‹ Études historiquesChapitre 8 sur 17 · HH · texte numérisé non relu

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former une nouvelle. Le souvenir récent (l’une campagne heureuse influença en effet le vote électoral ; les Français agissent toujours sous l’impression du moment. La majorité de droite devint encore plus nombreuse qu’elle ne l'était auparavant, disposée à prêter cordialement son appui à toute loi qui servirait de base à la reconstruction de l’édifice social ; le ministère eût du mettre à profit cette bonne volonté , il ne s’occupa que de détails d’administration intérieure, utiles sans doute, mais qui laissaient toujours l’avenir entre les mains des ennemis du trône et des partisans de la propagande révolutionnaire. La réduction de la rente, la septennalité, la loi de compensation pour les spoliations commises au commencement de la révolution sur diverses familles françaises, loi qui par son exécution fiscale indisposa contre le gouvernement plutôt qu’elle ne lui créa des amis : telles furent les principales mesures qui occupèrent le ministère. Aucune tentative ne fut faite pour placer la dotation du clergé en dehors du vote annuel des chambres; pour remettre de droit l’éducation entre les mains des corporations religieuses; pour donner à la propriété la part d'influence qu’elle doit avoir dans l’Etat ; pour rendre notre code plus moral et y fonder la puissance paternelle, la plus sainte de toutes les puissances ; pour briser ces individualités territoriales appelées départemens et réveiller d’antiques souvenirs de gloire en rétablissant les dénominations des vieilles provinces françaises, au sein desquelles on eût pu plus tard élaborer les principaux projets de loi dont l’examen devait être soumis

aux Chambres législatives, ce qui eût rendu nos sessions moins longues et moins orageuses. Rien enfin ne fut essayé pour arracher le sceptre à cette opinion publique toujours brûlante et passionnée, ni pour la forcer à courber le front devant la présence des vrais intérêts du pays, grands ou petits. Elle resta maîtresse des chambres, elle y siégea en reine et put à loisir y semer des germes de discorde.

La majorité monarchiquede 1824 etcelle des deux années suivantes, eussent soutenu un ministère dont la ferme volonté eût été deprésenter des lois complètes, dans un bu t d’ordre et de stabi lité à veni r . Et quand même le succès n’eût été que partiel, quand même le vote de la première chambre eût momentanément paralysé de si nobles efforts, la marche eût été tracée, tôt ou tard on l'eût suivie; car, dans les grandes agitations politiques, un vaste système d’idées coordonnées, liées ensemble et propres à ramener la société dans son premier état de force et de repos, finit toujours par attirer l’attention du plus grand nombre.

La session de 1824 venait de s’ouvrir (1); trois semaines s’étaient à peine écoulées lorsque le vicomte de Châteaubriand reçut brusquement sa démission (2); l’absence de formes, le peu d'égards qui accompagnèrent cette mesure, dut causer et causa en effet un juste mécontentement. Ce ministre n’approuvait pas le projet

(1) 23 mars 1826.

(2) 6 juin 1826. Le baron do Damas le remplaça peu de temps après.

— Ith! —

de loi relatif à la coaversion des rentes ; néanmoins il avait promis de garder le silence et il le garda ; le projet , adopté à la Chambre des Députés , fut rejeté à la Chambre des Pairs; ce rejet fut la cause apparente du renvoi : il n’en était au fond que le prétexte.

Ceux qui connaissaient personnellement le président du conseil d’alors et le ministre des affaires étrangères, prévoyaient depuis long-temps que leur union ne serait que temporaire. Le caractère des deux ministres ne sympathisait pas ; leur humeur particulière les poussait tous deux vers un même esprit de domination, et bien que M. de Villèlc ne voulut réellement de la domination, que le pouvoir qu’elle apporte, et que M. de Chateaubriand n’en recherchât surtout que l’éclat qu’elle donne, néanmoins ce partage, quoique inégal , devait nécessairement amener des froissemens , engendrer des dissentimens, et finalement entraîner une rupture. Ce n’est pas que, dans le cours ordinaire de la vie intérieure , personne fût d’un commerce plus facile et plus doux que l’était l’illustre écrivain; ami fidèle, indulgent ennemi, à moins que ses susceptibilités ne fussent éveillées, il écoutait volontiers, il consultait même de plus petits que lui. On eût sans doute désiré rencontrer dans ses opinions politiques la constance et la fixité qu’on retrouve toujours dans ses sentimens privés ; mais toute lumière a son ombre ici-bas ; or, le génie, par sa nature, est mobile, il vole, il ne s’arrête pas ; l’espace est son domaine. Après tout, la place qu’occupera M. de Chàteaubriand dans l'histoire de nos divisions politiques, restera sans cesse

grande, car il n’est donné qu’à un colosse d’ébranler un empire par sa chute.

La retraite des affaires du duc Mathieu de Montmorency n’avait opéré aucune altération dans la majorité ministérielle , lui-même avait fortement exprimé ce désir; ses amis politiques portèrent donc le même vote au ministère, mais le devoir plus que la confiance en faisait l’offrande. Quels que fussent les motifs de ce vote, M. de Villèle s’en contenta; il espéra sans doute obtenir un pareil résultat après le départ de M. de Châteaubriand; il se trompa. Chacun de ces deux ministres supporta sa disgrâce selon son caractère : le premier confia ses ressentimens au ciel , le second révéla les siens à la terre.

M. de Chàteaubriand, dont le c«nir, comme il nous l’apprend lui-même, n’a jamais beaucoup battu pour les rois { i), se jeta dans l’opposition avec violence; il s’y créa de nouveaux amis, parmi ceux-là même contre lesquels il avait jadis écrit avec tant d’éloquence. Dès lors la lutte s’engagea entre lui et le président du conseil, lutte d’abord insignifiante, mais qui prit bientôt un caractère dangereux avec le secours de cette arme redoutable des mécontens, la presse périodique, refuge de toutes les colères, de toutes les haines comme de toutes les calomnies. La division se glissa insensiblement dans les rangs royalistes; cette division se manifesta également dans la chambre élective qui se fractionna en portions plus nombreuses. Trois grandes

(t) Congrès rte Vérone, II' vol. , pag. 21 7.

tractions, nous l’avons (lit plus haut (1), servaient à classer les opinions politiques de cette chambre : la droite, le centre et la gauche; le centre se scinda en deux , une portion soutint mollement le ministère et fut appelée centre droit; l’autre portion se rapprocha des opinions du côté gauche, sans les adopter en entier, et se nomma centre gauche. La droite avait déjà subi une légère transformation ; plusieurs de ses adhérons s’en étaient depuis quelque temps détachés et formèrent l’extrême droite ; son chef était le comte de la Bourdonnave, antagoniste implacable deM. de Yillèle, homme de cœur pour l’attaque, faible pour la défense ; nous le verrons plus tard à l’œuvre. D’après cette nouvelle classification, cinq fractions divisaient la Chambre des Députés : l’extrême droite, dont le zèle monarchique était souvent intempestif et un peu exigeant; la droite soutenant les prérogatives de la couronne selon la Charte, et demandant des lois organiques qui prêtassent un puissant appui .au trône; le centre droit, donnant ses votes au ministère dont il recevait ou attendait des emplois ; le centre gauche, plaçant la Charteavant le roi, et l’invoquant sans cesse comme si quelque danger la menaçait; enfin la gauche, fidèle à son ancien programme de 1815, et ne reconnaissant d’autre souveraineté que celle qui émanait du peuple.

Les lignes de démarcation qui séparaient ainsi les opinions proches les unes des autres, n’étaient pas toutefois tellement déterminées que les limites ne s’en

(1) l’ag. 168.

effaçassent quelquefois au profit de la fraction adjacente ; c’est ainsi qu’une partie du centre droit vint, plus tard, se fondre dans la fraction du centre gauche, et que celle-ci, à laquelle s’adjoignit, en apparence, le côté gauche, finit par obtenir une majorité qui renversa le ministère ; mais le côté gauche avait seul le secret de la révolution ; il dominait ses nombreux auxiliaires avec cet ascendant que donne toujours un principe politique fixe, sur de simples opinions exposées au caprice des partis. Sans ralentir la marche désorganisations mystérieuses déjà répandues dans l’intérieur du pays, il comprima toute tentative imprudente qui en pouvait surgir; il transporta l’arène du combat dans le sein de la Chambre élective ; là, ses anciens ennemis lui prêtaient leurs armes à leur insu ; la prudence lui commandait de s’en servir et d’attendre. Tel est le tableau que présentait la situation des partis, lors de la chute de M. de Villèle; un changement de règne avait néanmoins servi de temps d’arrêt aux espérances des ennemis du trône. Charles X avait succédé à son frère (i), et malgré les craintes coupables que la malveillance s’était plu à répandre , l’avènement du nouveau monarque ne fut le signal d’aucun trouble ni d’aucune réaction ; l’irritation des esprits parut au contraire se calmer un moment. « Charles le bon, écrivit » à cette époque un illustre publiciste, Charles le Bon, » qui mériterait mieux ce surnom populaire qu’un » grand prince de sa race, se montre digne de sa destilt) Louis XVIII mourut le 16 septembre 1 821».

» née; il subjugue tous les coeurs; il accueillo tous ses » sujets, dr.ns quelque opposition qu’ils aient jadis été » placés. On trouve avec ravissement un monarque tout » l’opposé du portrait qu’en avait tracé la calomnie ré- » volutionnairo, modéré, indulgent sans cesser d’étre «juste; il écoute, il observe, il étudie la France; son » oreille n’est fermée à aucune réclamation. 11 assem- » ble souvent ses conseils, se livre avec une assiduité » religieuse à ses devoirs de roi ; on voit qu’il en con- » nait l’étendue, qu’il sent le poids du sceptre, et, pour » se soulager dans ses fonctions sacrées, il associe son » glorieux fils à ses travaux (1). »

L’opposition parlementaire s’était attendue à un changement de ministère ; son espoir fut déçu. Elle reprit alors ses attaques avec une nouvelle vigueur. Les pompes religieuses du sacre ne furent pour elle qu’un objet de distraction et non un motif de rapprochement. L’opposition de gauche n’y vit qu’une insulte à la souveraineté populaire.

Tandis que la France saluaitson nouveau monarque, un autre peuple pleurait sur le tombeau du sien. L’empereur Alexandre expirait à Taganrog (2). Ce souverain était bon, humain ; son cœur était épris de tous les genres de gloire, mais il n’en considérait guère que l’éclat qui passe et non les résultats qui demeurent ; il avait mal vu, mal jugé notre révolution. Toutefois son

(1) Première lettre à un pair de France , par H. le vicomte de Chateaubriand.

(2) 1" décembre 1825.

esprit, naturellement droit, fut promptement éclairé; il gémit alors sur une erreur dont il ressentait déjà les fatales conséquences dans son propre pays. Enclin à la piété, son imagination s’empara de ce sentiment, et lui fit concevoir le traité si connu sous le nom de Sainte- Alliance, œuvre mystique qui reflétait son noble caractère, mais qui manquait de force et de vie ; cette œuvre devait mourir et mourut, en effet, de langueur. Ce n’était que le rêve d’un homme de bien. Vers la fin de ses jours , l’empereur Alexandre s’associa aux remords d’hommes coupables dont il n’avait point partagé le crime . Le courroux du ciel se présentait sans cesse à ses yeux : la perte d’un enfant chéri , unique fruit d’une faiblesse de cœur, la terrible inondation qui, à la même époque, dévasta sa capitale et la couvrit d’un crêpe de deuil , lui parurent des signes non équivoques de la colère de Dieu. Il s’humilia sous la main du Très-Haut; il implora le secours des lumières divines ; le Tout-Puissant les lui envoya , et sur son lit de mort, éclairé par elles, il expira dans le sein de l’Église catholique. Son auguste épouse, succombant peu de mois après sous le poids de sa douleur, imita ce pieux exemple (1).

Cependant l’agitation qui régnait en France, dans les Chambres parlementaires, trouvait un écho hors de leur enceinte; aux questions politiques on mêla des

(1) Des pièces déposées aux archives des affaires étrangères, en France, ne laissent aucun doute sur l’exactitude de ce double fait, et principalement de celui qui se rapporte à l’empereur Alexandre.

questions religieuses qui envenimèrent les esprits-, un cri d’improbation s’éleva contre les établissemens d’éducation publique tenus par les pères de la foi ( 1 ) ; quelque peu nombreux que fussent ces établissemens, on se plut à les représenter comme étant le résultat d’un système religieux-politique, tendant à renverser la religion, la société et le trône; c’est ce que prétendit prouver un mémoire envoyé aux Chambres législatives et aux tribunaux (2). Une congrégation purement religieuse, consacrée à la Sainte-Vierge, fut dénoncée au public comme n’étant qu’un foyer politique dans le sein duquel se préparaient, se tramaient de sourdes in-* trigues royalistes ; on proclama l’existence d’un parti prêtre qu’on supposait vouloir engloutir à son profit les libertés nationales; toutes ces calomnies, reconnues telles par leurs auteurs depuis la révolution de juillet, trouvèrent néanmoins des dupes dans tous les partis. A l’époque dônt nous parlons, une niaise crédulité, des craintes irréligieuses, réunirent des hommes que la politique avait désunis. La presse périodique faisait remonter jusqu'au trône la cause des alarmes qu’ellemême s’efforçait de répandre, et la vertu, la piété du monarque, publiquement ridiculisées, étaient signalées comme un présage de la réalisation prochaine des dangers qui menaçaient l’État.

Effrayé des progrès de la malveillance, les conseillers

(1) Dénomination récente, adoptée depuis quelque temps par les anciens jésuites.

(2) RI. de Montlosicr fui l’auteur de ce mémoire.

«1e la couronne présentèrent à la Chambre élective un projet de loi sur la police de la presse (1). Ce projet provoqua les plus vives attaques contre le ministère ; l’Académie française, en dehors de toute polémique par sa constitution, eut le tort de s’associer à ces attaques, et par contre, le gouvernement commit la faute de s’en formaliser. Au reste, le projet, mutilé par la Chambre des Députés, fut porté à la Chambre des Pairs, puis fut définitivement retiré avant la discussion (2). Cet échec ministériel excjta les plus vifs transports de joie ilans les rangs de l’opposition ; la tranquillité de Paris s’en ressentit ; l’esprit de parti transforma presque en émeute le triomphe qu’on venait de remporter; des masses d’ouvriers furent mises en mouvement ; elles provoquèrent, dans les quartiers les plus populeux de la capitale, de nombreuses illuminations, volontaires ou forcées, et l'on entendit dans les rues les cris mille fois répétés de vive la liberté de la presse, poussés par des gens dont la plupart ne savaient probablement ni lire ni écrire.

Une mesure adoptée quelques jours après par le ministère, augmenta l’effervescence populaire. La garde nationale de Paris fut licenciée après avoir été passée en revue par le roi. Des clameurs irrespectueuses contre les ministres se firent, dit-on, entendre en présence du monarque -, mais plusieurs légions avaient gardé le silence, et toutes néanmoins furent frappées à la fois.

(4) 29 déœmbre 1826.

(2) 17 avril 1827.

Ainsi , quelques causes dépendantes et beaucoup d’autres indépendantes du ministère, tendaient journellement à lui enlever la majorité dans la Chambre élective. Déjà celle de la Chambre des Pairs lui était toute contraire. L’opinion publique, travaillée en tous sens, s’avançait toujours plus menaçante et plus envenimée. On ne tenait plus compte au président du conseil, ni de l’ordre qu’il avait apporté dans les finances, ni du dégrèvement des impositions, ni de la stabilité du crédit public, ni enfin des mesures prises à l’extérieur pour assurer l’indépendance de la Grèce, alors insurgée contre la Turquie, et dont les conséquences furent le combat de Navarin (1). Un règne administratif de six années fatiguait déjà l’impatience française ; la presse réclamait hautement le renvoi du ministère comme une concession indispensable pour calmer l’irritation des partis. M. de Villèle espéra retarder sa chute par la convocation d’une nouvelle chambre, il ne fit qu’en hâter le moment.

Une ordonnance royale prononça la dissolution de la Chambre des Députés (2) : soixante-seize membres de cette chambre furent créés pairs de France dans le but de neutraliser l’effet d’une promotion inconsidérée faite par un ministère précédent (3). Les collèges électoraux s’assemblèrent et l’époque do leur réunion devint, pour la capitale, le signal de troubles qui durèrent

(1) 20 octobre 1827.

(2) 3 novembre 1827.

(3) Voy. ci-dcssus, pag. 178.

deux jours (1). Le résultatdes élections trompa l’attente du ministère ; force lui fut de se retirer devant une majorité hostile (2). M. de Villèlc et ses collègues quittèrent alors les affaires, et M. de Chùteaubriand, en parlant du président du conseil , put s’écrier avec vérité : Il ignorait la force des opinions; plusieurs années furentnécessaires pour l’abattre, mais enfin il tomba ! (3)

(1) Les 19 et 20 novembre 1827.

(2) Le 3 janvier 1828.

(3) Congrès de Vienne, vol. Il, pag. 397,

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