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CHAPITRE VII

AVEUX FAITS PAR LA RÉVOLUTION DF. JUILLET. — PRINCIPE CONSTITUTIFS DE CETTE RÉVOLUTION.

A peine la révolution de juillet eut-elle assuré son triomphe qu’elle s’empressa de faire connaître le secret de sa victoire. Certes les aveux ne manquèrent pas : journaux, brochures, ouvrages littéraires, discours aux Chambres , tous les genres de publicité connus furent mis en œuvre pour expliquer et dévoiler un passé de quinze ans. Aucun dénégateur, aucun contracdicteur ne s’éleva pour prouver la fausseté des révélations ainsi jetées à la face de l’histoire : quelle voix eût pu d’ailleurs les convaincre d’erreur? Le principe triomphant jugeait convenable de mettre ses mystères au grand jour : pouvait-il en ignorer la nature? Il nous représenta donc ses vrais et zélés partisans comme ayant toujours été hostiles à la restauration; dévoués en ap-

pareace, •conspirateurs en secret, prêtant à la fois un double serment, l'un de fidélité au souverain, l’autre de haine à la monarchie ; employant tous les moyens pour parvenir à leurs fins, sociétés secrètes, complots parmi le peuple, complots sur les bancs parlementaires, promesses insidieuses vis-à-vis de leurs amis, propos calomniateurs contre leurs adversaires ; puis foulant aux pieds toute pudeur, il donna par dérision, à cette série d’actes empreints de mauvaise loi, la dénomination de comédie de quinze ans (1).

(1) l.e Globe, novembre 1830. — Voy. les Causes secrètes de la Révolution de 1830. — Révélations officielles , septembre 1830.

— Histoire de la Révolution de Juillet, par Cauchois Lemaire. — Révélations faites à la Gourdes Pairs par Trélat, accusé (juinl835).

— Histoire de Dût Ans, par Louis Blanc, clc. — Voy. aussi les journaux de l’époque, et surtout le Constitutionnel, le National, le Globe. Le recueil des aveux dont il est ici question formerait une brochure dont la lecture offrirait un véritable intérêt. Je ne présenterai ici qu’une seule citation qui résume le plan , la marche et le but des ennemis du principe de la légitimité sous la restauration. Les. bornes de ce travail me forcent de renvoyer mes lecteurs aux divers écrits qui renferment ces aveux, pour tout ce qui concerne les détails de complots, organisations, sociétés secrètes, auxquels on a eu recours. « Contre leur gouvernement ( celui des » Bourbons) , il n’v avait pour les cœurs indépendans qu’une » seule attitude , l’hostilité. Toute la politique , pour les journaux » comme pour l’opposition, dans la Chambre, consistait toujours » à vouloir ce qu’il ne voulait pas , à combattre ce qu’il deman- » dait , à repousser tout bienfait offert par lui comme cachant une » trahison secrète; en un mot, à loi rendre tout gouvernement » impossible, afin qu’il tombât, et c’est par lui en effet qu’il est s tjombé. » ( National , septembre 1330. )

C’était en vérité peine inutile-, il faudrait être frappé de cécité pour ne pas reconnaître aujourd’hui que la restauration n’a offert d’autre spectacle que celui d’une lutte continuelle entre deux principes contraires qui s’excluent l’un l’autre, le principe monarchique et le principe de la souveraineté du peuple, lequel fera l’objet de notre examen dans le chapitre suivant : aussi je ne prends ici acte de ces révélations que pour montrer que ceux qu’on avait taxés d'aveuglement, qu’on avait représentés comme alarmistes, n’avaient, après tout, été que fort clairvoyans. Mais il est d’autres aveux plus curieux et peut-être plus instructifs encore que je ne puis passer sous silence : ce sont ceux qui exonérèrent Charles X de l’accusation de parjure si hautement exprimée après l’insurrection de juillet, et qui, par conséquent, enlevant à cette insurrection toute cause légale, même selon la Charte, ne lui laissent d’autre caractère que celui d’une simple révol te contre l’autorité légitime.

Dès que les ordonnances parurent, on déclara qu’elles constituaient une violation manifeste de la Charte de 1814, et bien que cette Charte déclarât le souverain irresponsable des actes de ses conseillers, on voulut néanmoins réduire la loi fondamentale de l’État, aux proportions d’un contrat synallagmatique, et l’on prétendit alors que la violation d’une des clauses du contrat invalidait l’acte en entier. Tel fut, dit -on, le motif de la révolution de juillet: eh! bien, ce n’en était que le prétexte, et nous apprîmes bientôt de la bouche même du parti triomphant, que l’article 14, tel que

l’avait compris la couronne, faisait réellement partie de la Charte, et que l’interprétation qui lui avait été donnée, était légale et constitutionnelle. Pour ne pas embarrasser la marche de notre travail, nous renvoyons nos lecteurs aux citations consignées au bas de la page ; elles serviront de preuves à nos assertions (1).

(1) Les extraits suivans sont tirés de journaux, d'ouvrages et de discours parlementaires , résumant le sentiment de personnes qui ont toutes approuvé la révolution de juillet , quoique appartenant h diverses nuances d’opinion politique; ces extraits, faute d'espace, seront en petit nombre, mais ils suffiront pour l’intelligence du lecteur.

» La Charte , octroyée sans Y article 14 , eût été une absurdité...

» Ceux qui avaient voulu la légitimité et la restauration devaieut » vouloir jusqu'au bout que le roi ne pût rendre son épée. »

( National, avril 1831. ) Cet organe du principe de la souveraineté du peuple reconnaît ici la nécessité et par conséquent l’existence de l'article 14 dans la Charte ; voici ce qu'il dit encore à ce sujet dans sa lettre au duc de Fitz-James: « Nous Ini accorderons (au » duc de Fitz-James) ce qu’il se donne tant de peine à prouver,

• que l’article 14 était dans la Charte, et que Charles X n’a pas u violé littéralement l'art. 14 par les ordonnances de juillet. Si » M. de Fitz-James a déjà lu cela cent fois dans le National, comme » il s’efforce de le prouver en invoquant de nombreuses citations » que nous ne sommes pas tentés de vérifier , il le lira ici pour la » cent et unième fois. » ( National , octobre 1833. )

« Si , Je 25 juillet , Charles X, par ordonnance, avait aboli l’hé- » rédité de la pairie, la loterie, la gabelle; s’il avait supprimé le » double vote, etc. (suit une longue kiriellc de suppressions que » Charles X eût dû opérer par simples ordonnances et malgré les lois » existantes), il eût violé ouvertement les lois, et cependant les

• libéraux et le peuple eussent applaudi au roi parjure. » ( Tribune ,

» avril 1831.) On voit ici que cet organe populaire ne reprochait

Ce n’est pas tout, on avait reproché à lamonarchie des Bourbons son peu de dignité vis-à-vis de l’étranger, son extrême déférence pour une congrégation religieuse bien connue , enfin son despotisme à l’intérieur ; dès que la révolution éclata on attendait avec impatience des révélations importantes sur ces griefs reproduits à

au souverain d’avoir eu recours à l’article là que parce que le mode d’application ne lui convenait pas. Aussi , dit-il ailleurs : « Pourquoi donc les ordonnances étaient-elles mauvaises î Parce » qu’elles étaient le boulerart de la royauté. Les faits et les raison- » nemcns, tout concourt à le prouver. » { Tribune, mars 1833. )

• C’est pitié de voir par quelles feintes misérables , le 9 août » ( c’est à dire le gouvernement de Louis-Philippe proclamé roi le » 9 août 1830) se défend, à l’égard de Charles X et de sa famille...

• L’article là réservait formellement la souveraineté à la personne » royale toutes les fois qu’il s’agissait de la sûreté de l’Etat , et le » roi seul était juge des circonstances dans lesquelles il devait rc-

• vendiquer le pouvoir souverain. Ainsi , ceux qui ont réduit la » révolution de juillet à une misérable chicane de légalité, ont » plaidé la cause de la dynastie déchue ; les ordonnances étaient a strictement légales, et elles étaient une nécessité de position, a ( Mémoires de M. de Lafayette. )

Dans une brochure intitulée : Vingt Jours de secret, publiée en juin 183à, par M. Marrast, rédacteur en chef de la Tribune, on y lit le dilemme suivant : « Ou il faut reconnaître la légalité des a ordonnances faites en vertu de l’article là , ou il faut nier ta , a Charte de l jouis XVIII. a

Dans un discours prononcé à la Chambre des Pairs, le 19 février 1833 , à l’occasion de la loi sur l’état de siège , M. de Barante ( depuis ambassadeur de Louis-Philippe à Saint-Pétersbourg ), dit : « qu’on ne pouvait comparer la loi de l’état de troubles à l'ar- » ticle là de la Charte delSlà, attendu que l'article là consera voit à la prérogative royale le droit de suspendre toutes les

chaque instant dans les journaux et à la tribune parlementaire. On s’empressa de fouiller dans les archives de tous les ministèros : notes, papiers furent soumis à une investigation passionnée; mais les recherches furent vaines , aucune apparence de preuve ne put réaliser l’espoir des meneurs de cette révolution, leur silence

» libertés. > Voilà un ministériel de la révolution de juillet, qui reconnaît à l'article 14 une force que les partisans de la monarchie légitime ue lui accordaient même pas. Maintenant, écoutons l'aveu d’un ministre de cette révolution.

<1 Quand la Charte parut eu 1814, que fit le pouvoir? Il eut » soin de déposer dans le préambule le mot octroyé , et dans le » texte, l’article 14, qui donnait la faculté de faire des ordon- » nonces pour la sûreté de l’État; c’est à dire qu'il s'attribuait » avant la Charte un droit antérieur et extérieur à la Charte, ou » autrement un pou voir .Vomieram , constituant , absolu. »(!/. Guizot, » séance de la Chambre des Députés du 29 décembre 1830.) Nous sommes loin de croire que la couronne eut le droit absolu qu’on veut bien ici lui attribuer ; mais si nous entrons dans la pensée de l’orateur ministre , nous aurons raison de dire que si le mot octroyé conférait le pouvoir qu’il reconnaît ici , si la nature de ce pouvoir se trouvait consignée dans l’article 14 de la Charte, comment le recours à une partie de la force que donne cet article 14 a-t-il pu constituer un acte de mauvaise foi ? Charles X n’a pas même fait usage du pouvoir constituant reconnu par M. Guizot, il ne s’est servi momentanément que d'un pouvoir suspensif pour sa propre défense ; or, qui peut le plus peut le moins. La Charte existait, telle qu'elle était, depuis quinze ans; on l'invoquait sans cesse ; on lui avait juré obéissance , et certes ce n'est pas Charles X qui a violé son serment ; ce sont , il faut ledirc , les hommes de juillet. C’est ce que constate, dans son dépit naif, un autre ministre de la révolution de 1830, M. de Broglic , en mettant tout ce qui s’est passé sur le compte de la nécessité.

les convainquit de calomnie ; bientôt môme, forcés de rendre hommage à la vérité , on les entendit justifier ce qu’ils n’avaient cessé d’accuser ; ils avouèrent que l’imputation de jésuitisme n’avait été que le résultat d’une tactique adoptée par eux contre le gouvernement alors existant (1) ; ils reconnurent que la branche aînée

« C’est ainsi , dit-il , que, malgré la Charte et tes lois , nous » avons expulsé en 1830 un souverain irresponsable; que, plus » tard , nous avons à jamais banni les membres de sa famille et » tous leurs descendais , sans avoir aucun grief légal à faire valoir » contre eux; c’est ainsi que nous avons, sans autorité, mis les » ministres de Charles X en accusation, et qu'en l’absence de » toute loi, nous en avons créé une tonte exprès à laquelle nous

» avons donné un effet rétroactif, etc (Séance de la Chambre

des Députés du 5 janvier 1833. )... Proh pudorlU

<■ Décembre 1832. — Toutes les constitutions ont et doivent » avoir l’article lé; nous ne redoutons point ce grand mot; toutes » les constitutions doivent avoir une arme de salut qui ne se tire • du fourreau qu’au moment du danger

» Quand l’art, lé n’est écrit dans aucune loi , ce licst pas une » raison pour ne pas s’en servir; mais c’est une raison pour ne

• s’en servir que lorsque la nécessité le crie à haute voix , » et cependant le Journal des Débats du 23 septembre 18éé , reproche vivement à la Gazette de France d’avoir écrit le 28 juillet 1830 :

« Quant à la constitutionnalité des ordonnanccsdu25juillet 1830, p elle ne peut être pour nous l’objet d’un doute ; toute constitution

• possible s’est réservé le moyen de se préserver elle-mêinc. » Nous terminons ici nos citations dont il nous serait facile d'augmenter considérablement le nombre ; mais celles que nous avons rapportées suffisent pour montrer de quelle manière la révolution de juillet juge son œuvre.

(1) Voyez le National du mois de février 1832.

des Bourbons avait noblement soutenu les intérêts de la France à l’étranger, et donnèrent, à ce sujet, des éloges au dernier président du conseil sousCharles X, pendant qu’ils dressaient l’échafaud pour faire tomber sa tête, et que plus tard ils le retenaient captif dans les tours de Ham (1). Enfin, un ministre de la révolution se chargea de proclamer la modération du régime qu’on venait de renverser. « Il n’est pas vrai , dit-il , que la » restauration ait été oppressive ; la France n’a jamais v été plus libre que sous la restauration (2). »

Ainsi donc, de l’aveu des vainqueurs de juillet, leurs paroles n’ont jamais été que mensongères : la liberté, et non l’oppression , régna sous la monarchie légitime ; les petits-fils de Louis XIV surent rendre à la France le rang politique qu’il lui convenait de tenir en Europe ; l’article 14 renfermait le sens que la couronne lui donna ; l’application de cet article ne constituait rien autre chose que l’exercice d’un droit reconnu par la Charte ; le recours à cet article était une nécessité de position , et Charles X ne faillit point à la foi jurée. Il faut, en vérité, avoir un grand fond d’humilité pour avouer aussi ouvertement ses torts.

Ces récriminations peuvent paraître oiseuses devant

(1) Vov. les discours de M. Mauguin et du général Lamarque à la Chambre des Députés. ( Séance du 15 janvier 1831, du 1" avril 1835, etc. ) Au reste , depuis celle époque , de nouveaux et nombreux discours sont venus confirmer ceux qu’on vient de citer.

(2) Paroles de M. Guizot à la Chambre des Députés , 7 janvier 1834.

un fait accompli, elles ont néanmoins leur but d’utilité , car elles montrent à quels moyensle principe antimonarchique a dû son triomphe; elles font connaître encore la domination qu’exerce sur ses adhérens tout principe politique de nos jours qui prend hypocritement l’intérêt des masses pour parvenir à ses fins ; car, je le répète , les défenseurs du principe vainqueur de juillet ne voulaient pas tous la révolution qui en a été la conséquence ; un grand nombre ont adopté cette révolution , forcés qu’ils étaient d’agir ainsi pour ne pas renier leurs actes ni leur langage précédens dont ils n’avaient pas calculé la portée. Ils ne voulaient qu’un changement de système , ils obtinrent un bouleversement ; ils invoquaient hautement le principe de la souveraineté du peuple , et ce principe les poussa vers l’anarchie, son élément naturel; ils se débattent aujourd’hui contre les effets d’un mal qu’ils ont imprudemment contribué à jeter au sein de la société ; mais ce mal doit avoir son cours, auquel nul ne pourra s’opposer. La France, toujours oublieuse de sapropre histoire, a cru de nouveau devoir rejeter son passé et présider à scs futures destinées ; le Tout-Puissant la livre encore à ses folies.

Le gouvernement, sorti de la révolution de juillet, n’a rien offèrljusqu’àprésent, qui soit digncd’être transmis à la postérité; cela devait être: en présence du principe de sa création, toujours menaçant et toujours prêt à l’engloutir, il ne peut qu’être timide et cauteleux ; ne nous étonnons donc pas de sa nullité dans les affaires inté-

ricurcs et extérieures du pays ; il veut vivre , et de quelque côté qu’il se tourne, il doit en demander la permission ; c’est un résultat forcé de sa position ; ce gouvernement est né cliétif et craintif, comme un homme naît borgne ou boiteux ; ne pouvant changer sa nature, il doit vivre et mourir chargé de ses infirmités : aussi ne saurait-il occuper dans ce travail qu’une place très infime ; je ne vois en lui qu’un simple incident dans cette grande lutte entre le principe de la souveraineté du peuple et le principe de toute monarchie légitime , lutte qui dure depuis plus d’un demi-siècle et dont la restauration n’a été qu’un court épisode.

Nous avons déjà fait observer que, de nos jours, de grands intérêts sociaux, bien ou mal entendus, servent de causes aux convulsions politiques qui ébranlent le monde civilisé (1) .Or, ces intérêts diversement compris, se groupent autour d’un principe qui en définit la nature, et ce principe, alors , devient le chef des soldats enrôlés sous ses drapeaux ; il les domine, il les pousse devant lui vers le but qu’il veut atteindre : comme il combat pour l’intérêt des masses, lui seul peut les remuer; infatigable, jamais il ne se repose-, le triomphe même ne le satisfait pas, s’il croit encore à l’existence possible d’un principe ennemi. Aussi l’homme n’estil aujourd’hui qu’un simple et fragile instrument entre les mains du parti politique qu’il embrasse, à moins que, résumant enluile système entier de son parti, il n’en de-

(1) Vov. l’introduction.

vienne l'homme principe et qu’il n’en soit ainsi le symbole à lui seul ; mais toujours est-il que c’est du principe même que dérive toute sa force.

D’après ces données, dont les faits historiques, depuis plus de cinquante ans, ne justifient que trop l’exactitude , nous nous demandons de quel principe politique le chef actuel du gouvernement issu de la révolution de juillet , est-il en France te représenlant-né ?

Ce n’est certes pas du principe de l’ancienne monarchie française, dont le droit, depuis neuf siècles, reposait sur la loi salique ; ce no peut être , non plus , le principe de la souveraineté du peuple , victorieux en 1830, que ce môme chef résume en sa personne ; car, s’il en était ainsi , il eût été l’àme de la révolution de juillet, il eût par conséquent connu , organisé , guidé les sociétés secrètes qui en préparaient le succès ; on l’eût vu combattre à la tête des partisans du principe dont il eût porté l’étendard; or, lui-même, après la révolution , n’a cessé de nier toute complicité de sa part avec cette révolution ; scs lettres aux souverains de l’Europe expriment môme des regrets sur l’issue de l’insurrection parisienne ; il se dépeint à leurs yeux non comme un vainqueur qui ceint le diadème , mais comme une victime qui se laisse couronner. A ces traits on ne peut reconnaître en lui le représentant-né du principe de la souveraineté du peuple antérieurement au triomphe de ce principe. Ainsi placé en dehors de ces deux grands principes qui se font la guerre , l’historien observateur ne peut voir, dans le fait qu’il exprime , qu’un simple épisode qui se rattache à la révolution de

juillet. Cette révolution s’est opérée sans son aveu , sans son concours , au nom du principe de la souveraineté du peuple , principe exclusif, remuant, absolu par sa nature , qui peut bien agir par délégation , mais ne peut jamais vouloir abdiquer entièrement son pouvoir, encore moins se suicider, ainsi que nous l’expliquerons dans le chapitre suivant : aussi ce principe est-il universellement reconnu comme la source de tous les pouvoirs existant maintenant en France. 11 a été consigné dans la Charte de 1830; orateurs parlementaires et autres (1), auteurs , journaux de toutes les opinions, l’invoquent sans cesse comme la pierre fondamentale de la révolution régnante , et la Chambre des Députés ellemême a cru devoir, il y a peu de temps , le rappeler encore textuellement dans son adresse (2). En un mot, ce principe se retrouve partout, partout il surgit, partout il révèle son action ; il est le vrai symbole de la révolution de juillet.

Dans les études historiques et morales que je trace, la France' ne se présente donc à mes yeux que sous le point de vue d’une société dominée par le principe de

(1) « Je ne connais, disait à M. Guizot M. Charainaule (mciu- » bredu côté gauche de la Chambre des Députés), qu edeuxprin- » ripes : La légitimité et la souveraineté du peuple ; si vous en ad- » mettez un troisième , ce ne peut être qu’une négation de ceux-ci ; » or, le trône de Louis-Philippe ne repose pas sur la légitimité ; » si vous niez qu’il repose sur la souveraineté du peuple , vous le » placez nécessairement sur une négation. » ( Séance du 2 janvier 1835. )

f2) Adresse de la Chambre des Députés en janvier 1854.

la souveraineté du peuple : dès lors le gouvernement institué par lui ne peut guère fixer mon intention ; car l’histoire de notre temps prouve qu’à l’exception du régime de la restauration, tous les gouvernemens qui se sont succédé, depuis 1792, ont été institués au nom de ce même principe, et certes les changemens n’ont pas été rares : on sait que ce principe est peu constant dans ses affections. Bonaparte a pu échapper à son influence, mais ce n’est qu’en guerroyant sans cesse et en plaçant chaque fois sur une carte militaire le va-tout de la France; le repos, il ne l’ignorait pas , eût tôt ou tard amené sa chute.

Cependant l’état de choses, tel qu’il existe pour le moment en France, offre un côté instructif à l’œil de l’observateur. Il démontre que le principe de la souveraineté du peuple, lorsqu’il ne gouverne pas par luimême, frappe d’inertie le pouvoir qu’il délègue ; cela se conçoit : le délégué, dans ce cas, se trouvant toujours placé sous la surveillance du principe qui l’a créé, ne peut ni vouloir ni agir que sous le bon plaisir de ce principe, ombrageux et méfiant par nature; tout le gêne, tout l’embarrasse, tout l’intimide, et ses actes, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, doivent se ressentir des préoccupations craintives qui l’assiègent continuellement. 11 n’en est pas de même lorsque le principe règne et gouverne à la fois, ainsi qu’on l’a vu du- temps de la Convention ; mais ce principe alors devient tyrannique et sanguinaire chez lui ; il est irritant chez les autres , car il a soif de domination; la résistance est une insulte à sa puissance : aussi, dans ses

rapports avec ses voisins, il ne traite pas, il veut parler en maître, il veut dicter des volontés.

Cette observation, que nous compléterons ailleurs, explique le secret de la marche incertaine et faible du gouvernement de juillet depuis l’époque de sa naissance; il ne peut rien établir au dedans, il ne peut rien faire de grand au dehors. Et cependant, il faut en convenir, il manœuvre avec assez d’habileté : fortement comprimé par deux principes opposés, il cherche à tirer parti des senliinens d'antipathie qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. En s’adressant aux zélés adhérons du principe de la souveraineté du peuple, il leur rappelle, dans le but de calmer la vivacité de leur opposition, que l’Europe, tolérant mais n'aimant point la révolution de juillet (1), peut prêter un appui dangereux aux partisans du principe contraire, et cette opposition se tait un instant. Aux amis de l’ancienne légitimité française, il s’efforce de persuader que lui seul peut mettre obstacle à l’invasion menaçante d’une anarchie révolutionnaire toujours prête à bouleverser la société, et quelques gens timides s’effraient, croient et suivent en silence ; mais ces demi-conûdences ne donnent qu’une force d’emprunt qui, tôt ou tard, doit échapper et ne peut rien fonder de stable ni de durable : ce n’est pas avec de semblables moyens qu’on réorganise une société chez soi, ni qu’on la fait respecter chez les autres.

Aussi la voix du gouvernement de juillet n’a-t-elle

(1) Paroles de M. Thiers à la Tribune.

aucun retentissement à l’étranger. Tantôt exclu du grand conseil européen, ou tantôt admis dans son sein, selon les circonstances, on traite quelquefois en Europe de graves questions internationales à son insu ou sans sa participation; on se contente d’être poli envers lui; c’est peut-être tout ce qu’il demande : ce n’est pas à coup sur lui qui oserait seul entreprendre aujourd'hui la conquête d’Alger. Dans le fait, ses bouderies comme ses volontés, n’effraient personne ; on sait que lorsqu’il veut frapper il frappe sur le faible, se gardant bien de frapper le fort ; on sait que ses colères sont des actes de violence pour rire : nous l’avons vu à l’œuvre. L’Autriche, malgré ses représentations, envoie des troupes dans l’état de l’Église pour y apaiser une révolution naissante ; il se fâche, il arme ses vaisseaux, pénètrent dans la mer Adriatique; Venise ou Trieste sont sans doute menacées : eh non ! c’est Ancône, privée de défenseurs, dont on s’empare, et voilà l’Autriche punie ! Ailleurs, l’Angleterre, de sa seule autorité, plante son drapeau dans la Nouvelle-Zélande ; le gouvernement issu de juillet s’émeut, ses susceptibilités s’éveillent, on médite un grand coup; bientôt on apprend la capture de la reine Pomaré et la conquête de son île, grande à peu près comme l’île de Barataria : et voilà l’Angleterre châtiée ! Dans l’un et dans l’autre cas on a violé le droit des nations, mais on a eu soin de ne le violer qu’envers le faible et l’impuissant ! Sages précautions qui mettent à l’abri du danger.

Nous renvoyons à la seconde partie de ce travail les observations que nous avons à présenter sur la politique

des cabinets européens à l’égard de la France actuelle ; nous examinerons le côté fort et le côté faible de cette politique avec la même franchise et la même indépendance d’opinion que nous avons mises jusqu’à présent dans l’examen des questions qui concernent la France: on ne peut se servir loyalement de deux poids et deux mesures.

Le gouvernement de juillet a donc peu d’influence en Europe, c’est un fait que les événemens constatent journellement. Voyons maintenant quels sont, à l’intérieur, sa force et son appui : sa force, il ne la puise que dans le principe de la souveraineté du peuple, principe qui lui a donné naissance, mais qui le bride en le soutenant et entrave ainsi son action ; son appui, il ne le trouve que dans une majorité parlementaire à la fois changeante et passionnée, et dont il doit cependant étudier et suivre les fluctuations. Ainsi le principe gronde sur sa tète, l’appui vacille sous ses pas ; il peut donc, d’un moment à l’autre, être poussé vers un îibîme ; on ne saurait inspirer une confiance qu’on ne partage pas soi-même : de là vient le malaise indéfinissable qui gagne les populations françaises et qui les place toujours dans l’attente d’un lendemain , craint par les uns, désiré par d’autres, mais inconnu à tous. L’incertitude morale qui résulte d’un tel ordre de choses, doit naturellement jeter cette nation dans un marasme impuissant, ou semer dans son sein des germes de répulsion qui engendrent les tempêtes. Dans le premier cas, indifférente sur sa précaire existence, elle renonce naturellement à toute influence extérieure; dans le

second cas, une crise imminente menace sa tranquillité intérieure.

La présence du principe de juillet qui, en 1830, a bouleversé la société française, la tient par conséquent dans un état continuel de désorganisation; le gouvernement issu de ce principe, ne peut rien constituer; il résiste, mais ne gouverne pas ; il vieillit, mais ne s’affermit pas; il repose sur des fondations sans cesse ébranlées par le principe même qui les a posées, et ce principe, il doit le subir, car il n’est, ne se soutient et ne vit que par lui ; aussi tout l’importune, tout lui porte ombrage ; partout il croit voir un ennemi plus puissant que lui. Un petit-fils de Louis XIV voyaget-il en Angleterre? il s’irrite des souvenirs qui se rattachent à son nom, comme s’il pouvait, de sa main débile, effacer l’histoire ; il fait aussitôt appel à ses constituans, aux hommes de juillet; les Chambres se réunissent, on croit qu’il va frapper, mais il s’est ravisé, il ne veut que flétrir. Ses amis commencent alors par lui faire reconnaître de nouveau le principe de sa créa- ’ tion, celui de la souveraineté du peuple, puis ils accordent la flétrissure demandée ; c’était leur droit, car ce mot, depuis cinquante ans, est à l’ordre du jour : la Convention a flétri Louis XVI, le Directoire a flétri la Convention, Bonaparte & flétri le Directoire; pourquoi juillet ne flétrirait-il pas la Restauration? Je m’étonne même des vives susceptibilités royalistes à cette occasion; on ne donne que ce qu’on peut donner, et il est plus facile de flétrir que d’honorer. Je n’ai donc nullement été surpris du vote favorable octroyé par la

Chambre élective à ce mot ; mais j’avoue n’avoir pas aussi bien saisi le sens du vote suivant, surtout en présence d’aveux faits anciennement, ainsi qu’on a pu le lire au commencement de ce chapitre; voici la phrase à laquelle s’applique le vote en question. « Notre révo- » lution de juillet, en punissant la violation de la foi » jurée, a constaté chez nous la sainteté du serment. » En effet, on peut bien quelquefois se moquer des autres, mais il n’est guère d’usage de se moquer de soimême.

Concluons. Le principe de la souveraineté du peuple est encore le seul principe dominant en France; il y perpétue la révolution de juillet, et avec elle tous les orages qu’elle recèle dans ses flancs ; ce principe, faiseur et dé faiseur de gouvernemens, a institué une autorité première, procédant de lui et dépendante de lui; il la laisse marcher devant pourmicuxsurveilleretépier ses mouvemcns; mais au fait il la guide, il la mène, et dans le cas peut la tenir en cchec, car lui seul a la force de remuer les masses, et celles-ci reconnaissent en lui la source unique de tout pouvoir comme de toute puissance. C’est donc ce principe souverain, d’autant plus fort qu’il est fantastique cl indéfinissable, qui rèi gle et fixe les conditions actuelles de la société en France ; et c’est aussi sous ce point de vue que nous aurons à reparler de cette société après avoir porté nos regards sur les autres sociétés européennes. Le gouvernement issu de juillet ne saurait en conséquence présenter à nos yeux qu’un simple incident ou accident, peu propre, je le répète, à figurer dans ce travail; il ne

domine rien, ne peut rien créer, ne peut rien fonder par lui-même, car il n’est pas principe à lui seul, puisqu’il découle d’un autre principe dont il est forcé de reconnaître la présence, et qu’à toute force ce principe créateur eût pu se passer de lui au jour de sa victoire ; or, dans le grand mouvement social qui, depuis plus d’un demi-siècle, soulève tant de questions vitales en Europe et dont nous étudions les causes et les effets, les principes seuls descendent dans l’arène , les hommes obéissent et suivent. Aussi , peut-on dire avec vérité que si le gouvernement installé par suite de la révolution de juillet, se détachait du principe qui l’a créé, il s’éteindrait sans force et sans vie ; il ne peut rester debout qu’en lui prêtant foi et hommage; dans ce cas, le principe est le suzerain, le gouvernement l’homme lige. C’est donc du principe seul dont nous aurons plus lard à nous occuper ; car lui seul doit avoir la conscience de sa force et l'entière connaissance de sa volonté.

Mais avant de continuer notre sujet, nous soumettrons à nos lecteurs de courtes observations sur quelques unes des utopies gouvernementales , que les philanthropes de notre siècle présentent aux générations actuelles comme nécessaires aux progrès de la civilisation et au bien-être des nations. Ces observations s’appliqueront également à ce que nous avons déjà dit et aux choses qui nous restent à dire, carie cercle qu’elles parcourront renferme les grandes questions politiques qui agitent aujourd’hui toutes les sociétés.

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