CHAPITRE
Ce que nous avons vu fait horreur, ce que nous allons voir fait pitié. Au régime de la terreur succède le régime de la corruption. La France est frappée d’inertie; l’état de prostration de force morale dans laquelle elle tombe, est d’autant plus grand, que la crise dont elle vient de sortir a été violente. 11 était dit que la révolution de 1789 devait tour à tour se mouvoir dans le sang et dans la boue avant que d’expirer sous les coups du despotisme. Elle a perdu l’énergie du crime sans éprouver le désir du bien ; sa cruauté se change en oppression, sa haine du Christ en haine contre la vertu, sa fureur de massacres en amour effréné du plaisir; tout chez elle a dégénéré ; les mœurs de la société parisienne, à cette époque, occuperont une page hon-
teuse dans l’histoire. L’adultère se place sous la protection du divorce , le libertinage s’abrite sous les dehors d’une politesse affectée, les modes augmentent le désordre des sens , la pudeur s’émeut et s’éloigne , car le vice est l’idole du moment ; on voit la victime assise au môme banquet que son bourreau, partageant ses joies et son enivrement. Les jours de meurtre sont jetés dans l’oubli, on danse sur des tombes encore entr’ouvertes , le besoin de luxe pervertit les cœurs, une frivole insouciance étouffe la pitié.
Cette époque nous rappelle les paroles suivantes de nos livres saints : « Les méchans ont dit, dans l’égare- » ment de leurs pensées : le temps de notre vie est » court et fâcheux , nous sommes nés comme à l’aven- » ture, et après la mort nous serons comme si nous » n’avions jamais été. Venez donc, jouissons des biens » présens , hûtons-nous d’user des créatures pendant » que nous sommes jeunes, couronnons-nous do roses « avant qu’elles se flétrissent, qu’il n’y ait point de pré » où notre intempérance ne se signale. Que nul ne se » dispense de prendre part à notre débauche; laissons » partout des marques de réjouissance, parce que c’est » là notre sort et notre partage (1). »
Glissons vite sur ce temps de dépravation. Il a été ce qu’il devait être; car, chez un peuple qui se lance dans la carrière des révolutions, à la frénésie du crime succède la honte de l’inertie; l’épuisement moral amène l’indifférence politique , le pouls s’arrête et ne bat plus
(1) La Sagesse, cliap. il
pour ou contre aucun principe; un jour c’est tout une vie, la veille a cessé d’exister, et l’on ne croit pas au lendemain. Une société frappée d’un tel anéantissement f est à la merci du premier ambitieux; en révolution, le repos c’est la mort.
Le règne directorial offre, dans l’intérieur de la France, peu d’événemens dignes d’ètre recueillis ; deux banqueroutes successives, l’une de 23 milliards, par suite de la chute des assignats, l’autre des deux tiers de la dette publique ; la suspension de la liberté de la presse; deux conspirations avortées et ourdies dans des vues opposées, la conspiration de Babœuf et celle qui amena la journée du 18 fructidor ( i septembre 1797) dans laquelle les élections de quarante-huit départe mens furent arbitrairement cassées, tandis qu’un arrêt de déportation à Cayenne frappa sans jugement préalable le général Pichegru, trahi par le général Moreau, puis onze membres du conseil des Anciens, quarantedeux membres du conseil des Cinq-Cents et plusieurs journalistes et hommes de lettres; tels furent les principaux événemens qui arrachèrent momentanément les gouvernans du jour à la mollesse de leur vie habituelle; la première de ces conspirations avait été tramée par d’ardens terroristes; des royalistes faisaient partie de la seconde , mais elles laissèrent peu de traces après elles; laFranceétait fatiguée, les convictions politiques sommeillaient, une capricieuse oppression retenait les bras, la corruption énervait les cœurs.
Au dehors, la gloire militaire couvrait de ses lauriers les hontes directoriales. L’Europe, sans ouvrir les
veux, avait vu la fin de la sanglante tragédie dont la France avait donné le spectacle. Les chefs des nations,
• plus occupés encore de leurs propres intérêts que de ceux de la société européenne, agissaient sans concert. Les uns reconnaissaient la république française et humiliaient ainsi leur couronne devant le dogme de la souveraineté du peuple. D’autres n’opposaient qu’une vaine tactique militaire aux efforts héroïques d’armées qui combattaient au nom d’un principe politique. Trois d’entre eux venaient de consommer le dernier partage de la malheureuse Pologne, dont les désastres intérieurs avaient entraîné la perte (1).
La lutte était par trop inégale, aussi la France révolutionnaire marchait-elle de triomphes en triomphes. Tandis que Jourdan , Hoche , Moreau bloquent l’Allemagne sur les rives du Rhin , le jeune protégé de Barras, nommé commandant en chef de l’année d’Italie, refoule les armées autrichiennes jusqu’au pied des Alpes tyroliennes et force les aigles impériales d’accepter la paix à Campo-Formio. Le principe qui servit de base à la formation de la république française , préside à la création de nouvelles républiques; on voit s’élever du Nord au Midi les républiques batave , cisalpine, transalpine, ligurienne. De ces divers foyers de la révolte s’échappent des étincelles ardentes qui portent l’incendie autour d’eux; la Suisse s’insurge, change son antique constitution et appelle les troupes
(1) Traité conclu entre l’empereur d’Allemagne, le roi de Prusse et l’impératrice de Russie, le 26 janvier 1 796.
françaises pour consolider dans son sein le triomphe de la démocratie. 1. 'Italie est en feu ; les armées républicaines y sèment partout des germes de révolution. La Toscane, Lucques, secondent leurs efforts; des factieux livrent les portes de Rome ; Championnet occupe le royaume de Naples, qui bientôt prend le nom de république parthénopéenne. Le Souverain-Pontife, d’abord prisonnier dans sa capitale , est bientôt enlevé et transféré à Valence , où il meurt à l’ôge de quatrevingt-deux ans, par suite des mauvais traitemens qu’on lui fait éprouver (1). Admirons ici les desseins souvent incompréhensibles de la Providence : Dieu permet que des mains sacrilèges se lèvent sur le pieux successeur de saint Pierre, et ce crime odieux tourne à la gloire de la religion du Christ. A la vue du saint Pontife, dont la vieillesse , les inlirmites et la dureté de ses geôliers à son égard annonçaient le prochain martyr, la foi se réveille, les populations s’émeuvent, la France méridionale sert de cortège à l’auguste captif. En vain les gouvernans de l’époque donnèrent-ils des ordres sévères pour réprimer les sentimens d’enthousiasme qui éclataient sur son passage , leur volonté reste impuissante; ils avaient cru ne tenir qu’un homme, mais cet homme représentait un principe, principe saint, immuable, dont dix-huit siècles avaient consacré l’existence , la force et la vérité ; principe qui touche la terre, mais dont la source est au ciel et devant lequel tout autre principe s’efface ici-bas. Aussi, voit-on cet homme
(1) Pic VI , morl le 29 août 1799.
faible, dépouillé, chargé de chaînes, recevoir partout des hommages et, quoique vaincu, s’avancer en triomphateur.
Les âmes faibles redoutent toute supériorité. Les lauriers cueillis par le jeune vainqueur de l’Ualie durent donc porter ombrage aux membres du Directoire ; il fallut l’éloigner : une expédition en Egypte fut résolue, il partit rêvant les conquêtes d’Alexandre. L’Asie s'ouvrit à son ambition ; mais celui qui devait traverser en conquérant toutes les capitales de l’Europe, échoua devant lesmisérables rempartsdeSaint-Jean-d’Acre(l). Forcé d’abandonner sa proie, il retourne en Egypte sur les cadavres des prisonniers tombés entre ses mains et dont il avait froidementordonnéle massacre. Toulon lui était sansdoute revenu à la mémoire. La flotte, qui l’avait porté sur les rives du Nil, n’existait déjà plus; Nelson l’avait détruite (2). 11 lutte néanmoins avec avantage contre les armées turques envoyées pour le combattre, et attend aux pieds des Pyramides l’accomplissement de ses futures destinées.
Cependant le cri de la légitimité avait retenti en Europe ; un souverain songeait à rétablir la société sur ses antiques bases. Paul I er , empereur de Russie, s’associe à la guerre que l’empereur d’Allemagne venait de recommencer contre les envahissemens révolutionnaires de la république française. Les deux principes
(1) Saint-Jeau-d'Acre, défendu par sir Sidney Smith et Philipeaux, ancien officier au régiment d'artillerie de Besançon, f.e siège fut levé le 20 mai i799.
(2) l.c 1" août 1798. Combat naval d’Aboukir.
d'ordre et de désordre déploient leurs bannières et s’avancent l’un contre l’autre. Le fameux Suwaroff parait en Italie à la tête des armées russes et autrichiennes ; il communique son ardeur à ses soldats et déjà ils se croient invincibles. Les républicains évacuent Naples, Rome, Florence ; ils perdent les batailles de Cassano, de la Trebia, de Novi et se préparent à évacuer l’Italie. C’est en France que le vainqueur veut pénétrer, non en conquérant, mais en allié des descendans de saint Louis. Les guerriers quitteront leurs couleurs et prendront celle qui rehaussait l’éclat du panache d’Henri IV. Aucun démembrement du territoire n’aura lieu. On combat pour la cause de la justice ; tout intérêt étranger à cette cause ne doit pas souiller la victoire.
Mais les commotions sociales n’étaient pas encore arrivées à leur terme. Dieu n’avait fait que punir les crimes de la France ; il fallait que l’Europe expiât aussi son égoïsme. L’instruction divine devait être complète.
Le cabinet autrichien s’effraie de ses propres succès; il accuse peut-être en secret la loyauté du général russe, et craint que la défaite de l’ennemi ne lui rapporte que des résultats stériles. Content d’occuper l’Italie , il laisse Suwaroff s’avancer en Suisse avec ses Russes, tout en lui promettant néanmoins l’appui d’un corps d'armée qui doit assurer et protéger sa marche. L’intrépide général, plein de confiance dans cette promesse, détache une partie de ses forces et l’envoie, sous le commandement de Korsakoff , pour opérer à Zurich
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sa jonction avec les troupes autrichiennes. Cela fait, il se jette dans les montagnes, les franchit et s’empare du Saint-Gothard. Quelques jours encore et toutes ses forces seront réunies, lorsque le chef du corps d’armée autrichien, sous le prétexte de s’opposer à la fausse attaque dirigée sur Philisbourg par un général français, quitte tout-à-coup Zurich et laisse Korsakoff en facede forces ennemies plus considérables que celles dont il pouvait disposer. Korsakoff, ainsi isolé, combat avec vaillance, mais succombe deux fois ; et Suwaroff, forcé . de ‘rétrograder sans avoir été vaincu, se défend sur chaque montagne, dispute habilement chaque pouce de terrain, et se retire en Italie avec ses soldats indignés. Son souverain partage son indignation, et bientôt les Russes sont rappelés dans leur patrie.
Pendant que se passaient ces événemens mémorables, le Directoire achevait de traîner sa misérable existence dans l’intrigue et dans l’anarchie; les dépositaires du pouvoir, manquant de force et de volonté , étaient divisés entre eux; faibles et violens tour à tour, ils n’inspiraient ni crainte, ni défiance ; les rênes de l’État échappaient à leurs débiles mains, et la France, inquiète et souffrante, offrait le douloureux spectacle d’une nation énervée , qui , dans sa fébrile impuissance, n’attend plus qu’un maître pour se prosterner devant lui. Ce maître lui fut donné. Dieu l’appela de la terre des Pharaons ; il en fit l’instrument de sa justice.
Napoléon Buonaparte , depuis Bonaparte (1) , né
1) Cet homme célèbre changea par la suite l’orthographe de sou
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Cône, d’une famille pauvre et nombreuse, fut élevé , par les bontés et aux frais de Louis XVI, à l’École- Militaire. L’ambition étouffa bientôt dans son cœur le sentiment de la reconnaissance; zélé partisan de la révolution de 1792, il en embrassa les doctrines, en partagea les fureurs et se rendit le complice des vengeances qu’avaient méditées les assassins de son bienfaiteur et de son roi. On se rappelle le massacre des prisonniers à Toulon, sous le proconsulat de Barras et de Frèron. Voici comment il rendit compte aux proconsuls de cette horrible boucherie : « Citoyens repré- » sentans, c’est du champ de gloire, marchant dans le » sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que » vos ordres sont exécutés et que la France est vengée. » Ni l’âge, ni le sexe n'ont été épargnés. Ceux qui n’a- » vaient été que blessés par le canon républicain ont été » dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïon- » nette de l’égalité. Salut et admiration. Signé Brutus » Buonaparte, citoyen sans-culotte (1). »
La présence de cet homme à Paris releva l’espoir de tous les mécontens; l’éclat de ses victoires, en Égypte, obscurcit le souvenir de ses crimes. Il poussa du pied
non) ; il en supprima la lettre u, qui trahissait sou origine italienne, et signa Bonaparte. L’usage ayant prévalu d'adopter celte suppression, je m’v conformerai, tout en faisant observer que des pièces officielles, connues et publiées, constatent que, dans les premières années de la révolution, lui-même écrivait son nom Buonaparte, ainsi que je l’ai déjà indiqué
(1) Cette lettre, publiée sous le nom de Brutus Bonaparte, dans la Biographie des Hommes vivons , édit, de 1816, pag. 518, a été
le Directoire et s’empara du pouvoir; puis, profitant de la réaction qui s’annonçait alors dans les idées, il favorisa, dans un but d’intérêt personnel, les vœux secrets de ceux qui se rapprochaient déjà du système monarchique. Bientôt il quitte la capitale, passe en Italie, anéantit l’armée autrichienne à Marengo, et revient en France pour y consolider sa puissance. Il échappe au complot du 3 nivôse, se sert do la conspiration obscure de quelques fougueux républicains pour déporter les démagogues les plus prononcés du vieux club des jacobins. Il en envoie quelques uns à l’échafaud, et, par contre, violant la capitulation souscrite avec le comte de Frotté, il le fait fusiller, malgré le sauf-conduit qui lui avait été délivré.
Tout plie devant le nouveau chef que la France s’est donnée. D’abord consul pour dix ans , il est peu après nommé consul à vie ; ses deux collègues s’effacent devant lui; le Sénat, le Corps-Législatif, qui ont remplace les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, obéissent à sa voix. Il entrevoit déjà la pourpre à laquelle il aspire; mais avant de s’en saisir, il lui faut la confiance que procurent la paix au dehors et l’extinction des partis au dedans. La victoire de Hohenlinden, remportée par le général Moreau , amène avec l’Autriche le traité de Lunéville , auquel accède la Bavière ; bientôt après suivent des traités conclus avec le Portugal, l’Espagne,
depuis attribuée à Lucien, son frère, alors ardent républicain. Voir le tout. LXXV du supplément à la Biographie universelle, pag. 80 et 8t.
Naples, l’Angleterre et la cour ottomane. Pendant ce temps la France ouvre ses portes aux émigrés; un concordat est signé avec le nouveau pape Pie VII; la religion peut relever ses autels (1).
D’aussi grands résullats donnaient à Bonaparte l’espoir de voir la prochaine réalisation de ses rêves orgueilleux; mais la France l’avait deviné. Les républicains répugnaient encore au rétablissement d’un gouvernement monarchique; les royalistes n’en voulaient qu’avec leur souverain exilé. Bonaparte essaie alors de placer son ambition sous la sanction du malheur. Des propositions d’abdication sont faites au successeur de Louis XVII, sous la médiation de la Prusse ; elles sont repoussées avec dédain. Le jeune ambitieux s’en irrite, et ce sera bientôt dans le sang d’un Bourbon qu’il puisera ses titres à la couronne de France (2).
L’occasion ne tarda pas à se présenter. L’Angleterre venait de déclarer la guerre à la France; un sourd mécontentement régnait dans ce dernier pays. Moreau, grand homme de guerre, aimé des soldats, mais faible de caractère et incapable, dans le conflit de partis politiques, d’y dominer en qualité de chef, ralliait néan-' moins autour de lui de nombreux partisans; Georges Cadoudal, dont le nom royaliste avait si long-temps effrayé les républicains en Bretagne, lui prête son énergie; Pichegru, revenu des déserts de la Guiane, lui apporte son ancienne influence et sa courageuse im-
(1) 15 juillet 1801.
(2) Voy. la note 3.
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passibilité. Moreau accepte, promet, puis hésite et recule. La trahison fait le reste; le projet échoue; douze têtes tombent sur l’échafaud (1). Le premier consul, d’abord épouvanté, a bientôt vu le parti qu’il peut tirer de cette circonstance. II représente aux siens que la nation française sera toujours en proie aux dissensions intérieures, tant que l’avenir de cette nation ne sera pas assuré. On le comprend, mais on lui demande un gage sanglant de son attachement à la cause de la révolution; il est prêt à le donner. IS’on loin de Strasbourg, sur le territoire badois (2), habite, retiré du tumulte des camps, un prince, digne héritier des Condés, jeune héros que la fidélité avait toujours trouvé le premier au poste du danger. La paix avait désarmé son bras. Bonaparte l’a choisi pour victime. Par ses ordres, le territoire étranger est violé; des gendarmes déguisés enlèvent de nuit le duc d’Enghien, l’amènent au château de Vincennes, et peu d’heures après son arrivée , le prince , condamné à mort comme embauchcurpar un tribunal dérisoire, est fusillé nuitamment dans les fossés de ce château (3).
Le crime eut sa récompense. Un sénatus-consulte confère à Bonaparte le titre d’empereur des Français; les cérémonies qui devaient consacrer ce titre eurent lieu peu après. Le pontife Pie VII y assiste, étonné de s’y trouver lui-même. Plus tard il en sera repentant.
(1) I.e 23 juin 1804.
(2) A Ettenheim, dans le duché de Bade.
(3) 21 mars 1804. Voy. la note 4.
Mais une couronne ramassée dans le sang devait en être arrosée tant qu’elle resterait sur la tête de son possesseur. Cette fois, cependant, ce ne sera pas seulement le sang français qui fumera devant l’idole du jour, l’Europe apportera aussi son tribut.
Avant d’exposer les résultats des dix années de guerre qui vont ensanglanter le sol européen, jetons un coup d’œil rapide sur le nouvel état social qui vient d’être fondé en France.
Depuis 1789, le peuple, avec l’aide de ses représentans, avait tout bouleversé ; car, dans sa folie, il s’était épris, disait-il, d’un violent amour pour la liberté et pour l 'égalité, ces deux déesses causes de tant de crimes. Il croyait donc avoir horreur de toute dépendance, de tout privilège quelconque, de toute inégalité, soit dans les rangs, soit même dans les dernières volontés paternelles; et voilà qu’un soldat corse lui donne un démenti public. Ce soldat ouvre ses antichambres; elles sont bientôt remplies d’une foule désireuse d’attirer un regard du maître. 11 rétablit les rangs, fixe la préséance entre eux, institue des décorations civiles et militaires, et l’on voit d’anciens jacobins accepter des , couronnes et se laisser affubler de titres de prince, de duc, de baron, et se chamarrer de cordons, fiers de la place qu’ils prennent dans la nouvelle société , et oublieux de leurs vieux ressentimens contre ces vanités aristocratiques. 11 crée , sous le nom de majorât, des inégalités de partage dans les propriétés; chacun se présente pour en obtenir. 11 supprime la liberté de la presse; la France se résigne au silence. Il exile, il emprisonne i. n
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sans forme de jugement. On plaint tout bas les victimes, puis on les oublie. Enfin il prouve à la révolution qu’elle n’a expulsé que pour occuper, qu’elle n’a confisqué que pour posséder, et la révolution en convient aisément.
Jamais déceptions plus cruelles ne firent verser plus de sang et ne s’évanouirent plus instantanément. Nous apprécierons ailleurs leur valeur intrinsèque; contentons-nous de faire observer ici que les bases d’un édifice social ne sauraient reposer sur de simples théories politiques, quelque brillantes qu’elles paraissent ; Bonaparte ne l’ignorait pas, il avait étudié la révolution, et, pressé d’accomplir ses vastes projets, il se hâta de constituer fortement la France afin d’agir plus librement, mais il dépassa le but; il prit la tyrannie pour de la force, il fit de sa seule volonté l’expression de la loi, l’orgueil troubla sa raisonet prépara sa chute; aussi la Providence, tout en lui remettant le glaive des combats, se réserva-t-elle le droit de l’arracher plus tard des mains de cet ambitieux, quand le moment serait venu de faire éclater sa justice.
« C’est là cette épée qui doit faire un si grand car- » nage, qui frappera les esprits d’étonnement, qui fera » sécher les cœurs et multipliera les meurtres et les » ruines. Je jetterai l’épouvante à toutes leurs portes » devant cette épée perçante, polie pour briller, et af- » filée pour tuer. O épée ! aiguise* votre pointe, aile* » à droite ou à gauche, partout où le désir des meur- » très vous appellera. Je vous applaudirai moi-même » eu frappant des mains , et je satisferai par vous ma
» colère, c’est moi qui suis le Seigneur qui ai parlé; » après cela, 6 épée ! rentre dans ton fourreau au lieu » où tu as été créée, et je te jugerai dans la terre de ta » naissance. Je répandrai mon indignation sur toi , j’al- » lumcrai contre toi le feu de ma fureur, et je t’aban- » donnerai entre les mains des hommes insensés qui » ont conspiré ta mort (1). »
Ce peu de paroles du prophète résume toute la vie politique de Bonaparte, depuis qu’il se fût emparé de la couronne. 11 est hors de mon sujet de retracer ici les événemens des dix années de règne qui se présenlen t devant nous. Je ne fais qu'étudier l’histoire; disons toutefois que la nature de ces événemens, la rapidité avec laquelle ils se succédèrent, l’issue qu’ils amenèrent contre toute prévision, prouvent évidemment que l’homme auquel on les attribue n’a été qu’un simple instrument entre les mains de la divine Providence. Cet homme frappe comme la foudre, passe comme un torrent, et ne laisse après lui que des ruines fumantes; il ne peut rien construire, rien fonder, car il ne lui est donné de force que pour abattre et renverser. Il s’empare de toutes les capitales de l’Europe continentale, disperse les armées qui retardent sa marche ; les peuples se soumettent, les rois vaincus grossissent son cortège , sur les débris de monarchies il élève des trônes pour sa famille ; la ruse, la perfidie viennent en aide à ses armes. L’Espagne est en proie aux discordes civiles par l’effet de sa trahison; il ose porter une main sacri-
(1) Ezccli., rhap. xxi, vers. Ift, 15, 16, 17, 30 cl 31.
loge sur le pontife (lu Très-Haut; mais son heure a sonné, et le prestige qui l’environne s’évanouit au moment où sa fortune brille du plus grand éclat. Dieu vient d’allumer contre lui le feu de sa fureur, il veut , et les frimas dévorent les armées de l'ambitieux couronné; le Tout-Puissant souffle aux cœurs des nations opprimées les sentimens qui font naître l’union et donnent la confiance de la victoire. En vain Bonaparte lutte contre son sort, en vain veut-il échapper à l’arrêt prononcé contre lui, l’édifice que sa main a construit s’écroule à ses pieds; terrassé une fois (1), il essaie inutilement de reparaître sur la scène du monde, il tombe pour ne plus se relever (2), et, troublé dans sa chute, l’homme dont le regard faisait jadis trembler l’Europe, vient lui-même rendre les armes à ceux qu’il a tant de fois vaincus. « Et je t’abandonnerai, dit le Seigneur, » entre les mains des hommes qui ont conspiré ta » mort. »
Tout est instruction dans les vingt-cinq années que nous venons de parcourir. Un peuple renie son Dieu, assassine son roi, détruit scs vieilles institutions, encense sa propre intelligence à l’égal de la divinité, croit à sa souveraineté, a foi dans la durée de son règne; Dieu s’éloigne de lui et l’abandonne à son délire, et bientôt, ce peuple aveuglé tourne contre lui-même les fureurs d’un pouvoir usurpé; il se débat dans le sang, il se tourmente au milieu des souffrances d’une doulou-
(1) En 1814.
(2) En «815.
reuse agonie; près de succomber, il abdique sa couronne et la jette aux pieds d’un despote; puis enfin, repentant, il lève les mains au ciel, il implore dans les temples cetÊtre suprême dont il a repoussé la loi, dont il a massacré les ministres, et finit, plus tard, par accueillir avec énthousiasme les successeurs légitimes de celui qu’il a fait périr sous la hache du bourreau.
D’un autre côté, nous voyons l’étranger impassible à l'aspect de tant de douleurs, assister avec indifférence à la dissolution morale et civile d’une des grandes portions de la société européenne , ne songer qu’à des intérêts privés, et calculer froidement s’il restera encore assez de sang dans les veines du peuple en délire dont nous venons de parler , pour défendre ses frontières contre les projets d’un haineux égoïsme. Dieu s’irrite de cet oubli des devoirs sociaux; il confond, il anéantit des intentions qui ne l’ont pas pris pour principe et pour but, et dont la conception n’appartient ni au désir de venger son nom outragé, ni au besoin de rétablir, sur les bases de la justice et du droit, la paix et l’union que l’orgueil et l’impiété ont bannies du sein delà société chrétienne. Il charge un jeune ambitieux de l’accomplissement de ses volontés; celui-ci s’avance en conquérant, la victoire accompagne ses pas; dans sa présomption, il s’enorgueillit de succès qui ne sont dus qu’à la main invisible qui le guide; mais son temps est compté, et l’instruction divine une fois donnée, il succombe, humilié sous le poids de sa propre grandeur.
Bien aveugle ou bien fou serait celui qui se refuserait à reconnaître l’intervention de la Providence dans toutes
ces choses ; son doigt est, pour ainsi dire, visible en chaque événement. Dieu, dans ce quart de siècle, plus fécond en leçons de tous les genres que ne le seraient dix siècles réunis, semble plus manifestement encore avoir asservi les pensées des hommes à ses propres desseins, tout en laissant aux premières pleine liberté d’action; tantôt il élève et tantôt il détruit, frappe ou s’efface, soutient ou abandonne, mais toujours il enseigne. 11 déconcerte les projets les mieux calculés, et fait à chaque instant surgir du choc des événemens un dénoûment inattendu. Bonaparte s’élance contre le Nord à la tête de toutes les armées européennes, moins celles de l’Angleterre et de la Russie ; le monde s’émeut, le sol tremble sous ses pas ; c’est Xerxès qui menace la Grèce, et c’est aussi, moins Salamine et Platée, le sort de Xerxès qui l’attend, car Dieu vient de rejeter l’instrument dont il s’est servi; six mois s’écoulent à peine, et le puissant despote s’échappe seul des champs de destruction dans lesquels il laisse ensevelis sous le même linceul de neige, et sa couronne et ses soldats. Tant qu’il est soutenu par le Très-Haut, son bras est invincible; dès que cet appui lui manque, l’homme se montre avec toutes ses faiblesses. Cette double manifestation se révèle en lui dès le début de son élévation jusqu’au moment de sa chute; il n’est plus qu’un homme et un homme faible, lorsqu’au moment de triompher du Directoire il reculo et pâlit devant le poignard d’ Aréna ; lorsque effrayé de sa défaite à Leipsik, il fait sauter le pont qui le sépare de l’ennemi et protège ainsi sa fuite en coupant toute retraite à ses soldats ; lorsqu'il quitte
précipitamment le champ de Waterloo et le premier, pour ainsi dire, vient annoncer à la capitale la perte de cette funeste bataille; lorsque, à cette même époque, n’osant plus reparaître dans son palais impérial , il négocie du fond d’une retraite avec sa Chambre des députés, sur la question de savoir s’il doit garder ou déposer sa couronne; veut et ne veut plus, hésite et se laisse conduire à* Rochefort; enfin, repoussant le moyen de salut que lui proposaient deux jeunes aspirans et un capitaine de navire américain, il préfère se livrer entre les mains des Anglais, et s’étonne ensuite d’être retenu captif, comme si, tant que durent les hostilités, l’ennemi qui se rend ne se constituait pas prisonnier de guerre (1).
A l’entrée de sa carrière politique , on voit le jeune ambitieux protégé par la main divine contre les résultats de sa propre faiblesse ; car Dieu avait fixé les yeux sur lui (2). Mais vers le déclin de cette même carrière, au faite de la puissance qui lui a été donnée , la main divine se retire; l’homme tombe et le héros disparaît :
Transivi et ecce non erat.
Qu’est-il resté de ce fracas d’armes , de ce bruit de batailles dont le monde a retenti pendant l’espace de dix ans? À quelle fin les ossemens de plus de huit cent
(1) Mieux inspiré, son frère, Joseph qui l'accompagnait, profita des offres du capitaine américain et fut conduit sans obstacle à Boston.
(2) Sans la prompte résolution du général Lefebvre, qui chassa, l’épée à la main les membres du conseil des Cinq-Cents , Bonaparte eut succombé devant la pusillanimité du Directoire.
mille guerriers ont-ils blanchi le sol européen? Pourquoi ces trônes renversés, ces royautés de théâtre dont on ne garde plus même le souvenir, ces peuples foulés et refoulés , s’entrechoquant et s’unissant tour à tour, s’égorgeant entre eux et battant l’air des mains à l’aspect de chaque catastrophe nouvelle? Certes, si le tableau qui se déroule devant nous ne renfermait pas quelque instruction divine, il ne nous resterait plus qu’à gémir sur les jeux cruels dont une providence insensée aurait occupé ses loisirs; mais éloignons de notre bouche un pareil blasphème ; convenons plutôt que les dix dernières années de la révolution française ne sont pas moins instructives que les années précédentes pour un observateur chrétien qui, sans préjugés, sans passion, recherche la vérité dans le grand livre de la vie humaine.
Un mot encore avant de terminer. On a lieu de s’étonner que le nom de l’homme qui a sacrifié tant d’autres hommes aux intérêts de sa propre ambition, qui n’a fait de son épée qu’un instrument de carnage et de destruction, sans profit pour lui-même, sans utilité pour les autres, soit encore prononcé avec quelque bienveillance dans le pays dont il a si long-temps décimé les enl’ans, et sur lequel il a attiré tant de représailles sanglantes. Cette énigme ne peut s’expliquer que par le peu de constance des habitans de ce pays dans leurs haines comme dans leurs alfections , par le peu de souvenir qu’ils conservent d’un mal qui n’est plus, et surtout par ce sentiment guerrier qu’ils nourrissent dans leurs cœurs et dont le hasard des combats
caresse la fierté; mais quelque élevés peut-être que soient ces sentimens, il en est d’autres, plus solides et plus durables, qu’il n’est pas permis d’oublier. Oui , sans doute, il est beau d’aimer la gloire; mais le sentiment qui porte à désirer et à réaliser la prospérité de son pays, le bonheur intérieur des familles, la jouissance d’un bien-être compatible avec l’honneur et la sûreté, la conservation d’êtres qui prennent vie sur le sol de la patrie et qui sont appelés à la servir et à en perpétuer le nom dans les âges futurs ; un tel sentiment, dis-je, est préférable à celui qui pousse l’homme contre son semblable dans le but homicide de donner ou de trouver la mort au sein des combats. Malheur donc aux peuples dont les chefs n’ont fait de la gloire des armes qu’un moyen de gouvernement ou de satisfaction personnelle. Les noms des grands conquérons, même de ceux que la fortune accompagna jusqu’au dernier moment, ne rappellent que des époques désastreuses pour l’humanité. Si ces noms resplendissent dans la nuit des temps, c’est que l’ombre recouvre ce qui les environne et cache les douleurs des infortunés sacrifiés à l’intérêt d’un seul.
Mais que dire de ces conquérons d’un jour qui, après avoir soulevé contre eux de justes haines et d’implacables ressentimens, déçus enfin dans leurs calculs et forcés de rendre à la guerre ce qu’ils ont pris par la guerre, attirent sur leur propre peuple tous les maux que leur insatiable ambition a déverses sur les peuples voisins? Leurs anciennes victoires, effacées par des défaites récentes qu’ils ne peuvent plus venger, resle-
ront-elles donc des titres de recommandation à l’amour de la nation dont les provinces ravagées , les intérêts froissés , attestent l’énormité de ses souffrances présentes ; et ces conquérans vaincus peuvent-ils invoquer le souvenir de capitales envahies par eux, de cités réduites en cendre, de trônes renversés, en compensation des sanglantes représailles qu’amènent à leur tour les fureurs d’une guerre devenue malheureuse? Si leur cause fut celle de la justice, la mémoire du passé peut servir à calmer les douleurs du moment; mais si leur bras ne s’est levé que dans des vues égoïstes de domination , inutiles à la prospérité du peuple qui leur prête ses soldats, que le silence alors ensevelisse leur nom. L’oubli peut être généreux; le regret serait folie.
L’énigme qui m’occupe en ce moment offre encore un point qui n’est pas le moins indéchiffrable à mes yeux. Le peuple français est passionné pour la liberté ; il est de plus jaloux de sa souveraineté. L’explosion de la révolution de juillet, dont nous aurons à parler, est là, dit-il, pour le prouver. Soit; mais comment alors concilier ces deux sentimens avec les éloges dont il encense encore le nom de Bonaparte? Certes, jamais homme n’a, mieux que lui, compris à son profit le sens des mots de liberté et de souveraineté dont il était le représentant incarné. Libre était à lui seul de tout faire ; toute puissance , toute autorité pâlissait devant la sienne : à lui de concevoir et de vouloir, aux autres d’attendre et d’obéir. Est-ce ainsi que le peuple de juillet entend sa liberté et sa souveraineté? Ses pré-
tentions sont modestes, et dès lors je conçois la portée des éloges dont je m’étonne; mais si j’étais dans l'erreur, si ce même peuple, au contraire, avait fort à cœur d’ exercer ses prérogatives dans toute leur plénitude, force à lui serait alors de reconnaître son inconséquence. Peut-il donc avoir fait une révolution pour reconquérir sa liberté et sa souveraineté, et prôner à la fois jusqu'aux nues celui qui, de son temps, lit une autre révolution pour confisquer en entier cette même liberté et cette même souveraineté? Peut -il enfin vouloir être libre et regretter de ne plus être esclave? Voilà, je l’avoue, ce qui passe ma compréhension.
Objectera-t-on que l’encens qu’on jette à la face de Bonaparte ne s’adresse qu’à sa gloire militaire. J’v consens ; toutefois je dois faire observer que cette gloire a coûté bien du sang et des larmes ; que l'homme qui l’a acquise a sans doute eu la satisfaction personnelle de marcher en vainqueur à la tête de toute l’Europe contre la Russie, mais qu’à son tour la Russie a marché avec toute l’Europe contre lui ; que, dans ce grand conflit, c’est lui qui finalement a eu le dessous. Or, il est de la guerre comme du jeu d’échecs, où le dernier coup est le seul qui compte, et ce dernier coup n’a pas été pour lui. Faisons encore observer qu’après s’être vu forcé de demander une paix qu’il ne put obtenir, après avoir pendant dix ans imposé ses volontés despotiques à la France, qu’il épuisa en hommes et en impôts, il la laissa sans soldats, sans argent, envahie de toutes parts, et livrée aux vengeances de quatre cent mille étran-
gers (1). Certes , Frédéric-le-Grand s’en était mieux tiré, car avec les seules ressources que présente un petit Etat de quatre ou cinq millions d’habitans, situé au centre de l’Europe, il lutta seul contre la France, l’Autriche, une partie de l’Allemagne, la Suède et la Russie, et tantôt vaincu, tantôt vainqueur, mais jamais abattu, il finit, après sept années de combats, par terrasser la fortune et triompher de tous ses ennemis.
Mais mettons de côté toute comparaison ; supposons môme cette gloire militaire pleine et entière ; admettons qu’elle n’ait éprouvé aucun échec, je dirai que la regretter ou en faire l’objet d'une admiration exclusive , c’est sanctionner son origine et justifier son point de départ ; car qui veut la fin veut les moyens. Si Bonaparte n’eût pas été maître en France; si sa voix n’eût point imposé silence aux partis ; si ses volontés
(1) A la chute de Bonaparte , le total des anticipations et des fonds dévorés à l’avance sous son gouvernement, s’élevait à plus de douze cents millions. — A la même époque, l’état des appels d’hommes ou levées ordonnés seulement depuis 1813 à la fin de la campagne de Russie, se montait à treize cent mille hommes. (Yoy. les détails dans le rapport de M. de Montesquiou à la Chambre des députés, le 12 juillet 181 h.) — Voy. aussi la note du duc de Vicence au prince de Metternich , en date du 25 mars 181 A (Histoire de la Restauration, par M. Rubis, tome I er , page 621), dans laquelle il annonce avoir l’ordre de Bonaparte de conclure la paix conformément au désir des alliés. Or, les conditions renfermées dans le dernier ultimatum présenté par ceux-ci , et que Bonaparte avait déjà refusé et déclaré ne vouloir jamais accepter, fixait pour frontières de la France celles qu’elle avait en 1789. La note indiquée plus haut ne reçut aucune réponse.
missent éprouvé la moindre résistance ; si la presse lui eût suscité des embarras continuels et qu’elle eût pris à tâche de révéler ou de contrarier ses plans ; si enfin il n’eût pu disposer à son gré de l’argent et du sang des Français , croit-on qu’il lui eût été facile de s’avancer en conquérant contre toute l’Europe et de donner un libre cours à ses rêves ambitieux? Qu’on se figure ce même homme engagé dans des querelles incessantes avec une chambre de, représentons , forcé de disputer pour quelques milliers de francs de plus ou de moins, obligé de réduire l’étendue de ses projets aux minces proportions d’un vote parcimonieux de fonds , contraint à chaque instant de se séparer des ministres contidens de ses pensées pour en recevoir d’autres imposés par une majorité changeante, capricieuse et jalouse , enfin , enchaîné dans tous ses mouvemens, et qu’on me dise alors si , raisonnablement parlant , placé dans un tel état d’interdiction politique , il ne lui eût pas été impossible de combiner et d’exécuter un seul de ces hauts faits dont le souvenir réveille encore aujourd’hui l’étonnement de la multitude. En vain rappellerait - on ici les conditions de son élévation au trône, il les eût bientôt oubliées ou méconnues; il n’évoquait l’appui des constitutions de l’empire que lorsque cet appui lui devenait inutile; il savait d’ailleurs que devant lui le corps législatif était muet, le sénat rampant et la nation servile. Convenons en donc, sa gloire militaire , il ne l’a due qu’au despotisme de son épée.
Or, l'hommage public rendu à cette gloire militaire
implique nécessairement l'approbation de l’état politique de choses qui l’a enfanté. Comment donc le peuple de juillet peut-il concilier ce sentiment de respect apparent avec celui qu’il manifeste si violemment en faveur d’un gouvernement soi-disant représentatif, genre de gouvernement excellent, je l’avoue, pour mettre en mouvement un paralytique, mais en revanche très propre à frapper d’impuissance tout homme fort voulant marcher vite et aller loin? Je ne vois qu’inconséquence et contradiction dans l’existence simultanée de ces deux sentimens opposés; et tant que cette manie d’admiration subsistera, il sera permis de croire , ou que ce peuple ne chérit pas sa souveraineté et sa liberté autant qu’il le prétend , ou qu’il ne sait encore réellement ni ce qu’il désire ni ce qu’il veut.
Rentrons maintenant dans notre sujet. Ici se termine la portion la plus pénible de la tâche que je me suis imposée. Après vingt-cinq années de crimes et de désordres de tous genres , la société peut enfin respirer. La France révolutionnaire avait renversé ses autels et le trône de ses rois, mais elle est revenue à son Dieu ; elle célèbre aujourd’hui , par des hymnes joyeuses, la présence de son légitime souverain; l’Europe, dont le sol a si long-temps tremblé, porte ses regards vers un meilleur avenir ; la paix renaît et fleurit; les chefs des nations, oubliant leur vieille inimitié , sont tous assis au même banquet, ne songeant qu’à prévenir le retour des maux dont ils ont été les victimes; les peuples sympathisent avec eux ; le souvenir des malheurs qu’ils
ont éprouvés les rapproche les uns des autres. La société européenne peut enfin se reconstituer sur les bases de morale et de justice dont l’ébranlement l’a plongée dans une longue série de calamités. Le monde attend. Voyons maintenant comment peuples et rois profitèrent des leçons du passé.