CHAPITRE IV
Nous avons signalé lo déplorable 1 égarement d’un peuple livré au désordre de ses passions, et courant au milieu de ruines sanglantes après la réalisation d’utopies présentées habilement par ses adulateurs. Nous avons vu la puissance magique qu’exerçaient sur son esprit certaines idées abstraites de liberté, d’indépendance et d’égalité non définies, ouvrant par conséquent une vaste carrière à son imagination bouillante, idées d'autant plus dangereuses qu’elles lui faisaient croire à l’existence d’un mal qu’il ne ressentait pas , et provoquaient chez lui le désir immodéré d’un bien qu’il ne pouvait obtenir; enfin, nous avons encore vu le désordre tomber devant le despotisme, et celui-ci ne disparaître que devant l’influence bienfaisante de la religion et de la légitimité politique, i. l«
Après d’aussi puissans enseignemens , nous n’aurons plus qu’à interroger le passé pour connaître l’avenir. C’est pourquoi , si nous voulons songer à la reconstruction de l’édifice social en France , il nous faudra d’abord, par un oubli réciproque de ce passé, réunir en un seul faisceau les fractions éparses de la vieille société française et celles qu’a créées un état de choses plus récent ; puis , nous chercherons à leur donner une vie, une direction nouvelle et à établir leur influence sur les bases indestructibles de la morale et de la religion. Nous nous rappellerons encore que, de même que certaines images enflamment les sens, certaines idées exagérées embrasent aussi l’imagination. Enfin , nous indiquerons franchement au peuple quel est la part de bonheur dont il peut espérer de jouir ici-bas ; mais nous éviterons de le lancer à la poursuite de biens chimériques qu’on ne doit sagement ni lui promettre ni lui laisser entrevoir, puisqu’on ne peut pas les lui donner.
Toute déviation de ce système amènera d’abord un malaise dans la société, puis un ébranlement, puis finalement un désordre complet. La nature du mal indiquera donc la gravité des résultats, car le passé n’est pas assez éloigné de nous pour que l’expérience ne puisse nous éclairer, et c’est aussi cette expérience qui me dispensera de rentrer dans des détails inutiles tendant à rattacher les effets de ce mal , s’il venait à se présenter, aux causes qui l’ont produit.
Mais ma tâche , quoiqu’ainsi abrégée , n’en sera guère plus légère : des difficultés d’un nouveau genre
vont se presser sous mes pas ; en parcourant l’époque de la Restauration, j’aurai à m’occuper d’événemens dans lesquels j’ai figuré comme témoin et comme acteur ; j’aurai même à répondre à des accusations que la colère a enfantées , que la mauvaise foi a exploitées , qu’une malveillante crédulité a accueillies. On a voulu faire peser sur moi un passé auquel j’étais étranger; on m’a rendu responsable des résultats d’une position forcée que m’avaient léguée mes prédécesseurs, et que d’iinprudens amis , comme de perfides ennemis de la monarchie, avaient à la fois concouru à créer. On a parlé de fautes que j’avais faites , mais on s’est tù sur celles qu’avaient commises mes devanciers : celles-ci cependant expliquaient les autres. Ainsi amené malgré moi sur le champ de bataille, je me vois obligé de songer à ma propre défense : je parlerai donc avec franchise et sincérité; mais, tout en révélant ma pensée, je m’efforcerai de ne point sortir des bornes d’une réserve et d'une modération qu’on a , je dois le dire , peu conservées à mon égard. J’aurai, je le sais, beaucoup de contradicteurs : ni leur nombre ni leurs noms ne m’effraient, la vérité ne saurait transiger, et je crois l’avoir de mon côté; au reste, si je suis dans l’erreur, je désire qu’on m’éclaire ; mais si je dis vrai , je demande au moins qu’on m’écoute.
Retournons à notre sujet.
Jamais occasion aussi belle de réorganiser l’état social sur des bases solides, ne s’était offerte et ne s’offrira peut-être de long-temps aux souverains de l’Europe, que celle qui se présenta lorsque Louis XVI11 remonta
sur le trône de scs pères : la révolution était terrassée; scs principes anti religieux et anti- monarchiques, comprimés sur le sol français par Bonaparte et par sa soif de domination , ne trouvaient guère plus d'asile que dans le çœur ulcéré de quelques vieux républicains; on était heureux en France d’étre délivré du joug humiliant du despotisme ; mais ce bonheur ne s’exhalait pas en regrets du passé; il s’épanchait plutôt dans les douces illusions d’un meilleur avenir. Le moment était donc indiqué : l’auguste aréopage réuni il Paris eût pu faire entendre des paroles de sagesse aux peuples attentifs ; en signalant le danger auquel tous avaient échappé, il lui était facile, par de prudens conseils , de les prémunir contre le retour de semblables périls , et de leur tracer une ligne de conduite propre à maintenir la paix dans leurs foyers et à faire comprendre à tous le besoin de l’union : sa voix eût été écoutée, le bonheur rend confiant.
Mais cette voix resta muette : la victoire n’inspira rien pour le bien-être moral de la société européenne; elle ne songea qu’à des bouleversemcns de territoires ; on vit des rois courir à la curée des peuples , comme on a vu depuis la révolution de juillet voler à la curée des places. Chacun voulut s’agrandir aux dépens de son voisin , sans égard pour de vieux souvenirs, sans respect pour d’anciennes affections. La Belgique catholique fut donnée à la Hollande protestante; Gènes la Superbe passa sous la domination du Piémont, qui démembra en faveur de la France une partie de sa fidèle Savoie ; Venise devint tributaire de l’Autriche ; Yarso-
vie et son territoire ci-devant polonaise, puis prussienne, fut abandonnée à la Russie, sa plus vieille ennemie; laNorwége que de douces habitudes rattachaient depuis près de cinq cents ans aux destinées du Danemark , en fut violemment arrachée par rancune contre le monarque danois et servit à consolider en Suède une récente usurpation ; la Saxe, dont le monarque avait également indisposé contre lui l’aréopage des souverains réunis dans la capitale de la F rance, allai tètre effacée du nombre des nations. Louis XVIII s’interposa ; la Prusse se contenta donc de saisir une partie du territoire saxon , mais en compensation, et quoique luthérienne , on plaça sous ses lois les provinces catholiques qui bordent le Rhin ; enfin, l’Angleterre retint entre ses mains Malte, dont les preux chevaliers avaient plus d’une fois protégé la société chrétienne contre les envahissernens de l’islamisme ; elle retint encore le cap de Bonne-Espérance qu’elle enlevait ainsi à la Hollande son alliée, et finalement l’Ile de France, Sainte-Lucie et Tabagodont elle dépouillait le roi de France.
Tel devait donc être le résultat de vingt-cinq ans de guerres civiles , de discordes , de massacres et de sacrilèges de tous genres ! Pensait-on sérieusement qu’en introduisant le désordre dans le sein des relations politiques, on put faire cesser la perturbation qui avait si long-temps agité la société ; et ne pré.voyait-on pas, en jetant ainsi au sort les destinées des peuples, ce que le secret mécontentement de ceux-ci pouvait enfanter de mécomptes et faire éclater d’orages ? Ce n’est pas sans motifs que je place ici ces observations; elles me seront
utiles lorsque j’aurai plus tard à peindre la physionomie morale et politique de la société actuelle.
Ccn’estpas tout: par une inconséquence peut-être plus fatale encore, on réhabilita bientôt les principes révolutionnaires que Bonaparte avait étouffés. Un sentiment mal entendu de générosité porta l’empereur Alexandre à opérer cette réaction : le cœur de ce monarque était grand, ses intentions droites, mais son ancien gouverneur, républicain de naissance et philosophe d’opinion , n’influençait que trop ses déterminations (1). L’Empereur parut tout-à-coup redouter en F rance les résultats du triomphe de la légitimité ; il se fit l’apôtre des opinions dites alors libérales, et se déclara le soutien des intérêts révolutionnaires ; les fidèles amis de la monarchie furent considérés par lui comme impuissans à faire le bien du pays ; tous les emplois devaient rester entre les mains de ceux qui n’avaient cessé de combattre contre leur roi , et l’établissement d’une constitution qui garantit les intérêts démocratiques nés de la révolution de 1789, lui parut une chose indispensable. Ses augustes collègues , trop occupés des démembremens futurs qu’ils méditaient, le laissèrent agir librement.
Louis XYII1 avait également compris la nécessité d’apporter de notables changemens dans les anciennes institutions françaises; plusieurs de ces vieilles institutions avaient totalement disparu et ne pouvaient plus être rétablies. Les événemens avaient fait surgir des intérêts nouveaux ; il était sage de leur accorder pro-
(1) M. de La Harpe. Il était né dans le canton de Genève.
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lection en les dégageant toutefois de l’inHuencc des principes de désordre qui les avaient enfantés. En un mot, le roi, dans tout ce qui s’était passé, consentait à reconnaître l’existence d’un fait, mais il se refusait à y saluer la présence d’un droit. Il lui répugnait surtout d’improviser des lois fondamentales qui devaient régler définitivement et à tout jamais les destinées de la France; mais il voulait avec raison que le temps et l’expérience vinssent achever une œuvre qu’il ne pouvait qu’ébaucher. L’allégresse, il est vrai, régnait partout en France; les populations des campagnes, comme celles des villes, semblaient animées d’un même sentiment, parce qu’elles avaient à exprimer une même joie; mais ce parexisme de joie ne pouvait durer toujours : on s’accoutume si vite au bonheur ! Ne fallait-il donc pas prévoir le cas où la France, depuis si long-temps tracassée par des opinions divergentes, aurait besoin qu’on introduisît dans la charte projetée, afin de mieux concilier encore les divers intérêts de ses enfans, et dans un but même de stabilité pour les concessions déjà octroyées, quelques conditions non prévues dans le code dont on proposait d’arrêter irrévocablement les dispositions? Et n’avait-on pas à craindre alors que l’impossibilité du changement, reconnu nécessaire, ne fit naître un malaise général , et ne créât des mécontent emens qui servissent de prétexte pour reprocher plus tard au bienfaiteur le bienfait qu’il avait conféré?
Ces réflexions étaient sages; car, de même qu’on ne peutenun seul jour faire croître un vieux chêne ; qu’il
faut d’abord en déposer le germe dans la terre, puis attendre et surveiller sa croissance, de môme on ne peut pas mesurer d’un coup d’œil l’étendue des besoins futurs d’un peuple, ni prétendre en un jour réorganiser d’une manière immuable une société politique; ses élémens consittutifs, surtout après les bouleversemens d’une révolution radicale et volcanique, ne peuvent et ne doivent se développer que lentement.
La manie des chartes improvisées domino l’esprit du siècle actuel ; aussi n’est-il pas difficile de prévoir la courte durée de leur existence. Leur insuffisance, pour atteindre le but qu’elles se promettent, est manifeste : ce qui s’est passé, ce qui se passe encore dans mon propre pays peut me servir d’exemple. Je soumets cet exemple sans crainte au bon sens de tous les partis. Certes, si la charte de 1814 était à refaire, douteraiton aujourd’hui que ses auteurs ne la rédigeassent autrement qu’elle ne le fut alors? Si le principe de la souveraineté du peuple triomphant en juillet avait à reconstruire la charte de 1830, à laquelle on donna, comme à l’autre , un brevet d’immuabilité, qui se refuserait à croire qu’il n’y déposât une garantie plus forte en sa faveur? Enfin si les heureux de cette époque, restés depuis à la tête des affaires, pouvaient également jouir de la faculté d’altérer les conditions de cette môme œuvre de 1830 , qui ne serait encore convaincu qu’ils n'en rejetassent certaines dispositions dont la présence gène , entrave leur marche et finira peut-être par les renverser? Devant de pareils faits, jugés consciencieusement, peut-on désormais avoir
confiance clans l’efficacité de ces factum, de l’avenir des peuples et de ces perpétuités de quinze ans ?
A tout, le temps : Louis XV1I1 ne l’ignorait pas; aussi, dans la reconstruction de la société française, ne voulait-il d’abord que poser les bases fondamentales de l’édifice et laisser au cours des années à en régler et à en terminer les diverses parties. Il succomba dans la lutte : l’influence de l’empereur de Russie, augmentée par de vives instances et par des clameurs intéressées, obtint enfin du monarque une œuvre irrévocable , qui, disait-on, avait tout prévu, tout concilié, tout fixé; œuvre immuable , enchaînant l’avenir, et placée par conséquent hors des améliorations qu’auraient pu lui valoir les leçons de l’expérience. L’auguste auteur de la Charte y déposa bien un article 14, mais cet article ne pouvait être invoqué que dans les jours de tempête, et son effet dépendait alors de la chance des événemens.
Disons-le : l’étranger ne prit que trop de part à la conception et à la rédaction de la loi fondamentale de 18 14. Le prestige de la victoire avait aveuglé les alliés. Satisfaits de leur ouvrage, ils se retirèrent à Vienne pour y régler définitivement leurs intérêts respectifs; mais avant de quitter la France , ils avaient jeté une pomme de discorde au milieu du pays; puis, par une fatale inconséquence, et malgré les représentations de Louis XVIII, ils reléguèrent dans l’ile d’Elbe l’homme qui devait bientôt leur démontrer la fausseté de leurs calculs.
A peine la déclaration de Saint-Oucn , qui servit
plus tard de préambule à la Charte constitutionnelle, fut-elle connue, qu’une ardente polémique s’éleva dans le sein de tous les partis. De nombreuses brochures furent publiées; beaucoup attaquaient cette déclaration, peu la soutenaient. La presse commençait déjà son œuvre de destruction. Nous ne citerons ici que les paroles d’un magistrat civil que nous verrons plus tard chargé des destinées de la France : « La lassitude générale, » disait-il, permettra peut-être de faire marcher quel- » que temps cette œuvre d’égoïsme et d’imprévoyance, » mais au premier choc tout croulera et nous rentrerons » en révolution (1). » Que ne s’est-il rappelé cette prophétie aux jours de sa puissance ! il eût peut-être pu en empêcher ou au moins en retarder l’accomplissement.
Le 4 juin (2), Louis XVIII apporte la charte constitutionnelle à la Chambre des députés; il en ordonne la lecture-, les pairs nouvellement créés cl les députés présens prêtent aussitôt serment entre ses mains , et dès ce moment celte charte devint le code politique du pays.
Je n’ai pas à m’expliquer ici sur le mérite de ce code qui ne réorganisait rien, et qui ne faisait tout au plus que régler et protéger des intérêts nés en l’absence de la vieille monarchie française. Les événemens se chargeront de ces explications. Peut-être par la suite eût-on
(1) Observations de M. de Yillèle, alors maire de Toulouse, adressées aux députés de cette ville le 20 mai 181à.
pu mieux tirer parti de quelques unes de ces dispositions pour garantir la couronne contre la fureur des partis; c’est ce que nous verrons. Mais il m’est impossible de garder le silence sur un des articles de ce code, qui lui imprime, à mes yeux, une tache ineffaçable. Quelques grandes que soient les clameurs qui peutêtre s’élèveront contre moi, je n’en dirai pas moins ma pensée tout entière; je ne recule point devant mes convictions.
Depuis que l’Evangile avait pénétré dans les Gaules, et que la croix du Sauveur y était invoquée comme symbole de notre délivrance, ce vaste pays, devenu France, avait toujours conservé dans toute sa pureté l’antique foi prêchée par les apôtres. Quelques dissensions intérieures, ayant la religion pour prétexte, ne purent ébranler sa croyance; la France, gouvernée par ses rois, guidée par un clergé dont les lumières servaient de flambeau à l’Eglise, avait traversé les siècles sans errer, sans faillir, sans apostasier. La foi catholique était devenue son plus bel apanage; elle avait fondé dans Clovis la monarchie française, et, depuis, elle avait protégé ses chefs. Elle seule, établie en vérité, avait donc droit à ses hommages ; elle seule commandait les premiers respecte.
Par quelle inconcevable inadvertance un des successeurs du monarque franc, en rédigeantles clauses delà loi fondamentale qu’il octroyait au pays, consentit-il à reléguer la foi de ses pères dans un article exceptionnel ? Et comment put-il considérer comme droit public ce qui ne pouvait tout au plus être qu'un droit
<i exception? D’après la Charte (le 1814, le droit public, placé en première ligne, était l’égalité de protection accordée à tous les cultes (1). Mahomet, Brahma et la Diane d’Ephèse se trouvaient ainsi élevés au même rang que Jésus-Christ. Puis, vient l’article exceptionnel:» Cependant la religion catholique, apostolique et » romaine est la religion de l’Etat (2). » L’exception était une injure; il eût mieux valu l’effacer; une telle oeuvre en présence des ravages encore récens de la philosophie moderne, ne pouvait attirer sur elle les bénédictions de la Providence ; on asseoit mal un édifice politique quand on lui donne pour base la confusion de tous les sentimens religieux, et , dans aucun cas , un descendant de saint Louis ne doit oublier que le plus beau fleuron de sa couronne est le titre de Fils aîné de l’Eglise.
Ces articles, qui reniaient en peu de mots le passé de la France, réjouirent les incrédules et les partisans de la révolution; mais ils attristèrent les hommes auxquels l’expérience avait enseigné que le respect dû à la religion sert de boulevard aux monarchies. Ceux-ci augurèrent défavorablement de l’avenir; ils crurent, non sans quelque raison, que l’influence qui arrachait à la faiblesse un principe de désordre moral, serait bientôt assez forte pour introduire aussi dans la société un germe de désordre politique.
Ils ne se trompèrent pas ; à peine la charte fut-elle
(t) Charte constitutionnelle, an. 5.
(2) Ibid, arl. 6.
promulguée, qu’un \il le vieux levain révolulionnaire fermenter (le nouveau; les discours vi ruions prononcés dans les deux Chambres, les pamphlets nombreux offerts alors à la curiosité du public du temps, ne témoignent que trop de la vérité de cette assertion; on acceptait la Charte, mais on l’envisageait comme un triomphe obtenu sur la légitimité ; on appelait Louis XVI II à régner sur la France de 89 , avec les idées fausses et exagérées, avec les sentimens de violence et de répulsion contre tout ce qui tenait à l’ancien ordre de choses, avec les espérances folles et illusoires que cette époque avait enfantées; un choc d’opinions contradictoires tenait les esprits en suspens. Les Bonapartistes surveillaient le mouvement social, et, quand ils crurent pouvoir en profiter, l’homme de File d’Elbe débarqua sur le sol français; l’armée courut se ranger sous ses drapeaux, protégea sa marche et le ramena bientôt à Paris. Ainsi fut, en peu de mois, emporté par la tempête l’imprévoyant ouvrage de l’étranger.
Cependant le terrain n’était rien moins que solide sous les pas de Bonaparte; il no retrouvait plus la France qu’il avait quittée, France soumise, France humiliant son front sous les fourches caudines de son arrogant pouvoir. Les idées républicaines travaillaient déjà les esprits; des clubs, des réunions d’hommes ardens qu’un lien politique fédéralisait, se formaient de tous côtés. Bonaparte fut bientôt convaincu que son temps était passé; il reprenait de nouveau la couronne, mais elle était sans sceptre, sans puissance ; son caractère altier fut forcé de plier devant les circonstances; le
droitmanquaitàsacause;illallaitdoncqu’ilcaressâtles espérances de ceux qui ne reconnaissent d’autre droit que celui que créent les passions du moment . A son tour il donna une charte à la France : c’était abdiquer l’avenir; car, vainqueur comme vaincu à Waterloo, il ne marchait plus que sur un volcan; cette charte eut le sort de celle qui l’avait précédée , elle vit le jour et mourut.
Louis XVIII remonta sur le trône de ses aïeux; quelque grande que fût alors la commotion sociale, l’agitation anarchique n avait pas encore eu le temps de pénétrer jusque dans les masses; les populations du midi, les populations de l’ouest, une grande partie de celles du nord et du centre du pays, avaient vu avec un profond regret la tentative criminelle de Bonaparte; plusieurs d entre elles même se soulevèrent et recoururent aux armes pour en prévenir ou en combattre les effets ; aussi toutes accueillirent alors avec des démonstrations de joie vives et sincères le retour du légitime souverain. Le monarque irançais revenait plus puissant que jamais; il eût pu modifier, changer, annuler même son oeuvre de 1814, rien ne se fût opposé à ses désirs; la seule Chambre des représentans, créée par Bonaparte, semblait encore vouloir présenter quelque résistance; niais à peine le roi eut-il fait son entrée à Paris qu'elle • ornprit que son rôle était fini ; elle se sépara, non sans avoir préalablement consacré ses principes dans une déclaration (1) qu'elle fit imprimer et dont il est bonde rapporter ici la substance.
(1) Le 5 juillet 1815.
On proclamait dans cet acte que : toute constitution qui n’adopterait pas les couleurs tricolores et qui ne serait pas d’abord délibérée par la représentation nationale, puis acceptée par le peuple, et finalement jurée par le souverain appelé à régner, ne pouvait offrir de garanties réelles ; les représentans de qui émanait cette déclaration en appelaient, pour le maintien des dispositions précédentes, à tous les cœurs généreux, à tous les hommes jaloux de leur liberté, enfin aux générations futures. Cet acte formulait donc en principe trois choses dont il regardait l’existence comme indispensable au bonheur et à l’indépendance du pays ; savoir : la souveraineté du peuple , la royauté élective et les couleurs tricolores ; c’était tracer aux mécontens le programme d’une révolution future : ils ne furent que trop fidèles à le suivre !
Louis XVIII était rendu à son peuple, mais la joie générale était comprimée à la vue des malheurs infinis que l'invasion de Bonaparte avait attirés sur la France. Les alliés ne s’annonçaient plus comme amis , ils arrivaient en vainqueurs. Le monarque français leur avait signalé le danger de laisser à l’ile d’Elbe l’homme qu’ils avaient vaincu; la sagesse de cet avertissement fut fatale à la France, car les puissances coalisées voulurent se venger de l’erreur qu’elles avaient commise ; d’énormes contributions furent imposées. La révolte de Bonaparte coûta deux milliards à la France et plusieurs villes frontières que les étrangers retinrent entre leurs mains; on peut môme dire avec toute vérité, que, sans la digne et noble attitude de Louis XVIII, sans le res-
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pect que commande toujours la présence d’un droit légitime, le Vœ viclis! eût encore été plus désastreux.
La conduite des alliés, en 1815, fut aussi impolitique que peu généreuse; ils jetaient en France un germe de haine contre eux, dont les factieux surent depuis habilement profiter ; ils humiliaient gratuitement un souverain à qui ils n’avaient rien à reprocher. Cette conduite, en 1814, eût pu mieux s’expliquer; à cette époque ils avaient des injures à venger. Leurs Etats envahis , démembrés; leurs villes prises et quelquefois pillées ou brûlées ; le sang de leurs sujets arrosant en vain le sol de la patrie ; les ressources du pays épuisées par les exigences du vainqueur , tel était le sombre tableau que le passé pouvait retracer à leurs yeux. Et cependant ils se montrèrent grands alors ; on vit la vengeance expirer devant le succès et la victoire désarmer le souvenir; mais, en 1815, quels motifs pouvaient-ils faire valoir pour sanctionner leurs mesures arbitraires ? Depuis leur première invasion un traité était intervenu (1). Louis XVIII l'avait signé de concert avec eux , et il y était resté fidèle. Le prisonnier de l’ilc d’Elbe avait , il est vrai , rompu son ban , mais le monarque français avait prévu cet événement et sa voix ne fut pas écoutée. Ce même prisonnier avait rallié autour de lui les hommes de la révolution ; mais les alliés ne les avaient-ils pas protégés pendant leur séjour à Paris? N’avaient-ils pas stipulé pour leurs intérêts dans la loi fondamentale
(1) Le traité de Paris, conclu le 30 mai 1814.
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promulguée à cette époque ? De quoi pouvaient-ils se plaindre? Etait-ce donc «à la France à supporter la peine de leur imprévoyance?
Les profondes blessures infligées dans ces temps malheureux sont maintenant guéries ; «pie les ressentimens s’effacent donc avec elles. A l’histoire seule appartient aujourd’hui le droit de les rappeler et de les enregistrer.
Une nouvelle épreuve était encore réservée à la France : celle-là , de toutes , était la plus rude ; car elle devait déposer dans le sein du pays le germe de futures commotions. La Charte improvisée de 1814, mal calculée pour les besoins du moment, avait été déchirée par ceux-là même en faveur de qui elle avait été faite ; on persista néanmoins à la maintenir dans toute son intégrité ; puis , sous le prétexte que les amis de la monarchie n’avaient pas la conliance de leurs concitoyens ( l’événement prouva bientôt le contraire), on appela, pour soutenir cette Charte, pour en exécuter les clauses , pour en exploiter le système, des hommes dont la vie passée présentait une série d’hostilités contre la légitimité. De puissantes intrigues furent ourdies à cet effet autour de Louis XVIII. L’étranger ne craignit pas de les appuyer et de les diriger. La volonté du roi fut impuissante contre tant d’efforts réunis , et la France apprit bientôt avec stupeur qu’à la tête du conseil de son souverain figuraient l’astucieux Talleyrand et le régicide Fouché; c’était à ces deux types du crime et de l’hypocrisie qu’était confié l’avenir de la nation. Toutefois , pour être vrai, i. il
je dois ajouter avec regret, que quelques personnes attachées à la cour , mais en très petit nombre , semblèrent approuver ces deux nominations (1).
La France , au contraire , les signala à la réprobation publique. Une nouvelle chambre des députés venait d’être convoquée. Les collèges électoraux firent leurs choix et envoyèrent à Paris la chambre de 1815, dont la seule présence renversa l’œuvre de l’étranger ; à son approche le ministère Fouché-Talleyrand se retira dans l’ombre. Un autre ministère lui succéda ; le duc de Richelieu en devint le chef , homme désintéressé, loyal , attaché à la monarchie légitime; du reste, tant soit peu imbu des principes philosophiques de 1789; ne portant qu’avec embarras le titre qu’il tenait de sa naissance ; prenant l’irrascibilité pour de la fermeté, et en appelant à l’absolutisme pour imposer l’amour du roi aux hommes de la révolution , et aux royalistes l’amour des idées libérales. On comprend tout ce qu’un semblable caractère, par ses contrastes, devait susciter d’embarras.
C’est sous de pareils auspices que s’ouvrit la session de 1815. La plupart des mécontens s’abritèrent sous les ailes du nouveau ministère , obtenant sa protection pour prix d’une soumission peu sincère , tandis que leurs amis , plus francs et moins concilians , se chargèrent dans leurs écrits, dans leurs discours et dans leurs votes à la chambre, de défendre et soutenir, dans toute leur pureté , les principes révolutionnaires qu’ils
(1) Voy. la note 5.
avaient toujours professés. Les premiers eurent le profit des places , les autres l’honneur du combat.
Quant aux royalistes qui composaient, à eux seuls, la majorité de la Chambre, ils prévirent l’immensité de la lutte qui devait bientôt s’engager; mais ils se promirent, tout en respectant la lettre de la Charte, d’empécher que des mains ennemies n’en tirassent des conséquences qui pussent être fatales au maintien de la monarchie légitime. Nous ferons connaître quels étaient leurs principes politiques ; il importe de les enregistrer, car jamais à aucune époque leurs vieux ne furent plus unanimes , jamais ne fut plus fort le lien qui les unissait ; mais avant de passer outre, qu'il me soit permis de détourner un moment l’attention de mes lecteurs, pour la reporter sur un incident personnel qui fit alors trop de bruit pourque j’ometted’en parler.
J’ai fait observer plus haut (1) combien me paraissait inconvenante la place exceptionnelle qu’occupait la religion de l’Etat dans la Charte de 1814; cette opinion était partagée par tous ceux qui avaient, comme moi, la ferme conviction que la religion doit être le fondement indispensablede loutcsociété.L’apparitiondu ministère Fouché-Talleyrand et des bruits relatifs à une nouvelle organisation épiscopale en France, firent craindre que la foi religieuse de nos pères n’obtînt point le respect qui lui était dû à tous égards : un ancien évêque apostat et un prêtre défroqué, couvert du sang de son roi, semblaient d’étranges protecteurs d’une religion qui ensei-
(t) Voy. pages 155 et 156.
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giio la miséricorde el la fidélité. La chute de ce ministère ne put même dissiper les craintes qui agitaient les esprits , car l'indifférence religieuse des principaux membres du nouveau ministère était déjà connue. Enfin Louis XY1II avait annoncé qu’on réviserait la Charte constitutionnelle, et l’on pouvait redouter que dans cette révision, une influence peu religieuse ne vînt ébranler encore les droits mal assurés que la loi fondamentale avait paru vouloir réserver à la foi catholique.
Sur ces entrefaites, nous apprîmes, l’avant-veille de l’ouverture de la session, que le serment que devaient prêter, à la séance royale , les pairs et les députés du royaume, n’était plus le même que celui de l’année précédente, qu’il avait subi quelques modifications ; une réunion fut indiquée pour le lendemain : des membres des deux Chambres et de vénérables ecclésiastiques y assistaient. Quelques personnes présentes à rassemblée , rapportèrent que le duc de Richelieu avait refusé de faire connaître quel b? était cette modification ; alors on délibéra sur le parti qu’il convenait de prendre en cette circonstance. Il fut d’abord reconnu, en thèse générale, qu’un serment n’était exigible qu’autanl que la personne qui devait le prêter avait préalablement donné son consentement aux clauses qu’il renfermait; que, notamment en ce qui concernait la Chambre des pairs, les membres de cette chambre avaient, l’année précédente, discuté entre eux et arrêté la formule du serment qu’ils avaient à prêter ; que cette formule avait reçu la sanction royale, qu’elle était consignée
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dans les règlemens de la Chambre (1), et que des ministres ne pouvaient prétendre en altérer les expressions sans l’aveu de ceux qui l’avaient déjà librement délibérée et adoptée. Néanmoins, prenant en considérations les embarras nombreux qui entravaient encore la marche du ministère, sans toutefois perdre de vue les craintes qui s’étaient manifestées dans le pays par rapport à la religion, il fut résolu, afin de séparer, dans la Charte , les questions politiques des questions religieuses , et pour ne point s’engager témérairement sur un terrain encore inconnu, que les pairs et les députés, présens à la réunion, prêteraient le lendemain, à la séance royale, le serment tel qu’il leur serait proposé; mais en faisant des réserves à haute et intelligible voix, contre tout ce qui, par la suite, en vertu du serment prêté, pourrait être exigé d’eux qui portât atteinte au respect du à la religion et à l’intégrité de la foi catholique. J’assistai comme pair à cette réunion, j’en étais le plus jeune et je gardai le silence ; mais j’écoutai, j’approuvai et je résolus d’agir en conséquence. Cependant le lendemain, à mon grand étonnement, le comte de la Bourdon nave-Blossac et moi, parmi les pairs , plus quelques députés, fûmes les seuls qui, à la séance royale, fîmes au serment que nous prêtâmes les réserves indiquées à la réunion dont je viens de parler. Soit que les autres membres aient ei| connaissance du nouveau serment et aient eu Idjcmps d’en peser les termes, soit que quelques
(t) Til. IX, arl. 78.
motifs, dont je n’ai pas dû m’informer (car la question qu’impliquaient ces réserves était toute de conscience), tussent venus influer sur leur détermination , le fait est qu’aucun d’entre eux ne suivit la résolution adoptée la veille. Quelques jours après, le grand-aumônier, cardinal de Périgord, le comte ( depuis maréchal ) de Vioménil, et le marquis ( depuis duc ) de Rivière, absens lors de la séance royale , envoyèrent leur serment avec les mômes réserves que le comte de la Bourdonnaye et moi avions cru devoir faire. La Chambre des députés commença ses travaux sans s’occuper de la question du serment, en quoi elle agit sagement; elle comprit que les réserves apportées par quelques uns de ses membres à la portée religieuse de la Charte , offraient une garantie de plus de la fidélité scrupuleuse avec laquelle ceuxci maintiendraient la partie politique de cette même Charte. La Chambre des pairs suivit une marche contraire, malgré les paroles éloquentes d’un de ses membres (t); elle exigea une rétractation qui lui fut refusée; elle crut alors devoir annoncer son mécontentement par un ordre de non admission dans son sein.
Les pairs non admis sentirent la nécessité de faire connaître au public les motifs qui avaient guidé leur conduite ; un mémoire fut rédigé et signé sous les yeux du grand-aumônier ; il était adressé au roi. Le cardinal le présenta à S. M. qui le remit au duc de Richelieu. Ce mémoire démontrait l’inconvenance de quelques
articles de la Charte sous le rapport religieux. Pour en
(1) l.o marquis de Konlanes.
éviter la publicité, le ministre s’empressa de proposer des voies de conciliations aux pairs non admis. Ceux-ci en référèrent au grand-aumônier qu’ils autorisèrent de traiter en leur nom. Il fut enfin agréé de part et d’autre, que dans le discours d’ouverture de la prochaine cession, il serait introduit un paragraphe dans lequel le roi annoncerait aux Chambres réunies , sa ferme intention de respecter les dogmes de la foi catholique et de lui conserver la prééminence qui lui était due, rejetant ainsi, dans l’ordre civil , d’autres libertés déjà accordées. Cette garantie royale parut suffisante pour dissiper les craintes que le doute avait fait naître : elle fut donnée à la session suivante, et les pairs non admis prirent aussitôt part aux travaux de leur chambre après avoir prêté serment (1). Le mémoire indiqué ci-dessus dut alors rester ignoré ; mais ce document appartient à l’histoire, et l’on peut le lui rendre aujourd’hui que l’insurrection populaire a brisé la Charte de 181-1 (2). Les passions de l’époque s’emparèrent de l’incident que je viens de rapporter pour me prêter des projets qui étaient loin de ma pensée ; cela devait être : elles ne croyaient pas à la sainteté d’un serment.
(t) Voici, daus le discours de la couronne prononcé le h novembre 1815, le passage auquel il est fait allusion. « Attaché par notre
• conduite, comme nous le sommes de cœur, aux divins préceptes » de la religion, soyons-le aussi à cette Charte qui, sans toucherait » dogme, assure à la foi de nos pères la prééminence qui lui est » due et qui , dans l 'ordre civil , garantit à tous une sage liber-
• té, etc. »
(2) Voyez la note 6.
— HiN —
Cependant la session de 1815 venait de s’ouvrir : les opinions politiques se classaient, on pouvait en indiquer les diverses fractions par les places qu’occupaient dans la Chambre législative les députés qui leur appartenaient : j’adopte cette classification , elle servira de dénomination aux partis. A la droite siégeaient les royalistes ; à la gauche étaient assis leurs plus fougueux adversaires; lecentre était occupé par les députés revêtus d’emplois et par ceux qui , de bonne foi ou feignant de l’être, soutenaient le système ministériel. La droite défendait la monarchie; la gauche exploitait la Charte; le centre appuyait tous les ministères. La première fraction, plus nombreuse que les deux autres, votèrent les projets de loi apportés parles ministres, tant que ces projets leur parurent utiles à la stabilité du trône; elle rejeta ceux qui tendaient à fortifier les idées révolutionnaires. La gauche, au contraire, repoussa les mesures qui devaient consolider la monarchie, et n’accueillit que celles qui pouvaient réintégrer la révolution dans la société ; le centre accordait tout ; le ministère, froissé, irrité, venait échouer contre les deux principes opposés qui se partageaient la Chambre, il désirait le maintien de la légitimité , mais avec les idées du jour. Ni la droite ni la gauche ne pouvaient reconnaître une semblable alliance : chacune d’elles rejetait la seule chose que l’autre voulût accepter. Fatigués de cette lutte opiniâtre, mais persistant dans leur système, les ministres conçurent le projet de briser cette double opposition au profit du centre. Le roi les y autorisa, et le 5 septembre 1815, une nrdon-
— it;9 —
nance annonça la dissolution de la Chambre des députés.
Une nouvelle Chambre fut convoquée pour le 4 novembre de la même année. Le ministère mit en avant le nom du roi dans le but d’influencer le choix des collèges électoraux dans un sens favorable à leurs opinions : il réussit, la majorité lui fut acquise; elle se formait d’hommes semi-royalistes et semi-libéraux , composition qui devait plaire au pouvoir ; mais la minorité royaliste, renvoyée à la Chambre, fut néanmoins encore assez nombreuse pour balancer le succès. Héritière des sentimens exprimés par la majorité de la dernière Chambre, elle légua ses sentimens aux minorités royalistes qui se succédèrent dans le cours des sessions suivantes. Celles-ci ne furent pas sourdes à cet appel , elles luttèrent avec la persévérance et l’homogénéité de leurs principes ; l’appui qu’elles trouvèrent en dehors de leur sein de la part des personnes qui entraient en communauté de pensées avec elles, l’encouragement que leur donnèrent leurs constituans, dont le nombre augmentait tous les jours, et plus encore, les événemens qui vinrent justifier leur prévoyance, portèrent enfin leurs chefs à la tête des affaires.
Nous le répétons, jamais les vœux des royalistes ne furent plus unanimes, jamais un accord plus parfait ne régna dans leurs rangs que pendant le cours des six années que dura cette lutte mémorable. Leurs principes politiques étaient les mêmes, leur union fut indissoluble; la victoire ne pouvait que couronner leurs efforts. Quels étaient ces principes? Il est bon de les faire con-
naître, puisqu’ils eurent pour objet de préparer, sans sortir des conditions mêmes de la Charte , la reconstruction de l’édifice social. Cette loi fondamentale n’avait rien fondé ; bâtie sur un sable mouvant , elle n’avait en dehors d’elle aucun appui dans la société ; ses dispositions servaient même d’aliment à la fureur des partis, qui tous les interprétaient dans le sens le plus favorable à leur opinion. 11 sera bon encore de faire connaître ces principes, afin de mieux juger, parla suite, si, nous autres royalistes, nous y sommes toujours restés fidèles, et si nous n’avons pas, en substituant des intérêts individuels aux intérêts généraux qui , seuls, nous occupaient alors, privé de ses véritables soutiens un trône que nos convictions comme nos sentimens nous faisaient une loi de défendre.
Le programme des principes dont il est ici question n’a sans doute pas été délibéré en commun, comme le fut celui que la Chambre des Cent-Jours promulgua peu d’instans avant sa séparation; mais les discours, les votes, les écrits des royalistes de cette époque en proclament la substance. Un illustre écrivain se chargea , en quelque sorte, de les recueillir et d’être l’interprète des sentimens de ses amis politiques d’alors, et quand son travail parut, tous y donnèrent leur entière adhésion, car chacun y lut sa pensée. Ecoutons donc ses paroles ! Voici ce qu’elles nous apprendront. Nous serons aussi bref que possible.
« Les royalistes de ce temps voulaient la Charte, » mais avec la religion comme base du nouvel édifice, » avec les honnêtes gens, avec les choses politiques de
» la révolution, et non avec les hommes politiques de » la révolution (1).
» Car ces hommes, croyaient-ils, ne se soucient nul- » lement de la Charte et de la liberté dont ils invoquent » sans cesse les noms. Ce qu’ils veulent, c’est le pou- » voir (2). La haine de la religion est leur caractère » distinctif.
» Les royalistes pensèrent toutefois,
» Qu’il ne fallait pas confondre les intérêts matériels » révolutionnaires et les intérêts moraux de la même » espèce ; que les premiers devaient être protégés, mais » qu’il fallait poursuivre, détruire, anéantir les se- » conds (3). »
Quels étaient ces intérêts moraux de la révolution, sinon ceux qu’avait enfantés la philosophie du siècle dernier; ceux qui avaient déjà renversé la monarchie et bouleversé la société? Ainsi la position entre les royalistes et leurs adversaires était nettement définie. Comme Français, comme citoyens, tous pouvaient, tous devaient même vivre unis ensemble; mais au jour où recommençait la lutte politique, chacun reprenait son rang et son drapeau.
Cette ligne de séparation une fois tracée, les royalistes portaient aussi leurs regards vers l’avenir. Ils n’ignoraient pas, comme le constate l’histoire :
(1 ) Monarchie selon la Charte, par le vicomte de Chateaubriand, 2* partie, chap. lu.
[2) Idem, 2' partie, chap. xxx.
(3) Idem, 2* partie, rhap. XV.
« Qu’aucun changement politique, chez un peuple, » n’a pu se consolider qu’il n’ait eu pour base l’ancien » ordre politique auquel il a succédé (1).
» Qu’il fallait donc, autant que possible, mêler les » intérêts et les souvenirs de l’ancienne France dans la » nouvelle, au lieu de les en séparer ou de les immoler » aux intérêts révolutionnaires ; qu’il fallait bâtir le » gouvernement représentatif sur la religion, au lieu » de laisser celle-ci comme une colonne isolée au mi- » lieu de l’Etat (2).
» Qu’en conséquence,
» Il serait avantageux que le clergé devînt propriéx taire, ou du moins trouvât une existence honorable » dans les propriétés de l’Eglise; qu’on lui rendît, par- » tout où cela serait possible, la tenue des registres de » l'état civil; enfin que l’éducation publique fût remise » entre les mains des ecclésiastiques et des congréga- » lions religieuses , aussitôt que faire se pourrait (3). »
La religion est sans contredit la première base constitutive de toute société ; mais il en est une autre dans l’ordre politique qui n’est pas moins essentielle pour son bien-être, sa force et sa stabilité, c’est celle qui repose sur la propriété avec les accessoires qui s’v rattachent dans un but utile pour l’Etat. Aussi les royalistes pensaient-ils que, puisque la Chambredes pairs, d’après la Charte, représentaitl’anciennearistocratiefrançaise:
(1) Monarchie selon la Charte, '2' parlie, chap. XLVIIl.
(2) Idem, 2' parlie, cliap. r.xix.
(3) Idem, 2’ parlie, chap. r..
« Il manquait encore à cette Chambre, non dans ses » intérêts particuliers, mais dans ceux du roi et du peu- » pie, des privilèges, des honneurs et de la fortune (1).
» Qu’il faudrait donc, tôt ou tard, rétablir pour les i » pairs l’usage des substitutions par ordre de primogé- » niture ;
» Et que tel était le moyen de rétablir en France des » familles aristocratiques, barrières et sauve-garde du » trône (2). »
En résumé, l’opinion royaliste de l’époque dont il est ici question, était de repousser tout principe qui se rattachait aux intérêts moraux qu’avait créés la révolution, de combattre ceux qui les soutenaient et de prendre pour bases du nouvel édifice social la religion et la propriété.
Les ministres d’alors et leurs successeurs immédiats voulaient au contraire s’appuyer sur les intérêts moraux nés de la révolution. L’illustre écrivain que je viens de citer fftudroya ce système avec sa plume éloquente, et sa voix trouva bientôt un écho dans tous les cœurs royalistes. Cependant le même publiciste, déchirant le voile qui couvrait l’avenir, prévit en frémissant le moment où les principes, dont il était le noble interprète, ne seraient plus aussi vaillamment soutenus par leurs vieux défenseurs : la lassitude révèle les faiblesses du cœur humain , et traçant en peu de mots le tableau de ces faiblesses, il semblait craindre que l’am-
(t) Monarchie selon la Charte, 1” partie, chap. xili.
(2) Idem, 1" partie, cliap. xiv.
bition trompée, la séduction île la faveur, une piété faible et timorée, un désir de protéger la liberté et les résultats politiques de la révolution, enfin une frivolité pusillanime qui engendre le goût des plaisirs tranquilles et le besoin du repos, n’amenassent un jour au profit de la révolution la dissolution graduelle des nœuds qui unissaient les royalistes entre eux ; puis, donnant tout-à-coup à ses craintes l’apparence de la réalité, et franchissant l’espace qui le séparait de ce temps désastreux, il s’écrie d’un ton prophétique, en parlant de ceux de ses amis que de semblables faiblesses auraient jetés hors de leur rangs :
« Toutes ces personnes ne trahissent pas la monar » chie légitime, mais elles servent d’instrument à la » faction qui la trahit. En les voyant soutenir des » hommes pervers et des opinions révolutionnaires, la » foule, qui ne raisonne pas , croit que la raison est » du côté de. ces opinions et de ces hommes pervers ; » ils entraînent ainsi par l’autorité de leur exemple » et affaiblissent le bataillon des fidèles. Quand l’évé- » nement viendra les réveiller ; quand , surpris par la » catastrophe, ils s’apercevront qu’ils ont été les dupes » des misérables qu’ils protègent, qu’ils ont servi de » marche-pied à l’usurpation , alors ils se feront loya- » lemenl tuer aux pieds du monarque, mais la monar- » chie sera perdue (1). »
Les événemens justifieront-ils cette prophétie? C’est ce que l’histoire nous apprendra.
(1) Monarchie selon la Charte, 2' partie, chap. Xl.v.
Deux célèbres recueils littéraires parurent à l’époque indiquée plus haut ; tous deux habilement écrits, mais tous deux rédigés dans un sens opposé. Le Con seivateur arborait la couleur royaliste ; il exposait les principes des défenseurs de la monarchie et en désignait les noms. La Minerve ralliait autour d’elle les secrets adversaires de cette monarchie. Elle publiait leurs doctrines, elle encourageait leurs efforts, elle les signalait à la France comme les seuls protecteurs de ses libertés. Dès lors plus de méprise. Les deux camps étaient clairement dessinés : hommes et drapeaux étaient connus.
Cependant une nouvelle loi d’élection (1) vint faire pencher la balance en faveur des partisans des doctrines appelées alors improprement libérales. Elle eut pour effet d’augmenter dans la Chambre les rangs du côté gauche, et de donner plus de hardiesse aux ennemis du trône. Placés en dehors des Chambres parlementaires, plusieurs conspirations éclatèrent; elles furent comprimées, mais elles ne purent ouvrir les yeux aux ministres qui, s’appuyant toujours sur les intérêts révolutionnaires, livraient les emplois aux défenseurs de ces intérêts, leur laissaient exploiter la Charte à leur gré et ne craignaient point d’éloigner du trône ses seuls et véritables soutiens.
Après avoir mis à l’écart les royalistes, on osa diriger des attaques contre l’héritier présomptif de la couronne. Monsieur, depuis Charles X, désapprouvait la
(1) Février 1817.
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marche du ministère ; il prévoyait les dangers qu’il en pouvait résulter, il avait plus d’une fois exprimé ses craintes aux conseillers de son frère. Les propos les plus calomnieux furent aussitôt répandus contre lui ; on parla d’intrigues tramées sourdement au pavillon Marsan, de contre-police , de gouvernement occulte , toutes choses que je déclare ici, en âme et conscience, être entièrement fausses; on enleva à Monsieur le commandement des gardes nationales du royaume, dont il était le colonel-général, sous le prétexte que les nominations qu’il faisait étaient entachées de royalisme; on en vint enlin à inventer cette fameuse conspiration du bord de l’eau, dans laquelle ce prince devait jouer le rôle d’usurpateur; le ridicule en fit bientôt justice.
Le plan était profondément conçu : les partisans de la révolution pardonnaient à Louis XVIII sa présence sur le trône, car ils avaient l’oreille de ses ministres-, mais ils voulaient rendre après lui toute succcession impossible, et cherchaient dans ce but à dépopulariser l’héritier de ses droits. Et cependant le seul crime de l’auguste prince qu’ils calomniaient aussi odieusement, était d’avoir lu dans leurs pensées et d’avoir démasqué leurs projets. Sa conduite loyale ne se démentit pas un instant; malgré les outrages dont on voulait l’abreuver, il ne discontinua pas à recommander aux royalistes l’obéissance et la modération, mais aussi la persévérance à soutenir les intérêts de la couronne. Une fois seulement, il se permit de soumettre h son frère, dans une lettre respectueuse, les craintes que lui inspiraient les dangers du moment; mais Louis XVIII
pouvait-il lui reprocher une semblable intervention, lui qui , sous le règne de Louis XVI , et alors fort éloigné du trône, se permettait de tracer par écrit et de remettre à ce monarque de fréquentes notes, renfermant ses propres observations sur la situation de la France. Monsieur, héritier présomptif de la couronne, ne devait-il pas songer à l’avenir de ses enfans, et lorsqu’il voyait cet avenir compromis, sa position ne lui imposait - elle pas le devoir d’en prévenir son frère? Hélas ! ses prévisions ne devaient pas tarder à se réaliser d’une manière cruelle pour son cœur paternel (1).
Cependant le duc de Richelieu venait de signer le traité d’Aix-la-Chapelle (2); l’armée d’occupation se retirait, la France redevenait libre, mais les alliés emportaient son or. La confiance que ce ministre inspirait à l’empereur Alexandre avait contribué à hâter la conclusion du traité. Cet acte terminé, la présence du duc de Richelieu au ministère n’était plus que gênante pour le ministre dominant de l’époque (3), d’autant plus que le duc commençait à redouter les effets de la nouvelle loi électorale. Le jeune ministre mit à profit son influence sur l’esprit du monarque ; le duc se retira, un personnage insignifiant occupa momentanément sa place; puis, évincé à son tour, M. Decazes fut enfin nommé le chef du nouveau ministère ; il venait
(t) Voyez note 7.
(2) 9 octobre 1818.
(3) M. Decazes.
de briser la majorité de la Chambre des Pairs par une nomination de soixante et un nouveaux membres, faute impardonnable qui servit de précédent à une faute semblable, commise plus tard par un ministre royaliste.
A son avènement à la tête des affaires, les partisans secrets de la révolution durent compter sur leur triomphe prochain; la presse était devenue libre. Une loi avait supprimé la censure (1), ils s’en servirent aussitôt pour répandre leurs principes séditieux, et bientôt un collège électoral osa nommer un conventionnel à la Chambre des Députés (2) ; bientôt aussi le Moniteur, journal du gouvernement, représenta la Charte comme n’étant qu'un pacte fait entre la légitimité et la révolution!
Les défenseurs de la monarchie s’alarmèrent et serrèrent leurs rangs; l’agitation régnait dans tous les esprits ; cette lièvre révolutionnaire franchit les Pyrénées ; Quiroga,Riego levèrent l’étendard de la révolte. La Galice, l’Àrragon, la Catalogne s’insurgèrenten proclamant lesmèmes doctrines que leurs protecteurs propageaient de l’autre côté des Monts; l’Espagne était en feu ; la France couvait un incendie, lorsqu'un cri de terreur, parti du sein de ce dernier pays, fit suspendre l’accomplissement des projets révolutionnaires ; la presse avait armé le bras d’un assassin : le duc de Berry tomba sous le poignard de I/)uvel; ce misérable avait espéré frapper une dynastie tout entière, mais il ne fit que
(1) Loi du mois d’avril 181 II.
(2) Grégoire. Il ne fut toutefois pas admis.
hâter la révélation d’une nouvelle aurore qui devait un jour briller sur la France (1).
Cette catastrophe amena la chute du ministère (2); le duc de Richelieu reprit le timon des affaires , il fit changer la loi électorale, mais le peu de conGance qu’inpira son retour au pouvoir l’empêcha d’y rester; fatigué, découragé, il ne songea bientôt plus qu’à se retirer.
Toutefois l’esprit de sédition tourmentait toujours la France et les pays voisins. Des troubles éclataient dans la capitale ; une conspiration militaire, ayant pour but de renverser le trône, fut découverte à temps (3). Grenoble voulait arborer les couleurs tricolores (-4); à l’extérieur, la révolte se propageait à Naples, en Portugal, en Piémont (5); les souverains de ces royaumes se trouvaient dans l’obligation d’abdiquer ou d’accepter, comme l’avait fait le roi d’Epagne, la constitution qui leur était imposée. C’est au milieu de cette commotion sociale que naquit le royal enfant qu’attendait la France (6). L’allégresse publique ralentit un instant la fureur des partis; toutefois Dieu préparait de cruelles
(1) Interrogé publiquement à la Cour des Pairs sur les causes de son exaltation criminelle, Louvel répondit froidement : La lecture des doctrines constitutionnelles. — Présent à la séance, j’entendis distinctement cette réponse.
(2) 20 février 1820.
(3) Juillet 1820.
(U) En mars 1821.
(5) En 1820 et 21.
(6) Le duc de Bordeaux, 29 septembre 1820.
ISO —
éprouves à ce jeune rejeton des lis; le flambeau des discordes avait éclairé son berceau; l’exil attendait son enfance. Mais qu’il se console , en se rappelant les paroles du Seigneur : ceux qui sèment dans les larmes recolleront dans la joie (1).
Tandis que la Providence promettait ainsi un bonheur lointain à la France, elle enlevait de ce monde l’homme dont la présence avait accumulé tant de malheurs sur cet infortuné pays. Bonaparte expirait sur le rocher de Sainte-Hélène (2). Respectons ses derniers momens, ils ont dû être remplis d’amertume; repentant, le souvenir de ses crimes, celui des flots de sang qu’il avait inutilement versés, ont pu épouvanter sa pensée; impénitent, il n’a vu à ses pieds que des lauriers flétris.
Les révolutions qui venaient de se consommer dans les Fiais méridionaux de l’Europe, avaient cependant effrayé l’Autriche, la Prusse et la Russie. Files songèrent à en préserver leur pays ; les trois monarques se réunirent d’abord à Troppau, puis à Laybach. Une armée autrichienne rétablit successivement sur leurs trônes respectifs le roi de Naples et le roi de Sardaigne. Les alliés agirent , en cette circonstance , avec noblesse et magnanimité : ils ne se firent point payer les services qu’ils rendaient. A leur départ de Laybaoh (3), ils publièrent une proclamation dans la-
(1) Qui seminant in tacrimis in exaltationc mêlent. ( l’s. 125.)
(2) 5 mai 1821.
(3) 12 mai 1821.
quelle ils déposèrent les vrais principes d’une politique conservatrice. «Eclaires par les leçons de l’expérience, » ils signalaient à l’Europe les fausses doctrines qui » servaient d’encouragement à la révolte, le projet d’un » changement universel dans les principes constitutifs » de la société que ces doctrines avaient en vue, leur » danger pour le bonheur des peuples, les criminelles » associations sur lesquelles elles fondaient leur espoir » de succès. Enfin, après avoir déclaré que la justice et » le désintéressement qui venaient de présider à leurs « délibérations, régleraient désormais leur politique; » ils annonçaient au monde qu’ils ne s’écarteraient ja- » mais des principes qui venaient en cette circonstance » de guider leur conduite. » C’était la première fois, depuis la révolution de 1 789, que des monarques réunis s’étaient occupés des intérêts de la société européenne, en mettant de côté leurs propres intérêts. Si un tel langage eût été tenu en 1815, si les actes surtout y eussent correspondu, celte même société n’éprouverait pas aujourd’hui l’agitation intérieure qui la dévore et qui menace encore son repos.
Un événement attendu et désiré depuis long-temps changea bientôt après la face des choses en France. Le duc de Richelieu s’était retiré du ministère avec ses collègues, et les royalistes arrivèrent au pouvoir. Les adversaires de ceux-ci, dans le but de les tenir éloignés des affaires, les avaient toujours représentés comme incapables de s’occuper utilement des intérêts publics. 11 se trouva cependant qu’à dater de l’époque à laquelle les royalistes prirent les rênes de l’Etat, la
France sortit de la position secondaire dans laquelle elle était placée, qu’elle prit rang parmi les premières puissances de l’Europe, et que ses avis furent souvent demandés et toujours écoutés ; il se trouva encore qu’à l’intérieur ses finances, maintenant un équilibre parfait entre les recettes et les dépenses, malgré deux guerres qui survinrent , celle d’Espagne et celle d’Afrique, permirent d’opérer un dégrèvement sur la propriété foncière, de racheter une partie notable de la dette publique, sans cesser néanmoins d’encourager, de protéger le commerce et l’industrie dont la prospérité ne fut jamais plus grande.
Quelles causes, me demandera- t-on alors, ont donc pu, malgré l’état de bien-être qu’éprouvait le pays, préparer, puis amener la révolution de 1830. Les voici en peu de mots :
Je l’ai déjà fait observer, la Charte n’avait rien fondé : elle n’avait vu que la surface de la société, surface toujours mouvante et qui ne peut servir de base solide à aucun édifice social. Hors des chambres, le trône n’avait point d’appui ; aucun corps, ni politique ni religieux, créé dans un but conservateur, ne pouvait lui prêter de force dans les jours critiques, ni défendre les intérêts monarchiques, comme protecteurs-nés de ses propres intérêts ; la France n’était composée que d’individualités isolées les unes des autres et ne trouvant de centre commun que celui que pouvait offrir le classement des mêmes haines, du même amour et des mêmes regrets. L'opinion publique était ainsi livrée aux passions du moment. Changeante déjà par sa nature
quand aucun grand intérêt social ne peut arrêter son essor ni lui imprimer une direction utile , elle était maintenue dans ses oscillations continuelles par l’influence que la presse périodique exerçait sur elle, et celle-ci n’ignorait pas que sa voix trouverait toujours un écho , lorsque , sous prétexte du bien public , elle susciterait de fausses craintes sur l’état présent et réveillerait de coupables espérances pour l’avenir ; aussi ne s’en fit-elle pas faute. Ainsi, en butte aux conflits de tous les partis, sans soutiens naturels hors des chambres, ce n’était donc que des chambres seules que le trône pouvait tirer force et secours : telle était la position précaire que lui avait créée la Charte; son existence ne dépendait que d’une simple question de majorité parlementaire.
On objectera peut-être qu’il en est ainsi en Angleterre : je le nie. En dehors du parlement, la couronne a pour appui, pour soutien, les deux plus puissans intérêts qui concourent à la stabilité de toute société sagement organisée ; l’intérêt du clergé et celui de la propriété territoriale : ces deux intérêts supportent encore aujourd’hui le trône britannique ; ils en sont les appendices nécessaires , et en reçoivent en échange une protection utile pour la force et la tranquillité des Trois-Royaumes. Toutefois nous verrons ailleurs, lorsque nous aurons à nous occuper de l'Angleterre, comment une déviation récente au système d’union que je viens d’exposer, peut un jour amener, dans ce pays, de désastreuses complications.
Or, en France, l’intérêt du clergé, l’intérêt de la
propriété territoriale n’existaient pas; des lois antisociales avaient été rendues dans le but de les annuler. A chaque session, on votait aux chambres le pain annuel qu’on accordait aux ministres du culte, et le morcellement des propriétés territoriales s’augmentait journellementsous la surveillance de l’autorité. Il n’était donc que trop vrai que la royauté se trouvait placée dans la dépendance des majorités parlementaires, lesquelles étaient elles-mêmes soumises à l’influence de ce sentiment vague, insaisissable, crédule, passionné, amoureux de nouveauté, fantasque, volontaire, qu’on était convenu de désigner sous le nom d’opinion publique, la seule puissance de l'ait que la Charte eût créée en France, pour remplacer des intérêts sociaux fortement organisés. Ceci explique les changemens fréquens de majorités parlementaires, de ministères, de systèmes politiques qui ont rempli les quinze années de la restauration.
Nos lois électorales tendaient à augmenter encore la force de cette puissance désorganisatrice. Les collèges électoraux réunis n’avaient mission que de nommer un député tel quel; mais les membres de ces collèges comptaient parmi eux des agriculteurs , des commerçans, des manufacturiers, des avocats, des littérateurs et des savans , tous , par conséquent, attachés à des professions différentes, également utiles et glorieuses pour le pays. Aucune de ces professions, ne pouvait être représentée à la chambre, car les électeurs votaient tous ensemble, et nul d’entre eux n’eût d’ailleurs voulu charger son voisin, étranger à la profes-
sion à laquelle il appartenait, du soin de protéger et défendre l’intérêt de cette profession. Les sentimens politiques, avec leurs passions, pouvaient donc seuls grouper les votes jetés dans l’urne électorale, et ce n’était dès lors que des opinions personnelles que les électeurs envoyaient représenter à la chambre élective; aussi peut-on dire avec vérité, que dans cette chambre les divers intérêts du pays ne furent jamais sérieusement représentés.
Ces explications m’étaient nécessaires pour faire comprendre à mes lecteurs quelles sont les difficultés que les royalistes eurent à combattre dès leur eutrée au pouvoir, et je désigne ici sous la dénomination de royalistes ceux qui voulaient sincèrement maintenir le sceptre de saint Louis dans les mains de la branche aînée des Bourbons, selon les lois fondamentales du royaume. Ils avaient à défendre un trône mal assuré , mal soutenu; certes l’attaque était plus facile que la défense; car en égarant, en viciant l’opinion publique , cette grande faiseuse de révolutions , toujours boudeuse et jamais satisfaite , les ennemis du trône devaient espérer , avec l’aide des majorités parlementaires , pouvoir enfin frapper la couronne d’impuissance etrendre le gouvernement impossible, quitte, après le triomphe, à se débarrasser, comme ils le pourraient , du joug de cette puissance redoutable évoquée au jour de la destruction.
Toutefois , si la désunion ne se glisse pas dans les rangs des royalistes; si de dangereuses susceptibilités, de secrots dépits, ne troublent point l’harmonie
qui jusqu’à présenta régné parmi eux; si, d’un autre côté, en se servant habilement des majorités parlementaires qu’ils ont à leur disposition , ils se hâtent, avec le secours de la Charte , de fonder dans la société des appuis utiles et permanens pour le trône, ils pourront alors braver long-temps encore le génie infernal des révolutions , peut-être même en éteindront-ils le flambeau. Mais une double victoire leur sera nécessaire : il leur faudra vaincre leurs adversaires et se vaincre eux-mêmes, c’est à dire maîtriser les faiblesses inhérentes à la fragilité de notre nature.
A l’avènement des royalistes au ministère , de vastes conspirations s’ourdirent sur plusieurs points de la France; de secrètes associations , jusqu’alors languissantes, embrasèrent bientôt presque toutes les provinces. Le carbonarisme , exilé d’Italie depuis la chute des gouvememens révolutionnaires de Naples et du Piémont, se réunit à ces sociétés ténébreuses, et bientôt les domina par sa forte organisation. Des tentatives insurrectionnelles eurent lieu ; elles furent comprimées, mais au prix du sang de quelques uns des meneurs. Les chefs de ces divers mouvemens, plus prudens et mieux avisés, se tinrentcachés dans l’ombre. Plusieurs d’entre eux siégeaient à la Chambre des Députés. Un célèbre réquisitoire (1) révéla l’organisation du carbonarisme, qui, peu après, se subdivisa en plusieurs ramifications ; elles formèrent depuis de nouvelles sociétés secrètes dont nous aurons plus tard à nous occuper.
(1) Celui de M. de Marchangy, avocat général à Paris. Sept. 1822.
L’exemple de l’Espagne en révolution entretenait évidemment en France de coupables espérances parmi les propagateurs de la révolte ; il était temps de mettre un terme à cet état de choses : quand un incendie éclate , il faut d’abord s’occuper de l’éteindre. Les royalistes voulaient la guerre ; ce fut sur cette question que se divisa le ministère. Le ministre des affaires étrangères (1) jugeait cette guerre urgente ; un de ses collègues (2) préférait temporiser. Sur ces entrefaites le congrès de Vérone s’ouvrit; le vicomte de Montmorency s’y rendit et y fit adopter son opinion. Les puissances devaient retirer ensemble leurs représentans de Madrid; la France se chargeait seule de la guerre contre la Péninsule ; cependant l’Angleterre refusa toute participation à cette détermination. A son retour à Paris, le vicomte de Montmorency fut créé duc par le roi, en récompense de ses services; maisM. de Villèle, devenu président du conseil en l’absence de son collègue, persévérant dans son système de temporisation , le duc Mathieu se vit bientôt forcé de donner sa démission (3). Deux jours après, le vicomte de Chàteaubriand, un des plénipotentiaires français à Vérone, le remplaça au département des affaires étrangères (4).
L’esquisse rapide que je présente à mes lecteurs ne saurait admettre de détails sur les causes qui ont amené
(1) Le vicomte Mathieu de Montmorency.
(2) M. de Villèle.
(5) 26 octobre 1822.
(ft) 28 octobre 1822.
ce brusque changement dans le ministère; ces détails appartiennent à des mémoires particuliers. Leduc Mathieu de Montmorency emporta avec lui d’unanimes regrets. Une erreur de jeunesse (1) , bien noblement réparée depuis, lui avait appris que la défiance de soimôme et la modération envers les autres, sont deux vertus chrétiennes dont on ne doit pas se séparer, même dans les agitations politiques. Aussi, amis et ennemis lui apportaient-ils le tribut de leur affection et de leur estime; protecteur du pauvre et de l’être souffrant, les bonnes oeuvres du matin lui donnaient cette paix de l’àme qui rend facile lé travail de la journée; doué d’une conception prompte, d’une élocution élégante , il était toujours à la hauteur des affaires qu’il avait à traiter. Ses paroles ne contenaient rien d’acerbe et rien de faux , car il demandait à Dieu ce qu’il devait dire aux hommes. D’aussi nobles qualités couvraient un pareil ministre d’une égide contre les traits de la malveillance et ne laissaient plus à ses adversaires que la ressource honteuse de la calomnie (2).
La retraite du duc Mathieu ne fit qu’ajourner à quelques mois la rupture avec l’Espagne révolutionnaire. L’impulsion était donnée ; la majorité de la Chambre des Députés demandait hautement la guerre ; il fallut la lui accorder. Le discours du trône, à l’ouverture de
(1) Le vicomte de Montmorency, entraîné par l’illusion du moment, avait demandé, en 1790, à l'Assemblée Constituante , la suppression des armoiries.
(2) Voy. la note 8.
la session suivante (l), annonça à l’Europe que cent mille Français, sous les ordres du duc d’Angouléme, allaient passer les Pyrénées pour conserver le trône d’Espagne à un petit-fils de Henri IV, préserver ce beau rogaume de sa ruine et le réconcilier avec l’Europe. L’opinion royaliste était satisfaite. Cette guerre fut conduite avec habileté. MM. deVillèle et de Clu\teaubriand méritent à ce sujet de justes éloges. Nos armées pacifièrent promptement la Péninsule, car la révolution n’était qu’à la surface du pays ; une minorité factieuse la tenait en échec : c’est à peu près l’histoire de toutes les révolutions. Nous devons dire ici, à l’honneur de nos troupes et à la gloire de leur auguste chef, que l’exacte discipline maintenue dans tous les rangs de l’armée préserva l’Espagne des malheurs qu’entraîne presque toujours après elle une occupation étrangère, môme faite dans un but de secours et d’amitié. Tout fut payé , rien ne fut pillé ; c’était chose nouvelle. Aussi, s’écriai l plaisamment un de nos maréchaux (2), c’est la première fois que j’ai vu, à la guerre, un hussard reculer devant un poulet. La mission de Monseigneur le duc d’Angoulème étant glorieusement terminée, le prince généralissime revint à Paris, où il fut reçu au bruit des acclamations générales.
Peu de jours après, la Chambre des Députés futdissoute (3). La circonstance était bien choisie pour en
(1) Le 28 janvier 1823.
(2) Le maréchal duc de Reggi».
(3) 26 décembre 1823.