‹ Études historiques et biographiquesChapitre 12 sur 23 · BERNARD DE MARIGNY · texte numérisé non relu

BERNARD DE MARIGNY

ÂugUfttin*-Êtienne€aspard-Bernard de Marigny était né à Luçonen 17Ô4. Lorsque la Révolution commença, il servait dans la marine et commandait le parc d*artilierie de Rochefort. En 1792, il quitta ce poste pour émigrer avec M. de Lescure» son parent; arrivé à Paris, il y fut» comme lui, retenu par un ordre direct du roi.

M. de Marigny attacha son sort à M. de Lesoure, lô suivit en Poitou après le 10 août, s'établit avec lui au château de Glisson, fut de même mis en détention à Bressuirei de même délivré par M. de La Roçhejaquelein.

Dès lors il s'engagea dans la guerre civile : on le plaça aussitôt à la tête de l'artillerie; il y rendit de grands ser* vices. Il avait affaire à des artilleurs inexpérimentés, mal disciplinés, et souvent peu intelligents ; mais grâce à son activité, à son emportement, à l'énergie de son commandement, à la force de ses poumons, il parvenait souvent à obtenir quelques manœuvres régulières. C'était un homme de taille et de complexion athlétiques, bon enfant, dévoué avec déférence à ceux en qui il mettait confiance et amitié; du reste, brise-raison, emporté, s'enivrant de ses paroles, portant tout à l'extrême, perdant la tête jusqu'au vertige ; implacable pour les vaincus, ne les épargnant jamais, quels que fussent les ordres ou les représentations des autres chefs.

Un jour, après la reprise de Châtillon sur Westermann, M. de Lescure avait fait enfermer une centaine de prison-

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niers ; tandis qu'il oontinuait à poursuivre les Républicains, un grand nombre de paysans, conduits et excités par M. de Marigny^ forcent ia prison et commencent i égorger les soldats. Quelques chefs voulurent s'opposer à ce massacre; ils furent mis en joue par les paysans. Enfin, M. de Lescure accourut; le désordre s'apaisa ; les prisonniers se pressaient autour de lui, s'attaohant à son cheval et à ses habits. — « Retire-toi, lui criait Marigny, ivre de fureur et couvert c de sang ; laisse-moi tuer ces monstres qui ont brûlé ton c château. » *— « Finis, répondit M. de Lescure, ou je vais € les défendre. Tu es trop cruel, Marigny, tu périras par a l'épée. »

Au premier combat de Luçon, où les Vendéens furent re* poussés, M. de Marigny fut généralement blâmé de ne pas avoir cherché à secourir M. Charette, avec lequel il avait eu une vive discussion.

Au total, M. de Marigny, malgré sa mauvaise tête, était un des chefs les plus importants, les plus utiles de l'ar* mée vendéenne : nul n'était plus infatigable, plus inacces^ sible au découragement. Ce fut surtout pendant la campagne d'outre Loire qu'il donna chaque jour des prouves de courage et de constance.

11 ne repassa point la rivière à Ancenis avec M. de La Rochejaquelein, et suivit le dernier reste de l'armée, sous les ordres de M. de Fleuriot, jusqu'à Savenay. Là, se firent, sans nul espoir, d'incroyables eflbrls de courage; M. de Marigny, tenant un drapeau à la main et pleurant de rage, se précipita par trois fois sur les Républicains avec une poignée de braves gens. Enfin il plaça deux pièces de façon à arrêter encore quelques instants les vainqueurs, et cria alors : — « Femmes I tout est perdu; sauvez-vous. » — Pendant qu'il renouvelait ainsi le combat, toute la population fugitive, femmes, enfants et vieillards se dispersaient dans la campagne, pour y trouver la généreuse hospitalité des paysans bretons.

M. de Marigny, après avoir vécu errant et caché pendant deux mois en Bretagne ou en Anjou, parvint à traverser la Loire, dans les premiers jours de mars 1794. M. de La Hochejaquelein avait péri ; Stofflet était chef en Anjou ; Gharette, dans le Bas-Poitou. On était au plus fort de celle guerre d'extermination que le général Turreau avait fait adopter par la Convention. La moindre lueur de raison, le moindre sentiment d'humanité, auraient suffi, après la destruction de Tarmée vendéenne au Mans et à Savenay, pour rendre un calme presque complet à ces malheureuses régions. Contre Tavis des militaires raisonnables, contre l'opinion des gens de bien du pays, il fut résolu de massacrer la population entière , d'incendier toutes les habitations, de faire un désert de cette vaste province. Alors commença une guerre nouvelle : les paysans abandonnèrent les villages et les métairies pour se cacher dans les bois. Les colonnes républicaines parcouraient le pays, sans direction précise et sans guides. Les convois étaient surpris, les postes trop faibles emportés, les hommes isolés massacrés. Souvent les détachements se trouvaient sans vivres et sans munitions. Pas d'informations sur la situation des insurgés; pas d'espions pour trahir des projets conçus à la hâte et selon l'occurrence. Les semaines et les mois s'écoulaient sans résultat; les autorités locales, les commissaires de la Convention, s'accusaient les uns les autres; des destitutions, des emprisonnements, des condamnations semaient la terreur et le désordre dans l'armée républicaine.

M. de Marigny ne se mit sous les ordres ni de Charette ni de StofSet ; il alla se placer dans les environs de Bressuire, qu'il connaissait le mieux, et où il avait habité chez M. de Lescure, l'année précédente. Les paysans l'aimaient beaucoup : il vivait avec eux en ami et en camarade. Il songeait avant tout à préserver le canton des ravages de l'ennemi, et faisait la guerre tout à fait dans l'intérêt local. Cependant il poussa, le 25 mars, jusqu'à Mortagne, qu'il reprit aux

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Républicains. Ils apprirent ainsi sa présence dans la Vendée; on croyait qu'il avait péri de Tautre côté de la Loire. Le 18 avril, il eut un combat assez brillant à Clisson, força les Républicains à se replier sur leur camp de Chiche, et rentra pour quelques jours dans les ruines de Bressuire, incendié comme toutes les autres petites villes du pays.

Charette, qui soutenait dans le Bas-Poitou une guerre du même genre, après avoir été repoussé d'une attaque tentée à l'improviste sur Ghallans^ le 6 avril, avait été contraint de se rapprocher de la Sèvre. Stofflet, de son côté, ne pouvant plus rester dans le Bas-Anjou et dans la forêt de Yezins, où il se tenait ordinairement, se trouvait resserré dans le même canton. Les trois chefs se virent, convinrent d'opérer désormais en commun, se donnèrent parole, sous peine de mort, d'obéir aux délibérations du conseil, et concertèrent une attaque sur Chaudron, où les Républicains avaient un camp en avant de Saint-Florent. M. de Marigny ne se conforma {)oint au plan arrêté : il prit un autre chemin; il attaqua trop tôt : les Républicains eurent le temps d'évacuer en bon ordre leur camp, et de se retirer sur Saint-Florent, tandis qu'il eût été facile de les entourer et de les surprendre.

Charette et Stofflet firent de sanglants reproches à Marigny : il les reçut avec emportement, laissa là le conseil, et alla retrouver ses gens. C'était à regret qu'ils avaient quitté leur canton pour cette expédition ; on ne leur avait point fait une part suffisante dans les distributions de vivres. Ainsi que leur chef, ils étaient mécontents et irrités. Tout en buvant dans un cabaret avec quelques-uns de ses officiers, Marigny s'exalte et donne ordre à sa troupe de partir. Le conseil lui envoie un officier pour l'inviter à revenir : il le couche en joue, et se met en marche pour retourner dans son canton. C'était au commencement de mai 1794. Le conseil condamna M. de Marigny à mort, sur les conclusions de M. Charette, rapporteur, qui, ayant déjà échoué dans son attaque

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de Challans par rinsubordinaiion d*un chef de bande, nommé Joly, sentait la nécessité d*établjr quelque discipline. >

Marigny parut s'inquiéter assez peu de cette condamnation : il se tint en repos dans son pays de Gerii^ais, continuant à le défendre des incursions de Tennemi, sans prendre souci de ce qui se passait ailleurs. Quelques-uns de ses amis et de ses officiers s'employèrent auprès de Charette et dé Stofflet pour faire révoquer la sentence : ils reçurent des réponses vagues, mais assez bienveillantes. Personne ne voyait dans cet acte rien de plus qu'un blâme sévère.

Cependant M. Charette voulut faire une seconde attaque sur Challans : Stofflet marcha de concert avec lui. M. de Marigny tint pour non avenues les invitations qui lui furent faites : il était malade, et d'ailleurs il n'avait d'autre idée que d'attaquer le camp républicain de La Châtaigneraye, dont il était foit gêné, et que, plusieurs fois, il avait inutilement essayé d'emporter.

L'attaque de Challans ne réussit point : peu de jours après, Stofflet arriva dans le canton de M. de Marigny. Il passa à quelque distance de Cerisais, y envoya un détachement de déserteurs allemands qui faisaient partie de sa troupe. Ils vinrent prendre Marigny, et lui signifièrent qu'il fallait mourir : il ne pouvait croire à une telle exécution. Aucun de ses soldats n'était avec lui : il n'avait là que quelques domestiques. Il demanda un confesseur, qu'on lui refusa; alors il passa dans le jardin. — « C'est à moi de c commander, dit«il; chasseurs, à vos rangs. —-Feu! » Il tomba mort.

Cette fin déplorable est restée longtemps un point mal éclairé dans Fhistoire de la Vendée. M. de Marigny, malgré des torts inexcusables, était fort aimé de ses officiers et de la population; il était le parent et Tami de MM. de La Rochejaquelein et de Lescure. Un intérêt assez vif s'est jKfnt sur cette mort : elle a été souvent imputée à cruauté

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soit à Charette, soit à StofQet. On a recherché des explications : il a été dit, puis démenti, que Tabbé Bernier avait, par son influence, décidé Stofflet à ordonner l'exécution de M. de Marigny.

Le récit que nous donnons ici e$t en partie emprunté aux notes, encore manuscrites, que Tabbé Bernier avait faites sur l'histoire de la Vendée de M. de Bonchamp. Ces notes sont, il est vrai, empreintes d'un caractère de haine et d'acrimonie contre M. de Marigny; mais d'autres mémoires manuscrits, que nous avons entre les mains, sont presque entièrement conformes sur ce point au témoignage de Tabbé Bernier, bien qu^écrits par des hommes qui lui étaient très<opposés. Les mémoires imprimés de madame de Sapinaud n'ont rien non plus qui soit contraire à cette version. Il y a aussi quelque incertitude sur la date de la mort de M. de Marigny : elle doit être des premiers jours de juillet 1794.

Jean-Baptiste Carrier naquit, en 1756, à Yolay, village près d*Âurillac, dans la Haute-Auvergne. Il était un obscur procureur quand les désordres de la Révolution commencèrent. Il fut nommé député, en 1792, à la troisième assemblée nationale, la Convention ; il y vota la mort de Louis XYl, et peu après il contribua aussi à faire établir le tribunal révolutionnaire. Enfin , en toute occasion, il se montra fort ardent à persécuter et à proscrire. Mais il n'y avait pas là de quoi le tirer de la foule, dans une assemblée où tant d'autres disaient les mêmes choses et provoquaient les mêmes crimes. Après avoir été une première fois en mission en Normandie, où le parti le plus modéré, les Girondins, avait essayé de se défendre par un soulèvement. Carrier fut envoyé à Nantes, au mois d'octobre 1793.

C'était au moment que Tarmée vendéenne, après ses défaites de Cholet et de La Tremblaye, se voyait contrainte à passer la Loire. Un grand désordre régnait dans tous les départements de l'Ouest. Les généraux étaient sans cesse changés, dénoncés, arrêtés par les commissaires de la Convention, quelquefois même par des autorités locales; les représentants en mission, appartenant à des opinions diverses ou opposées, prescrivaient des mesures différentes, et s'imputaient les uns aux autres Texcès ou le défaut d'esprit révolutionnaire. La rive gauche de la Loire se trouvait dégagée par la transmigration des Vendéens, et rien n*eût été plus facile que d'y rétablir Tordre; mais les comités

révolutionnaires, les sociétés populaires, les généraux» plus ou moins livrés à eux-mêmes, y avaient commencé les dévastations, les incendies et les massacres, que permettait, qu'indiquait même un décret de la Convention du mois d'août.

Après la destniction de l'armée vendéenne au Mans et à Savenay, la Ck)nvention, ses commissaires et les généraux eurent le loisir d'examiner avec plus d'ensemble et de réflexion la situation du pays insurgé. L'Anjou et le pays de Bocage ne présentaien,t en ce moment aucun danger grave; M. de La Rochejaquelein et Stofflet venaient d'y rentrer, mais seuls et fugitifs. La Chouannerie était à peine commencée sur la rive droite de la Loire. Restait à détruire Charette et les bandes du Marais et du Bas-Poitou. Kléber et les généraux de la garnison de Mayence proposaient des plans conçus dans des vues toutes militaires , dignes d'hommes raisonnables et qui voulaient diminuer, non accroître, les horreurs de la guerre civile; ils l'avaient fai^e jusque-là avec rudesse, sans doute, ne ménageant point des opinions qu'ils détestaient, des adversaires qui leur semblaient criminels envers le pays; mais rien dans leur conduite n'avait été inutilement cruel. Le général Turreau produisit au contraire un projet d'extermination systématiqu.'', un parcours de tout le pays par douze colonnes qui devaient tout massacrer, tout incendier. Ce fut ce plan qu'adoptèrent la Convention et ses commissaires. Kléber ne fut point écouté par Carrier.

La génération qui n'a point vécu dans ces temps déplorables est beaucoup trop portée à se figurer ces hommes, fameux par le sang qu'ils ont versé, comme gens grandis par les circonstances; poursuivant leur dessein avec un oubli nécessaire de la morale et de l'humanité; excusés par ledanger et l'impérieux besoin de la défense etde la victoire. Il n'en était pas ainsi : rien de grand, rien d'énergique, rien de fort ne doit atténuer leurs crimes aux yeux de l'his-

toire. CSe n'était pas même Terreur d'une opinion aveugle et fanatique, mais une exaltation factice, froide au fond, et s'enivrani volontairement de paroles déclamatoires; ce n'était pas l'acharnement contre un ennemi qui résistait, contre une victime qui brave son bourreau : car l'inhumanité était aussi complète contre le faible que contre le fort. Le sentiment dominant qui troublait et entraînait ces âmes ignobles^ c'était une sorte de peur ardente, inspirée par de si terribles circonstances, cherchant à se faire illusion à elle-même, et se <a*oyant courageuse, parce qu'elle égorgeait des victimes sans défense ; il s'y môlait une passion d'envie contre toute supériorité, une irritation féroce contre toutes les choses où s'était attachée une idée de respect ou de devoir; le besoin d'étourdir ses remords et de troubler sa propre raison achevait de pervertir ces esprits désordonnés; l'autorité absolue et arbitraire, confiée à des hommes qui n'en avaient jamais exercé aucune, aurait paut«élFe suffi à elle seule pour les jeter dans une sorte d'aliénation. Tel est l'aspect qu'ont présenté aux contemporains la plupart de ces proconsuls de la Convention.

Carrier est demeuré le plus fameux ; on ne doit pascrohre que, pour le juger ainsi, il ait fallu attendre que les pra- . miers bouillonnements de la Révolution fussent calmés, et qu'une réaction d'humanité et de raison se fût fait sentir. Parmi les témoignages du temps, o^i trouve un récit assez curieux dans les mémoires de l'adjudani^géoéral Stevary, un ami de Kiéber, dont on a publié quelques fragments*

C'était au mois de janvier 1794, lorsqu'on débattait encore quel système devait èire adopté pour terminer la gmiw de la Vendée. Une foule d'enfants, de femmes, de vieillards, avaient été ramassés dans le^ campagnes et amenés à Nantes; ils étaient entassés dans une prison; ils y mourraient de froid, de faim et de misère, « Il me serait imposft sible t dit Savary , de retracer avec ses hideuses coaa leurs VaQreui^ tableau qui s'offrit à mes yeux dans ce

CARRIER. Ôl

c lieu empesté. Guillan en resta malade le lendemain. » Contre l'avis de Kléber, qui croyait toute démarche inu* tile auprès de telles gens, Savary se rendit cheis Carrier, lui proposa de renvoyer ces malheureux dans leurs familles» lui remontra qu'une telle mesure ne présentait aucun danger, et serait efficace pour ramener la paix dans la Vendée. A une seconde visite, il parvint à inspirer une apparence de compassion à Carrier : « Je consens, dit-il, à leur renc dre la liberté, à les renvoyer dans leurs foyers I -^ Eh « bien! reprit vivement Savary, donne-m'en l'autorisation « par écrit. — Un ordre par écrit! Je ne veux pas me faire « guillotiner. »

Cependant de charitableis habitants de Nantes avaient obtenu la permission de retirer quelques orphelins, et d'en prendre soin. Le comité révolutionnaire leur enjoignit , sous peine d'être traités comme suspects, de ramener ces enfants dans l'infect dépôt. Kléber s'indignait; Savary re* tourna chez Carrier, le trouva au lit; cette visite soudaine le troubla. Il ignorait l'ordre du comité; les représentations de Savary lui échauffent la tète, il saute de son lit, il jure, il tempête; il envoie des gendarmes chercher les membres du Comité; à peine les voit-il entrer, qu'il court à son sabre, en menace le président : u Que signifie, ditil en jurant,

< cet avis sur les enfants vendéens; qui t'a autorisé à l'afQi» « cher? vous mériteriez tous de passer à la guillotine, t « — Citoyen représentant, nous avons cru prévenir tes in-> « tentions. » — Nouvel accès de fureur. — « Si, dans cinq <K minutes, un avis contraire n'est pas affiché, je vous' fais

< tous guillotiner ! »

Savary achève son récit par ces mots : c Carrier m'a sem* € blé un grand enfant qui aurait besoin de lisières ou d'oc^ « Guper une place à Gharenton* »

C'est s'exprimer bien doucement sur un homme qui, à ce même moment, s'abandonnait à la démence la plus sanguinaire; il y a quelque chose d'effrayant dans ce mou*

vement furieux d'humanité, au milieu d'une série journalière de criminelles horreurs. Carrier n'était pas accoutumé à contredire les hommes du Comité : eux et lui s'étaient déjà mutuellement échauffés, et s'accordaient pour commettre ces actes de cruauté dont le souvenir épouvante encore la France.

Ils avaient trouvé que les jugements informes et précipités qui envoyaient chaque jour à la mort une foule de prisonniers, exigeaient de trop longs délais; on résolut de faire périr les détenus en masse et sans être jugés. Après quelques débats, Carrier persista, malgré la résistance de plusieurs de ses agents, à exécuter son projet. Il fit d'abord embarquer cinquante-huit prêtres dans une barque, sous prétexte de les transporter ailleurs : le bateau était à soupape, et, pendant la nuit, on les submergea. Peu de jours après, une seconde exécution pareille eut lieu. Carrier, rendant compte à la Convention de ses travaux, raconta la mort de ces prêtres comme un naufrage heureux et fortuit; son récit, qu'une sorte d'ambiguité rendait plus atroce, mais non pas moins clair, se terminait par ces mots : « Quel « torrent révolutionnaire que cette Loire ! » La Convention mentionna honorablement cette lettre.

Lorsque Carrier vit que sa conduite était ainsi approuvée, il ne connut plus de frein. Deux hommes qu'il avait revêtus d'un grade militaire, Fouquet et Lambertye, furent chargés par lui d'exterminer les prisonniers sans jugement. Un vaste édifice, nommé l'Entrepôt, servait à entasser les victimes dévouées à la mort : on y jetait pêle-mêle hommes, femmes, enfants, vieillards, Vendéens à qui l'on avait oflert une amnistie, patriotes de la veille proscrits par les patriotes du lendemain. Chaque soir on venait les prendre pour les mettre sur des bateaux; là, on les liait deux à deux et on les précipitait dans l'eau en les poussant à coups de sabre ou de baïonnette : car on ne se donnait plus le temps de préparer des barques à soupapes. Par une dérision hor-

rible, on attachait quelquefois un jeune honune et une jeune fille pour les noyer, donnant à ce supplice le nom de mariage républicain.

Pendant plus d*un mois, ce massacre se renouvela toutes les nuits : on saisissait indistinctement à TEntrepôt tout ce qui y était renfermé, tellement qu'on noya un jour des étrangers prisonniers de guerre. Une autre fois. Carrier, qui vivait dans la plus infâme débauche, voulant donner un exemple de Faustérité des mœurs républicaines, fit prendre une centaine de filles publiques, et ces malheureuses furent noyées. Enfin, Ton estime qu'il a péri quinze mille personnes à l'Entrepôt : il est vrai qu'outre les supplices, la faim, le froid, la saleté, la misère, l'abandon complet où on laissait ces prisonniers entassés, en ravagèrent une grande partfe; on négligeait même d'enlever les cadavres. La corruption était telle, qu'on promit la vie à quelques hommes qui se chargèrent de nettoyer la prison ; l'on fit périr néanmoins ceux qui survécurent. Tel fut le spectacle qu'ofl*rit Nantes. Les rives de la Ijoire étaient couvertes de cadavres, l'eau du fleuve en était corrompue, et l'on fit défense de la boire : la famine, les maladies contagieuses, désolaient la ville; chaque jour une commission militaire jugeait à mort de nombreux prisonniers ; chaque nuit l'on anticipait sur ses jugements.

Quelques mois avant son supplice, Robespierre, ayant peutêtre conçu le projet de faire finir le régime de la Terreur qui dévorait la France, et d'en rejeter les crimes sur ceux de ses collègues qui partageaient avec lui le gouvernement des affaires, fit rappeler Carrier, et témoigna qu'il désapprouvait sa conduite ; un esprit un peu moins féroce commença à régner à Nantes. Fouquet et Lambertye furent même sacrifiés à l'horreur publique, et condamnés à mort, non toutefois pour avoir égorgé, mais pour avoir soustrait des victimes au supplice. Cependant Carrier revint siéger avec assurance dans la Convention, ne se cacha en rien de ce

54 ÉTUDES BIOGftAPHIQCES.

qu'il avait fait, et prit hautement la parole chaque fois que quelque mesure sanguinaire fut proposée.

Le 9 Thermidor arriva ; ceux qui triomphèrent de Robespierre se virent amenés à renverser les échafauds, et à changer de direction. Dès que Teffusion du sang fut arrêtée, un cri universel s'éleva de plus en plus contre les hommes qui en avaient tant versé< Pour conquérir la faveur publique, il fallut dès lors se prêter au besoin d'une juste vengeance qui animait toute la France. Chacun , partni les Révolutionnaires, s'empressait à rejeter sur d'autres tout le sang qui avait été répandu; et, dans leurs divisions, ils excitaient le peuple contre ceux d'entre eux qui étaient allés un peu plus loin que les autres.

Les troubles de la Vendée, qui duraient encore, le procès de quelques Nantais que Carrier avait envoyés à Paris, et qui arrivèrent au tribunal au moment où ils pouvaient être, non plus victimes, mais accusateurs, attirèrent sur Carrier l'exécration générale ; Babeuf, qui était alors peu connu et qui recevait ses inspirations de Tallien et des Thermidoriens, fit paraître un volume intitulé : Système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier. La voix publique demanda bientôt sa tête. La Convention l'envoya en jugement. En vain Carrier représenta-t-il, avec sang-froid, qu'il n'avait fait qu'obéir à la Convention ; qu'il s'était conformé à l'esprit général ; que des mesures à peu près semblables avaient été prises dans plusieurs provinces; que, dans le même temps un décret authentique avait prescrit aux généraux de passer tous les Vendéens au fil de la baïonnette, et de réduire en cendres tous les villages; que des colonnes infernales avaient exécuté cet ordre. « Pourquoi blâmer aujour- € d'hui ce quevos décrets ont ordonné?disait-il. La Conven- « tion veut-elle donc se condamner elle-même? Je vous le « prédis : vous serez tous enveloppés dans une proscription c inévitable. Si l'on veut me punir, tout est coupable ici, < jusqu'à la sonnette du président. »

Cette défense ne fut point écoutée. Peut-être y avait-il de l'imprudence aux Conventionnels à poursuivre Carrier; il y en aurait eu encore plus à essayer de le défendre. Il parut devant le tribunal; et le peuple sut àgrand'peine respecter un tel accusé. Il répéta la même justification qu'il avait présentée à rassemblée. L^instmction de ce procès, les dépositions des témoins, les récriminations de quelques agents de Carrier contre lui qui voulait rejeter les crimes sur eux, forment une pièce historique dont la lecture est difQcile à soutenir. Carrier fut condamné pour avoir ordonné des exécutions arbitraires dans des intentions contrerévolutionnaires : tant ceux qui renvoyaient au supplice avaient de ménagements à prendre avec eux-mêmes. Il marcha à la mort avec fermeté, le 16 décembre 1794, répétant qu'il était innocent. En se comparant à ses accusateurs, il pouyait se regarder comme peu coupable.

Charles Virol de Sombreuil était fils du gouverneur des Invalides. Ce vieillard respectable, au commencement de la Révolution, montra dans ce poste beaucoup de fermeté, et un grand dévouement à la cause royale. Il fut mis en prison après le 10 août; le 2 septembre il allait être massacré, si sa jeune fille ne s*était point précipitée entre son père et les assassins, et ne fût parvenue à les attendrir par ses larmes et ses supplications. Elle ne le sauva point pour longtemps. Il fut remis en prison ; et celui que les pleurs de sa fille avaient arraché à des meurtriers ivres de carnage, fut, le 17 juin 1794, impitoyablement envoyé à Téchafaud par le tribunal révolutionnaire *. Son fils, Stanislas de Sombreuil, y monta en même temps que lui.

Charles de Sombreuil , son autre fils , avait , dès les premiers troubles civils, manifesté un caractère noble et courageux. Dans une des scènes tumultueuses qui se passèrent au Palais-Royal, il avait arraché des mains de la populace un de MM. de Polignac. Plus tard il émigra. Dans la campagne de 1792, il servit à l'armée du roi de Prusse : une action d*éclat lui valut sur le champ de bataille Tordre du Mérite militaire. Avec quatre hussards seulement, il s'était emparé d*un convoi que défendait une escorte de cent hommes.

Des bourreaux Pont absous, des juges l'ont frappe.

(LEGOUVB.)

11 continua à se distinguer pendant les campagnes de 1793 sur les bords du Rhin, et de 1794 en Hollande; peu d'officiers Émigrés s'étaient fait une renommée plus brillante. Après révacuation de la Hollande, il passa en Angleterre. On s'y occupait alors de relever par une puissante expédition les forces abattues du parti royaliste dans la Bretagne et le Poitou. La grande armée vendéenne , qui avait fait la première guerre et qui avait passé la Loire, était détruite depuis plus d'un an; ses chefs les plus illustres -avaient péri; mais Cbarette, StofDet et les chefs de Chouans avaient conclu avec le gouvernement de la République une pacification , ou plutôt une sorte d'armistice, qui leur avait laissé les armes à la main.

Le moment pouvait donc sembler favorable : la diute de Robespierre et le déclin successif du régime révolutionnaire, l'horreur que la France témoignait contre les hommes à qui elle imputait tant de cruautés, paraissaient aussi des signes de bon augure aux Émigrés. M. de Sombreuil se trouva en relation avec les Royalistes, qui s'occupaient des projets de descente en Bretagne, et se montra ardent à y participer. Les ministres du roi d'Angleterre prirent confiance en lui, et il fut chargé de commander la seconde division de l'armée formée d'émigrés destinée au débarquement : on mit sous ses ordres sept régiments, formant environ quatre mille hommes; ils étaient encore en Hanovre : c'était avec eux que M. de Sombreuil venait de faire la guerre en Hollande. 11 retourna en Allemagne afin de les passer en revue, et de tout disposer pour leur départ.

Son mariage venait alors de se conclure avec mademoiselle de La Blache. Il quitta son armée, s'embarqua sur un bâtiment léger, et revint à Londres. Tout était prêt pour la cérémonie; il allait marcher à l'autel : la fiancée était revêtue de ses habits de noces, lorsqu'on vint tout à coup annoncer à M. de Sombreuil que son armée était dans la rade de Spithead, que le vent était favorable, et qu'il n'y

jSt *^ ÉTUDES BtOGRAraïQUES.

avait pas un moment à perdre. Scrupuleux comme il Tétait dans tout ce qui touchait le devoir et l'honneur, il ne vou*' lut pas tarder un moment; bien qu*un mutuel attachement, autant que toutes les convenances de situation , eût déterminé ce mariage^ i]^ n*hésita point, et se résolut à quitta celle qu'il ne devai^lus revoir.

Le 16 juillet 1795, les bâtiments qui transportaient sa division arrivèrent dans la rade de Quiberon. Déjft depuis dix -neuf jours la première division, commandée par M. d'Hervilly, avait pris terre sur cette même côte : elle occupait la presqu'île et les fort$ qui la défendent; mais le succès était loin de répondre aux espérances trop faciles qu'on avait conçues. Le plus complet désordre avait régné dans les opérations de cette armée. M. de Puisaye se prétendait général en chef de toute l'expédition : il avait ou semblait avoir la confiance des chefs de Chouans qui arrivalent d'Angleterre avec lui, ou qui étalent accourus avec leurs troupes pour favoriser le débarquement. H. d'Hervilly maintenait qu'il n'était point sous ses ordres; les troupes régulières, ainsi que leurs officiers supérieurs, reconnaissaient son commandement, et non pas celui de M. de Puisaye. Les uns voulaient qu'on avançât rapidement dans l'intérieur des terres, qu'on profitât des dispositions des habitants , et qu'on appuyât le mouvement des Chouans, qui, dès le premier jour, avaient poussé jusqu'à Auray ; les autres n'étaient point d'avis de compromettre si légèrement les ressources et les espérances de î'expédiUon. La facilité avec laquelle les Républicains reprirent Auray et forcèrent les Chouans de se replier vers Quiberon, fournissait des arguments à M. d'Hervilly, et un sujet de reproche à M. de Puisaye, qui se plaignait de ne pas avoir été secouru.

Pendant que tout était dans l'hésitation parmi les Émigrés, et qu'on était allé savoir à Londres auquel des deux il fallait obéir, le général Hoche avait rassemblé des forces.

SOMBRfitIL. 59

Les Républicains étaient revenus de leur premier étonne-

roent; la Ck)nvention avait envoyé des commissaires : Tun

d'eux était Tallien , qui pour lors jouait un grand rôle en

France. Ainsi lorsque la division Sombreuil débarqua , les

Royalistes étaient sur la défensive , et déjà resserrés dans

rétroite presqu'île de Quîberon. Toutefois, à l'instant même

où lui arrivait ce renfort, M. d'Hervilly se détermina à

attaquer aussitôt le poste fortifié de Sainte^Barbe, qu'occu^

paient les Républicains , après Tavoir repris sur les Émi*

grés. Cette affaire fut malheureuse; les dispositions étaient

mal prises , et M. d'Hervilly fut mortellement blessé : sa

valeur et celle de tous ses braves compagnons ne put

suppléer à la malhabileté qui présidait à toute cette affaire.

Ce fut un motif de discorde de plus ; M. de Puisaye repro^

cha à M. d'Hervilly de ne pas avoir attendu le débarque*

ment de la nouvelle division. De l'autre part, on imputait

à M. de Vauban et aux chefs de Chouans, qui devaient se^

conder l'attaque des Émigrés, de ne pas avoir réussi dans

leurs tentatives.

Encouragé par ce succès, le général Hoche conçut l'idée de surprendre le fort Penthièvre, par lequel la langue de terre qui joint la presqu'île au continent est entièrement occupée ; ce projet lui avait été suggéré par les déserteurs qui lui arrivaient , de moment en moment , du camp de M. d'Hervilly. Les Émigrés et le ministère anglais, avec *une extrême imprudence, avaient recruté les troupes de l'expédition parmi les prisonniers français : ces hommes, qui avaient servi sous le drapeau de la France républicaine, étaient pénétrés d'une horreur patriotique pour l'invasion étrangère : sentiment dont les Émigrés ne connaissaient pas la force; en outre, ils étaient aigris par les mauvais traitements que les prisonniers endurent en Angleterre; presque tous n'avaient vu dans cet enrôlement qu'un moyen d'évasion. Ils racontèrent au général Hoche Tétat intérieur de l'année de M. d'Hervilly, et finirent par lui

donner l*espoir de s*emparer durant la nuit du fcnrt qui faisait la forte, mais.l*unique défense des Émigrés.

Au milieu dHm orage épouvantable et d'une complète obscurité, deux colonnes républicaines s'avancèrent. Tune à droite, Tautre à gauche, le long de la plage, tandis que le général , avec son corps d*armée , se présentait en face du fort. Au crépuscule du matin , les bâtiments anglais, embossés dans la rade, virent filer le long des rochers comme une ligne noirâtre : c'était la colonne de gauche, qui, marchant dans l'eau, se glissait vers le fort; bientôt elle fut dispersée par la mitraille. En même temps les batteries du fort commencèrent à tirer; le trouble se mit dans l'armée républicaine; une sorte de déroute l'entr^nait loin de son point d'attaque ; le général maintenait avec peine le bon ordre dans l'arrière-garde , lorsque tout à coup, aux premiers rayons du matin, on aperçut sur le sommet du fort que le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau blanc. La colonne de gauche avait eu pour guide un nommé David, prisonnier enrôlé en Angleterre : cet homme avait fait voir au général une ardeur extrême, un courage réfléchi, et surtout un profond ressentiment de ce qu'il avait souffert dans les prisons d'Angleterre, montrant avec une sorte de rage la trace des coups qu'il avait reçus pour le punir d'une tentative d'évasion. Quelques Républicains, conduits par lui, gravissant la falaise et les fortifications sur un point mal gardé, avaient pénétré dans le fort; beau* coup de prisonniers enrôlés s'étaient sur-le-champ joints à eux : la garnison avait été surprise, les canonniers tués sur leurs pièces; toute résistance était devenue impossible.

Le général se hâta de revenir sur ses pas pour assurer sa conquête. Un tel succès décidait tout. Les restes de la division de M. d'Hervilly et la division de M. de Sombreuil étaient cantonnés çà et là dans la presqu'île sans nulle précaution ; leur parc d'artillerie était sous le fort : il fut'pris; on n'avait pas même distribué de cartouches. M. de Puisaye,

voyant qu*il n'y avait aucun moyen de se défendre, que les troupes étaient dispersées, qu'elles ne croyaieiit pas à son autorité, s'embarqua, et laissa le commandement à M, de Sombreuih

11 n'avait et ne pouvait avoir aucune espérance; ce n'était plus un combat; aucun moyen de se retrancher, point d'artillerie, point de munitions; les prisonniers enrôlés couraient à l'ennemi ou massacraient leurs officiers ; les autres soldats s'éparpillaient dans la campagne ; pendant ce temps, l'avant-garde française poussait devant elle ces bandes fugitives, qui, de temps en temps, essayaient une résistance inutile. Dans cette situation, M. de Sombreuil n'imagina point de regagner la flotte anglaise sur une des barques qui couvraient le rivage : cette ressource lui sembla déshonorante, et l'abandon de ses compagnons d'armes parut à ses yeux plus cruel qu'une mort certaine. Ce noble dévouement fut partagé par presque tous les officiers de sa division : un grand nombre aurait pu s'embarquer; mais ils n'en avaient pas reçu Tordre; bien que toute défense fût superflue, la plupart ne voulurent point quitter un poste où ils n'avaient qu'à mourir. Ce fut alors qu'on vit M. de Lamoignon porter son frère blessé jusque dans une barque, et revenir ensuite auprès de ses compagnons de mort.

Cependant, pour arriver jusqu'au fond de la presqu'île et atteindre les Émigrés dans l'enceinte d'un vieux fort en ruine et sans défense, il fallait traverser une plage où portait le canon des bâtiments anglais. Le général Hoche arrêta un moment sa troupe ; on lui fît remarquer que la victoire qu'il poursuivait ne serait qu'un horrible carnage. « Je ne < veux pas, dit-il d'abord, laisser en question ce qui est « décidé. » Quelques Émigrés se présentèit^nt alors comme pour parlementer; il ne les écouta point et les fit arrêter. On lui rappela que, parmi ces malheureux vaincus qu'il réduisait à l'extrémité, se trouvaient encore un grand nombre de prisonniers venus d'Angleterre. Pendant cet instant

de délibération* des soldats, des officiers, des généraux, s'étaient avancés jusqu'au pied d'un petit mur ruiné, dernier retranchement des Émigrés, « N'êtes-vous point Frau- < çais? leur criait-on; ne vous faites point massacrer; ren^ c dez-vous; faites donc cesser le feu des Anglais. Si un « homme des nôtres est encore frappé, le général va faire « marcher sur vous* s Les uns franchissaient la muraille et venaient se mêler aux Républicains; les autres tentaient de s'embarquer et se jetaient à la m^ pour rejoindre les barques. Peux pièces de canon, amenées par les Républi* cains, vinrent encore enlever cette dernière ressource. Néanmoins, la plupart attendaient avec fermeté les ordres de leur général.

N'ayant plus une espérance, M. de Sombreuil résolut de se fier à la capitulation que semblait lui promettre ce cri général de l'armée française, qpi se refusait à égorger des Français. 11 fit cesser le feu des bâtiments anglais. Un de ses officiers alla en porter l'ordre et revint partager le sort de ses compagnons, quel qu'il pût être. M* de Som* breuil commanda ensuite à sa troupe de mettre bas les armes.

Il demanda à voir le général Hoche : celui-ci descendit de cheval, et vint trouver M. de Sombreuil, qui déjà était presque seul. Il lui montri^ de grands égards : on les vit se promener tous les deux sur le bord escarpé de la haute falaise où est situé le fort. M. de Sonibreuil lui demanda i être la seule victime, ainsi qu'il l'avait déjà offert aux oifli* ciers qui étaient venus parlementer, et dont les paroles lui avaient laissé quelqUiB espoir pour ses compagnons»

Hoche, dès qu'il avait vu la victoire décidée, avait envoyé avertir les représentants Tallien et Blad. a Mon affaire est <K faite, avait-il dit, le reste les regarde. » Ils arrivèrent, et M. de Sombreuil parut devant eux. « Monsieur, lui dit Blad, <K j'ai été en prison avec vos parents, » — < Les Émigrés (K sont-ils donc si coupables, répondit M. de Sombreuil»

BOMSRBDII't 63

« d'avoir voulu éviter les prisons et l'échafaud ? » *-* Alors Tallien, avQC plu» de durelé etde hauteur, répliqua : « Mon- < ^ieur» nous avons tous été sous le couteau; mais la pensée c 00 nous ost pas venue de porter les armes contre la a patrie, p

M» de Sombreuil rompit cette conversation, remit son sabro à Tallien, et lui demanda pour toute gr&ce d'aller rendre compte h Tamiral anglais du triste désastre de Tartinée con6ée à son commandement, et de lui en expliquer lee circonstances et ]^% causes* Sa pensée semblait surtout préoccupée de la crainte qu'on lui imputât en quelque chose l'horrible issue de cette entreprise. Il se faisait ra*conter par le général républicain le nombre des assaillants, les mesures prises pour Tattaque, et se désespérait avec une noble amertume des fautes et des désordres dont le vainqueur avait si bien su profiter. Son premier soin en arrivant à Âuray, on il fut amené, fut d'écrire à l'amiral Warren une lettre, pour lui raconter ce qui venait de se passer, et surtout pour accuser, avec toute l'&creté du dé^ sespoir, la retraite de M* de Puisaye, Cette lettre, dont nous avons, autant que possible, emprunté le récit et les propres ej^pressionSf est déchirante,

« L'abandon de mes compagnons, dit*il, eût été pire que « le sort qui m'attend (je crois demain matin); j'en méritf tais un meilleur, vous en conviendrez avec tous ceux s qui me connaissent... Beaucoup diront : Que poiivait<-il « faire If D'autres répondront ; 11 devait périr. Oui, sans « doute, et je périrai aussi... Adieu, je vous le fais avec le < calme que donne seule la pureté de conscience. L'estime f de tous l§s braves gens qui partagent aujourd'hui mon f sort, et qui le préfèrent à la fuite des Iftches, cette estime « est pour moi l'immortalité. Je succombe à la force des f armes qui me furent longtemps heureuses; et dans ce f dernier moment, je trouve encore une jouissance, s'il % peut en exista dans ma position, dans l'estime de mes

« compagnons d*inforUme, et dans celle de l'ennemi même c qui nous a vaincus. Adieu, adieu à toute la terre! »

Sa mort ne fut pas aussi prochaine qu'il le croyait; peulôtre même put-il un moment concevoir quelque espérance de sauver ses compagnons. Les généraux et les officiers lui montraient tout le respect dû à un si noble malheur. On commença par le tirer de prison pour le loger dans la maison où était Tétat-major. Les Émigrés trouvaient partout des témoignages d'affection et de sympathie; les habitants s'empressaient plus encore à les plaindre et à les secourir. Hoche s'était éloigné en toute hâte pour ne point prendre part à ce sanglant résultat de sa victoire.

L'armée.répugnait au massacre juridique des prisonniers qu'elle avait, pour ainsi dire, abusés par un vain espoir. On ne trouvait point d'officiers français pour former les commissions militaires. Il fallut faire venir des régiments belges pour avoir des juges et des exécuteurs. La Convention elle-même n'était plus dominée par une faction sanguinaire; des hommes de moeurs douces et honorables y avaient maintenant une assez grande influence. Il y avait un an que Robespierre était renversé et que le sang ne coulait plus sur les échafauds; tout s'était radouci; tout tendait au bon ordre, à la justice, à l'humanité.

M. de Sombreuil ne cherchait nullement à profiter pour lui-même de ces dispositions en apparence plus favorables. Le sacrifice de sa vie était fait; il refusa les offres que lui fit faire l'amiral anglais, de concerter un projet pour son évasion. Sa seule pensée était d'obtenir, au prix de sa mort, le salut de ses compagnons. 11 dicta à un des officiers de sa division une lettre, que cependant il ne signa point, pour réclamer auprès de la Convention les promesses de cette apparente capitulation, qu'il semble que toute la France devait être heureuse de reconnaître ou même de supposer; cette lettre ne fut pas même lue. Les Anglais s'étaient empressés de faire proposer un échange, de de-

SONBREUIL. 65

mander que les Émigrés fussent considérés comme prisonniers de guerre. Plus tard, le roi de Prusse fit faire quelques démarches en faveur de M. de Sombreuil et de ses compagnons.

Cependant pas une voix en France n*osait s'élever pour sauver la vie à un millier de Français vaincus et désarmés, On s*étonne et Ton s'indigne en songeant à des temps si barbares; les scènes orageuses de la Révolution, les menaces de rinvasion étrangère, la domination terrible de la Convention, les horreurs de la guerre civile, la vue de tout ce sang répandu de tant de manières, avaient produit des impressions si profondes qu'elles étaient loin d'être effacées. Ce bouleversement général des esprits établissait comme une sorte de séparation entre la France et les souvenirs du passé, la conscience du genre humain, le reste de l'Europe,

La Convention voyait même en cet instant une réaction se préparer contre le penchant à la douceur où elle se laissait entraîner. Tous les hommes qui avaient pris part à la Révolution, ceux même qui l'avaient servie avec modération et qui avaient souffert de ses excès, commençaient à redouter le triomphe et les vengeances du parti royaliste. Les proclamations des princes, la jactance et les menaces des Émigrés, aigrissaient et animaient les esprits. Les efforts que ce parti venait de tenter à Lyon et à Marseille annonçaient un cruel esprit de vengeance.

Tallien, empressé d'aller célébrer dans la Convention nationale l'anniversaire de la journée du 9 thermidor, en y apportant la nouvelle de Quiberon, avait laissé à son collègue Rlad l'odieuse mission de faire exécuter les lois révolutionnaires. Il n'avait pas l'âme basse ni cruelle; il était parti de Quiberon, hésitant encore : pendant sa route, il avait écouté volontiers les conseils de son ami, M. Rouget de l'Isle. Attacher son nom à un grand acte d'humanité était une gloire qui le tentait. Mais il retrouva la Conven-

66 ÉiUDES PIPGBÀPHIQCëS.

tion et tOMS se^ çcimpftgnqn^ de Réyolutioii dans wm disposition d^esprit qui le détourna des nobles velléités où il av^it pu se lîiisser aller un instant. Il monta à h tribune pour rendre compte de la victoire de Quiberon et fit entendre d*atroces paroles, en ne mettant pas en doute le supplice des prisonniers. Toutefois, les circonstances du moment ne suffisent pas à expliquer un acte aussi cruel, désavoué, au moment même qu'il se commettait, presque par ceux qui Texécutaient ; il y faiit ajouter cet esprit de servilité et d'obéissance passive qu'avait imprimé daqs toute la France la domination révolutionnaire: ç*est £|insi qu'elle immolait des victimes, même après avoir été renversée. Elle avait (létri et faussé la conscience publique; elle avait accoutumé à Tiniquité et à la cruauté; elle avait en^ seigné à courber la tête devant un pouvoir quelconque; chacun, en lui obéissant, lui imputait sa propre faiblesse. : il semblait qu'on fût excusé parce qu'pn exécutait un prdre reçu, et Ton avait appris à se regarder comme une victime obéissante, lorsqu'on n*était qu'un serviteur zéjél Le supplice des Éoiigrés de Quiberpn se présente cpmme un souvenir plus triste qne s'il se fqt passé au plus fort du régime de terreur des annéeg 1793 et 1794.

M. de Sqmbreuil fut jugé avant la plupart de ses compagnons ; il fut çqnduit h Vannes avec Tévêqup de Dol, fait prisonnier aupsi à Quil)eron- Son courage et la dignité de son caractère ne Tabandonnèrent pas un instant, (1 refusa de se laisser bander les yeux, et, mettant np genou en (f^rre, il dit : a C'est dpvant xr^m Dieu et devant moi\ XQ\ quQ j^ $c m'incline l j> Les grenadiers Refusèrent de se charger de pett^ cruelle exécution; ce furf^nt des prisonnien^ venus d'Angleterre avec Ve^^pédi^on des Émigrés qu'pn désigna pour Ini donner la mor^, Il avait pour lofs vingt-siiç ans.

Encore aujourd'hui, après quarante ans d'événements si grands et si variée, parmi la triste foule de nobles victimes immolées par nos troubles civils, le nom de Sombrpuil jette

dans toutes les âmes un douloureux souvenir : il rappelle à la fois la fille sauvant son vieux père des mains des meurtriers de Septembre; et le frère se sacrifiant volontairement aux scrupules les plus élevés du devoir et de l'honneur, se dévouant pour sauver ses compagnons, sans pouvoir même obtenir le prix de sa mort. Dans les guerres civiles, la gloire est presque toujours aux vaincus, et M. deSombreuil a plus honoré le nom français par son malheur, qu'il ne l'eût illustré, s'il lui avait été donné de remporter la victoire.

Nicolas Siofïiet, flls d'un meunier de Lunéville, était né en 1751; il sei-vit pendant quinze ans dans le régiment de Lyonnais, et y fut sergent de grenadiers. II avait dans un péril imminent sauvé la vie à son colonel, le comte de Colbert-Maulevrier, qui le plaça comme garde-chasse dans ses terres d'Anjou. 11 y vivait tranquillement, lorsqu'éclata la révolte dans son canton, au mois de mars 1793. Les paysans le prirent d'abord pour chef. Sa troupe se réunit à celle de Cathelineau, qui se composait des hommes des environs de Chemillé, et au rassemblement formé à Saint-Florent par un jeune paysan nommé Foret; puis, le 14 mars, on se porta sur Cholet, où les jeunes gens avaient aussi refusé de se soumettre à la milice et en étaient venus aux mains; la ville fut prise.

Les jours suivants, Tinsurrection prit plus d'étendue et de consistance, MM. de Bonchamp etd'Elbée furent appelés par les paysans, et les gentilshommes commencèrent à prendre parti; M. de La Rochejaquelein se mit à la tête de son canton, ensuite M. de Lescure. Enfin, dans les premiers jours de mai, la guerre civile était déjà dans toute sa grandeur et son développement.

Stofflet eut, dès le commencement, une notable importance, et fut compté pour beaucoup parmi des chefs qui, pour la plupart, semblaient, par leur rang et leur éducation, destinés à lui être fort supérieurs. Outre sa bravoure, son activité et son intelligence, il avait sur les paysans une au-

toriié que nul autre n'aurait obtenue. Ils ne l'aimaient point, car il était dur et brutal ; ils n'avaient pas pour lui cette déférence qu'ils accordaient aux gentilshommes : il ne parlait pas à leurs sentiments et ne savait pas les exalter. Cet élan, ce dévouement, cette ardeur du moment, ce n'était pas lui qui pouvait les exciter; mais il avait ce don de commandement et de discipline qui rend l'obéissance régulière, continue, indépendante des dispositions particulières et instantanées de chaque soldat. On ne fait pas les armées avec l'enthousiasme et l'impulsion personnelle; la guerre, même la guerre civile, veut un ordre plus fixe, plus certain, une règle de tous les jours et de tous les moments. Stofflet était un véritable sous-officier : un de ces hommes qui commandent d'autant mieux à leurs égaux, qu'ils sont de même nature et de même origine, qu'ils savent ce qu'il leur faut dire, et que leur autorité n'appartient qu'à leur office et à leur caractère. Stofflet placé dans l'armée républicaine y eût peut-être parcouru une vaste et brillante carrière.

Après les brillants succès de Thouars, de Fontenay, la prise de Saumur et d'Angers, l'attaque malheureuse de Nantes, Cathelineau étant mort, M. d'Elbée fut nommé général en chef : alors on chercha à donner une organisation régulière à l'armée ; et Stofflet, qui s'était distingué en toute occasion, fut nommé major-général.

Le 12 septembre, à la bataille de Doué, où le général Santerre fut repoussé par les Vendéens, Stofflet fut blessé d'un coup de feu à la cuisse : c'est la seule blessure qu'il ait reçue pendant cette guerre si meuilrière. Un mois après, enveloppé, près de Ghâtillon, par des tirailleurs ennemis, . qui Tavaieni déjà saisi par son habit, il sauta de cheval et se débarrassa à coups de sabre de ceux qui le poursuivaient. Il passa la Loire avec l'armée. Pendant cette terrible campagne à travers l'Anjou , la Bretagne et la Normandie, la position de Stofflet s^ngrnndit beaucoup. M. de La Roche-

jaqùeloin était, sans doute, un général f^marquâble ; sa brft^ vouré, ^n flâiig-^froid, son influence sur les soldats, étaient de grandes qualités; mais sans lé major-générâl aucun résultat n'aurait pii être obtenu.

Un ôffleier républicain fait prisonnier par les Vendéens avait pris ou paru prendre parti parmi eux; il avait combattu avec eux et siégé dans leurs conseils; plus tard, il a donné des notés curieuses sur ce qu'il avait observé pendant cette expédition d'outre Loire. Voici comme il dépeint Tétàtmâjor vendéen :

< Urie douzaine d'individus figuraient comme chefs éi « formaient un conseil général ; mais nul n*aVait d'autorité

< réelle; sans un nommé Stofflet, ancien garde-chasSè, qui

< a servi douze ou quinze ans dans Tinfanterie, et qui eèi € regardé comme major-général, la moindre de leurs vo-

< lontés n'aurait pas été exécutée. Stofflet seul avait le pbu-

< voir de se faire entendre, soit par lui-même, soit par une

< démi-douzaine de paysans dont il a fait des adjudants, t Au fait, cette grande armée vendéenne ne présentait, dans

son ehsemble, qu'une multitude confuse. Quatre ou cinq mille combattants, bien dévoués, bieu aguerris, toujours prêts à marcher avec La Rochejaquelein et Stofflet, formaient comme une sorte de troupe régulière, une admirable âvântgarde. Une autre classe de combattants, d'un nombre à peu près égal, avait moins d'ardeur et moins de discipline; c'était une seconde ligne qu'on décidait quelquefois avec effort à appuyer les mouvements de la première, à s'étendre sur les ailes, à tirer avantage d'un commehcement de succès. On ne pouvait compter sur tout le reste, qUi souvent restait pêle-mêle avec les femmes, les blessés et les bàgdges dont cette marche errante était embarrassée.

Stofflet prenait de jour en jour le setttiment de son importance; mais ses façons restaient grossières : il avait plus d'insolence que de supériorité, et ne montrait aucune élévation d'esprit, ni de caractère. Lorsqu'on supposa que M. de

Tâlmond voulait s'embarquer et quitter rarlnéc vendéenne, Stofflet p^rla de lui dans des termes durs et insultants, et voulut fe'eitiparer de ses chevaux.

 la bataille de Dol, il se laissa un instant entraîner par la déroulé ; mais, revenant à lui, il reprit courag3, et combattit aussi vaillamment qu'à soti otditiaire.

Il passa la Loire à Ahcenis avec M. de La Rochejaqueleîn, et ne le quitta point lorsqu'il recoinmehça une guerre de fugitifs danà le Bas-Âhjou. Stofflet était présent, lorsque ptès de Npiiallléil fût tué par un soldat. Voyarit la douleur de ceux qui veiiaietit de voir tomber leur jeune et brave chef, Stofllet se prit â dire : « Ce n'était pas le l*érou que ft votre La Rochejaqiieleiti. » Il s'empara de son cheval et s'établit gétiéral en sa place.

Dëé lors il se trouva maître et chef de l'instirrection en Anjou. Pendant les premiers mois de 1794, la Convention et ses commissaires Hentz et Prancasiel poursuivirent avec ôbstinatioh râccomplissement de ce qiic le général turreau appelait son gtàtaï plan : voulant faire un désert de deux bu trois provinces de France, et n'y laisser ni Un habitant, ni une niaison, ni même un arbre, toute représentation , toute plainte était inutile. On réporiddlt à tout : — « tuez, « brûlez! vousri'avez pas assez tué, assez brûlé. » — Telles sont les horreurs dont les preuves sont restées, non pas seulement dans les souvenirs d*uiie populace exaspérée, mais dans les documents officiels.

Une Secotide guerre civile, plus funeste à là République que n'avait été la première, devait être le résultat de cette politique. Les bandes de Stofflet, de Marigny, de Charette, de Sapiriaud , devinrent plus nombreuses. I^s forêts leur furent Un asile plus asstiré que les villages; toutes ressources de vivres disparurent pour les HépdbUcains; leurs convois ne ()Ouvaient traverser le pays qu'escortés par uhe at-rtiée. A peine leurs colonnes avaient passé, que les rassemblements se reformaient. Les soldats employés à de

telles exécutions ne connaissaient plus ni ordre ni discipline. Parmi les généraux, les uns n'obéissaient pas à dlneptes et féroces commandements; les autres s'y portaient avec une rage craliénés. Enfin, vers la fin de mars, la surprise de Morlagne par M. de Marigny excita une surprise et une indignation générales. Chefs militaires , administrations locales, clubs populaires , comités révolutionnaires , commencèrent à s^émouvoir et à s*écrier contre Turreau et son plan. Les abominations de Carrier soulevaient aussi Topinion à Nantes. La Convention, peu à peu et à grand' peine, en vint à reculer devant sa propre volonté ; non parce qu'elle était trop cruelle, mais parce qu'elle était trop absurde.

Turreau fut rappelé au mois de mai. Jusqu'au 9 Thermidor, aucun système ne fut décidé , aucun projet précis ne fut adopté. Dans cette situation , l'insurrection devait grandir : elle ne se manifestait plus par des expéditions lointaines, par de grandes entreprises , comme l'année pré* cédente, du temps de Lescure, Bonchamp et La Rochejaquelein ; mais elle prenait de plus en plus racine dans le pays; les chefs avaient plus d'autorité, les officiers plus d'expérience. Tout fugitifs et errants qu'ils étaient, ils établissaient une sorte d'ordre et de gouvernement.

L'abbé Bernier était revenu d'outre Loire, et il était venu se placer près de Stofflet; c'est alors surtout qu'il fut un homme important. StoflQet avait l'esprit faible et borné ; il tomba entièrement sous le gouvernement de l'abbé Bernier, qui devint l'administrateur et l'homme politique de l'insurrection d'Anjou.

L'armée reçut une organisation aussi régulière que le permettaient de pareilles circonstances : elle se composa de huit divisions territoriales. On tenait sous les armes le moins de monde possible; mais Stofflet avait formé une troupe régulière et soldée avec des déserteurs, des étran-^ gçrs, des hommes de bonne volonté : il y en avait environ quarante dans chacune des divisions. Lorsqu'on Voulait

faire un rassemblement, chaque chef de division transmettait Tordre aux capitaines de paroisse ; les habitants étaient convoqués et se portaient aux points désignés.

Pour solder les chasseurs permanents, pour les vêtir, pour leur donner des souliers, Stofflet créa un papier-monnaie. Dans la forêt de Yezins , qui était restée un asile impénétrable, s'étaient établis, dans des cabanes , des hôpitaux pour les blessés, des ateliers, une fabrique de poudre, une imprimerie et jusqu'à une presse à assignats.

M. Charette faisait à la même époque une guerre beaucoup plus active, et y obtenait des succès achetés assez chèrement ; Stofflet ne lui avait porté aucun secours. Les projets, les promesses d*agir en commun, n'avaient eu et véritablement ne pouvaient avoir d'exécution suivie. Le caractère de Charette ne le portait point à chercher les moyens de donner à Tinsurrectiou une sorte de régularité; peut-être elle ne la comportait pas, surtout dans les cantons du Bas-Poitou. Les essais de gouvernement de l'abbé Bernier lui déplurent, il s*irrita de n'être jamais aidé; quelques-uns de ses meilleurs soldats s'en allaient chez Stofflet, où ils étaient payés et habillés. Après plusieurs communications assez aigres, M. Charette éclata, et le 6 décembre 1794 parut un arrêté du conseil des deux armées, où, à propos de la création des assignats, on imputa à Stofflet l'aveu public de ne vouloir faire la guerre que pour lui, l'infraction de sa parole d'honneur, le mépris de tout principe d'honneur; en même temps le titre de général lui était retiré. L'arrêté lui fut envoyé sous une enveloppe, qui portait pour toute suscription : A Stofflet.

L'abbé Bernier composa une réponse ferme et vive, où l'ambition et l'esprit dominateur de M. Charette étaient signalés sans nul ménagement. La mort de Marigny était attribuée à sa volonté.

Cependant les habitants se lassaient de la guerre civile; ils auraient voulu habiter les ruines de leurs maisons, ras-

iA ÉTUDES BIOGftAPHIQUeS.

sembler les restes de leur famille, retoiirner à là culture de leurs champs. IMiisque la tiépublitlhë retibn^ait à les massacrer, ils renonçàiéiit à la combattre. Depdis le 9 Thet*midor, les ttlëSurés allaient s'adôucissatit. Leâ géhéraùx et les représentants, auteurs ou exécuteur^ de la gtiehre d'extermlnatioii , étaient maintenant accusés bii Détrl^ |par Ik voix publique.

Le général Canciaux, hotîime pléiti de t^âll^ofi, de lojratiié, de douceur, fut chargé, au mois d'dctobrè 1994, du bommàiidettieht de l'armée républicaine, dont bti dugfaiénta les forces. Au lieu de faire parcourir le paye paf dés colonnes mobiles, il établissait des garnisoiis dans les t*ulhe^ dé^ petites villes et des villages; il plaçait des càitips de iiiàtlière à rendre les communications difficile^. Etl liiénlé temps la discipline était maintenue parmi les trotipês; Ifek rigueurs et les excès avaient cessé; on ménageait les habitants; on les engageait à reprendre ledr vie accoulunié^. Peu à peu les râssenlbletnents devenaient presque impossibles; ils fle pouvaient laissei* espérer d*heureux résultats. D'ailleurs les paysans cotnmencèrent à ne plus dbéir aUx commandements de Stofflet, ni des chefs de dlvi^ioij bU des! capitaines de paroisse . la persuasion , les menaces , la coritralnte employée par les chasseurs solfiés, ne réussissaient pas à tnettre en mouvement une population avide du repos et du bon ordre.

Le général Hoche, en Bi'etagne, avec une Habileté moins modeste, avec un plus grand faste de langage, suivait, pour éteindre là Chouantierie , utie marche pareille à celle de l'honnête et tranquille Canciaux.

En inême temps les prisons de Nantes, d'Ârigéi*à et de Saumur s'ouvrirent aux Vendéens qui y étaient encbre enferniés; de nouveaux commissaires delà Cohventioii apportaient, dans ces malheureux départements, un esprit de douceur et de conciliation. Enfin, le 2 novembre, là Convention rendit un décret d'amnistie, (|U'eile accompagna

STOFFLÉT. 75

d'Utie proclamation , où les insurgés étaieiii invités , dails les termes les plus paternels, à se soumettre à la République.

Les chefs vendéens ne pouvaient , comme les paysans, se laisser persuader aux (ii'omesses de la Conventioh. Dans leur position , il n'y avait pas de véritable amnistie à ésjpérer. 11 leur eût fallu abdiquer tôiite autorité et toute importance, Vivre ëoUsl une surveillance sévère, ou pàSsér fiigitifs à rétranger. C'était renoncer aux chances dé succès de leurs oplrilotis, â leur espérance , à leur renomrtiéé; c'était abandonner avec une sorte de lâcheté les desseins entrepris, manquer à ce qu'on avait proinis aux autres et à soi-même.

D'ailleurs , la Yétldée et la Chouannerie étaient alors eh communlcatiôti avec les princes émigrés. Le comte de Lille, qui n'était pas encore Louis XVïll, le comte d'AHois, Ifeurs principaux serviteurs, écrivaient des lettres à M. Charette en le corriblâtit de louanges ; des agents tldmbteux allaient et venaient d'Angletotre en Bretagne. Les chefs de la guerre civile se trouvaient liés par dés devoirs sacrés à leurs pi-o^ près yeux.

Ils faisaient donc aussi des proclamations pour etnpêcher l'effet des proclamations républicaihes. Après une guerre de massacre, on se faisait une guerre de phrases : les uns parlant d'humanité, de concorde, de frères égarés, d'attioUr de la patrie; les autres, de loyauté, de constance, de dévouement au roi légitime , de respect pour la religion, bes deux parts le langage était emphatique. Sous ces paroles pompeuses, il n'y avait rien de réel que la nécessité imposée au gouvernement républicain dé terminer cette guerre, et la lassitude des paysans.

Charette le preriiier reconnut l'inripossibilité de rester dans uiie telle situation ; Cormatin, qui passait pour le priticipal des chefs de Chouans, avait la même pensée. Le 12 février 1795, une première entrevue eut lieu entre les com-

missaires de la Convention, Charette et Cormatin. Stofflet avait dû s'y trouver; il changea de pensée, et sépara sa cause de celle des autres chefs. 11 ne fut point compris dans la pacification de La Jaunais.

Cétait rinfluence de Tabbé Bernier qui agissait sur lui. Les Royalistes se livraient à un espoir chimérique, supposant que ce serait seulement une trêve ; qu'ils se tireraient ainsi d'une position difficile ; que le bénéfice du temps et les chances I politiques seraient pour eux ; qu'ils resteraient armés et verraient même leurs ressources accrues par leurs communications avec l'Angleterre. L'abbé Bernier ne partageait pas ces vaines idées : il voyait que cette paix mettrait fin à la Vendée, qu'elle éteindrait à jamais le feu et le courage des paysans * ; il comprenait que les circonstances qui avaient donné à cette guerre tant de grandeur et d'éclat ne se retrouveraient plus. Tant d'enthousiasme et d'illusion dans l'insurrection, tant d'absurdité et de barbarie dans le Gouvernement, ne pouvait se reproduire une seconde fois. D'ailleurs, Bernier voulait peut-être qu'on traitât avec lui ; il eût perdu son importance personnelle, en se mêlant à M. Charette et aux chefs des Chouans.

Mais il était difficile de communiquer cette prévoyance politique aux hommes de seconde ligne qui, eux aussi, voulaient le repos et qui pouvaient espérer que la République les en laisserait jouir. Les principaux officiers de Sloffiet, presque tous ses chefs de division, adhérèrent à la pacification. Une lettre de Trotouin, son major-général, lui signifia cet abandon.

Stofflet ne se découragea point; le 2 mars, il signa, avec ceux de ses officiers qui lui demeuraient fidèles, un arrêté, où, traitant de lâche abandon la conduite de Charette et des chefs qui avaient traité, il annonçait les mesures les plus sévères contre ceux qui, par leurs intrigues et leurs

' Notes manuscrites de Vahhé Bernier.

discours, affaibliraient rattachement des peuples à Dieu et à leurs chefs.

Le général Canclaux résolut alors de porter toutes ses forces en Anjou et d'en finir avec Stofflet. Il y eut encore quelques combats. Slof&et attaqua successivement les camps de Ghalonnes et de Saint-Florent, sans obtenir aucun succès, malgré de courageux efforts.

Il était, pour ainsi dire, traqué de toutes parts; ses derniers compagnons étaient harassés d'âme et dexorps. Pourtant il demeurait inflexible et ne cherchait pas à traiter.

Canclaux et les représentants préféraient la paix à la destruction^ ils chargèrent un officier d'état-major de porter des paroles à Stofflet. On ignorait où il se trouvait. L'officier sortit seul de Bressuire, errant à l'aventure dans la campagne; il tarda peu à être arrêté : c^était ce qu'il désirait; il demanda à être conduit au général et fut amené dans une maison près de Cérisais. Il reconnut quelle était la situation évidemment désespérée de Stofflet, qui, ne lui adressant pas une parole, le laissa exposer le motif de sa mission; une quinzaine d'officiers vendéens étaient autour de lui; ils résolurent d'envoyer deux d'entre eux conférer avec les représentants.

Cependant Stofflet perdait chaque jour quelqu'un de ses compagnons; ils se détachaient l'un après l'autre, acceptant la paix; plusieurs d'entre eux recevaient de l'argent, comme indemnité des pertes qu'ils avaient souffertes par la guerre civile.

L'abbé Bernier lui-même commença à traiter, mais sans hâte, cherchant à gagner du temps, attendant que la pacification de la Bretagne fût achevée ; car il avait bien résolu que Stofflet fût le dernier à poser les armes.

Les circonstances devenaient pressantes; une fouille dans la forêt de Vezins avait ôté à Stofflet ses dernières ressources. Lui-même avait été contraint de se sauver seul à pied.

Hûc^Q avilit ^ï\f\n réussi à fs^ire sigp^r la ptiçlfic^tion Tp^v les chefs des Chouans : ils y avaient adhéré, 1q %Q %VFiU da,p$ une cQi^féfçnce ^^i château de La^ Ms^bile^is aupr^^ de Rennçs. U n'y ay^iU plus siuçup moyen de persister; Tahhé Çeruier céda , promit ipêw d'employer son influepce à reudre la paii^ réelle et solide. Stofflet vint, le 2 m<Li, Mgner à Yarades les arrangements convenus; eu même temp, profitant des facilités que lui donnait l'armistice, il Gt un rassemblement d*environ dix mille hommes, et voulut ^ montrer redoutable au moment où il paraissait sans vç^ sources. Cette montre ne fit illusion à personne.

Stofflet sç comporta dans cette négociation avec un noble désintéressement. }îeaucoup d'argent avait été distribué autour de lui; l'abbé Bernier en avait reçu. Les arrangements conclus à La Jaunais et à La Mabilais avaient aussi été un article de dépense secrète pour le comité de Salut Public Stofflet demanda qu'on le laissât h£\biter dans sa maison de garde-chas3e à Maulevrier et qu'on lui apurât de quoi vivre.

Le maintien de )a pais^ était impossible; garantir aux Vendéens les immunités qu'on leur avait promises, c'était en faire un peuple à part, soumis à des lois, à une administration différente, k supposer que la soumission des chefs eût été sincère, et m^^nifestement elle ne l'avait pa$ été» leurs bandes étaient trop mal disciplinées pour se ranger •^U bon ordre et cesser toute violence ou tout pillage, l^a Chouannerie fut à peine suspendue; le Bas-Poitou et tout le rayon de l'armée de Charette continuèrent à offrir un suspect de désordre qu'il feignait de réprimer. L'Aiyou était beaucoup plus calme.

Ce qui contribuait le plus à entretenir la discorde, c'était \^ situation des réfugiés. Les habitants patriotes des bourgs, Içs propriétaires, qui n'étaient ni gentilshommes ni paysans» avaient montré une vive opposition au parti qui avait pris les armes et commencé la guerre civile. Les uns levaient

cqfPbf(l>^ QQn^*^ 1@$ Vendéçi)^, les autres avaient £^cçuciiIU çQipine ôe§ libérateurs leg troupes d« U Répubjiqwe; \&$ nnî^gisirate Ipc^vix avaient ç^rvi avec «èlp les mesurer ordpnnées par le GauYerfletnent. Des haines profondes avaient pris naissance; l^s insurgés s*étaient sfouvept livrés à de cruelles violences contre les Patauds : ainsi nomnmient-ils les patriotes. Pfiur échapper à ces vengeances, çeux-^ci s'étaient réfugiés dans les grandes villes, eipnieriant leur^ familles, emportant leurs nieubles, à Saumur, à Angers, à INantes surtout, Le§ représentants, quaiid ils avaient ordonpé le ipa^sacre et l'incendie, leur avaient même enjoint de quitter le pays, l^aiqtppant comnnent retourner df^P^ leur dopfiicile, parmi upç population exaspérée contre eux, et que la République rf qonçait à réprimer. U fallait donc ^ résigner i\ ne jamais revoir SQP spl, à ne ja^iais jouir de son dgipaine, ou ^ vivre au milieu des ins.Mltes et dos dangers. Cette irrécqnciliable antipathie, qui a duré longtemps et a rei^du pendant deux générations la situatip^ fles^ départen^ents de TOuest fâcheuse et difficile, était alors dans toute sa vivacUé. Dans l'exagération de l'esprit de parti, les Vendéens et les réfugiés s'imputaient réciproquement tQiites sprtes de primes et de projets de vengeance : les uus, disait-pn, avaiept servi de guides aux colounes iufemalesi, leur avaient dé^igqé des victimes, s'étaient faits les satellites eiupressés des représentants et des généraux les plus cruels ; les autres, répqndait-op, n'étaient qu'un ramassis de brigands, se parant d'im masque de royalisme pour piller, brûler et commettre sans cesse mille atrocités,

Les réfugiés avaient vu avec peine et inquiétude une pacification, où il leur semblait qu'eux seuls étaient sacrifiés. Pientôt ils eq dénoncèrent à grands cris toutes les violations; souvent levrs plaintes étaient fppdées.

D'autre part, le^ correspondances des cliefs vendéens et des chefs des Chouans avec l'Émigration devenaient de plu^ en plus actives. Des envoyés arrivaient pour préparer

une nouvelle insurrection plus vaste et mieux ordonnée que ]a première. Le comte de Puisaye, caché en Bretagne, déployait des pouvoirs donnés par les princes émigrés, distribuait des grades. Dès le 25 de mai, les commissaires de la Convention firent arrêter Cormatin et sept autres chefs de Chouans.

Après quelques plaintes réciproques, en violation des promesses faites de part et d'autres, Charette, par une proclamation du 26 juin, annonça la reprise de la guerre. StofiQet continua à protester de son sincère désir de maintenir la paix; les dispositions des habitants de l'Anjou, la configuration du sol, ne pouvaient lui donner les mêmes espérances qu'à Charette. Celui-ci était d'ailleurs pressé plus vivement par les agents des Émigrés; il était important qu'il se saisit de quelque point de débarquement sur la côte. L'abbé Bernier n'avait aucune foi dans ces nouvelles tentatives royalistes. Les princes ou leurs agents écrivirent vainement à M. de Stofflel; il ne tenta pas encore de rassemblement, et chercha à mettre en arbitrage les difficultés que l'exécution des arrangements convenus suscitait chaque jour. Il correspondait, à cet effet, avec M. de Scepeaux et M. de Béjarry, qui s'étaient rendus auprès du comité de Salut Public à Paris, pour y traiter les intérêts de la Vendée. Cette conduite n'était point dictée par une loyauté qui, d'un côté comme de l'autre, était impossible ; c^était de la prudence, un moyen de gagner du temps. On faisait des préparatifs, on achetait des armes, du plomb, de la poudre; on amassait des provisions.

Cependant l'expédition de Quiberon avait eu, à la fin de juillet, une issue déplorable. Peu après, le général Hoche vint remplacer le général Clanclaux dans la Vendée. A la même sagesse, il joignit une activité plus grande; il serrait chaque jour Charette de plus près. L'expédition anglaise sur l'ile d'Yeu n'avait eu aucun résultat; le comte d'Artois n'avait point débarqué; encore une fois la Vendée

STOFFLBT. 81

restait abandonnée à elle-même. Stof&et ne bougeait pas; il demanda line conférence au général Hoche : elle eut lieu le 11 décembre 1795. Bernier, qui portait la parole, renouvela les assurances les plus formelles et promit de travailler au maintien de la paix. Probablement c'était leur avis au fond^ mais leur situation était plus impérieuse que les conseils de leur rais'on.

Enfin, le 26 janvier 1796, pressé par les agents des princes, et i)ar les gentilshommes qui Tentouraient, Stofflet se décida. Au moment où il ne restait plus même l'apparence d*un succès, il fit une proclamation au nom de Louis XYIII, et en appela au courage de ses compagnons d'armes.

Des déclarations du roi, des promesses d'indulgence faites en son nom aux soldats républicains, tout le vain langage d'un parti rempli d'impuissance et d'illusion, signalèrent cette reprise d'armes, c Monseigneur, écrivirent Stofflet et < Bernier au comte d'Artois, vos vues sont remplies, vos c intentions satisfaites... »

H n'y en eut pas pour longtemps : Hoche avait réglé d'avance toutes ses mesures, et cette nouvelle tentative de guerre civile ne lui donna pas un moment d'inquiétude. StofOet, ayant à grand'peine réussi à faire un rassemblement de trois ou quatre cents hommes, alla attaquer les Républicains à Bressuire; il fut facilement repoussé, et avec perte. 11 jugea de sa situation, licencia son monde, et ne songea plus qu'à se dérober au sort qui l'attendait.

Les dispositions du pays n'étaient plus les mêmes; les soldats de la République ne s'y trouvaient plus isolés de tous, sans communication, sans aucun moyen de connaissance. 11 y avait maintenant, parmi les habitants, et même dans le clergé, un parti zélé pour la paix et le rétablissement de l'ordre; tout était conduit avec mesure et habileté.

Dans la nuit du 23 au 24 février, la métairie de La Saugrenière fut cernée par un détachement de deux cents hommes. Peut-être croyait-on y trouver Tabbé Bernier. Il

8S ÉTUDES nioaRAraïQUEs.

s'y était réfugié depuis trois jours et y svaii donné rendezvous à Stofflet. Apprenant que cette retraite était peu sdre, il la quitta sans lui donner aucun avis. Stofflet y était caché avec un jeune Allemand nommé Lichtenheim , son domestique Moreau, et trois autres compagnons. Se voyant surpris, il saisit aux cheveux le grenadier qui s'approcha de lui , et se débattit quelques instants avec une violence extrême.

Il fut conduit à Angers et interrogé le jour même; son interrogatoire existe; ses réponses sont simples et fermes. Il déclara qu*il combattait pour le roi, c'est^à-^dire pour le premier homme qu^on pourrait mettre $ur le tr&ne. 11 est pourtant difficile de croire que ce brave garde-cbasso se battît pour la royauté abstraite, sans acception de personne et sans légitimité.

Il fut condanmé à mort avec quatre de ses compagnons, ie 26 février 1796, et exécuté le même jour. Son courage le suivit jusqu'au dernier moment, et il montra même, au moment de la mort, une sorte de cynisme un peu solda* tesque«

Cbareile de la Contrie ( François -Athauase) naquit à

Confié, pfèB d'Aiicenis en Bretagne, le 21 avril 1763. Sa

famille était aneienne et illustre dans sa province; son père

avait peu de fortune et beaucoup d'enfants. Celui-là fut

confié au$ soins d'im de ses oncles» conseiller au parlement

de Rirnnes, qui se chargea de son éducation ; il lui fit faire

ses études à Angers, et, à seize ans, le plaça dans la roariiie.

En 1790* ayant épousé sa parente madame Charette de Boisr

foucaud, veuvQ beaucoup plus riche et plus âgée que lui, il

abandonna sa carrière. Peu après il sortit de France, et alla

se mêler aui: Émigrès. Son caractère d'amour^propre et

d'indépendance s'accommoda mal de l'esprit qui régnait

auprès des princes français. Un gentilhomme de province,

dont les manières n'avaient pas toutes les nuances de la

mode, dont )es idées et les opinions n'étaient pas préci&é-r

ment dictées par le ton de la haute société, pouvait se

trpuver déplacé parmi cette cour. On dit aussi que des

pertes considérables, que Charette fit au jeu, le détermi*

nèrent à revenir.

Il se trouva à Paris au 10 août. Il essaya de pénétrer aux Tuileries pour défendre le roi, et fut, comme beauccuip d^autres, mêlé et entraîné dans la foule des assassins, qu^l voulait combattre. Il s'échappa du milieu d'eux, en feignant de porter en ti*ophée un lambeau de chair humaine. 11 revint en Poitou, et s'établit tranquillement au petit chftteau de Fonte-€lause« à deux lieues de Macfaecoul.

11 y menait une vie insouciante et frivole, recherchant tous les genres de plaisir et d'amusement que peut se don* ner un seigneur campagnard au fond d'une contrée dont les mœurs sont fort rustiques. De tous ks gentilshommes du pays, il était peut-être celui dont les révolutionnaires se fussent méfiés le moins. En effet, il se montra plus éloigné qu'un autre de prendre part à Tinsurrection qui éclata dans les premiers jours du mois de mars 1793. Elle prit, dans le canton qu'il habitait, un caractère plus furieux que dans les autres parties de la Vendée. Les paysans s'emparèrent de la petite ville de Machecoul et y massacrèrent cruellement beaucoup de Républicains. Ils vinrent d'abord en foule demander à Charette de se mettre à leur tète; il s'y refusa. Ils marchèrent alors, sous les ordres de M. de Vue, contre la ville de Pornic^ ils furent repoussés, leur chef fut pris et exécuté. Une seconde fois, ils revinrent supplier Charette; il persista dans son refus. M. de La Roche-Saint-Ândré devint alors leur commandant et les conduisit encore devant Pornic; la ville fut prise; mais les ennemis, profitant du peu de précautions des insurgés, qui s'étaient répandus en désordre dans les rues, revinrent, les surprirent et se vengèrent de leur défaite. Les Vendéens s'en* prirent de cet échec à leur chef ; M. de La Roche eut peine à échapper à leur ressentiment, et passa à l'armée d'Anjou, où depuis il a péri.

Pour la troisième fois, les paysans, retournèrent à Charette, et le menacèrent de le massacrer, s'il ne voulait pas être leur général. Il prit son parti, et le sort en étant jeté, il n'y eut plus rien d'incertain dans sa conduite, ni dans son caractère.

L'armée qui venait de se donner à lui ne ressemblait pas aux autres troupes des révoltés qui s'étaient formées en Anjou et dans d'autres parties du Poitou. La grande armée vendéenne était commandée par des chefs illustres, riches, honorés de tout le pays, ayant les uns pour les autres des

GHARETTE. 85

égardSt et concertant leurs opérations; elle comptait quelques officiers expérimentés; des déserteurs étaient venus s'y joindre. Elle se composait de paysans d*un caractère soumis et intelligent, simples, mais ne manquant ni d'industrie ni de réflexion; comparée aune armée régulière, ce n'était sans doute qu'une informe multitude. Hais la troupe de Gharette était éloignée d'offrir un aspect aussi imposant. Celte portion du Poitou est plus reculée que le reste du Bocage; les bourgades y sont plus rares; on y comptait un moindre nombre de gentilshommes, tous peu riches, et re* légués loin du monde et des affaires. Leur influence sur le peuple était moins grande et moins entière; d^ailleurs les premières circonstances de celte révolte, où les paysans avaient été pendant quelques jours livrés complètement à eux-mêmes, avaient donné un tout autre caractère à cette partie de l'insurrection.

Les cruautés que les paysans avaient d'abord commises repoussaient loin de leur révolte tous les hommes modérés qui eussent été tentés d'y prendre part; aucun déserteur ne venait les joindre comme en Anjou. Le sang qu'ils avaient répandu avait altéré toutes leurs habitudes et les avait ren* dus farouches et intraitables. On doit remarquer aussi qu'il s'était formé sept ou huit troupes différentes; la plupart étaient commandées par des hommes de classe inférieure, de mœurs grossières, qui, enivrés de leur autorité, ne voulurent point d'abord reconnaître de supérieurs.

Charette ne fut en commençant que le chef des révoltés de Hachecoul et des environs. Ce fut peu à peu, à la faveur des événements, et par la force de son caractère, que Charette devint le chef reconnu de toutes les autres bandes du Bas- Poilou; encore fut-il toujours obligé de fermer les yeux sur l'insolence de quelques commandants. En un mot, Charette devait se promettre peu de succès et peu de gloire de l'autorité qu'on le contraignait à accepter; elle fut d'abord incomplète et disputée. Les horribles massacres de Machecoul

86 ÉTUDES BlOGftÀt'ilIQUES.

continuèrent; il eût peut-être préféré lès empêcher, et ne tes souffrit jamais en sa présence, sans mettre d'ailleurs une grande importance à les prévenir* 11 réfléchit même qtie ces Cruautés imposaient aux insurgés la nécessité salutaire de se défendre contre une juste verigeance; mais c'était plutôt un motif dont il excusait son insoUdance qu'une détermination politicfue.

11 commença par attaquer Pomic, et s*en empara avec succès. Il revint à Machecoul, Où il essaya de former un peu son armée et de se faire une cavalerie; car il n'airdit que trente-huit chevaux dans sa troupe. Peu après il mar-^ cha sur Challan^ et fut complètement repoussé^ Il éprouva un semblable échec devant Saint-Gervais; ses soldats ne s'aguerrissaient point et n'apprenaient pas à obéir à i^a voix.

Bientôt le général Beysser sortit de Nantes et arrîta satis obstacle jusqu'à Machecoul ; les insurgés i^'essayèreilt pas de s'y défendre. Cependant Charetté parvint à s'établir à Légé et à s'y maintenir pour quelque temps. Ce fut là que l'esprit de sédition, enhardi par les revers du général, se déclara toiit à fait parmi les insurgés. Un nommé Vrignaud, commandant de la paroisse de Vieille- Vigne, et qui avait montré de la bravoure et de la capacité, crut avoir à se plaindre de Charette, l'accusa de ne pas lui avoir fourni des vivres comme ils en étaient convenus, et voultit lui faire ôter lè commandement. La marquise de Goulaine, dont l'influence dans ce canton était assez grande, s'itilagiria qtie Charette n'avait ni assez de talent ni assez de courage pour conduire les insurgés. Enfin, l'on ameuta sa troupe contre lui ; il ne manqua point de fermeté^ ëftbra quelques mutins et sut se maintenir dans le commandement.

On voulut alors employer contre lui rautoritô de M. de Réyrand, qui comnfiandait une autre troupe d^insurgés^ et qui Venait d'obtenir de grands succès. Charette, fofoé de qtiitter Légé, étant venu se réfugier à Montaigu, M. dé ftoyrand fefusa de le roicetoir. La rage dans le cceur^ Gha-^

CHARBTTE. 87

rette rassembla le peu de gens qui lui restaient, et courut témérairement attaquer les Républicains à Saint-Colombin-, il y remporta un avantage complet, et prouva ainsi à M. de Royrand combien les intrigues qu'on ourdissait contre lui étaient injustes et misérables.

Ils concertèrent ensemble une expédition qui réussit, et qui remit Gharette dans une meilleure position. Il reprit son poste de Légé; après quelques combats, il se vit de nouveau maître de tout le pays et chassa les Républicains de Machecoul, en remportant sur eux une victoire assez importante, où Yrignaud fut tué.

Ce fut à pêu près dans ce moment que la jgrande armée vendéenne prit Saumur; Jusqu'alors elle n'avait eu aucune eommunication avec Gharette. M. de Lescure lui écrivit une lettre pour le féliciter de ses succès, et Tinvita à concerter dorénavant ses opérations avec la grande armée. Gharette fat d^abord flatté de la considération qu'on lui montrait; l'attaque de Nantes fut résolue. L'armée de Gathelineau devait s'avancer par la rive droite de la Loire; Gharette se chargea de pénétrer par les faubourgs de la rive gauche. Des circonstances imprévues, quelques fautes commises par des chefs de l'armée d'Anjou, et surtout la résistance opi* niâtre des Républicains, firent échouer l'attaque.

Galhelineau avait péri dans ce combat. On voulut que celui qui le remplacerait commandât non -seulement la grande armée, mais toutes les insurrections; Gharette con* sentit à cet arrangement. M. d'Elbée parvint par de petites intrigues à obtenir le commandement, et, presqu'à l'insu des principaux chefs, fit régler l'ordre de l'armée avec si peu de raison, que Gharette ne fut pas même choisi parmi les quatre généraux de division qui furent nommés. Il trouva fort mauvais et fort singulier qu'on disposât ainsi de son armée. Toutes ces nominations restèrent sans effet, hormis celle de M. d'Ëlbée, à qui on laissa le vain titre de général en chef.

Lorsqu'au mois d*août on concerta Tattaque de Luçon, Charette ne déclina point son autorité et réunit sa troupe à toutes les autres troupes d'insurgés. L'enviede montrer ceque valaient et lui et ses soldats, dont il lui semblait qu'on ne faisait pas assez d'estime, fit qu'il demanda le poste le plus périlleux. Lescure et lui commencèrent l'attaque avec une sorte d'émulation, chacun voulant se faire estimer et admirer de l'autre; ils obtinrent d'abord du succès; mais l'inhabileté de d'Elbée et la supériorité de l'artillerie républicaine rendirent inutile ce premier avantage. Les Vendéens furent complètement défaits.

Charette retourna à Légé, et, pendant un mois, il ne se passa rien de fort important; Charette, durant cette espèce de loisir, reprit ses habitudes d'amusement et d'imprévoyance. Son quartier général était un lieu de plaisir. Il y rassemblait beaucoup de femmes; souvent on y dansait. L'élégance n'ornait point ces fêtes données au milieu d'une armée de paysans; c'étaient plutôt de rustiques divertissements que de frivoles distractions. Charette s'y livrait avec une sorte d'ardeur, attendait toujours le dernier moment pour s'occuper des affaires sérieuses. Une fois retourné au combat, rien n'égalait son ardeur, son coiirage et surtout son obstination.

Vers le milieu de septembre, des efforts mieux combinés furent dirigés contre les Vendéens. La garnison de Mayence et d'autres troupes aguerries, commandées par des généraux habiles, entrèrent dans le Bas-Poitou. Charette vit que toute résistance serait superflue; il se retira aux bords de la Sèvre, et vint se joindre à la grande armée vendéenne. Ce fut là que tous les chefs réunis remportèrent la victoire de Torfou, où les Mayençais furent complètement défaits. Dès le lendemain, Lescure et Charette marchèrent sur Montaigu, y obtinrent un avantage éclatant; mais, au lieu de revenir joindre le reste de l'armée pour tenter une attaque générale, ils continuèrent à avancer sur la gauche et batti-

GHAHETTE. 89

rent encore les ennemis à Saint- Fulgent. Bonchamp et d^Elbée, privés du renfort sur lequel ils comptaient, au lieu d'achever la défaite des Mayençais, ne les entamèrent que faiblement. Ce défaut de concert commença à allumer une vive discorde entre Gharette et les chefs de l'autre armée. Quelques discours imprudents avaient souvent blessé sa vanité ombrageuse ; son caractère et son talent ne savaient d'ailleurs se montrer que lorsqu'il était seul et indépendant. Il lui fallait une autorité despotique; son gouvernement était dur; il frappait ses soldats, et on l'a entendu regretter d'avoir des officiers avec lesquels il ne iK)uvait se permettre de tels emportements. 11 était plein d'une sombre méfiance, et cachait ses inquiétudes sous les formes de la dissimulation. 11 aimait à vivre au jour le jour, se Uvrant aux circonstances, sans former de plans. Il y avait à la grande armée beaucoup de chefs dont le génie militaire avait quelque chose de plus brillant, dont le coup d'œil était plus rapide et plus prévoyant, dont l'esprit était plus accoutumé aux hommes et aux affaires; et pourtant Gharette sentait en lui-même qu'il était plus capable qu'aucun autre de commander un parti. Gette insouciante résignation, cette fatalité soldatesque qui ne craint jamais le danger, parce qu'elle croit que le hasard se joue des probabilités; ce sacrifice entier de sa propre vie, qui, plus il est franc et facile, plus il donne à l'homme une sorte de puissance imprévue, faisaient en effet de Gharette un vrai chef de guerre civile. D'autres, dont l'âme était plus chevaleresque, dont les opinions tenaient plus au fond du cœur, pouvaient, malgré leur héroïque dévouement, se sentir désespérés et abattus par les revers, par les malheurs de leur pays, de leurs soldats, de leur famille, par la douleur de voir succomber une cause qu'ils croyaient noble et juste : Gharette était inaltérable. Au plus fort de la détresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le sourire sur les lèvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient.

les mener au combat, les pousser sur Fennemi, et les maiti*tenir devant lui jusqu'à la dernière extrémité.

Voyant donc ses cantonnements délivrés, Gharette, sous le prétexte de quelque querelle sur le partage du butin, laissa Tarmée qui venait de le sauver, l'abandonnant en proie à toutes les forces républicaines qu'elle avait attirées sur elle pour le défendre. Lui, au contraire^ Se trouvant pressé moins vivement, en profita pour attaquer l'Ile de Noirmoutier, dont la possession pouvait lui donner des eommunications faciles et importantes avec les Anglais} 11 n'avait encore eu aucun rapport avec eui. 11 réussit dans cette entreprise, précisément pendant que la grande armée, battue à Gholet, était contrainte de passer la Loire.

Bientôt Gharette eut à se défendre contre dé rudes attaques, contre lesquelles il ne prit pas d'abord assez de précautions : un brave et habile général, Haxo, marcha contre lui, l'accula à la mer, et le bloqua dans les marais de Bouin. Gharette abandonna ses canons et ses chetaux, et, â travers les canaux et les fossés, il parvint à conduire son armée hors d'une enceinte où il semblait impossible qu'elle ne fût pas exterminée.

Dès lors la guerre prit un autre caractère : chef d'une armée sans provisions et sans bagages, trop faible pour se maintenir dans aucun poste, Gharette fuyait d'un lieu h l'autre; il profilait de la position de ce pays sans routes, où les Républicains ne pouvaient agir que par petites troui^es. La terreiir profonde qu'ils avaient inspirée leur ôlait la possibilité d'avoir aucune information : hommes» femmes et enfants s'empressaient de dérober la trace des insurgés^ et de les aider à surprendre l'ennemi. Pour les Républicains, le Bocage était un désert, sans vivres, sans habitations ) pour Gharette» il était semé d'espions, et ne manquait d'au^ cune ressource.

H tira habilement parti de ce que sa position, désespérée en apparence, lui fournissait de 'favorable. Tantdt il iom»

bail siir l'arrière-garde àeè Républicaine; tantôt il 8tir«* prenait leurs convois, attaquait leuri^ colonnes isolées, se montrait toujours où il était le moins attendu ; quelquefois il échouait dans ses entreprises, le lendemain il recommençait sur un autre point* Là fatigue, les blessures, la trahison de quelqucffr'uns de^ ses officiers, la mort de ceux en qui il avait confiance, rien ile lassait sa constance, il avait encore à se défendre des intrigues qui, parfois, troublèrent son année. Un des chefs qui servaient sous lui, Joly, essaya de lui faire ôter le commandement.

Ce fut de la sorte qu'il passa trois mois parcourant tout le Bas-Poitou; il s'avança même Jusqu'à Maulevrier, en Atijou, où M. de La Rochejaquelein, fugitif et séparé de son armée détruite, vint le voir : il ne fit nul accueil à ce brave et'malheureux chef, et ils se quittèrent mécontents l'un de l'autre* Tous ceux qui avaient servi dans la grande armée ei s'étaient réfugiés près de Charette le quittèrent pour suivre La Rochejaquelein. Charette repassa la Sèvre, n'essaya d'établir aucun concert avec cette armée qui commen* çait à se former de nouveau, et retourna sur son territoire^ où le général Haxo continua à le harceler sans cesse, sans réussir davantage à le détruire. Ënfin^ le 19 mars, Haxo, surpris à l'improviste^ fut séparé de ses soldats en déroute^ et fut tué en se défendant courageusement*

Le général Turreau commandait alors en chef l'armée républicaine, et suivait avec obstination son projet d'anéantir la rébellion par le massacre et l'incendiei Charette, faute de vivres, et après une première attaque inutile sur le camp de ChallanS, passa encore une fois la Sèvre. M. de La Rochejaquelein avait péri; Stofflet lui avait succédé dans le commandement de l'armée d'Anjou; M. de Marigny, qui venait de rentrer sur la rive gauche, avait aussi une armée qui, chaque jour, devenait plus considérable, parce qu'il était fort aimé des paysans et des officiers. Les trois généraux eurent une entrevue ; il parait que Charette essaya

92 ÉTUDES BIOaRAPHIQUES.

d'éiré reconnu généralissime; il fut convenu seulement qiie les trois armées combineraient leurs mouvements. Ce fiit alors que le camp de Chaudron fut attaqué, et que M. de M arigny fut condamné à mort par le conseil.

Le 6 juin, une attaque nouvelle contre Challans, pour laquelle Stofflet était venu se joindre à Charette, fut repoussée malgré de vaillants efiorts. M. de Marigny n'avait pas voulu y concourir; ce fut sans doute ce nouveau refus qui décida Texécution de sa sentence. Dès lors Charette et Stofflet renoncèrent aux opérations combinées, qui, dans la situation de cette guerre, présentaient peu de chances de succès. La troupe de M. de Sapinaud, qui commandait aux environs du bourg des Herbiers, était plus rapprochée, et pouvait plus facilement agir de concert avec Charette.

Peu à peu, et durant l'espèce d'inaction où resta Tannée républicaine après la destitution du général Turreau, et avant que la Convention, livrée à ses discordes intestines, eût arrêté un plan nouveau , Charette se trouva moins pressé; il s'établit d'une manière plus redoutable, et ne fut plus obligé d'y faire la guerre en fugitif. Ses soldats étaient devenus plus exercés ; beaucoup d'officiers avaient acquis du talent et de l'expérience. Encouragé par quelques avantages, Charette entreprit de détruire trois camps retranchés où les Républicains s'étaient établis. Ce projet hardi et difficile réussit complètement; l'attaque du camp de Frétigné, près de Challans, le 24 septembre 1794, est le plus beau fait d'armes de Charette et de son armée. Les Yen-» déens y montrèrent un courage et une ténacité qu'on avait rarement vus, surtout parmi les gens du Bas-Poitou; jamais Charette n'avait eu tant de gloire et de prospérité; presque tous les chefs avaient succombé. Stofflet, sous la direction de l'abbé Bernier, semblait attendre les événements, et s'occupait seulement de donner à son commandement plus d'ordre et de régularité ; Charette seul se trouvait plus maître du pays qu'il ne l'avait jamais été.

GHABETTfi. 03

Les Républicains le redoutaient; l'Europe commençait à retentir de son nom. Lui, pendant ce temps , à son quartier-général de Bellevilie , avait repris ses habitudes de loisir et d'amusement; bien qu'orgueilleux de son importance et de la grandeur de son rôle, il ne songeait pas beaucoup plus à l'avenir.

Depuis le 9 Thermidor, tout avait changé dans la conduite des affaires de la République. L'horreur et l'inutilité des mesures d'extermination qu'on avait essayées contre la Vendée étaient un des principaux crimes dont l'opinion publique accusait le gouvernement révolutionnaire : il était devenu comme impossible de continuer cette guerre civile; la voix du peuple ne permettait plus à la Convention de répandre du sang pour se défendre. De son côté» Gharette sentait ses ressources diminuer ; depuis quelque temps il n'avait pas eu de combat à livrer : aussi n'ayant emporté aucun poste, il manquait de munitions ; les paysans n'étaient pas non plus animés de la même ardeur. Dans un moment où tout s'adoucissait, plusieurs Royalistes espéraient même que, sans combat, la monarchie serait le résultat de l'état incertain et temporaire des choses. La Ck)nvention fut amenée à une indulgence entière. Des représentants furent envoyés à Nantes pour offrir une amnistie aux Vendéens; ce n'était pas une amnistie qui convenait à des chefs qu'on n'avait pu vaincre, qui, peut-être, étaient moins redoutables qu'ils ne l'avaient été d'abord, mais qu'on ne pouvait plus combattre sans soulever l'opinion publique : c'était un traité de puissance à puissance qu'il fallait conclure. On s'y résigna , sans réfléchir qu'il était absurde d'établir une sorte d'état particuher au milieu de la France. La nécessité, le cours naturel des circonstances, faisaient qu'à tout prix la Convention voulait pouvoir dire que la guerre de la Vendée était apaisée.

Établir une communication quelconque entre.deux armées qui ne connaissaient entre elles ni foi, ni loi, était

déjà une chose diffieile; le récit des préeautiouft qu'il &Uut prendre pour que des Franç£(i$ pussent traiter avec des Français , aemMe appartenir à l'histoire de deux peuples barl^ares et sauvages qui reconnaissent pour la prenaière foi^ la nécessité du droit des gens. On se servit de la sesur de Gharette, qu*on découvrit dans sa retraite, pour lui porter les premières propositions : elles furent reçues avec méfiance. Un ancien magistrat de Nantes , M. Bureau, homme d'un caractère facile et spirituel , et qui n'avmt jamais montré aucune opinion, se fit le négociateur; adoucissant à chaque parti les paroles de Tautre , il parvint i faire conclure une paii, à laquelle Gharette, tout en smi» tant qu'elle était nécessaire, consentit de mauvaise grâce : elle lui ôtait de la considération dans son parti et dans son armée; il fut obligé de vaincre la répugnance de beaucoup de ses compagnons, et même de calmer une sédition qu'exr cita contre lui Delaunay, l'un de ses principaux officiers.

Enfin, il fut convenu que les Vendéens aurai^it le libre exercice de la religion; qu'ils resteraient armés sous le commandement de leurs chefs comme gardes territoriaux; qu'on leur payerait des indemnités pour les ravages de la guerre : à ces conditions , ils se soumettaient à toutes les lois de la République. Une telle paix n'était évidemment qu'un court armistice ; le sort de la France, la forme de scm gouvern^xient, ne pcmvaient être décidés dans le ooin d'une province : il fallait voir, au milieu du conflit des partis, quel serait celui qui triompherait dans l'ensemble de la nation.

Sans se rendre compte de cette nécesi^té, Gharette était contraint d'y céder; mais ce fut avec chagrin, avec une sorte de pressentiment que dorénavant il marchait à sa perte. Les généraux républicains et les représentants, diuis leur joie d'avoir conclu la paix, fermèrent les yeux eur la contenance sombre et orgueilleuse de Gharette, sur la façon froide et réservée dont il reçut leur accueil, sur Les bravades

CHKMTtE. 95

40 «^ offUéBR», que pourtant il assayaît de retenir dans de certaine» bornes»

Oo ayaît i peu prè« exigé qu'il vint à Nantes, en «igné de confifinee et de eoneorde : il y consentit avec peine ; le 26 févrîor 1706, il y fit eon entrée à côté du général Can^ claiix : il portait son panache blanc et tous les signes de son parti, que cependant il quitta un instant après. Le peuple courait en £oule sur le passage de cet homme redoutable, dont on était sans cesse occupé depuis deux ans : il se leisaa fondoire au th^tre, à la société populaire. Au milieu de cet espèce de triomphe, de cet empressement de la foule, de cette affectation de cordialité avec laquelle le traitaient les chefs républicains, il parut morne, soucieux et embarrassé du rôle qu'il jouait*

hd lendemain, il retourna à son quartier*général de Beileville. De part ni d'autre aucune condition de la paix ne fut exécutée; k» troupes républicaines cernaient le pays ; Cbarette restait entouré de ses officiers, sans communication avec Tautre parti. Cependant les paysans retournaient à leurs cabanes , en relevaient les ruines , reprenaient la culture de leurs champs, et revenaient chaque jour davan^tagei leurs habitudes paisibles. Charette, qui voyait combien un tel état de choses était menaçant et transitoire; qui, en faisant la paix , s'était promis d'attendre et de préparer des circonstances favorables, ne s'en livrait pas moins à sou insouciance et à la paresse d'esprit qui le rendait étranger à la réflexion et vsx affaires. Quand ia France était en proie aux partis, quand les événements de chaque jour pouvaient offrir une chance d'espérance ou même d'entreprise, Chanette était redevenu un gentilhomme campagnard, passait son temps à la chasse et au bal, n'ouvrait pas les lettres qui lui étaient adressées, et allumait sa pipe avec les gazettes.

Bientôt il fut en nelation habituelle avec les princes de la maison de Bourbon , reçut chaque jour des témoignages

de leur reconnaissance et de Tespérance qu'ils mettaient en lui. Beaucoup d'Émigrés vinrent se joindre à son ar« mée : il fut mêlé à toutes les intrigues, à tous les projets que formaient des hommes peu capables d'exécution. Rien ne lui convenait moins : il n'avait nulle habitude du monde; il ne connaissait pas le caractère des princes; ne savait pas au juste quelle idée il pouvait se faire de leurs promesses, ne découvrait pas bien leurs véritables intentions et leurs projets , en effet, assez vagues et incertains. Le ton de leurs envoyés et des Émigrés lui déplaisait; leurs manières élégantes, leur langage facile et présomptueux, lui faisaient souvent regretter ses officiers paysans et ses anciens cavaliers. 11 eût voulu que les princes lui eussent envoyé des sergents pour discipliner ses soldats, et non point des officiers, à qui il craignait de paraître médiocre et vulgaire ; mais il n'en était pas moins dévoué à sa cause, prêt à mourir pour elle, le jour où il faudrait combattre.

Vers le milieu du mois de mai, un aide-de-camp du comte d'Artois vint lui annoncer qu'on allait faire une descente en Bretagne, et que, pour faire diversion, il fallait qu*il reprit les armes. Les prétextes ne manquaient pas : les Républicains étaient souvent obligés de punir les désordres et les infractions où se livraient chaque jour des hommes indisciplinés que la négligence de leur général semblait encourager; sans cesse on était obligé d'arrêter des Vendéens pour les traduire devant des commissions militaires.

Cbarette ordonna de reprendre les armes; on lui obéit. Les officiers avaient bien la même ardeur, mais non pas les paysans, qui avaient goûté les douceurs du repos. On surprit le camp retranché des Ëssarts; il fut emporté : on obtint ensuite quelques autres avantages. L'armée républicaine avait porté toutes ses forces en Bretagne, pour résister à la descente de Quiberon. Après la défaite des Émigrés et le supplice de leurs prisonniers, la guerre civile reprit son ancienne férocité, et l'on revint à combattre à la

vie à la mort. Charette fit fusiller tous les prisonniers qu*il avait en son pouvoir, et depuis se livra toujours à de sanglantes représailles. Il ne se montra pas moins inflexible envers Delaunay, chef de la division des Sables, que Stofllet lui renvoya, et à qui sa bravoure ne put faire pardonner un complot qu'il avait formé contre Charette au moment de Tamnistie.

Le même aide de camp qui était venu porter Tordre à Charette de reprendre les armes, revint quelque temps après l'aiTaire de Quiberon , pour lui apprendre que ce revers ne devait point le décourager, que de puissantes tentatives allaient être faites sur la côte du Poitou, et que le comte d'Artois lui-même viendrait prendre le commandement de l'armée. Déjà un convoi anglais était venu apporter aux Vendéens des munitions et de Targent, dont le débarquement avait été facile. Quelques mois s'écoulèrent; les forces de la République étaient occupées en Bretagne; Charette n'avait point à résister à de puissantes attaques. Enfin, le 12 octobre 1795, M. le comte d'Artois débarqua à rUe d'Yeu. Jamais peut-être Charette n'avait pu se croire plus près du terme de ses travaux. Enivré de louanges par les princes , qui le nommaient sauveur de la monarchie ; lieutenant général, et orné de tous les titres et de toutes les distinctions qu'on pouvait lui promettre plutôt que lui donner; sach'ant une armée d'Émigrés et d'Anglais à cinq lieues de la côte ; le débarquement presque infaillible : telles étaient les apparences; mais elles avaient plus d'éclat que de réalité. Le général vendéen souhaitait l'arrivée du prince, parce que c'était le seul dénoûment possible; mais il redoutait la nouvelle position où il se trouverait. Il lui semblait qu'une cour jugerait avec dédain ce qui manquait à son esprit, à ses lumières, à son langage, et ne saurait pas apprécier ce que valaient son caractère et sa force.

Le prince avait envie de faire son devoir, de se conduire convenablement, de montrer du courage; mais il était sans

9ê ÉTUDES JBldèHAriitQUES.

déeWoii^ ti6 êà^àhi tHûcHit àdéùtl obâidde ; pëû fait à de telles circoiifytâiieéi^, dfl il tknt te débaitassëi'dêâhabitadé!^ fâctièed de* èours et ne chercher de règle qtf ett sôl-mêttie. Le terrain où il allait se trouver, si tiouTead pour lui ; cette armée de paysans si étrangère ft tout ce qu'il avait vu, l^eiribarrassaient et lui ôialétlt tout élau. Ses côurtisaUs, qui croyaient répondre de lui, étaient plus incertains encore, et se faisaient une religion de ne lui laisser courir aucun risque. « Voulez-vous donc, disaient-ils, que Son Altesse t Royale aille chouanner? » Le supplice de Quiberon intimidait les Émigrés, qui tmilaieut bien risquer leur vie au combat, mais non pas se livrer avec certitude â tin jugement de mort. Les Anglais, spectateurs indlfféretîts à tous ces intérêts français, leë détnêlant assez mal, las de tarît d'entreprises qUe leur insouciance ou leur mêflande faisait avorter, ne voulaient risquer que de l'argent tout au plus ; enfin des esprits un peu accoutumés aut alfaires voyaient qu'on ne devait attendre aucun résultat de cetle tentative; mais Ton se payait de paroles. Charette lui-même, malgré une secrète crainte, se livrait h Torguell qUe lirî donnait cette vaine apparence de prospérité ; ses officiers, èés sdl-» dats, partageaient ses espérances et son enthousiasme.

Le comte d'Artois avait promis qu'il se rendrait sur le point de la cdte où Charette viendrait l'attetbirè âVéc son armée ; le premier débarquenîent avait eu lieu â La Ëarréde^-Monts^ les ftépublîcains avaient réuni leurs efforts sur ce éâûton. Charette dirigea Sa marche sur le petit port de la Tranche; Târmée partit avec fine ardeur extrême; elle venait de remporter un avantage â ^esmy, et n'était plus qu'à une marche de la mer, quand arrive l'aide de camp du comte d'Artois, qui annonce à ChËrelte que le prince débarquera dans un temps plus opportun. A ce coup, Charette, changeant de visage, se retourna vers ses officiers 1 (( Mes amis, t ttcNis sommes perdus, leur dit-il en langage de Soldat. « ^ c*est l'arrêt de «a mort que tcws m'Éipportè;?, répon-

(( dit-il à l'envoyé; vous itieToyéz aujourd'hui quinze mille « hommesy demain je n'en aurai pas trois cents. Je n'ai « plus qu'à me cacher ou à périt!... Je périrai... »

Ainsi résigné sur lui-même, il se plaignit pourtant avec quelque amertume de la façon dont on se jouait du sort de tant de braves gens qui tnarchaierit l^ous ses ordres. M. de Vauban avoue dans ses Mémoires qu'il écrivit au rot Louis XVIII une lettre où se trouvaient les paroles suivantes : « Site, la lâcheté de votre frère à tout perdu; il ne pouvait paraître à la côte que pour tout perdre où tout sauver. »

L'authenticité de cette lettre est au moins douteuse. 11 en écrivit une à M. de Rivière où il tenait un tout autre langage : « J'ai le cœur navré, disait-il; il y a des privations qu'on supporté aVéc courage et fermeté, mais celle-ci est si grande qu'elle ébranlerait un rocher. Gardez-vous de croire que ce malheur refroidisse notre courage; bien loin de là, toujours animés du désir de mériter votre estime, nous travaillerons jusqu'au dernier soupir à nous eh rendre dignes. »

On délibéra si l'on dissoudrait l'armée ou si l'on continuerait la guerre. Le prince avait fait dire qu'il convenait mieux de débarquer en Bretagne ; il venait de manquer une si belle occasion, qu'on tie pouvait guère croire qu'il profitât jamais d'aucune. Mais Charette ne se livrait jamais au désespoir; d'ailleurs, dans une telle position, combattre était encore le meilleur parti.

On marcha sur Saint-Cyr : quatre cents Républicains s'y défendirent obstinément jusqu'à l'arrivée des renforts. Les officiers vendéens firent des prodiges de valeur; beaucoup périrent ou furent blesses; tous leurs elTorls furent vains. Enfin la mort de Guérin, le plus brave et le plus aimé des chefs, décida la déroute. Charette, pour la première fois, se montra abattu; il versa des larmes sur la mort de son compagnon d*armes et de totis ceux qui avaient succombé dans

cette malheureuse attaque. Cen était fait de la Vendée; le général Hoche y arriva avec une armée nombreuse : c'était un habile homme; il n*était pas, comme la plupart de ceux qui avaient fait cette guerre avant lui, enivré et aveuglé par Tabsurdité révolutionnaire; il ne prodiguait point inutilement la terreur et la violence, et ne les employait que jusqu'au point nécessaire pour réussir. Sans cruauté, mais aussi sans pitié, dès que les circonstances le demandaient ; toujours prêt à écraser ceux qui n'acceptaient point soa indulgence; sachant offrir aux esprits faibles des prétextes et des excuses pour céder; usant de la ruse comme de la force, et ne donnant la préférence à Tune sur l'autre que lorsqu'elle était un moyen plus sûr; il connaissait cet art de dissoudre les partis et d'affaiblir les résistances, qui ménage le sang et dégrade les caractères. Il eut bientôt resserré Charette dans un étroit territoire. En vain le général vendéen voulut recommencer cette guerre de fugitifs qu'il avait faite si merveilleusement deux ans auparavant; il ne trouvait plus le même secours parmi les habitants, le même dévouement parmi ses compagnons; chaque jour quelquesuns l'abandonnaient; ses soldats, qui ne craignaient plus d'être exterminés par les Républicains, se soumettaient successivement; ses amis, ses serviteurs, périssaient l'un après l'autre sous ses yeux •, Stofflet, qui avait tardé longtemps à reprendre les armes, n'avait fait diversion que pour un instant; il avait bientôt succombé, comme pour montrer à Charette quel sort allait aussi l'atteindre.

Resté avec quelques officiers fidèles : « Messieurs, leur « dit-il, je vous rends vos serments, cherchez votre salut; « quant à moi, en reprenant les armes, j'ai juré sur TÉvan- <K gile de ne plus les quitter ; je saurai mourir en soldat et « en chrétien. » Presque tous restèrent près de lui. Il n'avait plus que trente hommes, lorsque le général Gratien lui fit offrir son libre passage en Angleterre ou en Suisse; soit par dignité de caractère, soit par une méfiance assez bien

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fondée, puisque des chefs moins importants que lui n'avaient pas sauvé leur vie par la soumission, il refusa hautement et préféra se défendre bravement jusqu'au dernier moment. Le 23 mars 1796, on le poursuivait comme une bête fauve de buisson en buisson, de fossé en fossé; des traîtres qui avaient servi sous lui servaient de guides pour l'atteindre. Enfin, harassé, perdant son sang par ses blessures, il cessa de pouvoir marcher, et tomba à genoux au pied d'un arbre, s'écriant : « Courage, mes amis jusqu'à la « mort; combattons pour notre Dieu et notre Roi; mouc rons les armes à la main. i> Un de ses compagnons, paysan, nommé CaiTet, lui dit alors : a Mon général, nous € sommes forcés. Donnez-moi votre chapeau, ils me pren- « dront pour vous, et vous vous sauverez. » Sans attendre la réponse, il prend le chapeau, et sort du bois. Les chasseurs s'élancent sur lui ; mais il y avait là un homme qui connaissait Charette. On entre dans le taillis, et on trouve Charette étendu à terre à côté de son domestique, mort à ses côtés des blessures qu'il venait de recevoir pour défendre son maître. Le général Travot lui demanda : c Est-ce toi, « Charette ? — Oui, répondit-il ; foi de Charette, c'est moi. » Travot le défendit contre tout mauvais traitement, et lui montra les égards dus au malheur.

Ce fut une ivresse dans toute l'armée républicaine; la capture d'un seul homme, blessé et mourant, fit plus d'effet qu'une bataille gagnée. On le conduisit à Angers; mais il fut résolu de le conduire à Nantes, où sa condamnation et son supplice étaient vivement réclamés par une opinion dès longtemps exaspérée; on l'embarqua sur la Loire. Il arriva dans la nuit du 27 au 28. En descendant du bateau, il dit avec quelque émotion : « Voilà donc où m'ont conduit ces « gueux d'Anglais. » Conduit en prison, il s'endormit; le lendemain, il fut amené au conseil de guerre. Par une grossièreté barbare, on lui fît traverser à pied toute la ville de Nantes; sa fierté ne se démentit pas : « Monsieur, dit-il

toi ÉTUDES BIÛQBAPHfQUES.

(i k IWiPier qui )e Irritait avac tant d'indignité, si j^ vpu» < ayai$ pris, je vpii$ aurais fait fusiller sur*la-chainpf »

Il suivit, au milieu de son escorte, les rues de c^tte n\én\e vil|e ou, un an auparavant, il ayait fait une entrée tripiiiphale. U retrouva le même peuple, la même foule qui s'e^* pressait h un spectacle tout différent; malgré les rancmie^ terribles de la guerre civile, {a populace lui épargna iQV^t outrî^ge»

Il était l^abillé d'une yes|e grise, fouillée du s^fig de «0§ blessures; un mouchoir enveloppait sa tète b|essée; |1 portait le bras gauche en écharpe; trois doigts de pette maip avaient été coupés d'un coup de sabre^.S^ contenance était .assurée, son regard impassible, sa physionomie c^lme et sans effort* Il n'était ni insolent, ni abattu.

Il répondit ayec simplicité et franchise aux questions de ses jqges, pqfla de l^ situation désespérée de son p^rti et du découragement des paysans, ne se plaignit de personne, et se borna à rappeler que, pei| de jours auparavant, il avait non pas rejeté de nouvelles propositions qui lui avaient été faites, mais seulement différé d'y répondre positivement, ^t que la preuve écrite de cette négociation était entre lei; mains du euré de Ifpi'niaison.

Lorsque la sentence fut prononcée, le cri de vive la repupliçue! retentit dans la salle; Gharette ne montra aucune émotion. Il (leipandann prêtre, reçut les sacrements, montra une piété touchante en même temps qu'un ferme courage. Le 39 mars, on le conduisit à h mort; lui-même commanda le feu aux soldats qni le fusillèrent.

Gharette était d'une taille élevée et un peu grêle; son visage était pâle et maigre; ses traits étaient délicats et presque efféminés; ses lèvres étroites et serrées, ses yeux animés et expressifs; sa voix n'était point mftle, et sa prononciation avait quelque chpse 4e maniéré; mais toute sa personne pertait un paractère de force et de noblesse qui imposait, et niontrait rhorpme fait pour commander.

BERNÏER.

L*abbé Bernier (Ëtienne-Ale3(andr6*-Jean*BaplUte*>Marie) était (ils d'uQ tisserand de Dapn, en Anjou, et naquit le 31 octobre 1762; des personnes charitables le placèrent au collège de Château-Gontier, et il fit ses études avec beaucoup de succès. Voulant embrasser l*état ecclésiastique, il vint au séminaire d* Angers, où il fit sa philosophie et sa théologie. Encore assez jeune, en 1789, il devint curé de la paroisse de Saint»Laud à Angers, où il jouissait d'une asses grande considération, quand la Révolution arriva.

Il ne voulut point prêter le serment exigé par la consti-» tution civile du clergé, et parvint cependant, ainsi que beaucoup de prêtres des diocèses de TOuest, à éviter la déportalion, exercée à la fin de 1792 contre les ecclésiastiques insermentés. Dès que la guerre de la Vendée eut éclaté, au mois de mars 1793, il se rendit à Tarmée d*Anjou, où il était précédé par quelque réputation de zèle et de capacité. Lorsqu*après les premiers succès des Vendéens ils formèrent un conseil supérieur pour établir dans le pays révolté une apparence d*ordre et d*administration, Dernier fit partie de ce conseil. L'abbé de Folleville, qui passait pour évéque d*Agra, en était le président; le rang qu'on lui supposait dans rÉglise lui donna d'abord une grande prééminence sur le conseil et sur tpus les prêtres de Tarmée; mais, dans des circonstances difficiles, la première place n'est pas loqgteqfips oi^upéa par ç^m qui ne la doivent pas h leur caractère et à leur talent* 1^'f^bbé de Folleville, dès qu'il se

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fut montré faible et médiocre, perdit toute son influence, et l'abbé Dernier devint l'apôtre de la Vendée.

Parmi tant de circonstances qui rapprochent la guerre de la Vendée des mœurs antiques et des temps chevaleresques, on remarquera encore celle-là : les braves entendant mal les affaires, ne connaissant que leur épée, et se reposant sur les ecclésiastiques de tout ce qui est prudence et savoir; Tabbé Bernier acquit bientôt un ascendant universel, et il n'était plus question que de lui dans l'armée; sa facilité à écrire et à parler était grande; il prêchait d'abondance, avec une force et un éclat qui entraînaient tout le monde; il y avait toujours de Tà-propos dans ce qu'il disait; ses textes étaient bien choisis et ramenés heu-, reusement; jamais il n'hésitait; et, bien que son éloquence fût abondante et fleurie plutôt que fougueuse, il paraissait inspiré. Ce qu'on retrouve de lui ne saurait maintenant donner une si grande idée des effets qu'il produisait : on aimerait à y trouver un ton moins déclamatoire; mais il est si facile d'exercer par la parole de l'action sur les hommes déjà persuadés et animés, que l'on doit être peu surpris de la renommée qu'avait acquise l'abbé Bernier. D'ailleurs son extérieur aidait à ses paroles; le son de sa voix était pénétrant; ses gestes avaient de la grâce, encore que ses manières fussent simples et même un peu rustiques. II était infatigable ; son zèle était toujours renaissant, et jamais il ne perdait courage. 11 donnait de bons conseils aux généraux, et savait se prêter à l'esprit militaire, sans trop déroger à son caractère ecclésiastique; il lui est même arrivé de guider de ses avis les officiers inférieurs, un jour de bataille, où les chefs étaient absents. Au conseil supé* rieur, il dominait par la promptitude de son esprit et de ses rédactions; il était plus cher encore aux soldats par ses prédications et son zèle pour la religion.

Quand l'abbé Bernier fut devenu de la sorte un des premiers personnages de l'armée, on commença à le juger

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