LA NOIX VOMIQUE
« Mais ce qu'il importe surtout d'empêcher, ce sont les vomissements provoqués par la toux après les repas. Le tannin y réussit quelquefois. La meilleure association thérapeutique qu'on puisse lui donner est la thériaque. Elle paraît obtondre l'impression acerbe et douloureuse, à la longue, du tannin, et elle le rend plus tonique. Un agent trop négligé, le cachou, peut remplir l'indication du tannin et de la thériaque combinés. Mais il y a un médicament autrement efficace que ceux-là contre ces vomissements si funestes, c'est la noix vomique. D'abord, elle réussit mieux qu'eux contre l'accident dont il s'agit; ensuite, sans supprimer aussi vite le flux alvin, elle donne à l'intestin une tonicité musculaire qui modère l'extrême fréquence et le caractère souvent presque involontaire des évacuations. La noix vomique excite aussi un appétit plus naturel; enfin , propriété que je ne sache pas lui avoir été reconnue et que je crois pourtant positive, elle augmente évidemment la contractilité bronchique, favorise l'expectoration et diminue la dyspnée angoissante qui est, chez les phthisiques avancés, un effet de l'asthénie des bronches. C'est aussi pourquoi je l'administre beaucoup dans les catarrhes atoniques et purulents, signalés par des crachats plaqués et non aérés
qui s'accompagnent de dilatations paralytiques des bronches partielles ou générales, avec ou sans emphysème, mais sans accès spasmodiques ou sans asthme proprement dit. »
Puisque je parle de la noix vomique, je veux, pour n'y pas revenir, signaler son action fort utile contre l'anorexie des phthisiques, une des complications les plus à craindre qui puissent se présenter dans le cours de la maladie.
Quand l'arsenic, la gentiane, le quassia amara, le vin d'absinthe, le vomitif, lorsqu'il est possible, le colombo, etc. , ne réussissent pas, il faut avoir recours aux gouttes amères de Baume ou à la noix vomique. On ne doit pas craindre de la prescrire sous forme de teinture alcoolique, à la dose de 10, 15, et môme 20 gouttes avant chaque repas, dans une cuillerée d'eau froide.
Lorsque les malades ne sont encore qu'au deuxième degré, et qu'on a d'autres sérieuses indications à remplir, je prescris souvent la noix vomique avec l'arsenic et le goudron, selon la formule suivante :
Sirop de goudron 250 grammes.
Liqueur de Fowier 3 id.
Teinture de noix vomique 5 id.
Mêlez.
Une cuillerée à soupe avant chaque repas.
Avant de passer à l'étude des moyens dont le médecin dispose contre ces symptômes, ces accidents et ces complications les plus pénibles de la Phthisie qui exigent des remèdes distincts de ceux qui sont dirigés contre la maladie elle-même, je me résume en deux mots sur ces derniers.
Ne pas abuser des médicaments reconstituants, et surtout ne pas les user. En interrompre souvent l'emploi ; les varier. Ne pas les regretter si le malade ne les supporte pas bien, car les malades très-idiosyncrasiques ont, sous ce rapport, moins besoin de médicaments que ceux qui les tolèrent facilement. Leur nature y répugne, et il faut respecter cette
antipathie. Ces sujets-là résistent généralement à la maladie comme aux remèdes.
Agir plus par les moyens de l'hygiène que par ceux de la matière médicale. J'ai toujours remarqué ques les phthisiques qui, dans les hôpitaux, sollicitent le moins l'intervention du médecin ; ceux, par conséquent, que la médecine touche le moins, sont ceux qui vivent le plus longtemps. Je les suppose à l'abri de toutes les influences nuisibles, et entourés de soins intelligents.
Les malades veulent être traités suivant leur tempérament, leurs goûts, leurs habitudes. Il ne faut pas trop renfermer ceux qui aiment la vie dehors, la campagne, la chasse, les voyages. Il ne faut pas forcer à sortir ceux qui sont sédentaires, qui aiment la vie calme et cachée, alors même qu'en principe, et d'une manière générale, la vie dehors et le mouvement semblent devoir leur convenir. 11 n'y a pas de tubercules et de phthisie, il n'y a que des tuberculeux et des phthisiques. Autant de traitements que d'individus, et cependant avec les mêmes moyens, combinés de mille manières, voilà l'art. On prescrit d'abord le même traitement à tous les phthisiques qui sont au même degré, et présentent à peu près les mêmes symptômes. Un mois ne s'est pas écoulé, que le traitement de chacun diffère. Que de fois, après avoir essayé de toutes les médications, on finit par les rejeter presque toutes ! Encore un coup, ces malades sont au nombre de ceux qui vivent le plus longtemps. Grande leçon pour le médecin ; mais les malades ne savent pas la comprendre.
Les phthisiques voyagent facilement. L'extrême variété des impressions de toutes sortes leur est bonne.
Cela eut retient chez eux un état nerveux physiologique qui enlève beaucoup de force à la maladie. Les émotions ne leur font pas mal, au contraire, à moins qu'elles n'excitent la
fièvre et les congestions pulmonaires comme le font les plaisirs de l'amour et les excitations du jeu. Celte dernière passion est aussi funeste que la première. La musique leur est excellente ; la conversation meilleure encore. Les enlever à eux-mêmes, c'est les enlever quelque temps à la maladie qui les consume. Il faudrait donc pouvoir renouveler incessamment ces dérivations hygiéniques.
Si aux voyages sur mer on pouvait associer la vie distraite et animée, la vie morale et intellectuelle, surtout, la bonne société d'une grande ville, la musique, le théâtre etc., on aurait tout réuni , car si j'en crois un certain nombre d'exemples positifs, et malgré l'avis contraire de quelques médecins fort distingués de la marine, je crois les voyages sur mer très-favorables par eux-mêmes aux phthisiques, je veux dire indépendamment des climats qu'on visite.
RliMEhES CONTRE LES SYMPTOMES. L OTIUM.
On peut dire que la toux est le premier et le dernier symptôme de la Phthisie. Elle est physiquement et moralement le désespoir des malades. C'est par elle qu'ils jugent de leur état. Elle règle l'appréciation qu'ils en font. On ne saurait être trop armé contre ce symptôme qui veille toujours.
L'opium et ses préparations jouent un grand rôle dans la thérapeutique de la Phthisie, parce que l'opium est le remède le plus puissant que nous possédions contre la toux en général, conlre la toux des phthisiques en particulier. Sans lui, le traitement de la Phthisie serait impossible. Je ne parle pas, bien entendu, des personnes qui ne peuvent pas le supporter. Elles sont assez rares, heureusement.
Toutes les préparations d'opium ne doivent pas être employées indifféremment contre la toux.
L'extrait aqueux d'opium, le laudanum de Sydenham, les
sels de morphine, la codéine, lanarcéine, le sirop de pavots blancs, etc., sontappelés à remplirdes indications différentes contre la toux et ses diverses variétés et surtout contre les toux individuelles, je veux parler de la nature et des susceptibilités des individus qui toussent.
La préparation la plus sûre, celle qui convient à la généralité des phthisiques, et qui indispose le moins les voies digestives, la plus puissante, enfin, sous tous les rapports, est le laudanum de Sydenham. Cette teinture renferme tous les principes et toutes les propriétés de l'opium dans une parfaite harmonie d'action. Elle est tonique et narcotique.
Elle peut remplacer toutes les au très préparations. Aucune autre ne la remplace. On peut dire que, chez les personnes qui n'ont pas une idiosyncrasie anti-opiatique, et lorsqu'elles n'en sont pas encore saturées, le laudanum calme constamment la toux. Aucun médicament n'est plus héroïque contre une action morbide quelconque, que le laudanum contre la toux. 11 est presque infaillible. On peut le donner depuis six gouttes jusqu'à 2 grammes, progressivement.
Le sulfate, et mieux encore, le chlorhydrate de morphine a une action non moins puissante contre la toux des phthisiques que le laudanum; mais il indispose l'estomac, cause quelquefois les vomissements, stupéfie et débilite plus que lui. Il faut le réserver pour les cas où le laudanum est usé ou n'agit plus. Alors un sel de morphine bien soluble et porté à la dose de un centig, jusqu'à 5 ou G centig. par jour, réussit encore à calmer la toux. Lorsque certaines préparations d'opium sont devenues inefficaces, et qu'on doit en changer, il convient de mettre quelques jours de repos entre l'emploi des deux préparations. Quelquefois même le malade ne retrouve la susceptibilité à être de nouveau calmé, qu'après avoir pris du café pendant deux ou trois jours comme pour mieux effacer l'impression des opiacés qui ont saturé le sys-
tème nerveux. C'est fort heureux s'il ne stupéfie pas en même temps les forces de l'estomac. Dans ce dernier cas, il faut lui adjoindre des aromatiques, des laxatifs, la leinture de rhubarbe, de quinquina, etc..
La codéine est, parmi les principes qu'on a extraits de l'opium, le plus agréable et le plus bienfaisant. Il est moins narcotique ou moins somnifère que la morphine, mais il est plus doux, plus sédatif. 11 épargne complètement bien les voies digestives, et ne raréfie et ne concentre pas les urines autant que les autres opiacés. La codéine est très-appropriée à l'indication que je cherche en ce moment à remplir. Elle calme très-suffisamment la toux dans la plupart des cas où ce symptôme n'est pas féroce, et où l'on n'est pas obligé d'avoir recours au chlorhydrate de morphine. On la donne sous forme de sirop ou de pilule depuis 2 jusqu'à 5 ou Gcentigr. le soir, par exemple. Les pilules de 3 centigrammes, consliluent une dose moyenne très-convenable.
LES SOLANÉES VIREUSES, LE BROMURE DE TOTASSIUM, L'aCUNIT, L'EAU DISTILLÉE DE LAURIER-CERISE, LA CIGUË, ETC.
Les extraits d'opium ne sont pas toujours bien semblables à eux-mêmes. Quand on est sûr de leur identité, ils apaisent parfaitement la toux. La dose pour cela est de 1 à 10 centigr. par jour. J'associe très-souvent l'extrait d'opium aux solanées vireuses dont je vais dire un mot maintenant, parce qu'après les opiacés, elles sont un des plus précieux moyens que nous puissions employer contre la toux.
Le datura slramonium, la belladone et la jusquiame sont les trois solanées dont la thérapeutique se sert le plus dans le cas spécial dont il s'agit. J'ai rangé ces trois médicaments dans l'ordre de leur activité thérapeutique.
Quand on songe aux propriétés antispasmodiques ou anti-
contractiles de ces médicaments, je veux dire, à la propriété dont ils jouissent de dilater les fibres musculaires, on serait tenté de les croire plus énergiquement modérateurs de la toux que les opiacés. Il n'en est pourtant rien; et, quelle que soit la renommée de la belladone contre la toux convulsive de la coqueluche, et contre les convulsions de l'épilepsie, la toux en général, celle des philiisiques en particulier, est beaucoup plus sûrement apaiséepar l'opium que par la belladone. Il est positif, en effet, que l'opium encVaine beaucoup plus efficacement les actions réflexes que la belladone et ses analogues. Or, la toux est un acte essentiellement réflexe. L'influence de l'opium est beaucoup plus générale, bien moins spéciale et limitéeque celle des solanées vireuses.Mais l'association des deux agents forme un composé très-heureux. On peut prescrire et supporter bien plus longtemps des pilules et un sirop contre la toux, avec l'opium et la belladone réunis, qu'avec l'opium ou la belladone pris séparément. En combinant les deux substances dans la môme préparation, ou à doses égales, ou de manière à ce que la proportion de la belladone soit un peu plus faible que celle de l'opium, ou réciproquement, selon les cas ouïes indications individuelles, on obtient, spécialement pour la toux, un calmant très-précieux, dans lequel les deux substances corrigent et atténuent réciproquement leurs inconvénients particuliers. La toux des malades est mieux calmée qu'avec l'un ou l'autre des médicaments; déplus, ils éprouvent moins de stupeur, d'anorexie, d'anurie, etc.. Des pilules de 2 centigr. et demi de chacun des deux médicaments ne produisent les effets spéciaux ni de 5 centigr. d'opium seul, ni de o centigr. de belladone seule. On peut toulefuis commencer par des doses un peu plus faibles. On risque, avec '6 centigr. de chacune des deux substances, des effets opiatiques ou solaniques excessifs, qu'on évite avec une pilule du même poids composée de partie égale des deux extraits. Un certain nombre de sujets incommodés et troublés par l'opium
ou la belladone exclusivement, supportent très-bien leur association, et en éprouvent des résultats très-heureux contre le symptôme très-important qui m'occupe. Je le répète, la toux est un symptôme qu'il est très-important de calmer; car, indépendamment de l'insomnie fébrile qu'elle cause, elle irrite les bronches, congestionne les poumons et cultive la tuberculisation, si je peux m'exprimer ainsi. C'est un effet aggravant sa cause. Un phthisique qui a passé la nuit sans tousser, et qui, grâce à ce bienfait, a pu dormir, est si différent le lendemain aux yeux du médecin lui-môme, de celui qui s'est consumé à tousser pendant toute une nuit; l'effet des autres agents thérapeutiques dont il fait usage est si différent aussi dans les deux cas, qu'on ne saurait posséder trop de moyens de réprimer un symptôme qui exaspère la maladie.
La matière médicale moderne nous a fourni un nouvel agent qu'on est heureux de trouver quelquefois contre la toux. Je veux parler du bromure de potassium.
Ce sel, administré le soir à la dose de 1 à 4 grammes dans un sirop béchique, le sirop de tolu, de jusquiame, etc., calme quelquefois singulièrement la toux des phthisiques.
Cependant, son action n'est pas aussi fidèle que celle de l'opium. On ne peut pas s'y fier comme à celui-ci. D'ailleurs son usage est débilitant à la longue. Il est sédatif, il abolit certaines actions réflexes, cela est vrai; mais il le fait sans compensation, car il est sans générosité. On ne pourrait pas dire de lui ce que Brown disait de l'opium : Opium mehercle non sedatî, car on ne peut le nier, l'opium a quelque chose d'un vin vieux.
L'aconit, le laurier-cerise, la phellandrie, la ciguë, offrent encore des agents plus ou moins bons à mettre en réserve contre la toux des phthisiques. Les deux derniers ont été vantés outre mesure. On leur a accordé non-seulement des
propriétés narcotiques, mais encore des vertus altérantes, résolutives. Il faut peu y compter.
L'eau distillée de laurier-cerise est, si je peux ainsi dire, inférieure à la toux profonde des phthisiques. Elle peut calmer l'ensemble du système dans un cas d'inquiétude nerveuse générale, procurer du sommeil dans les insomnies simples, mais elle est au-dessous de l'indication dans la trèsgrande majorité des cas.
L'aconit a des propriétés analogues, mais plus marquées. Il agit chez quelques personnes comme un sédatif de la circulation et il décongestionne les poumons. Il est réfrigèrent; il procure une insomnie tranquille, un apaisement vague et superficiel que j'ai souvent éprouvé moi-même; mais il est inefficace contre une toux rebelle, à cause profonde et organique. On peut associer avec succès à l'opium le laurier-cerise et l'aconit, et faire ainsi un mélange narcotique et sédatif fort bien toléré, très-utile dans la toux, et dont les malades surexcitables, ceux dont la toux est compliquée d'un état névropathique pénible et de souffrances diverses, se trouvent mieux que de l'opium seul.
Les moyens seront différents aussi suivant la nature et les causes de la toux. Quand elle est catarrhale ou qu'elle n'est pas vaine, c'est-à-dire, quand elle n'est provoquée que par une expectoration abondante et opaque, et qu'elle en est toujours suivie, un vomitif par l'ipécacuanha est le meilleur remède qu'on puisse lui opposer. Il y a des toux spasmodiques, étranglées, qu'on apaise en touchant le fond du pharynx avec un pinceau trempé dans l'ammoniaque chez les uns, dans le laudanum chez les autres. La déglutition lente d'un peu d'eau glacée forme souvent une sorte d'hydrothérapie locale qui modère parfaitement certaines toux opiniâtres provoquées par un chatouillement du larynx. Ce passage du liquide froid sur l'épiglotte calme cette toux. D'autres se trouvent mieux d'une cuillerée à café d'eau dis-
tillée de fleurs d'oranger pure, avalée aussi goutte à goutte. La toux si pénible et si déchirante de la phthisie laryngée, que l'opium et les solanées vireuses aggravent trop souvent, n'a pas de remède plus sur, quoique bien précaire et bien prompt à s'user, que la cautérisation de l'épiglotte avec une solution d'azotate d'argent cristallisé. L'aspiration de la fumée d'une cigarette arsenicale, produit cet effet chez d'autres, tandis qu'il est produit par les cigarettes faites avec les feuilles de belladone, chez les phthisiques dont la toux vaine et sans expectoration, est accompagnée de spasme de la glotte et de suffocation comme dans l'asthme.
L'expectoration est si intimement liée à la toux, qu'on ne peut guère en séparer le traitement.
L'expectoration n'offre d'indications thérapeutiques chez les phthisiques que lorsqu'elle est trop difficile ou trop abondante. Dans le premier cas, les pastilles de kermès à très-faibles doses, 1 centigr. matin et soir avec ou sans 1 centigr. d'extrait thébaïque; une ou deux pastilles d'ipécacuanha le matin sur chacune desquelles on verse une goutte de laudanum; la gomme ammoniaque à la dose de 50 centigr. à 1 gramme par jour; l'extrait de réglisse anisé; le bouillon de veau et de poulet très-chaud et édulcoré avec le sucre candi, etc., sont les moyens que je mets le plus souvent en usage.
Dans le cas où l'expectoration est excessivement abondante et très-facile, ce qui constitue une bronchorrhée, c'està-dire un flux débilitant, les baumes et les résines tolu, benjoin, la térébenthine sous toutes ses formes; le goudron, le copahu, l'eucalyptus, etc., sont les moyens les plus topiques et les mieux éprouvés. On peut, on doit souvent les associer à l'opium.