rapide, se rapprochent du pus plus que de tout autre produil morbide, el devraient, en conséquence, être appelées pyoïdes. Telles sont, en effet, les seules maladies dans lesquelles les phénomènes dits inflammatoires sont assez intenses, assez constants et dominent assez tout l'appareil des symptômes, pour mériter le nom de phlegmasies proprement dites.
On voit que les tumeurs sont déjà exclues de et1! le notion, et que les tubercules y sont encore compris.
L'absence d'inflammation appréciable au début des phlliisies lentes, ne serait pas à elle seule une raison pour rejeter tout à fait les tubercules de la famille des phlegmasies chroniques. N'observe-t-on pas des abcès froids, qu'on appelait autrefois des dépôts, dans lesquels le pus s'esl formé en l'absence de toute inflammation, ou avec une inflammation si obscure et si faible, que, de là à une inflammation nulle, il n'y a pas de distance qui compte? Que d'autres exemples je pourrais citer! Cela fait-il que le pus ne soit pas un produit inflammatoire? Qu'on dise cela du pus louable et phlegmoneux, je l'admets; mais il n'esl pas nécessaire que le pus soil tel pour être pus. Le [tus phlegmoneux n'esl qu'une des variétés du pus. Le produit morbide suit, d'ailleurs, dans sesrapports avec la quantité d'inflammation qui l'accompagne, les lois même du tubercule. Ainsi, lorsque l'économie est livrée à l'infection purulente, et qu'il y a, comme disait Tessier, « diathèse purulente » , — expression impropre suivant moi, — la suppuration, les abcès multiples se passent presque
d'inflammation pour se former. C'est ce que nous avons vu dans la diallièse tuberculeuse très-prononcée.
Au contraire, si l'individu est sain et vigoureux; s'il est aussi loin que possible de toute influence pyogénique; s'il a fallu une cause traumatique ou des refroidissements violents en hiver ou au printemps pour le faire suppurer, beaucoup d'inflammation sera nécessaire pour une suppuration faible ou proportionnée et très-louable dans son produit. La clinique montre tous les cas intermédiaires. 11 est même des maladies où le groupe des symptômes inflammatoires est très-intense et où la suppuration est rare ou ne se trouve même jamais : j'ai nommé le rhumatisme aigu et la goutte, etc.. Les produits sont alors simplement séreux ou séro-purulents.
On doit reconnaître, dans cette série, celle que j'ai montrée parallèle dans la tuberculisation et la Phthisie, depuis les phthisies accidentelles ou inflammatoires, jusqu'aux diathésiques lentes, froides et aussi abirritatives que possible. Nous verrons même, plus tard, que les maladies arthritiques, le rhumatisme et la goutte, jouent, vis-à-vis delà tuberculisation et de la Phthisie, le même rôle que dans la suppuration, je veux dire un rôle d'antagonisme, comme si la même incompatibilité existait entre l'arlhrilisine et les maladies à suppuration, qu'entre l'arthritisme et les maladies à productions pyoïdes ou tuberculeuses : nouveau trait du parallélisme entre le pus et le tubercule.