‹ Etudes générales et pratiques sur la phthisieChapitre 41 sur 83 · VI · texte numérisé non relu

VI

Les abus de la Pathologie expérimentale. — Dès qu'une phthisie n'est pas héréditaire, on est trop porté à croire qu'elle est contagieuse, tant on est persuadé qu'elle ne peut être que l'une ou l'autre. — Parallèle de l'hérédité et de la contagion. — Loi des maladies héréditaires. — Place qu'occupe la Phthisie dans l'ordre de ces maladies.

Il est assez facile de faire de la pathologie et de la thérapeutique expérimentales, mais il me paraît bien difficile de l'appliquer à la clinique humaine et de n'en pas abuser, si j'en juge par les erreurs fâcheuses qu'elle introduit atout instant dans la médecine. C'est qu'on n'a pas assez remarqué que les maladies artificiellement produites chez les animaux, n'imitent jamais que les symptômes et leur mode physiologique d'enchaînement, mais que, quant aux maladies, elles ne peuvent que les contrefaire. Elles produisent une inflammation et une fièvre quelconques, mais point nos phlegmasies et nos fièvres ; des accidents nerveux de telle ou telle forme, et non nos névroses. Ces phlegmasies , on peut les entretenir en renouvelant leur cause externe, et les conduire ainsi à quelques dégradations des tissus, mais cela ne fait pas nos maladies constitutionnelles ou chroniques, nos diathèses, nos lésions organiques et nos cachexies; on peut enfin déterminer ainsi la formation du tubercule, qui est une des dégradations dont je viens de parler, mais on ne fait pas la phthisie de l'homme, car ce qui caractérise celle-ci et la rend inimitable, c'est la lente préparation de l'organisme à la tuberculose; ce sont les mille causes et conditions externes et internes , héréditaires et personnelles, innées ou acquises, qui viennent aboutir à

cette altération ultime, et donnent à la maladie ses formes, sa marche, et ses complications infiniment variées.

J'ai remarqué depuis longtemps que l'idée de contagion de la Phthisie, qui depuis 50 ou 60 ans avait disparu des pays les plus civilisés de l'Europe et du globe, s'était réfugiée dans les États les plus arriérés sous le rapport de la science et des lumières, le Midi et l'Orient. 11 n'a rien moins fallu que l'inoculabilité des lapins pour nous ramener à une opinion que l'extrême sud de l'Europe, l'Amérique méridionale surtout, se préparaient à abandonner au fur et à mesure que ces pays en retard étaient gagnés par notre civilisation. Le lecteur jugera si les expériences de M. Villemin méritaient de produire ce contre-sens du progrès.

Je ne peux pas quitter cet important sujet sans dire un mot d'une erreur qui accrédite souvent parmi nous certains faits de contagion qui sans cela frapperaient beaucoup moins les esprits.

On attache trop de valeur à l'hérédité, au tempérament, à l'habitude extérieure chez lephthisique. On se figure trop aisément que le poitrinaire d'Arétée et du roman moderne est le seul prédestiné, et que c'est chez lui exclusivement, quelaPhtbisie éclate d'elle-même ou n'attend qu'une occasion pour éclater. Aussi, dans tous les cas de contagion qu'on cite, s'empresse-t-on de donner comme argument péremptoire en faveur de cette étiologie, que le prétendu contagionné était né de parents non phthisiques et n'offrait lui-même aucun des caractères qu'on attribue aux sujets marqués pour la Phthisie.

Je ne connais pas d'erreur plus grande et d'argument plus faible. Les contagionistes feront bien d'y renoncer. Je l'ai déjà dit, le nombre des phthisiques nés de phthisiques est quatre ou cinq fois moins grand que le nombre des phthisiques nés de parents bien portants ou affectés de ces maladies chroniques autres que la Phthisie et qui occupent

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dans la série des maladiesconstitulionnelles, une place moins dégradée et moins inférieure qu'elle. J'ajoute que les individus à large poitrine, à forte musculature, que les plus belles femmes, qui, jusqu'à une cause occasionnelle futaie, n'avaient jamais toussé, et qui cependant meurent phthisiques, sont malheureusement nombreux, et je le crains, de plus en plus nombreux.

Qui sait s'il ne faudrait pas craindre davantage de mettre un sujet de cette espèce en longue cohabitation avec un phlhisique, que d'y mettre un individu constitutionnellement prédisposé par héritage ou par innéité? Qu'est-ce que celuici peut recevoir de plus qu'il n'a déjà? N'est-il pas saturé, en quelque sorte?

Que de préjugés à réformer sur toutes ces questions, et, en particulier, sur celle de l'hérédité.

L'hérédité morbide a plus d'un rapport avec la contagion. Dans l'une et l'autre, il s'agit de la transmission d'une qualité ou d'une propriété des êtres organisés à leurs semblables. L'une s'opère par le germe dans l'acte procréateur, et, par conséquent, sans qu'il soit nécessaire que la maladie transmise existe actuellement; l'autre par des effluves détachées de l'individu malade et agissant sur un individu sain. C'est toujours une génération. Mais les maladies vraiment contagieuses, qui toutes sont virulentes et spécifiques, ressemblent beaucoup plus à la génération séminale, à la génération d'unité ou d'ensemble, que les maladies qui se propagent par infection ou saturation, comme les fièvres purulentes et toutes les maladies qui naissent de l'encombrement, etc.

Ces faits généraux ne manquent pas d'importance; ils deviennent des principes ou des lois, et, par conséquent, des guides dans l'étude comparée des maladies héréditaires.

En tète de ces maladies, je place, comme les plus efficacement héréditaires, celles qui affectent les centres nerveux

de relation : ce sont toutes les névroses intra ou extra-céphaliques et leurs dépendances : la folie et toutes ses formes ; puis, l'épilepsie, l'hystérie, etc. ; ensuite, les anomalies des membres et des sens : difformités des doigts, des orteils, surnuméraires ou non; strabisme, bégaiement, tics divers, etc.. A l'autre extrémité, se placent les maladies qui affectent primitivement les fonctions vitales communes ou végétatives. On peut dire aussi que les plus fortement héréditaires, sont celles qu'on voit le moins souvent accidentelles. Au contraire, les moins héréditaires sont celles qu'on contracte le plus souvent après la naissance, sous l'influence de mille causes externes plus ou moins banales : ce sont, par conséquent, les moins spéciales, les moins originales, les plus acquises.

On peut placer entre ces deux extrêmes, et dans l'ordre de leur hêréditabilitê, toutes les autres maladies constitutionnelles ou chroniques, et on verra qu'elles jouissent d'autant plus de celte propriété, qu'elles sont plus nerveuses, et d'autant moins qu'elles sont plus végétatives.

L'actegénérateur est, de tous les actes vitaux, celui auquel les centres nerveux prennent la plus grande part. J'ose même dire que le sperme est le liquide organique le plus vivant et le plus nerveux de l'économie. Il n'est donc pas étonnant, que les maladies nerveuses soient celles qui se transmettent le plus énergiquement et le plus primitivement dans cet acte qui décide de la tournure caractéristique et personnelle de l'être procréé ou de l'individu, selon le sens le plus rigoureux du mot individu.

D'après cette loi, la Pblhisie, quoique positivement héréditaire, occuperait un des degrés les plus inférieurs ; et j'estime que l'observation est d'accord avec cette vérité générale.

On m'objectera que la syphilis affecte primitivement et essentiellement les fonctions végétatives, et que, pourtant, elle est héréditaire.

Ceux qui me feraient cette objection, prouveraient qu'il y

a bien, comme je le disais tout à l'heure, certaines analogies entre l'hérédité et la contagion, car cette syphilis qu'on m'oppose comme transmise héréditairement, n'est à mes yeux qu'un fait de contagion du père à l'enfant, soit directement, soit par sa mère contaminée.

Le caractère de la vérole transmise du générateur à l'engendré, c'est la virulence. Les accidents transmis par le père sont inoculables. Ceux de l'enfant lui-même le sont, comme le prouvent les nourrices contagionnées, ou plutôt, inoculées par lui. Aussi, l'enfant conçu dans ces conditions, présente-t-il les signes de la syphilis à sa naissance, ou quelques semaines après, généralement. Telles ne sont pas les maladies héréditaires. On ne les apporte pas toutes formées en naissant. Les maladies virulentes et inoculables ne sont donc pas transmises et héréditaires. Ce que les parents syphilitiques transmettent héréditairement à leurs enfants, ce sont des maladies constitutionnelles issues de la syphilis d'une manière plus ou moins éloignée, mais point la syphilis elle-même.

Un père qui a été syphilitique, mais dont la maladie a perdu, comme le dit Hunier, sa distance spécifique; qui n'a plus que des accidents tertiaires anciens, apparus plusieurs années, vingt ans quelquefois après l'accident primitif; chez lequel même il n'y a plus de manifestation appréciable, peut donner naissance à un enfant rachitique, débile, lymphatique, irritable, strumeux, etc. .. Voilà ce que la syphilis peut transmettre héréditairement. Il peut même engendrer un tuberculeux, un phthisique qu'il n'aurait pas engendré s'il n'avait pas eu la vérole ; mais celle-ci, non. Il la transmet par le procédé de la contagion, mais non en vertu de la loi d'hérédité.

Nous sommes ramenés à la tuberculose après un long détour et un hors-d'œuvre apparent.

Je l'ai dit tout à l'heure, mais trop en passant pour n'y

devoir pas revenir : ce qui prouve que l'enfant qui naît syphilitique d'un père qui, en le procréant, était atteint d'accidents encore inoculables, n'a pas la vérole par voie d'hérédité, mais par voie de contagion, c'est que ces accidents paternels inoculables, le sont encore plus ou moins chez l'enfant, et qu'ils se manifestent presque immédiatement après la naissance, bien que la mère fût exempte de tout symplôme de ce genre qu'elle aurait pu transmettre à l'enfant dans son passage à travers le canal utéro-vulvaire.

Ce n'est pas ainsi, en effet, que se comportent les maladies héréditaires.

J'ai vu beaucoup d'enfants naître forts, grands, gros, exubérants de santé, de père ou de mère phthisiques l'un ou l'autre et quelquefois l'un et l'autre. S'ils ont apporté en naissant le germe de la tuberculose, celle-ci ne se développera qu'à 15, 25, 35, 40, 50 ans, et même au delà. Ils ont pu n'avoir pas un rhume jusqu'à leur bronchite tuberculeuse. Le germe héréditaire a dormi 50 ans avant d'éclore.

.l'en dirai autant, et plus encore, du cancer, des affections organiques du cœur, des diverses lilhiases, de l'épilepsie même, et surtout de la folie. Qu'on me montre une syphilis héréditaire éclatant comme telle ou avec ses caractères spécifiques à l'âge de 20 ans, de 30 ans, de 50 ans....

Lorsqu'en vertu d'une vérole à accidents tertiaires, ou d'une syphilis passée, dégénérée, un père engendre un tuberculeux qu'il n'aurait pas engendré s'il n'eût pas été syphilitique, cet enfant ne devient presque jamais phthisique avant son adolescence ou sa virilité. C'est en vertu de la même loi, qu'un goutteux ou un scrofuleux dont les maladies sont plus ou moins usées, engendrent des tuberculeux selon la loi de transformation rétrograde ou dégénéralivesi commune dans l'hérédité des maladies chroniques ou constitutionnelles.

C'est ce qui m'a fait dire plusieurs fois déjà dans le cours

de ce travail, qu'il y avait un bien moins grand nombre de phthisiques nés de pbthisiques, que d'individus affectés d'autres maladies chroniques.

J'ai observé que les phthisiques nés de phthisiques, ont été engendrés bien plus souvent quand leurs parents étaient encore valides, et alors qu'aucun symptôme de leur phthisie n'avait encore apparu, qu'une fois leur maladie déclarée. Ce fait se rapporte à la loi d'hérédité avec transformation rétrograde.

Lorsqu'on est arrivé aux degrés inférieurs de l'échelle des maladies constitutionnelles ou chroniques, on transmet difficilement quelque chose, on n'a, pour ainsi dire, plus rien à transmettre. Alors, après un certain nombre de générations, il se fait une réduction ou un retour aux types morbides primitifs ou initiaux. Sans celte loi réparatrice, il y a longtemps que l'espèce humaine serait éteinte. C'est de même qu'on peut dire, que si l'hérédité pathologique était toujours directe ou identique; que si on transmettait toujours la maladie constitutionnelle qu'on a et telle qu'on l'a ; que s'il n'y avait pas non plus de métis pathologiques, on n'observerait que des maladies franches et simples. Or, les maladies chroniques sont pleines de complications, de nuances, de dégradations, d'associations infiniment diverses. Donc, l'hérédité est transformatrice soit avec régression ou dégénération, soit avec retour et réparation.

Telle est la loi générale. Notre Phthisie est peut-être la maladie sur laquelle on peut s'appuyer le mieux pour démontrer ces vérités. Elles dominent son histoire ainsi que la nosologie des maladies chroniques ou constitutionnelles.

Le problème de l'hérédité morbide est entièrement renfermé dans cette partie de la nosologie générale. En effet, les maladies aiguës, les plus contagieuses des maladies, ne sont jamais héréditaires et ne peuvent pas l'être. Ce problème est

si difficile et si complexe; il donne lieu à des solutions si diverses et si opposées, qu'il est indispensable d'avoir à la main, pour s'y guider, un fil conducteur. Les solutions contradictoires qu'on y rencontre, ne peuvent venir que de ce que les mêmes faits, pris comme des abstractions ou des nombres, sont susceptibles de plusieurs interprétations diverses et même contraires. Avant de conclure en vertu des résultats fournis parla statistique, il faudrait connaître la signification de chaque fait en lui-même et dans ses rapports avec tous ceux qu'on lui compare.

Mais si cette condition scientifique était remplie, ce qu'on appelle la statistique perdrait aussitôt les trois quarts de sa valeur.

11 m'a donc paru utile de présenter ces considérations au milieu de l'anarchie des esprits et des jugements si incroyablement divers, sur les questions connexes de la contagion et de l'hérédité de la Phlhisie.

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