LETTRE DE PÉTRARQUE
LE CULTE DU RHIN A COLOGNE AU QUATORZIÈME SIÈCLE (l).
« Je venais de quitter Aix-la-Chapelle, mais non sans m'être haigné dans les eaux qui passent pour avoir donné leur nom à cette ville, et qui sont tièdes comme celles de Baïa. Cologne me reçut dans ses murs, assise sur la rive gauche du Rhin, cité fameuse par sa situation, par son fleuve et par son peuple. C'est merveille, sur une terre barbare, de trouver tant de civilisation, une ville si magnifique, chez les hommes tant de gravité, tant d'élégance chez les femmes ! Il se trouva que j'arrivais la vigile de Saint-Jean-Baptiste, et déjà le soleil penchait vers son coucher. Aussitôt mes amis (car là aussi j'avais des amis que la renommée m'avait faits avant le mérite) m'emmenèrent, du lieu où j'étais descendu, au bord du fleuve, où ils me promettaient un curieux spectacle. On ne m'avait point trompé, car toute la rive était couverte de plu-
(1) F. Pelrarcha, de Rébus familiaribus epistolœ, lib. 1, ep. 4. Je n'ai pu m'empêcher de ciler celte charmante lettre de Pétrarque, encore qu'on y sente trop cette faiblesse de cœur qui fit le tourment de sa vie, mais qui fut expiée par le repentir de sa vieillesse.
sieurs rangs de femmes, troupe innombrable et charmante. Je demeurai comme ébloui. Grands dieux! quelle beauté, quels visages, quelles parures! Il y avait de quoi éprendre quiconque eût apporté un cœur libre d'amour. Je m'étais arrêté sur un point un peu élevé, d'où je pouvais considérer ce qui se passait. La foule était plus grande qu'on ne peut croire, et cependant sans désordre : toutes s'empressaient à l'envi, et beaucoup, le front couronné d'herbes odorantes, les manches retroussées derrière le coude, baignaient dans le courant leurs mains blanches et leurs bras, en échangeant je ne sais quels doux murmures que je ne comprenais point. Jamais peut-être je n'ai mieux éprouvé la vérité de ce vieux proverbe qui a l'assentiment de Cicéron : « Qu'au milieu d'hom- « mes qui parlent une langue inconnue, on est comme sourd « et comme muet. » Une seule consolation me restait, c'était d'avoir des interprètes excellents. Car, avec tout le reste, il faut encore admirer ceci : qu'un tel climat nourrit des esprits inspirés des Muses. Si donc Juvénal admire que la Gaule éloquente ait formé des avocats bretons,
Gallia causidicos docuit facunda Britannos,
il pourrait aussi admirer que la Germanie savante nourissedes poètes harmonieux,
Docta quodargutos aluit Germania vates...
« C'étaient ces compagnons qui, selon le besoin, me servaient d'oreilles pour entendre, ou de langues pour répondre. Je m'adressai donc à l'un deux, dans mon étonnement et mon ignorance de ce qui se passait, et je l'interrogeai par ces vers de Virgile :
Quidvult concursus ad amnem?
Quidvepetunt animée?
« On me répondit que c'était l'antique usage de la nation;
que c'était la persuasion de tout le peuple et surtout des femmes, qu'avec l'ablution de ce jour le fleuve emmenait tous les maux qui menaçaient l'année, et qu'ensuite il n'arrivait plus rien que d'heureux : qu'ainsi, chaque année, cette cérémonie lustrale était observée avec une infatigable fidélité, et le serait longtemps encore. A quoi je répondis en souriant : « Trop « heureux les peuples du Rhin, puisqu'il emporte leurs mi- « sères ! Jamais ni le Pô ni le Tibre ne suffirent à balayer les « nôtres. Grâce à votre fleuve, vous envoyez aux Anglais les « maux qui vous menacent. Volontiers, nous enverrions les « nôtres aux peuples d'Afrique et d'Illyrie. Mais il paraît que « nos fleuves sont trop paresseux! » Et, comme il se faisait tard, nous nous retirâmes en riant. »
YNGLWGA SAGA.
TRADITIONS DE LA NATION SUÉDOISE, SES PREMIERS ÉTARLISSEMENTS ET SES PREMIÈRES LOIS (l).
« La terre qui est à l'orient du Tanaïs fut anciennement appelée Asaland ou encore Asaheim, c'est-à-dire la terre et la demeure des Ases ; et la ville capitale du pays reçut le nom d'Asgard. Dans cette ville fut un prince nommé Odin : et il se faisait là de grands sacrifices ; et c'était la coutume que douze chefs plus puissants que les autres prissent soin des immolations et rendissent la justice au peuple, d'où vient
(1) Ileims Kringla, Historinc regtim scplcntrionnlium a Snorre Sturlcsonida? conscripta\ quas illustravit Pcringskiœld ; Stockholm, 1697, cap. ii, 5,4, 5, 8.
qu'on les appelait Diar et Drottnar, c'est-à-dire dieux ou seigneurs, et que tout le peuple leur rendait honneur et obéissance. Odin l'emportait sur tous les autres par ses voyages lointains et par la science de la guerre, car il avait soumis à ses lois beaucoup de pays et de royaumes. Il fut si heureux dans les combats, qu'il en revint toujours victorieux et chargé de butin : c'est pourquoi ses compagnons d'armes restèrent persuadés que la victoire lui appartenait, quelque part qu'il combattît. Quand ses hommes allaient à la guerre ou s'engageaient dans quelque entreprise, ils avaient coutume de se faire bénir par l'imposition de ses mains, espérant ainsi un heureux succès en toutes choses. Bien plus : si quelques-uns d'entre eux se trouvaient en péril sur terre ou sur mer, ils invoquaient sur-le-champ le nom d' Odin, comptant sérieusement sur son secours, et comme s'il était avec eux. Il visita plusieurs fois des contrées si éloignées, qu'il lui fallut plusieurs années pour mettre fin à ses voyages.
« Odin avait deux frères, Ve et Vilir. C'étaient eux qui gouvernaient en son absence. Il arriva qu'une fois Odin s'étant rendu dans un autre pays très-éloigné et son absence prolon gée ayant fait désespérer de son retour chez les A ses, ses frères se partagèrent son héritage et son royaume, et tous deux prétendirent à la main de ïïigga, son épouse. Mais, bientôt après, Odin de retour ramena son épouse dans la couche nuptiale.
« Odin conduisit son armée contre les Vanes. Mais ceux-ci étaient sur leurs gardes : ils défendirent leur pays, et la victoire resta en suspens. Chacun des deux peuples ravagea les terres de l'autre, et ils se firent beaucoup de mal. A la fin, las de la guerre des deux côtés, ils tinrent une assemblée solennelle, où ils conclurent la paix en se donnant mutuellement des otages. Les Vanes donnèrent pour otages à Odin deux de leurs hommes les plus puissants, Niordh le riche et son fils Freyr. De leur coté, les Ases donnèrent un des leurs,
nommé Hœner, qu'ils regardaient comme destiné à devenir chef, à cause de la beauté et delà majesté de sa personne ; ils lui avaient adjoint un nain appelé Mimir, le plus sage d'entre eux. Les Vanes, en retour, avaient livré Quasir, le plus éloquent des leurs. Mais à peine Hœner fut-il arrivé au pays des Vanes, qu'il devint leur chef, et Mimir l'assistait de ses conseils. Or, quand Hœner tenait l'assemblée pour rendre la justice ou pour expédier d'autres affaires, et qu'en l'absence de Mimir il avait à résoudre des questions difficiles, c'était sa coutume de dire : « Que d'autres en jugent ! » C'est pourquoi les Vanes, pensant que dans cet échange d'otages ils avaient été (rompes par lesAses, prirent Mimir, lui coupèrent la tête, et la renvoyèrent aux siens. Odin reçut la tête, l'embauma d'aromates, et fit par ses enchantements qu'elle s'entretint avec lui et lui révéla beaucoup de mystères. Il préposa Niordh et Freyr aux sacrifices des dieux et ils furent appelés dieux chez les Ases. Niordh avait une fille nommée Freya, qui fut prêtresse : ce fut aussi la première qui enseigna aux Ases l'art magique, appelé Seid, très-pratiqué chez les Vanes. Au temps où Niordh habitait au pays des Vanes, il avait épousé, selon leurs lois, sa propre sœur, qui lui avait donné ces deux enfants, Freyr et Freya. Mais chez les Ases le mariage était défendu entre des personnes si proches par le sang.
« A partir du point où le soleil se lève en été, jusqu'à celui où le soleil se couche en hiver, s'étend une longue chaîne de montagnes très-hautes, qui sépare le royaume de Suède de tous les autres. Au midi, et non loin de ces montagnes, est le pays des Turcs : c'était là qu'Odin possédait un grand territoire. En ce temps, les généraux des Romains parcouraient la terre et mettaient sous leurs lois tous les peuples, d'où vint que plusieurs chefs abandonnèrent leurs possessions. Or, comme Odin était très-habile dans la divination et dans toute sorte de connaissances, il prévit que sa postérité régnerait dans le Nord. C'est pourquoi, laissant à ses frères Ve et Vilir le gou-
vernement de sa ville d'Asgard, lui-même s'éloigna avec le reste des dieux et un grand nombre d'hommes, et se dirigea d'abord du côté de l'occident, vers le royaume de Garderikie ; puis il tourna au midi vers la terre des Saxons. Odin soumit donc plusieurs royaumes en Saxe, et, comme il avait plusieurs fils, il les y établit pour défendre la terre conquise. Ensuite il se choisit une demeure vers le nord, au bord de la mer, en un lieu appelé aujourd'hui Odensé, dans l'île de Fionie. De là, il envoya Gefione du côté du septentrion, au delà du détroit, pour y chercher de nouvelles terres. Chemin faisant, elle alla trouver Gylfo, roi de Suède, qui lui donna un champ de terre labourable. Puis, arrivant au pays des Géants, elle eut de l'un d'eux quatre fils, qu'elle changea en bœufs. Elle les mit à la charrue, détacha tout le champ, et l'entraîna dans la mer du côté de l'occident, où elle s'arrêta près de l'île d'Odin ; et tout son soin fut de cultiver cette terre, qui est appelée maintenant Sélande. Skiold, fils d'Odin, devint l'époux de Gefione, et s'établit avec elledansla ville deLethra. Au même endroit de la Suède d'où le champ fut détaché, se trouve aujourd'hui un lac sinueux appelé Mœlar, et les golfes du lac répondent parfaitement aux caps de Sélande. Sur cette aventure, Bragi l'Ancien a composé le chant suivant :
« Gefione, riche en or, — enleva au roi Gylfo — la terre qui « devait accroître le Danemark. — Elle l'arracha d'un élan si fort, « — qu'autour des bœufs attelés — la n;er rejaillissait comme une « pluie impétueuse. — Et , pendant que les taureaux marchaient « tirant ce poids énorme, — ils portaient sur leurs fronts huit blan- « ches étoiles. »
« Odin connut donc que la terre était bonne du côté de l'orient dans le ro\aumede Gylfo; et, s'y étant rendu, il conclut un traité avec le roi; car celui-ci comprit qu'il avait peu de force pour résister aux Ases. En effet, Odin et Gylfo ayant lutté en toute sorte de sortilèges et d'enchantements, les Ases furent toujours les plus forts. Odin fixa son séjour au bord du
lac Mœlar, au lieu qu'on appelle l'ancienne Sigtuna ; où, ayant élevé un temple magnifique, il rétablit les sacrifices selon la coutume des A ses. Il devint maître de tout le pays autour de Sigtuna, et assigna des résidences et des demeures à chacun des sacrificateurs. Niordh s'établit à Noatun ; Freyr, à Upsal ; Heimdall, à Himmelbœrg ; Thor, à Trudvanger; Balcler, à Bredablik ; et tous reçurent d'Odin des terres cultivables.
« Odin remit en vigueur pour son pays les anciennes lois des Ases. Il y était ordonné que la dépouille des morts serait livrée aux flammes, où l'on jetterait aussijeurs richesses. Odin ajouta qu'autant on brûlerait de richesses sur le bûcher, aulant le mort en emporterait dans la Valhalla. Ceux qui, de leur vivant, avaient enfoui des trésors en terre, devaient en jouir aussi dans l'autre vie. Il y avait ordre de jeter dans la mer les cendres des bûchers, ou de les couvrir de terre amoncelée. On devait élever aux chefs et aux princes des, tertres funéraires, afin de les rappeler à la mémoire de la postérité. Aux hommes vaillants, et qui s'étaient distingués de la foule par de grandes épreuves, on devait ériger des pierres monumentales, et cette coutume se conserva longtemps chez les nations qui suivirent. Odin voulut encore qu'il y eût un premier sacrifice aux premières brumes pour obtenir d'heureuses moissons ; un second au milieu de l'hiver, pour les autres biens de la terre, et une troisième fête au commencement de l'été : c'était le sacrifice de la victoire. Par toute la Suède, chaque tête payait une pièce d'argent à Odin, qui, en retour, se chargeait de défendre le territoire, de repousser l'ennemi et de veiller aux sacrifices de l'année. »