‹ Études germaniques (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · DION CHRYSOSTOME A 0LB1A · texte numérisé non relu

DION CHRYSOSTOME A 0LB1A

Dion Ghrysostome, condamné à mort par Domitien, s'était réfugié chez les Gètes. Apres la mort du tyran, il revint à Pruse en Bithynie, sa ville natale, où il fil le récit de ses aventures dans une harangue publique, dont voici quelques fragments (1).

« Je me trouvai l'été dernier sur les rives du Borysthène, où j'avais abordé par mer en fuyant Rome et l'empire. Mon désir était alors de pénétrer par le pays des Scythes jusque chez les Gètes, afin de connaître ces peuples... Or, la cité des Borysthénites (Olbia) n'est pas d'une grandeur qui réponde à son antique gloire, à cause des guerres et des captivités fréquentes qu'elle a subies, enveloppée qu'elle est depuis si longtemps de nations barbares, et des plus belliqueuses, ou peu s'en faut, qui furent jamais. Elle a donc des ennemis éternels, et qui l'ont prise plusieurs fois. La dernière et la plus terrible de ces catastrophes ne date que de cent cinquante ans. La cité fut prise alors par les Gètes, comme toutes les autres de la côte occidentale du Pont-Euxin jusqu'à Apollonie. Les colonies grecques de ce pays en souffrirent beaucoup : les unes ne relevèrent plus leurs murs; les autres les relevèrent mal et les barbares y affluèrent en grand nombre. . . Les Borysthénites rétablirent donc leur cité, et je pense que

(1) Dionis Chrysostomi Oraliones, LXXX; Luteti», 1G04, p. 457

les Scythes le permirent ainsi, ne pouvant se passer du commerce des navigateurs grecs ; car ceux-ci ne paraissaient plus sur la côte, n'y trouvant plus de comptoirs tenus par des hommes de la même langue; et les Scythes, de leur côté, ne savaient ni ne daignaient ouvrir des marchés, selon l'usage de la Grèce. Les traces d'une restauration si récente se reconnaissent encore au caractère chétif des constructions, et au peu d'espace où elles se sont resserrées. En effet, une partie de la ville est rebâtie sur ses anciennes limites, et de ce côté on voit encore un petit nombre de tours, qui ne rappellent ni la première grandeur de la place, ni sa force. L'espace qui les sépare est fermé d'une suite de maisons sans intervalles, défendues par une muraille base et de peu de résistance. De l'autre côté, les tours restées debout sont si éloignées des lieux habités, qu'à peine pourriez- vous croire qu'elles firent partie de la même enceinte. Voilà des signes manifestes d'une ville saccagée; ajoutez qu'il n'y a pas une statue intacte dans les temples, mais que toutes sont mutilées, aussi bien que celles qui décorent les tombeaux.

« Je me promenais donc, comme j'ai dit, aux portes de la ville, et quelques-uns des Borysthénites étaient sortis pour s'entretenir avec moi selon leur coutume ; et un peu après parut à cheval le jeune Callistrate. Il nous passa d'abord de quelques pas, poussant du côté de la campagne : mais bientôt après il mit pied à terre, confia son cheval à un écuyer, et s'approcha d'un air singulièrement mod< ste, la main sous le manteau. Or, il avait un grand cimeterre de cavalier, des braies, et le reste du costume des Scythes; sur ses épaules flottait un manteau court, noir, d'un tissu léger, comme les Borysthénites ont coutume d'en porter; car ils aiment en général la couleur noire dans tous leurs habits, à l'exemple d'un peuple scythe que les Grecs appellent par cette raison Melanchlames, c'est-à-dire, les hommes aux noirs vêtements. Callistrate pouvait avoir dix-huit ans; il était beau, de haute.

taille ; sa figure tenait beaucoup du type ionien. On le disait vaillant dans les combats, où il avait tué ou pris un grand nombre de Sarmates. Mais il s'appliquait aussi à l'art de bien dire et à la philosophie, jusque-là qu'il fut tenté de quitter son pays et de s'embarquer avec moi... Le sachant donc épris d'Homère, j'en fis le sujet de mes premières questions. Car tous les Borysthénites, ou peu s'en faut, se sont appliqués à l'étude de ce poëte, soit parce qu'ils vivent toujours en guerre, soit à cause de leur zèle pour la gloire d'Achille, qu'ils honorent plus qu'on ne peut croire, et qui a chez eux deux temples, l'un dans l'île appelée l'île d'Achille, l'autre dans la cité. Ils poussent la passion au point de ne vouloir entendre parler que d'Homère , et, bien que n'ayant pas conservé la pureté de la langue grecque, à cause du voisinage des barbares, presque tous savent Y Iliade par cœur, et la réciteraient d'un bout à l'autre. C'est pourquoi j'interpellai Callistrate en plaisantant : « Lequel, ô Callistrate, te semble plus grand « poëte, Homère ou Phocylide? » Et lui avec un sourire : « En vérité, dit-il, Je second de ces poètes ne m'est pas même « connu de nom, et je ne pense pas que nul de ceux que voici « le connaisse davantage, car nous n'estimons point qu'il y « ait d'autre poëte qu'Homère ; mais pour celui-ci il n'est « guère personne de nous qui l'ignore. » En effet, c'est le seul que les chanteurs publics célèbrent dans leurs chants; et ils ont coutume de réciter ses poëmes dans plusieurs occasions, mais toujours quand il faut marcher à l'ennemi. Les vers d'Homère servent, comme à Lacédémone ceux de Tyrtée, à réveiller l'ardeur des combattants. Tous les chanteurs sont aveugles, et les gens du pays ne pensent pas qu'aucun autre puisse devenir poëte : c'est le service que rend Homère à ces aveugles comme lui.

Je répondis : « Ce Phocylide que vous ne connaissez point « fut du nombre des poëtes illustres. Or, quand un marchand « aborde pour la première fois sur vo.; côtes, vous ne le

ET PIÈGES JUSTIFICATIVES. 4i9

(i repoussez point d'abord avec ignominie, mais vous com- « menecz par goûter son vin ou par examiner un échantil- « Ion des marchandises qu'il apporte ; et vous achetez de lui « si vous le jugez bon, sinon vous le laissez partir. Fais-en de « même avec Phocylide, et juge-le sur un court échantillon « de sa poésie. Voici donc une sentence où il amis à bon droit « son nom :

« Ceci est encore de Phocylide ; une humble cité bâtie sur un « écueil, bien ordonnée, vaut mieux que la ville délirante de Ni- « nus (1). »

« Ces vers ne peuvent-ils pas se comparer à toute Y Iliade et h à toute Y Odyssée, si Tony prête un esprit attentif? Aimez- « vous mieux entendre conter les grands coups d'Achille, quel « espace il franchissait d'un saut, et comment d'un seul cri il « mit en fuite les Troyens? De tels récits vous sont-ils plus « profitables que de savoir comment une petite cité bâtie « sur un écueil, si elle se gouverne avec sagesse, est meil- « leure et plus heureuse qu'une grande ville dans une large « plaine, peuplée d'hommes insensés, sans ordre et sans « lois? » — Alors Callistrate, un peu mécontent de ce discours : « Étranger, dit-il, il faut que nous t'aimions et te « respections beaucoup, autrement nul d'entre les Borysthé- « nites n'eût souffert que tu traitasses de la sorte Homère et « Achille... Parle cependant, et considère que tout ce monde « veut entendre un discours de toi ; et c'est pourquoi tant de a gens se sont rassemblés au bord du fleuve, quoiqu'ils ne « soient ni sans affaires ni sans alarmes. Car tu sais qu'hier à k midi les Scythes se montrèrent tout à coup, et surprirent « quelques éclaircurs imprudents, dont ils tuèrent les uns et « firent les autres prisonniers. » Il disait vrai: on voyait les

(1) Kat to$£ (frcofc'jXî^ou, iro'Xt? iv ocottsàm xaià xoWov Oûceûaa a^ucf-ii, y.peîaawv Nîvcu àcpoaivcûa/jç.

portes fermées, et le signal de la guerre arboré sur les remparts. Cependant les habitants étaient si curieux d'entendre discourir, et si bien Grecs de goûts et de mœurs, que presque tous étaient là , tout en armes et désireux de m'écouter.

Et moi, admirant leur bon vouloir : « Permettez-vous, leur « dis-je, que, rentrant dans la ville, nous nous asseyons quel- « que part? Car peut-être tous n'entendraient pas en mar- « chant ; et ceux qui se trouveraient derrière gêneraient ceux « de devant pour vouloir s'approcher davantage. » A peine avais -je parlé, que tous se précipitèrent vers le temple de Jupiter, où ils avaient coutume de délibérer. Et les vieillards, les principaux, les magistrats, s'assirent tout autour sur les degrés; le reste de la foule se tint debout, car il y avait une large place devant le temple. Si quelque philosophe les eût considérés dans ce moment, il eût été joyeux de les voir tous à la manière antique, et comme les Grecs d'Homère, avec de longs cheveux et de longues barbes... Puis, quand on eut fait silence, je dis que je les trouvais sages, eux qui habitaient une cité grecque et antique, de vouloir entendre traiter de la Cité. ))

Ici Dion Chrysostome rapporte son discours, où il traite longuement delà cité des dieux, c'est-à-dire du monde, type de la cité des hommes. L'orateur ne voulait pas qu'un morceau si brillant, applaudi par des auditeurs demi-barbares, fût perdu pour ses compatriotes plus éclairés et plus polis. Il ne se doutait guère que, de toute sa harangue, le passage le plus instructif pour la postérité serait l'introduction où il représente si vivement la petite ville d'Olbia, et cette poignée de Grecs perdus au milieu des Germains et des Scythes.

SERMON DE S. ÉLOl.

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