CONTRE L'HÉMOPTYSIE
L'accident, l'épiphénomène le plus grave dans le cours de
la Phthisie, celui qui effraye le plus les malades, est l'hémoptysie. J'en ai assez parlé dans la partie de cet ouvrage consacrée à la séméiologie générale de la Phthisie.
Cet accident fait le désespoir et la confusion de la thérapeutique. Le grand nombre des moyens qu'on a vantés contre lui prouve bien qu'il n'y en a pas un qui soit d'une valeur sûre. Les remèdes véritables et usuels contre la toux ne dépassent pas deux ou trois. Les remèdes contre l'hémoptysie sont en nombre incalculable. Il y a d'abord tous les hémostatiques, puis tous les antiphlogistiques, depuis la saignée et l'émétique jusqu'aux sédatifs de la circulation, à la glace et aux révulsifs. Mais le moyen auquel il semble que l'expérience vous autorise à vous fier, est celui qui va vous faire défaut à la prochaine occasion; ce qui permet d'autant plus de douter de son efficacité quand il a paru réussir, que rien n'est plus inégal dans sa durée que l'hémoptysie; rien qui s'apaise plus certainement de soi-même après un temps donné, pourvu qu'on se borne à écarter du malade toutes les influences nuisibles.
Il y a des hémoptysies qui n'ont pas de marche, pas d'évolution calculable : elles sont très-irrégulières. Elles sont ordinairement les moins abondantes et les plus accessibles à l'action des médicaments. Il y en a de plus régulières, qui sont cycliques comme des phlegmasies, et généralement assez abondantes. Ce sont les plus rebelles aux influences thérapeutiques. Il y a une circonstance qui rapproche encore des phlegmasies cette espèce d'hémoptysie chez les poitrinaires, c'est qu'elles sont presque toujours fébriles. Celleslà, je le répète, suivent leur cours et se terminent imperturbablement , sans que les remèdes les plus énergiques exercent sur elles une influence notable.
Quoi qu'il en soit, je les traite ordinairement comme les pneumonies tuberculeuses, préférant toutefois le tartre stibié au kermès. Je prescris la potion de Laënnec atténuée, (15 centigr. de tartre stibié par jour dans une potion de
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180 grammes, une cuillerée toutes les 2 heures). D'ailleurs, je ne me hâte pas, et je professe que la première chose à faire près d'un tuberculeux affecté d'une hémoptysie, môme trèsabondante, c'est de ne pas paraître ému, d'accepter le crachement de sang' comme on venait venir un raptus de pneumonie tuberculeuse plus ou moins étendue, affection toujours plus grave, en effet, dans ses résultats que l'hémoptysie; de répandre autour de soi la sécurité qu'on éprouve quanta l'issue immédiate de l'accident, et surtout d'inspirer au malade cette sécurité.
Cette disposition morale produite, la seconde chose à faire, c'est d'appliquer immédiatement à la base de la poitrine le plus grand nombre possible de ventouses sèches qu'on laissera longtemps appliquées de manière à produire des ecchymoses aussi prononcées que possible, et d'administrer en même temps des fragments déglace pour toute boisson, et, de deux en deux heures, une pilule de 10 centigr. d'aloès des Barbades.
Après avoir fait exécuter ce traitement préparatoire, il convient d'attendre un peu et de ne pas précipiter les prescriptions qui pourront être indiquées ultérieurement. On ne gagne rien à vouloir agir trop vite ; car si on réussit, ce qui n'est pas commun, après des actions énergiques, à arrêter l'hémoptysie, on change souvent la pneumorrhagie en pneumonie tuberculeuse qui fait courir aux malades plus de périls, la fonte tuberculeuse étant beaucoup plus rapide et plus générale après la pneumonie qu'après l'hémoptysie. On observe même certaines hémoptysies plus ou moins abondantes, qui produisent une résolution et un ralentissement notables dans la marche de la tuberculisation. Cela n'est pas rare. Je n'ai jamais vu les mêmes effets de la pneumonie; au contraire. On en a la preuve dans celles qui suivent les hémoptysies trop brusquement suspendues, car elles sont très-graves. 11 ne faudrait pas croire que ces pneumonies tuberculeuses consécutives aux hémoptysies
soient dues à des infarctus hémorrhagiques des poumons. On l'observe quelquefois; mais ces pneumonies-là ont des caractères, une marche, une terminaison, et surtout elles sont accompagnées d'une espèce d'expectoration qui ne laissent aucun doute sur leur origine apoplectique.
Cependant, si l'hémoptysie continue assez prononcée malgré ces premières précautions, il faut chercher à la modérer. J'ai déjà dit que, s'il y a congestion active, râles souscrépitantsou muqueux, fins, abondants, il faut administrer le tartre stibié. Si on n'en obtient rien, il faut s'adresser à l'ipécacuanha comme dans les pneumonies tuberculeuses dont j'ai tracé le traitement plus haut. Toutefois, il ne faut pas attendre de ces contro-stimulants dans l'hémoptysie des effets aussi sensiblement bons que dans la pneumonie tuberculeuse. Chez certains hémoptoïques, rien n'agit, et il n'est pas rare de voir le crachement, les vomissements même de sang, augmenter sous l'influence du tartre stibié, et le pouls conserver, malgré cette médication contro-stimulante, son ampleur et sa dureté hémorrhagique. Il est rare, au contraire, que l'excitation circulatoire ne soit pas plus ou moins brisée par l'émétique dans la pneumonie tuberculeuse accompagnée de fièvre intense. C'est que, généralement, une hémorrhagie active suppose une excitation et une tension artérielle plus vive qu'elle n'existe dans les fébriphlegmasies. La stupeur, l'adynamie de l'appareil circulatoire, la tendance vers un état typhoïde, etc., sont bien plutôt les caractères des fébriphlegmasies que des hémorrhagies actives. Je ne peux pas m'expliquer autrement les propriétés liyposthénisantes beaucoup plus marquées du tartre stibié dans les premières que dans les secondes.
Quoi qu'il en soit, cette médication si souvenl impuissante produit quelquefois l'hyposthénisation de l'appareil circulatoire, siège de l'hémorrhagie et de la grande circulation. Alors, l'hémoptysie diminue graduellement et cesse tout à
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fait. Dans ce cas, le résultat est excellent, parce que nulle médication ne laisse derrière elle un apaisement plus grand et une disposition moins prononcée aux récidives hémorrhagiques du poumon.
La digitale à assez hautes doses, depuis 1 5 jusqu'à 40 cenligr. par jour, est appelée à remplir l'indication dans cette l'orme spéciale d'hémoptysie.
Lorsque ce résultat est obtenu, on le confirme par l'emploi de la poudre de quinquina rouge à la dose de 2 ou 3 grammes matin et soir, et par une boisson sédative et tonique, composée de limonade minérale à l'eau de Rabel, édulcorée avec le sirop de quinquina et de rhubarbe.
Dans les casoùl'hémorrhagien'estpas fébrile; où le pouls est petit, moins tendu et moins expansif, et où l'hémorrhapie est moins abondante, et n'affecte pas autant le processus d'une fébriphlegmasie, on peut avoir recours d'emblée aux astringents tels que le ratanhia ou le tannin. J'exclus le perchlorure de fer, qui irrite vivement l'estomac et détermine souvent des vomissements. Les astringents sont, après tout, d'une utilité douteuse et précaire.
Je n'ai jamais retiré un résultat bien appréciable de l'emploi de l'ergot de seigle et de l'ergotine.
La térébenthine, le copahu lui-même ont été vantés. Il m'est impossible de nier toutàfail l'action anti-hémoptoïque de la térébenthine cuite et même de l'huile essentielle de cette résine. Mais tous ces moyens sont très-personnels. On ne peut jamais compter sur eux comme sur certains remèdes à action à peu près constante. On peut administrer la térébenthine depuis 1 gramme jusqu'à 8 grammes par jour, associée à une petite quantité d'opium et de belladone. La limonade sulfurique s'associe bien à ce traitement.
La saignée du bras, très- employée autrefois, n'a pas les effets qu'on en pourrait attendre.
Chez les femmes dont les hémoptysies coïncident si souvent avec l'époque des règles, que celles-ci aient lieu ou non, l'application d'une sangsue tous les jours à la partie interne de chaque genou, où à chaque malléole interne, est un moyen très-recommandable, qui n'empêche pas les autres. Ces moyens externes, du même ordre que les hémorrhagies, les ventouses sèches et scarifiées; puis, l'aloès, les emménagogues, etc., ont souvent des succès que les médicaments spéciaux n'ont pas.
Chez certains sujets, une toux excitée par un chatouillement insupportable paraît seule entretenir l'hémoptysie. La glace dans la bouche; les pilules d'extrait d'opium et de belladone que j'ai formulées plus haut; l'inspiration de l'éther et du chloroforme, suspendent l'hémorrhagie bronchique en faisant cesser le chatouillement et la toux.
L'hémoptysie légère ou les simples crachats hémoptoïques, les crachats rosés, ne demandent que le lait froid, un peu d'aloès, le repos, quelques gouttes d'alcoolature d'aconit.
Dans l'hémoptysie surabondante, avec apoplexie pulmonaire, et menace de mort ipso facto, il faut se bâter de recourir à la ventouse Junod et aux alcooliques, le Madère pur et la potion de Todd doublée, même l'eau-de-vie pure.
En résumé, devant une hémoptysie, le praticien consommé est impassible et ne se presse pas. Il est fort rare que cette hémorrhagie menace d'un danger immédiat; et si le molimen congestif est assez violent pour faire courir un tel danger, le cas est probablement au-dessus des ressources de l'art. Ces exemples ne se présentent guère que chez des malades déjà exténués par un troisième degré. Le mécanisme de ces hémoptysies n'est pas celui des hémoptysies qu'on observe au premier et au deuxième degré de la maladie. Celles-ci sont des hémorrhagies par exhalation. C'est la
rupture ou plutôt l'ulcération d'un vaisseau traversant une caverne ou rampant dans ses parois, qui produit les hémoptysies foudroyantes dont je parle et qui sont capables d'entraîner la mort immédiate. J'ai vu de ces cas.
L'hémoptysie est plus redoutable comme signe que comme fait. Le médecin n'y aura jamais beaucoup à regretter l'intervention peu active de son art. D'abord, cette expectation est un peu forcée; l'intempérance de l'art ne fait trop souvent que fatiguer la nature. Ensuite, il y a certainement des cas, où une certaine mesure d'hémoptysie est plus utile que nuisible.