I.e D> E. TCaiVER
Ancien interne des hôpitaux de Paris Membre titulaire de la Société anatomique, etc.
Tout occupé d’autre chose, le i septembre 1875, dans une visite au musée céramique de la Manufacture de Sèvres, je m’arrêtai devant la belle plaque de porcelaine, exécutée par madame Adélaïde Ducluseau, représentant un inconnu d’après le Tintoret. La perfection de Toeuvre m’avait attiré. La date ANNO 1540, ætatis26, inscrite sur le piédestal de la colonne où s’appuie le personnage, fixa mon attention, et comme depuis quelque temps je fais des recherches sur l’album de portraits du commencement du xvi® siècle, que la tradition fait remonter à la famille du grand maître de Boisy, je ipe promis de découvrir aussi le nom de ce grave jeune homme de vingt-cinq ans, La tentative était un peu téméraire, mais ma curiosité fut vivement excitée, et je continuai ma promenade à travers l’admirable musée, fort préoccupé de ces pavots placés dans l’écusson du portrait, et que je disais en plaisantant être les armoiries d’un médecin. Bientôt je m’absorbai dans la contemplation de la coupe et des morceaux de couvercle qui composent le spécimen des faïences dites de Henri II, pour lesquelles
j’étais venu à Sèvres, et ma satisfaction étant complète, après avoir vu le cadre qui renferme les quatre carreaux émaillés provenant de la chapelle du château d’Oiron, et un cinquième carreau de même provenance, exposé à part avec une note de M. Benjamin Fillon, je revins avec mon projet de recherches. . , 1 '
Dès le lendemain, je pus consulter le catalogue du musée du Louvre. Le portrait attribué au Tintoret était rendu à Johann Stéphan Von Calcar {Notice des tableaux, par Frédéric Villot, 1874). — «95. PORTRAIT D’HOMME. Hauteur,
I “, 09 ; largeur, 0”,88; toile, fig. à mi-corps, de gi*. nat.
II a la barbe rousse et fourchue, la tête nue, vue de trois quarts, tournée à gauche, et les cheveux courts ; il est vêtu d’une robe noire, mise par dessus un pourpoint violet ; la main gauche pose sur la hanche, et la droite, appuyée sur le piédestal d’une colonne, tient un papier. On remarque sur la colonne un écusson portant d’azur à trois têtes de pavots d’or, timbré d’un casque d’acier, grillé, fermé et surmonté d’un cimier formé de deux pavots d’or et accompagné de lambrequins azur et or. Au-dessous on lit cette inscription : Anno 1540, ÆTATis 26. Le blason est répété sur la bague' que porte le personnage avec l’addition des trois lettres ; N. V. B. »
Je ne reproduis pas ici l’article bibliographique de F. Villot sur Jean de Calcar, parce qu’il contient quelques erreurs. Il suffira au lecteur de savoir que dans cet article le nom de Vésale revient si souvent que ma première idée fut de chercher la date de la naissance du célèbre anatomiste, 1514. En 1540 il était donc dans sa vingt-sixième année. De plus, il est né à Bruxelles. Des trois lettres du chaton de la bague N. V. B, les deux dernières indiquaient assez Vesalius Bruxellensis ; mais il s’appelait Andræas, et U y a une N. Un simple examen avec une loupe, au musée du Louvre, permet de s’assurer
?[u’on s’est trompé et que la première lettre est bien un A. nutile d’ailleurs de discuter sur cette lettre microscopique. Il vaut mieux avoir recours à l’estampe de Vésale, qui se trouve au commencement de TEpitome et du Grand livre d’anatomie. On y voit les mêmes dates à deux ans de distance : Ann.æt. XXVIII. — M. D. XLII. Plus de pavots dans cette gravure sur bois; mais elle porte la devise des chirurgiens : OCIVS, IVGVNDE ET TVTO.
J’étais donc en présence du portrait du grand Vésale, et ce portrait était un chef-d’œuvre! Pour moi, médecin, tomber sur le réformateur de l’anatomie, c’était avoir la main heureuse. Aussitôt les recherches commencèrent avec ardeur, et
-zt-
pendant ce temps je me demandais comment il se faisait que les collections du Louvre eussent gardé plus de cent soixante -dix ans ce tableau sous la dénomination d’un personnage inconnu, quand le texte de Vasari pouvait si bien servir à le faire connaître; comment Félibien, Sandrart, et après eux Bailly, Lépicié, Depiles et F. Villot ne l’ont pas deviné; comment celui-ci laisse imprimer, en Î874, une dernière édition de sa notice sans avoir égard à l’article Jean de Calcar de I’Histoire des peintres, où M. Charles Blanc signale enfin le portrait d’André Vésale (livraison 496, éc. ital., 119, déc. 1867). Peut-être que le peu de fermeté de la conclusion : «En voilà bien assez pour appuyer notre hypothèse et lui donner au moins de la vraisemblance », et les quelques erreurs qui se sont glissées dans cet article lui ont retiré un peu de son importance. J’y reviendrai dans la deuxième partie de cê travail, qui a pour sujet les planches anatomiques de Vésale.
On admet généralement aujourd’hui qu’elles sont toutes de Jean de Calcar, et, sans faire de distinction, on les comprend sous le nom beaucoup trop vague de l’Anatomie de Vésale. Or, il y a les planches du Grand livre d’anatomie et celles de l’Epitome, publiées la même année 1543, et l’on verra bientôt qu’elles sont loin d’être pareilles. De plus, en 1538 avaient déjà paru à Venise six premières planches ; trois de celles-ci, sûrement, ont été dessinées par Joannes Stephanus Calcarensis {Gaz. hebd., 1877, n” 17). Toutes les autres sont-elles de ce peintre? Voilà ce qu’on ne s’est pas donné la peine de rechercher. On conviendra cependant qu’il est trèsintéressant de savoir ce qui appartient à Jean de Calcar dans l’œuvre immense des planches de Vésale.
M. Ch. Blanc (ouvr. cit.) et Ambroise Firmin Didot (Essai sur l’histoire de la gravure sur bois, p. 91), comme tant d’autres, paraissent même ignorer Texistence de TEpitome, à moins qu’ils ne le confondent avec le Grand livre d’anatomie. L’illustre éditeur s’extasie devant la perfection des gravures du grand ouvrage , De humani corporis fabrica libri septem, dont il possède les magnifiques exemplaires de 1543 et 1555. Que serait devenue son admiration si elle s’était portée sur les planches de TEpitome, qui sont de beaucoup supérieures? Pour faire la lumière au milieu de cette confusion, il fallait une étude plus longue et plus attentive. Cette tâche, tout naturellement, devait échoir à un médecin.
LE PORTRAIT d’ANDRÉ VÉSALE PAR JEAN DE CALCAR.
L’histoire en est fort curieuse. On sait tout d’abord qu’il n’a pas toujours été attribué à ce peintre. Et cependant on lit dans Vasari (Le vite depiu eccellentissimi pittori, scultori e architectori, in Fiorenza, appresso i Giunti, in-foL, 1568, IIF p., V, 1), à l’article Vita de Marc Antonio Bolognese e
■ d'altri intagliatori, p. 319 ; «Corne furono anco glundici )) pezzi di carte grandi di notoraia, che furono fatteda Andrea » Vessalio, e disegnate da Giovanni di Calcare Fiaramingo, » pittore eccellentissimo, le quali furono poi ritratto in minof » foglio e intagliati in rame dal Yalverde che scrisse délia » notomia dopo Vessalio. » Et à l’article Tisiano da Cador, pittore (IIP p., V, 11, p. 818) ; «E stato con esse lui fra gli » altri un Giovanni Fiammingo che di figure, cosi piccole, » corne grandi, e stato assai laudato maestro, e ne i ritratti » maraviglioso, corne se vide in Napoli, dove e vivuto alcun » tempo, e fmalmente morto. Furono de man di costui (il che » gli dovera in tutti i tempi essere d’onore), i disegni dell’ » Anatomia, che fece intagliare, e mandar fuori con la sua » opéra l’eccellentissimo Andrea Vessalio. » Et dans le même volume, à la page 858 : « Connobi ancora in Napoli, e fu mio » amicissimo, l’anno 1545, Giovanni di Calker, pittore Fiam- » mingo, molto rare, e tanto pratico nella maniera d’Italia, » che le sue opéré non erano conosciute per mano di Fiam- » mingo. Ma costui mori giovane in Napoli montre si sperava » grand cose di lui: il quale disegno la sua Notomia al » Vessalio. »
C’est cette dernière phrase seulement que conserve Félibien dans la trop courte mention qu’il fait de Calcar [Entretiens, 1666, p. 78) : « Il y eut encore un Flamand, nommé Jean de Calker, qui imita la même manière de peindre (Titien). C’est
■ de lui les figures d’anatomie qui sont dans Vésale. II mourut à Naples, encore fort jeune. »
Enfin Sandrart (Deutsche Academie . Nurnberg, 1675,
1. 1, p. 243, Johann de Calchar) redit aussi: « C’est lui qui a fait les dessins du beau livre d’ Anatomie de Vésale, et leur perfection atteste qu’ils sont d’un grand artiste. » Sandrart, (mi lui attribue par erreur les portraits - de l’ouvrage de Vasari (éd. de 1568), nous apprend qu’il mourut en 1546. On admet généralement qu’il était né en 1499, à Calcar dans le duché de Clèves. ’
Vésale lui-même l’avait nommé deux fois. La première dans
la dédicace des six premières planches à Narcissus Vertunus Parthenopæus, datée de Padoue, calendes d’avril 1538 {Gaz. hebd., 1877, n” 17), Il livre à l’impression trois planches qu’il avait déjà, auxquelles il en ajoute trois autres, atque illis iabellis, alias adjunximus quibus meum (jxsli-clv, nuper in studiosorum gratiam construclum, Joannes Stephanus, insignis nostri seculi pictor, tribus parlïbus appositissime expressif. Et sur la dernière planche, l’écusson où on lit : Imprimebat Venetiis B. Vitalis, Venetus, sumptibus Joannis Stephani Calcarensis. Prostant vero in offixina B. Bernardini. A. 1538. Ce sont les planches qui furent présentées par le'père de Vésale à l’empereur Charles-Quint. Neque unquam obliviscar qua voluptate tabulas meas anatomicasinspexeris, quamque curiose de singulis percunctatus sis, quas pater meus Andréas Majestaiis tuæ â pharmacis primarius juxta ac fidelissimus aliquando tuendas obtulit (preîsice du Grand ouvrage). Puis à la fin de la lettre à Nicolaus Florenatus (Epistola docens venam axillarem dextri cubiti in dolore laterali secandam), datée de Padoue, chez les fils du trèsillustre comte Gabriel d’Ortembourg, calendes de janvier M.D.XXXIX, et imprimée à Bâle la même année, au mois d’avril, chez Robert Winter (le prédécesseur d’Oporin), on voit que Joannes Stephanus avait cessé de dessiner pour Vésale : Quamobrem si corporum dabitur opportunitas et suam operam Joannes Stephanus, insignis nostrœ œtatis pictor, nondenegaverit, nequaquamego eum laborem subterfugero. Contrairement à ce qu’on a pu écrire sans le vérifier, ce peintre n’est nommé nulle part ailleurs dans les ouvrages de Vésale, et surtout il n’y est jamais appelé Calcarensis, comme on le répète un peu à la légère.
On devine comment l’artiste éminent et le grand anatomiste se sont rencontrés en Italie, VIngeniorum vera Altrix de cette belle époque de la Renaissance. Vésale y est conduit avec les armées de Charles-Quint, et en 1537 le sénat de Venise le nomme professeur de médecine chirurgicale à l’université de Padoue. En 1536, Giovanni Fiammingo vient se perfectionner à l’école de Titien. C’est de Venise que Jean de Calcar aura été attiré à Padoue pour dessiner les pièces anatomiques préparées par Vésale. Il ne faut pas oublier qu’ils étaient du même pays. Vésale était né à Bruxelles, mais sa famille était originaire de Wesel (on a d’abord écrit V^esalius, et la ville de Wesel, comme celle de Calcar, faisait partie du duché de Clèves); s’ils ne se connaissaient pas déjà cette circonstance a dû les rapprocher. Vésale, voyant l’har
bileté de son compati’iote et son ardeur au travail, n’aura pas eu de peine à lui faire comprendre le service qu’il pouvait lui rendre. L’infatigable anatomiste songeait à relever les erreurs de Galien ; il préparait une nouvelle édition du livre de Jean Guinter d’Andernach (appelé bien à tort Gontier), qui enseigna d’abord le grec à Louvain, et devint ensuite professeur d’anatomie à Paris: Institutionum anatomicarum secundum Galeni sententiam ad candidatos medicinæ libri quatuor per Joannem Guinterium Andernacum, medicum, ab Andrea Wesalio Bruæellensi, auctiores et emendatiores redditi. Venetiis, in officina D. Bernardini, M.D.XXXVIII. Des planches anatomiques devaient singulièrement aider à saper l’édifice du médecin de Pergame, auquel personne n’osait to'.icher : de là les six premières planches de Venise. Il y avait encore deux planches de nerfs queVésale conservait jusqu’à ce qu’il eut celles des muscles et des organes intérieurs, quand, nous dit-il quelques lignes après, la coopération de Joannes Stephanus lui fit défaut (Epistola docens venam....). Ainsi, à ce moment, janvier 1539, Galcar ne dessinait plus sur bois. A l’école de Titien il était devenu un grand peintre, et le portrait de 1540 en est une preuve manifeste. Mais cette date prouve aussi que des relations s'étaient renouées entre eux, et nous rechercherons si Galcar n’aurait pas consenti à dessiner alors les cinq planches de muscles et les deux figures nues de l’Epitome, qui n’ont pas d’égales dans toute l’œuvre de Vésale.
D’après ces documents historiques, lorsque le portrait qui nous occupe vint enrichir par les soins de Colbert les collections de Louis XIV, comme en fait foi l’inventaire manuscrit de Bailly (1710), il n’était pas difficile de savoir le nom du personnage qu’il représentait et qui cependant est demeuré si longtemps inconnu. Ce précieux document attribue, en effet, à Jean Van Galcard «un tableau représentant un portrait d’homme, la main droite appuyée sur un piédestal et la gauche sur le côté ; figure comme nature, ayant de hauteur trois pieds et demi sur deux pieds six pouces de large, x Avec l’inscription ANNO 1540, ÆTATIS 26, et ce qu’on savait de l’histoire de Galcar, on aurait pu, n’est-il pas vrai ?
. dès cette époque, reconnaître le portrait d’André Vésale. S’il en avait été ainsi, la célébrité du grand anatomiste eut sauvé Ca.lcar de l’oubli, et son œuvre admirable n’eut pas été sans raison plausible donnée à un autre, au Tintoret, auquel elle est restée attribuée jusqu’en 1848. On fait généralement remonter cette erreur au catalogue de Lépicié, qui, dans le
tome II, 1754, décrit parmi les tableaux duTintoret ale portrait d'un Vénitien, sur toile, 3 pieds 7 p. 1/2 sur 3 pieds de large. Ce portrait représente un Vénitien avec une longue barbe, la tête nue et les cheveux courts ; il est vêtu d’une robe noire dont les manches sont pendantes, et d’une espèce de pourpoint d’étoffe violette. Son attitude est simple et noble : il a la main gauche posée sur la hanche et de la main droite il tient un papier. La tête et les mains sont d’une grande beauté et dignes du pinceau de Titien. »
Sauf la forme ovale, la longue barbe, l’absence des dates et de l’écusson, on ne peut nier que cette description se rapporte au tableau de Jean de Calcar de l’inventaire de Bailly. Peut-être ne l’ont-ils pas cru ceux qui n’en ont pas parlé jusqu’en 4801. Desallier d’Argenville (1762) est de ce nombre.
Le catalogue de 1793 est une simple énumération par salies des tableaux connus. Il n’y a pas de description, et notre portrait n’y est pas mentionné. Mais en 1801 on a reçu l’ordre de ranger par écoles et par maîtres les tableaux du musée Napoléon. On suit malheureusement la route ouverte par Lépicié, et sans s’occuper de la forme ovale, des dimensions, des dates, on l’attribue au Tintoret : « N® 1206. Portrait d’homme. Il représente un Vénitien. La barbe est rousse, la tête nue et les cheveux sont courts. Il est vêtu d’une robe noire dont les manches sont pendantes et d’une espèce de pourpoint d’étoffe violette. La main gauche est posée sur la hanche et de la droite il tient un papier. y>
Dès lors, avec quelques légères variantes dans la description, les catalogues continueront à l’attribuer au Tintoret jusqu’en 1849. Ainsi fait la notice des tableaux exposés dans les galeries du musée Napoléon en 1810. Déjà ce n’est plus un Vénitien : «N" 1177. Portrait d’homme, dont la barbe rousse est fourchue, la tête nue et les cheveux courts. Il est couvert d’une robe noire sur un pourpoint violet, la main gauche pose sur la hanche et la droite tient un papier. »
En 1816 le musée Napoléon est devenu le musée Royal; mais la description du n® 1067 n’a pas changé; elle reste la même en 1826 et 1827 au n» 1208.
Le catalogue de 1830 offre une très-légère différence dans la rédaction. Il donne enfin les dimensions du tableau : « N® 1243. Portrait d’Jiomme. Il a la barbe rousse et fourchue, etc. Hauteur, 1“,09 ; largeur, 0“,88. »
^ En 1833 et 1836 même numéro 1243, même description. J’ai rendu ainsi compte de tous les catalogues qui se trouvent à la Bibliothèque nationale.
Avant de poursuivre, revenons un peu en arrière et reportons-nous en 1828, l’année où parut, sous le nom de Galeries du musée de France, la continuation de l’ouvrage de Filliol (10 volumes avec ce titre : Galeries du musée Napoléon , 1802 à 1815). La planche 47 du tome XI donne le portrait qui nous occupe. Le dessinateur ne s’est pas donné la peine de mettre l’inscription ANNO 1540, ÆTATIS 26. Je passe son nom avec celui du graveur, et je me hâte d’enregistrer ici le morceau précieux contenu dans la 8' livraison et qui est très-
firobablement le produit de l’imagination d’Auguste Jal, le utur auteur du Dictionnaire critique de biographie et d’histoire publié en 1864 :
« Tintoret (Jacopo-Robusti dit le). Portrait d’homme. En toile. Hauteur, 1“,10 ou 3 p. 4 p. 7 1. ; largeur, 0”“,87 ou 2 p. 8 p. Voici un des plus beaux portraits que possède le musée Royal. Le nom de l’original nous est inconnu; et de fait il ne nous importe guère. Qu’il soit Capulet ou Montagu, Guelfe ou Gibelin, aïeul de la tendre et malheureuse Desdemona ou descendant du doge Faliero, voilà ce que nous ne prendrons pas la peine d’éclaircir, quoique ce ne fût pas encore tout à fait impossible. Par l’inscription que le peintre a placée sur le socle de la colonne où ce personnage a pris un point d’appui, nous savons que l’ouvrage fut exécuté en 1540 et que le modèle du Tintoret avait vingt-six ans ; nous voyons des armoiries qui pourraient nous guider dans nos recherches et peut-être qu’à l’aide des cinq pommes d’or de ce blason nous parviendrons à découvrir le nom du gentilhomme à qui il appartint, comme à une croix surmontée d’une mitre entre quatre nierlettes le savant Mumblazen reconnut la demeure des abbés d’Abingthon (Walter Scott, Kenilworth, ch. xii) ; mais, encore une fois, que nous importe? Le jeune homme qui nous occupe a l’air réfléchi, sa méditation ne provient pas sans doute de la lecture du billet qu’il a dans la main droite; ou bien le billet ne traite ni d’intérêt d’amour, ni d’affaires d’ambition, car la figure de celui qui l’a reçu ne porte l’empreinte d’aucune passion vive, d’aucun désir brûlant. Notre gentilhomme pose devant le chevalet du Tintoret et s’ennuie un peu de la contrainte où sa vanité l’a placé ; il a voulu que le célèbre élève de Titien fît son portrait, et il paye l’honneur qu’il en reçoit.
»Le style de ce morceau du Tintoret est noble sans affectation. La tête est bien dessinée ; sa chevelure . courte et sa barbe rousse et fourchue lui donnent un caractère qu’il n’a pas tenu à l’artiste de rendre plus distingué, mais qui est
cépendant loin d’être laid. Le ton vigoureux et blond à la fois de sa carnation est superbe j le modelé. de ses joues, dé son front et de son nez est énergique. Les mains de ce portrait sont admirables. Les accessoires sont faits avec une facilité et Une vigueur dignes d’éloges. Ce tableau, que nous regrettons de ne pouvoir louer plus convenablement, est l’œuvre d’un coloriste habile en même temps que d’un homme de goût. »
Mais pourquoi l’avoir attribué au Tintoref? Je dis à mon tour : Qu’importe ! puisque tout l’éloge est pour Calcar !
Je dois faire observer en passant que l’indication du recueil de Sandon, donnée parF. Villot, n’est pasexacte. Dans le III vol.jpl. 18, se voit unes' atue. J’ai dû feuilleter les quinze volumes de l’ouvrage et les quatre du supplément sans pouvoir trouver le portrait attribué au Tintoret.
En 1841, lorsque M. Burggraeve publia ses Etudes sur Yésale, le nom de Calcar n’était pas encore au catalogue du musée du Louvre^ La très-fidèle reproduction sur porcelaine de madame A. Ducluseau porte avec sa signature la date 1842 d’après le Tintoret. A cette époque, le vent était à l’oubli pour Johann Step Lan von Calcar ! Et l’auteur belge met en tête de son livre un portrait de Vésale fidèlement reproduit par M. Onghena d’après une gravure sur bois de l’Anatomie (éd. de Bâle, 1555), sans faire remarquer que cette gravure se trouve déjà dans l’édition de 1543 et dans l’Epitome, et qu’elle se voit aussi un peu modifiée dans les Opéra omnia Ÿësalii de Boerhaave et Àlbinus. Quoi qu’il en soit, dire que le portrait arrangé par M. Onghena est une reproduction fidèle de la célèbre gravure sur bois, vraiment c’est plus que de l’exagération; Qu’on ait supprimé le sujet sur lequel Yésale fait la démonstration des muscles qui meuvent les doigts, je le comprends; mais pourquoi n’avoir pas conservé les mains du portrait et la table où se trouvent inscrites la date importante AN. ÆT.X’XYIII.M.D.XLII, et la devise des chirurgiens OCIYS, lYCYNDE ET TYTO. En revanche, on a ajouté l’écusson du frontispice, qui est assurément intéressant mais qui demandait une explication (1):
C’est d’après le même type que le sculpteur belge M. Geefs a fait la statue érigée le 31 décembre 4847 sur l’une des places publiques de Bruxelles et que le peintre Hamman a composé ce tableau dont la lithographie, œuvre remarquable de Môuilleron,' est si répandue. Pourquoi faut-il citer encore
P) Ce sont trois belettes. Or belette en flamand se dit we%el. II u’en fallait’ pas davantage pour en faire les armoiries de Vésale.
le portrait donné à T Académie de médecine par le baron Portai, si audacieusement attribué à Titien et qui est tout simplement un tableau ancien composé d’après la même estampe de Vésale.? Il y a lieu de s’étonner vraiment que personne n’ait saisi ces diverses occasions de revenir aux citations deVasari sur Jean de Calcar et défaire des recherches sur un portrait qui devait intéresser si vivement. Bien qu’il ne fût pas attribué à ce grand artiste par les catalogues qui conservaient le nom du Tintoret, quelques personnes, savaient cependant qu’il était de lui. Dès 1842, la première édition du Dictionnaire UNIVERSEL d’histoire ET DE GÉOGRAPHIE de Bouillet, dans les quelques lignes consacrées à Jean de Calcar, signale, au musée royal, un de ses meilleurs portraits.
C’est seulement après 1848 que F. Viilot a eu l’honneur de rendre a Calcar ce qui lui appartenait. «Cette peinture, dit-il, qui était restée attribuée au Tintoret dans la notice de 1841, n’est évidemment pas de ce maître. Nous avons cru devoir lui rendre sa plus ancienne attribution, qui nous semble incontestable » (Not. des tabl. du musée du Louvre, 1849, école italienne). En 1852, F. Yillot, dans une 2" édit., fait quelques corrections à son article Jean van Calcar, qu’il nomme ■ définitivement Johann Stephan von Calcar. Il ajoute ce renseignement précieux : « Le blason est répété sur la bague que porte le personnage avec l’addition des trois lettres N. V. B. » Chose singulière ! Cette découverte ne l’engage point encore à faire d’autres recherches ! il ne dit pas comme M. Jal : « Que m’importe? » mais il passe outre.
En 1860, le Magasin pittoresque reproduit par la ^avure l’œuvre restituée à Jean de Calcar. L’auteur de la notice qui accompagne le portrait parle en fort bons termes des planches de Yésale, mais il ne s’inquiète nullement desavoir quel est le jeune homme si fier et si digne qu’il a sous les yeux ; il ne rapporte même pas les trois lettres initiales N. Y. B. Et cependant tout le mystère est là !
M. Ch. Blanc a essayé de le pénétrer en 1867. Mais, comme je l’ai déjà dit, sa conclusion n’a pas été assez ferme. Pour reconnaître Yésale dans le portrait du Louvre, il s’est servi de la gravure sur bois de 1543 et croit être arrivé à une démonstration par la ressemblance des deux physionomies qu’il décrit dans les plus minutieux détails. A mon avis, on devine simplement la même personne par le rapprochement des dates. J’ai fait remarquer déjà combien les portraits composés d’après l’estampe de Yésale sont différents de celui de Jean de Calcar que nous connaissons maintenant. C’est bien
le même personnage assurément, mais les deux visages présentent la différence énorme qui ne peut manquer d’exister entre une petite gravure sur bois faite à la hâte (1) et un portrait de grandeur naturelle soigneusement peint sur toile. On verra d’ailleurs bientôt que le dessin de la gravure ne doit pas être de Caicar. Aussi M. Ch. Blanc ajoute-t-il très-justement : « Nous avons poussé plus loin nos investigations, et nous avons fait plusieurs remarques sinon décisives du moins importantes et assez fortes par leur concordance. D’une part on lit sur le tableau : 1540, œtatis 26, et sur la gravure ; 1542, œtatis 28. Les deux personnes ont donc le même âge, l’une ayant vingt-six ans en 1540, et l’autre vingt-huit en 1542 (1). D’autre part, dans la peinture du Louvre on voit sur l’une des bagues de la main gauche les lettres initiales, parfaitement lisibles M. Y. B. (et non pas N. V. B, comme il est dit dans la notice deüL Villot). Or ces initiales M. V. B. on peut les traduire : Magister Vesalius Bruæellensis, maître Tésale Bruxellois.
L’erreur était facile à commettre. Mais pourquoi n’avoir pas songé à t’A d’André et n’avoir pas vu dans cette apparence d’M un A dont les jambages sont un peu écartés. Je m’imagine en outre que le peintre. a dû encore exagérer cet écartement pour rendre plus distincte une aussi petite lettre. Est-il besoin de faire remarquer d’ailleurs que jamais personne n’a dit : Magister Vesalius ? tandis qu’on voit en tête de ses livres, partout, Andréas Vesalius Bruæellensis, les trois initiales A. V. B. du chaton de la bague.
B n’y a donc aujourd’hui plus de doute sur le portrait de Jean de Caicar. Le personnage qu’il représente est sûrement André Vésale, et il y a urgence à mettre son nom au catalogue du musée du Louvre â la place qu’il devrait occuper depuis 1867. On comprend bien mieux maintenant, sous ce puissant coloris et ce dessin irréprochable, la distinction du modèle, sa dignité, sa nationalité même ; â voir ces cheveux tirant sur le roux, cette barbe roüsse, ces lèvres épaisses, cette blonde carnation, on retrouve agréablement le vrai Vésale, un Flamand, bien différent de cette tête à l’œil farouche, au teint brun, du faux portrait donné à l’Académie de médecine par le baron Portai. En faisant la part des changements apportés à
(1) Et comme de souvenir. Infidélité dans les reproductions des gravures de cette époque. Voyez les planches de Marc-Antoine d’après Raphaël.
(1) Pour être exact, il aurait fallu dire : vingt-cing ans en 1540 et vingt-sept ans
là physionomie par vingt années de plus, on reconnaît les mêmes traits dans le célèbre tableau attribué à Titien, sous le n» 80 du musée Pitti, à Florence.