RÉVOLUTION DE JUILLET
Le changement de ministère, effectué le 8 août 1 829, annonçait hautement l’intention du roi de mettre un terme au système de concessions qu’on lui avait précédemment imposé. Aussi fut-il le signal des plus violentes attaques de la part de toutes les nuances du parti libéral. Jamais, en aucun temps de la Restauration, la presse ne servit avec plus de persévérance et d’audace les colères et les haines révolutionnaires Rien n’était respecté, pas même le monarque et son auguste famille ; des lignes dégoûtantes de mensonges remplissaient journellement les feuilles publiques. Les suppositions les plus absurdes étaient accueillies comme d’incontestables vérités, dès qu’elles pouvaient nuire aux conseillers de la couronne. On accusait le ministre des affaires étrangères de livrer la France à l’Angleterre, pendant qu’il
méditait la conquête d'Alger, On lui prêtait l'intention de briser la Charte, tandis qu’il négociait avec ses adversaires le moyen d’en exécuter toutes les clauses. Les actes de la vie privée comme ceux de la vie publique étaient dévoilés, scrutés, torturés avec inconvenance. Le langage français se cachait derrière le style des clubistes de 1792. C’était aussi le régime de cette mémorable époque qu’on voulait rappeler. Le peupleroi redemandait sa couronne.
Les partisans de cet ancien souverain n’ignoraient pas que de vaines clameurs seules n’assuraient pas le triomphe de leurs principes ; il fallait engager l’action, il fallait préparer le combat. Un journal souleva bientôt la dangereuse question du refus de l’impôt et provoqua la rébellion contre les ordres de l’autorité (1). Il annonça de plus que les baïonnettes aujourd’hui étaient intelligentes. C’était pousser à la guerre civile. Les sociétés secrètes redoublèrent de zèle; dignes fdles de l’ancien carbonarisme (2), elles n’avaient cessé de conspirer et d’appuyer l’opposition véhémente de leurs chefs à la tribune ; propager dans toute la France les bruits calomnieux inventés par la malveillance ; susciter, puis exploiter les passions populaires, tel est le but de leurs
(1) Le Journal des Débais. Déféré aux tribunaux, il fut absous définitivement par la cour royale de Paris.
(2) En 1827, une association purement républicaine, dont M. Marthe faisait partie, fut organisée pour continuer l’œuvre de la charbonncrie. (Voy. le National, juin 1835, et le Discours de M. Trélat à la Cour des Pairs.)
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efforts. Elles n’y réussirent que trop bien. Les membres de la loge des Amis de la Vérité agissaient sur la portion la moins éclairée de la nation. Ceux de la société, Aide-toi , te Ciel t'aidera , long-temps présidée parM. Guizot, s'adressaient aux personnes qui pouvaient à la fois comprendre, méditer et agir. Un point central, dont les membres les plus influons des deux Chambres faisaient partie, dirigeait de Paris le mouvement général. Les noms de la plupart des affiliés me tombèrent entre les mains; je le dirai plus loin. Une fois le désordre organisé à l'ombre du mystère , on voulut le communiquer à la surface de la population. Des craintes simulées furent répandues ; les propriétés dites nationales étaient menacées; le clergé exigeait la restitution de scs biens confisqués ; les libertés publiques devaient être anéanties ; l'impôt allait être établi sans le concours des corps législatifs : à force de feindre la peur, on finit par la communiquer. De nombreuses associations contre le refus de l’impôt surgirent sur divers points du royaume. Des comités patens et secrets se réunirent pour influencer soi-disant les choix électoraux, mais, en réalité, pour donner une seule impulsion au mouvement qu’on voulait imprimer (1).
. (i) Le triomphe de juillet nous a dévoilé bien des mystères qui n’en étaient pas pour moi , mais dont plusieurs vrais amis de la monarchie se refusaient à reconnaître l’existence avant 1830. Je ne choisirai ici que la preuve suivante entre mille. Voici ce qu’annonçait Il ses délégués la circulaire du comité de Paris : * Art. t». » I.e comité actuel est spécialement chargé de faire tous ses efforts
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Ainsi l’agitation était partout propagée , les véritables intentions de la couronne se trouvaient dénaturées; une puissance occulte et factice égarait l’opinion publique, menaçait de déchéance le pouvoir royal , et tendait à une complète désorganisation sociale. Les faits qu’on vient d’exposer ne sont pas tellement éloignés de nous qu’on puisse en avoir perdu le souvenir. D’ailleurs , les journaux de tous les partis, royalistes, libéraux et révolutionnaires, les ont accueillis et constatés; ils appartiennent désormais à l’histoire.
Tous ceux qui faisaient partie de ce mouvement anti-social étaient, certes, loin d’en prévoir la portée ; mais ils recevaient l’impulsion d’un principe dont ils ignoraient le secret. Sur le drapeau qu’on leur présentait était inscrit le mot opposition ; c’était révolution qu’il fallait lire. Qu’on se rapproche d’un principe qui n’est pas le sien, qu’on négocie avec lui en temps de calme, cela se peut sans danger; mais, dès que les hostilités commencent, il faut aussitôt se retirer; le suivre, même de loin , c’est s’exposer, car il gravite alors avec une telle force, qu’il entraîne après lui tout ce qui se trouve dans sa sphère.
A ces menées ténébreuses ou publiques , les sectateurs du principe démocratique voulurent joindre une
>• pour organiser dans tous les chefs-lieux de départemens, et dans o toutes les villes de France où il jugera convenable de le faire, » des sociétés politiques correspondant avec la société de Paris. Il » pourra aussi , quand et comme il avisera , se mettre en rapport » avec les sociétés politiques actuellement existantes. » (Voy. le journal de M. Fonfréde, à Bordeawr, février 1830.)
démonstration brayante de leur respect pour le vieux drapeau tricolore usé de 1789; c’était proclamer hautement leur but. Un triomphe civique fut préparé à M. de Lafayette, à cet homme que la France vit toujours apparaître la veille d’une grande catastrophe.il quittait le Yelay (lieu de sa naissance) pour retourner dans la capitale ; à son approche de Grenoble, de Vizille et de Lyon, les populations allèrent saluer leur chef; un cortège nombreux accompagnait sa calèche, et les beaux jours de la première révolution brillèrent de nouveau à ses yeux. I>a fermeté du maire de Lyon mit un terme à ces manifestations séditieuses, mais on n’osa pas les déférer aux tribunaux; une secrète terreur, dont le principe remontait à l’époque de la précédente administration, semblait paralyser l’action des magistrats; quelques uns, il est vrai, étaient secrètement hostiles à la monarchie; ils se sont fait connaître depuis ; mais d’autres, mieux intentionnés, faibles par caractère ou par crainte, n’agissaient que mollement dans l’exercice de leurs fonctions , aussi les nombreux excès, dont le ministère leur envoya la connaissance, restèrent-ils pour la plupart impunis.
Les conseillers de la couronne ne prirent point le change sur le véritable motif des attaques dont ils étaient l’objet; ils n’en étaient que le but apparent et ne l’ignoraient pas ; l’opposition anti-monarchique les repoussait parce qu’elle avait compris que, tant qu’ils resteraient à leur poste , le principe désorganisateur de 1792 n’aurait plus d’action dans les conseils du roi. Répondant peu aux calomnies journalières proi. t7
pagées contre eux, car toute vérité était étouffée par les clameurs tic la presse ennemie, ils préférèrent en appeler aux faits ; ils restèrent donc dans les strictes limites de la légalité; ils se renfermèrent dans les bornes resserrées des dépenses fixées par un budget mutilé ; ils préparaient des lois qui devaient accroître la prospérité publique, et méditaient, comme on l’a déjà dit, une expédition dont le succès devint plus lard une des gloires de la France.
Fermes dans leur opinion, mais peu disposés à céder à des exigences de partis, ils déclarèrent dès leur entrée aux affaires vouloir repousser toute idée de réaction contre les personnes , comme toute idée de concessions en faveur des choses ; fidèles à ce principe, ils avaient maintenu le personnel de toutes les branches de l'administration, dans le même état où ils l’avaient trouvé; toutefois, plusieurs de leurs adversaires politiques se rendirent eux-mèmes justice. Quelques préfets et des membres du conseil d’État, formé sous le précédent ministère, donnèrent leur démission : tels que MM. Berlin de Vaux, Villemain, Alexandre Labordc, Hély - d’Oissel , Froidefond de Bellile, Agier, Salvandy, etc.; ce dernier vint me voir deux fois après s’être retiré du conseil d’Êlal; il était facile de s'apercevoir, qu’entraîné par les conseils de ses amis politiques, il avait agi contre son gré, et qu’il était l’esclave plutôt que le partisan du principe dont il servait le drapeau ; si l’ambition ne lui eut fait perdre patience, il fût devenu plus tard un auxiliaire utile à la monarchie; une note, écrite par lui, qu’il me remit à sa der-
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nière visite, me confirma dans cette opinion; craignant de s’être trop avancé, il en appela bientôt à mon honneur pour obtenir la restitution de son manuscrit : je le lui rendis, que m’importait, au moment du combat, de retenir à contre-coeur dans nos rangs un ami faible et irrésolu?
Le vicomte de Chàteaubriand, ambassadeur à Rome, alors en congé, dans le midi de la France, revint à Paris pour remettre aussi sa démission qu’il désirait déposer respectueusement aux pieds de S. M., dit le Journal des Débats de l’époque ; c’était en effet son intention, ainsi que le constate le billet qu’il me donna lors de sa première visite à l'hôtel des affaires étrangères. Quelques amis de M. de Chàteaubriand ont depuis accrédité le bruit que le roi avait refusé de le recevoir; le fait est complètement inexact ; le roi désirait au contraire voir son ambassadeur et causer avec lui, dans l’espoir de le détourner de son dessein. Celui-ci ne peutlenier,carje lui rapportai fidèlement le message de S. M.; de plus, je l’invitai, je le pressai de se rendre à Saint-Cloud où résidait alors la famille royale ; je lui proposai même de l’y mener, et ce fut lui qui refusa (1).
C’est au milieu de cette agitation morale, créée sous l’influence de craintes simulées et propagées avec habileté, et par le moyen d’associations publiques et secrètes poussant vers une désorganisation sociale, que s’ouvrit la session législative (2). Le roi, plein de con-
(t) Voy. la note 10.
(2) Le 2 mars 1830.
fiance dans la sagesse de ses vues et pénétré de l’utilité des projets de lois qu’il comptait présenter aux Chambres, espérait encore ramener les esprits à des dispositions plus bienveillantes ; ses ministres partageaient cet espoir : l’illusion ne fut pas longue ; le parti révolutionnaire voulait entrer en lutte contre le trône, ses désirs furent satisfaits.
Après avoir exposé la situation prospère de la F rance, à l’intérieur comme à l’extérieur; après avoir indiqué quelles étaient les lois d’amélioration publique qui seraient soumises au vote législatif; enfin après avoir fait connaître sa’ volonté de laisser le pays jouir en paix des institutions dont le bienfait lui avait été accordé , Charles X en appelait à la loyauté des deux Chambres en disant : « Pairs de France, députés des départemens! y> je ne doute pas de votre concours pour opérer tout » le bien que je veux faire (1). »
Ce appel ne fut pas entendu.
Une discussion orageuse s’éleva dans le sein de la Chambre des Députés; un membre, avec l’assentiment de la majorité, repoussa d’avance toute loi bonne et utile que les ministres actuels y viendraient apporter au nom de la couronne (2). Le parti anti-monarchique triompha; la fameuse adresse des 221 fut votée, et le président de la Chambre élective (3) vint, en s’appuyant sur la Charte citée dans cette adresse, annon
(1) Discours du roi h la séance royale du 2 mars 1830.
(2) Voy. plus haut, page 249.
(3) II. Uoyer-Collard.
cer au monarque que le concours demandé par lui u’existait pas.
Étrange inconséquence de l’esprit humain ! Mais où donc était cette Charte, lettre morte livrée à l’interprétation des partis, cri de guerre invoqué par les passions, arc-en-ciel trompeur, promettant toujours le beau temps et n’amenant jamais que des tempêtes? et où donc est-elle maintenant? Un des trois pouvoirs de l’État venait de disputer au souverain son droit incontestable de nommer ses ministres, sans opposition , sans contrôle . selon l’expression d’un illustre écrivain (1); et, après avoir ainsi mutilé la loi fondamentale en lui arrachant une prérogative royale qu’elle avait consacrée, il venait protester de son hypocrite amour pour elle et exprimer son désir d’en maintenir l’intégrité î
La délimitation des prérogatives de chacun des trois pouvoirs de l’État était clairement établie dans la Charte; ce n’était que par le rejet des lois présentées par les conseillers de la couronne , ou en accusant ces mêmes conseillers devant la Chambre des Pairs, que le troisième pouvoir avait le droit de manifester son mécontentement contre les ministres nommés par le souverain ; mais lorsqu’aucun point de contact n’avait encore eu lieu entre ce pouvoir et les ministres du roi, lorsque le rejet d’aucun projet de loi , lorsqu’aueuno mise en accusation n’avaient encore pu révéler légalement ce mécontentement, en faire ouvertement le motif
(1) Al. de Chateaubriand. De ta Monarchie selon la Charte, chapitre XII.
d’un reftis de concours avec le premier pouvoir de c’était porter une main usurpatrice sur les prérogatives royales -, c’était détruire l’équilibre des trois pouvoirs ensemble, et jeter dans leur sein des semences d’anarchie et de destruction.
Aussi, un éloquent orateur du côté gauche s’écriaitil un an plus tard, en faisant allusion à l’adresse des 221 : « Députés de 1830, vous ne vouliez que ren- » verser un ministère, mais vous avez brisé une cou- » ronne (1). »
Il disait vrai, l’adresse des 221 fut le premier coup de tocsin sonné contre la monarchie.
Ce n’est pas sans une visible émotion que M. Royer- Collard, président de la Chambre élective, vint faire aux pieds du trône la lecture de cette mémorable adresse ; le souvenir d’anciennes paroles , prononcées par lui, fatiguait sans doute sa pensée; cependant on les lui avait rappelées à la tribune (2); ces paroles, les voici :
« Le jour où le gouvernement n’existera que par la » majorité de la Chambre ; le jour où il sera établi en » fait que la Chambre peut repousser les ministres du » roi et lui en imposer d’autres, qui seront ses propres » ministres et non les ministres du roi ; ce jour là c’en » est fait, non seulement de la Charte, mais de cette » royauté indépendante qui a protégé nos pères, et de
(1) M. l’agés ( séance du i8 octobre 1831).
(2) Voy. le discours de M. de Montbel dans la séance du 16 mars 1830. (Annuaire historique, par Lesur, année 1830.)
» laquelle seule la France a reçu tout ce qu’elle a jamais » eu de liberté et de bonheur; ce jour là nous sommes » en république. »
Qu’il se trouve dans la génération actuelle des hommes qui, on défi de l’évidence des faits , persistent à nier l’illégalité, l’inconstilutionalité du refus de concours prononcé par la Chambre des Députés, cela se conçoit; il y a intérêt, encore pour plusieurs, à rejeter exclusivement sur le trône l’accusation d’un crime dont ils se sont rendus coupables. La trahison des uns espère ainsi donner le change sur la nature des projets qu’elle méditait; l’amour-propre des autres y. trouve une compensation qui les venge de l’erreur dans laquelle ils étaient tombés ; mais l’impartiale histoire fera justice de ces fausses hontes , c’est pour elle que j’écris; elle dira la vérité.
À dater du célèbre refus de concours , on peut dire que la Charte n’était plus qu’un vain mot en France; l’opposition n’avait cessé de l’invoquer dans ses discours, dans ses écrits, dans ses actes, et ce fut elle qui lui porta la première atteinte, jusqu’au moment de son entière destruction lors de la révolution de juillet. Cela devait être ; des clameurs exagérées cachent toujours le sentiment contraire à celui qu’on proclame. Sous la république, on parlait constamment de l’empire des lois : toutes furent violées. Sous Bonaparte, on s’appuyait sans cesse sur le bon droit de la justice , ce droit fut foulé aux pieds. Sous la restauration , la Charte fut adorée comme une idole : on la brisa pour l’empêcher de tomber. Aujourd’hui, l’on adresse des
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hymnes à la sainteté du serment; il est fort à croire que les voix des chanteurs ne sont pas toutes d’accord. La loyauté méprise tout ce bruit; de même qu’elle n’a qu’une volonté, elle n’a qu’une seule parole pour l’exprimer ; la profusion des discours ne lui paraît qu’un voile propre à cacher le mensonge.
Cependant Charles X , malgré l’atteinte portée à sa prérogative royale , ne s’écarta pas de la ligne de conduite sage et modérée qu’il avait adoptée. Sa réponse à l’adresse fut courte et mesurée : « Il avait » droit, dit-il, de compter sur le concours des deux » Chambres pour accomplir le bien qu’il méditait, et » son cœur s’affligeait de voir les députés des dépar- » temens déclarer que, de leur part, ce concours » n’existait pas. » Le lendemain les chambres furent prorogées (1).
La lutte était dès lors déclarée , le principe démocratique de 1789 était descendu dans l’arène; il ne pouvait en sortir que vainqueur ou vaincu. Il évoqua les souvenirs des premiers temps de la révolution; les sociétés secrètes et autres reçurent le mot d’ordre, et des démonstrations publiques d’approbation envers les 221 députés qui avaient voté l’adresse éclatèrent sur tous les points du royaume ; on frappa une médaille en leur honneur , on leur accorda des ovations à leur retour dans leurs départemens. Peu importait qu’ils eussent violé la Charte; la violation n’avait frappé que le trône ; c’était justice. Cette Charte était même invoquée
(1) Le 19 mars 1830.
par eux avec une nouvelle ardeur ; ils savaient que ce mot agissait comme un talisman sur un grand nombre de leurs nouveaux amis qu’ils désiraient retenir dans leurs rangs. Toutefois, il faut le dire, quelques uns de ceux-ci , plus clairvoyans , brisèrent alors les liens de vasselage qui les avaient trop long-temps enlacés; mais le mal était fait; il pénétrait déjà dans les masses ignorantes, crédules et toujours séduites par l’appàt d’un changement; on leur persuadait aisément que le budget pesait trop lourdement sur les contribuables; on leur promettait un travail plus lucratif avec un gouvernement à bon marché. La révolution de juillet at-elle ratifié ces promesses? C’est à la France à répondre aujourd’hui.
En vue de cette agitation presque universelle dans le pays, les m inistres songèrent à se retirer; le roi s'opposa à leur désir. 11 pensa (ce qui n’était que trop vrai ) que la lutte ne s’engageait déjà plus sur les bancs ministériels et que le champ de bataille avait été transporté sur les marches du trône ; il pensa encore que de nouveaux conseillers , pris dans l’opinion de la majorité de la Chambre élective , eussent été renversés par le principe même qui les eût placés au pouvoir s’ils eussent abandonné leurs doctrines, et que s’ils y fussent restés fidèles, ils eussent forcé la royauté à se rendre prisonnière; il se rappelait aussi que toutes les concessions faites à l’opinion révolutionnaire , sous le dernier ministère, avaient augmenté la force et l’audacede cette opinion sans calmer ses exigences; enfin il voulait encore espérer dans le bon sens de la nation : les mi-
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nistres se soumirent aux désirs du monarque , leur dévoûment leur en faisait un devoir.
Le président du conseil conçut alors le projet do chercher dans la Chambre des Pairs un appui que la * Chambre des Députés refusait au trône. Il crut qu’en la tirant de l’état de nullité où elle languissait; qu’en lui donnant une influence politique dans les élections et dans les conseils généraux de départemens ; qu’en lui créant une position sociale forte, élevée, sa reconnaissance, comme son propre intérêt, l’engagerait à protéger et à défendre les droits de la couronne. Sous la restauration, comme aujourd’hui, la Chambre des Pairs portait bien, dans la hiérarchie parlementaire, le numéro un , mais son influence égalait zéro. Elle siégeait, il est vrai, au premier étage, et la Chambre des Députés au rez-de-chaussée, mais celle-ci avait l’avantage de se faire entendre dans la rue -, la voix de l’autre se perdait dans les airs.
A quoi bon le nier maintenant! Ces temps sont passés entraînant avec eux gloire , repos et prospérité; un abîme s’est entr’ouvert; un siècle de distance en sépare les bords. Je dirai donc que, d’après ce plan, un projet de loi eût été porté à la Chambre des Pairs, lui donnant dans l’Etat une prépondérance qu’elle n’avait pas encore connue. Ce projet, voté par elle, eût été soumis à l’autre chambre; la couronne en eût retiré un immense secours ; rejeté, la Chambre des Pairs eût pu se croire offensée; de là l’espoir de la rapprocher du trône, et les deux premiers pouvoirs politiques de l’Etat, unis dans un intérêt commun de
conservation , se fassent alors entendus pour s’opposer aux cnvahissemens d’une démocratie révolutionnaire.
Il fallait cependant s’assurer d’avance que la Chambre des Pairs fût lasse de sa honteuse impuissance ; mais je ne tardai pas à acquérir la preuve que, satisfaite de sa nullité, cette chambre se contenterait toujours d’accepter comme sienne, l’opinion du parti triomphant. Je soumis mon plan au marquis de Sémonville, qui , en qualité de grand-référendaire , avait des communications journalières avec tous les pairs; il feignit d’entrer dans mes vues, déplora avec moi l’abaissement dans lequel le second pouvoir de l’État était tombé dans l’opinion publique; il me promit de consulter ses collègues. Le peu de confiance que j’avais dans la sincérité de M. de Sémonville, devait céder devant la nécessité de l’employer en cette occasion ; il était le seul intermédiaire naturel entre la Chambre des Pairs et moi ; il revint et me remit une note, laquelle indiquait comme moyen d ’ influence sociale à donner à la Chambre des Pairs et comme étant ]’ expression du désir de ses membres, l’autorisation, pour leurs fils aînés, d’entrer dans la salle du trône avec un habit vert-pomme. M, de Sémonville, sans doute, voulait rire. Je n’étais guère d’humeur à me joindre à lui : j’envoyai sa note au premier gentilhomme du roi, dans le ressort de qui elle tombait; c’était la condamner au feu (i).
(1) Les journaux libéraux de l’époque, et surtout le Journal des Débats, m’ont attribué l’invention de ce plan, dont ils se sont, avec
Je ne rapporte cet incident que pour montrer dans son vrai jour le principe de dissolution qui menaçait les pouvoirs de l’État à l’époque dont nous parlons ; l’équilibre établi entre eux par laCharte n’existait plus. Le troisième de ces pouvoirs , actif, frondeur , malveillant, était alors bouillant de démagogie; le second, faible, impuissant, désireux seulement de conserver sa frêle existence, suivait l’autre à la remorque. La Chambre élective attaquait les droits de la couronne ; la Chambre des Pairs restait spectatrice muette dans cette lutte, décidée à se ranger, après le combat, du côté du plus fort. Mais déjà la lutte devenait inégale. Le pouvoir royal s’était depuis deux ans laissé dépouiller d’une grande partie de son influence par d’imprudentes et inutiles concessions. Le refus de concours lui annonçait de la part de ses adversaires l’intention de marcher vers de nouvelles agressions. Ceux-ci, sans l’arrivée aux affaires de personnes décidées à leur tenir tète, ne se fussent sans doute pas aussi promptement démasquées; on les eût vus demander et solli-
raison, fort amusés. Lors du procès des ministres, M. de Sénionville, dans sa première déposition écrite contre moi , déclara que je lui avais proposé de sonder la Chambre des Pairs sur la question de savoir si elle consentirait è voter le budget que lui enverrait directement le roi , sans le soumettre il la Chambre des Députés. C’était faux. Dans sa déposition publique il la Cour des Pairs , il rappela cette circonstance ; il prétendit alors que sa mémoire avait été infidèle, que je ne lui avais jamais fait la proposition mentionnée dans sa première déposition , mais que je l’avais seulement entretenu d’un projet qui devait avoir pour but de donner à la Chambre des Pairs onc plus grande influence. C’était vrai.
ciler même jusqu’au moment où la royauté, n’ayant plus rien à céder, épuisée et sans forces, eût été désarmée sans combat. Le changement inopiné de ministère dut naturellement provoquer les efforts des malveillans. De là cette agitation générale qu’ils imprimèrent tout-à-coup à la population. Quelques personnes n’y voulurent voir qu’une manifestation hostile contre les ministres; d’autres , avec plus de jugement, l’attribuèrent au désappointement d’un principe ennemi du trône, qui craignait que la victoire ne parvînt à lui échapper.
Charles X, quoique justement alarmé de l’état des choses , voulut néanmoins que son gouvernement persévérât dans la marche régulière dans laquelle il s’était maintenu. C’était aussi l’intention de ses conseillers, comme le constate le rapport au roi que nous avons déjà cité , et dont la conservation est due à la révolution de juillet. Qu’on ne perde pas de vue que sa date est du 14 avril, près d’un mois après la prorogation des chambres.
« Mais, dit ce rapport, les plans conçus par Votre » Majesté pour assurer le bien de ses peuples , ont été » contrariés par une opposition qui ne devait pas être
» prévue Privé de la possibilité de réaliser des
» améliorations en l’absence des chambres, le minis- » tère ne peut que persévérer dans les voies légales » dont il ne s’est pas écarté un seul instant, et laisser » à la raison publique le soin de prononcer entre une » conduite irréprochable et des imputations purement » gratuites. »
Le 16 mai (1), une ordonnance royale prononça la dissolution de la Chambre des Députés, en convoqua une nouvelle, et fixa l’ouverture de la session prochaine au 3 août de la même année. Plusieurs personnes blâmèrent cette mesure ; le blâme était à l’ordre du jour; quant à moi , je déclare que quelque complet et absolu que fût mon dévoûment à Charles X , je n’eusse jamais consenti à rester aux affaires s’il m’eût fallu ramener la royauté, sujette et humiliée, devant la même chambre qui déjà l’avait insultée. Une couronne orne un front royal , sans doute , mais c'est quand l’honneur en est le principal joyau. Un grand nombre de préfets nous faisaient espérer, il est vrai , que l’excès du mal présent portait avec lui son antidote, et qu’instruite, par les clameurs des agitateurs, du but réel qu’ils se proposaient, une partie plus sage de la population viendrait, dans les élections , en aide à la monarchie; cet espoir ne se réalisa point.
Ce fut peu après la dissolution de la Chambre des Députés que j’obtins la révélation d’une grande partie des noms de ceux qui s’étaient affiliés aux sociétés secrètes et publiques dont la France était sillonnée ; les pages qui contenaient ces noms furent trouvées dans mon secrétaire lors de l’envahissement de l’hôtel des affaires étrangères , après les journées de juillet. Les auteurs de cette révolution s’y reconnurent sans doute, car l’on peut se rappeler que les journaux de cette époque publièrent que l’on venait de saisir parmi mes
papiers ce qu’ils appelèrent une liste de proscription ; il eût été plus juste de l’indiquer sous le nom de liste de proscripteurs : les événemens en ont failfoi. Tantest que l’indiscret qui me fit connaître cette curieuse nomenclature, exigeait qu’on ne sévit contre aucun de ceux qui s’y trouvaient inscrits; la recommandation était inutile, leur nombre garantissait leur impunité; de plus , les tribunaux eussent d’autant plus mollement agi, que les preuves légales nécessaires pour arriver à constater le crime étaient difficiles à rassembler; ces sociétés secrètes se fussent alors trouvées Légalement organisées. Un reste de pudeur les forçait encore à se cacher (1); il faut cependant le reconnaître, c’est à cette organisation compacte et couvrant la France comme d'un réseau , que le pays doit de ne s’étre pas trouvé plus tard en proie aux premières fureurs de l’opinion révolutionnaire; partout où le drapeau tricolore portait le signal de l’insurrection , surgissaient des affiliés qui, dans chaque département , prirent provisoirement les rênes de l’administration en l'absence des autorités légitimes obligées de se retirer ; ils s’efforcèrent, et souvent réussirent , à arrêter les progrès
(1) Pendant ma captivité à liant, un ami commun à M. Casimir Pcrrier et à moi , me répéta que M. Perricr, alors ministre , lui avait dit qu’il serait injuste de croire qu’il eût jamais fait partie d’aucune des associations secrètes qui remplissaient la France avant la révolution de juillet. Il est certain que M. Perricr n’était affilié à aucune que je sache; mais, comme je le lui fis dire, il ne pou vait nier qu’il n’eût en connaissance de l’existence, de l’organisation et du but réel de presque toutes.
tle l’incendie moral qu’ils avaient allumé ; mais ce succès prouve quelle était leur force et quelle était aussi la profondeur du mal qui menaçait la monarchie à l’époque dont nous parlons.
Aussi le principe anti-monarchique revint-il triomphant des élections; sa victoire prochaine paraissait inévitable; la couronne en prévoyait toutes les conséquences ; en effet, nulle substitution dans la société, d’un principe à un autre, sans révolution; nulle révolution sans perturbation dans l’État; et dans la crise qui se préparait, commerce, industrie, paix intérieure, influence extérieure, en un mot, force et prospérité publiques, tous les intérêts sociaux pouvaient être compromisen France. La monarchie isolée, sans appui, sans soutien, avait à lutter contre une majorité hostile, dominée par un principe anarchique, ignoré des uns, connu des autres, mais les poussant tous vers le même but de destruction; et, par une ironique déception, cette majorité ennemie répandait de feintes terreurs au sujet des libertés publiques et invoquait encore la Charte dont un lambeau déchiré sert aujourd’hui de piédestal à sa puissance.
Nous étions vers la fin de juin; chaque jour apportait au gouvernement la connaissance de nouveaux échecs et de nouvelles défections dans les collèges électoraux ; une opinion brûlante, exhalée par la presse révolutionnaire, desséchait les cœurs pour la royauté et les enflammait d’un faux enthousiasme pour une indépendance chimérique. Sans doute la majorité sage et paisible de la nation faisait des vœux pour le main-
tien de la monarchie ; mais les élémens de cette majorité, en l’absence de liens organiques et légaux qui les eussent transformés en corps politiques dans l’État, ne pouvaient offrir au trône aucun secours utile, tant que les bruyantes clameurs d’une presse malveillante étoufferaient la voix du monarque.
Les conseillers de la couronne, à qui un sentiment d’honneur imposait l’égale obligation de se retirer des affairesctdercsterau poste du danger, lalaissèrcntencore libre dans son choix; le roi désira conserver son ministère, il resta. Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur la situation intérieure de la France à cette époque.
La majorité de la Chambre des Pairs était dominée par un esprit d’opposition.
Celle de la Chambre des Députés visait évidemment à une révolution.
La cour royale de Paris, c’est à dire le pouvoir judiciaire prépondérant en matière politique, recevait l’impulsion de son chef (1), qui, tantôt exalté royaliste et tantôt humble vassal de l’opinion dite populaire, se trouvait depuis quelque temps dans un de ses paroxismes d’hostilité contre le trône.
Les autres cours du royaume, pour la plupart malveillantes ou découragées, fléchissaient sous l’influence dominatrice de la cour royale de Paris.
La grande majorité des collèges électoraux venaient de manifester leurs sentimens haineux contre la couronne, en renvoyant à la Chambre élective, outre les
(1) l.c baron Séguicr.
deux cent vingt-un députés déjà célèbres pour leur refus de concours, de nouveaux élus prêts à marcher dans la même voie.
Le clergé, l’un des plus puissans auxiliaires pour maintenir l’ordre et la tranquillité générale dans un pays bien organisé, par suite des mesures imprudentes prises contre lui par le précédent ministère, par suite des écrits irréligieux qui le livraient à la dérision et à l’animadversion publique , était sans influence dans l’Ktat, sans action sur la société.
De nombreuses sociétés politiques, patentes et secrètes, propageaient dans les provinces des principes anarchiques, rappelaient les souvenirs de la première révolution, représentaient le Irène des Bourbons comme le seul obstacle au bonheur de la France, répandaient sur le compte du ministère les plus odieuses imputations, jusqu’à les accuser d’être les auteurs des incendies qui désolaient alors la Normandie, et jetaient ainsi les populations dansuneconstanteet fiévreuse agitation (1).
(1) Nui doute aujourd’hui que les terribles incendies qui , pendant trois mois consécutifs, portèrent l’épouvante dans les campagnes de la Normandie, n’aient été le résultat d’une malveillance politique; ce qui le prouve, c’est qu’immédiatement après la révolution de juillet, ces incendies cessèrent tout-à-coup, et que les misérables détenus alors dans les prisons et soupçonnés violemment de s'en être rendus coupables, furent aussitôt libérés. Forcé de quitter la capitale après le triomphe de l’insurrectiou parisienne, je fus arrêté à Granville et conduit à Saint-Lô, chef-lieu du département de la Manche. Un des membres du petit gouvernement provisoire qui s’était installé dans cette ville après le départ du préfet, homme de manières douces et polies, me dit avoir vu un
La presse périodique, usurpatrice de tous les pouvoirs sociaux, attaquait, envahissait, dominait tout ; le mensonge et la calomnie étaient ses armes habituelles ; elle frappait à toutes les portes. A sa voix , le pauvre devenait l’ennemi du riche; l’ouvrier se plaignait de son modique salaire-, la jeunesse ardente se croyait appelée à décider du sort de l’État. A ses yeux la résistance à l’autorité était réputée un mérite, la soumission aux lois une lâcheté; partout elle réveillait les haines, partout elle allumait dans les cœurs les mauvaises passions.
Ainsi la presse égarait l’opinion publique; les sociétés secrètes agitaient les provinces; les collèges électoraux retiraient leur appui; la Chambre élective refusait son concours. Les rouages du gouvernement représentatif étaient arrêtés; le pouvoir royal restait sans force; la voix du monarque n’avait plus de retentissement.
Telle était la situation intérieure de la France vers la fin du mois de juin 1830; tel était le digne résultat du long usage d’une Charte imprudente, qui n’avait laissé d’autre soutien au trône que la force éphémère d’une majorité parlementaire , jouet du caprice ou de la trahison. A ces causes de dissolution intérieure, venaient se mêler quelques intrigues étrangères dont il est utile de dire un mot en passant, car elles peuvent expliquer l’attitude d’indifférence que prit le corps diplomatique au moment des journées de juillet.
billet conçu eu ces termes : Tel jour on mettra le feu à telle ferme. Signé, le prince de Polignac. Il désapprouvait , je dois le dire , d 'aussi lâches manœuvres.
Lu guerre entreprise pur la Russie contre l'empireottoman avait failli troubler la paix européenne; l’influence du roi de France sut arrêter l’effet de malveillantes dispositions. Plein de confiance dans les promesses publiques faites par l’empereur Nicolas à l’ouverture de cette guerre, Charles X avait fait entendre qu’il considérerait comme lui étantpersonnellcs, toutes menaces d’hostilités adressées à la Russie ; celte franche déclaration lit taire les rcssentimens. la) monarque russefut vainqueur, tint ses engagemens et ne tardapas à remercier le monarque français de l’appui moral qu’il lui avait donné; sa lettre exprimait envers Charles X, le sentiment d’une véritable et amicale reconnaissance. J’ai vu cette lettre, déposée aujourd’hui aux archives des alfaires étrangères; mais l’ambassadeur de Russie était loin de partager les sentimens de bienveillance dont son maître était animé; il n’avait pas oublié que dans les premières années de la restauration , sur les représentations de Monsieur, depuis Charles X, Iajuis XVIII avait abandonné le projet qui lui avait été suggéré, de l'appeler à la Chambre des pairs, puis de lui confier le portefeuille du ministère de l’intérieur. Or, les rancunes corses s’effacent difficilement.
Cet ambassadeur n’est plus aujourd’hui , il m’est pénible d’avoir à parler de lui, mais la vérité m’en fait un devoir. Dès sa plus tendre jeunesse, le comte Pozzo di Porgo avait embrassé les principes anarchiques de l’opinion républicaine; il existe encore une pièce imprimée alors en Corse et signée par lui, dans laquelle
les rois sont représentés comme autant de tyrans, vrais fléaux de riiumanilé. L’àgc et l’expérience calmèrent son ardente imagination; chassé de sa patrie par l’influence de Bonaparte, il voua à celui-ci une haine éternelle. Après être resté quelque temps au service de l’Angleterre, il passa définitivement au service de la Russie, et il fut un de ceux qui contribuèrent le plus activementà la formation de cette coalition européenne qui renversa celui qu’il regardait comme son premier ennemi; aussi l’époque de 1814 fut elle pour lui le triomphe de la vengeance. Nommé à cette môme époque ambassadeuren France, il se maintint dans ce poste jusqu’après la révolution de juillet; il est rare que les cheveux blancs ne couvrent pas quelques anciens souvenirs d’enfance ou de jeunesse. Le comte Pozzodi Borgo n’était plus républicain, mais il était encore libéral. Il soutint donc avec chaleur les actes des premiers ministres de la restauration ; quelques paroles échangées entre lui et moi lui prouvèrent que je ne partageais pas ses opinions; il s'en souvint, et lorsque j’arrivai aux affaires, il se trouva tout naturellement que le souverain et le ministre n’étaient pas de son goût.
Je suis loin, toutefois, de prétendre qu’il méditât rien de directement hostile contre le trône; renverser le ministère n’était sans doute que le but qu’il se proposait, mais il ne pouvait ignorer qu’en rendant victorieux le principe anti-monarchique, il mettait la couronne en danger. Tant est qu’il s’aboucha et intrigua avec les chefs de l’opposition des deux Chambres législatives. Il assistait à de secrets conciliabules, les-
quels se tenaient pour la plupart chez M“* de B... Le sincère attachement que je porte à la famille de cette dame m’empêche d’achever son nom. J’appris bientôt ce qui se passait dans ces réunions ; mais je ne l’appris pas seul , le roi en fut instruit de son côté. Mécontent de cette conduite, il m’annonça l’intention d’expédier surle-champ à Saint-Pétersbourg un de ses aides-de-camp avec une lettre confidentielle pour l’empereur Nicolas, ne doutant pas que ce souverain ne fût étranger aux sourdes menées de son ambassadeur en France. Je le détournai, non sans peine, de ce dessein; depuis, je me le suis vivement reproché; car l’assentiment môme tacite de l’ambassadeur de Russie aux projets du parti de l’opposition, ne pouvait que leur donner une plus grande consistance.
Le comte Pozzo di Borgo, par ses propres moyens, par la confiance personnelle que lui témoignait son souverain, exerçait une grande influence sur le corps diplomatique résidant;» Paris ; je ne fus pas long-temps sans m’en apercevoir. Le ministre étranger, qui paraissait alors le plus soumis à sa domination, était le ministre de Prusse, qui depuis s’est brouillé avec lui. Son langage me semblait calqué sur celui de l’ambassadeur de Russie : mêmes vues, mêmes expressions ; mais il bornait là son opposition apparente ; l’autre combattait sourdement. Ce dernier dissimula mal son humeur lorsqu’il apprit le triomphe de nos troupes en Afrique. Je n’en fus pas étonné d’après les craintes qu’il avait cherché à m’inspirer sur l’issue de cette expédition ; mais il prit bientôt sa revanche. J’anticipe
ici sur les événemenS, aiin de terminer tout ce que j’ai à dire sur les ambassadeurs et les ministres étrangers , accrédités alors près de la personne du roi.
La présence du corps diplomatique à Saint-Cloud, pendant la commotion de juillet, aurait eu, je n’en doute pas, un immense résultat. Je ne pus l’y convoquer ; la journée du 28 fut la première qui offrit le caractère d’une véritable lutte ; je la passai tout entière dans la capitale. Le lendemain matin 29, j’avais cessé d’être ministre ; la mesure d’une convocation ressortait seule alors de mon successeur (1). Cependant, dans des circonstances analogues et sans appel officiel, les représentans des puissances européennes s’étaient réunis spontanément autour de don Juan, roi de Portugal, et, plus tard, ils agirent de même à l’égard de don Pedro, empereur du Brésil. Le corps diplomatique, en juillet 1830, agita aussi dans son sein la question de savoir, s’il ne conviendrait pas qu’il se rendît tout entier auprès de la personne de Charles X; cette question lut longuement débattue, et, sans la vive opposition de l’ambassadeur de Russie, elle eût été résolue affirmativement. La mesure contraire devint utile à la révolution de juillet qui prit en effet confiance, en voyant les représentans de toute l’Europe assister froidement à son triomphe (2). Le rapport que fit ce même
(1) Le duc de Mortemart.
(2) Le nonce, l’ambassadeur de Sardaigne, et principalement le ministre de Suède, comte de Lowenhietm , appuyèrent fortement la proposition de se rendre à Saint-Cloud , près du roi. Quant à
ambassadeur sur les événemens dont il avait été témoin, sur les causes qui les avaient amenés, durent induire en erreur son souverain ; mais la vérité se fit jour enfin. Le comte Pozzo di Borgo reçut l’ordre de se rendre à Londres pour y occuper le môme poste qu’il occupait à Paris. C’était une honorable disgrâce; car on n’ignorait pas qu’un séjour de quinze ans dans la capitale française, avait créé chez lui de longues habitudes qui lui rendaient chère cette résidence.
Je terminerai ce court épisode par une réflexion que l’examen des faits a souvent ramenée dans ma pensée. Une trop longue résidence à Paris finit presque toujours par amollir la nationalité d’un diplomate étranger. Cette capitale le séduit d’abord, puis le captive; il y rencontre tout ce qui peut charmer ses loisirs et flatter ses inclinations. Sciences, arts, belles- lettres, chefs-d’œuvre de tous les genres , conversations sérieuses et légères, société vive, polie, enjouée, bibliothèques publiques, modes, spectacles; tout cet ensemble présente à sa vue un panorama intellectuel dont les détails s’accordent avec tous les caractères comme avec tous les goûts. Rien n’y paraît sous un aspect sévère et repoussant; la politique s’y traite en
l'ambassadeur d'Angleterre , lord Stuart de Kotlisay, je dois dire qu’il ne cessa de manifester les plus vifs regrets des événemens qui se passaient sous ses yeux. Ses rapports avec moi continuèrent même après le 29 juillet ; il me fit passer des avis utiles que je ne |ms que communiquer, mes fonctions étant terminées. I.ord Stuart semblait redouter les effets de la révolution dans son propre pays. Il ne se trompait pas, comme nous le verrons.
rianl; les révolutions s’y préparent en dansant; les haines mêmes s’y caressent jusqu’au moment du combat ; les événemens y éclatent à l’improviste ; leur rapidité en dérobe souvent les causes. Paris ressemble au printemps du jeune âge : tout s’y agite, tout y bouillonne ; les plaisirs y sont des affaires, et les affaires de simples distractions ; l’été s’y fait toujours attendre, il est vrai, mais cette attente perpétuelle y entretient l’espérance et la joie; ce tourbillon moral étourdit d’abord l’étranger; bientôt il l’entraîne. Celui-ci prend alors le mouvement pour la vie, s’y complaît, s’y attache, et le regret involontaire qu’il éprouve à s’en éloigner, aveugle souvent scs jugemens; disons-lecn un mot : Paris est aujourd’hui la Capoue du monde civilisé. Plus d’un Annibal peut s’y trouver enchaîné.
Nous avons présenté le tableau de la déplorable situation dans laquelle se trouvait la France au commencement de juillet 1830; il était urgent de prendre une détermination, car la session devait s’ouvrir le 3 août. Or, nul arrangement n’était possible avec la Chambre élective; la nouvelle Chambre des Députés était plus hostile encore que la précédente : celle-ci avait violé la Charte pour renverser les ministres; l’autre pouvait, aussi la violer, mais en visant plus haut; les corps politiques ne reculent point. Des bruits sinistres sur les intentions futures de cette Chambre nous étaient rapportés; je ne prétends pas en garantir l’exactitude; niais, poussée par le principequi la dominait, tout était à redouter de sa part. Ne l’a-t-on pas vue, six semaines plus tard, briser la Charte et déclarer le trône vacant.
bien que la couronne eût satisfait ses désirs? On disait donc que son projet était de mettre les ministres en accusation : si le monarque obtempérait, il rendait son épée ; s’il y mettait obstacle, soit en prorogeant les Chambres, soit en en appelantà de nouvelles élections, la Chambre élective se déclarait alors en étal de permanence; le serment du jeu de paume était renouvelé : c’était marcher vers 1793.
Quoi qu’il en soit de ces rumeurs qui paraissent toutefois avoir eu un fond de vérité, il est certain que les intentions hostiles du parti anti-monarchique prenaient tous les jours un nouveau caractère de gravité. Des tentatives, ayant pour but d’ébranler la fidélité des troupes, nous furent signalées dans quelques casernes; elles n’eurent pour le moment aucun résultat fâcheux. Dix mille poignards , introduits clandestinement dans la capitale, furent saisis chez un armurier qui refusa de déclarer le lieu de leur fabrication, ni de quelles mains il les «avait reçus; on apprit seulement (pie dix mille autres étaient incessamment attendus; on préparait évidemment les élémcns d’une guerre civile.
La couronne, convaincue du danger imminent qui menaçait l’État, ne pouvant plus s’abuser sur les projets de ses ennemis, ayant perdu toute action sur les ressorts brisés du gouvernement représentatif, et voyant un égal péril à ouvrir la session ou à tenter de nouvelles élections, se résolut à puiser dans son sein la force qui lui était nécessaire pour sortir de cette impasse forcée. Elle eût pu, sans doute, jeter loin d’elle
les débris d’une Charte qu’on avait déchirée en sa présence. Le bienfait, une fois repoussé, le bienfaiteur rentrait dans sa toute-puissance; mais plus lidèle au passé que ne l’avaient été ses adversaires, elle se contenta du pouvoir constitutionnel que lui attribuait cette môme Charte, lorsqu’il s’agissait de veiller à la sûreté de l’Etat. Elle eut donc recours à l’article 14. C’était son droit; je dis plus, c’était son devoir.
Il serait presque puéril aujourd’hui de chercher à démontrer la réalité du droit que l’article 14 conférait à Charles X; les aveux des vainqueurs de juillet sont précieux à ce sujet, j’en parlerai plus loin sans m’en prévaloir en ce moment ; mais il me semble utile do constater que, depuis 1814, les trois pouvoirs de l’État constitués par la Charte avaient toujours compris l’article 14 dans le même sens dans’ lequel la couronne le comprit en 1830.
En 1822, la commission de la Chambre des Députés, chargée de l’examen du projet de loi sur la police des journaux, disait dans son rapport, relativement à l’article 4 de ce projet ; Le roi s'est réservé, par l'article 1 4 de la Charte, la faculté de faire toutes les ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État.
La commission de la Chambre des Pairs, dans son rapport sur la loi de la presse présentée en 1828 ( par les ministres qui m'avaient précédé aux affaires), disait aussi que, hors des sessions , le roi avait toujours le moyen, en vertu des droits inhérens à sa couronne, de préserver l’État d’un danger imminent. Plus loin, ce mémo rapport énonce plus clairement encore cette
doctrine. On y lit : « La Charte réserve au roi le droit » de Taire des règlemens et ordonnances nécessaires » pour l’exécution des lois et la sûreté de l'Étal et de la » Charte ; s’il y a danger imminent, la dictature, pour » y pourvoir en l’ahsence des Chambres , lui appar- » lient. »
Or, les commissions, dans l’une et l'autre Chambre, étaient nommées à la majorité des suffrages ; aussi les doctrines, émises dans les rapports que je viens de citer, ne rencontrèrent-elles point de contradicteurs apparens.
L’auteur de la Charte, qu’on ne peut supposer s’ôtre mépris sur le véritable sens de l’acte qu’il avait octroyé, reconnut lui-méme l’existence de ce pouvoir extraordinaire dans le cas de danger, et il y eut plus d’une fois recours. lion fit usage lors du débarquement de Bonaparte en France, par ordonnance du 6 mars, nonobstant la présence des Chambres alors assemblées, et celles-ci lui votèrent des remerclmens (1). lien fit encore usage dans ses ordonnances des mois de juin et juillet 1815 et dans celle de septembre 1816. Toutes ces ordonnances, qui avaient pour but d’extraire un accusé de ses juges naturels, de lever un impôt sans le concours des Chambres, de bannir plusieurs Français sans jugement préalable, d’augmenter sans autorisation légale le nombre des membres de la Chambre élective; enfin, de changer les conditions d'éligibilité pour le député, et celles de l’électeur pour le citoyen,
(1) Voy. les Moniteurs des 7. 9 et 11 mars 1815.
ces ordonnances, dis-je, dérogeaient au \ articles 4, 15, 1S, 36, 38, 40, 48 et 62 de la Charte; elles lurent alors promulguées sans opposition.
Quant à moi, je déclare que , si je n’eusse partagé la croyance qu’un péril imminent menaçât le trône en 1830, si d’un autre côté je n’eusse pas été convaincu que des exemples précédens avaient couvert de leur sanction les mesures conseillées à la couronne, aucune influence, quelque élevée qu’elle eût été, aucune considération politique ne m’eût arraché un concours que mon devoir m’aurait commandé de refuser. J’ai donc agi par conviction. Les ordonnances de juillet m'ont paru constitutionnelles; elles sont telles encore à mes yeux. II n’y eut pas alors violation de la Charte, mais bien action conformément à la Charte.
Que des voix encore passionnées s’élèvent contre cette assertion ! Cela peut être ; je laisse à chacun son opinion ; mais j’ai le droit aussi d’émettre la mienne ; la force victorieuse agit peu sur mes convictions. Il est facile aujourd'hui de condamner un passé que tant d’amours-propres froissés et tant d’intentions perfides ont eu intérêt à représenter sous un faux jour. Aussi la rancune et la haine ont-elles adopté le même langage, le même genre d’attaque, les mêmes épithètes de colère contre les derniers ministres de Charles X. Mais tout mouvement fébrile empêche de viser juste; en effet, si cette révolution, qu’on leur reproche d’avoir provoquée, n’eût pas été préparée et organisée de longue main, si la société n’eût pas alors été ébranlée jusque dans ses fondemens, si le trône n’eût pas été déjà
dépouillé de sa force cl de ses soutiens naturels, si la perturbation, la désaffection n’eussent pas été jetées dans les masses, à qui prétend-on raisonnablement persuader qu’une mesure préservatrice , prise dans le double intérêt du trône et, je puis dire, de la Charte (on l’a bien vu depuis), fût tout-à-coup devenue le signal d’un mouvement insurrectionnel dans tout le royaume. Est-il possible de supposer que cette mesure eût soudainement porté les populations à déchirer le drapeau d’Henri IV, à briser l’écusson de nos rois, à chasser de leurs fonctions toutes les autorités légalement établies, à pousser les cris sanguinaires dont la France retentissait sous la république, à faire flotter un étendard proscrit par les lois, et que dans le sein d’une capitale riche et industrielle, au risque de compromettre tout un avenir de prospérité, cette mesure eut pu armer les bras d’une populace désintéressée dans la lutte et transformer en un champ de bataille le sol tranquille d'une opulente cité? Certes, je défie le génie le plus infernal de pouvoir, en un jour, fomenter et soulever une pareille tempête !
Mais si la prétendue provocation faite à l’occasion de la Charte, a véritablement été le motif du mouvement insurrectionnel de juillet, pourquoi donc la Charte et la monarchie disparurent-elles tout-à-coup dans le combat? Pourquoi le retrait des ordonnances ne mit-il pas fin à ce mouvement? La cause n’existant plus, l’effet devait cesser : cessante causa , tollitur effeclus. Et cependant on vit les chefs d’une multitude égarée, repousser le bénéfice de ce retrait et continuer la lutte;
on vit la majorité de la Chambre élective décréter la déchéance du souverain dont la Charte protégeait l’irresponsabilité et l’inviolabilité; puis, proclamer en son lieu et place la souveraineté du peuple.
Que de personnes aujourd’hui, à les en croire, eussent à cette époque détourné les périls qui menaçaient la monarchie ! A leur amère critique, à leur fier dédain du passé, à leur apparente confiance en eux-mêmes, il semblerait que la couronne se fût rendue coupable de n’avoir pas invoqué leur secours. Pamphlets, brochures, journaux, ouvrages de tous genres, décèlent depuis longues années leur intime pensée; patience, nous ne sommes pas au bout, et plus d’un écrit, soit d’avanttombe soit d’outre-tombe, doit encore nous révéler les noms de nouveaux sauveurs. Eux seuls eussent pu conjurer l’orage et prononcer le quos ego! Voyons toutefois en réalité quelle combinaison ministérielle eût, dans les six semaines qui précédèrent la fin de la restauration, amené ce résultat magique.
Le monarque ne pouvait évidemment pas tirer ses ministres des rangs de la majorité nouvelle, récemment nommée par les collèges électoraux; il se fût constitué prisonnier, car il ne l’ignorait pas, et le fait depuis l’a prouvé, que cette majorité recélai tune révolution dans ses flancs ; dans le cas même où elle eût donné des conseillers à la couronne, la monarchie eût-elle été sauvée? Non certes, la chute n'eût été que différée; car, ainsi que nous l’avons dit précédemment, si les nouveaux conseillers abandonnaient le principe qui les avait élevés, la majorité leur faisait faute; s’ils y restaient fidè-
les, ils poussaient le trône vers l’abiine. Il vaut mieux tomber debout que de se laisser glisser par terre; le siècle avait d’ailleurs prouvé qu’en France, dans les temps d’anarchie, il n’y a qu’un pas des Tuileries à la place de la Révolution (1).
Force était donc à la couronne de chercher des conseillers en dehors de l’opinion de la majorité que nous venons d’indiquer; mais sur qui devait tomber son choix? Ce ne pouvait être sur des hommes nouveaux, car tels étaient ceux qui composaient alors le ministère; qu’avait-on eu à leur reprocher? De quelle mesure illégale pouvait-on les accuser? Nous avons exposé leurs plans, nous savons qu’ils laissèrent une conquête à la France, et cependant, avant de les avoir vus à l’œuvre on les avait déjà condamnés.
Fallait-il alors rappeler dans les conseils du roi quelques unes de ces personnes dont l’influence passée avait laissé d’anciens souvenirs? Mais les temps n’étaient plus les mêmes, la révolution avait marché. Le ministère Yillèle eût été repoussé par la majorité actuelle ; une autre majorité, moins hostile encore, l’avait déjà frappé du nom de déplorable. Le ministère Martignac n’eût pas eu plus de succès; avant sa retraite il annonçait déjà l’approche de l’anarchie ; or, depuis un an cette anarchie avait fait des progrès , il y avait anarchie dans les pouvoirs de l’État par le refus de concours, anarchie dans la société par les affiliations secrètes qui
(1) Koin donné pondant la terreur à la place I.ouis XV, avant qu’elle eût reçu le nom de place de la Concorde.
y avaient organisé une puissance occulte; anarchie dans une presse ardente et calomniatrice qui réveillait les haines et les ressentimens. Le principe qui imprimait ce mouvement n’eût pas voulu abandonner le champ de bataille.
Restait le nom de celui qui s’était jeté dans l’opposition poui\ne point laisser périr la monarchie; ce nom renfermait en lui deux individualités : l’une, éloquente interprète des sentimcns royalistes, avait anciennement défendu les prérogatives de la couronne avec force et talent ; elle avait aussi voulu réorganiser la société , rendre au clergé sa prépondérance dans l’État, créer une puissante aristocratie, l’environner de privilèges, elle avait surtout conseillé d’exclure des affaires les hommes politiques delà révolution; je puis affirmer, à coup sûr, que cette individualité-là n’aurait eu aucune influence surlamajoritédontil est ici question; l’autre individualité sympathisant davantage avec ces mêmes hommes politiques de la révolution, gardant un profond silence devant le refus de concours, peu préoccupée des dangers qui menaçaient le trône, mais fort effrayée de ceux qui ne menaçaient pas la Charte, se préparant insensiblement à saluer l’éclat des soleils de juillet (1), eût elle captivé l’attention de la majorité déjà désignée? Je n’ose prononcer, mais toutefois j’en doute encore; quand la lutte
(1)« Un siècle n’aurait pas autant mûri les destinées d’un peuple » que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. » (Discours à la Chambre des Pairs après les journées de juillet, le 7 août 1830.)
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s'engage , les nuances d’opinion disparaissent ; l’on n’aperçoit plus que le vieux drapeau, du principe qu’a long-temps défendu l’adversaire contre lequel on combat. C’est au moins ainsi que pensait un des nouveaux amis de cette seconde individualité, Carrel, rédacteur en chef du National, dont l’auteur du Congrès de Vérone publia plus tard, avec un profond sentiment de satisfaction, une lettre fort élogieuse : « Nous ne som- » mes pas de ceux ( disait le National, après avoir traité » le même sujet qui nous occupe en ce moment) , nous » ne sommes pas de ceux qui pensaient alors ( avant la «révolution de juillet), qu’un ministère Châleau- » briand pùt sauver à la fois la liberté et la dynastie de » Charles X; comme ennemis de la restauration, nous » aurions été peu favorables à un tel ministère (1).» Plus loin on lit encore : « La première révolution a dévoré, » dit-on, deux millions d’hommes sur les champs de » bataille; nous aimerions mieux voir périr la moitié de » la population actuelle de la France, que de consentir » qu’un descendant de Charles X, s’appuyàt-il sur le » bras de M. de Chateaubriand, rentrât dans Paris (2). » L’expression est vive; le principe s’v montre à découvert.
Posons nettement la question, et disons qu’en juillet 1 830, en face de la majorité ennemie qui s’avançait contre la monarchie, aucune combinaison ministérielle n’était possible; fallait-il donc alors avoir recours à ces me-
(1) National du 18 novembre 1831.
(2) Même numéro que le précédent.
sures humiliantes qui révèlent à la fois l’impuissance et la peur. Fallait-il, s’inclinant à droite et à gauche, adresser des coups de chapeau à toutes les opinions, aux hommes de tous les partis? Fallait-il remplir les feuilles publiques de protestations royales en faveur de la liberté, de l’égalité, des idées du siècle et autres tromperies pareilles, qui ne trompent personne, bonnes peut-être à débiter en temps de paix, lorsqu’on n’a rien de mieux à faire ou rien de mieux à dire? Certes si le Béarnais, pour maintenir les droits de sa couronne, n’eût eu à opposer à son peuple insurgé que des pamphlets sur la liberté de la presse ou sur les progrès des lumières, je doute fort qu’il fut entré triomphant dans Paris; qu’il me soit permis de croire que les victoires d’Arcques et d’ivry firent mieux ses affaires ; de son temps, il est vrai, les baïonnettes n’étaient pas encore intelligentes! Elles le furent pour nous, elles le seront aussi pour d’autres; un principe de dissolution porte toujours son fruit.
Ce n’est qu’après avoir attendu ( trop long-temps peut-être ) , qu’un autre moyen de salut s’offrit à l’esprit du roi ; après de mûres réflexions, après avoir consciencieusement consulté ses ministres, Charles X, à regret, mais forcé par la nécessité, se décida vers la mi-juillet 1830, à se prévaloir du droit que lui conférait la Charte, de rendre des ordonnances pour la sûreté de l’Etat (1).
(1) Ce fut vers le 3 ou U juillet que le roi ordouua à ses ministres d’examiner de nouveau si l’article \k de la Charte donnait à la
L’histoire impartiale renverra l’épithète de parjure à ceuxqui l’ont méritée, et, rendant justice» l’auguste victime d’une trahison victorieuse, elle racontera la gloire et la prospérité de la France sous sou règne; elle comptera les vertus du royal proscrit par le nombre d’ingrats qu’il a faits; elle rappellera la générosité de son cœur, la noblesse de ses sentimens et la loyauté de son caractère.
L’examen des ordonnances du 25 juillet ne saurait trouver place dans cet écrit, ce serait un détail inutile au but de mon travail ; les causes qui ont amené ces ordonnances devaient être indiquées ; j’ai rempli franchement et; devoir, il me reste à parler de leurs effets avec une égale franchise. J’ai donc quelques mots à dire sur la lutte qu’elles ont provoquée dans la capitale; je ne puis néanmoins passer outre sans signaler ici le mérite du rapport au roi, qui précède l’ordonnance relative à la presse; ce rapport explique cl motive avec autant de vérité que d’éloquence la nécessité de la mesure qu’il propose de prendre; c’est une œuvre politique et littéraire d’une haute portée, qui condamne d’avancele mouvement insurrectionnel de juillet, et que la postérité recueillera comme un monument digne du talent et de la plume de son auteur (2).
couronne le pouvoir de prendre à elle seule, en ras de nécessité, les mesures qui lui paraîtraient convenables pour la sûretédu pays. Les ministres en conférèrent entre eux plusieurs jours. Leur rapport fut affirmatif et unanime. Les questions que nous avons citées plus haut, page 283 , servirent à guider leur opinion.
(2) M. de Chantelauze, garde-des-sceaux. Voy. le rapport, à la note 11.
Avant de mettre sous les yeux de mes lecteurs le peu de pages q\ti terminent le dernier période/ie la restauration , je dois déclarer ici mon intention de ménager toutes les susceptibilités que je pourrai rencontrer sur mes pas (1); je n’ai d’amertume contre qui que ce soit, et je désire éviter toute polémique offensante, sans toutefois dévier de ce qui me semble être à la fois juste et vrai. Je n'ignore pas que dans la position élevée où je me suis trouvé placé au moment où la lutte s’engagea entre le trône et le peuple, ne pas accepter jusqu'à la responsabilité des caprices delà fortune, serait baisser les yeux devant elle ; et dans la vie longuement agitée que j’ai parcourue, j’ose dire n’avoir jamais craint de la regarder en face ; je prendrai donc sur mon compte tout ce que celte inconstante reine du monde peut légitimement m’imputer, et c’est à ceux qui liront cet écrit à juger la part qui me revient; je m’en rapporte à leur impartialité.
(1) C'est dans ce but que j'omets, dans les notes placées à la lin de ce travail, la lettre que le maréchal duc de Raguse m'écrivit, en date du 26 mars 1833. Cette lettre exigeait une réponse; je la fis et l’envoyai à M. de Guise, ancien aide-de-camp du maréchal cl alors à Paris. Il en prit lecture et refusa de la transmettre. Je trouvai néanmoins l'occasion de l’envoyer, deux mois plus tard, à VI. le baron d’Eichtbal, banquier à Munich, qui la fit passer à son correspondant à Vienne, avec injonction de la remettre au maréchal, résidant alors dans cette capitale. Il fut donné avis au baron d’Eichthal que le message avait clé fait. En reproduisant la lettre du duc de Ragusc, il me faudrait aussi publier ma réponse. Je crois plus conforme aux scntiniens de modération qui doivent nous animer tons deux, de supprimer l’une cl l’autre.
U est facile de juger d’un événement après coup; mais les politiques de l'époque qui prétendaient alors ne voir dans la France qu’un pays tranquille et dévoué à son roi, eussent-ils donc eux-mêmes pu prévoir, sans donner un démenti à leur propre opinion, l’intensité du mouvement insurrectionnel qui, en un seul jour, embrasa la capitale et les provinces? Nous vîmes des ouvriers, ne sachant ni lire ni écrire, descendre dans les rues pour défendre la liberté de la presse; des jeunes gens de quinze ans se précipiter au milieu des périls pour soutenir les droits électoraux, auxquels ils étaient étrangers ; les femmes mêmes prirent une part active à la lutte ; ces scènes de désordre se reproduisirent presque instantanément à Rouen, à Caën, à Nantes, à Lyon, à Bordeaux et dans plusieurs autres villes du royaume. Libre au noble pair dont j’ai plus haut cité les paroles, de penser que de pareils mouvemens mûrissent les destinées d’un peuple; quant à moi je n’y vois qu’un signe éclatant d’anarchie et de dissolution sociale. Le mal qui menaçait la France était, je dois en convenir, plus profond que je ne l’avais cru ; certes si l’avenir eût pu soudain m’être dévoilé, forcé que j’étais de rester dans les conseils du roi, j’eusse insisté pour que le monarque se rendît sur la terre classique de la fidélité française, et c’est de Bourbon-Vendée qu’eussent été signées les ordonnances de juillet (1).
(1) Deux mois avant les événemens de juillet , j’avais proposé à Charles X de convoquer les chambres à Orléans. Quelques obstacles, peut-être aussi l’arrivée prochaine du roi de Naples & Paris , empêchèrent ils qu'il fût donné suite à cette proposition.
Il y eul insurrection dans la capitale lors de la promulgation de ces ordonnances; toutefois il faut le dire, le succès de cette insurrection devint chose inexplicable pour les vainqueurs eux-mômes (1). Je ne m’en étonne point ; pouvaient-ils supposer, malgré les tentatives faites pour atteindre ce but, qu’une partie de la force armée, chargée de rétablir l’ordre, restât specta trice indifférente et linit même par se rendre complice du désordre qu’elle devait réprimer? L’attitude d’abord incertaine de quelques régimens de la ligne, puis leur défection au milieu de la lutte, durent nécessairement jeter de l’hésitation dans les mouvemens militaires et agir sur le moral des soldats demeurés fidèles à leur drapeau ; mais il y aurait injustice à rejeter sur le président du conseil un résultat qu’il eût rougi de prévoir. L’honneur français devait exclure de sa pensée le mot de défection, et si l’on veut juger avec impartialité de la suffisance des moyens de défense mis à la disposition de l’autorité militaire pour maintenir l’ordre en cas qu’il fût troublé, il est convenable de se reporter en idée à l’époque qui précède les ordonnances, époque à laquelle la croyance d’une défection dans la troupe eût naturellement rendu toute combinaison quelconque impossible. D’ailleurs , le président du conseil ne prit jamais part à la composition de l’armée; placé provisoirement et depuis quelques semaines à la tête de l’administration militaire, il ne put employer les moyens
(1) Histoire de Dix Ans, par M. Louis Blanc, T" vol. , pag. 289
d’action, que tels qu’ils lui avaient été remis (1).
Je vais donc exposer à mes lecteurs un récit succinct et véridique de ce qui s’est passé antérieurement à l’insurrection parisienne, à dater du moment où les mesures relatives aux ordonnances furent arrêtées; mais je dois auparavant repousser un reproche que j’ai entendu faire au noble maréchal, vainqueur de l’Algérie. On a faussement supposé que, plus occupé des lauriers qu’il allait cueillir que de la sûreté intérieure de la France, il avait enlevé les plusvaillans soldats des divers corps de l’armée, laissant ainsi nos régimens dans un état de désorganisation nuisible au service public : le fait n’est pas exact. L’année entière ambitionnait l’honneur de partager les périls de l’expédition ; dans le but de la satisfaire autant que possible, quelques régimens heureux purent envoyer de faibles contingens pour participer à la composition de l’armée expéditionnaire ; les vides qu’ils laissèrent dans leurs corps furent aussitôt remplis, et les régimens restés en France présentèrent bientôt le même; nombre de soldats sous les armes qu’ils avaient auparavant. Les cadres de l’armée française sur le pied de paix, pouvaient, avant la révo lution de juillet, renfermer deux cent quarante mille hommes effectifs, d’après le vote des Chambres; mais le budget de la guerre, sans cesse diminué par une op-
(l) Le serment militaire, avant la révolution de juillet, était ainsi conçu : Je jure d’être fidèle au roi, d’obéir tuur chefs qui me seront donnes en son nom , et île ne jamais abandonner mes drapeaux.
position malveillante, ne permettait pas que ces cadres, depuis quelques années, fussent au complet; l’administration militaire, pour faire face aux diverses dépenses qui pesaient sur elle, s’était donc trouvée dans l’obligation de donner des congés illimités à un cinquième des soldats des régimens de la ligne ; cette réduction n’était que d’un sixième pour les régimens de la garde royale; il résultait de cette mesure forcée, qu’cnviron cinquante mille hommes étaient toujours absens de leurs drapeaux; ainsi réduite au nombre de cent quatre-vingt-dix mille hommes, l’armée française, au mois de juillet 1830, était en outre diminuée de trente-quatre mille hommes qui combattaient alors sur les plages de l’Afrique ; restaient donc encore environ cent cinquante-six mille hommes à la disposition du gouvernement, pour' occuper les places de guerre sur les frontières et maintenir la tranquillité intérieure sur tous les points de la France, en présence de l'agitation générale qui se manifestait au sein de la population (1).
(1) Avant la révolution de juillet, la garde royale était forte de huit régimens d'infanterie, dont deux étaient des régimens suisses, et de huit régimens de cavalerie; plus huit batteries, dont trois d’artillerie h cheval et cinq d’artillerie à pied, tontes montées; chaque batterie était de six pièces; total, quarante-huit pièces, sur lesquelles douze stationnaient à l'Kcole-IVlilitaire, à Paris même; les autres étaient à Vincennes, à une demi-lieue environ de la capitale. Chaque régiment d’infanterie de la garde royale était composé de trois bataillons et devait , d’après sou titre originaire de formation, présenter un complet de deux mille quatre cents hom-
Les observations précédentes s’adressent à ceux qui reprochèrent depuis au président du conseil de n’avoir pas dirigé de droite et de gauche des forces suffisantes sur les divers points en proie à l’insurrection ; l’événement a prouvé que l’insurrection fut presque partout instantanée; d’ailleurs l’exposé qui va suivre démontrera qu’entre le jour où le recours à l’article 14 de la Charte fut décidé et celui où les ordonnances furent signées, le temps manquait pour faire voyager les régimens loin de leurs cantonnemens.On rappellera peutêtre qu’à celte même époque deux camps étaient formés dans le nord de la France; l’un d’infanterie, à Saint- Omer, l’autre de cavalerie, à Lunéville ; que tous deux réunis offraient un effectif d’environ vingt-cinq mille hommes, et que ces forces eussent pu être appelées près de la capitale avant la promulgation des ordonnances; j’expliquerai les motifs qui empêchèrent ce mouvement d’avoir lieu, ce qui me donnera occasion de montrer que, jusqu’au dernier moment, l’attitude de Charles X, vis-à-vis de l’étranger, fut celle qui convenait au roi de France.
mes, c’est à dire huit cents hommes par bataillon ; mais la réduction dont nous avons parlé diminuait de beaucoup ce chiffre. Cette réduction, imposée aux régimens français, ne frappait point les régimens suisses ; aussi ceux-ci étaient-ils toujours plus nombreux que les autres. On ne pouvait, à l'époque où il fut décidé qu’on aurait recours k l’art. 1 à de la Charte, songer à rappeler les soldats absens en congé illimité; cette mesure, pour être effectuée, aurait exigé un temps beaucoup plus considérable que celui que nous avions devant nous.
Ce fut vers le milieu de la première quinzaine de juillet qu’on arrêta le principe des ordonnances (1); tout espoir d’obtenir une majorité tant soit peu bienveillante dans la Chambre élective s’était évanoui. La session devait s’ouvrir le 3 août, les députés se pressaient d’arriver dans la capitale, il était temps de prendre une décision : on la prit; le secret le plus absolu sur les mesures adoptées devenait nécessaire : il fut ordonné. Jamais, quoi qu’on en ait dit, secret ne fut mieux gardé, et jamais aussi secret gardé n’entrava plus le succès d’une entreprise; on craignit, avant tout, d’éveiller le moindre soupçon ; chargé par intérim, depuis peu de temps, du département de la guerre pour tout ce qui concernait le matériel de l'administration , je me fis donner par mes bureaux l’état de situation des forces qui tenaient garnison à Paris et celui des régimens stationnés dans la première division militaire dont la capitale était le chef-lieu. Nous parlerons plus bas de ces deux états de situation. J’envoyai l’ordre au 4' régiment de la garde royale , alors en Normandie, de retourner dans ses quartiers près Paris (2). J’ordonnai aux autres régimens dispersés dans cette même province par suite des incendies qui la dévastaient, de se concentrer principalement dans les villes de Caen et de Rouen; connaissant l’influence qu’exerçait la ville de
(1) Environ le 7 juillet.
(2) A Courbevoie. Quelque rapide que fût la marche de ce régiment, alors ï Caen, il n’arriva à Versailles que le 29 juillet, après l'évacuation de la capitale.
Lyon sur les provinces adjacentes , je résolus d’augmenter les forces qui y tenaient garnison; dans ce but, et d’après les avis du lieutenant-général commandant la dix-neuvièipe division militaire, dont Lyon était le chef-lieu , quelques régimens reçurent l’ordre de se rapprocher de cette ville. Huit mille hommes, composant le corps de réserve de l’armée expéditionnaire d’Afrique, stationnaient à Toulon. Ce corps, devenu inutile par suite de la prise d’Alger, fut disloqué, les troupes qui le composaient furent réparties dans diverses villes du midi de la France , ce qui permit naturellement aux régimens qui occupaient ces villes de faire un mouvement rétrograde vers la capitale.
Je conçus un instant l’espoir de pouvoir utiliser ces vieux sentimens de fidelité qu’on retrouve toujours dans le cœur des enfans de la Bretagne ; les temps dont je raconte ici l’histoire sont assez éloignés de nous pour que je ne voie aucun inconvénient à rapporter un détail encore inconnu de tous. Le comte de L. R., si digne du beau nom qu’il porte, par ses anciens services et par son profond attachement à la monarchie légitime, vint m’entretenir de l’intention qu’avaient ses compatriotes de se mettre, en cas de danger, à la disposition du roi ; tout devait être organisé et prêt en peu de temps, mais deux conditions devaient préalablement être remplies; l u le remplacement du commandant de la division militaire par un autre officier général dont on indiquait le nom ; 2“ l’envoi immédiat d’un régiment dans la ville de Saumur, dépourvue alors de garnison, afin d'y garder le dépôt d’armes qui
s’y trouvait, dans la crainte que dans un moment donné, ce dépôt ne tombât entre les mains des habitons de celte ville, dont les dispositions malveillantes contrastaient avec le dévoûment de la population de la campagne environnante. La première de ces conditions était hors de mes attributions; mais j’en demandai l’accomplissement sans toutefois oser encore en dire le motif, de peur qu’on ne me supposât l’intention de vouloir organiser une guerre civile ; je ne pus l’obtenir ; on comptait, et avec raison, sur l’attachement et la fermeté de caractère de l’officier-général dont on demandait le remplacement. Je rendis compte du refus, on insista néanmoins sur l’exéution de cette première condition; je renouvelai mes efforts, ils furent également infructueux ; j’eusse désiré qu’on eût passé outre après ce second refus, mais ne pouvant révéler, à mon grand regret, au comte de L. R. les mesures que venait d'arrêter la couronne, le temps s’écoula en pourparlers inutiles, et l’appui que j’avais espéré obtenir échappa de mes mains (1).
(1) Rendons à chacun la justice qui lui appartient. L’officier-général dont il est ici question sut plus tard opposer, à l’insurrection qui éclata autour de lui, autant de sang-froid que de courage. Sa conduite fut admirable. Il eut à combattre, à >’antes, des insurgés organisés comme ils l’étaient à Paris, ayant leurs chefs improvisés, leurs signes de ralliement, et employant les barricades comme moyens d'attaque et de défense. Il vit aussi la défection s’établir parmi ses troupes, et ce ne fut qu’après une lutte opiniâtre que, cédant à la force, il dut chercher, non sans difficulté, â se soustraire à la fureur d’une populace qui considérait comme un crime l'accomplissement d'un devoir.
Sur ces entrefaites, une dépêche de Bruxelles m’apprit l’entrée prochaine de trente mille Prussiens dans le royaume des Pays-Bas. ta Belgique était mécontente dé son gouvernement; les traités de 1814 l’avaient placée, elle catholique, sous la domination d’un prince protestant, et le souverain avait froissé, par des mesures imprudentes, les sentimens religieux de ses nouveaux sujets; aucun vieux souvenir, aucun droit héréditaire, aucun intérêt historique ne créait des liens communs entre ceux-ci et le monarque qu’on leur avait donné ; ils avaient été le prix de la victoire, ils en avaient payé les frais. La propagande française sut exploiter une pareille situation morale et politique ; elle réussit dans ses projets quelques mois plus tard; et, comme nous le dirons en son lieu et place, sans l’influence protectrice du clergé, la Belgique, sans chef, abandonnée à elle-même, fût devenue victime de l’anarchie républicaine. A l’époque dont nous parlons, le souverain de ce pays, effrayé de l’esprit insurrectionnel qui se manifestait dans la population belge, peu rassuré d’ailleurs sur les dispositions de ses troupes, négociait secrètement l’intervention du roi de Prusse; je l’appris. La présence d’un corps de troupes prussiennes sur les frontières de la France, eût pu à elle seule provoquer le mouvement révolutionnaire que nous cherchions à comprimer; il fallait donc le prévenir. Avec la permission du roi, j’enjoignis aussitôt au ministre français, résidant à Bruxelles, d’exprimer au gouvernement des Pays-Bas le sentiment de mécontentement que nous faisait éprouver un projet d’inter-
vention de la part de la Prusse, et je l’autorisai à déclarer que, si un seul soldat prussien foulait le territoire belge, les deux camps de Saint-Omer et de Lunéville seraient immédiatement levés, et ordre leur serait donné dese dirigera marches forcées sur Bruxelles(l). Ces vives représentations produisirent leur effet; l’intervention n’eut pas lieu; mais, jusqu’au moment où j’en eusse acquis la certitude, je me vis dans la nécessité de laisser à Saint-Omer et à Lunéville les troupes qui y campaient. Ce ne fut que le 28 juillet au matin, lorsque déjà la lutte était engagée, que je leur transmis, par le télégraphe, l’ordre de se rendre à Paris.
C’est ainsi que la nécessité d’agir promptement, un incident politique que je ne pouvais prévoir et l’obligation d’un secret absolu sur le motif des ordres que j’avais à donner, secret qui fut scrupuleusement gardé par moi, même envers les personnes qui possédaient toute ma confiance, eurent pour résultat naturel de restreindre mes mouvemens.
Après tout, l’état d’agitation dans lequel l’esprit révolutionnaire avait jeté la France, commandait une égale surveillance sur tous les points du royaume; quant à ce qui concernait la capitale , les forces qui y tenaient garnison, celles qui étaient stationnées dans la banlieue ainsi que dans le reste de la division militaire, me parurent alors suffisantes pour arrêter et comprimer toute tentative d’insurrection , si une
(1) I.es papiers relatifs à cet incident doivent se trouver aux archives des affaires étrangères.
semblable tentative était laite; telle fut mon opinion à cette époque, et certes je la crois fondée , comme on va le voir; car, je le répète, je dus croire et je crus en effet à la fidélité de toutes les troupes sans exception; autrement qu’eût importé le nombre? Plus il eût été grand, plus grand eut été le mécompte. Au 13 vendémiaire, Bonaparte n’avait sous ses ordres que cinq mille soldats, plus quinze cents patriotes à qui la Convention lit distribuer des armes et quelques pièces rfe canon (I); il avait à combattre vingt-cinq mille gardes nationaux armés, équipés, et commandés par d’habiles officiers de l’armée, mais dépourvus d’artillerie; l'insurrection éclata; Bonaparte la réprima. Croit-on, de bonne foi, que la victoire lui fût restée si une partie de sa troupe eût fraternisé avec les insurgés? Lui-méme devait plus lard éprouver les effets d’une défection. Lorsque, dans les plaines de Leipsik, l’artillerie saxonne passa tout-àcoup du côté des alliés, ce mouvement imprévu désorganisa l’armée française ; une déroute complète en fut le résultat. Il y a souvent des causes inopinées de victoire ou de défaite, qui demeurent mystère jusqu’après l’événement; l’histoire nous en présente de nombreux exemples.
J’ai dit plus haut que le principe des ordonnances une fois arrêté, je fis dresser dans les bureaux de la guerre deux états de situation : l’un, indiquant les forces qui tenaient garnison à Paris; l’autre, désignant celles que renfermait la 1" division militaire, dont
(1) Histoire de ta Révolution, par il. Thiers.
cette capitale est le chef-lieu. Si ces deux états de situation étaient encore en ma possession, la solution de la question qui m'occupe serait facile, je n’aurais qu’à en donner ici la copie. Mes lecteurs seraient bientôt à môme de juger du nombre de troupes que l’on pouvait opposer à l’insurrection, le cas échéant; mais, le 28 juillet, je les remis au commandant en chef, lorsqu’il vint chercher chez moi ses lettres de service en qualité de gouverneur de la 1" division militaire (1). Après la lutte qui s’engagea le jour même, ces deux états ne purent plus se retrouver ; la prompte évacuation de la capitale ne donna sans doute point le temps d’enlever tous les papiers déposés à l’état-major général (2). Bien qu’immédiatement après la révolution de juillet, j’aie transcrit de mémoire le contenu de ces étals de situation, qui certes m’étaient bien connus, on peut, je le conçois , récuser l’authenticité d’une telle note ; mon témoignage ne saurait être admis comme ofliciel en cette occasion ; aussi ai-je dû interroger les souvenirs d’ungrandnombred’officiers appartenant aux divers régimens stationnés dans la 1” division militaire lors de l’insurrection de juillet; je me suis surtout occupé de recueillir les informations de ceux d’entre ces officiers dont les grades moins élevés les mettaient plus en point de contact avec leurs soldats, ce qui de-
(1) Le maréchal duc de Raguse.
(2) M. de Guise, aide-de-camp du duc de Raguse, me fit dire, en 1833, qu'on ignorait ce qu’étaient devenus rcs états de situation.
vait ainsi leur donner une connaissance plus exacte de la force effective de leurs bataillons. Les renseignemens que j’ai obtenus , d’accord, quant aux numéros des régimens, ne le sont pas tous, quant à l’effectif des bataillons; le minimum de cet effectif, ainsi que le constatent ces renseignemens, sauf un , est, pour chaque bataillon de la garde royale, de 475 hommes sous les armes; le maximum est de 550 hommes (1). Quant à l’effectif des bataillons de la ligne, il est uniformément porté au chiffre d’environ 400 hommes sous les armes.
Au moment où furent signées les ordonnances, les forces militaires, réparties dans la 1” division militaire, étaient ainsi placées :
A Paris,
; Infanterie. Les 1", 3' et 7 e régimens 1 (ce dernier était un régiment suisse).
, . ! Cavalerie . Le régiment de cuirassiers
Larde royale . < , . .
1 et celui de lanciers.
I Artillerie. 2 batteries , à 6 pièces cha-
\ cune.
Ligne. Les 5', 50% 53' régimens et le 15' léger.
Fusiliers sédentaires. 11 compagnies, à 100 hommes chacune.
Gendarmerie royale. De Paris, forte d’environ 500 hommes à cheval et 900 hommes à pied.
(I) Vnv. la note 12.
Dans un rayon de 1, 2, 3 et 4 lieues de la capitale :
A V incarnes (à environ une demi-lieue de Paris), le reste de l'artillerie de la garde royale, savoir : six batteries, à 6 pièces (36) , attelées et montées -, plus,
1 bataillon du 2' régiment de la garde royale.
.4 Saint-Denis (à 2 petites lieues de Paris), 2 bataillons du 2' régiment de la garde royale.
A Courbevoie (à 1 bonne lieue de Paris), le 3' bataillon du 4 e régiment de la garde royale.
N. B. Les deux autres bataillons de ce régiment n'étaient pas encore arrivés de Caen d'où ils avaient été rappelés.
A Versailles (à 4 petites lieues de Paris), 3 bataillons de la garde royale, du G 1 régiment; plus, 12 escadrons également de la garde (1).
JY. B. Toutes les troupes ci-dessus indiquées, à l’exception de six batteries et d’un bataillon de la garde stationnés à Yincennes, furent, d'après les ordres du commandant en chef, appelées à Paris dès le 27 juillet et purent prendre part à la lutte qui s'engagea le lendemain mercredi 28.
Dans le reste de la division militaire :
.4 Compiègnei( : à 18 lieues de Paris), un escadron et | de dépôt dans chacune de ces villes
A Corbeil. (, (pour mémoire).
(1) Il se peut faire que ce fût le 2* régiment de la garde royale qui fût à Versailles. Dans ce cas, le 6* régiment et non le 2‘ aurait été à Saint-Denis et à Vincennes, comine on l’a dit plus haut.
— :mm —
A Melun (à 8 lieues de Paris), 6 escadrons de la garde royale.
A Fontainebleau ( à 18 lieues de Paris), 6 escadrons delà garde.
A Orléans (À 31 lieues de Paris), 3 bataillons de la garde royale suisse (1).
N. B. Toutes ces troupes, dès le 27 juillet, reçurent l’ordre de se rendre à Paris. On avait proposé, quelques jours avant la signature des ordonnances, de les réunir près de Paris et d’en former un petit camp; maison craignit (pie ce mouvement de troupes ne donnAt quelque indice des projets qu’on avait en vue. La proposition ne fut point adoptée.
Enlin, en dehors de ces forces, si les circonstances en imposaient la nécessité, se trouvait la maison militaire du roi, composée de mille cavaliers et trois cents hommes d’infanterie.
Peu de jours après la révolution de juillet parut, à Paris, une brochure intitulée : La Garde royale pendant les événemens du 26 juillet au 5 août 1830, par un officier employé à l’état-major. Je la cite ici , d’abord parce que l’auteur, se livrant à une critique plus qu’amère à mon égard, on ne saurait l’accuser d’impartialité envers moi ; en second lieu, parce que c’est dans cette brochure, la première qui fut publiée sur les évé-
(1) Je crois pouvoir, sans me tromper, ajouter à l'énumération des troupes faite ci-dessus, le 18' régiment de chasseurs à cheval, qui, à cette époque, était eu garnison & Chartres, entre Paris et Orléans.
ncmens , que les journaux puisèrent les diverses opinions qu’ils émirent à cette époque sur les moyens de répression qu’avait à sa disposition le gouvernement du roi ; d’où naquirent les bruits mensongers que la passion ou les regrets exploitèrent alors au protitdu moment. Pointde révolution sans victimes de l’opinion, je le sais, car l’histoire de tous les peuples et de tous les temps nous l’apprend; mais je sais aussi que l’histoire attend, pour prononcer un jugement impartial, que ces violentes crises morales aient cessé, et quelquefois, alors, elle trouve aux mômes sources des motifs suffisans pour porter un jugement différent de celui qu’on avait précédemment établi. C’est peut-être ce qui peut encore arriver aujourd’hui dans la circonstance dont il est ici question.
L’auteur de la brochure dont je parle, officier à l’état-major, présent aux affaires de juillet, écrivant par conséquent avec connaissance de cause, et dans le but surtout de démontrer que la garde royale avait soutenu à elle seule les efforts de l’insurrection parisienne, n’a certainement pas dû augmenter /’ effectif des régimens et des bataillons de cette môme garde : aussi, les renseignemens que je me suis procurés portent-ils, sauf un, cet effectif plus haut qu’il ne l’a lui-méme établi dans son travail : prenons donc ce travail pour base do nos calculs. Ce n’est certes pas m’ériger juge dans ma propre cause.
L’auteur débute par donner deux états de situation; le premier est relatif à la garnison de Paris à l’époque du 25 juillet; le second indique les villes qu’occupaient à la
— :no —
même époque ceux des régimens de la garde royale qui se trouvaient hors de la capitale (1). Je ferai d’abord observer que la répartition des troupes, soit à Paris soit hors de Paris, dont ces deux étatsde situation font mention, est la même que celle que présente le tableau inséré plus haut, à cette différence près que j’ai seulement indiqué dans ce tableau les régimens qui se trouvaient dans la l r * division militaire, tandis que l’auteur de la brochure place dans le sien deux régimens de plus, alors en garnison à Caen et à Rouen, villes situées hors de la 1" division militaire (2). Au reste, tous les renseignemens que j’ai recueillis sont, à peu de chose près, uniformes, quant à la répartition des troupes, telle que la désigne la brochure en question. Je ferai remarquer encore que l’auteur, en énumérant la force de la garnison de Paris, met en note l’observation suivante : « Sont défalqués des corps, toutes les » non-valeurs : hommes aux hôpitaux, ouvriers d’ate- » liers, etc., qui ne pourraient ici figurer que pour mé- » moire, et les pompiers de Paris, ayant un service » spécial (3). »> Aussi, ces non-valeurs défalquées, présente-t-il , comme effectif de la garnison de Paris , garde royale et troupe de ligne ensemble, le chiffre de 11,500 hommes. Si maintenant on ajoute à ce chiffre les troupes, cavalerie et infanterie qui, d’après son se-
(1) Voy. la note 13.
(2) Celui qu’il désigne comme tenant garnison à Caen est le 11' delà garde, qui avait reçu l’ordre de revenir à Courbevoie. Il n’était fort que de deux bataillons; le 3 e bataillon était à Courbevoie.
(3) Page fi tle la brochure.
coud état de situation, se trouvaient immédiatement autour de la capitale, c'est à dire dans un rayon de quatre petites lieues au plus, à Vincennes, à Saint-Denis, à Sèvres, à Versailles; plus, à Saint-Cloud, la maison militaire du roi, dans le cas où les circonstances l’exigeraient; toutes ces troupes devant former, d’après les bases mêmes posées par l’auteur, un effectif de 5,550 hommes de toutes armes , on voit qu'en moins de quatre ou cinq heures de temps, et s’il était nécessaire en rappelant à soi les petits postes dispersés dans l’intérieur de la ville, on eût pu réunir à Paris pour faire faceà l’insurrection, dans la supposition qu’elle eût éclaté, une masse de dix-sept mille hommes, appuyée par l’artillerie de la garde, forte de 48 bouches à feu.
Or, je le demande, en mettant de côté toute préoccupation sur l’issue imprévue de la lutte qui a eu lieu, en ayant foi, comme je devais l’avoir, dans la fidélité des troupes , ne pouvais-je pas croire , avec raison, qu’une force réunie de dix-sept mille hommes, avec une puissante artillerie, fût suffisante pour réprimer les premiers efforts d’une insurrection populaire et donner ainsi le temps, si besoin était, de faire venir de nouveaux renforts. Qui ne sait que l'émeute, quelque considérable qu’elle soit, ne peut résister long-temps contre la force armée? le nombre de ses combattans ne fait qu’ajouter au désordre qui règne dans ses rangs ; elle doit toujours fléchir devant le calme et la discipline du soldat (1).
(t) Pou après la révolution de juillet 1830, l’épidémie des in-
Dès que parut la brochure que je viens de citer, on la lut avec avidité ; personne ne s’éleva contre son contenu; l’auteur, mieux que personne, disait-on, avait été à même de donner un étal exact de la force réelle et de la situation des troupes; qu’il en soit ainsi, je veux bien y souscrire, mais par quelle erreur a-t-on tiré de son travail un résultat différent que celui que j’ai présenté ? Je vais l’indiquer : on n’a pas tenu compte des dates ; on a jugé après l’événement au lieu de juger avant ; on n’a pas voulu considérer quel était l’état des forces disponibles , tel que l’indiquait l’auteur au 25 juillet 1830, mais il a paru convenable de ne sup-
surrections fil presque le tour de l’Europe. Londres ne fut [«s épargné; des troubles éclatèrent dans cette immense cité; le duc de Wellington, alors ministre, faillit en être la victime. Le ministère anglais, qui depuis quelque temps s’attendait il des désordres populaires, avait pris des mesures de précaution pour réprimer les intentions des malveillans. Je fus curieux de connaître quelles avaient été ces mesures. J’écrivis en Angleterre, et je reçus, d’un officier anglais de la garde, des renseiguemens puisés sur les lieux. Je les ai en ma possession ; le nombre effectif d’officiers, sons-officiers et soldats de plusieurs des régimens en garnison dans la capitale britannique s’v trouve relaté. Voici le résumé de ces renseignemens : La garnison de la ville de Londres, dans les temps ordinaires (à cette époque), était de quatre mille cinq cents hommes, cavalerie et infanterie, plus douze pièces d’artillerie. La crainte d’uue émeute engagea le gouvernement à en augmenter la force ; il la porta environ au double, par le moyen de quelques troupes stationnées près de la capitale et de deux régimens qu’on fit venirdeCanterbury et de Brigthon. La garnison de Londres offrit alors une force d’à peu près neuf mille hommes, y compris les hommes nécessaires pour la garde des casernes et de divers postes
puter que les forces qui après le 25 juillet avaient pris part à la lutte; or, comme par suite, surtout de défection apparente ou réelle , l’auteur de la brochure réduit, au 28 juillet, la force de la garnison de Paris de 1 1 ,550 hommes après de cinq mille hommes, on en a conclu bénévolement que le gouvernement n’avait, avant les événemens, que cinq mille hommes à sa disposition pour faire face à l’émeute. Ce n’est pas tout encore, on n’a pas songé que l’insurrection parisienne ayant commencé le 27, les troupes en garnison à Saint-Denis, à Vincennes , à Versailles, c’est à dire h une, deux, trois ou quatre heures de marche au plus, devaient, le
en ville. Le gouvernement comptait encore sur le corps de la nouvelle police (policemen), fort de trois mille hommes. Ce corps n’est ordinairement point armé ; mais, s’il eût été nécesssaire, on eût pu lui distribuer promptement des fusils et des cartouches. Les renseignemeos ne disent pas si l'artillerie reçut ou non de nouveaux renforts. Je dois faire observer ici que la répression d’une insurrection doit être plus difficile à Londres qu’à Paris. La première de ces deux villes est beaucoup plus peuplée que l’autre, puisqu’elle renferme deux millions d’habitans ; on n'y voit point de grandes artères (tels que les boulcvarts et les quais dans la capitale française) qui la traversent en aucun sens. A l’exception de la partie ouest (west-end), qu’habite le beau monde, le reste de cette opulente cité offre un dédale de rues étroites dont une grande partie peuvent à peine admettrelepassagededeux voitures de front. Quant à celte vieille construction appelée la Tour de Londres, bâtie non loin de la Tamise et presque au centre de la portion la plus remuante de la population, elle ne peut tenir la ville en échec, car elle ne domine aucune position. Il est évident que vis-à-vis de tels obstacles, la force armée doit attendre l’insurrection quand elle éclate et ne pas songer à l’aller chercher.
28 , se trouver à Paris. Et en effet, dès le 27, le commandant en chef leur avait donné l’ordre de s’y rendre. Eh bien î malgré tous ces mécomptes, l’auteur mêmede la brochure ne peut s’empêcher de convenir que la journée du 28, la seule dans laquelle il y eut une véritable lutte, fut loin de se présenter comme décisive, et il ajoute que dans la partie de la ville abandonnée par nos troupes, « on n’était guère rassuré, non seulement » à l’égard des événemens de la journée, mais même » pour la cause entière du peuple que Paris avait em- » brassée avec transport (1). »
C’était aussi l’opinion du commandant en chef des troupes royales, puisque le 28 au soir, malgré les désastres delà journée et après avoir concentré ses forces, il me dit et m’engagea d’écrire au roi (ce que je fis immédiatement) que la position qu’il occupait était inexpugnable et qu’il y pourrait tenir trois semaines : certes, si après l’échec que nous éprouvâmes le 28, par suite de l’attitude menaçante des régimens de la ligne, le commandant en chef crut encore avoir à sa disposition des forces suffisantes pour arrêter les progrès de la révolution, n’ai-je donc pas eu raison de supposer, avant les événemens, que la totalité des forces réparties soit à Paris soit dans la banlieue, ne dût être également suffisante pour réprimer l’émeute dans le cas où elle se montrât. En effet, à l’époque à laquelle le commandant en chef me tint le langage que je viens de rapporter, il fallait déjà défalquer, des forces qui lui
(1) Pages 58 ut 59 de la brochure.
avaient été confiées, plus de sept mille hommes qui , d’après la brochure citée ci-dessus, volontairement ou involontairement, furent dès le 27 juillet, inutiles, et par conséquent nuisibles à la défense (1). Mais en m’adressant ces paroles, le noble maréchal avait sans doute compté sur ses propres sentimens plus que sur ceux des autres; il n’avait pas cru que l’oubli d’un devoir militaire put être contagieux en France : son erreur fut grande, dès le lendemain 29 la défection augmenta ses ravages, les troupes se démoralisèrent et la résistance devint bientôt impossible.
Les ordonnances furent signées le 25 juillet vers le soir; elles avaient été gravement et longuement discutées. Le roi, bien qu'on l’ait faussement prétendu, ne chercha nullement à influencer l’opinion de ses conseillers; ceux-ci signèrent parce qu’ils le voulurent bien (2). Une ordonnance spéciale mettait le maréchal
(1) Page 5 do la brochure.
(2) On n’en finirai! point s’il fallait réfuter les récits tragi-comiques que les journaux, et même plusieurs auteurs sérieux, ont insérés dans leurs écrits au sujet de l’examen dont les ordonnances du 25 juillet furent l’objet, et relativement à ce qui se passa dans la séance royale dans laquelle elles furent signées. Je ne citerai ici que l’ouvrage de M. Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, parce qu’il paraît être le plus répandu de tous. Ce qu’on lit dans le I" vol. , pages 185, 186 et 187, est faux d’un bout b l’autre. L’auteur termine la page 187 en mettant dans la bouche d’un des ministres, b l’occasion d’un portrait supposé du comte de StrafTord, un propos injurieux et cruel que tout Français eût rougi d’adresser b Charles X. Or, j’étais assis près du roi pendant la séance, je ne l’ai pas quitté un instant, je suis sorti le dernier de la salle du conseil, et
duc de Raguse en activité de fonctions en qualité de gouverneur de la l r ' division militaire dont il portait déjà le titre (1). Charles X, connaissant le prix que le maréchal attachait à cette marque de confiance , se réserva, avec sa bienveillance ordinaire, le plaisirde la lui annoncer lui-méme ; toutefois, par des motifs que j’ignore encore, il ne lui en parla que le surlendemain au matin. Le président du conseil fut autorisé à donner sur-le-champ communication du contenu des ordonnances au commandant de la place de Paris (2), ainsi qu’au préfet de police (3), magistrat intègre, d’une forte détermination et animé d’un grand dévoûment , afin qu’ils s’abouchassent ensemble et qu’ils se concertassent sur les premières mesures à adopter, dans le cas où la tranquillité de la capitale fût troublée.
Le lendemain, lundi 26 juillet, les ordonnances parurent dans le Moniteur; dès le matin le président du
je déclare ici n’avoir pas entendu une seule des paroles que l'auteur rapporte avec tant d'assurance : Ab toio disce omnes. Au reste, l’ouvrage en question est plein d’erreurs semblables, volontaires ou involontaires, peu importe. J’aime à croire qu’il traite avec moins de légèreté les questions relatives à la cause dont il entreprend la défense.
(1) Il y avait eu France dix-neuf divisions militaires; chacuue avait un gouverneur titulaire, lequel ne pouvait exercer les fonctions de sa place que lorsque des lettres de service, signées par le roi, lui en donnaient l'autorisation. Ces dix-neuf divisions étaient habituellement commandées, aux lieu et place du gouverneur, par un lieutenant-général.
(2) Le maréchal de camp comte Wall.
(3) M. Mangin.
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conseil écrivit au maréchal duc de Raguse , alors de service comme major-général de la garde, [tour l’inviter à prendre les précautions que les circonstances pourraient exiger (1). La lettre fut présentée à la signature du ministre par le sous-secrétaire d’Etat au département de la guerre (2), et transmise aussitôt au maréchal ; mais soit que cette lettre ne parvînt que tard à son adresse , soit pour toute autre cause qui nous est inconnue, elle ne reçut aucune réponse; le même jour, 27 juillet, vers la nuit close, quelques rassemblemens , d’abord inoffensifs , puis un peu tumultueux , eurent lieu dans les rues adjacentes à l’hôtel du ministère des finances. Le président du conseil jugea convenable de faire sortir quelques troupes de leurs casernes , pour montrer aux malveillans qu’on était prêt à réprimer tout désordre qu’ils auraient l'intention de commettre; mais comme les casernes environnantes étaient principalement occupées par la garde qui ne recevait d’ordres directs que de son inajor-général , et vu l’absence du maréchal duc de Raguse, alors à Saint-Cloud près du roi, il prit, en qualité de ministre de la guerre par intérim , un arrêté par lequel tous les régimens de la
(1) La garde royale était commandée, alternativement et par (|uartier, par quatre maréchaux de France, lesquels étaient : les maréchaux duc de Bcllune, duc de Tarente, duc de Reggio et duc de Itaguse. Le duc de Raguse était de service en juillet 1830. Les régimens de la garde royale ne pouvaient sortir de leurs casernes, pour un service extraordinaire, que sur un ordre direct du major général du quartier.
(2) I.o vicomte de Champagny.
garde finale , à celte époque en garnison à Paris , passeraient, provisoirement sous le commandement immédiat du commandant de la place. Un bataillon de la garde sortit, par suite de cet arrêté , et rétablit aussi tôt la tranquillité publique un moment troublée (1). Le mardi 28, le maréchal duc deRaguse , prévenu par le roi, vint avant midi chercher ses lettres de service chez le président du conseil qui les lui remil ainsi que les deux états de situation des forces militaires de la 1" division dont on a déjà parlé. Le maréchal annonça l’intention de concentrer toutes ces forces sur Paris, mesure qu’on avait ajourné de prendre en son absence , espérant à chaque instant qu’il viendrait se mettre à la tête de son nouveau commandement; enfin le mardi 28, au matin , le tumulte allant toujours croissant, Paris , par ordonnance royale, fut mis en état de siège : dès lors toute autorité quelconque dans la capitale ressortit de l’autorité militaire.
Je ne pousserai pas plus loin mon récit. Ce n’est pas à moi qu'il appartient de raconter en détail les désor-
(1) Je ne rends compte de cet incident peu important que pour répondre aux intentions calomnieuses que me prête fauteur de l’ouvrage cité plus haut , Histoire de Dix Ans, à la page 220 du 1" vol., en rapportant cette même circonstance. Je n’ai, quoi qu’il eu dise, voulu procurer alors à qui que ce soit un honneur spécial aux dépens d’un autre ; mais j’ai cru, et je crois encore, que, vish-vis de l’émeute, il faut toujours 3gir promptement et fortement, tf est pourquoi j’ai voulu que les régimens de la garde royale fussent sur-le-champ mis h même d’être employés activement, si le cas échéait. Le major-général absent , je n’ai pu m’y prendre autrement que je l’ai fait.
(1res qui éclatèrenldans les rues de Paris à celte époque. On pourrait me croire témoin trop partial; d’ailleurs ces détails sortent des bornes que je me suis prescrites dans mon travail. Je n’étudie l’histoire que pour montrer l’enchaînement des causes qui mènent insensiblement vers tel résultat , inaperçu d’abord, puis ensuite presque impossible à éviter. Je m’occupe peu de détails qui ne changent rien au fond des choses. La fausse direction donnée aux affaires dès 1814, et surtout depuis 1815, a été la cause de tous nos maux ; elle a établi une lutte incessante entre le principe monarchique et le principe démocratique. Et comme la Charte avait été créée en faveur de ce dernier principe, il était facile de prévoir de quel côté, tôt ou tard, serait la victoire. L'erreur ou l’aveuglement de quelques anciens amis du principe monarchique a pu, dans les dernières années de la restauration, avancer l’époque de ce triomphe ; mais, eussent-ils môme soutenu les intérêts du trône avec vigueur, ils ne seraient parvenus à le consolider qu’en lui donnant d’autres appuis que ceux que présentait la loi fondamentale de 1814. Une simple majorité parlementaire, versatile comme l’opinion populaire qui l’enfante, est un périlleux soutien pour une monarchie. Nous avons déjà offert à nos lecteurs quelques observations à ce sujet; nous n’y reviendrons plus. Lorsque j’arrivai aux affaires, je trouvai la couronne épuisée par ses anciennes luttes et ses récentes concessions. Ses luttes avaient montré son impuissance ; ses concessions avaient
anéanti scs forces. Une crise plus ou moins rapprochée était donc inévitable : le principe anti-monarchique dominait toutes les positions.
Il y eut guerre civile dans les rues de Paris en juillet 1830 ; j’eusse voulu l’arrêter au prix de mon sang, car le combat, une fois engagé, la victoire, de quelque côté qu’elle tournât, ne pouvait que coûter des larmes; mais peut-on dire avec vérité qu’il y eût alors provocation de la part du trùne? Les vainqueurs ont déjà résolu cette question. Ils nous apprendront, comme nous le dirons ailleurs, que l’application de l’article 14 de la Charte, telle que l’avait comprise la couronne, était parfaitement légale ; nous les entendrons déclarer que la chute de la monarchie légitime avait toujours été le but de leurs efforts. Pouvaient-ils donc supposer que le succès de leurs projets se réaliserait sans lutte? Non, sans doute. Or, puisqu’ils ont prévu cette lutte, et que cette prévision n’a pas arrêté leur marche, c’est sur eux que doit peser l’odieux de la guerre civile qui, en 1 830, ensanglanta la capitale.
(Cependant ils auraient tort, ainsi que leurs adhérens, de se prévaloir à eux seuls de leurs victoires. Qu’ils prennent aujourd’hui le titre pompeux de héros de Juillet , soit, le mot ne fait rien à la chose ; mais ce titre même se fût alors bientôt évanoui, s’ils n’eussent trouvé près d’eux de coupables auxiliaires. En vain, des chefs, munis de cartes de diverses couleurs en signe du gradedont on lesavait revêtus, s’ efforçaient-ils, aux cris de : A bas les Bourbons! d’exciter le peuple au
combat (1). Le peuple, bouillonnant dans les rues et dans les places publiques, n’offrait que des masses inertes, dont le nombre était plus propre à entretenir 1e désordre qu’à assurer le succès de sa cause. Peu de personnes prirent, en effet , une véritable part à la lutte; car je ne parle pas ici de celles qui, à couvert dans leurs maisons, jetaient avec couardise des meubles par les fenêtres dans le but d’écraser les soldats ; leur agression durait le temps que mettaient les troupes à traverser les rues. Un député dévoué à la cause populaire déclara à la tribune que, d’après les données qu’on s’était procurées, le nombre des combattans de juillet avait été d’environ huit mille (2). (jtiand bien môme on doublerait ce chiffre, que pouvait-on espérer d’un pareil nombre d’hommes amassés sans ordre , nullement disciplinés et dépourvus de canon, contre des troupes aguerries et appuyées par une imposante artillerie? Il faut donc chercher, en dehors de ces causes, celle qui peut expliquer la victoire et la défaite. Je
(1) Plusieurs d’cnlre eux furent faits prisonniers le 28 juillci, portant ces signes de ralliement ; ce qui tend à prouver que depuis long-temps déjà l’insurrection s'organisait. On trouva aussi, sur plusieurs des gens du peuple qui furent amenés à l'état-major, des pièces d'argeut, lesquelles, dirent-ils, leur avaient été distribuées. Ces gens, pour la plupart, étaient dans un état complet d’ivresse.
(2) « Suivant les données ordinaires qu’on s’est procurées, huit » mille individus ont plus ou moins pris part à ces événemens. Ces » événemens n’ont eu lieu qu’à Paris, et parmi une faible partie de. i la population. » ( Paroles de il/. Delabordc à la Chambre des Députés, séance du 11 novembre 1830.)
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vais la dire, et je m’étonne que les écrivains contemporains ne se soient pas énoncés plus nettement sur ce point. Ont-ils craint de blesser quelques susceptibilités qu’ils avaient l’intention de ménager? Cela peut être ; je ne suis pas dans ce cas ; de profondes convictions chez moi ne fléchissent devant aucune considération. Si je suis dans l’erreur, qu’on m’en donne la preuve ; mais tant que cette preuve manque, je reste dans mon opinion.
Je ne crains donc pas de dire que c’est principalement à l’attitude et à la conduite de la troupe de ligne qu’il faut attribuer l’insuccès de la défense de Paris en 1830. Si elle n’eût pas abandonné ses drapeaux , la population tumultueuse de la capitale fût restée grondante, mouvante , tourbillonnante , jusqu’au moment où le défaut de vivres eut contribué à apaiser son mécontentement (1). Je suis loin de penser qu’un tel résultat eût, à lui seul, suffi pour assurer le salut de la monarchie , les difficultés du moment eussent au moins été ajournées , et l’on eût eu le temps d’aviser aux mesures qu’il convenait de prendre.
Mais la troupe de ligue , par l’oubli de ses devoirs , rendit bientôt nulle toute combinaison; elle refusa d’o-
(t j M. Mauguin, député libéral, dans une discussion à la Chambre dés Députés (session de 1832 il 1833), relative aux indemnités à accorder à ceux qui avaient souffert par suite des journées de uiliet, déclara à la tribune que le jeudi 29 juillet les insurgés taient dans un tel dénûment de vivres, qu’on fut obligé de préever arbitrairement une somme d'environ trente mille francs, afin de leur en procurer à tout prix.
béir à ses chefs , elle livra ses cartouches au peuple , puis enfin elle se mil dans ses rangs; aussi l’auteur de la brochure déjà citée , non moins mal disposé envers le commandant en chef, qu’il l’est à mon égard, après avoir fait allusion au système de défense qu’il suppose avoir été arrêté par le maréchal, croit-il devoir ajouter : « Il faut le dire, l’attitude que prit la ligne devait seule » le faire échouer, et môme tout autre système de dé- » fense mieux entendu (1). » A quoi servent donc des paroles de colère quand ainsi on les frappe aussitôt après d’impuissance? Oui, l’abandon de la troupe de ligne, abandon coupable, qu’on n’eùt osé prévoir sans craindre de faire injure à l’honneur français, décida dans ces derniers momens du sort de la monarchie ; sans cet abandon l’insurrection n’cùt jamais été victorieuse; mais il eut pour résultat immédiat de laisser les fatigues de la journée du 28 peser entièrement sur la garde royale qui combattit avec autant de sangfroid que de courage; bientôt après il affecta le moral des soldats, introduisit l’insubordination dans les rangs et prépara ainsi de nouvelles désertions.
Si l’on fait le relevé des défections qui curent lieu , dans l’espace de cinq jours , à partir du 27 juillet, on se convaincra que le cercle de la défense se resserrait continuellement , que les chances de succès diminuaient à chaque instant, et que l’emploi utile des troupes encore fidèles à leurs drapeaux , devenait de plus
(t) La Garde royale pendant les Ëvénemens du 26 juillet au 5 août 1830. Voy. page 22 de cette brochure.
en plus difficile par la crainte d’éprouver de nouveaux mécomptes. Voici un résumé de ces défections : le 15“ u léger, les 5 m % 53“" et 50 mc régimensdela ligne embrassèrent la cause de l’insurrection dans les journées du 28 , 29 et 30 juillet; le 31 une défection partielle s’établit dans le 3 m ' régiment de la garde ; elle se lit également sentir dans quelques autres régimens de la même arme; à l’appel, il y eut des manquans, surtoutparmi les sousofficiers dépositaires de l’argent de leur compagnie. Enfin , le 1 er août, trois régimens de grosse cavalerie de la garde quittèrent leurs positions et se retirèrent ; un des deux régimens de grenadiers imita leur exemple; ainsi, dans l’espace de quatre ou cinq jours, neuf régimens, tant infanterie que cavalerie, abandonnèrent leurs drapeaux (1).
11 est triste pour un Français d’avoir à consigner de pareils faits dans l’histoire de son pays; et quoique je sache que la vérité est de sa nature exigeante, l’aveu qu’elle m’impose ici est, je l’avoue, le plus pénible qui
(1) I.a plupart des ouvrages contemporains qui ont traité les événemens de juillet renferment ces détails. Voy. La Garde royale pendant tes Evénement du 26 juillet au 5 août 1830, citée plus haut; Dix Jours de 1830, par A. S..., officier d’infanterie de la garde royale, brochure écrite d’un style plus modéré que la brochure précédente ; Histoire de Dix-Ans, par L. Blanc, etc. Je ne renvoie ici qu’au premier de ces ouvrages, à cause de son extrême partialité contre le gouvernement de Charles X, ne voulant m’appuyer, dans le récit des événemens dont je rends compte, que sur les relations qui me sont les plus hostiles. (Voy. les pages 60, 82, 90, 95, 100 et 102 de cette brochure.)
puisse sortir de ni;* bouche. Toutefois les circonstances que je viens de retracer ne seront pas inutiles pour le but que je me propose dans ce travail ; elles tendent à prouver que de nos jours la discipline militaire peut, si l'on n’y prend garde, fléchir devant certaines opinions politiques ; quelques symptômes de ce mal social s’étaientdéjà présentés peu avant 1830. l)e nouvelles gardes prétoriennes avaient brisé , en pleine paix, le frein de l’obéissance militaire et étaient venues à Madrid donner des lois à leur souverain ; Turin , Naples , avaient été soumis à une semblable influence désorganisa trice. Les exemples se multiplièrent après la révolution de juillet ; en ce moment même la Péninsule, en proie encore à de sanglantes guerres civiles , a vu ses soldats soutenir tour à tour plusieurs partis politiques , élever sur le pavois un de ses chefs heureux , l’abandonner et le renverser en peu de jours (1). Le Portugal renferme aussi dans son sein des guerriers législateurs (2). Nous prendrons acte de ces bouillonnemens militaires lorsqu’il s’agira plus tard de faire l’application de nos observations, et de présenter le tableau de l’état moral et politique de la société européenne de nos jours : un tel ordre de choses sert à peindre une époque.
La défection de la ligne s’étendit plus au loin que dans les environs de Paris ; à Nantes , à Lyon et dans d’autres lieux elle soutint la cause des insurgés ; les
(1) Kspartero, régent d’Kspagnc.
(21 Le comte'dc Bnmfin, qui, à la tête d'une partie de la troupe insurgée, a voulu imposer un changement de ministère.
régimens qui de Saint-Omer et de Lunéville s’avançaient à marche forcée sur Paris, se désorganisèrent peu après avoir eu connaissance des événemens qui se passaient dans la capitale. Cependant, au milieu de celte funeste perturbation, il est des traits d’héroïsme et de fidélité que l’orgueil français doit enregistrer avec joie. La garde royale, nous l’avons déjà dit, sut porter haut son nom pendant les journées du 28 et du 29; ses officiers lui donnèrent l’exemple de la bravoure et de la modération réunies : quelques uns d’entre eux périrent les armes à la main, d’au très furent grièvement blessés(l).On ne saurait donner trop d’éloges à la conduite pleine de sagesse et d’énergiedeleurschefsles généraux comte de Saint-Chamans et vicomte de Talon. Au milieu du conflit du 28, je vis arriver aux Tuileries le vieux maréchal duc de Bellune : « Je ne puis être em- » ployé aujourd’hui comme maréchal de France , me » dit-il en me serrant la main, mais je puis l’être en- » core comme volontaire. » Nobles paroles qui révélaient son intrépide fidélité. Les Suisses , plus particulièrement en butte à la haine populaire, se montrèrent les dignes héritiers de ceux qui couvrirent de leurs poitrines la monarchie expirante , au 10 août 1792. Comme chez leurs devanciers , la mort éclaircit leurs rangs , mais non la défection , et dans ces jours néfastes le lion de Lucerne reçut une seconde blessure (2).
(1) Tels que le duc d'Esclignac, le barou de Saiut-Clair, chef de bataillon dans le 1" de la garde, et plusieurs autres.
(2) On a érigé, près de la ville de Eucerne, un superbe monu-
Enfin la cavalerie légère de la garde, l’artillerie de la garde, restèrent tout entières au poste d’honneur, et la maison du roi reçut les derniers adieux de son auguste monarque.
En parlant de l’abandon de plusieurs régimens de la ligne, je ne prétends certes pas diriger sur tous les régimens de cette arme le blâme qui se rattache à une pareille conduite; beaucoup en France traversèrent, sans fléchir, ces montons d’épreuves. C’est une justice à leur rendre ; j’en connais même qui aimèrent mieux enterrer leurs drapeaux que de les livrer au peuple. Là, ces nobles insignes attendent sans doute le jour de leur résurrection, et qui peut répondre de l'avoir, s’il est vrai, comme nous l’apprend le Journal des Débats . que de notre temps les baïonnettes sont intelligentes ?
Tout cœur généreux aime à entendre le récit d’actes empreints d’un véritable héroïsme. Mes lecteurs ne m’en voudront donc pas si je termine en rapportant le fait suivant :
Le 29 juillet, vers midi, la capitale était évacuée; Paris appartenait à la révolution, et l’ancien drapeau républicain en ombrageait déjà tous les édifices à l’exception d’un seul , l’Hôtel des Invalides; sur celui-ci flottait encore le drapeau d’Henri IV. Le marquis de Latour-Maubourg, gouverneur de cette antique demeure de toutes les gloires militaires , n’était pas homme à s’incliner devant l’émeute; bien que mutilé
ment à la mémoire des Suisses qui périrent au 10 août 11 représente un lion couché dont le flanc est percé d’une flèche.
dans de glorieux combats (1) et n'étant entouré que de vétérans mutilés comme lui, il ue put opposer aucune résistance à l’insurrection triomphante; il préféra s’exposer aux fureurs du peuple ivre de sa victoire, pl u té t que de composer avec sa conscience. 11 maintint son drapeau, interprète lidéle de ses sentimens. Cinq ou six mille insurgés, indignés de cette audace, se mirent aussitôt en marche dans l'intention de la punir. Le marquis de Latour-Maubourg apprit leur prochaine arrivée. En vain le supplia- t-on de se retirer et de ne point braver par sa présence une multitude égarée , prête à se porter aux derniers excès. « Non, dit-il, la » retraite ne m’est permise qu’après avoir regardé l’é- » meute en face. » Puis, passant le cordon du Saint- Esprit par dessus son uniforme et plaçant sur sa tète son chapeau militaire orné de la cocarde blanche, il descendit le grand escalier qui conduit à la porte d’entrée. Le brave général d’Hautpoul, directeur de l’école d’application du corps royal de l’état-major, qui, après avoir mis en lieu de sûreté les jeunes élèves confiés à ses soins, était venu rejoindre son digne ami au poste du danger, ne balança pas à l’accompagner, ainsi que quelques officiers préseus. Ce respectable cortège atteignit la dernière marche de l’escalier comme l’émeute se présentait. « Que venez-vous faire ici? » s’écria aussitôt le vieux gouverneur en élevant sa voix. Cette voix ferme et assurée , ce maintien qu’aucun
(tj i.e lieutenant-général marquis de Latour-Vlaubourg avait eu une jambe emportée d'un boulet de canon.
péril n’intimidait , la vue de ce guerrier couvert de cicatrices, s’offrant en holocauste aux vengeances populaires, en imposèrent aux assaillans. Un profond silence régna dans leurs rangs , et l’insurrection recula un moment devant un seul homme, tant est grande, à tous les yeux, la majesté du devoir !
Cependant quelques cris se lirent bientôt entendre; on demandait que le gouverneur fit disparaître le drapeau blanc de dessus l’Hôtel, et qu’il donnât l’ordre d’y arborer le drapeau tricolore. « Jamais, répondit-il, » un semblable ordre ne sortira de ma bouche ; si la » force est de votre côté, agissez comme vous l’enten- » dez, je ne me mêle point de vos affaires. » Les insurgés se répandirent aussitôt dans les longs corridors de l’Hôtel ; mais le vénérable chef de cet établissement devint pour eux l’objet d’un profond respect; leurs sentimens de haine et de colère étaient venus expirer à ses pieds. Le marquis de Latour-Maubourg, emportant avec lui le dépôt précieux qui lui avait été confié, quitta glorieusement son commandement, après avoir reçu les adieux des vétérans dont il avait été longtemps le protecteur. Sa retraite fut un triomphe dont l’honneur avait fait les frais.
Aussi les militaires qui passent ou qui résident près de la tranquille demeure qu’il s’est choisie (1), ne manquent-ils point, quelle que soit leur opinion politique, d’aller lui porter le tribut de leur estime. Lorsqu», long-temps après les événemens de juillet, des circons-
(1) Le Lys, à une demi-lieue de Melun.
lances plus favorables me permirenl de revoir ma pairie, j’eus à cœur, à mon tour, de rendre hommage à ce héros de la fidélité. J’eus le bonheur de le voir, et, après lui avoir exprimé les sentimens d’admiration que m'inspirait son beau caractère, je me retirai , heureux d’avoir contemplé ce noble débris de notre ancienne armée, et d’avoir pu saluer en lui le vieux drapeau de France.
Ainsi que nous l’avons fait observer, le retrait des ordonnances du 25 juillet n’apaisa point l’insurrection-, dès le jeudi 29 au matin, les ministres, dans l’espoir que leur éloignement calmerait peut-être l’irritation des esprits, remirent leur démission entre les mains du roi qui ne l’accepta qu’avec regret. Le duc de Mortemart, nommé président du conseil, fut chargé de la composition d’un nouveau ministère ; les ordonnances furent annulées ; mais le principe révolutionnaire repoussa toute offre d’accommodement : vainqueur, il ne pouvait se suicider ; la chute des anciens ministres n’avait été que l’occasion et non le gage du combat ; c’était le trône légitime qu’il voulait renverser; sa volonté se manifesta bientôt, et la Chambre élective réunie, en prononçant la déchéance du souverain et de sa famille, ne craignit point de jeter la France dans les horreurs d’une guerre civile.
Charles X eilt pu, sans doute, en accepter les chances; plusieurs l’ont même blâmé de ne l’avoir pas fait; mais qui donc en Europe , fùt-il souverain, croit pouvoir s’ériger en juge compétent dans celte circonstance? Sur quel trône voit-on une famille royale dont
les princes, comme ceux de la maison de Bourbon, aient, sans interruption et par ordre de primogéniture, gouverné, pendant dix siècles consécutifs, la môme nation? Une aussi longue communauté d’intéréts, de revers, de gloire et de grandeur , inconnue encore à tout autre peuple, avait seule pu faire naître cette noble inspiration du cœur, qui apprenait à la France que son roi ne mourait jamais, n'avait-elle donc pas pu créer chez les princes de l’auguste race dont Charles X était le représentant, un sentiment plus élevé, plus intime que celui que donne la conscience d’un droit? Rois et citoyens à la fois , ils étaient plus fiers du titre d’aîné de la grande famille que la Provjdence avait commise à leurs soins, que de celui de chefs couronnés. Le Béarnais ne s’intitulait-il pas avec orgueil, premier bourgeois de Paris? Aussi nos annales nous apprennent-elles que , souvent inconstans et souvent même ingrats, les Français finissent toujours par se jeter dans les bras de leurs souverains dès qu’ils veulent retrouver la paix et le bonheur. L’heure de la réconciliation n’était donc qu’une question de temps ; Charles X ne l’ignorait pas ; il pouvait reculer devant la résolution d’en abréger la durée, au prix du sang de ses concitoyens.
Oui , les coups de la tempête ont arraché du sol de la France la famille de nos rois ; ils l’ont poussée sur des plages étrangères ; mais dix siècles de souvenirs l’accompagnent dans son exil , cortège unique dans l’histoire, force morale immense qui suffit à son avenir !