LE PAGANISME GERMANIQUE AU SEPTIÈME SIÈCLE
L'épiscopat de saint Éloi commence en 640 pour finir en 659. C'est dans le cours de ce long apostolat qu'Éloi porta la parole de Dieu aux peuples de la Flandre et de la Frise, aux Suèves établis près de Courtray, à tous ceux qui vivaient encore dans l'idolâtrie, soit qu'ils s'attachassent aux anciennes coutumes romaine-, soit qu'ils adorassent les faux dieux des Germains. Il attaque ces deux sortes de paganisme dans l'homélie suivante, recueillie par saint Ouen, son disciple et son historien (1) :
« Avant tout, je vous déclare et vous signifie que vous ne devez pratiquer aucune des sacrilèges coutumes des païens; qu'il ne faut consulter ni devins, ni sorciers, ni enchanteurs, pour aucune affaire ou maladie, car celui qui fait ce péché perd aussitôt la grâce du baptême (2). Semblablcment vous n'observerez point les augures, les éternuments; et, si vous cheminez, vous ne prendrez point garde au chant des oiseaux : mais, quand vous commencerez un voyage ou quelque travail, signez-vous au nom du Christ, et dites le Symbole et l'Oraison Dominicale avec foi, et vous n'aurez rien à craindede l'ancien
(1) Ex vita S. Eligii, auetore Audoeno, apud d'Achery Spicilegium, t. V, p. 215.
(2) Non caraios, non divinos, non sortilegos, non prœcanfaiorcs, etc.
ennemi. Que nul chrétien n'observe quel jour il quitte sa maison et quel jour il y rentre, car Dieu a fait tous les jours. Que nul n'attende, pour mettre la main à quelque ouvrage, un certain jour ou une certaine lune. Que nul ne se livre aux pratiques ridicules ou criminelles des calendes de janvier, comme de conl refaire les vieillards ou les animaux (1). Qu'on ne dresse point les tables pendant la nuit ; qu'il n'y ait ni étrennes, ni excès de boisson. Que nul chrétien ne croie aux bûchers superstitieux, que nul ne s'asseye auprès pour chanter, car ce sont là des œuvres du démon. Que nul ne profane la fête de Saint- Jean, ni aucune autre fête des saints, en solennisant les solstices par des danses, des chœurs et des chants diaboliques. Que nul n ose invoquer les noms des démons, comme Neptune, Orcus, Diane, Minerve ou le Génie; et qu'on n'ajoute point de foi à ces folies ni aux autres qui leur ressemblent. Que nul ne chôme le jour de Jupiter, à moins qu'il n'y tombe quelque fête chrétienne, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps, non plus qu'aucun autre jour ('i), si ce n'est celui du Seigneur. Que nul n'allume des lampes auprès des sanctuaires païens, des pierres, des fontaines et des arbres, ni dans les carrefours. Que nul ne suspende des bandelettes au cou d'un homme ou de quelque animal, quand ce seraient des clercs qui les auraient faites, et qu'ils les donneraient pour des choses sacrées, disant qu'ils y ont mis des paroles de l'Écriture sainte : car de pareilles amulettes ne recèlent point la vertu bienfaisante du Christ, mais le venin de Satan. Que nul n'ose faire des cérémonies lustrales, ni enchanter des plantes, ni faire passer les bêtes par des arbres percés de part en part, ou par des trous creusés en terre, car c'est ainsi qu'on pense les consacrer au diable. Aucune
(1) Nullus in Kal. Jan. nefanda aut ridiculosa, vetulos, aut cervulos, aut jotticos, faciat.
(2) Neque dies tiniarum vel murorum , aut vel unum omnino diem, nisi tantuin Dominicum.
femme ne doit porter au cou des saehcls ; ni, quand elle tisse la toile ou qu'elle la teint, ou qu'elle s'occupe de quelque ouvrage, invoquer Minerve ou d'autres esprits malfaisants ; mais elle doit désirer que dans toutes ses actions la grâce du Christ l'assiste, et mettre toute la confiance de son cœur en ce nom divin. S'il arrive que la lune s'éclipse, il ne faut point pousser de grands cris, car c'est l'ordre de Dieu qu'elle s'éclipse à certains temps déterminés. Il ne faut pas craindre non plus de commencer un travail à la nouvelle lune, car Dieu a fait la lune dans le dessein qu'elle servit à marquer les temps, à tempérer les ténèbres des nuits, et non pour qu'elle suspendît les travaux, ni pour qu'elle troublât la raison des hommes, comme le pensent quelques insensés qui prennent pour des victimes de la lune les possédés du démon. Que nul n'appelle le soleil et la lune du nom de seigneurs, ni ne jure par eux, car ce sont des créatures de Dieu, et que Dieu a mises au service des hommes. Que nul ne se considère comme soumis à un destin, à un sort, à un horoscope, comme on a coutume de dire « que chacun sera ce que sa naissance l'a fait (1). » Car Dieu veut que tous les hommes se sauvent et arrivent à la connaissance de la vérité. Et encore une fois, quand une maladie survient, qu'on ne recoure point aux enchanteurs, aux devins, aux sorciers, et qu'on n'aille pas suspendre des bandelettes diaboliques aux arbres, auprès des fontaines, ou à la croisée des chemins... Mais chaque jour de dimanche rendez-vous à l'église, et là ne vous occupez ni d'affaires, ni de querelles, ni de vaine fables, mais écoutez en silence les divines leçons. »
(1) Aut genesim q;us vulgo nascentia dicilur, ut dicat : qualem nascentia atlulit, taliter erit.
LÉGENDE DE S. WULFKAM.
LA VALHALLA DES FRISONS (l).
Au commencement du huitième siècle, les peuples de la Frise repoussaient encore la foi chrétienne, quand l'archevêque de Sens, Wulfram, abandonna son siège pour leur annoncer la foi. Mais tout son zèle ne put toucher le cœur du duc Ratbod, qui mourut dans l'impénitènce. L'auleur de la légende explique cette opiniâtreté par un récit d'où ressort une singulière ressemblance entre la Yalhalla des Scandinaves, et le séjour d'immortalité que le paganisme promettait aux héros de la Frise.
« Le duc Ratbod étant malade, comme un jour il s'abandonnait au sommeil, le démon, qui trompe les hommes, et qui peut, avec la permission du Dieu tout-puissant, prendre la figure d'un ange de lumière, lui apparut tout à coup, la tête ceinte d'un diadème d'or avec des pierreries étincelantes, et tout couvert d'un vêtement dont le tissu était d'or. Et longtemps ledit Prince étonné le considéra avec frayeur et tremblement, admirant la beauté et la magnilicence de celui qui venait le trouver. Et cet ancien serpent, dont la cruauté est féconde en moyens de nuire, lui adressa ce discours : a Parle, ô le plus vaillant des hommes! Qui donc t'a séduit « jusqu'à ce point, que tu veuilles déserter les dieux et la a religion de tes ancêtres! N'en fais rien, je t'en avertis, mais
(1) Vita S. Wîdfmmmi, apud Mabillon, Ada SS. 0. B. I, 585.
« persévère dans le culte que tu as pratiqué jusqu'ici ; et tu « iras habiter les palais d'or qui durent éternellement, et que « je veux te donner bientôt, afin d'ajouter de l'autorité à mes « paroles. C'est pourquoi, dès demain, mande Wulfram, le « maître chrétien, et enquiers-toi auprès de lui où est la « demeure d'éternelle clarté qu'il te promet dans le ciel, si tu « reçois la doctrine chrétienne. Et comme il ne pourra te la « montrer, qu'on envoie des délégués des deux partis : moi- « môme je leur indiquerai le chemin, et je leur ferai voir « cette autre maison d'une beauté achevée et d'une splendeur « immense, que je te donnerai dans un peu de temps. » Làdessus le duc s'éveilla, et, s'adressant au saint pontife Wulfram, lui raconta tout le songe de point en poinl. Mais le serviteur de Dieu, gémissant de la damnation de cette âme, lui répondit : « Ceci est une illusion du diable, qui veut la perte « de tous les hommes. N'ajoute donc aucune foi à ses men- « songes. Car lui qui promet à ses croyants des maisons d'or, « les conduit, au contraire, dans sa demeure infernale, au « fond du Tartare, au bord du lac fétide qu'on nomme le « Cocyte (1). » À ces paroles, et à toutes celles que put ajouter le saint évoque, ledit prince, persévérant dans son incrédulité, répondit qu'il ferait tout ce qu'on voudrait de lui, si son dieu ne lui montrait pas la maison promise. Et comme le pontife du Christ le vit décidé à ne rien céder, de peur de quelque artifice des païens, il envoya son diacre en compagnie d'un Frison. Or, comme ils venaient de quitter la ville, ils virent venir à eux un personnage qui avait la figure humaine, et qui s'offrit pour cire leur compagnon de route, en disant :
(1) « Nain qui promittit aurons mansiones lat-giri sibi civdcntibiis, tarlareas pdtius inferi deducit ad sedes fœtidumque lacum Co-
cyli. » 11 y a tout lieu de croire que le hou moine Jonas de Fontenclle, auteur de la légende, pense orner la harangue du saint, en lui prêtant ces expressions mythologiques, qui sentent lu lecture des poètes latins.
« Pressez le pas, car je veux vous montrer cette demeure « d'une beauté parfaile, que le dieu du duc de Ratbod lui a « préparée. » Ils suivirent donc leur guide, cheminant longtemps par des lieux inconnus, jusqu'à ce qu'ils entrassent dans une avenue très-large, qu'ils virent décorée de plusieurs espèces de marbres polis avec soin : alors ils aperçurent de loin une maison d'or, et ils arrivèrent jusqu'à une place qui était au devant ; et la place était pavée d'or et de pierres précieuses. Ils entrèrent donc dans la maison qui leur parut toute resplendissante d'or et d'une incroyable beauté, et ils y virent un trône d'une admirable grandeur. Alors celui qui montrait le chemin leur dit : « Voilà le palais et la demeure superbe « que le dieu du prince Ratbod a promis de lui donner après « sa mort. » Mais le diacre, stupéfait d'un tel spectacle, s'écria : « Si c'est l'œuvre de Dieu, elle demeurera éternelle- « ment; mais si c'est l'œuvre du démon, qu'elle disparaisse « à l'heure même. » Et en même temps il se munit du signe de la sainte croix. Aussitôt le guide qui avait pris la figure humaine redevint démon , la maison d'or se changea en boue; les deux voyageurs, je veux dire le Frison et le diacre, se virent au milieu d'un contrée marécageuse remplie de broussailles et de joncs d'une extrême hauteur ; et il leur fallut trois jours d'immenses fatigues pour regagner la ville. En arrivant, ils trouvèrent que le duc de Frise était mort.