‹ Études historiquesChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Arrôtons-nous un instant ; jetons un coup d’œil rapide sur le triste spectacle qui se présente à nos regards. D’un côté, une monarchie, naguère puissante et respectée, tombée sous les coups de la révolte; de l’autre, une nation, jadis renommée par la douceur de son caractère autant que par l’élégance et la politesse de ses mœurs , précipitée tout-à-coup dans le délire du crime, n’ayant dans le cœur que le désir du meurtre , à la bouche que des paroles de blasphème et portant au front le signe des réprouvés: d’où vient le changement subit qui s’est opéré en elle? Est-ce dans les préceptes du Dieu de paix qu’elle a puisé ces mouvemens haineux qui la transportent et lui font répandre à flots le sang innocent? Mais les autels renversés, couvrant de leurs

débris un trône abattu, ne montrent que trop qu’elle a frappé du môme anathème toute autorité divine comme toute autorité politique au dessus de la sienne. Comment donc expliquer l’exaltation de scs passions , sa soif du désordre, ses fureurs frénétiques? C’est qu'elle s’est abreuvée à la coupe de l’orgueil ; c’est qu’elle a préféré les faibles lumières de sa propre intelligence aux clartés célestes qui guident l’homme ici-bas ; c’est enfin , qu’abandonnée de son Dieu qu’elle a quitté la première, il ne lui reste maintenant d’autre force que sa colère, d’autres conseillers que l’instinct grossier de ses penchans déréglés. L’oubli de ses devoirs envers son Créateur l’a insensiblement menée à l’oubli de tous ses autres devoirs; elle a écouté le langage impie de scs flatteurs, et ceux-ci ont égaré sa raison, perverti ses mœurs, armé son bras contre ses propres enfans-, elle a voulu déifier sa nature, et elle n’a plus éprouvé que les mouvemens convulsifs de la bêle féroce; tout sentiment de piété est étouffé dans son sein; chez elle le supplice a sa fête, et le meurtre son chant de victoire.

Ëtaient-ce donc là les nouvelles destinées auxquelles la philosophie du siècle avait appelé cette nation , au- I refois aussi chevaleresque que brave, aussi humble devant la faiblesse que fière en face d’un ennemi ?Non, bâtons-nous dclcdirc,lamajeure partiedes sectateurs, des promoteurs même de cette philosophie, n’avaient pas prévu l’état de confusion dans lequel ils poussaient la société; si le voile quicouvraitl’avenirse fut entr’ouvert à leurs yeux , ils eussent sans doute reculé devant leur

ouvrage; car le cœur de beaucoup d’entre eux, au fond, n’était pas méchant. Leur patriarche à tous, Voltaire, soulageait les pauvres, compatissait aux infortunes; d’Holbach envoyait en secret des secours aux jésuites spoliés , à la persécution desquels il avait travaillé avec tant d’ardeur; d’Alembert était d’un naturel doux et bienfaisant; Jean -Jacques Rousseau haïssait le genre humain, il est vrai, mais il ne souhaitait aucun malàson prochain; Diderot était cité pour son exquise sensibilité. Nous pourrions parler de beaucoup d’autres dont les qualités bienveillantes annonçaient en eux l’horreur du crime et peut-être même le besoin d’obliger; mais tous étaient animés d’une haine commune contre la religion, tous avaient une foi unique dans l’intelligence de l’homme et la croyaient suffisante pour régler notre conduite et dompter nos passions. Ilsnevoyaientpas que tout établissement ici bas, que toute loi humaine participe de la fragilité de notre nature et est subordonnée à la mutabilité de nos goûts, de nos inclinations plus ou moins mauvaises , et qu’en l’absence de toute autorité au dessus de celle de l’homme, une société se trouve sans cesse exposée aux effets désastreux de mouvemens passionnés et de honteuses cupidités. Sont-cc donc les lois humaines qui peuvent inspirer la crainte du remords ou donner l’espérance, ces deux grands mobiles de l’âme qui nous aident à repousser le crime loin de nous et qui soutiennent notre vertu chancelante? Non, certes, disons le donc, la lumière de notre intelligence n’est qu’un faible reflet de celle qui brille au dessus de nous; qu’on intercepte les

rayons de celle-ci , nous resterons plongés dans les ténèbres. La coupable erreur desprétendusrégénérateurs de notre siècle a été de renier l’intervention de la divinité, parce qu’ils n’en pouvaient comprendre l’essence ni en régler la marche à leur volonté; mais si nous portons nos regards autour de nous, ne verrons-nous donc pas aussi que les secrets delà nature, celui même de notre propre existence , échappent également à la faiblesse de notre intelligence! Comment comprendre les cieux, lorsque la terre même est incompréhensible à nos yeux?

Dans leur orgueilleuse folie, nos philosophes nous ont jetés dans les ténèbres en repoussant les lumières de la foi; puis, divinisant notre intelligence, ils nous ont dit : sa clarté te suffit, conduis-toi toi-même; puis encore, sous le prétexte de régénérer notre nature affaiblie, ils nous ont créé de prétendus droits sans les contrebalancer par aucun devoir, et ils se sont écriés de nouveau : sois ton maître et règne à ton gré. Ainsi, parleurs soins l’homme est tout-à-coup devenu Roi sans sujets. Dieu sans éternité. Un tel délire devait amener le chaos.

La révolution de 1789 est la première, dans l’histoire des peuples, qui se soit faite au nom dugenre humain et en étouffant publiquement tout sentiment religieux. Toutes celles que rapportent les annales des siècles passés, se sont renfermées dans les limites étroites d’intérêts nationaux ou privés, et semblent avoir placé leurs succès sous la sanction protectricede la divinité. Mais en s’adressant au monde entier, la révolu-

tion française savait qu’elle trouverait de l’écho; en brisant tout frein religieux, elle n’ignorait pas qu'elle en appelait aux passions des masses, et que ees passions dégagées désormais du joug salutaire qui seul pouvait les retenir, lui seraientd’utiles et puissans auxiliaires Nos imprévoyans philosophes, en ne prenant pour guide que la raison humaine , prétendaient soumettre notre nature à ses lois; leurs propres sentimens peutêtre leur firent illusion. L’amour des lettres, celui des sciences , de profondes études qui souvent apprennent à régler les mouvemens de l’âme , peuvent bien adoucir les mœurs et inspirer quelquefois de nobles élans; mais de semblables avantages ne sont, dans les sociétés, que le partage d’une faible minorité; et si même , en l’absence des lumières d’en haut, ils sont encore insuffisans pour nous faire triompher de nos mauvais* penchans , à quels excès ne devra pas se livrer la multitude qui ne les possède pas! La religion seule peut dompter les révoltes que le vice provoque dans le cœur de l’homme ; si celui-ci brise les liens qui le maîtrisent , sa raison n’est plus qu’un instinct, ses passions subjuguent son être.

Nos philosophes modernes tombaient donc dans une funeste erreur en nourrissant l’espoir de mettre un frein au mouvement irréligieux et désordonné qu’ils imprimaient à la société : on n’arrrêtc pas un torrent dont on a rompu les digues. L’aveuglement et la présomption des réformateurs du dix-huitième siècle leur cachèrent la profondeur de l’abîme qu’ils creusaient devant eux ; en haine de la religion , ils appelèrent

l’homme terrestre pour réaliser leurs chimères, et celui-ci parut dans toute sa hideur, éteignant sous ses pieds le flambeau de la foi -, on voulut le rendre enthousiaste, on ne le rendit que fanatique ; cela devait être, l’enthousiasme est la colère de la vertu ; le fanatisme est celle du crime

Dieu , cependant , permit que quelques uns de ces apôtres de l’incrédulité ouvrissent enfin les yeux et abjurassent publiquement leurs erreurs. Déjà, avant la révolution, Montesquieu, en face de l’éternité, était rentré dans le sein de l’Eglise. Depuis, Marmontel, Boulanger, La Harpe et plusieurs autres déposèrent au pied de la croix l’œuvre de leurs égaremens : quel triomphe pour la Religion ! Vit-on jamais un de ses vrais enfans abjurer la foi chrétienne à ses derniers momens pour mourir philosophe?

Mes lecteurs seront sans doute fatigués de l’étendue que j’ai donnée aux observations précédentes, mais j’avais à cœur de faire ressortir les deux caractères particuliers qui distinguent la révolution française de toutes celles dont les annales de l’histoire font mention ; savoir : extinction de toute foi religieuse ; appel fait aux peuples dans le but de les associer au mouvement de perturbation que les fauteurs de cette révolution voulaient propager. Aucune convulsion politique , chez une nation , n’avait encore à la fois présenté ce double caractère d’universalité dans sa tendance, ni d’impiété dans son principe ; aucune , autant que celle de 1789 , n’avait, par conséquent, pu laisser après elle des traces aussi désastreuses. Depuis l’époque sanglante de la pre-

raière révolution française, la société européenne, froissée , divisée dans ses intérêts les plus chers , est sans cesse menacée de nouvelles commotions : deux principes hostiles , dont nous aurons plus tard à examiner la nature , semblent lutter dans son sein et vouloir la tenir dans une constante agitation ; mais pour bien se rendre compte de l’état d’inquiétude qui la tourmente encore aujourd’hui, il fallait remonter jusqu’à la source du mal.

Il est temps maintenant de reprendre mon récit. Je l’abrégerai le plus qu’il me sera possible, car dans tous les événemens dont j’ai à suivre le cours, il nous faudra toujours marcher dans le sang.

Où trouver des expressions qui puissent peindre avec exactitude la physionomie morale et politique de ce peuple en délire se mouvant en dehors de l’orbite sociale, sans frein, sans lois, sans autre guide qu’un sentiment de haine contre tout ce qui s’oppose à ses fureurs ; noyant sa victoire dans les larmes de ses victimes , s’enivrant de carnage et décorant son aveugle férocité du nom de patriotisme ? Comment retracer, sans être glacé d’effroi, les crimes révoltans de cette Convention nationale organisant le meurtre dans toute la France et égorgeant plus de victimes dans l’espace d’une année que la faulx impitoyable du temps n’en pourrait moissonner en un quart de siècle? Aux noms de Marat, Danton, Saint-Just, Collot-d’Herbois, Couthon, Carrier, Robespierre, et de tant d’autres qui resteront écrits dans l’histoire en caractères de sang, qui ne reconnaîtrait la main de la Providence qui se sert

du coupable pour confondre le crime en le frappant d’impuissance? Ni la vertu, ni l’innocence, ni les pleurs d’un'sexe faible et timide, ni les cris supplians de l’enfance, ne peuvent trouver grâce devant ces cannibales. Des classes entières de la société sont enveloppées dans leurs arrêts de proscription ; et comme si ces divisions sociales n’offraient pas un champ assez vaste à leur soif d’extermination, ils donnent au simple soupçon la force d’une culpabilité reconnue; puis, accusant la lenteur de l’horrible machine de destruction qu’ils ont inventée, ils massacrent en masse les victimes que leur rage a désignées au fer des bourreaux. C’est au nom du salut public que se font ces horribles boucheries; c’est pour confirmer au peuple son droit de souveraineté que la France n’est bientôt plus qu’une mare de sang. Qu’on relise les discours de ces égorgeurs d’hommes, le Moniteur est là pour les révéler, nous y reconnaîtrons les inspirations des philosophes modernes; ce sont les mêmes théories, les mêmes sophismes dont la réalisation est abandonnée à la fureur des passions. Ils invoquent les lumières du siècle et les progrès de la civilisation; ils insultent Dieu lui-même à leur tribune et dans son temple, et aspirent publiquement à bouleverser toutes les sociétés. Le citoyen français est pour eux V liomme-roi de l’illuminé Weishaupt; aussi cherchent-ils à irriterplutôtqu’àcalmer l’effervescence naissante d’une multitude effrénée. Ils feignent de douter de son triomphe, provoquent ses craintes, attisent ses ressentimens, puis ils arment son bras du poignard des assassins.

À peine le peuple eut-il renversé le trône, à peine eut-il emprisonné son roi , qu’il voulut jouir (le sa puissance. Son premier acte de souveraineté, dans sa capitale, fut le massacre des prisonniers royalistes détenus aux Carmes, à l’Abbaye et à la Force. Quatre cent cinquante d’entre eux y furent froidement égorgés (1). Parmi les morts se trouvèrent deux évêques et cent quatre-vingt-quinze prêtres, tous ayant préféré le martyre à l’apostasie. Ces généreux défenseurs de la foi s’avancèrent vers leurs meurtriers en adressant au Seigneur des cantiques sacrés. C’est dans ce jour néfaste que succomba, au milieu des supplices, cette jeune et belle princesse de Lamballc, si dévouée à la reine. Sa tête, séparée de son corps mutilé, fut portée en trophée sous les murs du Temple, où était enfermée la famille royale. Ces actes de férocité ne firent qu’enflammer davantage la fureur sanguinaire de la populace. Marat, s’exprimant en son nom, demanda à la tribune de la Convention les têtes de soixante mille personnes. Le farouche Robespierre rêvait encore un plus grand nombre de victimes (2).

I>a vengeance du peuple, comme sauve-garde de sa souveraineté, étant à l’ordre du jour, on ne tarda pas à

(1) Journées des 2 et 3 septembre 1792. Voy. la liste des personnes massacrées, dans Lacretelle, Histoire de France , tom. IX.

(2) On lui entendit dire qu'une république qui renfermait plus de quinze millions d’habitans, était trop populeuse pour se bien gouverner, et qu'il fallait réduire à ce nombre la population française. Cette population était alors de vingt-quatre millions. Robespierre en voulait donc retrancher neuf millions !! ! ! !

rendre des lois qui prononçaient la peine de mort contre tous les émigrés ou contre tous ceux qu’on enregistrait comme tels ; contre leurs mères, épouses, parens ou amis qui entretiendraient la moindre correspondance avec eux; contre les prêtres encore restés fidèles à leur religion, et contre toute personne qui leur donnerait refuge ou leur porterait secours; contre tous ceux qui exhaleraient quelques regrets sur la destruction de l’ancien ordre de choses ; enfin contre tout individu convaincu d’être secrètement hostile à la prospérité de la république. Ces mesures étant encore considérées comme insuffisantes pour protéger la souveraineté populaire, on inventa la loi des suspects, loi dont on chercherait en vain l’analogue dans l’histoire de la tyrannie, et par laquelle on pouvait livrer à la hache du bourreau toute personne mise en état de suspicion. Pour l’exécution de cette loi, des comités révolutionnaires furent établis sur toute la surface de la France; à peine se trouva-t-il une localité qui ne fût souillée de leur présence. Les monastères, les collèges, les châteaux, les maisons de plaisance furent bientôt transformés en prison d’Etat. Deux cent mille infortunés y furent enfermés en peu de mois (1).

Un comité de salut public, siégeant dans la capitale, surveillait les opérations des comités secondaires. Robespierre présidait aux décisions qui y étaient prises. Cet homme, devant lequel pâlissent les plus exécrables

(1) Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, totn. XI. par Lacrételle.

tyrans , recevait les hommages frénétiques d’une populace égarée, toujours prête à se livrer aux plus abominables excès. 11 lui inspirait l’idée du meurtre dont il était possédé , puis il présentait les vœux sanguinaires qu’elle lui adressait comme l’expression de la volonté nationale. Le club des Jacobins obéissait à sa voix; la terrible commune de Paris s’inspirait des reflets de son infernal génie ; les conventionnels, ceux même qui partageaient ses crimes, tremblaient devant son regard, et par leur attitude d’esclaves semblaient s’effacer devant un maître.

La terreur régnait en France ; le sang ruisselait de toutes parts; des nuées de dénonciateurs jetaient le trouble et l’épouvante jusque dans le sein des plus humbles demeures. Les uns fuyaient hors du pays, d’autres allaient porter leur sombre désespoir aux armées de la république et bravaient sous le fer de l’étranger une mort moins certaine que celle qui les attendait dans leur malheureuse patrie. C’est au désordre général qui agitait alors les esprits que sont dus, en grande partie, les succès éclatans qu’obtinrent les armées de la Convention. L’homme à qui l’ivresse de l’exaltation dérobe la vue du danger, ou celui qui recherche ce danger comme un terme à ses maux, tient toujours la victoire dans ses mains. Or, à l’époque dont il s’agit ici, l’une et l’autre de ces profondes affections de l’àme influençaient le moral des soldats et durent contribuer à les rendre invincibles.

Les bourreaux de l’humanité devaient être les ennemis du christianisme; ils en poursuivaient déjà avec

acharnement les zélés défenseurs. Dans leur fureur irréligieuse ils brisaient partout les objets qui rappe laient le culte du Christ. Le portail, le sanctuaire de s églises étaient jonchés de débris de statues ou de lambeaux des plus beaux chefs-d’œuvre de l’art chrétien ; iconoclastes modernes, Luther leur avait donné l’exemple de ces impies dévastations. La simple croix de boi s placée prèsd’un obscur sentier, et rappelant aux passa ns le souvenir d’un événement malheureux ou celui d’une délivrance inattendue, n’était pas même épargnée. Bientôt ils violèrent l’asile sacré des tombeaux ; on les vit, à Saint-Denis, disputer à la mort les restes vénérés de trois races de rois; mais, en secouant cette royale poussière, ils réveillaient imprudemment neuf siècles de gloire ! Qu’avaient-ils à leur opposer?

Cependant de pareils excès étaient encore trop peu pour ces impies. Ils voulaient détrôner le Roi du ciel aussi bien que les rois de la terre (1). L’athéisme eut donc son culte et ses fêtes publiques. Ia:s basiliques, les églises prirent le nom de Temples de la Raison; leurs enceintes retentirent de blasphèmes contre la divinité; les autels furent profanés par la présence de prostituées qui, sous le titre de Déesses de la Raison, reçurent les hommages et l’encens que les hommes ne doivent offrir qu’au Créateur. La sanctification du dimanche fut abolie, et les noms dés saints martyrs firent place, dans les calendriers, aux dénominations abjectes de légumes et de fruits.

(1) Impressions de Pache, Hébert et de (Jiaumettc, chefs de la commune de Paris.

Ainsi l'avait ordonné l’œuvre philosophique du dixhuitième siècle. Plus de Dieu, plus de roi! La voilà donc enfin arrivée cette ère fortunée prédite parles fougueux apôtres de l’incrédulité! voilà ce matérialisme tant préconisé par l’athée Diderot ! Mais où sont ces joies promises? où donc est ce bien-être général, ce sentiment de bonheur qui nous avait été prophétisé? Le peuple-roi vient à peine de couronner son front, et déjà scs pieds se baignent dans le sang; le blasphème sort de sa bouche-, la haine anime son cœur; la fureur étincelle dans ses yeux; son bras détruit tout ce qu’il touche; il ne s’avance qu’à travers des ruines et des tombeaux .

Il restaitencoro à commettre le plus monstrueux des forfaits politiques , un régicide ! La royauté n’existait plus en France , il est vrai ; toutefois le principe monarchique avait encore son représentant dans la personne du roi captif. La mort du pieux monarque fut résolue. L’athéisme et la philosophie convoitaient celte auguste victime, mais que pouvait-on lui reprocher ? Louis, humain et bon, n’avait cherché qu’à rendre ses sujets heureux. Quel était donc son crime? ses droits; crime qu’un peuple en révolte jette toujours à la face du souverain qu’il proscrit : aussi le sanguinaire Robespierre demandait-il à la Convention que Louis XVI périt sans jugement. « Louis, s’écriait-il, n’est pas un » accusé, vous n’êtos point des juges; vous n’êtes, » vous ne pouvez être que des hommes d’État et les » représentans de la nation. Vous n’avez pas une sen- » tence à rendre pour ou contre un homme, mais une

» mesure de salut public à prendre, un acte de provi

» dence nationale à exercer Louis fut roi; la répu-

» blique est fondée : la question qui vous occupe est » décidée par ces seuls mots. » La Convention néanmoins voulut jouir de son triomphe, elle fit comparaître le souverain à sa barre. Il y parut en roi, toujours digne dans ses réponses ; il y parut en chrétien , toujours prêt à pardonner.

Citons les noms illustres des personnes qui se chargèrent de sa défense : l’histoire doit les enregistrer. Malesherbes expia dans cet acte de dévoûment les écarts philosophiques d’une jeunesse ardente ; plus tard son courage lui fut imputé à crime , sa tête tomba sous la hache du bourreau. De Sèze, Tronchet, plus heureux que leur collègue, de Sèze surtout, parce que ce fut à lui qu’échut le dangereux honneur de porter la parole devant l’assemblée régicide , purent jouir de leur gloire. Ces trois noms inscrits dans l’immortel testament du saint Roi , vivront éternellement dans l’histoire.

La dernière heure du juste, hélas ! avait sonné : semblable à son divin Maître, il avait bu dans la coupe d’amertume jusqu’à la lie ; aucun outrage ne lui avait manqué. Sa couronne royale s’était changée pour lui en couronne d’épines; son antique puissance ne représentait plus qu’un faible roseau brisé ; d’ignobles liens retenaient ses mains sacrées; autour de lui s’élevaient des cris de mort; et lorsque, sur le calvaire qui l’attendait, retentirent ces paroles : Fils de saint Louis , montez au ciel , la France apprit la consommation d’un double crime, politique et religieux.

L’infortunée Marie-Antoinette ne tarda pas à suivre son royal époux. Une femme!... qu’importe, elle était reine ! La république avait soif de son sang. Après avoir langui pendant dix semaines dans un cachot de la Conciergerie, elle fut traduite devant le tribunal révolutionnaire siégeant à Paris. Herman le présidait; Fouquier-Thinville y remplissait l’office d’accusateur pnblic. La fille des Césars ne démentit , dans ses derniers momens, ni son illustre origine, ni les nobles qualités qu’elle avait fait briller sur le trône; impassible à la vue de ses bourreaux, elle entendit leurs injures sans faiblesse et sans ressentiment. Hélas ! la vie n’était plus pour elle qu’un pesant fardeau; aussi en vit-elle le terme s’approcher avec le calme de l’innocence, avec la résignation de la vertu. Elle fut reine jusque sur l’écliafaud, et, dans ce jour de sanglante mémoire, la grande âme de Marie-Thérèse s’envola vers le ciel une seconde fois.

Une sainte vierge du Seigneur attendait encore le martyre; il lui était réservé de couronner la vie la plus belle par une mort plus belle encore; étrangère aux affaires de ce monde , indifférente aux joies d’ici-bas , l’auguste sœur de Louis XVI avait passé des jours sans tache dans le constant exercice des divins préceptes du Sauveur. La terre n’était pas sa patrie; aussi, près de consommer son généreux sacrifice, elle semblait être un ange retournant vers le séjour glorieux qu’il avait momentanément quitté (t).

(t) Madame Élisabeth fut conduite au supplice avec vingt-quatre

L’infortune fils et successeur de Louis ne survécut pas long-temps à ses augustes parons. Son jeune Age qui garantit sa tête de l’échafaud, fut causede la prolongation de ses douleurs. Des mains barbares osèrent se lever su rsa royale personne; languissant dans uncachot infect, privé de la clarté du soleil, manquant souvent de nourriture, exposé sans cesse aux mauvais traitemens de farouches geôliers , ses souffrances morales et physiques épuisèrent sa frôle existence. Il expira au moment où des jours plus heureux auraient pu luire pour lui (1).

De tous les membres de la famille royale que le donjon du Temple avait retenus, il ne resta bientôt plus que l’auguste fille de Louis XVI. Dieu veilla sur ses jours. Le Tout-Puissant lui destinait la noble mission de réaliser les sublimes et dernières volontés du roi martyr; semblable au signe céleste qui efface le souvenir de l’orage , sa présence devait un jour annoncer l’oubli du passé. Elle fut fidèle à sa divine mission, et cependant, nous le verrons plus tard, son héroïque langage ne fut pas compris.

Les hommes qui n’avaient pu reculer devant deux régicides, et dont les mains s’étaient rougies dans le sang de l’épouse et de la sœur de leur roi, ne devaient plus mettre de bornes à leur fureur sanguinaire. La plume hésite à tracer les horreurs qui signalèrent la

autres condamnés ; elle mourut la dernière , et elle ne cessa , sur l'échafaud, d’encourager par ses paroles tous ses compagnons d'infortune.

(t) Après la chute de Robespierre.

fin (lu règne de la Convention nationale ; mais avant que j’essaie d’accomplir cette pénible tâche, jetons un coup d’œil sur les événemcns contemporains dont l’Europe fut alors le théâtre.

On serait sans doute étonné du peu d’effet que produisirent sur les gouvernemens étrangers les crimes de la révolution française, si l’on ne se rappelait que les principes philosophiques du siècle qui poussèrent la société française vers l’ablme, avaient aussi trouvé des défenseurs et des appuis dans les autres sociétés européennes. Je l’ai déjà dit, la France ne fut que complice de son siècle ; le caractère ardent de ses habitans , la tourbe habile et passionnée de ses écrivains , la précipitèrent la première dans l’arène , bien que le même vertige irréligieux portât aussi ses ravages chez les nations voisines. En un mot, avant 1789 le sol tremblait déjà en Europe, mais le volcan ne s’entr’ouvrit qu’eu France. Les principaux meneurs des cabinets étrangers, tous imbus des doctrines d’une philosophie impie, jugèrent donc la révolution française d’après leurs propres sentimens. Ils n’y virent d’abord que l’application des principes qu’ils professaient hautement ou en secret; et si les crimes atroces qui désolaient la France excitèrent chez eux quelque mouvement d’indignation, ce mouvement dut être tempéré par la croyance que , du sein de ces terribles convulsions, sortirait un ordre de choses qui répondrait à leur désir. On ne saurait autrement interpréter leurs actes.

En effet, les armées autrichiennes et prussiennes i. 7

qui envahirent la France au moment de la chute du trôné de Louis XVI, ne semblèrent animées que du désir de faire des conquêtes ; ce n’était pas le parent ou l’allié malheureux de leur souverain qu’elles venaient secourir et délivrer; ce n’était pas non plus la cause de l’innocent opprimé qu’elles voulaient défendre ; c’était un ennemi naturel , c’était la France de Ixtuis XIV qu’elles venaient encore combattre et qu’elles comptaient se partager. Leurs chefs hésitèrent même à profiter de leur victoire, et, par leur retraite inexplicable, ils livrèrent au bourreau des têtes royales qu’ils eussent pu sauver. Aucune manifestation publique de douleur et d’indignation n’éclata dans les cours étrangères à l’occasion de la mort tragique de l’infortuné Louis XVI (1). Sourds aux gémissemens des victimes qui couvraient la terre de France, sourds à la voix de l’athéisme qui menaçait la religion du Christ, indifférens aux doctrines anti-sociales que répandait une assemblée de régicides, on vit les gouvernemens européens, d’abord coalisés, se retirer peu à peu d’une guerre dont les résultats avaient trompé leur attente; et si, plus tard, l’Angleterre et l’Autriche continuèrent à lutter, c’est que la première avait encore à prendre, et que la seconde pouvait encore espérer.

Sans doute, il faut du moins le croire, les cabinets étrangers ne virent d’abord, dans l’apparition de la république en France, que le résultat d’une révolte heu-

(1) Toutefois l'Angleterre renvoya l'ambassadeur français; l'Espagne commença une guerre qui fut de courte durée et fut suivie d’une paix prompte avec la république.

reuse qu’un jour voit éclore et qui s’évanouit le lendemain; mais, lorsque les principes subversifs de tout ordre public qui servaient de base à cette république, se révélèrent à leurs yeux ; lorsqu’ils ne purent plus méconnaître la portée de ce mouvement social dont le but, hautement proclamé, était de renverser les autels et de briser tous les sceptres, on se demande comment il a pu se faire que les hauts et puissans dépositaires de l’autorité de Dieu sur la terre, que ces arbitres des destinées des peuples , n’aient pas songé à opposer, en commun, un grand acte religieux et politique aux doctrines impies et anarchiques de leurs adversaires.

Quelque profond que soit le sentiment que je porte au principe monarchique, je ne suis pas, pour cela, l’adulateur des rois pas plus que je ne veux être le flatteur des peuples. À tous la vérité; il faut savoir être soi dans toutes les positions sociales où la Providence nous a placés. Plus quelques unes de ces positions nous ont élevés au dessus des autres, plus les devoirs qui s’y rattachent grandissent avec elles ; y faillir, c’est déroger.

Or, que se passait-il à l’époque qui nous occupe? De quels respects, en face de la France révolutionnaire, les chefs des nations environnaient-ils le principe de la légitimité, celui de tous qui maintient le mieux l’ordre public; le seul même qui doive être considéré comme la sauvegarde des couronnes?

Nous voyons avec douleur une vaillante armée , commandée par trois Condés , petite en nombre, mais grande en hauts faits, trahie dans ses espérances, et

s’exposant en vain pour la défense de sa foi politique. Les frères de son roi ne peuvent obtenir l’honneur de combattre à sa tète, et tandis qu’on prodigue le sang de ses soldats dans des vues d’intérêt particulier, on reste témoin impassible du sort réservé à ceux d’entre eux qui, blessés et prisonniers, sont fusillés comme transfuges, par les armées républicaines. N’était-ce pas consentir à stigmatiser la fidélité du signe delà révolte? Plus tard, quand un double régicide fait tomber le sceptre dans les mains du frère de Louis XVI , on méconnaît son titre, on pourchasse ce prince de ville en ville, do province en province; mais en donnant ainsi le spectacle d’un roi luttant, chez ses alliés, contre les rigueurs de l’exil et contre les souffrances de la pauvreté, on ne songe pas qu’on ébranle la foi des peuples et qu’on leur apprend que le droit, qui protège les t rênes, peut s’effacer devant le malheur.

Enfin, lorsque le meurtre, les spoliations, les lois de proscriptions forcent une portion considérable de la nation française à quitter sa malheureuse patrie, les infortunés qui échappent ainsi à une mort certaine, victimes à la fois des sentimens politiques et religieux qu’ils ont professés, n’éprouvent, à l’exception do quelques heureux d’entre eux, que dégoût et humiliation sur le sol étranger; une dédaigneuse réprobation les suit en tous lieux. Certes c’était sanctionner hautement l’immoralité du régime qui les frappait d’ostracisme; cependant, disons-le, une nation, une seule entre toutes, donna le noble exemple d’une généreuse hospitalité ; les proscrits de la terre de France rencontrè-

renl sur le sol britannique une sympalhiequ'ils eussent en vain cherchée ailleurs. J’aurai souvent, dans le cours de cet écrit, à parler de cette puissante nation, aussi constante dans ses qualités privées qu’inflexible dans son orgueilleuse domination; mais rendons-lui, pour le moment, l’hommage que réclame sa noble conduite envers de grandes infortunes.

C’était erreur que d’espérer résister au torrent révolutionnaire simplement avec de la poudre à canon. Les guerres qu’enfante une lutte entre des doctrines politiques et sociales, opposées les unes aux autres, ne suivent point les règles des guerres ordinaires ; le fanatisme domine les armées qui les entreprennent ; chaque soldat se croit un apôtre et court au combat comme on vole au martyre. Un nouveau droit politique était inscrit sur*les bannières républicaines : Souveraineté du peuple, liberté, égalité complète, voilà ce que proclamait ce droit ; et quelque impossible que fût , dans son application absolue, la réalisation des doctrines qui en découlaient , celles-ci n’en remuaient pas moins fortement les cœurs et n’en ébranlaient pas moins l’édifice social. C’était donc cet édifice qu’il fallait défendre, et non songer à satisfaire quelques ambitions particulières ; en réduisant, ainsi qu’on le fit, les élémons de défense aux mesquines proportions d’intérêts privés, on augmentait la force de la partie adverse de toute celle dont on se dépouillait soi-même. L’exaltation peut seule combattre avec des chances égales de succès; aux principes de désordre et d'impiété lancés au sein de la société, on eût dû opposer des principes

contraires ; c’était l’étendard du Christ outragé qu’il fallait déployer aux regards des amis de la religion ; c’était celui de l’ordre public menacé qu’il fallait montrer aux yeux des pères de famille. Disons-le avec vérité, les guerres qui éclatent dans la société, au nom de principes politiques et religieux , ne sont autre chose que de grandes guerres civiles. Devant elles doivent se taire les jalousies politiques; devant elles doivent momentanément disparaître toutes délimitations territoriales pour reparaître plus tard dans leur intégrité ; car ces guerres ne reconnaissent que deux opinions, deux camps et deux drapeaux.

Faute d’avoir compris ou voulu comprendre la force morale de la révolution française, on crut suffisant d’envoyer quelques baïonnettes pour combattre l’ennemi public; on pensa que des marches et des contremarches militairesarrêteraientl’élan de troupes électrisées par la croyance qu’elles étaient appelées à régénérer la société tout entière: on se trompa; aussi vit-on des soldats de la veille mettre en déroute les soldats les plus aguerris ; on vit aussi des généraux improvisés, ravir les vieux lauriers des plusgrands capitaines du temps.

Ce n’est pas tout, tandis que l’incendie révolutionnaire étendait au loin ses ravages, quelques uns des puissans dépositaires du pouvoir suprême, impassibles aux maux déversés sur la société européenne , s’occucupaienl tranquillement à consommer entre eux le partage d’un pays voisinet allié (1). C’était donner gain

(1) La Cologne.

de cause aux calomnies odieuses des gouvernails français de l'époque. Ceux-ci accusaient les rois d' égoïsme et d’ambition ; ils ne voyaient en eux que des hommes toujours prêts à sacrifier l’intérêt des peuples à leur propre intérêt. Fallait - il donc qu’en de telles circonstances des têtes couronnées justifiassent leurs imputations , et qu’aveugles sur les périls qui menaçaient la société, ils ne trouvassent d’énergie que pour terrasser un peuple désarmé.

Les devoirs qu’impose le christianisme, quoique obligatoires pour tous les membres d’une société, le sont encore davantage pour ceux à qui Dieu a confié le soin du repos et du bonheur de cette société; c’est à eux qu’appartient la tâche difficile de la préserver de tout mal moral et politique qui pourrait menacer son existence. En face d’un pareil danger, le même sentiment doit les animer tous; leur langage, leurs actes doivent tendre à ramener les égarés, à raffermir les faibles, à guider les forts; c’est une lutte qui s’engage entre l’erreur et la vérité; tout doit céder à leurs yeux devant la nécessité de repousser l’une et de défendre l’autre; hésiter, c’est faiblir à la sainte mission qu’ils ont reçue, mission qu’ils tiennent du Tout-Puissant dans l’intérêt de tous et non pour leur propre satisfaction, mission qui commande surtout notre respect par la persuasion où nous sommes que ceux à qui elle est donnée s’efforcent de mériter la protection divine.

L’oubli d’aussi importans devoirs ne pouvait donc que provoquer l’indignation du Très-Haut; nous la verrons aussi plus tard éclater sur ceux qui reculèrent

alors devant la tâche qui leur était assignée. Dans cette terrible crise sociale dont nous parcourons les phases, Dieu avait en effet deux leçons à donner au monde : il lui fallait châtier la France et humilier les grands de l’Europe. Ces deux leçons arrivèrent chacune en leur temps.

Reprenons notre narration.

La Convention nationale poursuivait avec une horrible persévérance le cours de ses sanguinaires proscriptions; les exécutions s’organisaient sur tous les points de la France; une armée révolutionnaire ambulante, traînant à sa suite l’artillerie et cette machine de mort inventée pour remplir plus rapidement l’office de bourreau , parcourait les provinces et portait en tous lieux l’épouvante et la destruction ; Paris donnait l’exemple du meurtre ; quatre-vingts têtes tombaient journellement sur ses places publiques; douze cents femmes, en quatre mois de temps, montèrent sur l’échafaud (1). Le peuple souverain se suicidait lui-même par les mains de quelques furieux qui gouvernaient et massacraient en son nom. Ce n’était plus seulement parmi les anciennes classifications dénoncées à la fureur des partis qu’on choisissait les victimes , les rangs les plus humbles comme les plus élevés étaient décimés ; on tremblait dans les campagnes comme dans les cités, dans les chaumières comme dans les châteaux; la terreur glaçait tous les coeurs, l’impéritie administrative des gouvernans égalait leur férocité ; et tandis

(1) Histoire de France pendant le dii-huitièrae siècle, tom. XL

- lUi —

que la dépréciation des assignats opérait la ruine de toutes les fortunes, la loi du maximum consommait celle du commerce (1).

Le courroux de Dieu commençait à se manifester. Il avait abandonné cette malheureuse nation auxeffetsde son propre délire, et maintenant elle gémissait sous le poids de ses iniquités ; c'est en vain qu'elle essaie, du sein de ses misères, de se débattre contre la rigueur de son sort, le temps de sa délivrance n'est pas encore venu, et ses inutiles efforts ne font qu'aggraver ses maux en provoquant la fureur de ses tyrans.

La première tentative qu'inspirèrent la rage et le désespoir se révéla dans le midi de la France; Toulon leva l'étendard de l'insurrection et se livra aux Anglais, qui n'eurent pas de honte de se retirer en emmenant avec eux les nombreux vaisseaux renfermés dans le port de cette ville. Dans le même temps, la populeuse cité de Ly on secoua le joug sanguinaire qui pesait sur elle, mais elle ne pùt que succomber avec gloire sous le fer ennemi. Un mouvement insurrectionnel d'un autre genre, plus vaste dans ses conceptions, plus formidable par l'énergie morale et religieuse des combattans dont il arme le bras, éclate bientôt ailleurs. On voit de simples paysans, dont l'impiété du jour n'avait pu souiller les modestes retraites, se précipiter au devant du péril avec un sang-froid, une bravoure qui fait pâlir et reculer les troupes les mieux aguerris. Une croix de bois les guide au combat, le cri de vive le roi! leur sert

1} Loi par laquelle le prix de toutes les denrées de première nécessité était fixé.

de mot de ralliement. Chrétiens, héros et martyrs tout ensemble, la victoire n’égare pas leur courage , la défaite n’étonne pas leurs cœurs. Ils tombent, se relèvent et tombent encore , fidèles à leur Dieu , fidèles à leurs sermens; femmes, vieillards, enfans, tous accourent prendre part à cette sainte guerre ; sur leurs blanches bannières brillent les mots sacrés de foi et honneur : Cathelineau, d’Elbée, Bonchamp, Lescurc, la Rochejaquelein, Stofflet, Charette, noms illustres qui, depuis, ne trouvèrent d’écho que lorsque les Pyrénées retentirent du grand nom de Zumalacaréguy, vous et vos soldats vous avez jeté à l’histoire les plus nobles pages à recueillir , et sur le sol sacré qu’arrosa votre sang, on ne rencontre pas une pierre aujourd’hui qui n’indique laplaceoù repose la cendre d’un héros . — Sta viator Herœm cale lias.

Ces insurrections , les preuves du mécontentement général qui se reproduisent à Bordeaux , à Arras , et sur plusieurs autres points de la France, exaltent au plus haut degré la frénésie des membres de la Convention que Robespierre anime de ses fureurs. On nommu des proconsuls, chargés des vengeances publiques; ils remplissent avec un zèle féroce leur fatale mission. Tallien, verse à flots le sang des Bordelais, jusqu’au moment où les sentimens d’humanité de la femme qu’il a prise pour épouse, font naître dans son cœur quelques sentimens de pitié; moins heureux, les habilans d’Arras gémissent sous la tyrannie de Joseph Lebon et de sa femme , qui rivalisent entre eux de cynisme et de cruauté ; on les voit se repaître du sang des victimes ,

présider, le verre à la main, à l’exécution des condamnés ; on les entend, de concert avec d’ignobles compagnons de débauches, mêler leurs chants bachiques aux derniers soupirs des mourans. Ailleurs, Gouthon, Collot-d’Herbois, Fouché brûlent , saccagent, détruisent la plus belle portion de la ville de Lyon. Le feu, le fer et l’eau servent tour à tour d’instrumens à leur rage ; sans formes judiciaires aucunes, ils envoient au supplice ceux qu’il leur plaît de frapper ; puis , accusant l’échafaud de lenteur, tantôt ils précipitent leurs prisonniers dans le Rhône, ou bien , les enfermant dans un lieu clos, ils les mitraillent en masse. Près de six mille personnes périrent ainsi en peu de jours. Le même moyen de destruction est employé à Toulon par les proconsuls Barras et Fréron; las de massacres partiels, ils font périr à la fois par le feu de l’artillerie , huit cents prisonniers, hommes et femmes, retenus en plein air dans une vaste enceinte ; ceux que le canon épargne sont achevés par le sabre et la baïonnette; c’est un jeune officier, celui que nous verrons un jour, instrument aveugle de la colère divine, s’avancer en conquérant contre l’Europe, qui prélude à la grandeur de sa destinée par de pareils assassinats.

Mais c’est surtout contre les populations chrétiennes et royalistes de l’Ouest que se dirige l’implacable furie des conventionnels. Une mesure atroce met hors la loi tous les habitans d’une grande partie de l’ancienne Bretagne. On ordonne la destruction des villages, l’enlèvement des femmes et des enfans. Les généraux de la république n’exécutent que trop bien ces

ordres barbares. On poursuit, on traque les malheureux Vendéens comme des bêtes fauves; les femmes, les enfans, les vieillards sont impitoyablement égorgés. Carrier, digne émule de son chef Robespierre, immole à Nantes, pendant son terrible proconsulat, trente-deux mille personnes; il invente des supplices nouveaux : ici , des bateaux à soupapes s’entr’ouvrent et engloutissent leur proie dans les Ilots de la Loire ; là, des prisonniers des deux sexes , entièrement dépouillés , sont attachés deux à deux et lancés dans le môme fleuve ; ce genre de supplice s’appelle des mariages républicains. On arrache aux mères leurs enfans encore à la mamelle, et, devant elles, on brise leurs têtes contre les parois des murs. D’autres enfans plus âgés sont rassemblés dans le même lieu au nombre de cinq cents ; ils tombent sous le fer des soldats. Ces horribles boucheries sont faites aux cris de: Vive la république! C’est du sein d’orgies continuelles de débauches et de vin que partent les arrêts exterminateurs qui inondent de larmes et de sang une de nos plus belles provinces ; enfin, lorsque se terminèrent ces affreux massacres, la lutte vendéenne put enregistrer la mort de neuf cent mille victimes , parmi lesquelles périrent quinze mille femmes et vingt-deux mille enfans (1). La plume tombe des mains en traçant de pareilles horreurs.

Il était temps que les auteurs de tant de calamités éprouvassent à leur tour les effets de la colère divine :

(1) Voy. l'i'udhumine.

« Dieu a bien fait de se tenir invisible, avait dit publi- » quement le régicide Collot-d’Herbois, car, s’il se fût » montré quelque part, je n’aurais pas manqué de le » déclarer suspect (1). » Collot-d’Herbois et ses sanguinaires collègues apprirent bientôt à leurs dépens que, si Dieu se dérobe à nos regards, les preuves de sa vengeance ne restent pas toujours invisibles comme sa personne. Déjà le Très-Haut avait jeté son anathème sur ces hommes de sang : tout en tolérant leurs crimes, il leur avait soufllé un esprit de vertige qui les poussait vers leur perte. La haine, la soif du pouvoir divisaient entre eux les membres de la Convention, et si le besoin du meurtre les réunissait tous pour lancer au loin des arrêts de proscription , souvent aussi ces arrêts retombaient sur eux-mêmes. La portion de cette assemblée, connue sous la dénomination de la Montagne, était l’implacable adversaire de celle qui s’intitulait/a Plaine; les adhérons de celle-ci, vaincus par leurs antagonistes, furent décrétés d’accusation; vingt et un d’entre eux périrent sur l’échafaud, les autres échappèrent pour le moment; rimpitoyableMarat,l’un des chefs de la Montagne, n’existait déjà plus, le couteau de Charlotte Corday en avait délivré la France. Dès lors Robespierre, resté maître du terrain, ne voulut plus connaître d’égaux. Le sang d’une victime, soit amie, soit ennemie, réjouissait également sa vue; bientôt le farouche Danton, un des plus ardens promoteurs des mesures sanguinaires adoptées par les

(1) Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, tom. Xlf.

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