INTERROGATOIRE
DE MGQUBS DE MOLAY, GRJJXi>^MàITiKe »E» TEUPLffiRS^ DEVANT US3 CQMMIS&Aia£3 DU PAP£.
Ensuite, le mercredi susdésigné, qui était le 26 du mois de novembre (1309), lesdits commissaires étaat assemblés dans la salle voisine de la cour épiscopale, le prévôt de Poitiers et Jean de JainviUe amenèrent devant lesdits commissaires Jacques de Molay, grandmaître dudit Ordre des Templiers, qui, ainsi qu'il a été dit plus haut, dans le cours du procès, avait répondu à révoque de Paris, alors qu'on lui lisait l'arrêt de comparution (^>, qu'il voulait se présenter devant la commission.
A cette question qui lui fut faite par les commissaires, s'il voulait défendre le Temple ou dire quelque chose
(1) Edicto citationis.
en sa faveur, il répondit que le Saint-Siège apostolique avait sanctionné l'établissement de l'Ordre^ lui avait conféré de nombreux privilèges, et qu'il paraissait fort étrange à ceux qui en faisaient partie, que l'Eglise Romaine voulût tout- à- coup l'anéantin Tandis qu'on avait suspendu ^^) pendant 32 années l'effet de la sentence de déposition lancée contre l'empereur Frédéric.
B ajouta que, quant à lui, il n'était point assez sage pour prendre un parti t^), et qu'il avait trop peu de confiance dans ses moyens pour se poser comme défenseur de l'Ordre; que cependant il était prêt à le faire, selon la mesure de ses forces. Car il se regarderait comme un lâche et un misérable, et serait tenu pour tel par ses frères, s'il ne défendait point un Ordre dont il avait reçu tant de bienfaits; que cette tâche lui paraissait cependant difficile à remplir, puisqu'il était prisonnier du pape et du roi, et* qu'il n'avait pas même quatre deniers à dépenser pour venir au secours de l'Ordre ou de ses frères; qu'il ne possédait que ce qu'on avait bien voulu lui donner.
Qu'à cause de cela, il demandait, pour mener à fin cette entreprise, qu'on lui donnât aide et conseil, ajoutant que son intention était de faire connaître la vérité sur les crimes dont l'Ordre était accusé, non-seulement à ceux qui en faisaient partie, mais encore dans tout l'univers, aux rois, aux princes, aux prélats; bien que beaucoup des membres de l'Ordre eussent apporté moins d'ardeur dans la défense de leurs droits, vis-à-vi§ d'un grand nombre ce ces prélats,
(1) Dilata fait.
(3) Sicat expe<|ire( tibi,
Qu*il était prêt à soutenir ce qu'il avançait contre les témoignages et les dépositions des rois eux-mêmes, des princes, des prélats, des comtes, des ducs, des barons et de toutes autres personnes de qualité.
Que cette tâche était lourde à remplir, et qu'il n'avait avec lui qu'un frère servant dont il pût prendre conseil. Les commissaires lui répondirent qu'il fît de profondes et amples réflexions sur la défense qu'il voulait entreprendre, et qu'il s'attachât surtout aux aveux qu'il avait déjà faits lui-même contre ledit Ordre t^).
Qu'ils étaient disposés à l'admettre à défendre le Temple, et lui offraient eux-mêmes de l'ajourner à une autre séance, si toutefois il persistait dans cette intention, et désirait se recueillir plus longtemps.
Qu'ils ne voulaient cependant pas lui laisser ignorer qu'en matière de foi et d'hérésie^^), on devait procéder simplement et de piano, sans avoir recours aux éclats de l'éloquence judiciaire ^^.
Afin que le grand-maître pût combiner ses moyens en toute connaissance de cause, les commissaires susdits lui firent donner immédiatement lecture et explication des lettres apostoliques qui instituaient le Tribunal chargé d'informer contre ledit Ordre, de quatre autres lettres émanées de la même source et qui traitaient des mêmes matières^^î; et de plus," d'une lettre dans laquelle maître Guillaume Agarin, grand -prévôt d'Aix, donnait une
(1) Ao milieu des tortures, Molay avait avoué quelques-uns des chefs d*accusatioQ.
(3) In, causa haeresis et fidei.
(3/ Strepitu et figarâ.
(4) Ad negotium facientes.
ràcES. 157
excuse valable (^) pour ne point accepter les fonctions à lui confiées ; et enfin de l'ordonnance de comparution publiée partout, en vertu de laquelle lesdits commissaires avaient assigné à se présenter devant eux TOrdre du Temple, les frères qui en faisaient partie et toutes les personnes qui devaient être entendues. Lesquelles lettres et ordonnance ont été relatées en entier au commencement de ladite procédure.
 la lecture des lettres apostoliques, et surtout à ce passage où étaient rappelés les aveux qu'on disait avoir été faits par lui devant les révérends pères et cardinaux Bérenger, maintenant par la grâce de Dieu évéque de Tusculum, alors prêtre du titre des saints Nérée et Achille; Etienne, prêtre du titre de saint Cyriace in Thermis, et Landulphe, diacre du titre de saint Ange, commissaires ad hoc, nommés et envoyés par notre seigneur le Souverain Pontife, le grand -maître fit deux fois le signe de la croix sur son visage. Il marqua un profond étonnement (^) en entendant la teneur de ses aveux et des lettres apostoliques sus-rappelées.
Il dit surtout que si les commissaires étaient d'autres personnes, vis-à-vis desquelles il pût se conduire d'une certaine façon t^), il leur ferait entendre d'autres paroles; et lorsque les conmiissaires lui eurent répondu qu'ils n'étaient point venus pour recevoir gage de bataille ^^^ ledit maître reprit que ce n'était point là ce qu'il
(l) Se légitimé excnsavit.
(3) Vaidè stupefactum.
(3) Qaibas liceret hoc audere.
(4) NoD erant ad recipiendom vadiam dilellt.
158 nfeCBS.
enteiHlait dire, Bàais bien qu'il plût à Dieu qn'il fat permis de se conduire dans cette circonstance, à T^ard de certains hommes penrers, comme le font les Sarrazins et les Tartares. En effet, ils punissent les méchants en leur tranchant la tôte, et en les coupant par le milieu du C(M*ps. Les commissaires lui répondirent que TEglise, qui jugeait les hérétiques, abandonnait les obstinés au bras séculier(^\
Alors le grand*mattre pria le noble s^gneur Guillaume de Plasian, ofiQcier du roi^^), qui assistait à cet interrogatoire, sans cependant y avoir été appelé, ainsi que Font déclaré lesdits coounissaires, de lui accorder un moment d'entretien; et ledit seigneur Guillaume eut avec lui une conférence secrète. Il avait depuis de longues années pour Molay une vive affection, parce que tous deux étaient chevaliers. Molay, disait Guillaume, devait prendre garde de se nuire ou de se perdre en agissant légèrement^^l
Le grand-maitre dit alors qu'il voyait bien qu'il ne pouvait préparer aussi rapidement ses moyens de défense (^); que pour cela il lui fallait se recueillir, ^ qu'il désirait le faire. Il.supplia les commissaires de lui accorder un délai pour délibérer à ce sujet, jusqu'au vendredi suivant. Les commissaires y consentirent en lui assurant même que ce délai serait prolongé, s'il le jugeait à i»*opos et s'il le désirait*
(1) Ciirifla s«calarii
(S) Militem regiumi
(3) de perderet sine causa «
[i) t^osAet caderc in capistrum saanit
PIftClS. f59
La séance étant terminée, rbuissier annonça à hante ¥OÎx, sur Tordre des eommissaires, et comme il Favait feit les jours précédents, que ceux qni voulaient défendre l'Ordre eussent à comparaître. Personne ne s'étant présenté^ ils voulurent bien étendre et prolonger le délai y ainsi qu'on l'a dit plus haut. Ils firent connaître qu'ils attendraient jusqu'à la première heure dû jeudi suivMt, n'entendant point pour cela enlever audit grandmaitre le bénéfice du délai qu'ils lui avaient accordé^^^ m»s continuer, comme de raison (^), la tAche qui leur était confiée.
De tout quoi, etc
Ensuite, le vmdredi avant la fête du bienheureux saint André, lesdits commissaires étant assemblés au lieu ordinaire de leur réunion, dans la salle située derrière celle dont on a déjà parlé, le frère Jacques de Molay^ grand -maître de l'Ordre du Temple, qui, le mercredi précédent, avait prié les commissaires de lui accorder jusqu'à ce jour pour se recueillir, sur la réponse faite par lui qu'il voulut défendre l'Ordre, fut introâjait devant ladite commission par le prévôt de l'église de Poitiers et Jean de Jainville. Il la remercia de lui avoir donné du temps pour réfléchir, et de lui avoir même offert, si cela lui était agréable, de proroger ce délai; par là, dit41, on lui avait enlevé toute ao» œergîe^^'.
Interrogé par les commissaires s'il voulaît défendre
(1) Revocare dilationem*
(9) Proat eiistaret rationis.
(8) Ponerant f^ennm svpir «MMn ^i
rOrdre, il répondit qu'il n'était qu'un pauvre chevalier illettré ; qu'il avait appris, par une des lettres apostoliques dont on lui avait donné lecture» que le Pape s'était réservé de le juger, ainsi que les premières têtes de l'Ordre, et que pour le moment, dans la position où il se trouvait, il préférait ne point donner suite à ses intentions.
Requis formellement de déclarer s'il voulait se porter sur l'heure défenseur de l'Ordre par quelqu'autre moyen, il répondit que non, mais qu'il se présenterait devant le Pape quand il plairait au saint Père de le faire comparaître.
11 supplia et requit les commissaires, par cela même qu'il était mortel comme les autres hommes, et que le moment présent seul lui appartenait^^), d'informer le Pape qu'il eût à le faire comparaître le plus tôt possible par- devant lui, parce qu'alors il prononcerait devant le Pape lui seul des paroles qui seraient à l'honneur de Jésus-Christ et de l'Eglise c^).
11 lui fut demandé s'il avait encore quelque chose à dire. On ajouta que, bien que les commissaires ne dussent point s'occuper de questions qui eussent trait aux personnes^^), mais de celles qui concernaient l'Ordre tout entier, ils étaient disposés à s'écarter de leurs instructions dans la procédure d'enquête à eux confiée par le Pape. Molay répondit négativement, et les pria de suivre leurs in3tructions à la lettre.
(1) Nec haberet de tempore nisi nttnc.
(3) Quod esset honor Gbristi et ecclesiae*
(8) Non intromittebant se de facto singularium personamm.
Tout cela une fois terminé, le grand-mâftrc s'écria que, pour le soulagement de sa conscience, il (lovait faire part aux commissaires de trois choses qui concernaient l'Ordre, et il déclara aussitôt :
Premièrement, qu'il ne connaissait aucune religion dans laquelle les chapelains et les églises eussent de plus beaux ornements, où les reliques des saints fussent l'objet d'un culte plus relevé, et où les prêtres officiassent avec plus de pompe, si ce n'est dans les églises cathédrales.
Ensuite, qu'il n'y avait aucun Ordre dans lequel on fit plus d'aumônes que dans l'Ordre du Temple ; qu'en effet, dans toutes les maisons qui en dépendaient, il était généralement prescrit de faire trois fois par semaine Farumône à tous venants.
Enfin, qu'il ne connaissait aucun Ordre où des gens eussent fait plus volontiers le sacrifice de leur vie en combattant pour défendre la foi chrétienne , eussent répandu plus souvent leur sang, et fussent plus redoutés des infidèles. Que, précisément pour cela, le comte d'Artois, dans l'expédition où il fut tué, en Egypte, Toulut que, pour combattre, les Templiers fussent à l'avant- garàe cte l'armée.
Que si le comte d- Artois avait cru le grand -mattre d'alors, ledit comte, le grand-maitre et les chevaliers n'auraient point péri; que ce grand-maître, en donnant un avis contraire, ne Savait fait que pour le bien, parce qu'en suivant Tordre du- comte d'Artois , ce dernier, ainsi que le grand -fiiaftre et les chevaliers, marchaient à une mort certaine.
On répondit à Molay que, sans la foi, tout cela ne
servait de rien pour le salut des âmes. Il reprit qu'il était aussi de cet avis, et qu'il croyait en un seul Dieu en trois personnes, qu'il n'y avait qu'un Dieu, une religion, un seul baptême, une seule Eglise; qu'après la mort. Dieu juge les bons et les méchants, et qu'alors la vérité de nos croyances se ferait voir dans tout son jour.
Guillaume de Nogaret, chancelier du roi, qui était survenu après cette réponse du grand-maitre, qu'il ne voulait point se porter défenseur de l'Ordre autrement qu'il venait de le faire, lui dit que la chronique de Saint- Denis rapportait ce fait : Au temps du sultan de Babylone, le grand -maître d'alors, et les autres grands de l'Ordre avaient rendu hommage à Saladin ; et ce dernier ayant appris une défaite des Templiers , dit publiquement que ce malheur leur était arrivé en punition d'un vice infâme et de leur prévarication contre leur croyance et leur loi.
En entendant ces paroles, Molay fit voir un profond étonnement, et dit qu'il n'avait jamais connu cette circonstance; qu'il se rappelait cependant que, lors de son séjour en Asie, Guillaume de Beaujeu étant alors grandmaître, lui, Molay, un grand nombre de jeunes chevaliers de l'Ordre, ainsi que d'autres qui n'en faisaient point partie, étaient impatients de combattre, comme le sont d'habitude les jeunes gens qui veulent se signaler dans la carrière des armes(^), et qu'ils murmuraient contre ledit grand-maître, de ce que, pendant la trêve conclue entre les chrétiens et les Sarrazins par l'avant- dernier roi d'Angleterre, Guillaume de Beaujeu montrait pour le
(1) Qui volunt Yîdere d« factis armorum.
Soudan la plus grande déférence ^^) et faisait tous ses efforts pour se maintenir en paix avec lui.
Mais qu'à la fin, il avait cessé de se plaindre ainsi que ses compagnons d'armes, après avoir compris que le grand-maître ne pouvait agir autrement, par ce motif que l'Ordre du Temple gardait et détenait en ce moment un grand nombre de villes et de places fortes sur les frontières des états du Soudan ( et il en fit l'énumération )i^i, qu'il n'aurait pu conserver autrement (^), et qu'ils auraient même été forcés d'abandonner, si le roi d'Angleterre ne leur avait point fait parvenir ce qui leur était nécessaire pour subsister.
En dernier lieu, Jacques Molay, grand -maître de l'Ordre du Temple, pria humblement les commissaires et le chancelier du roi de lui permettre d'entendre la messe, ainsi que les autres officiers, et d'avoir des chapelains et une chapelle; les commissaires le louèrent beaucoup de sa dévotion, et lui promirent de lui accorder ce qu'il demandait.
(1) Serviebat soldano et enm sibi rétinebat placatum. (3) NomiBando dicta loca.
(3) Perdita extitissent.