DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Louis XJV s’ôtait endormi dans sa gloire; il laissait à la France l’Alsace, le Hainaut, la Flandre , la Franche-Comté, Metz, Toul, Verdun, comme fruit de ses conquêtes; son petit-fils régnait en Espagne. Dans les vicissitudes de son long règne il n’avait pas toujours été heureux, mais il fut toujours grand. Il mourut maître chez lui et respecté de l’Europe entière.
Toutefois, les longues guerres qu’il eut à soutenir, les nombreux monumens dont il dota la France, la splendeur qui régnait à la cour, obérèrent les ressour-
ces du pays: la dette publique s’élevait, à sa mort, à un capital de plus de trois milliards.
D’un autre côté son royal orgueil avait absorbé en sa personne toutes les hautes positions sociales de son royaume, il cnétait le principe et la fin. L’Etat, c’est moi, disait-il ; tout pliait, en effet, devant la majesté de son nom ; les parlemens se taisaient à sa voix ; la vieille noblesse française, qu’on avait en vain cherché à décimer sous le règne précédent, languissait à ses pieds, amollie dans les plaisirs, et ne se réveillait qu’au bruit des armes et en présence du danger.
Toute grandeur factice est un mal pour un Etat; celle qui faisait la force de Louis XIV ne tenait qu’à sa personne ; il eût fallu à ses successeurs , pour la perpétuer, sa fermeté, ses victoires, et sa longue carrière de roi. Il n’en pouvait être ainsi; dès-lors, les influences brisées sous son règne devaient nécessairement, ou se relever avec trop de vigueur, ou bien se perdre sans retour; aussi vit-on, après lui, les parlemens comprendre leur puissance comme corps politique et s’en exagérer l’étendue , tandis que la noblesse , réduite à de simples individualités , s’énervant de plus en plus au sein des débauches de la régence , et végétant dans l’indolence sous le règne de Louis XV, n’eut bientôt plus à offrir au trône, dans les grands jours de périls, qu’un dévoûment stérile , inspiré par cet antique sentiment d’honneur qui, seul, avait survécu à son importance.
Suivons la marche des événemens.
Louis XIV meurt; le parlement de Paris essaie
— au —
ses forces et casse le testament du feu roi. Le duc d'Orléans devient régent ; aussitôt l’immoralité , l’impiété et la débauche viennent s’asseoir sur les marches du trône, près du royal enfant au nom duquel la France est gouvernée. La demeure de nos rois devient le rendez-vous de prostituées de tous les rangs. Déjà trop long-temps habituée à façonner ses mœurs d’après celles du maître , la noblesse de cour se prête facilement à d’aussi honteux excès. Pour comble de scapdale , un prêtre* improvisé , l’abbé Dubois , quoique marié clandestinement , devient bientôt le successeur de Fénélon, au siège archiépiscopal de Cambrai, obtient la pourpre romaine et parvient au rang de premier ministre ; il préside avec le régent aux destinées du royaume. Dès lors la considération , le respect , qui souvent servent de voile aux faiblesses des grands, s’éteignirent peu à peu dans tous les esprits ; les ressorts de l’Etat se relâchèrent ; les petites ambitions se réveillèrent, l’intrigue eut aussi sa débauche, et l’on vit le régent, par les conseils de son favori , vendre la France à l’Angleterre, tandis que ses ennemis cherchaient à la livrer à l’Espagne.
Aux maux que la corruption et l’immoralité attirent toujours sur les nations se joignirent, dans le clergé français , quelques germes de dissensions intestines qui vinrent ébranler la foi. Déjà, sous le dernier règne, les jansénistes avaient propagé une doctrine condamnée à plusieurs reprises par les pontifes romains. Louis XIV les avait peut-être trop vivement comprimés , sa riiort releva leur audace. La majeure
partie du clergé de France repoussait leurs erreurs , et le régent, peu persécuteur, plutôt par indifférence religieuse que par un sentiment chrétien bien entendu, la soutint d’abord dans cette lutte ; mais les parlemens, qu’un système calculé d’opposition poussait depuis long-temps vers le jansénisme, se raidirent à la fois contre le clergé, contre la cour , et surtout contre un corps religieux enseignant, qui ayant encore la confiance des peuples , plaçait au nombre de ses devoirs de conserver intacte la pureté de la foi catholique et de combattre l’incrédulité naissante du siècle.
Les parlemens, établis originairement comme simples cours de justice , occupèrent une belle place dans notre histoire tant qu’ils n’usurpèrent point d’autres attributions que celles qui leur étaient dévolues. Nos rois se firent plus d’une fois un devoir de les consulter, et modifièrent souvent leurs décisions d’après leurs conseils ; mais, plus tard, leur autorité croissante ne les porta que trop fréquemment à s’opposer aux volontés royales et à repousser les édits émanés du trône. Un des refus d’enregistrement les plus remarquables de leur part, fut celui qu’ils firent à Henri IV à l’occasion du fameux édit de Nantes ; ce souverain brisa leur opposition dans le lit de justice qu’il tint en cette circonstance. Forcés de plier sous le joug tyrannique du cardinal de Richelieu , et de s'effacer devant l’imposante majesté de Louis XIV, ils ne tardèrent pas à ressaisir leur autorité au temps de la régence et sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Leur prétention hardie
— aille concentrer en eux, comme corps politique, les anciens pouvoirs des états-généraux , dont la convocation était, depuis près de deux siècles, tombée en désuétude , les firent bientôt considérer comme les soutiens , les protecteurs nés des intérêts du peuple dont ils cherchèrent souvent à tort à capter les suffrages. Ainsi s’élevait près du trône, à l’époque dont nous parlons , une puissance formidable qui , appuyée par l’opinion des masses , balançait en quelque sorte le pouvoir royal et préparait à son insu la chute de la monarchie.
Un malheur d’un autre genre vint peser sur la France et assombrit encore l’horizon politique ; les prodigalités du règne précédent faisaient craindre l'approche d’une banqueroute ; le fatal système de Law l’effectua ; ce système , disait-on , devait enrichir le trésor obéré et mettre les particuliers qui y plaçaient leur confiance , à même d’acquérir une fortune prompte et considérable. Toute nouveauté revêtue d’un dehors brillant enflamme les têtes françaises ; le trésor fut donc bientôt en possession de nombreux capitaux en échange desquels il donnait des billets portant quatre pour cent d’intérêt, et assuraient en outre une part proportionnelle dans les bénéfices des futures opérations d’une prétendue compagnie d'Occident. L’agiotage s’empara aussitôt de tous les esprits. La rue Quincampoix devint l’onil-de-bieuf de toute la France : grands et petits, princes du sang même s’y réunissaient , s’y foulaient pêle-mêle pour s’enrichir aux dépens les uns des autres; l’ava-
rice nivelait les rangs , et l’on vit le petit-fils <ln grand Condé marcher à la tête des agioteurs avec une ardeur égale à celle que déployait son aïeul en un jour de bataille; mais l’illusion fut de courte durée ; les capitaux confiés furent dissipés ; l'intérêt promis cessa d’être payé, et les bénéfices de la compagnie d’Occident ne pouvant se réaliser, force fut au gouvernement de déclarer au public que les sommes reçues ne seraient point remboursées. Cette odieuse manœuvre ne fit que déconsidérer davantage l’autorité royale et jeter le mécontentement dans tous les esprits.
Cependant les désordres honteux, dont le régent - et sa cour donnaient de si scandaleux exemples, pénétraient insensiblement dans les classes inférieures. Le vice, caché sous les dehors d’une politesse séduisante, perdait de son aspect repoussant; la religion trouvait moins de vrais adorateurs; le doute remplaçait la foi , et l’esprit philosophique du siècle dont nous aurons bientôt à nous occuper, ne sut que trop bien se prévaloir de cet état de malaise général pour propager dans des cœurs désafîectionnés les doctrines d’incrédulité, puis d’indépendance politique et religieuse, qui bouleversèrent la société. ,
Ce n’est pas que la Providence n’eût déjà donné de terribles avertissemens dans ces mêmes lieux d’où partait le mal ; on avait vu la duchesse de Berry, fille éhontée d’un père encore plus dépravé qu’elle, périr •les suites de ses scandaleuses orgies; le cardinal Du- Iwtis expirer en reniant son Dieu , et le régent lui-
même frappé de mort subite dans les excès d’un amour adultère. Si Louis XV eût rappelé la vertu à sa cour; s’il se fût maintenu dans les principes de morale que son précepteur, le cardinal de Fleury, lui avait inculqués dans son enfance , il eût peut-être arrêté les progrès d’une démoralisation qui menaçait de désorganiser la société. Mais ses penchans vicieux et la faiblesse de son caractère l’entraînèrent bientôt dans des excès qui , quoique moins condamnables d’abord que ceux de la régence , n’en eurent pas des résultats moins déplorables.
Que n’eût pu faire encore à cette époque l’amour des Français pour leur roi ? Louis XV connut toute la force que ce sentiment pouvait lui donner, pendant sa courte, mais terrible maladie à Metz. Dès que le danger fut passé, un cri de joie, qui retentit dans toute la France, lui apporta sur son lit de douleur le titre de Bien- Aimé ; il l’entendit , il en jouit un moment. Ce cri lui imposait des devoirs, il les oublia, et son nom s’effaça bientôt du cœur de ses sujets.
La débile , mais intègre administration du cardinal de Fleury, n’avait pu arrêter les progrès du mal : l’énergie manquait à ce ministre honnête homme , et son ministère se consuma à prendre des demi-mesures pour restaurer les finances, pour pacifier les querelles intestines qui divisaient le clergé, et pour s’opposer aux prétentions ambitieuses des parlemens ; néanmoins le cardinal de Fleury soutint et termina heureusement la guerre de 1723 à 1736, dont le résultat pour la France fut l'acquisition de la Lorraine;
mais il légua au ministère qui vint après lui la guerre de la succession d’Autriche, commencée, il est vrai, malgré ses représentations, et qui amena, en 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle. Marie-Thérèse , le maréchal de Saxe et Frédéric-le-Grand furent les héros de cette époque militaire ; les champs de bataille dè Fontenoy , de Raucoux et de Laufeld attestèrent l’hahileté de nos généraux et la valeur de nos soldats.
Cependant les conditions peu avantageuses d’une paix signée à la suite de brillantes victoires , excitèrent un mécontentement général en France : l’indolence du roi , son insouciance des affaires , sa soumission aux volontés d’une impérieuse favorite , ses infâmes désordres dans un pavillon solitaire du parc de Versailles, dont la prostitution avait seule l’entrée, le rendaient de plus en plus étranger au cœur de sessujets; d’un autre côté, les intrigues des jansénistes devenus convulsionnaires, sous la protection prétendue du diacre Pàris, les discussions théologiques exposées imprudemment au jugement de tous, les querelles incessantes entre le clergé et les parlemens , concernant l’exécution de la bulle unigenitus déjà enregistrée par eux en 1729 et devenue par conséquent loi de l’Etat , tendaient à ébranler la foi des peuples ; tandis que l’arrogance du parlement de Paris , luttant ouvertement contre le trône , lui refusant son appui et provoquant ainsi des désordres publics par une résistance obstinée et souvent factieuse , détruisait insensiblement le dernier sentiment de respect que la France conservât encore pour l’autorité royale. Ces signes
de décadence politique et morale révélèrent à la secte philosophique que son règne était près d’arriver.
Il est temps maintenant d’indiquer l’origine de cette secte impie , d’en suivre les progrès , d’en exposer les doctrines ; mais nous sommes forcés de remonter plus haut que l’époque dont nous venons de nous occuper, car les evénemens politiques qui ont éclaté vers la fin du dix-huitième siècle se lient nécessaisement aux événeméns religieux qui remplirent les deux siècles précédons ; ces derniers expliquent les autres ; en effet , on ne peut briser le frein de la loi religieuse sans saper les bases fondamentales de la société : nous serons aussi concis que l’importance du sujet pourra nous le permettre.
Luther, d’abord fervent catholique, prêtre zélé , puis tout-à-coup apostat, avait espéré renverser par la puissance de sa parole ardente et par l’énergie de son caractère, l’Église apostolique romaine qui depuis quinze siècles gouvernail le monde chrétien , mais il ne lui fut donné qu’un pouvoir de destruction qui se perpétua parmi ses nombreux imitateurs. Il avait voulu détruire l’unité de l’Église catholique en en soumettant les doctrines aux faibles lumières de la raison humaine , et ce fut bientôt l’absence de toute unité religieuse qui jeta la division parmi ses disciples et leurs successeurs ; chacun d’eux prétendait avoir sa science, son génie , ses inspirations ; les livres saints furent expliqués , commentés , torturés différemment qu’il ne l’avait fait ; de nouvelles règles de foi furent présentées à la conscience des chrétiens , et le fougueux novateur
n’eut plus guère que son nom à léguer à l’œuvre qui avait consume ses veilles et son temps.
En effet , déjà de son vivant , Zwingle, son devancier même dans la réforme , repoussait la présence réelle dans l’Eucharistie, dogme, que Luther soutenait encore ; Stork prêchait l’abolition de tout culte extérieur ; Carlostad se prononçait contre le baptême des enl'ans avant l’àge adulte ; Tardent Muntzer propageait l’anabaptisme et répandait en même temps les doctrines de la communauté des biens et de l’égalité civile. Leur maître «à tous, avec plus de réserve, n’avait livré à l’avidité des grands de son siècle que les propriétés de l’Église. D’autres sectaires rejetaient comme devenus inutiles , la prière , la confession , le baptême et le respect dù aux saints, également prohibé par Luther. Tous appuyaient leur croyance sur le texte des livres saints qu’ils expliquaient dans un sens favorable à leurs opinions. Ils marchaient dans la voie que leur avait enseignée l’ancien moine de Saint-Augustin.
Cette anarchie religieuse jeta bientèt en Allemagne le désordre dans tous les esprits : les églises , les temples furent pillés ; les statues , rappelant les vertus des anciens chrétiens dont elles représentaient l’image, turent mises en pièces ; on démolit les couvens ; on arracha les religieuses de leurs paisibles retraites : chaque sectaire applaudissait au zèle effréné de ses partisans qui tous croyaient obéir aux mouvemens de leur conscience. Le peuple prit part à ces excès; l’insurrection religieuse dégénéra en insurrection civile : la Thuringe, une partie de la Saxe, le Palatinat,
l’Alsace se soulevèrent; de vaillans chevaliers, Franz de Sickingen, Goetz de Berlichingen se déclarèrent les chefs de la ligue de Franconie ; le bouillant Muntzer, l’idole de la multitude, descendit jusque dans les mines de Mansfeld pour augmenter le nombre de ses soldats ; il vint offrir le combat au duc Georges de Saxe près Frankhausen, succomba dans la lutte ; mais avant de monter sur l’échafaud il rentra dans le giron de l’église catholique, accusant Luther et ses adhérons des erreurs qu’il expiait par sa mort. La révolte se ralluma peu après à Munster; Jean de Leyde s’en fit le chef, et périt également par la main du bourreau.
D’aussi cruels excès n’arrêtèrent point les progrès de la réforme. La foi chrétienne devait se plier aux égaremens de la pensée ; Luther en avait appelé aux lumières de sa puissante intelligence pour répandre ses doctrines ; une autorité semblable fut invoquée par ses successeurs. Parmi ceux-ci il s’en trouva un aussi fougueux, aussi instruit, aussi persévérant que le moine allemand , mais plus profond et plus impitoyable : ce fut Calvin ; plus hardi que Luther, non seulement, à son exemple , il traita d’impiété tout respect pour les saints, pour le Saint-Siège etpour l’épiscopat tout entier, mais il détruisit en outre toute hiérarchie éclésiastique et repoussa avec fureur les décrets des conciles , les décisions de l’Église , les sentimens des Saint-Pères , en un mot , toute autorité antérieure à la sienne ; il enseigna que Dieu éclaire suffisamment les fidèles pour juger du vrai sens de l’Écriture , et par une contradiction manifeste, mais calculée , il créa néanmoins
un tribunal sous le nom de consistoire, chargé de propager et de maintenir avec rigueur et dans toute leur pureté , les doctrines qu’il avait puisées , disait-il , dans les livres saints. Ce retour à une unité religieuse, préserva long- temps de toute altération les doctrines du réformateur genévois, tandis que celles de Luther éprouvèrent bientôt de notables changemens. Les paroles de Calvin eurent du retentissement en France; elles devinrent le signal d’une guerre civile qui désola long-temps ce beau pays et durant laquelle furent commis , de part et d’autre , d’impardonnables excès.
Pendant que ces événemens se passaient au centre de l’Europe , une nouvelle apostasie se préparait dans le Nord. Henri VIII, roi d’Angleterre, qui avait reçu du souverain pontife le titre de défenseur de la foi, pour un écrit remarquable contre les doctrines de Luther, rompit peu de temps après avec la cour de Rome , sur le refus qu’elle lui fit de laisser monter Anne deBoulen sur le trône qu’occupait alors Catherine d’Aragon , sa légitime épouse. Il se fit proclamer protecteur et chef suprême de l’Église d’Angleterre. Il rejeta comme les autres réformateurs , le culte des saints dont il fit briser les images , mais il ne modifia d’abord que légèrement les dogmes de l’Église catholique, dont la plupart , néanmoins , disparurent plus tard de la nouvelle religion anglicane, par autorité du parlement, sous les règnes d’Édouard et d’Élisabeth. C’est ainsi que l’on vit pour la première fois un corps politique s’immiscer dans les décisions de dogmes religieux. Le despote Henri VIII détruisit les couvens, s’enrichit des dé-
pouilles (le l'Église, persécuta le culte catholique , et fonda sa nouvelle religion par l’abus de la force. I^es échafauds furent en même temps teints du sang des catholiques , des luthériens et des disciples de toutes les autres croyances qui n’appartenaient pas aux doctrines religieuses qu’il avait déclarées lois de l’État. Il ne put toutefois empêcher que la voie interprétative des saintes écritures dans laquelle il avait marché , ne fût suivie en Angleterre par d’autres que par lui , et l’on vit du milieu de la Grande-Bretagne s’élever successivement , la Bible à la main, les presbytériens, les anabaptistes , les sociniens , les arméniens , les méthodistes, les quakers, sectes qui, de nos jours, en fait de religion, font encore de ce pays la bigarrure religieuse la plus fantastique que l’esprit humain puisse concevoir (1).
(1) L’écrit intitulé : Défense des Sept Sacremeos contre Martin Lutlicr (Auerlio Sacramentorum adversus Martinum Luthcrum), qui valut à Henri VIII le titre de défenseur de la foi, est peu connu ; nous en citerons quelques morceaux tirés de l’excellent ouvrage de M. S.-M.-V. Audin, sur les écrits et les doctrines de Martin Luther, ouvrage qui a exigé , de la part de son auteur, de longues et profondes recherches. En- parlant de l’ancienneté et de la suprématie du siège de Home, dont il a plus tard renié l’autorité, Henri VIII dit:
» Luther soutenait-il que ces paroles du Christ : Tout ce que » vous délierez sur la terre sera délie dans le ciel, s’adressaient à » la communauté des fidèles, à tout chrétien, homme ou femme?
» Quiriles, s’écriait le vieux Itomaiu Emilius Scaurus, accusé » par un homme sans foi devant le peuple romain : Varus affirme » et moi je nie : qui croirez-vous? El le peuple battit des mains,
Les trois grandes figures qui dominèrent la réforme , au seizième siècle, furent sans contredit, Luther, Calvin et Henri VIII. L’orgueil donna naissance aux doctrines des deux premiers, l’intempérance des sens engendra celles du dernier. Ce fut ainsi que les deux vices qui tourmentent le plus l’homme , au moral comme au physique, rivalisèrent d’ardeur pour déchirer le sein de l’Église ; Dieu le permit sans doute pour mieux flétrir l’origine de cette révolte religieuse.
Nous avons vu les nouvelles doctrines des réformateurs engendrer des discordes sanglantes dans plusieurs pays ; bientôt la scène s’agrandit, les peuples et leurs chefs descendirent dans l’arène; Gustave- Adolphe porta ses armes victorieuses dans toute l’Alle-
» et l’accusateur fut confondu. Je ne veux pas d’autre argument » dans cette question du pouvoir des clés. Luther dit que les paroles » d’institution s’appliquent aux laïques, Augustin dit non : qui » croirez-vous? Luther dit oui , Bcda dit non : qui croii'ez-vous ï » Luther dit oui , Ambroise dit non : qui croirez-vous ? Luther dit » oui, l’Eglise tout entière s’est levée et dit non : qui croirez-vous » encore? Qu’il nie donc que la communion chrétienne tout en- » tière salue dans Rome sa mère et son guide spirituel. Jusqu'aux » extrémités du monde , les Chrétiens , séparés par l’Océan et la » solitude, obéissent au Saint-Siège ! Donc, si ce pouvoir immense » n’est échu au pape ni par l'ordre de Dieu , ni par la volonté de » l'homme , si c’est une usurpation ou un vol, que Luther nous en » assigne l’origine ! La source d’un si grand pouvoir ne saurait être » enveloppée de ténèbres , surtout si le souvenir peut en retenir » l’époque. Veut-il que son berceau remonte à un ou deux siècles » au plus? Voilà l’histoire, qu’il en ouvre les pages.
» Mais si ce pouvoir est si vieux que son principe repose dans » la nuit des temps, alors il doit savoir que les lois humaines éta-
magne, les partisans de la réforme, sous la dénomination générique de Protestons, quelle que fût la nature de leurs principes religieux, se placèrent sous son égide, la politique prit alors le masque de la religion. Gustave meurt , la guerre continue , et ce ne fut qu’après trente années de combats et de luttes acharnées , que le traité de Munster, ou deWestplialie en 1648, arrêta les flots de sang dont ces querelles religieuses avaient arrosé le sol de l’Allemagne et celui d’une grande portion de l’Europe.
La réforme l’emporta; un nouveau code politique la couvrit de sa protection ; chaque province en Allemagne, et plusieurs autres dans divers royaumes du continent, purent adopter la croyance qui leur convint;
» blissent que toute possession dont la mémoire est impuissante à » désigner la source, est légitime, et que du consentement unanime » des nations , il est défendu de toucher à ce que le temps a fait
• immuable.
> Il faut avoir une rare impudence pour affirmer, quand on a » soutenu le contraire, que le pape n’a fondé son droit qu’à l'aide » du despotisme ! Mais pour qui nous prend donc Luther ? Nous » croit-il assez stupides pour nous persuader qu'un pauvre prêtre » ait pu parvenir à établir un pouvoir tel que le sien? que, sans
• but, sans mission, sans aucune espèce de droit, il ait soumis tant
• de nations à son sceptre T qu'il se soit trouvé tant de villes, tant
» de royaumes, tant de provinces assez prodigues de leurs libertés » pour reconnaître ainsi un étranger auquel on ne devait ni foi, ni » hommage, ni obéissance ! etc. »
Qui eût pu jamais croire qu’un prince qui défendait avec tant de chaleur l'unité de l'Eglise dans la personne de son chef visible, su fût plus tard donné un démenti à lui-méine, en brisant cette unité dont il avait si éloquemment prouvé l’existence ?
mais cette multitude de doctrines religieuses dut naturellement affaiblir la foi dans les cœurs. Toutes, en effet, à l’exception de la croyance catholique, enseignaient que les fidèles , en les embrassant , opéreraient également leur salut. Pourquoi donc ces changemcns , achetés au prix de tant de sang, puisqu’ils n’amenaient aucune certitude plus grande sur la voie qui conduit il la vie éternelle? Qu’étaient ces livres saints desquels on avait tiré tant de vérités contradictoires, s’entrechoquant, se combattant entre elles, sans cesser de rester vérités? De quelle utilité leur connaissance pouvait-elle être, puisque chacun avait le droit de les étudier selon sa science , d’y former ses doctrines d’après ses propres lumières , de s’établir enfin l’arbitre du sens qu’ils renfermaient? La foi , annoncée par le Sauveur comme nécessaire au salut, tombait donc dans le domaine de l’intelligence humaine et l’erreur ne pouvait plus lasouiller dès qu’elle sortait toute créée du sein de cette intelligence? Mais alors à quoi bon l’établissement d’une religion pour tous ou pour plusieurs? Chacun pouvait ou devait enfanter la sienne propre , car toute croyance religieuse était bonne, ou, pour mieux dire, aucune ne devenait nécessaire.
En effet, interrogez un protestant, à quelque secte qu’il appartienne , sur le mérite de la religion qu’il professe; il répondra qu’elle lui parait bonne, mais il ne dira pas que pour se sauver il soit indispensable d’y croire , car il condamnerait par ces paroles les croyances de toutes les autres fractions du protestantisme dont la sienne diffère, cl auxquelles il accorde aussi
le même pouvoir d’ouvrir à leurs disciples les portes du salut. Qu’est-ce donc qu’une religion descendue du ciel pour guider l’homme ici-bas , et dont la croyance n’est pas même obligatoire? Sa présence accuse la divinité d’impuissance ou d’ignorance-, elle n’est plus que gênante dès-lors qu’elle cesse d’être nécessaire ( 1 ) .
C’est ainsi que le conflit d’une multitude d’opinions diverses, en fait de religion, ne pouvait insensiblement qu’engendrer le doute sur l’existence même des vérités qu’elles annonçaient; mais le doute conduit à l'indifférence, et celle-ci mène bientôt à l’incrédulité. Aussi voyons-nous lesiècle qui suivitceluiquiavaitdonné naissance aux doctrines do la réforme, modifier ces mêmes doctrines, s’efforcer de les concilier ensemble, au risque d’en altérer la pureté primitive , sans que ces modifications , ces variations , ces concessions réciproques n’élèvent aucune de ces tempêtes politiques qu’avait suscitées la présence des premiers réformateurs : c’est que les générations de celte dernière époque ne saisissaient plus bien le côté sérieux de ces nouvelles inter-
(1) « Mon Gis, s’écriait sur son lit de mort la mère du doux » Melanchton, disciple aveugle du violent Luther; mon fils, j’étais , » catholique, et, par tes avis, j’ai abandonné la croyance de mes » pères; je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de me dire, en ce » moment suprême, dans quelle foi je dois mourir ? — O ! ma
• mère, répondit en sanglotant le jeune Melanchton, dont la piété » filiale éclairait alors le cœur, la nouvelle doctrine est plus com-
* mode , mais l'ancienne est plus sûre. » Dicser zxcar annehmlicher, Der Catholùche aber sicherer. ( Ecrits et Doctrines de Martin Ijtther, par S.-M.-V. Audin, vol. II, chap. xxiti. Vov. les citations dans cet ouvrage.)
prétations ; c’est que déjà elles n’y attachaient plus d’importance; c’est, enfin, qu’un sentiment d’indilîérence, en matière de doctrines religieuses, commençait à s’emparer d’elles , et que ce sentiment les poussait vers l’incrédulité. Hâtons-nous cependant de présenter ici une observation. Les fractions du protestantisme, en altérant et en modifiant sans cesse leursdoctrines, conservèrent toutes, néanmoins, une haine commune contre la religion dont elles avaient secoué le joug bienfaisant. Cela devait être ; l’erreur peut s’associer à l’erreur, mais la vérité ne peut que provoquer leur ressentiment commun , car tout ce qui n’est pas elle , est nécessairement contre elle. Quel partage pouvait-il donc s’opérer entre les nombreuses doctrines de la réforme et la foi catholique? Un abîme infranchissable évidemment les séparait et doit toujours les tenir séparées. En effet, les premières s’appuient principalement sur les lumières de l’intelligence humaine, faible etchangean te de sa nature; d’où viennent leur divergence entre elles et l’absence d’obligation pour leurs disciples d’y ajouter foi aveuglément; tandis que la religion catholique, stable, immuable, dominant tous les siècles, depuis la venue du Sauveur, parle avec l’autorité du divin maître qui l’a fondée ; elle impose ses dogmes ; elle commande la soumission ; elle ordonne de croire; mais aussi elle seule a-t-elle le droit de promettre l’éternité bienheureuse , en récompense de la foi qu’elle apporte.
Résumons en peu de mots les observations précédentes :
Seizième siècle, siècle de révolte et d’orgueil en matière religieuse.
Dix-septième siècle, siècle de doute et d’indifférenlisme.
Dix-huitième siècle, siècle d’incrédulité, de philosophisme et d’irréligion; c’est celui dont nous avons surtout à nous occuper en ce moment.
lx! philosophisme du dix-huitième siècle fut donc évidemment l’œuvre des deux siècles précédens. Son temps était venu, et si ses sectaires choisirent la France pour terrain du combat, c’est que , ne pouvant attaquer la foi catholique avec les seules lumières du raisonnement, ils durent se servir, contre elle, des armes du ridicule et d’une railleuse calomnie. Or, la langue française, fine et légère, exprimant au besoin, selon le choix des expressions, plus ou moins que la pensée même qu’on veut émettre, leur offrait plus que toute autre les moyens de lancer des traits empoisonnés, \léguisés par les agrcmens et les artifices du discours; d’ailleurs cette langue était répandue dans toute l’Europe,' et elle appartenait à un peuple qui prend parfois l’esprit pour la profondeur, les dehors spécieux pour la vérité, et chez qui le sourire désarme souvent toute intention hostile. Ni la langue anglaise, ni la langue allemande n’auraient présenté les mêmes avantages : ces deux peuples, d’un caractère grave et sérieux, penseur et profond, n’auraient pu convenir à la guerre de tirailleurs qu’avaient adoptée les philosophes du dernier siècle. Leur secours ne fut cependant pas inutile au parti , et nous verrons plus tard l’ Allemagne ap-
porter aux philosophes l'appui formidable d’une organisation secrète ayant pour but la révolte contre toute autorité reconnue.
Rien n’est plus facile à prouver que la conspiration du philosophisme du dix-huitième siècle contre la religion catholique. Le but, les moyens nous ont été révélés par ses disciples. Trois d’entre eux peuvent, en quelque sorte, personnifier les diverses parties du système qu’ils ont tous adopté : Jean-Jacques Rousseau, par ses doutes calculés, par des raisonnemens faux, vagues et contradictoires, semble avoir pris à tâche do démontrer l’impuissance du cœur de l’homme à croire aux vérités de la religion catholique; or, cette impuissance reconnue, la foi s’éteignait d’elle-même; une négative ne peut servir de base à aucune croyance religieuse. Voltaire, levant le masque, attaque la religion dans son ensemble et dans ses détails ; la persécute par scs railleries, la poursuit par ses calomnies, et, dans sa rage satanique , déverse sur elle le fiel du ridicule à défaut d’argumens. Enfin Diderot, plus fougueux que les deux autres , sonnant toutefois la victoire avant la fin du combat , embrasse dans leur ensemble les conséquences du système philosophique dont il est le séide, et prêche le matérialisme qu’il représente comme le sublime de la raison humaine ; mais il devançait de quelques années les événemens de son siècle ; sa voix , plus prophétique que celle de ses amis, ne fut pas d’abord écoutée avec autant de faveur. Et comment pouvait, en effet, être accueilli chez une nation spirituelle , ce désolant axiome , résumé de tous les prin-
cipes philosophique» du bouillant encyclopédiste , qu’entre l'homme et son chien il n'y a de différence que l’habit ( 1 ). D’ailleurs, Diderot se trompait : lorsque l’homme se dégrade jusqu'à tomber dans le matérialisme , ce n’est pas l’instinct pacifique de l'animal , symbole de la fidélité, qui lui sert de guide , ce sont les fureurs du tigre qui dévorent son âme : les preuves de cette assertion ne nous manqueront pas.
Si la haine de cette secte impie se dirigea en apparence surtout contre la religion catholique, c’est qu’elle n’ignorait pas que la chute de cette religion, si elle eût été possible , devait entraîner la ruine de tous les autres cultes ; mais, malgré la feinte protection que les philosophes daignèrent accorder, en certaines occasions, aux croyances protestantes, ils n’en étaient pas moins au fond les ennemis du catholicisme que du protestantisme. Toute autorité quelconque, tout frein mis aux passions de l’homme leur étaient odieux : autorité religieuse, autorité morale , autorité politique , ils voulaient tout anéantir. Écoutons leurs principaux adeptes, ils nous feront connaître les sentimens et les projets de leur secte :
« Ces régénérateurs de la société nous apprendront , » en fait de religion , que l'immortalité de l’âme n’est » qu’un dogme barbare , funeste , désesj>érant et con- » traire à toute législation; que cette âme n’est pas un » être distinct du corps; que le dieu des juifs et des » chrétiens n’est qu’une c/umère et un fantôme; qu’ils
(1) Vie de Sénèque , par Diderot.
» sont las d’entendre dire que douze hommes ont suffi » pour établir le christianisme, et qu’ils veulent prou- » ver qu’un seul suffit pour le détruire; puis, dans » leur impiété , donnant au Sauveur du monde la dé- » nomination d’infâme, ils s’encourageront les uns les » autres à écraser l’infâme, ils se réjouiront du mé- » pris où l’infâme , disent-ils, est tombé chez tous les » honnêtes gens de l’Europe, et s’applaudiront de voir » bientôt le moment où les cordonniers, les servantes » et la canaille seront les seuls qui croiront encore à » la religion du Christ (1). »
En fait de morale, ils nous enseigneront :
« Que les idées de justice et d’injustice, de vertu et » de vice, de gloire et d’infamie, sont purement arbi- » traires et dépendantes de l'habitude ; que l’intérêt » personnel est l’unique et universel appréciateur du » mérite des actions des hommes ; que la loi qui con- » damne les époux à vivre ensemble, dès qu’ils ces- » sent de s’aimer, est une loi barbai'e et cruetie; que » le commandement fait aux enfans, d’aimer leur père » et mère, est plus l’ouvrage de l’éducation que celui » de la nature ; que les remords ne sont que la pré- » voyance de peines physiques auxquelles le crime » nous expose , et qu’un homme au dessus des lois » commet sans repentir l’action malhonnête qui lui » est utile (2). »
(1) Voy. la note 1".
(2) Voy. même note.
Puis, dans le but de renverser l’ordre social établi en Europe, ils nous apprendront encore :
« Que la vraie monarchie n’est qu’une constitution » imaginée pour corrompre les mœurs des peuples et » pour les asservir; que si l’autorité des rois vient de » Dieu, c’est comme les maladies et les fléaux du » genre humain; que les rois sont les premiers bour- » reaux de leurs sujets ; que la force et la stupidité » sont les seules origines de leur trône; un d’entre » eux, apostrophant les rois, s’écriera : Tigres déifiés » par d’autres tigres, vous croyez donc passer à l’im- » mortalité? Un autre, enfin, se complaira à exprimer » publiquement le vœu de voir le dernier des rois » étranglé avec les boyaux du dernier des pré - » très (1). »
Pour mieux concentrer leur force d’action et mieux régulariser leur marche , ils se formeront en société chez un des plus opulens d’entre eux (2) ; du sein de cette académie impure sortiront les ouvrages les plus pernicieux pour la société, et si quelques uns des conjurés philosophes s’en tiennent éloignés (3), ils n’en partageront pas moins les principes monstrueux de cette société et ne travailleront pas avec moins d’ardeur à leur propagation.
L'un d’eux, en effet, qui par la vaste capacité de son esprit, par son infatigable activité, sa profonde
(1) Voy. la note 1™.
(2) />e baron d’Holbach.
(3) Tels que Voltaire, d’Alcmbcrt, Jean-Jacques Rousseau.
irréligion, sou cynisme révoltant, avait mérité à juste titre d’être proclamé le patriarche et le chef du philosophisme du dix-huitième siècle, Voltaire enfin, dont la plume, toujours maligne sans cesser d’être gracieuse, a effleuré tous les sujets que l’intelligence de l’homme peut saisir, comprenant que le succès de ses doctrines et de celles de ses amis dépendait de leur rapide propagation en Europe, mais gêné par la surveillance qu’exerçaient encore les parlemens en France, s’adresse à Frédéric II , roi de Prusse, un des adeptes philosophes , et obtient de ce souverain l’autorisation de faire imprimer à Berlin les productions impies dont la secte regardait la publication comme nécessaire à la réussite de leurs projets. Ainsi , l’incendie moral est attisé, répandu par ceux-là même dont le premier intérêt, le premier devoir était de l’étouffer. La subtilité du poison se cache sous l’attrait du langage; il pénètre dans toutes les classes de la société, et la secte philosophique peut bientôt compter dans ses rangs, en qualité d’adeptes protecteurs, outre Frédéric II , l’impératrice de Russie Catherine II, l’Empereur Joseph II, la reine de Suède et le prince Gustave son fils , le roi de Pologne, Frédéric landgrave de Hesse-Cassel , le duc de Brunswick , le duc de Wurtemberg, Louis , prince de Wurtemberg , Charles Théodore, électeur palatin, la princesse d’Anhalt Zerbst, et Wilhelmine , margrave de Bareuth (1). Enfin dans sa joie, exagérée sans doute, le patriarche de Fernay peut écrire à un
(1) Voy. mite 1".
de ses plus ardens admirateurs : « Il n’y a pas présent » un prince allemand qui ne soit philosophe, de la » philosophie de l'incrédulité (i).
Que voulaient donc ces gens pervers, ces esprits faux, ces cœurs corrompus? Bouleverser la société. Nul doute, ils nous l’apprennent par la voix de leur chef. « Tout ce que je vois, écrivait encore Voltaire, » jette les semences d’une révolution qui arrivera » immanquablement , et dont je n’aurai pas le plaisir » d'étre témoin. Les Français arrivent tard à tout, » mais ils arrivent. La lumière s’est tellement répan- » due de proche en proche, qu’on éclatera à la pre- » mière occasion, et, alors, ce sera un beau tapage » Los jeunes gens sont bien heureux , ils verront de » belles choses (2). »
Voltaire avait raison : cette lumière impie à laquelle il faisait allusion, éclairait en effet l’Europe au dixhuitième siècle ; partout le philosophismc avait ses adeptes, et si tous n’étaient pas initiés dans les secrets des plus inlluens conspirateurs, en tète desquels il faut placer le patriarche de Ferney, d’Alembcrt, Diderot, d'Holbach , d’Argcns, Condorcet , et quelques autres encore, tous, au moins, embrassaient les doctrines irréligieuses de leurs maîtres, et conspiraient ainsi avec eux à préparer l’incendie qui devait bientôt éclater dans le sein de la société.
(1) Lettre de Voltaire au comte d’Argental, conseiller au parlement de Paris, 26 septembre 1766.
(2) Lettre de Voltaire à M. de Ctiauvelin, 2 mars 1761t.
— Sî -
11 n’y a pas de doute que les philosophes du siècle dernier n’aient profité, pour arriver à leur but, des moyens de propagation que leur offrait une société secrète répandue sur une grande portion de la surface du globe, sous la dénomination de Francs- Maçons. Cette société qui n’offre en apparence qu’un but de réunion propre aux plaisirs , pour les uns , et aux bonnes œuvres pour les autres, cache évidemment, dans ses mystères ignorés par la plupart de ceux qui en font partie, une arrière-pensée hostile à l’organisation actuelle de l’ordre social (1); la profonde immoralité de
(1 ) Forcé de quitter la France au commencement de la révolution de 1789 , mon père vint s’établir avec sa famille dans une maison de campagne proche de la ville de Vicence; j’avais alors à peine douze ans, et à cet âge les moindres incidens qui dérangent l’ordre établi dans la maison excitent la curiosité. Je m’aperçus que mon père, qui était extrêmement exact à présider à nos repas de famille , s’était abstenu d’y paraître pendant quelques jours. Je finis par apprendre qu’il passait ce temps enfermé dans son cabinet avec un seigneur italien qui demeurait non loin de nous. Je n'osais alors faire aucune question à mon père sur l’objet de ces visites secrètes; mais quelques aimées après, lui-même dévoila ce mystère. Il me dit qu'un certain comte italien , avancé dans les plus hauts grades de la franc-maçonnerie . mais dégoûté des principes subversifs admis et propagés par ses collègues , principes dont il voyait les épouvantables résultats en France , croyait en conscience devoir révéler que le but principal de la sociétés laquelle il appartenait, était non seulement de détruire le christianisme, mais aussi de renverser le trône des Bourbons , comme étant le plus ancien de l'Europe, et comme ouvrant une voie facile à la destruction des autres monarchies; que ce seigneur italien lui avait mis sous les yeux des papiers qui constataient l'exactitude de ses révélations.
quelques unes des personnes indiquées comme ayant occupé les grades les plus élevés de cette société, tel que le feu duc d’Orléans, Philippe-Égalité, le ferait présumer. Ce qui le constaterait encore, c’est la réunion de plusieurs des loges francs-maçonniques avec une société, créée dans le dix-huitième siècle, moins connue peut-être , mais plus fortement organisée que celle des Francs-Maçons, et dont la pensée unique avait pour objet la révolte contre toute autorité quelconque établie.
J’en dirai quelques mots ici :
Dans le fond de l’Allemagne, un obscur professeur de droit, à Ingolstadt, imbu des principes philosophiques du siècle , profond penseur , d’une volonté ferme , patiente et obstinée, envisagea les résultats politiques que devaient amener les efforts des sectaires anti-religieux et anti-monarchiques de son temps ; il mesura l’abime prêt à s’entr’ouvrir et sourit aux révolutions qui devaient le combler ; mais il comprit aussi qu’une société qui s’écroule, tend aussitôt à se relever, et qu’une apparence d’organisation, déjà prévue et analogue aux causes du désordre existant, réunit bientôt en un seul faisceau les membres d’une telle société ex-
Mon père ajouta que ces papiers démontraient évidemment que le sentiment intime de la franc-maçonnerie était celui d’une haine invétérée contre la religion du Christ et contre toute royauté. Ces paroles de mon père firent une telle impression sur mon esprit, que, dans un âge plus avancé , je ne voulus jamais entrer, sous quelque dénomination que ce fût , dans la société des Francs- Maçons.
pirante. Il laissa donc aux philosophes modernes le soin d’une destruction qu’il appelait de ses vœux, et songea surtout aux moyens de s’emparer du triomphe au jour de la victoire.
Cet homme pervers s’appelait Weishaupt; il prit pour nom de guerre Spartacus. Ce surnom indiquait sa croyance sur l’état dans lequel se trouvait la société, et révélait le but qu’il se proposait d’atteindre ; il fallait affranchir les peuples du joug politique et religieux sous lequel ils gémissaient, et d’esclaves qu’ils étaient, les régénérer à la dignité d’hommes libres qu’ils avaient perdue. Telle était, en effet, la grande œuvre quedevait opérer l’ordre des illuminés, dontWeishaupt fut le fondateur.
L’ensemble de son système reposait sur cette suite de raisonnemens : « L’égalité et la liberté sont les «droits essentiels que l’homme, dans sa perfection » originaire et primitive, reçut de la nature; la pre- » mière atteinte à cette égalité fut portée par la pro- » priété; la première atteinte à la liberté fut portée par » les sociétés politiques ou les gouvernemens ; les seuls » appuis de la propriété et des gouvernemens , sont les » lois religieuses et civiles; donc, pour rétablir l’hom- » me dans ses droits primitifs d’égalité et de liberté , » il faut commencer par détruire toute religion, toute » société politique, et finir par l’abolition de toute pro- » priété (1). »
L’ambitieux dessein de Weishaupt était d’effacer les
(1) Voy. la note 2.
limites territoriales qui séparent les nations entre elles, et do fondre tous les peuples en un seul.« 11 faut , di- » sait-il , anéantir la religion , l’amour de la patrie et » celui du prince ; les sentimens qu’ils inspirent res- » treignent les affections de l’homme à des états par- » ticuliers, et le détournent de l’objet bien plus vaste » de l’illuminisme (1). » Le plan de cet habile conspirateur eut peut-être pu s’accomplir partiellement , si la découverte de ses projets n’eût averti du danger, et si, surtout ses complices en France, plus impatiens que lui, n’eussent bouleversé la société française et effrayé l’Europe au bruit de leurs sanguinaires exploits.
Weishaupt ne recherchait pas l’éclat, il ne voulait que dominerai resta long-temps inconnu aux nombreux membres de l’ordre qu’il avait fondé. Il avait sous lui un aréopage , ou conseil , composé des douze premiers adeptes-, c’est par eux qu’il dirigeait tout l’ordre. Ces douze aréopagistes communiquaient avec des directeurs nationaux , ainsi appelés parce qu’ils avaient la direction des intérêts de leur société chez une nation ; ces directeurs nationaux avaient sous eux des inspecteurs, des provinciaux etdes directoires chargés de la surveillance des mêmes intérêts, d’après les divisions et subdivisions des provinces de chaque pays (2).
Le nouveau Spartacus connaissait les nombreuses
(1) Voy. noie 2.
(2) Voy. note 2.
ramifications de la franc-maçonnerie; il résolut d’en tirer parti au profit toutefois de l’illuminisme dont l’organisation lui paraissait plus forte et mieux calculée. Une union entre ces deux sociétés eut lieu à Wilhelmsbad. L’illuminisme, sans révéler tous ses secrets , acquit ainsi un plus grand développement : il embrassa l’Allemagne , une partie de l’Autriche , et s’étendit même jusque dans le nord de l’Italie. Weishaupt , être mystérieux, du fond de sa retraite dirigeait tous les mouvemens de sa société ténébreuse, qui compta bientôt dans ses rangs, des ministres de souverains , des princes de l’empire , des ducs régnans : sans doute tous ne furent pas initiés aux derniers mystères de l’ordre, mais il est certain que tous, aü moins, le couvrirent de leur protection , et que cette protection ne faillit point au chef de l’illuminisme , même après que la découverte de ses papiers eut révélé l’étendue de ses projets , et que l’exil l’eut forcé de quitter sa patrie avec quelques uns de sesadhérens(l). Les efforts de cet apôtre de l’impiété contribuèrent donc beaucoup au triomphe des principes de la secte philosophique dans le siècle dernier. Le court exj>osé présenté dans les pages précédentes, montre l’état de délabrement moral dans lequel se trouvait la société européenne au dix-huitième siècle. Souverains, princes, sujets, concouraient à différens titres à saper les bases fondamentales de la religion , à détruire les
(1) Une partie des archives de l'ordre des illumines fut saisie en l’an 1786. Voy. la note 2.
liens qui attachaient ensemble les diverses parties de l’état social; enfin à jeter les semences de cette révolution morale , politique et religieuse , que le vieux chef du philosophisme entrevoyait de loin, appelait de ses vœux, et dont il regrettait de ne pouvoir être le témoin. On peut dire que l’Europe entière s’avançait vers l’abîme creusé sous ses pas ; partout la voix des sophistes de l’impiété rencontrait un appui ou trouvait un écho : l’Angleterre avait ses Holand, ses Tindal, ses Bolingbroke; l’Italie, sesTanucci et ses Ricci (Scipion), suscitant, le premier, comme ministre à Naples, l’autre comme évêque en Toscane , de nouveaux embarras à l’Eglise catholique ; si la piété de Charles III sut mettre l’Espagne à l’abri des principes irréligieux qui régnaient de son temps, cette piété néanmoins fléchit un instant devant la volonté d’un de ses ministres philosophe , le comte d’Àranda. Quant au Portugal, l’immoralité de son roi Joseph I", la haine du marquis de Pombal contre le clergé , et l’admiration de ce premier ministre pour Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Diderot, dont il fit traduire en portugais et répandre les œuvres impies, promettaient aux ennemis du Christ une puissante protection.
A l’époque où nous allons reprendre le fil du précis historique des événemens contemporains (1), le duc de Choiseuil avait , en France , remplacé le cardinal de Bernis en qualité de premier ministre; ce pays, devenu l’allié de Marie-Thérèse , soutenait encore , de concert
(1) En 1759.
avec l’Empire, la Suède et la Russie, une guerre malheureuse contre Frédéric II, dans laquelle ce souverain , n’ayant pour appui que quelques faibles corps auxiliaires anglais, déploya seul contre l’Europe une force de caractère , et des talens militaires d’une telle supériorité, qu’il acquit justement le surnom de premier capitaine de son siècle; ni découragé par des revers qui souvent ne lui laissèrent d’autres possessions dans ses propres États que le sol qu’occupaient ses armées, ni ébloui par les succès que son génie lui faisait obtenir, il sut enfin dominer la fortune et dicter avantageusement la paix, qui termina en 1763 la guerre de Sept-Ans, si glorieuse pour les armées prussiennes.
L’année précédente, en 1762, la paix avait été signée entre la France et l’Angleterre.
La guerre générale qui désola l’Europe pendant ces sept années , ne suspendit pas les efforts du philosophisme, vers le but subversif qu’il voulait atteindre. Frédéric, de ses champs de bataille, trouvait encore le loisir d’entretenir une correspondance active avec les chefs du panthéisme ou athéisme moderne ; ceux-ci obtinrent même à cette époque un triomphe qui dut leur inspirer la confiance d’une victoire prochaine.
Ils comprenaient depuis long-temps combien serait fragile leur œuvre s’ils ne parvenaient pas à inculquer leurs doctrines anti-chrétiennes dans le cœur de la génération qui s’élevait autour d’eux ; mais plusieurs corporations religieuses veillaient avec soin à l’éducation de la jeunesse, et cherchaient à éloigner d’elle le poison qu’on voulait distiller dans leur naissante intel-
ligence. Parmi ces corporations s’en trouvait surtout une dont la forte organisation, la grande connaissance du cœur humain, l’attachement à la foi catholique et la profonde érudition avaient inspiré confiance à la plupart des pères de famille , c’était celle qui avait élevé une grande partie des grands hommes qui illustrèrent le siècle de Louis XIV ; c’était celle qui avait porté la civilisation jusque dans les contrées les plus sauvages , celle qui avait donné à la science des savans célèbres , et à la religion des martyrs.
Tant de bienfaits rendus à l’humanité ne pouvaient qu’exciter la haine des prétendus régénérateurs du siècle ; ils voyaient avec raison dans l’existence de la société fondée par saint Ignace de Loyola un obstacle insurmontable à l’entier accomplissement de leurs desseins ; la chute de cette société fut donc arrêtée : railleries, intrigues, odieuses calomnies, tout fut employé pour la perdre dans l’esprit des peuples et des gou vernemens; on réveilla le souvenir d’anciennes accusations aussi fausses que perfides; on suivit la tactique accoutumée, dans de semblables attaques, on rendit responsable toute l’institution des erreurs partielles et non reconnues, même désavouées, de quelques membres isolés de cette nombreuse et ancienne association, et on exalta de nouveau avec affectation les fameuses Lettres provinciales , ouvrage écrit avec autant d’esprit et d’élégance que de mauvaise foi. Les partisans de Jansénius excitaient le zèle de la secte anti-religieuse. Les parlemens français, imbus de jansénisme, gardaient un silence partial, et l’Europe protestante ou philosophe
applaudissait aux efforts des apôtres de l’incrédulité !
Néanmoins ces clameurs seraient peut-être restées sans effet, si l’un des adeptes de la philosophie moderne n’eût osé mettre le premier la main à l’œuvre. Le marquis de Pombal donna le signal. Une conspiration contre le roi Joseph I" s’était tramée en Portugal ; elle servit de prétexte au ministre pour réaliser ses projets. Le ducd’Aveyro avait à se plaindre d’un double outrage : sa femme et sa fille avaient été séduites par le roi , livré à tous les caprices d’une scandaleuse débauche. Un nouveau grief s’éleva bientôt contre ce monarque; l’illustre famille de Tavora fut aussi déshonorée dans la personne de la jeune marquise de ce nom. Les vengeances sont promptes et terribles sous ce climat brûlant ; le déshonneur y a soif de sang. Dans la nuit du 3 septembre 1758, le roi Joseph fut attaqué dans sa voiture, une balle lui fracassa le bras. Les conspirateurs furent arrêtés; le tribunal dit l’/nconfidence, composé de juges nommés par le marquis de Pombal , parmi lesquels il s’était placé lui-même , déclarèrent les pères Malagrida, Souza et Mathas complices del’attentat. Le 13 janvier 1759, les conjurés et plusieurs membres de leur famille périrent dans les plus affreux supplices. Un édit du 19 du même mois, déclara atteints de complicité tous les jésuites portugais, qui aussitôt furent enfermés et peu après déportés en Italie-, le seul Malagrida resta prisonnier. Le 21 septembre 1761, ce vieillard, âgé de plus de soixantedix ans, fut étranglé et son corps jeté aux flammes, non plus comme complice de l’attentat commis contre la
personne du roi , niais comme coupable d'Ilérésie. Li révision ordonnée en 1780, par la reine Marie, de la sentence de mort rendue contre les Aveyro, les Tavora et les Monguia, a confirmé à leur égard la réalité de la conjuration , mais nullement la complicité dont furent accusés, à cette époque, les jésuites portugais (1).
Le triomphe obtenu par le philosophisme en Portugal, fut accueilli en France avec joie par les partisans des nouvelles doctrines : l'impulsion était donnée, il fallait la soutenir , et certes les philosophes français avaient beau jeu ; ils comptaient avec raison sur leur adepte le duc de Choiseul, ministre tout puissant d'un prince insouciant et débauché; ses sentimens d'opposition au clergé, son inimitié contre la société de saint Ignace étaient connus ; mais il fallait un prétexte pour frapper : le fort en manque rarement contre un plus faible que lui.
Cette société venait de fonder des missions à la Martinique. Le père Lavalette, visiteur général, avait été chargé de former ces établissemens-, soit faute d’ordre dé sa part, ou par suite de causes majeures, il ne put acquitter aux frères Lionay et Gouffre , négocians à Marseille, les créances dont ils étaient détenteurs. Ceux-ci, alléguant que le général de l’ordre exerçant
(1) Il convient d'ajouter ici que l'inquisiteur générai , Don Joseph de Bragance, frère du roi , ayant refusé , ainsi que ses assesseurs , de condamner le père Malagrida , le marquis de Pombal créa aussitôt un nouveau tribunal dont il donna la présidence à son frère. Ce fut ce tribunal qui Bt périr sur l'échafaud , comme prétendu hérétique , l'infortuné vieillard.
un pouvoir absolu sur toute la société, devait être responsable des transactions faites par un des membres de cette société, en appelèrent au parlement. Le 17 avril 1761,1e parlement de Paris enjoint aux jésuites l’ordre de déposer, au greffe de la cour, un exemplaire imprimé de leurs constitutions dénoncées comme contenant des dispositions incompatibles avec les lois du royaume. Le fameux La Chalotais , procureur général au parlement de Bretagne , ami zélé de d’Alembert et de Diderot, fulmine contre l’ordre des jésuites , dans un compte-rendu dont la rédaction, avec quelque apparence de vérité, comme on le verra ci-après , est attribuée au philosophe d’Àlembert lui-méme. Par ordre du roi, une assemblée extraordinaire d’évéques est convoquée pour donner son avis sur l’institut des jésuites et sur l’utilité de cet ordre religieux en France. Sur cinquante et un évêques ainsi réunis, quarante-cinq se prononcèrent en faveur de la société (1). On voulut néanmoins passer outre et changer les institutions qui la gouvernent, institutions établies par son fondateur et toujours en vigueur depuis son origine. On s’adresse à ce sujet au père Ricci , général de l’ordre, qui fit alors cette belle réponse qu’on eût admirée dans la bouche d’un ancien Romain : Sint ut sunt, aut non sint; qu’elles restent ce qu’elles sont, ou qu’on les détruise. Leur destruction fut résolue.
(1) Lacrélclle, très prévenu contre les jésuites, dit même que, -sur quarante évêques assemblés, un seul , l’évêque de Soissons, eut une opinion contraire à celle de ses collègues. ( Histoire de France pendant te dix-huitième siècle , liv. XII. )
Le 6 août 1762, par arrêt définitif du parlement- de Paris , les jésuites reçoivent l’ordre de quitter leurs collèges et leurs établissemens ; lesparlemens des provinces suivent l'exemple de la capitale; peu après celui de Rennes , à la requête de La Chalotais, expulse de Bretagne tous les membres de cette société. Cette proscription devient bientôt générale en France, et l’on voit des vieillards, chassés de leur pays, pauvres et sans ressources (car, comme jésuites, d’après leurs constitutions, ils no pouvaient rien posséder en propre), aller mendier un asile et du pain sur la terre étrangère; c’est alors que les régénérateurs du jour purent s’écrier avec vérité, par la bouche d’un de leurs plus ardens disciples : « Par ma foi, ceci est très sé- » rieux ; les classes du parlement n’y vont point de » main morte; ils croient servir la religion, mais ils » servent la raison sans s’en douter. Ce sont des exé- » culeurs de la haute justice pour la philosophie dont » ils prennent les ordres sans le saeoir( 1). »
Trois années ne s’étaient pas écoulées que d’Aranda , en Espagne , et Tanucci , à Naples , avaient également expulsé les jésuites.de ces deux royaumes ; mais ces mesures ne satisfaisaient pas encore les sectaires de la nouvelle philosophie : ils demandaient hautement la suppression entière de l’ordre, et les
(1) Lettre de d’Alembert h Voltaire. — « Enfin, dit-il ailleurs , le » 6 du mois prochain nous serons délivrés de la canaille jésuitique; - » mais la raison en sera-t-elle mieux, et l 'infâme (le Christ) plus » mal? » (Lettre 102 de d’Alembert à Voltaire.)
cours de l’Europe s'empressèrent d’amener ce résultat dans leurs négociations avec le Saint-Siège. Clément XIII refusa d’obtempérer à leurs désirs. Ce ne futque sous le pontificat de Clément XIV ( Ganganelli), que ce pape , fidèle aux promesses auxquelles il «avait dû son élévation sur le trône de saint Pierre , rendit , en 1773, un bref d’extinction contre la société de saint Ignace.
La suppression de cette société laissa un vide immense dans l’éducation publique. Les sophistes du jour, habiles à détruire , essayèrent en vain de le combler, mais ils purent au moins inculquer avec plus de facilité , dans l’esprit de la jeunesse , les principes détestables sur lesquels étaient fondées leurs doctrines. En effet, les jésuites n’eurent pas plutôt quitté la France, que leurs ennemis redoublèrent d’ardeur pour répandre à profusion, dans toutes les classes de la société , les productions immorales sorties de la plume de leurs écrivains. La génération qui s’élevait apprit par eux à renier son Dieu , à secouer le joug bienfaisant du pouvoir paternel , à ne voir que des tyrans dans les personnes préposées, à gouverner l’Etat; elle apprit à confondre les notions du bien et du mal , à ne les considérer que comme des questions de pure convention; l’obéissance à l’autorité fut taxée de servilité; la résistance, de noble indépendance. Les lumières de l’intelligence révélèrent l’existence, pour tous, de droits inconnus jusqu’alors. Sous la dénomination de progrès de la civilisation , on voulut modifier , changer, et plus lard bouleverseret détruire les élémensdont secompo-
— tis-
sait alors l’état social ; ce qui s’opposait à la réalisation de ce but signalait la présence d’un préjugé , mot employé par les philosophes pour désigner ce qu’ils voulaient écarter ou détruire : l’inégalité des conditions était un préjugé; l’antique possession de certaines propriétés tirait sa force d'un préjugé; le respect dû à la religion , à ses ministres , ne se fondait que sur un préjugé; enfin tout ce qui, dans les usages, les coutumes et les lois existant alors , mettait obstacle à une égalité, à une liberté de pensée et d’action, complète, absolue , était flétri du nom de préjugé.
La plupart des personnages influens de la cour de Versailles semblaient favoriser ce mouvement des esprits ; l’exemple de leurs mœurs, plus que faciles, leur familiarité protectrice envers les sectateurs de l’incrédulité, hâtaient les progrès du mal. Ils ne voyaient encore dans la philosophie du jour qu’une sanction spirituelle et raisonnée accordée à l’immoralité de leur conduite. En raillant , ridiculisant , repoussant les préceptes d’une religion qui condamnait leurs égaremens , ils espéraient échapper à la vérité de sa censure, et pour afficher leurs sentimens hostiles contre elle, ils acceptaient des mains du philosophisine le titre d’esprits forts.
C’est en vain que dans plusieurs de ses assemblées le clergé fit entendre sa voix, on n’écoutait plusses plaintes, on riait de ses prédictions; la France s’éloignait de son Dieu , et en même temps elle perdait journellement de son antique amour pour ses rois. Une nouvelle royauté s’élevait dans son sein. Le phi-
— lib —
losophisme enseignait hautement que, puisque les gouvernemens sont faits pour les peuj)les , les peuples doivent se considérer supérieurs aux gouvernemens; on le crut, elle germe révolutionnaire, caché sous ce principe captieux, une fois fécondé, développé par des têtes ardentes qu’aucun frein religieux ne pouvait plus retenir, produisit bientôt ce terrible cataclysme politique, qui a englouti la monarchie la plus ancienne de l’Europe.
Louis XV voyait le danger; mais mesurant avec égoïsme l’époque à laquelle il devait éclater , il la jugea encore assez éloignée pour se llatter d’atteindre en repos le terme de son règne : « Pauvre Berry, » disait-il en regardant son petit-fils qui devait être un jour l’infortuné I -ou is XVI, « la couronne t’écrasera » sous son poids ; » puis , satisfait de cette prévoyante observation , il se livrait de nouveau à son indolence et retournait à ses honteux plaisirs. Aussi peu préoccupé des événemens qui agitaient l’Europe que des périls qui menaçaient son trône , il avait laissé s’opérer sous ses yeux un premier partage de la Pologne entre l’Autriche , la Prusse etla Russie (1). Cependantun incident dont les suites eurcntdu retentissement, marqua les dernières années de son règne : les parlemens , enhardis par la faiblesse du souverain , et forts de l’appui que leur donnait une opinion publique, inquiète et frondeuse, empiétaient journellement sur l’autorité suprême. Le roi , cédant facilement aux vœux du chan-
(1) En 1772.
celier Meaupou, les supprima tous(l). De nouvelles compagnies judiciaires furent instituées. Le peuple murmura ; des témoignages éclalans d’enthousiasme et de regrets suivirentles membres des anciens parlemens jusque dans leur exil, et le mécontentement général acquit encore un nouveau degré de force.
Louis XV mourut en 1774, après un règne trop long de trente ans (2). A sa mort, tous les ressorts du gouvernement étaient relâchés , l’autorité du trône chancelante , le trésor obéré , l’affection des sujets pour leur prince presque entièrement effacée, le peuple surchagé d’impôts; l’état social marchait vers sa dissolution; la foi religieuse s’éloignait, la philosophie du siècle proclamait son triomphe, et derrière elle l’anarchie préparait déjà son œuvre de destruction.
Ce fut au milieu d’une désorganisation morale et politique presque universelle en France, que le nouveau monarque , à peine âgé de vingt ans , ceignit une couronne qui devait plus tard devenir pour lui celle du martyr. Louis XVI, charitable, bienfaisant, humain, avait toutes les qualités privées qui font l’homme de bien, et toutes les vertus qui font le chrétien; ses mœurs étaient pures, scs vues justes, ses intentions droites ; sa piété douce et fervente égalait celle des premiers chrétiens; son âme était à Dieu , son cœur à ses sujets ; il voulait réellement la prospérité de son pays ,
(1) En 1771.
(2) S'il eût succombé à la maladie qui l’atteignit pendant sou séjour à Metz, en 17 UU , il eût conservé le surnom de Bien- Aimé, qui lui fut décerné à cette époque.
et il paya de sa couronne el de sa tôle l'impuissance de ses efforts pour le bonheur de son peuple.
Dans l’examen du drame dont il me reste à parcourir les lugubres péripéties, on serait tenté de taxer la Providence d’injustice, à la vue des malheurs, si peu mérités, qu’éprouva une famille royale si digne, à tous égards, de notre profonde admiration. Pourquoi, pourrait-on se dire, les iniquités de tout un siècle doiventelles peser sur des têtes innocentes? Pourquoi offrir en holocauste aux fureurs anti-religieuses et anti-sociales du jour, un roi pieux et voulant le bien, une reine dont les nobles qualités rehaussaient encore l’éclat du diadème, une princesse près de laquelle l’indigent trouvait toujours une aumône et l’ètre souffrant une prière ; enfin , deux aimables enfans, dont l'âge seul devait désarmer le ressentiment et la haine.
Abstenons-nous néanmoins de lever vers le ciel un regard accusateur; puisons plutôt d’utiles leçons dans le spectacle de douleurs qui va se dérouler à nos yeux, et dont l'histoire des hommes n’offre point encore d’exemple.
Des voies du Créateur, quoique souvent incompréhensibles pour notre faible intelligence, n’en renferment pas moins de grands enscigncmcns : c’est à nous à les mettre à profit. Le Maître du monde peut bien, quand il le veut, se communiquer à ses élus par des inspirations intimes et secrètes; mais lorsqu’il s’adresse aux nations, c’est par les événemens dont il dirige la marche sur cette terre qu’il les instruit et les châtie. Il sait cpie la vie ici-bas s’écoule comme un
songe; que l'homme, à peine né, dépérit et s’éteint; que les puissances les mieux établies, les plus grandes renommées disparaissent devant un cercueil ; mais il mesure la brièveté de nos jours avec cet espace incommensurable qu’il remplit de sa présence et de sa gloire, et il donne des joies éternelles en récompense de la fidélité d’un moment. Sa miséricorde s’étend sur tout le genre humain; à tous il se révèle par les mêmes bontés, par les mômes enseignemens. S’il permet le triomphe du crime sur l’innocent opprimé, c’est qu’il veut couronner un juste de plus dans le ciel et inspirer aux mortels une plus grande horreur du vice; toutefois sa justice, même ici-bas, éclate et frappe tôt ou tard : que le coupable reste sourd à sa voix paternelle, c’est alors un Dieu outragé qui se venge !
Au moment de la révolution française, la somme des iniquités avait comblé la mesure; l’échelle du mal avait été parcourue ; affaiblissement de la foi depuis les hérésies triomphantes de Luther, de Calvin et d’Henri VIII; puis, comme nous l'avons déjà fait observer, indifférence en fait de religion, incrédulité, révolte enfin contre Dieu même, contre ses préceptes et ses lois. L’orgueil, qui poussait le délire jusqu’à prétendre détrôner l’Ëternel, devait porter le désordre au sein des sociétés, en saper les bases, en briser les liens ; la haine de Dieu enfanta la haine des rois et celle des autorités qui le représentent. Il fallait aux philosophes du siècle, se créant Dieu et roi tout ensemble, une autre terre comme un autre ciel.
Ce serait donc une grave erreur que de n’attribue
la chute de la monarchie sous Louis XVI qu’à des causes secondaires, telles que le rappel des parlemens factieux, l’inhabileté de plusieurs ministres, un déficit d’une cinquantaine de millions, la présence dans l’organisation politique de l’État de quelques abus dont le monarque lui-méme proposa vainement la suppression. l)e semblables causes n’étaient point suffisantes pour ébranler le moral de tout un peuple, pour le frapper de démence, changer entièrement son caractère , lui inspirer le besoin des bouleversemens, lui donner la soif du sang. Il faut rattacher d'aussi terribles effets à des causes d’un ordre plus élevé. A l’époque dont il est ici question , des théories anti-sociales égaraient les têtes; des passions haineuses contre tous les devoirs animaient les cœurs; le sol tremblait; l’impiété y avait posé sa main brûlante et demandait des victimes. Dieu alors lui livra la vertu pour effrayer le monde, puis lui envoya l’anarchie pour son propre châtiment.
Si, dans cette lutte terrible, dont le simple récit glace d’elfroi, la révolte triomphante n’eût eu à fouler à ses pieds qu’un monarque dégradé par des vices honteux, ennemi de son Dieu, tyran de ses sujets, la leçon divine eut été incomplète, car l’infortune eût été méritée; mais pour apprendre au monde jusqu’à quels excès pousse l’oubli des devoirs, il fallait pouvoir mesurer la grandeur du forfait par la pureté de la victime. Toile, lolle, c’est le cri de l’impie , depuis Y homme- Dieu jusqu’à V homme-roi que le martyre a couronné de notre temps.
Ces réflexions morales et religieuses à la fois abrè-
gent ma lâche; je n’aurai pas à 111’occuper des incidcns nombreux qui précèdent une révolution que l’état de la société rendait inévitable, et dont aucun génie, quelque profond qu’il fût, ne pouvait arrêter l’explosion. Toute mesure, en effet, devait être taxée de faute, car aucune ne pouvait arrêter le mal ; il fallait que ce mal eût son cours; l’immoralité du siècle ne pouvait être punie que par son propre triomphe, et ce triomphe révéla tout ce qu’il y avait de hideux en elle.
Qu'on jette les yeux sur les dernières années du règne de Louis XVI, et l’on verra ce prince se débattant vainement contre des difficultés qui grandissaient de jour en jour et devenaient à chaque instant plus menaçantes ; ses efforts sont frappés de stérilité , ses bonnes intentions méconnues ; il interroge ses amis et ses ennemis; il écoute les avis d’hommes qu’il croit vouloir, comme lui, le bonheur de son peuple ; il rappelle tour à tour, mais sans succès, près de sa personne, ceux qu’une opinion politique malveillante lui désigne pour conseillers de la couronne ; se conformant à leurs vues , il commence et termine glorieusement une guerre impolitique dont il condamne le principe, et dont les résultats ajoutent aux embarras du moment ( 1 ) ; il voudrait aller au devant de tous les besoins, calmer l’effervescence des partis, les satisfaire en tout ce qui ne blesse point sa conscience, qu’il prend
(1) La guerre contre l'Angleterre pour l'indépendance de ses colonies en Amérique.
toujours pourguidede ses actions comme de ses désirs. On le voit, pour atteindre ce but, rappeler les parlemens exilés et s’exposer aux effets de leur rancune factieuse, puis réunir deux fois inutilement les notables ; et cédant enfin aux clameurs publiques, convoquer les états-généraux dont l’esprit philosophique et révolutionnaire amène le bouleversement des institutions du pays et la chute de la monarchie.
Bon, humain, pieux, Louis XVI s’étudiait en vain à conquérir le cœur de son peuple par de nombreux bienfaits. Il était le père du pauvre, l’appui de l’innocent opprimé. Sous son règne, la torture fut abolie, et les terribles lettres de cachet restèrent pour ainsi dire muettes entre ses mains; mais la philosophie du siècle l’avait déjà condamné : elle avait à frapper à la fois en lui le roi et le chrétien. Les vertus et les bienfaits de Louis XVI ne firent donc qu’attiser davantage la haine des conjurés, et la présence de ce monarque ne fut bientôt plus considérée que comme un abus intolérable.
L’infortuné monarque voyait, avec une profonde douleur, toutes ses plus belles illusions dissipées; son cœur ne souffrait pas seulement pour lui-méme, il souffrait aussi pour sa royale compagne, victime comme lui de l’injustice et de la calomnie. Marie-Antoinette joignait aux grâces et à la beauté un noble maintien qui annonçait en elle la fille des Césars; toujours bienveillante sans cesser jamais d’ôtre reine , sensible et compatissante, elle cachait, sous une apparence de frivolité , trait qu’elle avait emprunté au ca-
ractère français dans l’espoir de mieux plaire à sa nouvelle patrie, une t\me forte, un esprit élevé; ni ses belles qualités, ni son désir d’obliger, ni son oubli des offenses ne purent désarmer ses ennemis; ses paroles, ses actions les plus innocentes étaient, à dessein, méchamment interprétées. On l’insultait comme épouse , malgré sa fidélité conjugale; on lui reprochait son orgueil , bien qu’aucune souveraine ait jamais montré plus d’affabilité. On torturait son cœur jusque dans les délassemcns inoffensifs d’une paisible amitié; et cependant qui, plus que Marie- Antoinette , dut jamais éprouver le besoin de verser, dans le sein de l’amitié, ses chagrins et ses douleurs secrètes ! Pour l’aider à supporter le poids de ses maux , il lui fallait une véritable amie qui pût les comprendre et sût les partager ; il lui en fallait une qui reflétât ses vertus afin de concentrer sa confiance. Elle devait être douce, aimable, indulgente, indifférente à l’ambition, mais toujours reconnaissante et du sentiment qu’elle inspirait, et des consolations qu’elle pouvait offrir : telle devait être l’amie de Marie-Antoinette, telle fut aussi celle qu’elle trouva. Cette amie, je ne l'ai point nommée : j’ai pu tracer son portrait.
Parcourons rapidement les scènes de désordre et de sang qui signalèrent l’agonie de la monarchie expirante.
A peine les états-généraux sont-ils réunis, que le tiers-état, qui en faisait partie, prétend absorber en lui les deux autres ordres, le clergé et la noblesse, et, de son propre mouvement, se déclare Assemblée nalio-
nale (1). Le roi ayant fait fermer la salle des séances , les députés du tiers s’assemblent dans un jeude paume et prêtent serment entre eux de ne point se séparer avant d’avoir arrêté le plan d’une nouvelle constitution pour le royaume (2). Bientôt quelques membres du clergé, et quelques uns du corps de la noblesse se joignirent à eux : à la demande de Louis XVI, qui désire calmer l’effervescence des esprits , les deux ordres du clergé et de la noblesse se réunissent en masse au troisième ordre (3), et prennent alors le nom de Constituante ; cette assemblée , entraînée par des gens dépourvus d’honneur et de probité, mais doués de brillans talens ( l’enfer a aussi son génie ), attaque avec perfidie et détruit avec éclat toutes les grandes institutions du pays. Le souverain veut en vain retenir le sceptre qui échappe de ses mains. Le peuple s’émeut, s’agite de toutes parts ; le tocsin sonne à Paris -, les boutiques d’armuriers sont pillées ; à l’hôtel des Invalides, trente mille fusils sont enlevés. Le peuple s’arme et le
(1) Les états-généraux , en France, étaient anciennement composés dn clergé , de la noblesse et du tiers-état. Chacun de ces ordres devait se réunir, discuter et voter séparément. Lors de la convocation des états-généraux , en 1 789 , le tiers-état , à lui seul, renfermait dans son sein plus de membres élus qu’il ne s’en trouvait dans les autres ordres ensemble ; il émit alors la prétention que les trois ordres dussent se réunir en une seule assemblée , au lieu d’agir séparément , certain qu’il était d’avoir toujours , dans le vote général , la majorité du nombre de son côté.
(2) 20 Juin 1789.
(3) 27 juin 1789.
sang coule. On marche contre la Bastille, ce boulevart, disait-on, de la tyrannie (les rois (1). Les murs de cette forteresse s’écroulent, et, malgré la foi jurée, le gouverneur et une partie de la garnison sont massacrés; mais on ne trouve dans ce donjon que sept criminels que la clémence du roi avait soustraits à la honte de l’échafaud. Cette victoire facile fanatise les têtes ; le nombre des factieux augmente de jour en jour. Bientôt une milice parisienne s’organise ; elle prend la dénomination de garde nationale ; c’est le marquis de I^afayettc qui la commande. Les désordres continuent; de nouvelles victimes (2) tombent sous les coups des anarchistes, qui, au sein de l’émeute, répudiant les souvenirs de grandeur et de gloire de la vieille France, foulent aux pieds ses antiques couleurs et arborent le drapeau tricolore, que plus tard, en Europe , doivent honorer de leurs respects les faiseurs de révoltes.
Pendant ce temps, l’assemblée dite nationale, impassible devant les excès qui ensanglantent la capitale, n’en poursuit pas avec moins d’ardeur son œuvre de destruction ; généralisant les principes qui servent de base à ses travaux, ce n’est plus seulement l’autorité du roi de France qu’elle veut ébranler, mais celle de tous les souverains ensemble ; et , s’adressant à la société tout entière , elle arrête et proclame enfin la fameuse Déclaration des droits de l'homme, déclaration absurde, impie, qui reconnaît à l’homme des droits à exercer, sans lui rappeler qu’il a aussi des devoirs à
(1) lft Juillet 1789.
(2) Foulon, octogénaire; et Berlhier, son gendre, etc.
remplir, ne fùt-ee qu’envers son Créateur. Ce nouveau code politique, qui avait pour but principal d’ériger, sur les débris de toute autorité quelconque , une prétendue souveraineté du peuple, souveraineté illusoire, chimérique, dont le lit de justice ne saurait être que la place publique , le règne , des convulsions perpétuelles, et le mobile, la soif des révolutions. Ce nouveau code politique, dis-je, est encore invoqué de nos jours par les esprits turbulens et les factieux de tous les pays, qui ne rêvent que boulevcrsemens ; il renferme, en effet, le programme de la philosophie du siècle. Nos régénérateurs modernes , en substituant leur sagesse toute humaine à celle qui nous vient des cieux, annonçaient au monde l’arrivée d’une nouvelle ère de bonheur. Voyons quels furent les résultats de leur œuvre , dès l’époque môme de sa naissance.
A peine le peuple fut-il revêtu de son droit de souverain, qu’il prétendit l’exercer sans partage. Sourd à la voix de toute autorité , même à celle des hommes qu'il avait*désignés pour ses chefs , il parle , il agit en maître. Le besoin du meurtre et du pillage le domine ; bientôt il attaque son roi dans son palais; il le traîne avec sa famille prisonnier à Paris (1). Toute résistance provoque ses fureurs; toute puissance vient expirera scs pieds. L’Assemblée nationale n’est plus écoutée par lui ; se livrant à ses passions brutales, il n’obéit qu’aux gens sans honneur et sans foi qui flattent ses honteux caprices dans l’intérêt de leur ambition. Un homme,
(t) 5 et 6 ociobri 1 1789.
c'est à l’histoire à redire son nom que je répugne à écrire, un homme, dis-je, indigne de son rang, que ses vices hideux et son cœur corrompu rendaient également indifférent à l’opprobre comme k tout sentiment d'honneur, payait de son or le sang innocent que versait, par ses ordres, une populace effrénée. Cet homme aspirait à la couronne. Sa lâcheté ne lui valut que l’échafaud.
Cependant les mômes désordres qui désolaient la capitale, se reproduisaient dans les provinces ; les scènes de la Jacquerie se renouvelaient partout; sous l’empire des nouvelles idées , le peuple s’armait pour reconquérir ce qu’il appelait ses droits. Aucun frein ne pouvait retenir sa violence; la fuite seule restait pour échapper à sa fureur. Les ministres du Seigneur persécutés, chassés des temples saints, firent place à une milice de prêtres apostats et révolutionnaires, blasphémant la parole de Dieu et outrageant ses autels par leur présence impure. La France vit disparaître les vieilles dénominations de ses provinces et s’effacer leurs titres de gloire. Des clubs de conspirateurs athées couvrirent son sol et le livrèrent au pillage. Dans cette désorganisation générale, les parlemens, dont l’orgueil avait préparé tous ces maux , furent emportés par le vent de la tempête. L’Assemblée nationale, elle-même, auteur des désastres qui désolaient le pays, après s’être intitulée tantôt assemblée Constituante, tantôt Législative , tomba sans honneur devant cette terrible Convention nationale , instrument de la vengeance divine , dont la sanguinaire existence devait frapper le
monde de terreur et s’éteindre dans une mer de sang.
L’infortuné Louis XVI veut en vain échapper au joug de ses tyrans et soustraire sa famille au péril qui la menace. Quelques malentendus , et surtout un trop grand sentiment d’humanité qui le porte à désirer que personne ne périsse pour sa propre cause, font échouer ses projets de fuite : arrêté à Varennes , il est ramené à Paris non plus comme prisonnier, mais comme une victime destinée à être avant peu de temps sacrifiée sur l’autel de la patrie. Le sacrifice ne se fit pas attendre : une multitude de furieux, altérée de sang et guidée par les meneurs du jour, assaillit bientôt le triste séjour qu’occupait le malheureux souverain et son auguste famille. O jour de honte pour la France, et à jamais mémorable pour un pays voisin (1)1 Des étrangers fidèles expirant en héros , des Français révoltés , transformés en assassins, tel est l’affligeant contraste qu’offre la sanglante journée du 10 août 1792. Néanmoins, l’heure dernière du malheureux monarque n’était pas encore arrivée. Dieu avait scs desseins. La mort du juste ne devait pas être attribuée au hasard d’une émeute victorieuse. Il fallait qu’elle fût le résultat froidement combiné des erreurs du siècle. L’homme ainsi pouvait mieux embrasser d’un coup d’œil l’étendue et l’horreur du mal.
Louis XVI , dont le Tout-Puissant protégeait encore les jours, no trouva, au moment du massacre, d’autre lieu de refuge pour lui et sa famille que la salle même
(1) La Suisse.
des conférences de celle assemblée de farouches tribuns du peuple qui présidait aux destinées de la France. Ce n’était que prolonger une douloureuse agonie ; car la couronne , dès ce moment sans force, sans défense et sans majesté, tomba du front auguste de Louis XVI et vint se briser aux pieds de ses plus terribles ennemis. La haine implacable de ceux-ci ne tarda pas à se manifester. Les portes du Temple, transformées en prison, se refermèrent sur les descendans de saint Louis. Un décret abolit la royauté, et créa à sa place le fantôme d’une république une et indivisible qui prit pour devise : liberté, égalité ou la mort. L’œuvre philosophique du siècle était enfin accomplie : plus de religion, plus de monarchie! tel avait été le cri de guerre des sectateurs de l’incrédulité; ils devaient être satisfaits. Leur triomphe avait éclaté dans la plus belle portion de l’Europe; ils y avaient renversé et l’autel et le trône; tout était consommé; l’intelligence de l’homme s’était divinisée. Le peuple, en qualité de souverain, régnait désormais en maître; tout pliait, tout se nivelait devant l’expression de ses volontés. Sa grande voix put librement se faire entendre en France; mais l’écho, pour réponse , murmurait sourdement le nom de Robespierre.