‹ Études historiques et biographiquesChapitre 15 sur 23 · LO^ DI · texte numérisé non relu

LO^ DI

DE LA ROGHEJAQOELBIN. 117

l'administration était de jour en jour plus soigneuse et mieux surveillée. Les départements de TOuest avaient, comme la France, participé à ces bienfaits. Peu à peu un gouvernement fort avait retiré tout pouvoir, toute influence aux rancunes de la guerre civile; les partis ennemis étaient condamnés au silence. Les uns ne pouvaient ni inquiéter, ni braver les autres : unique habileté pour donner à ces provinces calme et satisfaction. Après quelques rigueurs et avec quelques ménagements, les impôts se payaient, le recrutement s*opérait aussi bien ou mieux que dans la plupart des départements. Plus tard, l'empereur s*occupa, avec beaucoup de soin, à gagner l'affection de la population vendéenne. Une ville nouvelle fut fondée sous son nom; des ^ routes furent percées; des indemnités furent accordées pour rebâtir les maisons incendiées; les presbytères furent rachetés. En 1808, l'empereur vint visiter la Vendée» et se plut à exercer par son langage et son accueil une séduction où il excellait.

Les anciens chefs vendéens avaient disparu de la scène politique. Sortis des prisons d'État, où la plupart avaient été renfermés pendant plus ou moins longtemps; soumis à une surveillance quelquefois stricte, exposés à l'arbitraire d'un gouvernement qui ne s'en faisait faute, il fallait bien vivre tranquille. Quelques-uns, comme M. de Bourmont et M. de Scepeaux, avaient pris place dans les rangs de l'armée; d'autres trouvaient plus de dignité à se tenir à l'écart, et leur imagination se portait quelquefois sur des chances possibles, mais qui semblaient invraisemblables.

Louis DE La Rochejaquelein n'était point dans une position tout à fait pareille. Né en 1777, il était enfant lorsque 'son père l'avait emmené en émigration. A seize ans, il avait pris du service dans l'armée anglaise; puis avait fait plusieurs campagnes à Saint-Domingue, lorsque Toussaintl'Ouverture défendit cette lie contre les Anglais.

lis ÉTUBES BIOâRAPHIOtieS.

Après avoir perdu son père, M. de La Roehqaqueleîii l'entra en France en 1801. L'année suivante, il épousa madame de Lesoure. Ce mariage et son nom devaient rendre M. de La Rochejaquelein considérable dans la Vendée. Il n*avait point fait la guerre civile; mais les souvenirs dont il était entouré lui étaient chers et sacrés. Sa pensée en était uniquement préoccupée. 11 en éprouvait une sorte d'émulation , et semblait s'imposer le devoir de mériter èe nom de La Rochejaquelein dont il se montrait glorieux.

Cependant, comme il n*y avait, à moins de folie, rien à tenter, il vivait tranquille et à la campagne, au milieu des iifeetions domestiques.

Ses opinions politiques n'avaient rien d'exalté; il y portait la douceur de son caractère. Il avait une atFection d'instinct pour les Bourbons exilés, se trouvait des devoirs envers eux et voulait leur rester fidèle; mais nul n'était plus tolérant, plus éloigné d'un esprit de réaction. Il savait combien Thorreur de son parti contre l'égalité lui était nuisible, et, par calcul comme par penchant, il aimait à vivre bonnement et facilement avec les hommes de toutes les classes.

Sans être aucunement persécuté, il se sentait mal voulu du gouvernement, environné de surveillance, exposé à l'arbitraire des autorités supérieures, au zèle servile des subalternes.

On voulut le faire entrer au service; après beaucoup d'insinuations et d'officieux conseils, une proposition formelle lui fut faite. Le grade de colonel lui était offert. Il refusa, alléguant sa santé et cinq enfants qu'il avait déjà. Ses excuses furent acceptées. Son frère Auguste, plus jeune que lui et non marié, fut contraint à entrer, comme lieutenant, dans un régiment de cavalerie; on le tint en prison jusqu'% ce qu'il se fût résigné.

Cependant, les désastres de la campagne de Russie avaient fait renaître les espérances du parti royaliste. Il

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n*avait aucun moyen d'agir sur Topinion des classes infé* Heures : la pensée même n'en pouvait venir. Elles étaient soumises , affectionnées dans presque toute la France , et n'avaient rien d'hostile dans les provinces de l'Ouest. Le réveil des souvenirs vendéens se borna à beaucoup d'allées et de venues, à des correspondances, à des projets d'orga* nisation, à des conversations animées d'une joie cachée; enfin, à tout ce qui prend le nom de conspiration, lorsque l'événement a prononcé dans le sens d'un^ parti auparavant abattu.

Le gouvernement impérial imposait, pour se créer des ressources nouvelles, de lourdes charges à la France, f^es levées multipliées, les sacrifices de toute espèce, l'appel odieux et impolitique des gardes d'honneur, tout faisait présager la chute prochaine de la fortune de Napoléon. La bataille de Leipsick fut un signal dé détresse. Les pratiques du parti royaliste redoublèrent d'activité ; les correspond dances se renouèrent avec les princes de la maison de Bourbon. Leurs agents reparurent en France; ils recommencèrent à distribuer assez confusément des pleins-|M}uvoirs et des instructions.

M. de La Rochejaquelein avait, dans le courant de Tété de 1813, parcouru les départements de l'Ouest. On avait beaucoup raisonné sur des hypothèses qui, chaque jour, devenaient plus probables; on avait concerté ce qu'il con* viendrait de faire. Ce travail souterrain contre le gouvernement impérial qui s'écroulait, prenait plus do réalité et ne pouvait rester caché. L'ordre fut donné d'arrêter M. de La Rochejaquelein. Il était revenu au château de sa bellemère, madame de Donnissan, auprès de Bordeaux.

Bordeaux avait été, pendant presque tout le cours de la Révolution, le siège d'une agence royaliste qui n'avait jamais manifesté son influence par aucun résultat, et comptait cependant beaucoup d'associés et de partisans cachés. M. de La Rochejaquelein tenait à cette association. Pré-

ISO ÉTUDES BIOGRAPHIQUES.

venu à temps, il se cacha; la police commençait à se faire d*une façon moins exacte et moins fidèle : comme il arrive quand un gouvernement va tomber.

Les départements de l'Ouest montraient maintenant quelques symptômes d'agitation. Les conscrits ne partaient plus avec la même docilité; ils formèrent quelques bandes armées : des coups de fusil furent tirés, des gendarmes tués. Le gouvernement, qui craignait une explosion de guerre civile, usait d^indulgence, temporisait, fermait les yeux. L'empereur savait bien que s'il était victorieux des armées de l'Europe, déjà arrivées sur notre territoire, les ennemis de l'intérieur rentreraient promptement dans une soumission complète.

En effet, les chefs vendéens ne plaçaient d'espoir réel que dans les victoires des étrangers. Ils se souvenaient de leurs vaines et pauvres tentatives de 1799; ils voyaient combien la population était inerte et froide. Se compromettre à la tête de quelques conscrits insoumis, incapables de résister à un bataillon d'infanterie; s'exposer aux terribles vengeances de l'empereur triomphant, n'étaient pas des pensées raisonnables. D'ailleurs, les principaux d'entre eux, les hommes de conseil, avaient vingt ans de plus qu^au temps de la première Vendée. L'ardeur imprudente et généreuse de la jeunesse était calmée. Ils s'étaient mariés; ils avaient des enfants, et songeaient à conserver leur fortune. Le dévouement à la cause royaliste était encore sincère; mais on avait trop éprouvé qu'il ne sutlisait pas, pour la faire triompher, d'exciter la guerre civile aux bords de la Loire. De sorte que, pour ne rien faire d'inutile, les plus prudents, ou, pour mieux dire, les plus sensés, avaient dessein de ne se déclarer qu'au moment juste où il ne resterait plus une chance de salut à Napoléon. Le roi en rentrant en France les eût trouvés les armes à la main , dans une situation importante , en droit d'obtenir honneur et récompenses.

M. de La Rochejaqiielein, qui n* avait point fait les autres guerres civiles, qui brûlait du désir de se distinguer, ne se laissait pas ranger aux calculs fort bien entendus de cette politique; mais il était caché à Bordeaux. Cequ*on lui faisait savoir de la Vendée ne pouvait Tencourager à y venir. Il prit un parti dont les conséquences furent beaucoup plus grandes.

M. le duc d*Angoulêmo était depuis quelques jours débarqué à Saint-Jean*de-Luz. Gela était su des royalistes de Bordeaux. La ville était sans garnison; elle était depuis longtemps animée d*un vif mécontentement contre un régime qui ruinait son commerce et avait détruit sa prospérité. M. de La Rochejaquelein et Tassociation royaliste comprirent la possibilité de faire déclarer Bordeaux pour le roi.

M. Lynch, maire de la ville, était en rapport de parenté, de société, d'opinion avec les royalistes; il leur promit d'être le premier à proclamer le roi.

M. de La Rochejaquelein s*embarqua, à grand péril, sur un petit bâtiment de commerce, et arriva le 18 février 1814 à Saint-Jean-de-Luz ; il y trouva M. le duc d'Ângoulème sous le faux nom de M. de Pradelles. Le duc de Wellington ne Tavait pas autorisé à venir à son quartier-géné* ral, ni à se montrer dans son caract^e de prince. Il était traité avec égards, mais froideur; en général, les officiers anglais avaient bonne volonté pour lui^ mais le général songeait à faire la guerre et ne s'occupait nullement de lui. 11 était triste et découragé. Le projet de faire soulever Bordeaux anima son espérance. Toutefois il n'y avait rien à tenter sans les Anglais.

M. de La Rochejaquelein se rendit au quartier -général. Il fut bien reçu du duc de Wellington; mais les alliés, et surtout le cabinet anglais, étaient encore résolus, à ce moment, de ne pas se déclarer pour les Bourbons, et ils étaient loin de voir aucun sentiment national éclater en

m ÉTUimS BIOGRAPBiaUBS.

lear faveur. En outre , détacher une division de l'armée anglaise, en la dirigeant sur Bordeaux, était une manmavré peu prudente, qui s'écartait de la ligne d'opération que suivait le général. M. de La Rochejaquelein éprouva d*a« bord un refus formel ; il insista, discuta les objections du due de Wellington; il parlait l'anglais comme sa langue naturelle; il avait servi dans les armées anglaises : son discours pouvait être pressant, facile, compris dans ses nuances; il donna l'idée d'une bonne foi complète; le duc se laissa |)ersuader, et il risqua une détermination que ne conseillaient ni la politique, ni l'art militaire.

Le succès fut complet : Bordeaux arbora le drapeau blanc, le 12 mars. M. de La Rochejaquelein s'occupa sur-le-champ de faire déclarer les départements de l'Ouest; il y envoya des agents, il forma un corps de volontaires pour s'y rëndre. Pendant ce temps^là, Paris avait succombé; les armées étrangères y avaient pénétré. La Restauration était accomplie : elle était venue plus vite que ne l'avaient espéré les chefs vendéens. Les alliés occupaient déjà Paris; l'empereur était à Fontainebleau, et ces nouvelles n'avaient pas décidé encore les conseillers de la guerre civile. Ils avaient résolu de diflërer encore de quelques jours, lorsqu'on apprit l'abdication. La Vendée se présentait au roi avec son ancienne gloire et ses malheurs, mais elle n'était pour rien dans la Restauration.

M. de La Rochejaquelein fut accueilli d'une manière flatteuse par le roi Ijouîs XVIII , à qui il alla porter ses hommages à Calais. Lorsque la maison militaire du roi fut formée, M. de La Rochejaquelein fut nommé commandant de la compagnie de grenadiers à cheval. Il donna tous ses soins à la formation de ce corps : il y fit entrer un grand nombre de soldats de la garde impériale; il avait leur confiance et leur affection, et s'applaudissait d'en faire de fldèles serviteurs au roi. Tandis que les ehéfi vendéens, mécontents d'une restauration qui n^étak point telle quHli

LOUIS DE l nOGHElAQtBLEIN. ISS

ravaMiii rêvée, se faisaient presque tous hommes de parti, se montraient exigeahts, se plaçaient en dehors de Tordre constitutionnel que les circonstances imposaient au roi, M. de La Rochejaquelein ne se mêlait point de politique, et ne prenait part à aucune réaction.

Le 20 mars arriva ! il suivit avec son corps de grenadiers la retraite de la maison militaire, qui Tût licenciée à Béthune; puis il se rendit à Gand auprès du roi. L'inaction ne pouvait lui convenir. Le moment était venu d'obéir aux idées qui, depuis quinze ans, l'avaient tant préoccupé, d'acooroplir les rêves de gloire vendéenne qui avaient ren^ pii son imagination. Il demanda au roi la permission de se rendre en Angleterre, et de là sur la côte de TOuest. Louis XVlll y consentit et donna à M. de La Rochejaqueein des pouvoirs, tels qu'on en conflait alors avec une profusion singulière.

M. de La Rochejaquelein fut reçu en Angleterre avec grand empressement, écouté avec entière confiance. Le prince régent, les ministres, le duc de Wellington, promirent appui à ses projets. On ne pouvait détacher aucun des corps de l'armée anglaise pour une telle expédition; mais on offrit de donner tout de suite des armes, des munilions, de l'argent, et d'envoyer un convoi pour porter ces ressources à la Vendée.

Cependant à ce moment il n'y avait encore aucune insurrection. Aussitôt après le débarquement de Napoléon à Cannes, M. le duc de Bourbon avait été envoyé par le roi dans les provinces de l'Ouest pour y commander toutes les orces qu'on y pourrait rassembler.

Le prince se plaça à Angers; sa situation était embarrassante et bizarre; il s'agissait de savoir s'il venait comme délégué d'un gouvernement régulier, comme général d'une armée de troupes de ligne , chef supérieur d'administrations légales : alors il avait affaire à des préfets, à des généraiTx, à des conseils de département, à un méc^isme tout

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réglé. Si au contraire il était envoyé pour réchaufier les souvenirs de la guerre civile, pour exciter et armer une opinion politique : en ce cas il fallait s'entourer de chefs vendéens, ne pas lever de recrues pour les régiments» n'accorder aucune confiance aux autorités constituées, raviver les rancunes du passé, caresser les paysans, irriter les habitants des villes, se livrer entièrement à la guerre irrégulière, qui avait toujours eu si peu de succès et de résultat.

Pendant plusieurs jours ces deux systèmes furent en présence devant M. le duc de Bourbon, qui n'avait guère en lui de quoi choisir. Toutefois les choses suivaient plutôt leur cours régulier, au grand chagrin des chefs vendéens, qui n'avaient nulle confiance dans ce plan de conduite; en quoi ils avaient raison, sans que leurs projets fussent plus sensés.

L'entrée de Napoléon à Paris dissipa en un instant ces vaines tentatives de résistance. A la première nouvelle du 20 mars, les troupes de ligne reprirent joyeusement leurs aigles impériales, et l'on vit que les habitants n'avaient aucune volonté de faire la guerre civile. M. d'Autichamp, qui commandait à Angers comme général, jugea cette situation et la fit connaître au duc de Bourbon.

Le prince se rendit à Beaupréau, au centre de l'ancienne insurrection d'Anjou. Là, il fut encore question de ressusciter la Vendée. Des chefs, des officiers, des capitaines de paroisse, s'empressaient, promettaient un dévouement qui était sincère, mais que la population ne partageait pas. M. d'Autichamp, convaincu que c'était illusion et illusion dangereuse, apporta au prince un passe-port délivré par un colonel de gendarmerie ; M. le duc de Bourbon se rendit à la côte, où il s^embarqua.

Les départements de TOuest paraissaient donc destinés à conserver le calme où les avait longtemps tenus le régime impérial. Mais l'année qui venait de se passer sous la Res-

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tauration avait fort changé la disposition des esprits. Bien que le roi n*eût pas été ramené sur son trône par les Vendéens, et que le parti royaliste de l'intérieur n'eût aucune vanité à tirer du rétablissement des Bourbons, ce n'en était pas moins un parti triomphant; c'était en sa faveur que l'événement avait prononcé. Il y en avait assez pour donner l'élan à toute sa jactance : la prétention et l'exigence ne nianquent jamais aux victorieux. D'autre part, il n'y a rien de si irritable, de si méfiant, qu'un parti vaincu ; il s'offense et s'inquiète de sa seule situation. Dès les premiers jours de la Restauration, les souvenirs de la guerre civile se ranimèrent. La Vendée se couvrit tout à coup d'anciens chefs, d'anciens officiers, d'anciens commissaires, qui tous avaient sauvé la monarchie; ils rassemblaient les hommes qu'ils auraient commandés si la guerre s'était faite ; ils passaient des revues d'une armée qui jusque-là n'avait été qu'en projet et qui maintenant était très-facile à rassembler. Voyant ces mouvements, cette excitation, ces semblants de menace, le parti patriote, les anciens réfugiés s'alarmaient sans mesure, croyaient déjà avoir leurs maisons pillées, leurs familles insultées; ils chargeaient leurs meubles sur des charrettes, et rentraient dans les villes pour y chercher asile, comme s'ils fuyaient le meurtre et l'incendie. Le gouvernement n'était plus assez fort pour comprimer les outrecuidances des uns, le mécontentement des autres.

Ainsi le retour de l'empereur était une sorte de délivrance pour le parti patriote ; à son tour, il voulut en jouir sans modération, ni discernement. Pour chasser les Bourbons, il avait fallu ranimer la fermentation du vieux levain révolutionnaire. Bientôt commencèrent les mesures de rigueur, les détentions, les exils. Des colonnes mobiles s'en allaient arborer le drapeau tricolore sur des clochers où jamais il n'avait été vu; on rudoyait les paysans et l'on réveillait en eux des sentiments que leurs anciens chefs avaient, quelques semaines auparavant, trouvés assoupis.

iS6 ÊTU0B8 BHNSRAPHIOUES.

Les essais de guerre civile étaient donc devmus poasiUeft. L'ordre commençait à se troubler; de graves symptômes se manifestaient.

A ce moment, dans les premiers jours de mai» un convoi anglais chargé de munitions de guerre parut à la e4te du Poitou. M. de La Rochejaquelein fit débarquer deux ofli« ciers, et les envoya conférer avec son frère Auguste et avec les autres chefs vendéens.

Cette arrivée de M. de La Rochejaquelein né s'accordait nullement avec les vues des principaux chefs. Gomme Tannée précédente, ils avaient la conviction que tous leurs efiorts ne produiraient rien de grand, ni d'efficace; que ce serait compromettre inutilement le pays, et verser du sang en pure perte, sans même pouvoir acquérir une gloire écla* tantOé Le fond de leur pensée était toujours qu'il fallait saisir l'instant précis pour que le roi les trouvât» en rev^iant» à la tète d'une armée et maîtres du pays.

M. de La Rochejaquelein, avec sa précipitation gêné* reuse, venait déranger leurs mesures, et troubler une Vètn* porisation qui leur semblait absolument nécessaire. A ces différences de caractère et de vues, se mêlait une sorte de jalousie contre celui qui, n'ayant point fait les premières guerres, arrivait, avec la seule autorité de son nom, s'imposer comme chef principal, et contraignait, par sa volonté, des hommes plus expérimentés que lui à se jeter sans prudence dans des risques dont lui-même ne connaissait pas la portée» dans des difficultés qu'il n'avait pas mesurées.

Cependant la circonstance était pressante ; d'ailleurs plusieurs chefs et beaucoup d'officiers partageaient Tardeur de M. de La Rochejaquelein, et son frère plus qu'aucun autre. 11 fut décidé que, le 15 de mai, le tocsin sonnerait dans toutes les paroisses, et que M. de Suzannet favoriserait le débarquement. '

Le gouvernement n^avait envoyé aucune force militaire dans les départemeutfi de l'Ouest. Quatre mille hommes en-

LOUift DB LA ROOHfilAiUlLElN. 1S7

tiron éUiént réparlift nirt Cheaiilié, Cbolet «i BoMrboti«> Ytiidée. L'iasurreotion commença par obtenir des succès sans résistance* Les brigades de gendarmerie se replièrent sans risquer de combat inégal. Bressuire et quelques autres bourgs furent occupés par les Vendéens. Ce qui fut plus important, le débarquement s*opéra presque sans troubles. Le IS mai, les convois d'armes et de munitions cheminèrent vers rintérieur du Bocage.

Il s'agissait de savoir si les chefs des diverses insurrec'tions reconnaîtraient un seul chef et qui ce serait. M. de La Rochejaquelein avait des pouvoirs du roi; lui seul pouvait utilement continuer des relations avec Tamiral anglais. M. de Su2annet et M. de Sapinaud le reconnurent pour général en chef. M. d*Autiohamp parut donner un consentement tacite à cette résolution ; sa famille et ses amis s'en montrèrent fort blessés«

Mais c'était un commandement nominal ; on ne se fait pas facilement obéir par des chefs qui eux-mêmes ne peuvent compter sur Tobéissance de leurs soldais. M. de La Rochejaquelein ordonnait des mouvements, assignait des lieux de rendez-vous; prenait ses mesures, et rien ne se faidiiit comme il l'avait prescrit.

Pendant ce temps, le général Travot, qui avait fait la guerre de la Vendée, qui avait détruit Charelte, qui, ayant toute la confiance du parti patriote, trouvait aussi aide et faveur dans le pays, agissait avec prudence et fermeté, sans compromettre le peu de forces dont il disposait. Une aflaire de nuit qu'il eut avec les Vendéens à Aizenay commença à les décourager beaucoup. Ils combattirent dans un désordre complet; la voix de leurs chefs ne put réussir à les guider, ni à les rallier. Comme il arrive toujours lorsque les officiers sont pleins d'une ardeur qu'ils ne peuvent inspirer aux soldats, ce combat fut meurtrier pour les chefs. Le jeune Charette, que son nom entraînait aussi comme une glorieuse fatalité, et M» de Beauregard, beau-frère de La Ro-

chejaqueleiiiy furent tués ; M. de Laroche^Saint-André resta blessé sur le champ de bataille ; plusieurs autres furent blessés. Le lendemain toute Tannée vendéenne était dispersée,

M. de La Rochejaquelein se rendit alors vers le Bocage, dans le canton où commandait son frère. Il vit M. d'Âutichamp, qui, après une explication froide et difQcile, lui promit concours et obéissance. On concerta le mouvement nécessaire pour favoriser un second débarquement. Jus* qu'alors, M. de La Rochejaquelein avait fort bien vu que la première chose à faire était de s'assurer d'un point sur la côte. Il n'avait pu réunir assez de forces pour y réussir.

Le lieu de rassemblement des diverses bandes fut indiqué à Soulans. Le 30 mai, M. Auguste de La Rochejaquelein y arriva ; M. de Suzannet le lendemain, mais ce fut pour alléguer que les opérations militaires qu'on voulait exécuter étaient impraticables ; qu'on raisonnait sur les Vendéens comme s'ils étaient des soldats de la ligne et des troupes régulières ; il ajouta qu'en ce moment ils étaient tellement découragés qu'on ne les ferait pas combattre trois contre un; enfin traitant d'enthousiastes ceux qui avaient commencé trop tôt cette guerre, il annonça que le gouvernement faisait des propositions d'armistice sur lesquelles, dans l'intérêt même de la cause royaliste, il était sage de délibérer.

En eifet, tandis que l'empereur conûait au général Lamarque le commandement supérieur de cette guerre et y envoyait de nouvelles troupes, le ministre de la police, Fouché, tentait la voie des négociations. Il connaissait de longue main la plupart des chefs vendéens ; souvent il avait traité avec eux ; plusieurs avaient une confiance intime en lui. Au plus fort des prospérités impériales, ils ne lui cachaient pas leurs vœux et leurs secrètes espérances. Lui, sans les accueillir, les écoutait; tout en se raillant, il discutait leurs hypothèses, leur répétant sans cesse que, dans tous les cas.

le sort de la France ne se déciderait point par eux; qu'ainsi il leur faudrait être aveugles et dupes pour se risquer avant la certitude du succès. La négociation n'était donc qu'une reprise de leurs entretiens, et il leur avait envoyé, pour porteurs de paroles, quelques-uns de leurs amis.

MM. de La Rochejaquelein s'indignaient de la pensée de traiter avec le gouvernement impérial, et persistaient à se porter à la côte pour recevoir le convoi anglais. I^eur énergique et ardente conviction trouva peu de sympathie parmi les autres chefs. M. d'Autichamp s'était rapproché, mais sans amener sa troupe; de concert avec M. de Suzannet et M. de Sapinaud, il signa à Falleron une délibération portant qu'ils n'obéiraient pas au marquis de La Rochejaquelein et ne reconnaissaient pas son autorité.

A son tour, il les destitua et donna d'autres commandants à des armées qui, à vrai dire, n'existaient pas beaucoup plus pour les uns que pour les autres. Un ordre du jour qualifia injurieusement la prudence de leur conduite.

Ainsi abandonné par ceux qui, comme ils disaient, « voulaient le laisser se brûler à la chandelle, » M. de La Rochejaquelein s'approcha de la mer pour favoriser le débarquement qui était déjà commencé. Ne pouvanl^ emporter la petite ville de Saint-Gilles, où trois cents hommes se défendirent contre ses attaques, et prévoyant qu'il allait être attaqué par derrière, il fit interrompre le débarquement et revint dans le marais de Rié, où son frère était posté.

Le combat s'engagea près du pont des Mathes avec une colonne que commandait le général Estève. Après une fusillade assez vive et un premier élan des Vendéens, une charge à la baïonnette les mit en déroute. M. de La Hochejaquelein se porta en avant, fit gravir à son cheval le talus élevé d'un des fossés du marais; il était en vue de l'ennemi et fort rapproché : une décharge fut dirigée sur lui ; il tomba mort. Au même moment, sur un autre point, son frère était blessé.

190 ÉTUIIBS 1II06RAPHIQIIE8.

Le génénd Estèire n'avait pas assez de feroe pour eontiBoer sa marche ; il se retira en bon ordre. Les Vendéens étaient revenus en avant; ils ne savaient où était le général; des récits sinistres eiroulaient déjà. On chercha» et Ton finit par le trouver étendu à la place où il avait été frappé : c'était le 3 juin 1815.

Son corps fut transporté, au milieu du désespoir des officiers et des paysans, jusqu'au bourg du Péri^, où on le déposa dans le cimetière. M. Auguste de La Roehejaquelein ramena sa troupe dans le Bocage; en route, il trouva un rassemblement nombreux que leur sœur, mademoiselle Lucie, avait formé et voulait amener à son frère, lorsqu'elle apprit sa détresse et son abandon.

Le malheur rapprocha les chefs vendéens : les amis de M. de La Roehejaquelein, et son frère, étouffèrent leurs cruels ressentiments, afin de ne plus troubler un accord si nécessaire. Mais il n'était plus temps. Les circonstances étaient loin d'être aussi favorables, que, dans leurs illusions, l'avaient supposé des hommes avides de dévouement; maintenant, elles ne laissaient pas une chance de succès. Le général Lamarque s'avançait dans le cœur du pays, avec huit mille hohimes de bonnes troupes, négociant et menaçant à la fois; ainsi qu'on avait fait toutes les fois qu'on avait voulu étouffer la guerre civile.

Un dernier effort fut tenté : le 19 juin, M. de Suzannet et M. d'Autichamp engagèrent un combat à Roche-Servière contre le généra) Lamarque. M. de Suzannet y Ait tué avec plusieurs autres officiers, dont le courage ne balança pas un moment la supériorité d'une armée régulière et bien commandée. C'était le coup mortel de cette tentative d'insurrection.

La bataille de Waterloo était perdue; Paris investi; la fortune de Napoléon abîmée à jamais; et, dans le court intervalle qui sépara son abdication de la rentrée du roi; lorsque tout proclamait le triomphe de la cause royaliste;

lorsqu*il n*y avait que peu de jours à attendre, on vit les chefs, après de vives discussions entre eux, et avec un chagrin plus ou moins résigné, accepter les conditions de pacification que leur présentaient Fouché et Lamarque. Une seconde restauration les trouva, ainsi que la première, soumis à la loi commune et acceptant les événements, sans y avoir contribué autrement que par le courageux dévouement de quelques-uns d* entre eux.

Le nom de La Rochejaquelein avait acquis une gloire nouvelle, par un sacrifice nouveau. Louis laissa de nombreux enfants et ime veuve , qui semblait vouée à tout le malheur des guerres civiles; chaque fois que des Français s*étaient armés les uns contre les autres, elle avait été frappée dans ses affections les plus chères ; les honneurs de la renommée n*étaient pas une consolation à tant de douleurs. Un nouveau coup vint la frapper. Son second fils, Ludovic de La Rochejaquelein, s*est trouvé mêlé aux troubles qui, avec plus d'imprudence qu'à aucune autre époque, furent suscités dans la Vendée en 1832. Forcé de quitter la France, il crut, ainsi que quelques autres Français, qu'il servirait la cause à laquelle il était dévoué, en allant combattre pour don Miguel en Portugal : il y périt.

Parmi les généraux dont les grandes guerres de la révo* lution ont illustré le nom et dont la gloire subsistera dans la postérité, Desaix mérite une place à part. Outre Thabileté militaire et la brillante valeur, sa vie, qui ne se prolongea point au delà des années de la jeunesse, présente un caractère d'élévation et de pureté singulier, presque unique à 1 e[)oque oii il a vécu. Au milieu des passions politiques qui égaraient tous les esprits, parmi le désordre des opinions et Toubli presque universel de la justice et de rhumanité; il n'eut jamais un autre mobile que l'amour de la patrie, et d'autre ambition que de la bien servir. En lisant tous les détails qui ont été réunis par M. le comte Beker, il semble que dans l'histoire des glorieuses et terribles années oii la France fut défendue contre Tinvasion étrangère, Desaix apparaisse sous Taspect que Voltaire a voulu donner au vertueux Mornay pendant les guerres de la Ligue. La comparaison d*Âréthuse,

Son onde Cortonée

Roule au sein fnrieui d'Amphitrïte étonnée

Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs,

Que jamais ne corrompt l'amertume des mers,

se présente à la pensée lorsqu'on voit combien cette âme héroïque avait d'élévation et de noblesse, combien de modestie et de désintéressement, combien de douceur et de sympathie. Louis-Charles-Antoine Desaix de Voygonx naquit le 17

LE GÉNÉRAL DESAIX. 1t^3

aoiH 1768, au château d'Ayat, près de Riorn en Auvergne, chez son grand-père maternel le comte de Beaufrnnchel. Son père appartenait à la bonne et ancienne noblesse de sa province, mais n'avait qu'une modique fortune. 11 habitait un petit manoir féodal dans la région montueuse qui s'étend au nord-ouest de la ville de Riom. C'est dans ce castel de Veygoux, dont son père portait le nom pour se distinguer des autres branches de sa famille, que Desaix passa son enfance. En 1770, il entra à l'école militaire d'Effiat, où, selon les intentions du fondateur, des bourses étaient réservées pour douze élèves choisis dans les familles nobles d'Auvergne. Il y passa sept ans, puis entra, sous le nom de chevalier de Veygoux, dans le régiment de Bretagne, avec le grade de sou&-lieutenant. Pendant qu'il était en garnison à Briançon, puis à Huningue, il se montra avide d'étude et d'instruction, surtout pour tout ce qui se rapportait à l'art militaire; dans cette même pensée, il parcourut la frontière, les Alpes et le Jura. Lorsque survint la Révolution, les officiers du régiment de Bretagne furent presque tous favorables aux idées de réforme et de liberté. Bien peu allèrent grossir les rangs de l'émigration. Le chevalier de Veygoux, avec conviction, mais sans trop de vivacité, partageait les opinions et les espérances que suscitait ce premier élan patriotique. Tout modéré qu'était son caractère, quelle que fût sa modestie et sa douceur, il était plus qu'un autre capable d'illusion; il croyait volontiers à la sincérité des discours, à la supériorité d'intelligence des orateurs ; son imagination se complaisait à tout ce qui lui semblait noble, généreux, désintéressé; les pensées de vaillance et de gloire remplissaient aussi son âme sans la troubler par l'exaltation. Hormis pour accomi^lir sou devoir, il vivait peu dans la réalité.

- Telle devint de plus en plus l'inspiration de sa conduite ; l'émigration continuait. Presque tous les membres de la famille Desaix, ses parents, les gentilshommes de sa province

134 ÉTUDES BIOGRAPUIOUES.

avaient successivement quitté le service militaire pour aller à l'étranger se réunir sous les ordres des {urinoes. Les instances du frère aine de Desaix ne purent le décider à imiter son exemple. Il était alors à Strasbourg, où le régiment de Bretagne n'avait à ce moment d* autre emploi que de réprimer les tumultes populaires et les séditions de soldats ; tristes conséquences de la fermentation des esprits, de la lutte des opinions, de Tanéantissement de l'autorité et des imprévoyantes mesures de l'Assemblée devenue souveraine. Ces désordres affligeaient le jeune officier; il comprenait la nécessité de s'y opposer, mais conservait la même confiance dans les institutions de liberté où s'essayait la France. Il vivait à Strasbourg avec des amis de M. de La Fayette et d*bonorables partisans du régime constitutionnel. M. de Dietrich, maire de la ville, était le centre de cette société. Le colonel Mathieu Dumas, qui avait reçu une mission extraordinaire pour la répression des troubles de l'Alsace, prit pour aide-de-camp le sous-lieutenant Yeygoux. En quittant cet emploi temporaire, il se sentit découragé et attristé de tout ce qu'il voyait d'indicipline dans l'armée, de démence dans les opinions populaires. Sa famille, sa mère elle-même lui témoignaient une sorte de blâme et de froideur. Une de ses parentes alla jusqu'à le menacer de lui envoyer une quenouille, comme cela se pratiquait pour les gentilshommes qui refusaient d'émigrer. C'était méconnaître l'élévation et la fierté de son caractère. Dégoûté du service de police imposé à la force armée, il venait de demander et d'obtenir la place de commissaire des guerres; en cette qualité il était retourné en Auvergne. Exaspéré de l'accueil qu'il y recevait, une lettre que son frère aîné adressait à sa mère acheva de la décider. — « 11 peut venir, écrivait l'émigré; on avait de grandes préventions contre lui ; on ne voulait pas le recevoir; je suis parvenu à dissiper ces préventions. » — «A aucun prix je n'émigrerai, dit-il; je ne veux pas servir contre mon pays. Je ne quitterai point l'armée; et j'y aurai

LE GÉNÉRAL DBSAIX. 135

de l'avancement. » *— Il rentra donc dans le service actif» comme lieutenant dans son régiment de Bretagne, qui était devenu le 46* de ligne.

C'était au commencement de 1792. La guerre était certaine ; Desaix atait retrouvé son enthousiasme piatriotique, son activité militaire, ses espérances de gloire. Qèu après, sur la recommandation du général Mathieu DumaiÇ ibdevin^ - > ' ^^^ aide-*de-camp du prince Victor de BrogHe, chef dfe Tétav^ major du maréchal Luckner, alors chargé du commandement de Tarmée du Rhin. Une conformité d*opinion et de earaotère rapprochait le général et Taide-de-camp. Le prince de Broglie était dévoué à la monarchie constitution** nelle; son père le maréchal de Broglie et ses frères avaient émigré; il apportait un zèle dévoué à rétablir la discipline, à former des troupes capables de bien défendre le territoire. 11 eut encore à lutter contre le désordre que propageaient, parmi les soldats et la population, les jacobins de Strasbourg. Son énergie et sa sévérité à réprimer la sédition lui valaient la haine de ces hommes, qui bientôt allaient souiller la Révolution par leurs sanguinaires excès. Ils transmettaient à leurs frères et amis de Paris des dénonciations que Robespierre ou Fabre d*Églantine faisaient retentir à la tribune des Jacobins. L'aide-de-camp avait l'honneur d'y être impliqué avec son général et Dietrich.

La guerre commença; dès la première rencontre Desaix eut son cheval blessé, et fit de sa main un prisonnier ; sa réputation de bravoure fut établie dans l'armée. Lorsque arriva la nouvelle du 10 août, le général de Broglie remit ^tre les mains du duc de Biron, qui maintenant comman* dait cette armée, une protestation contre Tacte de l'Assemblée législative; en suspendant le roi, elle avait, disait-il, excédé son pouvoir et violé la constitution. Cette déclaration fut dénoncée à Carnot, commissaire de l'Assemblée. Le capitaine Cafarelli, Desaix qui venait de recevoir ce grade et l'adjudant de Briciie, avaient adhéré à la démarche de leur

général; tous furent aussitôt destitués par le représentant.

Desaix allait retrouver son général à Bourbonne ; la municipalité d'une petite commune des Vosges le mit en arrestation, s'empara de ses papiers, glorieuse d'avoir saisi un complice de La Fayette, Broglie et Dietrich ; il passa deux mois en prison. Grâce aux témoignages des généraux Custine, Biron et Berruyer, il fut remis en liberté, car on n'avait trouvé dans son portefeuille que des correspondances relatives au service. H retourna à Strasbourg, et sur la recommandation de Custine, Carnot le nomma adjoint à l'étatmajor de l'armée du Rhin. Pendant son emprisonnement, de grands faits de guerre avaient été accomplis ; l'armée prussienne s'était retirée après Valmy; la bataille de Jemmapes avait été gagnée et la Belgique envahie. Le général Custine avait pris Mayence, passé le Rhin, puis, après avoir occupé Francfort, avait été obligé de se retirer et de défendre la rive gauche. Desaix se fit bientôt remarquer par sa bravoure et son intelligence A ce moment commença une série de revers pour les armées françaises, Dumouriez fut vaincu à Nervinde, la Belgique fut évacuée, les Autrichiens assiégèrent et prirent Condé et Yalenciennes, l'armée enfermée à Mayence fut réduite à capituler.

Tandis que la France était menacée d'une invasion étrangère, elle était en proie à toutes les horreurs de la Révolution ; le roi avait péri sur l'échafaud ; le tribunal révolutionnaire avait été institué, les Girondins, tardifs et derniers défenseurs de la liberté et de l'humanité, vaincus au 31 mai, étaient envoyés au supplice; la reine était indignement livrée aux bourreaux; Custine et Houchard, pour prix de leur courage et de leur dévouement, étaient condamnés par le tribunal révolutionnaire; les émigrés faits prisonniers étaient fusillés; la République se couvrait de prisons où étaient entassés des milliers de suspects; la mère et la sœur de Desaix étaient détenues pendant qu'il se dévouait à la défense du territoire national.

Ce dévouement, cette préoccupation active des dangers dont la France était menacée ne laissaient point à Desaix, ni à ses compagnons d'armes, le loisir de voir et déjuger ce qui se passait dans cette patrie à laquelle ils se sacrifiaient. Devant eux était l'ennemi qu'ils voulaient repousser et vaincre, ils ne regardaient pas en arrière les crimes que commettait la tyrannie qui pesait sur la France. Le désordre du gouvernement révolutionnaire; le changement continuel de généraux ; les commandants des armées assujettis aux volontés des commissaires de la Convention, troublés par leurs méfiances, menacés par leurs dénonciations; l'administration militaire confiée à des hommes incapables ou sans probité qui laissaient l'armée dans le dénûmeut : tant de circonstances funestes ne décourageaient pas le patriotisme et l'ardeur des officiers de la République; Tambition ne se mêlait pas encore aux sentiments désintéressés qui les animaient. Les plus distingués d'entre eux redoutaient l'avancement qui les eût exposés à une responsabilité politique. Desaix, Kléber, Gouvion Saint-Cyr, consentaient à se charger de toute opération difficile ou hasardeuse, mais ils refusaient les grades qui leur étaient offerts, et qui les auraient mis en relation directe avec les représentants en mission.

Pendant les derniers mois de 1793 la guerre fut seulement défensive ; les armées françaises ne pouvaient pas y trouver cette gloire qui vient en récompense aux victoires décisives, aux grands résultats, aux invasions soudaines; mais préserver l'Alsace et les Vosges de l'invasion des armées autrichiennes et prussiennes qui manœuvraient de concert sur la rive gauche du Rhin, était une tâche pleine de difficultés et de dangers. Desaix se fit un grand honneur pendant cette rude campagne, Tarmée lui dut plus d'une fois son salut; son coup d'oeil, sa bravoure, son activité, rétablirent des affaires désespérées. De concert avec son ami Gouvion Saint-Cyr, il était devenu le guide des mouvements

de l'armée du Rhin placée pendant plusieurs mois sous les; ordres de généraux incapables, Jusqu'au moment où Pichegni fut appelé à la commander. Desaix était alors, bieii malgré lui, devenu général de division, avant vingt-cinq ans. — * Il annonçait cette promotion à sa sopur. — « Je cora** mande l'avant**garde, c'est bien de Touvrage pour ton fr^ que tu sais bien jeune et pas très^expérimenté; j'espère qu'avec un zèle sans borne, beaucoup de bravoure et la fa^ veur de la fortune» je réussirai à faire triompher les armes de la République; tu ne saurais croire combien j'en ai le désir. »

La fin de cett€ campagne fut heureuse ; les armées du Rhin et de la Moselle firent leur jonction, et Sous lu commande* ment de Hoche, la victoire du Geisberg eut pour résultat la retraite des Autrichiens qui repassèrent le Rhin» et des Prussiens qui se replièrent sous Mayence. Desaix se distingua beaucoup dans les diverses affaires qui s^nalèrent ce retour de la victoire sous les drapeaux français.

Pendant qu'il se dévouait ainsi au service de la patrie, et qu'il était estimé et honoré de toute l'armée, sa mère et sa sœur étaient mises en prison par les jacobins d'Auvergne. Étonné et scandalisé de sa promotion à un grade supérieur, le comité révolutionnaire de Riom écrivit au comité de salut public qu'apparemment on avait ignoré que le citoyen Desaix avait deux frères et quinze parents émigrés. ï^es dénon* ciateurs ajoutaient qu'ayant une fortune très-modique, il pourrait se laisser séduire par l'or de Pitt et Gobourg. Garnot se souvenait de l'avoir vu aide-^de-camp de Victor de Broglie et ami de Dietrich ; Billaud-Yarennes était crédule à une dénonciation portée contre un officier noble. Desaix fut suspendu ; Pichegru répondit que c'était le meilleur de ses généraux, et demanda qu'il lui fût laissé; Saint^Just luimême, qui était en mission à cette armée, fut de cet avis. Mais les autorités de Strasbourg, irritées contre Desaix, qui s'était refusé à exécuter leurs ordres de rigueur contre les

paysans d'Alsace accusés d'avoir bien accaeilli les Autrichiens, envoyèrent, leurs agents pour l'arrêter. Sa division entière se révolta, chassa les commissaires qui venaient le saisir» et déclara aux représentants du peuple qu^elle voulait conserver son général : ni la suspension, ni l'arrestation ne furent exécutées.

Pichegru fut alors appelé au commandement de l'armée du Nord, et Desaix se trouva sous les ordres du général Michaud. Dans chacun de ses rapports officiels il parla de la valeur et de Tintelligence de son lieutenant; il avait une telle idée de ses talents qu'il voulut résigner son commandement, et désigna Desaix pour lui succéder; l'armée semblait aussi le demander pour chef. Il était si aimé des soldats, il était avec eux dans de tels rapports à la fois d'autorité et de fraternité, qu'il pouvait dire : 4 Je battrai les ennemis tant que je serai aimé de mes soldats, »

L'armée du Rhin avait été fort diminuée, a(in de porter toute l'activité de la guerre sur la frontière du Nord. C'est dans cette campagne que fut remportée la victoire de Fleurus et que la Belgique fut reconquise. En Alsacci la guerre avait repris un caractère défensif : elle ne comportait pas moins de courage, d'activité et de tactique, mais elle avait moins d'éclat. La réputation de Desaix ne cessait pourtant pas de s'accroître. Cette armée avait tout le mérite de la patience et de la discipline au milieu des privations les plus inouïes. La disette qui désolait la France se faisait sentir plus cruellement encore sur les bords du Rhin ; jamais l'administration militaire n'avait été dans une pareille détresse. Cette déplorable situation se prolongea jusqu'à l'été de 1795. Pichegru, après avoir conquis la Hollande, avait été replacé à la tête de l'armée du Rhin; la paix venait <}'ètre conclue avec l'Espagne et la Prusse. Pendant les négociations où l'Autriche aurait pu être comprise, une sorte d'armistice avait presque suspendu les mouvements des armées. Toutefois, le comité de salut public était résolu de conti-

nuer la guerre; il espérait obtenir de grands résultats, et ne traiter avec le cabinet de Vienne qu*cn lui imposant de dures conditions, après de giorienscs victoires.

l^s hostilités recommencèrent au mois de septembre 1795. Le gouvernement avait ordonné aux deux armées de Jourdan et de Pichegru de passer le Rhin ; mais ces armées, qui devaient envahir TÂllemagne, n'avaient ni approvisionnements, ni munitions; elles manquaient surtout de chevaux {tour les charrois et même pour la cavalerie; c'était contre l'avis des généraux que cette campagne était entreprise. Elle tarda peu à avoir un mauvais succès : la déroute d'une des divisions de Pichegru détermina la retraite des deux armées ; bientôt, le siège de Mayence fut levé, après que les lignes françaises eurent été forcées. Desaix, parmi cette mauvaise fortune, sut encore se distinguer, arrêter parfois les progrès de l'ennemi et prévenir de plus grands désastres. Une suspension d'armes termina cette malheureuse campagne.

A cette époque, le général Pichegru avait déjà des intelligences avec le prince de Condé et lui donnait l'espérance d'une contre-révolution qu'accomplirait l'armée. Soit que le directoire eût conçu quelques soupçons, soit qu'il fût mécontent de l'inertie qu'il apportait dans son commandeipent, il fut rappelé ; Desaix se trouva chargé de le remplacer provisoirement, en attendant le général Moreau. Au mois de juin 1796, lorsque déjà avait commencé la série des victoires du général Bonaparte en Italie, les armées de Jourdan et de Moreau eurent à tenter de nouveau la grande entreprise qui avait échoué l'année précédente; elles devaient, en suivant le cours du Danube, s'avancer dans la Bavière et la Bohème, et marcher sur Vienne. I^ passage du Rhin était devenu une opération difficile ; les Autrichiens occupaient ^i force la rive droite, de M anheim à Huningue. Ce fut Desaix qui prépara cette importante manœuvre. Les combinaisons qu'il avait conçues furent exécutées avec une

telle précision que pas un bateau ne fui perdu ; les soldais avaient tant d*ardeur, qu'à peine débarqués, ils escaladèrent et emportèrent les redoutes du fort de Kelil, qui, étant tombé au pouvoir des Français, rendait facile le passage de toute Tarmée. Jamais victoire si importante n*avait coûté si peu de monde. Tel fut le commencement de cette campagne célèbre, où l'armée du général Moreau, après avoir combattu et vaincu presque chaque jour l'archiduc Charles, pénétra en Bavière jusqu'au Lech. Desaix commandait l'aile gauche, et il n'y eut pas un des bulletins où son nom ne fût glorieusement répété. — Mais cette double invasion , qui n'était point dirigée par un seul et même général, où les deux armées n'agissaient point de concert et n'étaient pas en communication, laissa à l'archiduc la facilité de porter toutes ses forces contre Jourdan, qui avançait par la rive gauche du Danube. L'armée de Sambre-et-Meuse, après avoir perdu la bataille de Wûrtzbourg, fut contrainte à se retirer précipitamment sur le Rhin. L'armée du Rhin, ainsi engagée au centre de l'Allemagne, se trouvait débordée et séparée de la frontière par Tarcliiduc victorieux ; elle eut à revenir sur ses pas. Cette retraite, qui fit la renommée militaire du général Moreau, grandit aussi le nom du commandant de l'aile gauche. L'armée française, en parvenant au bord du Rhin, ramenait des prisonniers, des canons et des drapeaux enlevés à l'ennemi qui la poursuivait et qui s'efforçait de rendre son retour impossible.

Les Français ne conservaient plus, sur la rive droite, que le fort de Kehl ; Desaix fut chargé de le défendre. Les fortifications étaient en ruines, il les répara en toute hâte et entoura l'enceinte de redoutes ; ce fut sous l'abri imparfait de ces remparts, qu'assiégé par l'armée autrichienne, il résista pendant plus de deux mois, au grand étonnement de l'Europe entière, qui ne comprenait pas comment l'archiduc Charles employait son génie et les forces de l'Autriche devant une bicoque, tandis que le général Bonaparte

148 ÉTUDES BIOORAPHTÛCES.

achevait la conquête de liialie. Au mois de janvier 1797, Desaix put encoi'e conclure la plus honorable capitulation ; la garnison se retira sans autre condition que de livr^ le fort, en ne laissant ni canons, ni munitions.

Au mois d'avril, l'armée française passa de nouveau te Rhin» Cette opération, plus difficile et plus périlleuse que l'année précédente, fut encore conçue et préparée par Desaix, qui commanda l'armée pendant quelque temps. C^tte fois, le succès, qui, en 1796, avait été obtenu par des dispositions habiles et prudentes, fut emporté audacieusement et de vive force. Le passage fut une bataille gagnée, et tout l'honneur en revint à Desaix, qui fut grièvement blessé. Sa victoire, son courage, son talent militaire lui valurent les hommages publics du Directoire et des deux conseils législatifs. Trois jours après ce passage , arriva la nouvelle de l'armistice de Léoben, conclu par le général Bonaparte, lorsque l'armée d'Italie s'avançait déjà sur la route de Vienne.

Desaix, avant que sa blessure fât guérie, passa trois mois à Strasbourg, entouré de témoignages d'attachement et d^admiration. Les généraux autrichiens profitaient de l'armistice pour hii rendre visite, el pour montrer à leur en* nemi redouté toute la considération qu'ils avaient pour son caractère et son mérite.

Cependant, les triomphes de l'armée d'Italie, tes immenses résultat^ obtenus en deux campagnes, la position souveraine prise par le général Bonaparte, ses proclamations retentissantes avaient exercé une vive action sur Desaix. Jusqu'alors il avait paru inspiré par un patriotisme noMe, pur, par un entier dévouement à la défense du pays et par un sentiment exalté du devoir militaire; mais il était aussi homme d'imagination ; il aimait la gloire ; son âme arctente s'était éprise d'enthousiasme pour un grand hcHnme. Incapable d'aucun sentiment d'orgueil et d'envie, sans espérance de régaler, il songeait à s'attacher à sa destinée et à ses desseins.

-Jt»

Dès lors Ift guerre changea de earaetère. Les généraux ne forent plus seulement des serviteurs dévoués de la patrie ; Tambition, Tavancement, Timportanee de position devin* rent le mobile de leur ardeur guerrière. Leur espoir se porta vers les récompenses qu'ils cherchaient à mériter.

A la fin de juillet 1797, Desaix se fit donner une mission auprès du général Bonaparte; il venait réclamer, au nom de l'armée du Rhin, que les contributions de guerre qui Tannée précédente avaient été consenties par les divers Étais de la Souabe et par la Bavière fussent maintenues par les traités dont la négociation était commencée. Il voyagea lentement, étudiant avec soin la Suisse et les Alpes qu'il traversait. Lorsqu'il arriva à Milan, le général Bonaparte fit mettre à l'ordre de l'armée : « Le brave général Desaix est y^du voir l'armée d'Italie. » Les entretiens du vainqueur de l'Italie exercèrent sur Desaix une séduction que la gloire ' avait déjà commencée. Nul ne savait donner autant de près» tige et de persuasion au langage familier de la conversation ; il savait dire à chacun ce qui pouvait lui plaire, le convaincre ou l'étonner : le dégagé de son esprit, l'évidence de son bon sens, l'aveu inattendu de la vérité, la rapidité avec laquelle il parcourait tout le clavier des pensées humaines éblouissaient et channaient quiconque il voulait amener à lui.

Desaix passa plusieurs semaines à cet état-major où le général Bonaparte réunissait autour de lui les savants, les littérateurs et tous les hommes distingués du nord de l'Italie. 11 Jouissait d'un loisir si bien employé, cherchant toujours à augmenter ses connaissances, à donner aliment à se?) réflexions. Il visitait les bibliothèques, les ateliers, les musées. Puis il parcourait les champs de bataille de la glorieuse guerre d'Italie. Son intimité avec le grand capitaine amenait de jour en jour une confiance plus entière. Bonaparte lui racontait sa vie passée, lui expliquait ses projets d'avenir, les chances qu'il aurait i saisir, ses idées sur le

gouvernement de la France ; il prévoyait que le moment n^était pas venu de les réaliser; il songeait déjà à Texpédition d'Egypte et à ce qu*il aurait de grand à accomplir dans l'Orient. Il confiait à Desaii, qu*il avait emmené avec lui à Passeriano, les difficultés ou les progrès de la négociation, et lui donnait l'idée d'un génie politique du même ordre que son génie guerrier.

A ce moment advint le 18 fructidor. Ce coup d'État du Directoire n'était nullement entré dans les combinaisons du général Bonaparte^ et dérangeait même les projets dont il était question autour de lui. Desaix revint à l'armée du Rhin et s'y trouva menacé d'une destitution, par ce retour aux opinions et aux procédés révolutionnaires. Ainsi que Moreau, il avait eu connaissance des pièces saisies dans un fourgon autrichien, qui prouvaient les relations de Pichegru avec le prince de Condé. Cette intrigue n'avait eu aucun résultat; Pichegru n'avait pas commencé l'exécution des trahisons qu'il méditait. Le gouvernement, ayant tout au plus des soupçons, l'avait retiré de son commandement et le tenait en disgrâce et en méfiance. Moreau, Desaix et Reynier pensèrent qu'il était inutile de dénoncer leur ancien général et d'exposer l'armée à une inquisition de police. Après le 18 fructidor, Moreau, craignant de se trouver compromis, envoya les pièces au Directoire et nomma les généraux qui, comme lui, les avaient lues. En outre^ Desaix était resté en relation et en correspondance avec le général Matthieu Dumas, un des députés fructidorisés. C'en était assez pour qu'on se montrât sévère envers lui ; sa gloire militaire ne l'aurait peut-être pas préservé. L'amitié déclarée du général Bonaparte fut plus efficace pour le sauver. Le commandement de l'aile gauche de l'armée du Rhin, maintenant placée sous les ordres du général Augereau, lui fut confié. Mais la paix de Campo-Formio changea bientôt sa destination.

Aussitôt après la signature du traité , le Directoire or-

donna» par un arrêté solennel, qu'une armée serait rassemblée sur les côtes de TOcéan et prendrait le nom d'aimée d'Angleterre. Le citoyen Bonaparte était nommé général en chef et le citoyen Desaix devait provisoirement la commander. Il témoigna toute sa reconnaissance au Directoire qui avait placé son nom près de celui du vainqueur de l'Italie : — < Il n'y a rien que je craigne d'entreprendre sous ses ordres. »

Le général Bonaparte arriva à Paris au mois de décembre 1797. 11 se déroba autant que cela était possible aux hommages et aux fêtes ; semblant fuir les applaudissements et la popularité. Dans ses entretiens il ne se montrait pas occupé de la politique. Sa société habituelle se composait de quelques généraux distingués et des savants. 11 voyait bien que le gouvernement directorial, déjà décrié, n'était pas destiné ii une longue durée et flottait au gré des circonstances révolutionnaires. Depuis ses victoires, il pensait que le pouvoir devait prochainement lui appartenir; dans l'intime confiance qu'il avait pour Desaix, il lui en parlait et l'engageait même à sonder l'opinion des autres généraux ; mais il reconnaissait que le moment n'était pas encore venu ; une mutuelle méfiance régnait entre le Directoii*e et lui.

Le projet d'une descente en Angleterre n'avait rien de réel. Une inspection rapide des ports de l'Océan confirma le général Bonaparte dans la pensée qu'une telle entreprise n'était pas exécutable ou demandait des préparatifs fort audessus de la puissance et des ressources du gouvernement. Mais il était à propos de sauver les apparences pendant quelque temps : Desaix fut chargé de presser avec son activité accoutumée les constructions navales et les approvisionnements. Le Directoire ne tarda point à reconnaître l'iqppossibilité du succès; après de longues incertitudes, après avoir repoussé longtemps les vastes et aventureux projets du général Bonaparte , il consentit h remettre entre ses

146 ÉTUDES BlOeRAPfllQCES.

mains, à livrer à sa fortune les forces de terre et de mer de la France, C'était un sacrifice difiBcile à faire, lors même que le gouvernement y voyait l'avantage d'éloigner le général, dont l'ambition menaçait la république révolutionnaire,

Desaix fut rappelé et chargé de prendre le commandement d'une division ainsi que d'une flottille qui se trouvaient & Civita-Yecchia. Selon les instructions qu'il reçut il traversa lentement le nord de l'Italie, comme s'il eût voyagé par simple curiosité ; se montrant occupé des arts, tandis qu'il reconnaissait quelles troupes et quels approvisionnements il pouvait diriger sur le point de son embarquement. Pendant plus d*un mois il se tint à Rome, d'où le Directoire venait d'enlever le Pape pour fonder une parodie de république romaine. C'était là aussi que se trouvait Monge, occupé aux préparatifs scientifiques de la grande expédition, c'esirà-dire à enlever du Vatican les caractères grecs, arabes, hébraïques et à rassembler des protes ou des interprètes.

Cependant le secret était fidèlement gardé. Personne ne se doutait du but de l'entreprise ; en France et en Europe on faisait des suppositions diverses : quelque vaste expédition contre l'Angleterre , un rassemblement de forces à Cadix, une attaque d'Alger ou de Tunis; les généraux, les savants, les hommes de lettres, les artistes, toute la jeunesse studieuse n'en avaient pas une moindre ardeur à être enrôlés pour prendre part aux aventures de cette croisade vers l'inconnu.

Il n'en était pas ainsi de l'armée d'Italie ; de graves séditions y éclatèrent : Desaix et Gouvion Saint-Cyr que le Directoire envoya à Rome, parvinrent à rétablir la discipline ; \\J\xi possible de prendre une division pour l'embarquer à Civita-Yecchia où avaient été réunis de nombreux bâtiments de transport. Enfin, le 17 mai 1798, le général Bonaparte mit à la voile et sortit de la rade de Toulon avec l'escadre et

le gros de l'armée. Sept jours après, le convoi de Civita^Yeocbia leva Tancre. Il ne put rallier Tescadre au cap Corse, comme on l'avait espéré, et le général rejoignit Desaix devant Malte , où il croisait depuis vingt-quatre heures en l'attendant. Le Grand-Maître, après trois jours de négociation, rendit sans combat la ville et Tile entière.

Sans être rencontrée par l'escadre de Nelson, l'expédition française arriva devant Alexandrie le 1^ juillet. La ville fut emportée d'assaut par une poignée de soldats, avant que Tarmée fut débarquée ; elle descendit sans obstacle et se dirigea bientôt vers le Caire. Desaix commanda' l'avantgarde, mission de grande confiance, lorsque le théâtre de la guerre, les obstacles, les dangers, les ressources, les effets du climatj les routes, le sol même étaient inconnus. La température était brûlante; on marchait la nuit. La route suivait la lisière du désert; les puits avaient été comblés. Les soldats mouraient de soif; les officiers se décourageaient. On vit des généraux briser leur épée avec désespoir. Desaix conservait une expression de fermeté et de calme ; son commandement et son exemple maintenaient la discipline et relevaient les esprits. Les souffrances cessèrent lorsque l'armée atteignit les bords du Nil. L'avant-garde eut à soutenir le rude choc de la cavalerie des Mamiouks qui ne pouvaient entamer les carrés d'infanterie et le rempart de baïonnettes. Le 21 juillet la division Desaix fut encore attaquée la première à la bataille des Pyramides ; l'effort du combat porta sur Tavant-garde et sur la division du général Reynier. Cette victoire livra le Caire à l'armée française ; Ibrahim-Bey se retira vers le désert de Syrie; l'autre chef des Mamiouks, Mourad-Bey, remonta la vallée du Nil. Après quelque séjour au Caire, le général en chef y laissa une partie de son armée sous le commandement de Desaix, et * poursuivit Ibrahim dans la direction qu'il avait prise.

Ce fut à ce moment que l'escadre française fut détruite à Aboukir par Nelson. Tout espoir de retour demeura fermé

à Tarmée française. Le général Bonaparte venait de disperser Tarmée d*lbrabim et de le rejeter dans le désert, lorsqu'il apprit cette funeste nouvelle. 11 avait pu la prévoir, elle ne le troubla point. Établir une domination ferme et une administration régulière en Egypte ; en faire la base d'opérations, le point de départ des grandes entreprises qu'il avait rêvées, telle continua à être sa pensée. Il revint au Caire, et, comme un souverain habile et sensé, s'occupa à gouverner le royaume qu'il venait de conquérir. Il établit des hôpitaux, des fonderies de canon, des manutentions ; il institua âes administrateurs indigènes, protégea les caravanes, se mit en relation avec le schérif de la Mecque; il ménagea et sembla même prêt à adopter la religion de Mahomet; il fonda l'Institut d'Egypte composé de tant de savants distingués qu'il avait séduits et emmenés, Monge, Berthollet, Fourrier, Geoffroy-Saint-Hilaire, Costaz ; il écarta ainsi de l'esprit des généraux, des officiers et des soldats le découragement et le regret de la patrie : tous s'associèrent à la grande œuvre qu'il semblait entreprendre, prirent confiance en sa fortune et s'enorgueillirent de sa gloire.

Cependant l'armée française n'occupait encore que le Delta et la Basse-Egypte. Mourad-Bey était maître du Sayd et de l'Egypte moyenne, pays fertile et qui aurait pu être riche s'il n'eût pas été aux mains des barbares. Desaix fut chaîné de remonter la vallée du Nil et d'en chasser les Mamlouks, dont la présence était une menace continuelle contre l'occupation française, u Nul n'était plus propre que Desaix à diriger une pareille opération ; personne ne la désirait avec plus d'ardeur. Jeune, la guerre était sa passion : insatiable de gloire, il connaissait toute celle qui resterait attachée à la conquête des lieux dont le nom retentit dans l'histoire depuis vingt siècles. Au seul nom de Thèbas et de Philœ, son cœur palpitait d'impatience. » Ainsi parle de Desaix Napoléon dans les notes qu*il a dictées à Saint-Hélène.

Desaix ne se trompait point dans cette espérance de gloire.

La conquête do la Hauie-Égypte est le plus beau souvenir attaché à son nom. Les obstacles qu'il rencontrait à cha(|iie pas, les dangers qui se renouvelaient chaque jour, la témérité infatigable de Mourad-Bey toujours vaincu et jamais découragé, le théâtre de la guerre porté à cent lieues du Caire sans autres ressources que celles d'un pays étranger à la civilisation, une population ennemie ou méfiante, un climat dévorant; telles étaient les difficultés et les misères de cette guerre. Desaix en triomphait par une inconcevable activité et une extrême prudence; adoré des soldats, il ne se bornait pas.à maintenir la discipline, il donnait à Fadministration des soins assidus et éclairés; s'occupant à prévenir ou à atténuer leurs privations, il les partageait lorsqu'elles étaient inévitables; respecté des habitants, ils le nommaient le sultan juste. Dans l'armée chacun le comparait à Bayard dont il avait la vaillance, la loyauté, le désintéressement, la franchise. Sa vie semblait l'accomplissement d'un idéal qu'il s'était proposé. Aux talents militaires, il joignait le goût de s^instruire, le désir d'augmenter et de varier ses connaissances.

Il s'était embarqué sur le Nil le .25 août, remontant le fleuve, tandis qu'une partie de ses troupes suivait la rive gauche. Après une première victoire remportée le 3 septembre, il continua jusqu'à Syout, ville principale du Sayd. Il lui fallut ensuite revenir sur ses pas pour combattre encore Mourad , qui s'était établi dans la fertile province du Fayoum arrosé par cette dérivation du Nil, qu'on nomme le canal de Joseph. La navigation y était pénible; sans cesse il était nécessaire de retirer les barques de la vase où elles s'embourbaient. L'Egypte n'avait pas encore vu de combat plus opiniâtre et plus meurtrier que dans la journée du 7 octobre, à Sediman. Les troupes de Mourad étaient six fois plus nombreuses que la petite armée de Desaix : il y eut un moment où une batterie roppit la ligne du carré que n'avaient pu entamer les charges de Mamlouks; emporter

les canons à la baïonnette était le seul moyen de salut. Ce mouvement laissa les malheureux blessés à la merci des ennemis qui les massacrèrent, tandis que Tattaque de la batterie décidait la victoire; elle fut complète et dissipa Tarmée de Mourad, qui encore une fois s'enfonça dans le désert avec ses Mamlouks. Le Fayoum, ce pays du lac M(brisy du labyrinthe et de la ville d*Ârsinoé, était maintenant au pouvoir des Français.

Desabi en tira d'utiles ressources pour l'armée que le général Bonaparte préparait au Caire. Avant de tenter de nouveau la fortune, Desaix vint passer plusieurs jours avec lui et fut accueilli avec la plus haute distinction ; puis ayant obtenu quelques renfcHts, il repartit pour achever la conquête de la Haute-Egypte et repoussa encore Mourad-Bey qui, recrutant toujours les populations fanatiques, se recomposait une armée autour de son noyau de Mamlouks^ Desaix remonta le fleuve jusqu'à Girgé sans avoir à combattre ; mais il rencontra de nouveau son infatigable adversaire à Samanhout, le 22 janvier 1799. Le courage désespéré de ces foules arabes et nubiennes, combattant sous un saint étendard qui leur avait été envoyé de la Mecque, vint succomber devant les carrés d'infanterie française. Les Mamlouks n'attendirent môme pas une charges de la cava- Jerie; la victoire fut décisive. L'armée continua sa route vers la Haute-Egypte ; elle arriva le 24 janvier devant Dendera, l'antique Tentyris, et quand elle aperçut tout à coup ces ruines colossales, ces temples, ces portiques, ces colonnes, ces gigantesques statues, un sentiment d'admiration saisit les soldats; ils battaient des mains, chacun quittait son rang pour aller voir de plus près ces merveilleux monuments d'un peuple qui n'est plus et qui les a laissés comme témoignages au milieu du désert. Le même enthousiasme éclata lorsqu'ils arrivèrent le lendemain devant les ruines de Thèbes, la villf aux cent portes, et qu'ils virent sur la rive opposée les palais de Louqsor et de Kamak avec

leurs obélisques, leurs longues avenues de sphinx, de lions ou de béliers taillés dans d'énormes blocs de granit. L'armée 8*était dispersée parmi ces grands débris; depuis le général jusqu'au moindre fantassin, personne ne pouvait se remettre d'une telle impression d'étonnement et de respect. On passa une journée entière dans cette métropole des ruines; puis on continua à remonter le cours du Nil, rencontrant chaque jour les débris des villes antiques et de leurs monuments. La chaleur était extrême; sous le tropique les soldats s'étaient accoutumés à supporter gaiement la fatigue et le dénûment; leurs vêtements étaient en lambeaux, leurs souliers étaient usés. Desaix arriva jusqu'à Syène, limite de l'ancienne Egypte, à deux cents lieues d'Alexandrie ; il prit possession de l'Ile d'Éléphantine. L'armée allait entrer en Ethiopie; elle ne pouvait plus s'aider de la navigation du fleuve, il avait fallu laisser les barques qui ne pouvaient remonter les cataractes; ainsi Desaix aperçut seulement du rivage l'île de Philœ et les ruines qui subsistent encore dans ce lieu consacré par l'ancien culte d'Osiris.

Mourad-Bey s'était enfoncé dans la Nubie, mais sans cesse les tribus du désert, excitées par son influence , tentaient des attaques et des surprises; souvent il fallait combattre, et la survttllance devait être continue et vigilante ; les généraux Davoust et Belliard se signalèrent dans cette guerre où la constance était aussi nécessaire et aussi glorieuse que le courage.

Enfin, après un dernier combat livré le 21 avril, il fut possible à Desaix de s'occuper du gouvernement et de l'administration du Sayd. Il s'établit à Keneh, où aboutissent les rmites de caravanes et des hordes arabes qui viennent guerroyer en Egypte. Il négocia avec les cheiks des diverses tribus ; il leur inspira à la fois la crainte et la confiance ; les communications s'établirent et bientét après, sans trouver nulle opposition, accueilli même avec une bienveillance ho6i»talière» Desak , traversant le désert avec une colonne

de son année, alla reconnaître le port de Gosseïr, sur la mer Ronge, pour y montrer le drapeau français salué avec soumission et respect par les populations arabes. La culture reprit son cours accoutumé dans la fertile vallée du Nil, les impôts furent perçus ; le bon ordre fut maintenu sans ru* desse et sans arbitraire; les savants et les artistes pouvaient parcourir le pays et rassembler les matériaux- dont plus tard fut composé le grand ouvrage sur TÉgypte.

Cependant, le général Bonaparte avait vu se briser, devant les murs de Saint'Jean-d*Acre, les prodigieux desseins qu*il avait rêvés sur TOrient. Au lieu de marcher à la conquête de Constantînople, il ramenait en Egypte une armée décimée par les maladies et par les inutiles assauts qu^elle avait tentés. D'ailleurs, il s'attendait à la prochaine descente d*une armée turque. Il avait à défendre 1* Egypte contre une formidable attaque. Revenu au Caire, il demanda à Desaix des hommes et de Targent, et le rappela au Caire.

Sans avoir le temps d*attendre la réunion de ses forces, il se hâta de combattre Tarmée turque descendue à Aboukir. Le 25 juillet 1799, elle fut vaincue et entièrement détruite, en vue de l'escadre anglaise. Dès lors, il ne songea plus qu*à retourner en France, où l'appelaient les revers de nos armées et la détresse de la patrie, résultats du mauvais gouvernement directorial. Il revint au Caire pour quelques jours, afin de laisser ses instructions et ses ordres sur la conduite de l'armée et l'administration du pays après son départ. Kléber fut choisi pour lui succéder. Le général Bo^ naparte avait assurément, ainsi que l'armée entière, plus de confiance et d'affection pour Desaix ; mais c'était à cause de cette préférence qu'il voulait l'associer à de plus grands desseins, à de plus hautes destinées. Il le savait sans ambition et sans envie, aimant uniquement la gloire et la France ; il lui avait inspiré une admiration dévouée. Bien longtemps après, il a écrit : a Desaix était l'officier le plus distingué de Tannée; actif, éclairé, capable à la fois de combiner une

opération et de la conduire dans les détails d'exécution , il pouvait commander une armée comme une avant-garde. La nature lui avait assigné un rôle distingué^ soit à la guerre, soit dans Tordre civil. Il eût su gouverner une province aussi bien que la conquérir et la défendre. »

Le départ de Bonaparte fut précipité ; il lui fut impossible de revoir et d'emmener Desaix, que de nouvelles attaques de Mourad avaient retenu dans le Sayd. Il lui envoya un sabre où étaient gravés les mots : « (enquête de la Haute- Egypte. » — «( Elle est due, écrivait-il, à vos bonnes dispositions et à votre constance dans les fatigues; recevez, je vous prie, cette arme comme une preuve de mon estime et de la bonne amitié que je vous ai vouée. »

Dans une autre lettre, en expliquant les motifs de son départ, il témoignait à Desaix le désir de le voir « revenir en France, où son dévouement et ses lumières lui seraient nécessaires. »

En même temps, le général Bonaparte écrivait à Kléber : — « L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événements majeurs. »

Desaix continua à établir le bon ordre et une administra-

tion régulière dans la Haute-Egypte. La répression des tentatives inutiles de Mourad avait enfin découragé ce chef de Mamlouks et lui ôtait les moyens de prolonger la guerre. Au mois d'octobre, Kléber rappela Desaix au Caire, pour lui donner le commandement d'une division destinée à s'opposer au grand-visir, qui s'avançait du côté de la Sy« rie avec une nouvelle armée turque.

Le départ du général Bonaparte avait consterné l'armée et irrité Kléber , naturellement opposant, indocile, et dont le génie, uniquement militaire, ne se montrait que dans la guerre active et aux jours du danger. Il désirait hautement l'abandon de l'Egypte et le retour de l'armée en France. Les tristes nouvelles qui en étaient arrivées, les revers de nos

armées, le territoire de nouveau menacé par une coalition puissante, augmentaient le mal du pays parmi les généraux et les soldats. On savait même que telle avait été la pensée du général Bonaparte, et qu'il cherchait, avant son départ, à entamer une négociation avec le grand-visir, dont il n'avait pas att^du la réponse, tant lui paraissait urgent son retour en France.

Kléber avait renouvelé les mêmes propositions. Sir Sidney Smith, celui qui avait encouragé et soutenu la funeste résistance de Saint-Jean-d'Acre, se rendit auprès du grandvisir, et prenant le titre de ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne, il s'empara de la négociation. Ce fut lui qui répondit au général Kléber.

Le désir de quitter l'Egypte, qu'avait trop publiquement exprimé le chef de Tarmée française, ne lui donnait pas une bonne position pour traiter; les nobles paroles qu'il répliqua au commodore anglais ne suffisaient point pour déguiser son empressement à revenir en France. Afin d'arriver plus promptement à conclusion, lui-m^e proposait de tenir les conférences à bord du Tigre^ que commandait sir Sidney Smith, et il annonça qu'il choisissait pour plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur général des finances, Poussielgue. Desaix n'était point d'avis d'évacuer l'Egypte, il répugnait à se charger de cette négociation ; d'ailleurs, puisqu'on n'avait plus à défendre ni à gouverner cette conquête de la France, il voulait retourner en Europe le plus tôt possible. Kléber, qui cherchait à ne point èû« seul responsable de cette grave détermination, insistait pour l'y associer; l'armée avait confiance dans un si honorable négociateur.

Desaix consentit; dès les premiers entretiens il reconnut qu'on obtiendrait de meilleures conditions en ne se pressant point, et en commençant par repousser victorieusement l'agression des Turcs, ce qui était infaillible ; l'impatience du général Kléber ne lui laissa point suivre ce sage conseil.

Vers la fin de décembre les conférences furent ouvertes abord du Tigre, devant Damiette; elles se prolongèrent longtemps ; Desaix était exigeant, il demandait que la pos^ session de Malte fût garantie à la France; qu'on lui restituât les lies Ioniennes ; que la Porte-Ottomane renonçât à son alliance avec la Russie et Ht la paix avec le gouvernement français. Le bâtiment qui portait les négociateurs s*était rapproché des côtes de Syrie; pendant ce temps, le fort d'El Arisch fut surpris par les Turcs, qui massacrèrent la garnison. Mais rien ne pouvait modifier la résolution de Kléber, il i^oulait, presqu*à tout prix, le retour de l'armée en France ; M. Poussielgue était de cet avis, et ne venait point en aide au général Desaix. Les plénipotentiaires débarquèrent à Gaza, pour se rendre au quartier général du grand-visir, à El Arisch. 11 fallut leur envoyer une escorte française; l'armée turque était dans un état complet de désordre, affranchie de toute discipline, fanatiquement furieuse, enhardie par l'inaction du général Kléber; de sorte que tout Français, et presque tout Européen, était en péril d'être massacré.

La négociation était plus difficile avec les Turcs qu'avec sir Sidney Smith, qui néanmoins était enoouragé à repous* ser les conditions demandées par Desaix, parce qu'il savait que Kléber ne les exigeait point. En effet, par de nouvelles instructions, il prescrivit aux plénipotentiaires de consentir à l'évacuation pure et simple, pourvu qu'elle eût la forme d'un traité et non point d'une capitulation. Enfin, sur son ordre précis, une convention fut rédigée en se contentant de cette apparence. Avant de se résoudre à signer, Desaix envoya un aide-de-camp au général en chef pour lui porter le projet des articles : < Allez, dit-il, de ma part, dire au général Kléber, qu'avant de mettre mon nom à ce traité, je veux qu'il lise ce qu'il nous fait faire, je ne signerai pas sans un ordre de lui. »

Kléber convoqua un conseil de guerre formé de neuf gé-

156 ÉTUDES BIOGRAPHIQUKS.

néraux; dans une délibération motivée, dictée et, pour ainsi dire, imposée par le général en chef, ils déclarèrent que la convention devait être conclue. Quelques généraux firent dire à Desaix que leur vote n*avait pas été libre, et qu'il pouvait refuser de signer. Voyant qu'ils n'avaient pas eu le cœur de refuser leur signature à un acte qu'ils désa* vouaient , Desaix s'écria : — « Peut-on compter sur ces gens-là; le sort en est jeté ! il n'y a pas de ma faute. »

Ce traité, qu'il trouvait honteux, n'avait pas même une garantie; sir Sidney Smith n'était point mii^tre plénipotentiaire^ il n'avait aucun pouvoir. Le gouvernement ottoman était seul engagé, et le retour de l'armée en France étant à la merci des Anglais, ils pouvaient s'y opposer et ne le point permettre. Il n'y avait pas déloyauté de la part de sir Sidney Smith. Il s'était hâté de tout disposer pour que l'armée pût être rembarquée; mais au moment où les n^ociations allaient s'ouvrir, un rapport où Kléber rendait compte au Directoire du départ du général Bonaparte, en témoignant avec amertume son chagrin et son découragement, avait été intercepté en mer. Ainsi le gouvernement anglais jugea que la situation de l'armée française en Egypte était complètement désespérée; au lieu d'envoyer des pouvoirs à sir Sidney Smith, il donna ordre à l'amiral Keith, commandant des forces navales dans la Méditerranée, de ne traiter qu'autant que l'armée française se rendrait prisonnière de guerre.

L'àfDiction de sir Sidney Smith fut vive et sincère; il voyait son honneur compromis, puisqu'il avait allégué des pouvoirs qui, contre son attente, lui étaient refusés. Tout convaincu qu'il était de l'erreur où tombait son gouvernement en se flattant d'imposer à Tarmée française de plus dures conditions, il lui fallut se soumettre à l'apparence d'un rôle déloyal. Kléber, dans sa confiance et son empressement, avait déjà livré plusieurs forteresses et laissé l'armée turque s'avancer. Ce fut alors qu'il se réveilla de son

aveuglement» qu'il mit à Tordre du jour la sommation insolente de Taroiral Keitb ; après avoir, dans sa confiance, dimi* nu^ ses moyens de vaincre il dispersa Tarmée turque à Hé- UopoliSy et reconquit TÉgypte, où les Anglais le forçaient h rester.

Dans cet intervalle Desaix s*était embarqué pour revenir en France, où il était d^autant plus empressé d'arriver qu*il venait d'apprendre le 18 brumaire et Tavénement du général Bonaparte au consulat. Il était monté avec Rapp et Savary, ses aidesrde-camp et sa suite sur un bâtiment ragusain, frété au nom d*une maison de commerce du Havre. Le capitaine anglais du Thésée lui avait donné un sauf-conduit, promis par sir Sidney Smith. La traversée fut difficile. Les vents étaient contraires, la mer mauvaise, et il fallait éviter les croisières napolitaines. On relftcha d*abord à Coron, où le gouverneur turc accueillit avec hospitalité le général Desaix, qui avait aussi un sauf-conduit du grand-visir. Puis, forcé par la tempête de se réfugier à la côte de Sicile près d'Agrigente, il courut un danger plus menaçant que la tempête. Une population sauvage et fanatisée contre le nom français se précipita au rivage. Les passagers auraient été massacrés s'ils étaient descendus à terre ; on tirait déjà des coups de fusil sur le navire.

Devant les lies d'Hyères, au moment de toucher la terre de France, une brume épaisse cacha la vue d'une frégate anglaise; le commissaire anglais qui, pour plus de précaution, avait été donné comme escorte au général Desaix, représenta vainement que le sauf-conduit avait été donné par Tordre du commodore Sidney Smith, le capitaine de la frégate répondit que Tamiral Keith avait seul le pouvoir pour donner des passeports; aucune réclamation, aucune allégation du droit des gens ne furent écoutées. Desaix demanda à être conduit à Livourne, où se trouva Tamiral Keith. Il ne fut pas seulement admis à le voir. La réponse fut dure et discourtoise. Le général Desaix fut jeté pêle-mêle avec des

158 ÉTUras BIOfiRAPHtQt}ES.

soldais prisonniers de guerre, qui étaient entassés dans uite prison. L'amiral, en raillerie de l'égalité française, lui fit dire que comme eux il aurait vingt sous par jour. •— € )*ai traité, répondit-il, avec les Mamlouks, avec les Arabes du grand désert, avecjes noirs du Darfour; ils respectent la parole donnée et n'insultent pas leurs prisonniers. Je suis avec mes soldats et ne me plains de rien que du manque de foi. »

Cette captivité dura trente jours. Enfin l'amiral Keitli fit savoir que Sa Majesté britannique, à la considération de l'empereur de Russie et du Grand-Seigneur, ses alliés, consentait à laisser exécuter les conditions du traité d'Ël Ariseh. Le 3 mai, Desaix arriva à Toulon. Ce fut là, pendant son séjour au lazaret, qu'il apprit tout ce qui s'était passé en France et en Europe depuis le 18 brumaire. Dès qu'il eut subi ce retard si long pour son impatience, il se hâta d'aller rejoindre le premier Consul. Traversant le Dauphiné et la Savoie, il descendit dans le val d'Aoste par le Petit-Saint- Bemard et arriva enfin auprès du premier consul, au quartier-général de Ceriolo, le 11 juin 1800.

11 fut reçu avec les témoignages les plus manifestes d'amitié et de haute distinction. Le général Bonaparte le montrait aux soldats, comme un gage assuré de la victoire. Us passèrent la nui€ dans un entretien où ils avaient tant à se dire. Desaix racontait ce qui s'était passé en Egypte, le découragement de l'armée, l'empressement aveugle de Kléber à la ramener en Europe, la malheureuse négociation d'Ël Ariseh, le soin qu'avait mis sir Sidney Smith à lui cacher les événements qui avaient changé entièrement la situation politique de la France; le peu de bonne foi avec laquelle il .s'était donné comme plénipotentiaire sans être muni d'aucun pouvoir ; la conduite grossière de l'amiral Keith; — Le premier Consul parlait de l'enthousiasme qu'avait excité son retour, du pouvoir suprême dont il disposait, de l'usage qu'il en avait déjà fait pour rétablir l'ordre intérieur et pour

LB GÉNÉRAL DBSAIX. 150

préparer la victoire : il lui disait les immenses desseins qu*il avait pour l'avenir.

Une grande bataille allait se donner. L'armée française, venant de Milan et de Pavie, était arrivée dans la vaste plaine d'Alexandrie. Depuis que Gènes avait capitulé après la défense obstinée et glorieuse de Masséna, l'armée autrichienne avait quitté le littoral ; passant l'Apennin, elle était venue se réunir au corps qui avait abandonné Turin, et s'était concentrée à Alexandrie.

C'est ce qu'ignorait le général Bonaparte. Il n'était pas assuré que les deux portions de l'armée autrichienne eussent opéré leur jonction. 11 supposait que les divisions venant de Gènes n'étaient pas encore arrivées.

11 avait donné à Desaix le commandement des deux divisions Boudet et Monnier. Le 13 au soir, la veille de la bataille, il lui prescrivit de s'avancer sur la route de Gènes, croyant qu'il y rencontrerait les Autrichiens et préviendrait ainsi leur arrivée sur le champ de bataille.

Le 12 juin Desaix était déjà à quelques lieues dans la direction qui lui avait été donnée : rien ne lui annonçait la présence ni l'approche d'un corps autrichien, lorsqu'il crut entendre au loin du côté d'Alexandrie le bruit répété du canon. 11 descendit de cheval et approchant son oreille de la terre, il écouta avec attention. Lorsqu'il eut acquis la certitude, il se décida à changer de direction- et à marcher vers le canon.

La bataille avait commencé de grand matin. L'armée française, qui 8*était avancée jusqu'à la Bormida, non loin d'Alexandrie, venait d'être repoussée après un combat meurtrier. Les deux divisions Victor et Lannes avaient été presqu'écrasées, en défendant les villages de Marengo et de Castel-Geriolo. Le premier Consul avait ordonné la retraite, et le général Mêlas, tenant la bataille pour gagnée, était rentré à Alexandrie, laissant le général Zach suivre le mouvement rétrograde des vaincus.

Le général Bonaparte avait déjà envoyé ordonnance sur ordonnance au général Desaix pour lui mander de revenir, lorsqu'il vit arriver Taide-de-camp Savary qui lui annonça que les divisions de Desaix s*approchaient à marche forcée. Le général les devança et trouva le premier Consul écoutant les avis des généraux, qui, pour la plupart, opinaient pour la retraite. U voulut savoir la pensée de Desaix. Après avoir entendu les récits et regardé le champ de bataille, il tira sa montre et dit : — « Oui, la bataille est perdue ; mais il n'est que trois heures , nous avons le temps d'en gagner une autre, s

Le premier Consul n'avait pas encore dit sa volonté; il ordonna de reprendre Toffensive. — « C'est avoir fait trop de pas en arrière, disait-il en passant devant le front des régiments ; le moment est venu de faire un pas décisif en avant. Soldats, souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. »

Une longue colonne de grenadiers hongrois, suivie de la droite de l'armée autrichienne avait continué sa marche sans résistance, arrivant par la route qui va du village de Marengo à Saint-Juliano qu'occupaient encore les Français. Ce fut en avant de ce dernier village que Desaix porta les régiments d'infanterie de la division Boudet. Le premier Consul avait gardé, pour en disposer selon l'occasion, l'artillerie et la. cavalerie réunies en masse. Desaix regarda comme nécessaire que, tandis qu'il attaquait de front la tête de colonne des Autrichiens, une charge de cavalerie vint la prendre en flanc. Ce mouvement était tellement indiqué, qu'on a assuré que le général Kellermann l'exécuta avant même d'en avoir reçu l'ordre.

Desaix avait débouché avec le neuvième régiment d'infanterie légère, masqué jusqu'alors par une élévation du terrain couverte de vignes. L'attaque n'était pas encore entamée avec autant de vigueur qu'il aurait voulu; il s*en inquiétait et ne pouvait pas apercevoir distinctement, dans

le lointain, le commencement de trouble et de désordre que la charge de cavalerie venait de causer dans la marche des Autrichiens. En cet instant, une balle vint le frapper au cœur ; il tomba sans proférer une^ parole et sans qu'il pût, en mourant, concevoir une espérance assurée de la victoire.

X peine était-il expiré qu'elle fut décidée. Le général Kellermann avait coupé cette colonne, Tavait traversée par plusieurs charges successives; l'infanterie de Desaix la refoula et la mit en déroute. Le général Zach, chef de l'état-major autrichien, fut fait prisonnier avec trois mille grenadiers. L*armée autrichienne fut rejetée jusqu'à la Bormida. Le général Mêlas, qui s'était cru victorieux, signa la célèbre convention par laquelle l'Italie entière était évacuée par les Autrichiens.

Au moment où Desaix tomba, officiers et soldats, animés d^une douloureuse colère, encouragés par la perturbation que la cavalerie portait dans la colonne ennemie, avaient engagé vivement le combat, qui était d'abord devenu une mêlée. Personne n'avait songé à relever le corps du général qui léguait la victoire à l'armée française. La nuit était venue comme on combattait encore ; les pillards s'étaient répandus sur le champ de bataille et avaient dépouillé les morts. Bien ^vant dans la soirée, Savary, aide-de-camp de Desaix, vint rechercher le corps de son général, parmi les cadavres qui couvraient cette place tant disputée quelques heures auparavant. Ses vêtements avaient été arrachés; mais il était facile de le reconnaître à ses cicatrices ainsi qu'à sa chevelure noire et abondante rattachée par un cordon. Un peloton de soldats vint chercher le corps, et, à la clarté des torches, ce triste convoi fut dirigé au quartier-général. Parmi ceux qui le suivaient, on remarquait deux jeunes noirs éthiopiens, que Desaix avait rachetés de l'esclavage, et qui, dans leur douleur sauvage, criaient un chant lugubre.

Les joies du triomphe de Marengo n'étouffèrent par leà

regreU que la mort de Desaix répandit dans Tannée. Geox qui avaient servi sous ses ordres racontaient son courage, sa fermeté, ses habiles combinaisons, la promptitude et la sûreté de son coup djoeil. Us disaient aussi quel soin et quel amour il avait pour les soldats, quelle humanité pour les vaincus, quel esprit de justice et de bienveillance pour tous.

Le premier Consul ne manqua point à honorer la mémoire du compagnon d'armes qu'il estimait si haut, et qui avait contribué à changer une défaite en la plus merveilleuse viotoire. Il parla, dans ses bulletins, de cette irréparable perte. Il prit pour aides de camp Rapp et Savary; une médaille fut frappée en l'honneur de Desaix et sa statue devait être érigée sur là place des Victoires ; des cérémonies furent orw données; des oraisons funèbres furent prononcées. Un mo» nument fut élevé par souscription sur la place Dauphine» i Paris.

Parmi tant de funèbres honneurs, aucun ne porte un plus grand caractère que le choix du lieu assigné pour sa sépul«ture. — < A tant de vertu et d'héroïsme, je veux décerner, disait Napoléon, un hommage tel qu'aucun homme ne Ta reçu. Le tombeau de Desaix aura les Alpes pour piédestal, et pour gardiens les religieux du Saint-Bernard, n

François - Emmanuel de Guignard , comte de Saint • Priest, naquit à Grenoble le 12 mars 1736, et mourut le 96 février 18S1. Le récit de sa longue vie embrasse les cin* quante dernières années de la monarchie, la Révolution, les temps d'exil de Témigration, et il a vu le commencement de la Restauration. Dès sa première jeunesse, il se trouva placé de manière à observer de près la cour et la région des grandes affaires. Bientôt après il occupa une position importante dans la diplomatie. Puis il fut ministre de Louis XVI, précisément à l'époque de la Révolution. Enfin ii a eu la confiance de Louis XVni, et a été employé par ce prince émigré auprès de plusieurs cours.

Un véritable intérêt historique s'attache donc au récit de cette vie si pleine d'un homme honorable, sensé, toujours modéré et sage dans sa conduite. S'il n'a point influé sur les événements, il les a observés avec discernement; quelquefois il les a prévus, et il a su apprécier les circonstances avant qu'elles portassent leurs fruits. Doué de cette sorte d'activité régulière qui s'applique à l'accomplissement du devoir, il a toujours suivi sa route, sans la frayer. Serviteur fldèle**et spectateur éclairé, il a su, dans la première moitié de sa vie, juger le mérite des hommes et la conduite des affaires, avec liberté d'esprit, sans être ni opposant ni frondeur. Plus tard, lorsque la Révolution eut bouleversé le théâtre qu'il avait appris à connsdtre, et donné aux idées et aux passions un cours tout nouveau pour lui, son bon sens,

s*il ne lui enseignait point la portée des événements et la puissance des opinions, lui indiquait du moins ce qui, dans chaque circonstance, était praticable et prudent.

Dans les derniers temps de sa vie, M. de Saint-Priest avait voulu écrire ses Mémoires ; il n*a pu les terminer, ni revoir ce qu'il en avait déjà rédigé. Sa famille n*a point pensé que ces fragments fussent en état d*ètre publiés; nous les avons sous les yeux, et nous ne saurions mieux faire qued*y puiser cette notice. Elle serait presque inintelligible, si les circonstances où s*est trouvé M. de Saint-Priest, les événements où il a pris part, les personnes avec qui il a été en rapport, n'étaient point appréciés et exposés avec quelque détail. Le temps et le lieu des scènes où il fut acteur doivent être connus, afin de comprendre le rôle qu'il a rempli ; de sorte que ce récit semblera quelquefois appartenir à l'histoire générale plutôt qu'à une biographie. Ainsi l'exige la tâche qui nous a été confiée.

Rien ne fait mieux connaître une époque, son esprit, ses mœurs, son état social que les vicissitudes et le cours d'une vie passée dans les afi'aires publiques. En outre, la carrière parcourue de M. de Saint-Priest est un exemple curieux du but où , sous le régime de l'ancienne monarchie, pouvait atteindre un homme de mérite, sans efforts, sans intrigue, presque sans ambition, uniquement par sa bonne conduite et la sagesse de son caractère, même lorsqu'il n'avait pas pour point de départ une de ces positions où la faveur de la cour était un héritage transmis de génération en génération. Sa famille noble, ancienne, distinguée, avait honorablement figuré dans le service militaire et dans la magistrature; comme d'autres bonnes et illustres maisons de Daupl\îné, elle avait, depuis plusieurs générations, siégé dans le parlement de Grenoble. Son père, Jean-Emmanuel de Guignard, vicomte de Saint-Priest, avait été conseiller, puis maître des requêtes, conseiller d'État; jusqu'à la fin . de sa vie, il fut intendant de Languedoc.

M. de Saint-Priest n*était poiat son fils aine. II fut reçu chevalier de Malte à l*àge de quatre ans ; il fit ses études chez les jésuites, d'abord en province, puis à Paris; à quinze ans il avait terminé ses classes. A moins d*ètre destiné à la magistrature ou à l'Église, il était rare d'aller au-dessus de la rhétorique. €e premier fonds d'instruction semblait suffisant pour les jeunes gens qui entraient dans la carrière militaire. L'usage du monde, le commerce des hommes, une vie active, l'autorité alors si puissante de la société, le goût de l'esprit qui y régnait, le mouvement de la conversation, venaient ajouter leurs enseignements au fonds commun de rinstruction classique. Il n'en résultait sans doute point des connaissances très-étendues, et elles devaient être souvent superficielles; mais alors on faisait son chemin par la conduite plus que par la parole, et les affaires étaient menées plutôt par l'esprit de discernement que par le savoir.

En sortant du collège, M. de Saint-Priest fut exempt dans les gardes du corps, et se trouva de service auprès du roi. Sa famille habitait Montpellier; il était recommandé à des parents placés à la cour ; du reste livré à lui-même. Cela se pratiquait ainsi; on était retenu par plus de liens, plus de convenances, plus de devoirs qu'aujourd'hui. La liberté d'un jeune homme, sortant à peine de l'enfance, ne devenait point une licence sans frein , un oubli de toute autorité, de tout respect; le désordre était, pour ainsi dire, circonscrit dans de certaines limites, et soumià à une étiquette où se conservaient des sentiments honorables, et encore plus sûrement de bonnes manières.

Ainsi, à seize ans, M. de Saint-Priest était à Versailles» suivant le roi à la chasse, et point trop embarrassé lorsqu'il était honoré de quelques mots dits en passant, présenté aux princes et aux princesses, habitué dans les nombreuses maisons où Ton recevait à Versailles.

Madame de Pompadour régnait alors. M. de Saint-Priest lui fut présenté par le duc de Luxembourg, capitaine de la

166 ÉTQOES BIOGRAPHIQOBS.

compagnie des gardes du corps où il servait; il fut gracieusement accueilli. 11 allait parfois assister à sa toilette, et 8*y trouvait avec le duc d'Orléans, le prince de Gondé, les princes étrangers qui voyageaient en France; car per* sonne n*était assex grand pour omettre ce devoir.

Cette vie de Versailles plaisait fort à un jeune ofHcier de dix«sept ans ; cependant il accepta volontiers Toffre de son parent, le bailli de Tencin, qui allait passer quelque temps à Malte et lui proposait de profiter de cette circonstance en venant avec lui faire ses caravanes. L'occasion était fa* vorable pour accomplir ce devoir. Le bailli de Tencin jouissait dans Tordre d'une position considérable; il était riche en bonnes commanderies; il avait été général des galères, puis ambassadeur à Rome. Un parti puissant le reconnaissait pour chef. Il décida l'élection du comman* deur Pinto, chevalier portugais, à la grande maîtrise de Tordre. Il espérait se préparer ainsi les voies pour lui succéder; mais il mourut avant la vacance.

M. de Saint-Priest commença ses caravanes en 1753. Ce n'était plus le temps où les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem maintenaient une guerre continuelle contre les Turcs, et perpétuaient glorieusement la croisade. Toutes les puissances de l'Europe avaient depuis longtemps traité avec Tempire Ottoman, qui se trouvait maintenant compris dans le droit public des nations civilisées. Lorsqu'il était en paix avec tous les gouvernements chrétiens, Malte n'avait point à tenter une lutte impossible. Protéger le commerce de la Méditerranée contre les corsaires barbaresques, telle était devenue la seule mission de Tordre. De sorte que. les caravanes consistaient presque uniquement en des navigations ou plutôt des promenades sur la Méditerranée; des relâches en Sicile, à Naples, en Sardaigne, aux Baléares ou sur les c6tes d'Espagne : c'était un plaisir de voyageur plus qu'un devoir de chevalier. Puis Thiver, quand était passée la saison des croisières,

ôn revenait à Malte mener une vie oisive et molle au milieu de plaisirs faciles qui éteignaient toute énergie de l'âme, toute activité de ^esprit^ « Le goût 8*y corrompait aussi « vite que les mœurs. » Ce séjour était plus agréable pour le chevalier de Saini-Priest que pour tout autre : neveu d*tin homme important dans l*ordre , qui tenait un grand état de maison, qui réunissait autour de lui les chevaliers les plus distingués par leur position ou leur esprit ^ il ne perdait pas du moins Thabitude de la bonne compagnie, et ne s'abrutissait pas dans le far niente méridional. Il avait d* abord été séduit un moment, et presque tenté de se fixer à Malte en bornant sa carrière à entrer dans Tordre; mais il était au service de France, et les pensées d'émulation et d'actiyité ne tardèrent point à lui revenir.

En 1764, il revint en France, retrouva sa famille à Lyon chez son oncle le cardinal de Tencin, puis arriva à Paris, où il reprit son service dans les gardes du corps. Cette année-là, par extraordinaire, les gardes du corps étaient réunis à Beauvais pour s*y exercer à quelques manœuvres; c'est de quoi on ne s'occupait que tous les quatre ans, pendant un mois environ. C'était le seul apprentissage de leur métier qui fût impoàé aux corps de la maison du roi. Tous ces jeunes gens ne songeaient à acquérir ni la moindre pratique, ni aucune connaissance de leur profession; ils avaient grand dédain de tout devoir, de toute élude, et se figuraient que le courage personnel leur suffisait. « Ce pou^ vait être des chevaliers', mais non des militaires. »

Ensuite le roi passa toute sa maison en revue ; il reconnut M. de Saint-Pricst, et en signe de souvenir, il lui dit : « Vous n'êtes pas embelli. )> C'était se montrer difficile, car M. de Saint^Priest était grand, bien fait, et d'une belle figure.

' Notes maonscrites de M. de Saiat-Piiest.

' Notes manuserites.

168 ÉTCDES BIOGRAPHIQUES.

Cepemlant la guerre de sept ans allait commencer. Les Anglais prenaient nos vaisseaux sans déclaration de guerre. Au lieu d'employer toutes les ressources de la France dans une lutte maritime qui aurait pu ne pas être inégale ; au lieu d* attaquer les colonies anglaises et de défendre les nôtres , le roi » par une volonté personnelle , sans égard pour les conseils de ses ministres el par un faux calcul qui lui faisait espérer de consen^er la paix, ou du moins de la rétablir plus promptement, contracta une alliance avec TAutriche, et se donna Frédéric I! pour ennemi. Une guerre en Allemagne devint notre premier intérêt, notre principale affaire.

Après les- premiers succès obtenus contre la marine anglaise et la glorieuse prise de Minorque , toutes nos ressources furent employées à défendre TAutriche contre le roi de Prusse. Des intrigues de cour déterminèrent le renvoi de M. d'Argenson, ministre de la guerre, et de M. de Machault, ministre la marine, les deux hommes sensés, les deux administrateurs capables du conseil du Roi. Les projets qu*ils avaient formés , les préparatifs dont ils s'étaient occupés, furent abandonnés. L*abbé de Bernis, qui avait été l'instrument plus que le conseiller du traité autrichien, entra au conseil. Le cabinet de madame de Pompadour devint le théâtre des affaires. De là sortaient le choix des généraux, et presque les plans de campagne. Le prince de Soubise obtint le commandement d'une armée, et perdit la bataille de Rosbach. Le désordre, le découragement se mirent partout; nul ne gouvernait, nul n'avait la confiance du pays, ui même celle du roi. Cette triste et honteuse situation ne pouvait échapper au bon sens de M. de Saint- Priest, et en cela il n'était que comme le public. Si jamais on imprime une correspondance du cardinal de Remis et du duc de Choiseul, alors ambassadeur à Vienne, l'abais-

' Notes manuscrites.

sèment et la détjesse d^un lel gouvernemenlT paraîtront dans toute leur misère. L'histoire n*a pas élé assez sévère pour cette époque; les contemporains, surtout ceux qui tenaient aux affaires, eu ont laissé des témoignages plus flétrissants.

Une guerre si malheureuse, et qui se prolongeait, fit sentir le besoin de cavalerie *• « On finit par réfléchir qu*il « n'y aurait pas de mal à envoyer dans une garnison cha- « que compagnie des gardes du corps, afin de Texercer K aux évolutions militaires. On destina la ville d'Amiens « à la compagnie de Luxembourg. Il fut décidé que les € officiers y passeraient trois mois d^été et un mois Cl d'hiver. »

M. de Saint-Priest se rendit à Amiens; Tofficier supérieur qui commandait la compagnie et celui qui venait en grades après lui , quoique l'ancien de M. de Saint-Priest, trouvèrent le devoir qui leur était imposé ennuyeux et fatigant ; ils lui laissèrent la tâche de commander et d'exercer les deux escadrons. Il y mit du soin et de l'émulation; c'était assez pour être remarqué ; on lui sut gré d'une bonne volonté qui n'était pas commune, et il fut jugé ' employable. L'approbation qu'il obtenait augmenta son désir de servir activement à l'armée ; il s'étonnait et s'impatientait que la carrière des armes demeurât fermée aux officiers de la maison militaire du roi. Son quartier de service arrivait ; un de ses camarades désira et obtint de prendre son tour auprès du Roi, et lui céda le sien auprès de M, le Dauphin. Par la protection de ce prince, M. de Saint-Priest fut envoyé à l'armée du maréchal de Broglie, comme aide-maréchal des logis. Le comte de Broglie était maréchal des logis en chef, ce qui se nomme maintenant chef d'étal-major.

M. de Saint-Priest fit en Allemagne les deux campagnes

' Notes manuscrites.

' Ibid.

de 1760 et de 1761 : la première dansj'année de M. de Brc^Iie; la seconde sous le prince de Soubise, cette fois avec la maiscm militaire du roi qu*on s'était enfin décidé à employer. H fut témoin des discordes entre les généraux, des opérations manquées par leur mutuelle jalousie; des intrigues de Versailles se continuant à l'armée; des mauvais choix imposés par la faveur de la cour; de la mollesse et de la négligence dans le service *. a il faut « convenir qu'en ce temps-là le métier militaire» en France « surtout, parmi les officiers généraux, et à quelques ex-

< ceptions près , se faisait par manière d'acquit. Les « grands seigneurs se contentaient de payer de leur per- « sonne dans l'occasion , mais ils arrivaient à l'armée le

< plus tard qu'ils pouvaient et en repartaient le plus tôt c possible. Us atteignaient ainsi les grades et les honneurs « militaires sans jamais avoir été en état de commander. « Lorsqu'ils étaient chargés de quelque commission, ils ne

< manquaient pas de prétextes pour ne rien entreprendre

< dans la (^ainte d*échouer, tant ils se sentaient inca- « pables. »

Cette manière de se conduire était si bien connue et admise qu'un jour le marédial de Broglie envoya au comte de Guerchi Tordre de faire un mouvement ; il était tellement assuré que M. de Guerchi trouverait des objections contre ce qui lui était commandé, qu'il écrivit d'avance une réponse à la lettre par laquelle on lui apprendrait que la chose n'avait pu être exécutée. Lorsque l'aido de camp lui apporta le rapport de M. de Guerchi, il donna tout aussitôt la réponse.

C'est de la sorte que tout se passait en France; il ne manquait point d'hommes de sens pour discerner ce mauvais gouvernement de toutes choses; ils en étaient humiliés et affligés. S'en apercevoir, le dire et s*en moquer était

' Notes manuscrites.

la seule consola1;ion , la seule satisfaction de conscience. Ainsi était le roi lui-même. Au commencement de 1762, il y avait déjà une possibilité de négociation , et les dures conditions de la paix étaient prévues. < Voilà où nous pou* « vous atteindre, dit M. de Ghoiseul au roi; le roi veut-il « la paii, ou préfère«t-il que nous tentions une autre cam- « pagne? nous sommes en état de la faire. » -^ « M. de Clioi** « seul , répondit le roi , je vous laisse à le décider. > — « Mais, sire, quelle est la volonté du roi?» — « Comme « vous voudrez. > Et le ministre ne put obtenir une autre réponse.

Lorsque le pouvoir absolu s'établit et s'impose par la force du caractère , par l'élévation de l'âme, par le génie du commandement; quand il rétablit Tordre et la discipline, quand il réprime ou dompte une révolution et sait en employer les forces vives : alors il peut accomplir de grandes choses; il peut faire la gloire et le bien d'une nation. C'est ce que la France avait vu dans la première partie du règne de Louis XiV; c'est ce qui lui^tait encore réservé un siècle après. Mais lorsqu'une autorité, sans contrôle et sans partage, hérite d'un pays fatigué, tranquille, bien réglé, elle s'endort et s'affaisse; elle ne sait que faire de sa facile puissance; elle répand autour d'elle l'insouciance et l'égoisme; tout se relâche et se dissout; la règle fait place à la négligence, l'émulation s'éteint, la d^adation devient universelle, et le despotisme fainéant ne conserve d'autre volonté que de garder à tout prix son inutile prérogative.

M. de Choiseul se décida à continuer la guerre ; il venait de conclure le pacte de famille, et supposait sans doute que l'accession de l'Espagne, en augmentant les forces de la France, servirait à obtenir des conditions meilleures. C'était se méprendre; l'Espagne ne pouvait plus être un utilQ auxiliaire; c'était une puissance déchue, sans ressources, sans énergie. L'administration de Charles 111, qui

était destinée à mettre le 'royaume dans une meilleure voie, commençait à peine et n'avait point encore porté de fruits. Le premier effet de cette alliance fut d*envoyer un corps français pour aider les Espagnols à conquérir le Portugal. Le prince de Beauvau en eut le commandement. M. de Saint-Priest Tavait connu en Allemagne, et s'était acquis son amitié et sa protection. Il lui demanda à servir sous ses ordres; il avait alors le grade de colonel; M. de Beauvau y consentit volontiers. Le ministre ne s'y opposa point, et M. de Saint-Priest partit pour l'Espagne dans la même voiture que M. de Beauvau, qui était, comme on sait, un des hommes les plus honorables, les plus sensés et les plus aimables de son temps.

Ce voyage fut agréable. Après quelque séjour à Madrid, et un accueil gracieux et hospitalier du roi Charles III, M. de Beauvau rejoignit avec son corps l'armée espagnole. Cette campagne ne fut ni vive, ni efficace; les Espagnols prirent Alméida, qui ne se défendit pas. L'armée portugaise ne tenta point d'arrêter la marche de Tennemi. D'autre part, l'administration militaire de TEspagne était si mauvaise, que les vivres, les munitions et les moyens de transport manquaient sans cesse. Le général espagnol avait dirigé l'invasion par la rive gauche du Tage, ce qui a toujours été reconnu pour un mauvais plan de campagne. La saison était avancée, on revint en Espagne. M. de Saint- Priest eut occasion de voir des troupes moins disciplinées, plus mal commandées, moins bien pourvues que les armées françaises.

A ce moment, la paix venait d'être signée, le 2 novembre 1762, à Fontainebleau. Après un second séjour à Madrid, M. de Saint-Priest revint en France, toujours avec M. de Beauvau. La guerre était finie, et la carrière militaire ne pouvait maintenant lui promettre un avancement rapide ; il était bien placé dans le monde, en relation avec des hommes puissants ou importants ; il avait donné bonne idée

de son jugement et de sa prudence de conduite. L'idée lui vint de solliciter un poste diplomatique ; il écrivit au duc de Ghoiseul et demanda la place de ministre à Lisbonne, qui allait être nommé. Le prince et la princesse de Beauvau avaient des liaisons d*amitié avec M. de Ghoiseul et du crédit sur son esprit. Grâce à eux, la demande de M. de Saint-Priest fut accueillie; à Tflge de vingt-huit ans, il de<vint ministre plénipotentiaire.

Cette position nouvelle, cette entrée dans une carrière, à laquelle il ne s*était point destiné, ne Tintimidèrent point; il lui semblait que Fart de la politique consiste moins en connaissances acquises et en études préliminaires, que dans le don de discernement, Tappréciation juste des circonstances et des personnes, le calme du caractère, la convenance du langage, la sage combinaison de la franchise et de la réserve, l'usage du monde et la considération dont on sait s'entourer.

Il n'avait pas un rôle actif à prendre en Portugal ; nonseulement les intérêts commerciaux de ce royaume, mais ses intérêts politiques depuis Tavénement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne, le plaçaient de toute nécessité sous le patronage de l'Angleterre. La guerre, que la France venait de lui susciter, et où elle avait participé comme auxiliaire, confirmait cette situation politique ; le cabinet de Versailles ne pouvait espérer de la changer. Il s'agissait pour le ministre de France de s'occuper uniquement des affaires de commerce, de la protection de nos négociants, du soin des intérêts privés. C'était la seule conduite qui pût rétablir la bonne intelligence, adoucir les rancunes, et laisser oublier l'invasion récemment tentée en Portugal.

M. de Sainl-Priest arriva parmi les ruines de Lisbonne, encore bouleversée du tremblement de terre de 1755. Le roi Joseph l^^* régnait, en laissant absolument toute action et tout pouvoir au marquis de Pombal. La reine était cette

infante d'Espagne destinée autrefois à épouser Louis XV ; élevée pendant quelques années au Louvre , pais renvojrée par M. le Duc en 1725. Depuis lors elle avait gardé une rai^ cune obstinée contre la France, mais son ressentiment n'avait nulle influence sur les affaires ; il se manifestait seulement par un accudl moins bienveillant au ministre de France» et l'afTectation de ne jamais prononcer un mot de français. L'autorité et le gouvernement , dans les détails comme dans l'ensemble, étaient concentrés dans le ministre le plus absolu et le plus affermi qu'on ait jamais vu dans un royaume européen. Être en bons rapports avec lui était l'indispensable soin de tout agent diplomatique ; le comte de Merle, ambassadeur de France, à l'époque qui précéda la guerre, n'avait point su se concilier sa bienveillance; dès lors le marquis de Pombal ne voulut plus entrer en communication avec lui. Il n'était point ministre des affaires étrangères, et n'avait pas le titre de premier ministre ; officiellement il dirigeait le département de Tintérieur, et quand cela lui convenait, il rappelait que c'était à don Louis d'i^ cunha que les affaires étrangères étaient attribuées. M. de Merle annonça qu'il se plaindrait à sa cour de cette fin de non*>recevoir. « Le roi très-chrétien est fort puissant, réplic qua M. de Pombai ; mais son pouvoir ne s'étend pas jusc qu'à me faire ministre des affaires étrangères en Poriu*- « gai. > Il demanda au cabinet de Versailles le rappel de M. de Merle, ce qui fut accordé sans retard.

D'ailleurs le marquis de Pombal était d'un commerce facile; ses manières étaient nobles et gracieuses, sa conversation familière et gaie ; il parlait beaucoup ; rien en lui n'annonçait la fermeté de caractère et la dureté d'âme dont il a donné tant de preuves. Dès les premiers temps de la mission de M. de Saint-Priest, il lui adressa, avec douceur et politesse, une leçon utile. Le ministre de France le pressait de terminer une affaire d'assez peu d'importance et insistait vivement, même avec un peu d'humeur : c Vous

LE COMTE DE SàlNT-PRIBST. 175

« ètas jdUhe» monsieur, lui dit M. de Pombal ; vous débutez « dans la carrière, permettes à ma vieille expérience et à c mon attachement pour vous, de vous donner un conseiL « Vous aurez sûrement des missions plus considérables que c celle-ci et de plus grands intérêts à traiter; ne mettre c jamais aux affaires qu'une vivacité proportionnée à leur

< importance. »

En effet, H. de Saint-Priest, en trois ans qu'il passa en Portugal, n'eut point à traiter de questions graves et générales ; il veilla aux intérêts du commerce français et de la navigation ; il fit rendre justice dSns l'occasion aux compatriotes, dont il devait être le protecteur. Il obtint, non sans quelque peine, la liberté de quelques pauvres jésuites fran** çais qui avaient été enlevés à Macao, pêle-mêle avec des jésuites portugais, et qu'on tenait en Portugal dans des cachots, sans même leur rien imputer ; tant le marquis de Pombal fut excessif et implacable ; changeant en une persécution cruelle la suppression d'un ordre que la politique regarda alors comme dangereux, mais dont les membres conservaient tout droit à la justice et à Thumanité.

Au commencement de 1767, M. de Saint-Priest, qui avait obtenu un congé, partit de Lisbonne sur une frégate anglaise, et avant de revenir en France, il passa quelques semaines en Angleterre* Lord Chatham était alors ministre; la France était représentée à Londres par le comte de Guerchi, Sont le duc de Praslin, son ami, et qui l'avait fait nommer ambassadeur, disait : < Il ne sait pas écrire une lettre,

< et c'est encore le meilleur que nous ayons. » Pendant les trois années d'absence de M. de Saint-Priest,

la cour de France avait fort changé d'aspect. Le Dauphin était mort, et peu après madame de Pompadour. Le duc de Ghoiseul était encore tout-puissant ; il avait repris le dépar^ tement des affaires étrangères, en plaçant son cousin, M. de Praslin^ à la marine. M. de Saint-Priest espérait recevoir un bon accueil et obtenir un poste supérieur à la mission

qu'il venait de remplir; il s'y était bien conduit; chaque année il avait accompli un devoir qui souvent, et à toutes les époques, a été rappelé aux agents diplomatiques, sans que la plupart d'entre eux s'y conforment régulièrement : il envoyait chaque année un rapport, qui résumait toute sa correspondance et les affaires qu'il avait traitées, donnant en même temps des informations complètes sur l'état intérieur du Portugal, sur la cour, le gouvernement, les ministres, les personnages importants et les agents diplomatiques. M. de Choiseul avait été content de ce travail, en avait parlé publiquement el rendu compte au roi, en proposant une gratification de vingt-quatre mille francs i)our M. de Saint- Priest.

Il avait demandé d'abord la mission de Copenhague; peu après son arrivée, il fut nommé ministre en Siiède, en remplacement du baron de Breteuil, qui passait à La Haye; mais M. de Choiseul lui dit de ne point se hâter de partir.

H passa une année en France, fit son service dans les gardes du corps, alla voir ses parents en Languedoc, visiter un prieuré qu'il avait en Poitou, s'arrêta quelques jours à Chanteloup, chez M, de Choiseul, et revint à Paris. Ses préparatifs étaient faits, il avait étudié à fond les correspondances et les documents qui pouvaient lui faire connaître la Suède ; sa maison était déjà établie à Stockholm, il n'attendait plus que son audience du roi, lorsque M. de Choiseul lui dit : tt Savez- vous que Gérard *^me propose de vous c envoyer à Gonstantinople ; nous avons là M. deVergennes, « dont les dépêches sont des amplifications de rhétorique; < il nous faut un ambassadeur qui ait plus d'activité; nous « avons pensé à vous. »

C'était une grande et heureuse surprise pour M. de Saint- Priest. Le duc de Choiseul se proposait depuis assez longtemps de ne point laisser M. de Vergennes à Gonstanti-

' M. Oérard de Rayneral, premier commis «ui «flaires étrangères.

nople. Le traité de Fontainebleau, en terminant la guerre de sept ans, avait laissé la France dans une mauvaise situation : elle avait été vaincue; et dans sa lutte avec 1* Angleterre, elle ne s'était montrée ni grande ni forte. Sur le continent même, elle avait éprouvé de tristes revers et acquis peu de gloire. Une puissance de premier ordre, à qui arrivent de semblables malheurs, se trouve nécessairement abaissée et amoindrie dans son influence. Nous n'avions plus d'alliés que l'Espagne, qui ne pouvait être d'un grand secours ; l'Autriche avait éprouvé que notre amitié ne suffisait pas pour lui rendre la prépondérance en Allemagne, ni pour arrêter le progrès de la Prusse. La Russie n'avait aucun avantage à ^e promettre d'un rapprochement avec nous; les puissances du second ordre voyaient que nous n'étions plus dominants; l'Angleterre nous restait hostile. H. de Ghoiseul, homme d^esprit, mais d'un esprit impatient et léger, se dépitait contre cette situation, et ne se l'avouait peut^tre point. Une circonstance importante avait dû lui en démontrer toute la tristesse. L'impératrice de Russie avait mis la main sur la Pologne, y avait envoyé ses troupes ; son ambassadeur y avait régné, puis elle avait fait élire roi Stanislas Poniatowski, son subalterne favori. M. deChoiseul avait voulu, avait tenté de s'opposer à ce prélude de conquête et de partage, dont la suite était évidente; la Prusse était déjà en connivence ; l'Angleterre se montrait parfaitement indifférente; elle était Talliée du roi de Prusse et craignait peutêtre que son intervention, si elle l'exerçait de concert avec nous, contribuât à restaurer notre influence en Europe. Peut-être aussi voyail-elle arriver les embarras et les périls, où allait la jeter la révolte de ses colonies, et ne voulait-elle j^s se créer des difficultés sur le continent.

Ce fut par l'Autriche et par la Turquie que le duc de Choiseul essaya d'arrêter la Russie. Il se faisait sur l'une et sur l'autre de grandes illusions, ou, ce qui est pire encore, il voulait se les faire. L'Autriche, tout en continuant ses

178 fiTUPlS^ «OGRAPAIQUES.

Msumoe^s d*ainitié, tout en recbercbaot un mariage entre Iq Dauphin et une archiduchesse, se rapprochait du roi de Prusse et de rimpératrice Catherine; elle ne contrariait nullement leurs projets sur la Pologne, voyant bien que pour les accomplir, il faudrait l'admettre au partage. Le cabinet de Vienne ne s'opposait point aux progrès de Via^ fluence russe sur la Turquie; il se refusait à yoir que la situation changeait totalement, et que maintenant c'était la Russie qui commençait à se faire craindre de l'empire

ottomaU'

Quant à la Porte Ottomane, il n'y avait aucun moyen de la faire entrer dans le cercle de la politique européenne. Son indifférence et son apathie résistaient à toute suggei^ tion, à tout avertissement. Vainement M. de Vergennesi sa conformant aux instructions sans cesse renouvelées qu'il recevait du duc de Choiseul, annonçait au Grand Seigneur et à ses ministres de quel abaissement elle était menacée par la soumission de la Pologne h la Russie, il ne pouvait leur persuader que le choix de tel ou tel prétendant à la couronne de Pologne, importât à la gloire ou au salut de la puissance ottomane. Au moins aurait-il fallu que Tanibaa^ sadeur de France eût pour auxiliaire, dans ses démarches, l'internonce autrichien, et c'est ce qui n'était point.

Ain^i Poniatov^ski avait été élu ; ainsi la Russie continuait à tenir des troupes en Pologne, M. de Choiseul n'en était que plus animé à provoquer une rupture entre la Porte et l'impératrice Catherine. Il s'était pris d'une sorte d'aversion passionnée contre celte grande et habile souveraine : il s'imaginait que facilement une nouvelle révolution de palais pourrait lui ôter la couronne, comme elle l'avait usurpée, et qu'en lui suscitant de graves embarras, en lui créant des périls, on amènerait sa chute. De sorte que M. de Vergennes avait pour mission expresse d'entraîner la Porte dans une guerre avec la Russie.

C'est à quoi l'ambassadeur voyait de grandes difQcultés ;

tom sett efforts échouaient. Dans cette circonstance» Ti-^ nertie musulmane conseillait la Porte trè9- sagement; le temps était déjà passé, où les années turques étaient formidables, et pouvaient vaincre ou intimider des armées européennes. Un général russe ne courait plus le risque de se voir enveloppé et d'être contraint à capituler, comme Pierre I«' sur le Pruth. Les progrès de la civilisation avaient perfectionné l'art militaire, établi la discipline, créé une administration plus régulière en Russie. Les Turcs n'avaient participé à aucun de ces avantages, et n'avaient plus ceux qui peuvent appartenir à un peuple barbare. Chez eux, le commandement avait perdu son énergie et l'obéissance son fanatisme.

M* de Vergennes avait, aux yeux de M. de Ghoiseul, nonseulement le tort de ne point réussir, mais le tort, peut-être plus grave encore, de lui expliquer combien ses projets et ses espérances étaient mal fondés. Il l'entretenait ^ns cesse de rindifférence inerte de la Porte Ottomane, du mauvais ordre de son gouvernement et de son administration, de la faiblesse de ses ressources militaires ; il rappelait la froi«* deur de l'Autriche à seconder les vues de la France, et remarquait combien il devait convenir au cabinet anglais de voir tout le nord de l'Europe uni contre nous. C'était là ce qui impatientait le duo de Choiseul, Gomme il portait dans la politique ga vivacité d'imagination et sa présomptueuse assurance, il croyait mieux savoir les choses que ceux qui étaient chargés de les observer. C'est un avantage qui ap^ partient quelquefois aux hommes d'esprit, mais seulement lorsqu'ils savent examiner froidement et se méfier de leurs idées* Voilà pourquoi les dépêches de M. de Vergennes, encore qu'elles fussent pleines de déférence, de soumission, de zèle à obéir, paraissaient au ministre des amplifications de rhétorique; voilà pourquoi il voulait un autre ambassa* deur.

Les instructions données à M^ de Saint-Priest devaient

donc insister fortement sur la nécessité de faire déclarer la guerre à la Russie par la Porte. M. de Choiseul voulut les lire lui-même au nouvel ambassadeur. C'était probablement pour lui une première lecture, car il s'interrompait parfois pour dire : « Mais cela ne vaut rien. > C'était surtout dans les passages qu'il ne trouvait pas assez significatifs. Ces instructions avaient été écrites par H. Gérard ; elles devinrent plus explicites.

M. de Saint-Priest était sur le point de se rendre à son poste, lorsqu'il reçut un billet du comte de Broglie, qui le priait de passer chez lui. Il s'y rendit, et le comte lui^'emit une lettre de la main du roi : c'était l'ordre de communiquer au comte de Broglie les instructions qu'il venait de recevoir, et de lui transmettre, à l'avenir, copie des dépêches qui lui seraient adressées, ainsi que des réponses. Le plus profond secret était commandé en des termes sévères. M. de Saint-Priest répondit respectueusement au roi, en rassurant de son obéissance.

Cette administration alandestine des affaires étrangères durait depuis vingt ans. Elle avait commencé à propos des prétentions que le prince de Conti avait eues sur la couronne de Pologne. A cette époque des correspondances secrètes, des agents non avoués, des démarches contraires aux instructions officielles, avaient semblée nécessaires. Cette élection, que le roi n'avait peut-être pas souhaitée sincèrement, échoua; mais l'habitude de se mêler des affaires étrangères à l'insu du ministre, et d'échapper au risque de ne pas être instruit de tout, était devenue précieuse au roi. Elle contentait sa curiosité et rassurait sa -méfiance. Lors de la guerre de sept ans, le prince de Conti n'ayant pas obtenu le commandement d'une armée, renonça à tout rapport mtime avec le roi. Ce fut alors que la diplomatie secrète passa aux mains de Tercier, premier commis des affaires étrangères, et du comte„de Broglie, qui, après la mort de Tercier, continua seul à la diriger.

Tous les ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires u*ctaient pas initiés à cette correspondance secrète. Certaines missions n'offraient pas assez d'intérêt ; d'ailleurs le roi ne se fiait pas à tous ses agents ; quelquefois ce n'était pas le chef de mission qui servait de correspondant. Le chevalier d'Éon fut placé pour cela auprès du comte de Guerchi» à Londres. Ce qui importait surtout au roi, c'est que ce secret fût complètement caché au ministre des affaires étrangères. M. de Broglie avait proposé de le confier au duc de Cboiseul ; le roi s'y refusa. Le ministre, qui n'ignorait pas qu'une telle correspondance existait, mais qui ne pouvait la saisir, chargea M. de Saint-Priest de la dépister à Constantinople.

S'il faut l'en croire, cette diplomatie occulte avait peu d'importance, et n'était réellement qu'une fantaisie royale, tout au plus un contr61e de la conduite des aitaires, qui n'en restaient pas moins sous la direction du ministre. Les dépèches arrivaient au roi, le plus souvent après que le ministre les avait reçues. Les instructions particulières qu'il eût voulu envoyer seraient parvenues trop tard aux agents. Aucun avantage ne pouvait résulter de cette mystérieuse puérilité; elle compromettait souvent la sûreté du chiffre, et pouvait entraîner dans de fausses démarches les ambassadeurs qui auraient eu assez peu de bon sens pour y chercher la règle de leur conduite. M. de Vergennes avait été aussi dans le secret. Il alla d'abord à Constantinople comme envoyé extraordinaire, uniquement pour mettre en sûreté les papiers de la correspondance occulte, qu'on aurait pu trouver chez le comte Desalleurs, qui venait de mourir ambassadeur en Turquie. M. de Vergennes fit preuve de capacité dans cette mission temporaire, et devint ambassadeur. Sa correspondance avec le duc de Choiseul n'offre aucun indice qu'il reçût du roi d'autres instructions. Il obéissait avec zèle au ministre. Encore que le roi ne fût point d'avis de pousser les Turcs à la guerre, on voit que l'ambassadeur.

dans les motifs qu'il donne de son peu de succès, parle sincèrement et en homme sensé.

M. de Saint-Priest se rendit à Constaiîlinople par terre ; il passa quelques jours à Vienne, fut présenté à Marie*Thérèse et à l'empereur Joseph II.

Il était encore loin de Constantinople, lorsqu'il reçut une lettre de M. de Vergennes, qui lui annonçait que la Porte •venait de déclarer la guerre à la Russie, et que l'envoyé de cette cour avait été mis aux Sept-Tours.

Ce n'étaient point les conseils et les instances de Tambassadeur qui avaient décidé le gouvernement ottoman. Quelques Polonais s'étaient réfugiés dans un village tartare, au bord du Dniester; des Cosaques les y poursuivirent. Le khan des Tartares, excité par le baron de Tott, consul de France, qui avait pris de l'iDfluence sur lui, représenta le fait comme très-grave. Le grand visir envoya chercher le résident russe et le somma de prendre l'engagement que les troupes russes se retireraient de Pologne. Le ministre refusa; la guerre fut déclarée.

M. de Saint-Priest eut d'abord quelque regret de voir que la tâche, dont TaccompUssement lui était confié, était parvenue à un plein succès, entre les mains de son prédécesseur; il se reprocha de ne pas avoir hâté son voyage. Mais il était homme de sens; en lisant la correspondance de M. de Vergennes, il avait bien vu que réellement cette guerre n'était point souhaitable , que M. de Ghoiseul se trompait, et que sans doute la Turquie se trouverait fort mal d'une telle entreprise. De sorte que, la première im]M*ession une fois passée, il réfléchit qu'il valait mieux, pour lui, ne pas avoir conseillé à la Porte une détermination qui allait être funeste, et que sa position en serait évidemment meilleure.

11. de Vergennes et M. de Sâînt-Pfiest passèrent quelque temps ensemble à Constantinople, ayant en apparence de bonnes relations; mais un sentiment peu bienveillant se

LE COMTfi DE SA1NT-1»RIEST. 183

glisse facilement entre le prédécesseur et le successeur ; le moindre incident, là démarche ou Toraission la plus invo* Ion! aire, devient souvent un motif d'aigreur; la mauvaise humeur du remplacé s'empare du plus léger prétexte, pour se porter sur le remplaçant. Le grand vîair, dans l'audience accordée à M. de Saint-Priest, s'était exprimé en termes flatteurs sur M. de Vergennes; il oublia d'en faire mention dans sa dépêche ; cette distraction ne fut jamais pardonnée. Le nouvel ambassadeur porta, sur la situation de l'empire ottoman et sur la conduite que la France devait tenir dans ses relations, le même jugement que son prédécesseur; il ne tarda pas à prévoir avec assurance que cette guerre porterait préjudice à la Turquie. Point d'administration, point de finances; des populations désobéissantes; des pachas révoltés ; une armée sans discipline et sans ordres ; l'ignorance complète de la force et des projets de chaque puissance européenne; l'orgueil du barbare et l'incurie du sauvage; des souverains abrutis par le sérail et instruits â l'exercice du pouvoir par une vie passée dans l'emprisonnement; deâ ministres, des généraux, des amiraux pris dans les classes ignorantes et grossières, intrigants, aventuriers ou favoris, portés au pouvoir par le hasard de quelque petite circonstance : voilà ce qu'était dès lors la Turquie. Peut-être même présentait-elle, à cette époque, l'idée d'un écroulement plus prochain que de nos jours ; peut-être l'action que l'Europe a exercée continuellement sur elle depuis cinquante ans; peut-être les tentatives de réformes, dont la nécessité se fai- ^ sait sentir dès ce temps-là , ont-elles rendu quelque vie â cette puissance défaillante ; mieux préservée d'ailleurs par la surveillance attentive que les grandes puissances exercent maintenant lés unes sur les autres. Toujours est-il que l'im* minence d'un démembrement, ses difficultés et ses dangers pour le repos de TEurope, commençaient déjà à préoccuper les esprits $ et qu'on le croyait imminent. Lorsque M. de 8ftint«Pri60i vit Vûvmée ottomane repoussée et mise en

déroule par des corps russes six fois moins nombreux ; lorsque la flotte russe, dont il avait, sans pouvoir se faire écouter, annoncé la prochaine arrivée dans la Méditerranée, eût brûlé la flotte ottomane à Tschesmé, il lui sembla que le moment était venu de songer au lendemain de cet empire. Un mé« moire envoyé par lui à cette époque indiquait les avantages que la possession de l'Egypte aurait pour la France.

Toutefois, les Russes ne profitaient pas de leurs avantages; leurs armées de terre et de mer étaient loin de ce qu'elles sont devenues depuis. £n outre, ils ignoraient le secret de Pinimaginable faiblesse de leur ennemi. Après Tschesmé, ils auraient pu passer les Dardanelles, que rien ne défendait. Plus tard leur armée aurait pu traverser le Balkan. Cette guerre, comme celles qui depuis ont été faites contre la Turquie^ ne devait avoir d'autre résultat que de manifester sa décadence, sa faiblesse et les symptômes avant-coureurs de sa ruine.

Spectateur de cette entreprise, dont il avait mal auguré, et dont le mauvais succès devait évidemment diminuer encore l'influence de la France, M. de Saint-Priest ne trouvait pas, dans sa grande ambassade, un rôle important à jouer. Mais il s'occupait avec zèle des intérêts, du commerce. Après la bataille de Tschesmé, l'amiral russe, sous prétexte de blocus, avait pris quelques bâtiments français; l'ambassadeur lui envoya son premier secrétaire, pour le prévenir que son gouvernement ne souffrirait point l'interruption de la navigation commerciale, et prendrait, s'il le fallait, les moyens de la faire respecter. Cet avertissement fut entendu ; les bâtiments furent rendus , et désormais notre pavillon fut respecté. M. de Saint-Priest avait; en cette occasion, engagé assez gravement sa responsabilité ; car il savait avec certitude que si la France envoyait une escadre dans la Méditerranée, l'Angleterre comptait en avoir une deux fois plus nombreuse» Un hasard lui avait donné connaissance de la correspondance de l'ambassade anglaise.

et il y avait vu quelles étaient les intentions positives de son gouvernement. Cette protection éclatante donnée à notre navigation procura de grands bénéfices aux armateurs de Marseille , dont les bâtiments furent employés par les négociants de tous les pays. M. de SaintpPriest refusa les intérêts qui lui furent offerts dans ces expéditions.

Cependant le duc de Choiseul avait de Thumeur, en voyant cette guerre tourner tout autrement qu'il ne voulait. II envoya Tordre de traiter avec la Porte sur de nouvelles bases, et de préparer une alliance. Le gouvernement ottoman était très-disposé à écouter toute offre qui pourrait le tirer de la mauvaise position où il était. M. de Saint-Priest répondit qu'il avait déjà été fort tenté d'user des pleins pouvoirs, dont on l'avait muni à son départ, pour conclure surle-champ. M. de Choiseul, qui allait sortir du ministère, craignit d'engager une telle affaire , quand il ne pourrait plus la suivre; aussi dit-il hautement que M. de Saint- Priest était heureux de ne pas s'être avancé davantage, car il aurait été désavoué.

Ce fut vers la fin de 1770 que Louis XV, à son grand regret, ne pouvant décider M. de Choiseul à bien vivre avec madame Dubarry, changea son ministère. M. de la Yrillière eut d^abord, par intérim, le portefeuille des affaires étrangères. Pendant les six mois qu'il le garda, l'ambassade de Constantinople ne reçut pas une seule dépêche politique.

Leduc d'Aiguillon, qui fut le principal ministre, ou, pour parler plus exactement, le chef de l'intrigue qui avait ren« versé M. de Choiseul, était un homme d'esprit ; mais il n'en avait pas assez pour motiver ses façons dures et tranchantes. Il s'était fait détester en Bretagne, où son caractère lui avait attiré beaucoup de désagréments et d'embarras. Le despotisme n'est pas une arme à l'usage de tous. Pour ceux qui ne sont pas vraiment habiles, une volonté obstinée n'est qu'une parodie et un danger. M. d'Aiguillon était surtout

186 ÉTUDES mOGK4PHiat3ES.

mal placé aux affaires étrangères, où il faut non pas commander, mais traiter.

En outre , il était peu disoret. Le gouvernement otto«man , voyant que la France tardait à l'aider dans ses em«barras, à le secourir dans son péril, s'était adressé à la cour de Vienne. M. de Sairit-Priest découvrit cette négo«ciation et sut qu'elle était venue à conclusion. Une alliance avait été signée, et la Porte avait même payé d'Avance une partie du subside stipulé. Le duc d'Aiguillon, informé par if. de Saint-Priest, ne comprit pas combien le secret était essentiel. L'Autriche avait de grands ménagements à garder avec la Russie et la Prusse, il fallait la laisser s'engager, jusqu'au point de ne pouvoir reculer. Le ministre en parla à Tambassadeur d'Autriche, qui en infonna atissitôt le prince de Kaunitz. La négociation fut désavouée, et le traité ne reçut point de ratification^ Les Turcs venaient d'éprouver de nouveaux échecs; d'ailleurs l'intime liaison des trois puissances du Nord se resserrait de plus en plus. L'empereur Joseph avait eu une entrevue avec le roi de Prusse et avait subi toute l'influence de son esprit et de sa renommée. Le vieux Frédéric , en le rassuiiatnt contre les progrès de la Russie, en lui promettant que la Prusse y serait toujours aussi opposée que l'Autrichei sut l'engager à se rapprocher complètement de l'impératrice Catherine. Là fut sans doute convenu le premier partage de la Pologne.

Le duc d'Aiguillon 4 voyant les Turcs ainsi abandonnés par l'Autriche, ne réfléchit point que ce n'était ceiles plus le moment de se mettre en avant pour eux. 11 chargea M. de Saint'Priest d'annoncer à la Porte que le roi faisait armer à Toulon une flotte de douze vaisseaux, et allait l'envoyer dans la Méditerranée. Il croyait que cette menacé déterminerait la retraite de l'escadre russe ^ et ne voulut point se souvenir que l'Angleterre était d'avance résolue à se mcnotfer, dans les mers du Levant^ avec des forces

sapérienres. L'ambassadeur, qui savait ce qui allait adv«« nir de la démarche qu'on lui prescrivait, l'atténua de son mieux, afin de ménager un peu Thonneur delà France, qui allait se trouver compromis. En effet, l'ambassadeur d'Angleterre en France tarda peu à déclarer, au duc d'Ai* guîUon, qu'une escadre anglaise allait être envoyée dans l'Archipel ; ajoutant que la présence simultanée des forces navales des deux puissances pourrait amener des commencements d'hostilités. Le ministre prescrivit le désarmement, et donna pour prétexte au conseil du roi et au public, que les affaires de la Suède exigeaient la présence d'une escadre française, qu'il n'envoya pas plus dans la Baltique que dans l'Archipel.

Le gouvernement ottoman était déjà si abaissé, qu'il ne se plaignit même point de ce manquement aux promesses qui venaient de lui être faites. Tout au contraire, il écoutait, avec humilité, les représentations que M. de Saint- Priest lui adressait sans cesse sur la mauvaise administration, sur rignorance des officiers, sur l'absence des plus simples notions de l'art militaire. La justice de ces reproches était souvent comprise, surtout après les revers; mais il n'eût pas moins fallu que le génie de Mahomet second, ou de Soliman, pour accomplir des réformes repoussées par le fanatisme des populations, par la paresse insouciante de tous les agents publics» et l'opposition des Ulémas. Le despotisme régnant sur l'anarchie annule la vie d'une nation, plus qu'aucune autre situation politique.

Toutefois, ce fut à ce moment que l'ambassadeur fit accepter à la Porte un commencement d'amélioration dans l'artillerie. Le baron de Toit y fut employé. On envoya de France quelques sous-offlciers et ouvriers. Une fonderie fut établie à Ck)nstantinople ; on forma un corps d'artilleurs.

Cétail en 1771) pendant un armistice^ la Russie désirait aussi la fln de cette guerre; elle s'apprêtait au partage

188 ÉTUDES BIOGBAPHIQUES.

de la Pologne. La révolte des paysans, sous Pugatchef, avait été un événement fâcheux et menaçant; les prisonniers turcs avaient porté la peste jusqu'à Moscou. Le duc d'Aiguillon avait désiré un rapprochement, et ses avances avaient été accueillies. Au commencement de 1772, la médiation des cours de Vienne et de Berlin fut acceptée. Des conférences furent ouvertes à Fokcham, en Moldavie. Le baron de Thugut, intemonce d'Autriche, qui était ami de M. de Saint-Priest, et le colonel Zégelin, ministre de Prusse, y représentaient leurs gouvernements. Rien ne fut conclu; les Turcs ont pour pratique constante de ne jamais consentir à une cession de territoire, autrement qu'à la dernière extrémité; et les Russes voulaient le prix de leurs victoires.

En 1773, les Turcs obtinrent quelques succès. Une division russe, qui avait imprudemment passé le Danube, fut forcée de capituler; son commandant, le prince Pierre Repnin, fut amené en triomphe à Gonstantinople et mis aux Sept-Tours. Les Russes assiégèrent Silistrie, furent contraints à lever le siège, et, sans la malhabileté d'un général turc, auraient encore une fois perdu un cx)rps d'armée; ils éprouvèrent aussi un échec devant Varna.

Cette campagne attira l'attention de toute l'Europe et y répandit le nom du grand vîsir. En France surtout, on commença à s'exalter sur cette renommée nouvelle : Muzem Oglou devait nécessairement être un grand homme; Rhulières, qui travaillait à son histoire de Pologne, écrivit à M. de Saint-Priest, lui demandant quelques informations précises. L'ambassadeur voyait de trop près les hommes et les événements pour s'engouer de la sorte. Le peu de troupes que les Russes avaient employées, les fautes de leurs généraux, expliquaient les avantages que les Turcs avaient obtenus, et dont ils avaient très-mal profité. M. de Saint-Priest engagea Rhulières à ne point se presser de faire au grand visir une réputation , qui pourrait bien s'é-

clîpser à la campagne prochaine. Il reste encore dans le livre de Rhulières quelques traces de son premier^enthousiasme; son siège était fait.

Le sultan Mustapha III mourut au commencement de 1774. Son successeur Âbdul Hamid avait été enfermé depuis rftge^ej^nq ans; il en avait cinquante lorsque, sortant du sérail pour la première fois , pâle et étiolé par la prison, il apparut à la mosquée d'Éyoub pour ceindre le sabre de Mahomet. Depuis l'imbécile Ibrahim, jamais souverain aussi inepte n*avait régné sur l'empire ottoman.

Comme cela était à prévoir, les Russes avaient pris de meilleures mesures. I^ur armée était commandée par le général Kamensky, dont le nom a depuis été répété quelquefois dans les grandes guerres contre la France. Il passa le Danube, remporta une première victoire; le grand visir était enfermé dans le camp de Schumla, il y fut bloqué. Pour sauver son armée, il demanda la paix; elle fut impérieusement dictée par le prince Nicolas Repnin , dans le traité de Kainardji.

 ce moment même, H. de Saint-Priest apprenait la mort de Louis XV. Il devait beaucoup à ses bontés; il avait été dès sa jeunesse encouragé par le bon accueil de ce prince. Cette nouvelle lui fut triste ; en même temps il s'inquiétait des ministres et des conseillers dont pourrait s'entourer le nouveau roi. Sa surprise fut grande en apprenant que la première place dans la confiance de Louis XYI était accordée à M. de Maurepas. Le choix de M. de Yergennes pour les affaires étrangères fut aussi très-inattendu ; il était resté deux ans sans être employé par le duc de Choiseul; aussitôt après la chute de ce ministre, pendant l'intérim de M. de la Vrillière, le comte de Broglie avait proposé au roi de l'envoyer en Suède. C'était en ce moment une mission importante; le roi Gustave III tentait alors de rétablir l'autorité royale dans le pouvoir et les privilèges, que les États du royaume avaient enlevés à ses pré-

190 ÉTUDES laO&IUPHIQDBS.

décesseurs; l'appui du roi da France pouvait raider dans ce dessein. S'acquitter avec mesure , convenance et hahi-p leté d'une telle ambassade, était une tâche difficile; elle ne fut pas au-dessus de M. de Vergennes. il était en rapports polis et en confiance apparente avec M, d« Saint- Priest; ils avaient entretenu une correspondance, qui était même devenue plus ejLacte, lorsque M* de Vergennes était allé en Suède. Au vrai, aucun des deux n^ pouvait compter sur la bienveillance de l'autre.

C'est ce qui fut évident dès que commencèrent leurs rapports officiels. On s'attendait à Constantinople à voir arriver un ambassadeur extraordinaire^ envoyé par la cour de Russie ; il était à craindre que , pendant son séjour, il ne s'élevât quelque difficulté de préséance avec l'ambafr* sadeur de France. La Porte inclinait à donner, en ce cas, raison à l'ambassadeur extraordinaire. M. de Saint^Priest écrivit au comte de Vergennes, en lui annonçant la possi* bilité de cette contestation. Gomme en même temps il dési-^ rait un congé, il ajoutait qu'en le lui envoyant sur-lechamp, toute occasion de conflit serait évitée. Le ministre répondit ; « Le roi s'attend, monsieur, que vous soutien- « drez les droits de sa couronne, et que vous braverez les € atteintes qu'on pourrait y porter. » L'ambassadeur repli* qua en demandant des instructions précises sur une question que M. de Vergennes devait connaître nûeux que personne; il ne reçut aucune réponse.

Le prince Nicolas Repnin, le même qui avait montré m Pologne tant de hauteur et d'arrogance, arriva comme ambassadeur extraordinaire; ce choix fut une très-heureuse circonstance. Lorsque son frère, le prince Pierre, avait été fait prisonnier et enfermé aux Sept-Tours » M. de Sainte Priest avait reçu du duo d'Aiguillon l'instruction de s'employer à obtenir sa liberté. C'était au moment où la cour de France voulait se rapprocher de la Russie; le prince Nicolas Repnin se trouvait alors à Paris, et avait sollicité

LE COMTB DE 8AINT-PRIB3T. 191

ce bon offiee, M. de Saint-Priest y avait mis beaucoup de zèle; ses démarches avaient eu un prompt 3uccès. En attendant que le prince Pierre Repnin pût s'embarquer pourTrieste, il lui avait offert l'hospitalité, et l'avait gardé un mois à l'ambassade. Lorsque son frère arriva à Cdnstantinople, il témoigna sa reconnaissance à M. de Saint-Priest» se lia d^amitié avec lui, et ils évitèrent toute occasion de conflit au sujet de la préséance.

L'année précédente, en 1774, M. de Saint-Priest s'était marié ; il avait épousé Constance-Wilhelraine de Ludolph, lille du comte de Ludolpb, ministre de Naples à Gonstan* tinople 9 d'une noble et ancienne famille de l'Empire. Il vivait depuis plusieurs années en intimité avec ses pa* rents ; elle était belle, et il savait ce qu'elle avait de charma et de mérite. Elle a fait le bonheur de sa vie pendant trente^trois ans, et ce souvenir remplissait encore son cœur, ainsi qu'il l'écrivait avec attendrissement bien peu de temps avant sa mort.

Au mois d'octobre 1776, M. de Saint-Priest, après avoir obtenu un congé, s'embarqua sur un frégate qui lui avait été envoyée. Madame de Saint-Priest était avec lui, et il * emmenait aussi son fils aine; le second, qui n'avait que sa mois, fut confié au soin de sa grand'mère, la comtesse de Ludolph. Il rel&cha i^ Malte, où il fut reçu avec de grands honneurs et une bienveillance empressée; c'était surtout dans l'intérêt de son frère ' qu'il avait voulu s'y arrêter, et il obtint pour lui le commandement d'une galère. Après quelques jours passés h Malte, il se rembarqua; pendant la traversée, il eut le malheur de perdre son fils.

Arrivé à Marseille, il y reçut un grand accueil; le corps municipal vint solennellement le remercier des services qu'il avait rendus au commerce; le soir, au théAtre, il fut

^ Charles-Antoine-Falcrand-Emmanuel-LaDgaedoc deOuignard de Saint-Priest, né en nsB, mort ohamhellan de Pemperenr d'Aatriche, à Gority, en 18».

192 ÉTCDES BIOGRAPHIQUES.

applaudi avec enthousiasme. De Marseille il se rendit à Montpellier, où il passa six semaines dans sa famille. 11 était cependant pressé d'être à Paris, où il pouvait craindre d*étre dépaysé, après huit ans d'absence; quand tout avait changé, souverain, ministres et courtisans ; le présent devait ressembler d'autant moins au passé, que la couronne avait été transmises de Taîeul au petit-fils, franchissant l'intervalle d'une génération.

Il n'eut point à se plaindre de l'accueil de M. de Vergennes, mais il lui attribua la réception glaciale qu'il trouva près du Roi; il aurait pu l'imputer au caractère timide, contraint et parfois maussade de Louis XYI. La reine fut presque embarrassée de la façon dont était reçu un homme distingué, un serviteur utile; elle s'efforça, comme il lui arrivait souvent, de réparer la gaucherie du Roi, et voulut même la justifier, en parlant de la froideur habituelle de ses manières. Elle était préve nue fa vorablement pour M. de Saint-Priest, par la correspondance de sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse. En diverses occasions, il avait, pendant son ambassade en Turquie, rendu de bons offices à la cour de Vienne. La reine montra aussi une bienveillance aimable à madame de Saint-Priest; comme elle était étrangère , sa présentation fut un sujet de curiosité. « Je l'ai trouvée jolie et très-bien mise, » disait la reine.

Bientôt il sembla à M. de Saint-Priest que sa présence à Paris inquiétait M. de Vergennes. Quelques affaires relatives à sou ambassade furent réglées sans lui montrer assez d'égards. Les bonnes grâces de la reine donnaient peutêtre au ministre l'idée que M. de Saint-Priest pourrait encore une fois lui succéder; on parlait quelquefois à la cour du baron de Breteuil et de M. de Saint-Priest comme de candidats possibles pour le département des affaires étrangères.

A ce moment mourut l'électeur de Bavière ; c'était un

LE €OVTË DE SAINT-PRISST. 193

grand événement pour l'Allemagne. 11 ne laissait point d'héritier direct, et l'on pouvait prévoir une guerre 5 M. de Yergennes ne faisait qu'accomplir son devoir, en disant au roi que, dans une telle conjoncture, îl convenait que les ambassadeurs fussent à leur poste. Cela était évident pour le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne, aussi ne fitril pas une objection; mais il fit remarquer au ministre que ce n'était pas chose ui^ente pour l'ambassadeur en Turquie; que M. de Saint^Priest venait d'arriver après une tràs-longue absence; qu'il avait à régler des affaires de famille et de fortune, pour lesquelles il allait même quitter Paris pendant presque tout soii congé ; M. de Breteuil crut remarquer que cette dernière considération avait un eiiet décisif.

M. de Saint-Priest ne voulut point s'éloigner avant d'avoir présenté ses hommages à Tempereur Joseph II, qui voyageait en France. Il avait eu Thonneur de le voir à Vienne , en se rendant à Conslanlinople. Ce fut la reine elle-même qui fut son introductrice près de l'empereur son frère; ou, pour raconter plus exactement, elle aperçut M. de Saint-Priest dans la galerie de Versailles, l'appela et lui dit avec sa grâce accoutumée : « Je veux vous pré- « senter M. le comte de Falkenslein. »

Un auti*e jour, l'empereur se promena longtemps avec lui sur la terrasse; la conversation fut sérieuse et intéressante. Déjà on avait commencé à dire que Joseph II s'associait volontiers aux idées de l'impératrice Catherine sur le démembrement de la Turquie. A tout hasard, M. de SaintrPriest chercha à lui démontrer que la conservation de l'empire ottoman était dans l'intérêt de l'Autriche. Les provinces limitrophes de la Hongrie sont, disait-il, pauvres et dépeuplées; il y a un avantage manifeste à être séparé d'un peuple barbare par de grands espaces déserts, et à ne point se trouver en contact immédiat avec des populations sans civilisation et sans police. En se donnant

104 iTUraS BIOGIUFHIQWa.

la possession de semblables pays, ayaBt que la Hongrie fût sufllsainRienl p^plée, riche el eommerçante» la prospérité de ce royaume en serais indéfiniment retardée ; ear la population I la culture, les améliorations de toute sorte, auraient à se disperser sur une surface beaucoup plus vaste; il faudrait donc commencer par laisser la Hongrie se développer et se civiliser par les bienfaits d'une longue paix. Il ajoutait que pour morceler Tempire ottoman, l'Autriche aurait à s'entendre et à s'unir avec la Russie, et que c'était s'exposer à de graves inconvénients; la Russie n'avait déjà que trop de moyens d'avoir influence dans les provinces, où les populations sont avec elle en rapport de race et de religion.

L'em{)ereur Joseph écoutait ces raisonnements sans les contredire, et paraissait même les trouver justes ; mais ses intentions étaient fixées : il voulait agir de concert avec Timpératrice Catherine; il y était surtout décidé par le désir de rompre l'union du roi de Prusse et de la Russie; rien ne le gênait plus que cette alliance intime. — « Tant « que ce diable d'homme viwa, disait-il en parlant de Fré- « déric, il n'y aura moyen de rien faire. » — Son génie lui imposait beaucoup.

M. de Saint-Priest partit pour ses terres. Il était venu en France avec le désir bien arrêté de ne plus retourner à Gonstantinople. Il espérait, ou s'arranger une bonne et Convenable situation à Paris, ou passer à une ambassade moins éloignée et plus européenne. 11 voyait que M. de Vergennes le traverserait dans ce projet 5 toutefois une occasion se présenta, qui pouvait lui donner l'espoir de réussir. Le comte d'Adhémar, ministre de France à Bruxelles, était fort ami du comte de Vaudreuil et de la duchesse de Polignac, par conséquent protégé par la reine; quoique médiocre et frivole, il était estimé assez haut dans cette société. 11 eut envie de l'ambassade de Gonstantinople; étant assuré de Tappui de la reine, il sMnforma de M. de SaiBi<*Priest

LE COVTB VÈ 9AINf«MtfBST. 19&

g'il loi e&nTènatt de ki quHtef et à quelles conditions. M. de Sainl'Priesi demanda la promesse positive de la première grande ambassade qui viendrait à vaquer à Rome, Madrid, Londres ou Vienne, et en attendant une place de conseiller d*État d'épée. Le comte d'Adhémar lui témoigna le désir d'avoir une note, où seraient mentionnées ces intentions; il promil de n'en faire aucun autre usage que de la mon* trer à la duchesse de Polignac. La reine, selon sa pro« messe, parla à M. de Vergennes ; le ministre répondit que c'était un poste de grande importance ; qu'il y fallait un homme éprouvé^ que M. de Saint-Priest y avait déjà rendu de grand» services, et que M. d'Adhémar n'avait encore acquis aucun titre à lui succéder. La reine était vive à servir set amis; maïs dès qu'on ministre lui alléguait gravement et de bonne foi Tintérèt de l'État, elle n'avait pis eotiliiiBe, du moins à cette époque, d'insister sur ce qu'Ole souhaitait* M. de Saint-Priest alla trouver le comte de V^gennes; il lui raconta comment la chose s'était passée entre M. d'Adhémar et lui, et l'assura qu'il était disposé à retourner à Constanthiople. Mais comme cette espèce de petite intrigue était entièrement mise sur le compte de M. d'Adhémar, la duchesse de Polignac voulut qti'il n'en eût pas seul la responsabilité, et montra la note erite de la mahi de M. de Saint-Priest. Le roi en fut informé, cela lui déplut. Il commençait à se montrer plus accueiUair! ; cet incident lui rendit toute sa froidein*, et il m conserva longtemps une prévention injuste contre M. de Saint-Priest, qui se résigna à retourner à son am-

Il y revint paf met, et débarqua à Constantinople vers le nrilieu de Tannée 1778. Les circonstances politiques de l'Europe avaient changé et donnaient à l'ambassadeur de France une- position plus importante et plus active. Notre ^uvernement s'était décidé à reconnaître l'indépendance des colonies anglaises de l'Amérique du Nord et à leur

196 ÉTUDES BlOGRAPHiaUES.

envoyer des secours; la guerre venait d'être déclarée. Depuis beaucoup d'années cet événement était prévu; le duc de Choiseul avait, pendant tout son ministère, fixé son regard sur cette probabilité. Peut-être aurait-il dû Tattendre avec plus de patience et de calme, en lui subordonnant toute sa conduite. S'il eût été à la tête des affaires, lorsque éclata la révolution d'Amérique, il eût sans nul doute pris la même détermination que Louis XYI et M. de Vergennes, peut-être même plus tôt.

Depuis, et sous l'empire de préoccupations, qui appartiennent à une époque postérieure, cet appui éclatant, donné à des provinces révoltées et à l'établissement des constitutions les plus républicaines qui aient jamais été rêvées, fut proclamé une grande faute ; on lui attribua une influence exagérée sur notre révolution, qui devait résulter de tant d'autres causes. En se reportant à cette époque, il est manifeste que tout ministre, que tout roi de France auraient agi de même. Nous avions de tristes échecs à réparer; la paix de 1762 avait été acceptée avec une pénible résignation; notre position en Europe n'était pas ce qu'elle doit être; l'opinion publique était animée à trouver une revanche; le dévouement de M. de Lafayette et de quelques Français à la cause américaine avait sympathiquement ému les esprits, bien avant que le gouvernement se décidât ; l'inaction, en une telle circonstance, eût donc passé pour honteuse et inepte. Ou l'Angleterre, ce qui est probable, eût dompté ses colonies, ou elle eût été obligée de leur faire de larges concessions. Dans Tune et l'autre de ces hypothèses, un blâme sévère se serait élevé de toutes parts contre ceux qui auraient manqué une telle occasion. En outre, il n'y avait point à redouter de rupture avec les puissances du continent; la question n'importait qu'à l'Angleterre. Dans ce tempslà, aucun intérêt relatif à la politique intérieure des États, aucun souvenir récent de conquête et de domination ne disposait l'Europe contre la France, Il se trouvait même

qu'à ce moment la Prusse et FÂutriche étaient en hostilité déclarée au sujet de la succession de Bavière.

Telleétait la nouvelle situation, qui assignait à M . de Saint- Priest un rôle plus élevé que pendant son premier séjour.

Le gouvernement ottoman avait, par le traité de Kaïnardgi, cédé à la Russie les ports de Kertch et de Jenikaleh. L'indépendance de la Crimée avait aussi été reconnue. Il était facile de voir qu'avant peu la presqu'île et la côte de la mer Noire seraient conquises. Déjà le khan avait reçu des garnisons russes dans quelques-unes de ses villes. La Porte voulut très-imprudemmment , et sans chance de succès, tenter un effort pour sauver la Crimée. Les ministres ottomans s'étaient persuadé que l'apparition d'une escadre turque, à la côte, serait le signal d'un soulèvement des Tartares. La cour de Russie avait eu connaissance de l'armement ; les précautions nécessaires avaient été prises ; l'escadre turque revint , après la plus inutile démonstration. Une pareille tentative devait amener une rupture , et la Porte en eut grande épouvante. M. de Saint-Priest, en quittant la France, avait reçu pour instruction de s'employer à prévenir une collision entre les deux puissances. H trouva la Porte empressée et implorant une médiation. De son côté, la Russie désirait éviter la guerre, qui ne lui était millemcnt nécessaire pour arriver à ses fms. M. de Saint- Priest n'avait point de pouvoirs formels. 11 donna connaissance à M. de Vergennes, et aussi au ministère russe, des propositions de la Porte.

Pendant ce temps-là le cabinet de Vienne craignait de voir la Russie intervenir dans les affaires d'Allemagne, et envoyer au roi de Prusse le corps auxiliaire stipulé par le traité d'alliance conclu précédemment entre Frédéric et l'impératrice Catherine. Ainsi une guerre , ou du moins l'appréhension d'une guerre, qui eût embarrassé la Russie, était pour TAulriche une circonstance heureuse. La cour de Vienne agit donc de son mieux sur le cabinet français pour

tM ÉTuras noGKAPHfQmis.

qu'il n'y eût pas de médiatim. L'influence de la reine Ha^ rie-Antoinette commençait à être entrevue dans les affai» res. M. de Vergennes écrivit à l'ambassadeur d'arrêter la négodatîon. M, de Saini-Priest en éprouva quelque sur^ prise; il se borna à ne ri^i dire et à ne se point presser, assuré qu'il aurait bientôt à reprendre cette affaire, il craignait que la Porte ne sollicitât^ à notre défaut, la médiation de l'Angleterre, et pensait que la guerre entre l'Autriche et la Prusse ne deviendrait pas réelle. Des conférences à Teschen étaient déjà ouvertes. Il pria le baron de Breteuil de lui expédier un courrier, dès que l'arrangement entre les deux puissances allemandes serait signé. La nouvelle ne tarda point ; aussitôt après H. de Saint-Priest amena la conclusion de la convention d'Aïnali-Cavac, qui interprétait le traité de Kaînardgi. La dépendance du khan des Tartares envers le Grand Seigneur , lieutenant des califes, fut reconnue, seulement quant à la hiérarchie religieuse.

L'impératrice Catherine témoigna à M. de Saint-Priest sa satisfaction avec magniflcence. Elle chargea le prince Bariatinski, son ambassadeur à Paris, de demander au roi son agrément, afin de donner à M. de Saint-Priest le cordon de Saint-André avec la plaque en diamants et une boite de trente mille roubles. Elle aimait à s'attacher par un lien de reconnaissance les hommes distingués de chaque pays, et mettait à conquérir leur suffrage une bonté gracieuse, qui est restée en tradition à ses descendants.

L'Espagne désira conclure avec la Porte un traité de commerce et de navigation. Le grand visir consulta M. de Saini- Priest, qui donna un avis favorable et en décida ainsi la conclusion.

La guerre entre l'Angleterre et la France troubla peu la navigation commerciale de la Méditerranée. Les Anglais n'avaient point Malte alors^ et quelques frégates françaises en croisière suffisaient pour protéger le commerce. Ce fut à cette époque que commencèrent les relations entre Mar-

LB GOHTB m RAINT-raiBST. IBO

seille et la mer Noire. I1M« Anihoine formèreni un établi»^ sèment à Kherson ; li. de SainUPriest obtint pour eus de» avances du gouvernement français et la protection du gou^ vemement russe* Ce commerce se fit d'abord par des bâti» ments greos pétant pavillon russe.

L'impératrice Catherine tarda peu à accomplir son des« sein de conquérir la Grimée. L'invasion fut décidée et an« noncée. La Porte n'avait aucun moyen de résistanceé M. de Saint^Priest en écrivit à sa cour, et représenta les graves conséquences d'une conquête , qui mettait une armée et une flotte russe à vingt- quatre heures de Constantinople* C'était l'établissement définitif de la domination russe sur l'empire ottoman* M. de Vergennes fut, comme on peut croire, ému de cette nouvelle ; il en rendit compte au cou* âeil du roi. II fut prescrit au ministre du roi à Saint* Pétersbourg de faire de sérieuses représentations sur cette entreprise, en feignant de la considérer seulement comme une mesure temporaire provoquée par quelque différend nouveau entre les deux empires; en ce cas, le roi ofirait sa médiation. Cette instruction fut communiquée à M. de Saint-Priest; en même temps, il lui était recommandé d'encourager la Porte à résister. M. de Vergennes écrivait en outre une lettre particulière à M. de Saint-Priest, où il lui disi^t : « Dans une pareille circonstance, M. le comte, f insisterez-vous encore sur votre rappel? » En effet, M. do Saint-Priest, de plus en plus convaincu du peu de bienveil* lance du ministre, né comptant plus sur lui pour obtenir soit une autre ambassade, soit une situation convenable en France, avait, peu auparavant, demandé un successeur.

La paix avait été conclue entre l'Angleterre et la France. Les différends entre l'Aotriche et la Prusse étaient terminés par le traité de Teschen. L'empereur Joseph était d'accord sur les affaires de Turquie avec l'impératrice Catherine ; elle avait donc très-bien pris son moment. Elle répondit qu'ayant de légithnes motifs pour réutiir la Crimée à son empire et le

rai ¥enani de témoigner qu'il n'en pensait point ainsi, elle ne pouvait accepter sa médiation; mais qu'elle ne refusait point ses bons offices s'il voulait engager le gouvernement ottoman à céder volontairement cette province.

Une telle réponse était vraiment dérisoire. M. de Y^gennes n'eut toutefois rien de mieux à faire que de la prendre au sérieux. Il prescrivit à M. de Saint-Priest de décider la Porte à ce sacrifice. Si l'oif n'eût pas agi ainsi, la France aurait semblé à la fois isolée et impuissante ; car l'Angleterre avait donné cette même mission à son ambassadeur. Le grand visir souscrivit la cession de la Grimée : c C'est ma mort que je signe, » disait-il. 11 fut étranglé quelques mois après.

Pendant le cours de cette négociation, les rapports de M. de Saint-Priest avec le comte de Vergenues s'étaient singulièrement aigris. En même temps que le ministre écrivait à l'ambassadeur en termes flatteurs pour l'engager à cons^ver son poste, ime promotion nombreuse de chevaliers de l'Ordre comprenait trois ambassadeurs moins anciens que M. de Saint-Priest. Déjà il avait éprouvé un sensible regret, en recevant l'ordre de Russie, de ne point être décoré de l'ordre de France. Cette nouvelle omission l'avait mécontenté; il avait insisté pour obtenir son rappel, et écrit une lettre particulière au ministre, lui disant qu'il ne trouvait point convenable d'être à Constantinople, poilant l'ordre d'un souverain étranger, dont il avait sans cesse à discuter les intérêts et les prétentions, sans être en même temps honoré de la première décoration de son propre pays.

Une autre préférence contribuait au mécontentement de M. de Saint-Priest; le comte d'Adhémar, à qui M. de Yergennes avait refusé l'ambassade de Turquie, et dont il avait porté un jugement sévère et juste, sans avoir acquis un titre de plus, sans avoir donné une preuve de capacité, venait d'être, par l'insistance de la reine» nommé ambassadeur à Londres.

M. de Yergennes avait répondu officiellement à M. de

SaintrPriesl que le roi lui donnerait un successeur. A ce momeni la conclusion de Taffaire de Crimée ne pouvait plus présenter un doute. L'ambassadeur écrivit alors que la France se trouvant seule contre cette cession, ne pourrait point Tempècher; qu'ainsi il avait cessé de conseiller à la Porte une résistance inutile, ou que du moins il n'avait mis aucune insistance ni vivacité dans son langage.

C'était précisément de la même manière que M. de Vergennes avait jugé la situation; et pourtant, à l'instant où il prescrivait à l'ambassadeur de s'employer pour décider la Porte à se résigner, il disait au roi que M. de Saint-Priest s'était montré faible, qu'il avait pris à cœur les intérêts de la Russie, et qu'il était plutôt au service de l'Impératrice qu'au service du roi. — « Ce n'est pas un ambassadeur de a France que nous avons à Constantinople, c'est un am-^ « bassadeur de Russie, j»

11 fut bientôt remplacé. M. le comte de Choiseul-GoufQer lui fut donné pour successeur; c'était encore un choix dicté par lajgQciété de la reine. On s'en étonna à Constantinople : il venait de publier le premier volume de son voyage, où il appelait de tous ses vœux l'indépendance de la Grèce. Les instructions, qui lui furent données, étaient dans un sens entièrement différent. 11 était chargé de témoigner à la Porte tout l'intérêt que la France lui portait. M. de Vergennes voulait faire oublier l'abandon où il venait de laisser la Turquie, et le peu de résistance qu'il avait tenté contre la prise de possession de la Crimée par la Russie. C'était à la nécessité qu'il avait cédé ; mais il lui convenait de donner à croire en France, et même à Constantinople, que M. de Saint-Priest avait manqué à sa mission et avait aceompli mollement les instructions qu'il avait reçues.

H. de Choiseul, dans le peu de temps qu'il passa avec son prédécesseur, affecta de lui montrer une froide réserve et de n'entrer nullement en communication avec lui; il remit même, aussitôt après le départ de M. de Saint-Priest,

tM ÉTUDES B10GBAPRIQUB5.

un mémoird à la Porte, où il s'annonçail comme eniproMië à réparer les torts de Tambassadeur qu'il venait rempîaoeré Dix ans plus tard, se retrouvant tous deux émigrés à SainU Pétersbourg, M. de Choiseul crut devoir publiquement B*ex* cuser de la conduite quMl avait eue envers If. de Saint- Priest ; mais probablement elle lui avait été indiquée. En prenant connaissance des affaires de l'ambassade, il avait pu voir combien M. de Vergennes, soit par calcul politique, soit par amour-propre de ministre, avait été injuste. La eonduite et la correspondance de- M « de Saint-Priest, pen« dant sa Imigue ambassade en Turquie, sont restées tradi* tionnellement en grande recommandation au département des affaires étrangères.

Au mois de janvier 1785, M. de Saint-Priest revint en France; de Marseille, où il avait débarqué, il alla d'aboitl voir ses parents à Montpellier, puis arriva à Versailles. M. de Vergennes le reçut froidement, et le conduisit chez le roi, qui lui fit aussi un accueil glacé, et lui adressa une question insignifiante. M. de Saint-Priest lui présenta un mémoire^ où il rendait un compte complet de son ambassade; le roi le remit à l'instant même au ministre, qui en avait, ainri qu'il convenait, reçu d'avance une copie.

11 aperçut bientôt quelle était sa situation; il sut que, sans la bonté de la reine, le roi ne lui' aurait peut-être pas même accordé une audience. II se trouvait dans une sorte de dii^rAce, comme s'il avait réellement encouni un blflme sévère. Blessé d'une telle injustice, il S'adressa au baron de Breteuil, son ancien collègue d'ambassade, son ami depuis vingt ans, le cc^ifident mutuel des griefs que l'un et l'autre avaient eus autrefois contre M. de Vergennes. Il était alors ministre de la maison du roi, et se borna à répondre : 4 M. de Vergennes et moi nous sommes promis de ne point flc nous mêler de ce qui concerne nos départements respeo- « tilii. V

Il n*y avait évidemment rien à faire qu'à attendre. M. de

LB eOMTB DE SAINT-PRIBST. tOS

Saint*Prie8t quitta Paris pour ses terres. BientAt il fut ap« pelé à M(M)tpelli6r par une maladie graye de son père. Les adieux quel^ vieillard mourant fit à sa famille réunie, les iémoignages de reconnaissance et de vénération d'une pro*vince dont il était administrateur depuis trent&*trois ans » l'accomplissement calme et pieux des derniers devoirs de la religion furent des scènes touchantes et douloureuses. Toutefois, une amélioration imprévue sembla promettre un retour complet à la santé. Sur la foi des médecins, M. de Saint-Priest s'éloigna; une rechute se déclara, et il ne put assister aux derniers moments de son père.

La mémoire de ce digne magistrat n'a point été con* servée au delà de sa génération. Modeste et sans ambition, il ne chercha point à s'élever, ni à mettre à profit la réputa* tien de sage et habile administrateur dont il jouissait. Plu* sieurs fois, et peut*^tre à son insu, il fut question de l'appeler au ministère. Le duc de Choiseul, dans un mémoire qu'il adressa au roi, en 1765, à la suite d'une intrigue dirigée contre lui, parle de M. de Saint-Priest, comme d'un des successeurs qu'on avait voulu lui donner. Après la mort du Dauphin , on trouva dans ses papiers une note qui montre que ce prince avait une opinion favorable de MM. de Saint» Priest, et les classait au nombre des hommes à qui il destinait sa confiance, c MM. de Saint-Priest se sont avancés par « madame de Pompadour, écrivait-il (et en cela il se trom- « pait); ils ont de la capacité et le désir de s'avancer. Le « père doit être distingué du fils et du chevalier; celui*ci « peut devenir un jour très-utile. »

Après cette perte douloureuse, le comte de Saint-Priest voulut essayer si la retraite et la vie de campagne lui conviendraient. Il avait passé sa vie dans les affaires ; il aimait les habitudes d'une société distinguée; il avait le désir et Tespérance de rentrer dans la carrière politique. Une longue épreuve ne fut point nécessaire; bientôt il quitta le chftteau de Saint-Priest, convaincu qu'il attendrait encore

S04 ÉTUDES BIOGHAPHiaUBS.

plus patiemmenii à Paris, le moment, où il pourrait re« prendre le mouvement et les occupations qu'il regrettait. H acheta une maison à la ville» une autre à la campagne, sur la route de Fontainebleau • Son ambition était calme ; il ne se plaignait point; il n'importunait personne, paraissait peu à Versailles, et n'avait pas d'ennemis ; sa seule habileté consistait à n*ètre ni pressé, ni irrité.

Il n*eut pas longtemps à attendre. M. de Vergennes mourut au mois de février 1787. Sans laisser la réputation d*ua grand ministre, il ilt constamment preuve de sagesse et de capacité. On ne peut point dire qu'il gouverna l'État; mais il conduisit honorablement et avec bonheur le département des affaires étrangères. 11 mena à bien la guerre d'Amérique. Le traité de commerce avec l'Angleterre lui a été fort reproché par les partisans d'un système de protection prohibitive ; beaucoup d'hommes éclairés pensent encore que ce traité aurait eu des résultats salutaires au commerce, et même à l'industrie de la France. L^épreuve des trois ou quatre années où il a reçu son exécution peut même être alléguée avec avantage pour sa défense. Au total, ce fut sous ce ministère que la France commença à se relever de l'abaissement où l'avait laissée la guerre de Sept Ans. L'intervention de la France dans les différends qui s'élevèrent au sujet de la succession de Bavière, et le traité de Teschen conclu sous ses auspices; la ligue des puissances neutres pendant la guerre d'Amérique ; le traité de commerce avec la Russie; la protection accordée à la Hollande contre les prétentions de l'empereur Jose;^ U, sont autant de titres qui honorent M. de Vergennes. Le mot de Rulhières , qui définissait son mérite une médiocrité imposante, manque de justice. U jouissait d'une considération unanime à une époque où cette récompense était déjà difficile à obtenir; il avait l'entière confiance du Roi, et, sans )'avoir subjugué, il disposait de sa volonté.

Le moment de sa mort vint à propos pour sa renommée;

LE G0M1% DE SAINT-^ftffigT. S05

il avait décidé le Rot à convoquer une assemblée des notables , ainsi que le proposait M. de Galonné. L*un pas plus que l'autre n'eût réussi à diriger les événements, dont cette convocation ouvrit la formidable série. Dans les circonstances où se trouvaient la cour, le gouvernement et la nation, tout commençait à prendre un caractère de nécessité fatale. A dater de cette époque, le cours des choses devint rapide ; il n*y eut plus de temps d*arrêt ; pour dire vrai, on était déjà en révolution.

M. de Galonné était un homme dont la conversation brillante et facile séduisait une société frivole, et même des gens plus sérieux: mais il n* avait aucune connaissance positive, ni pratique des affaires. Il appartenait tout entier à cette époque de projets, d'engouement, d'opinions tranchantes, de présomption et d'imprévoyance. Il avait été porté au ministère par la société de M"''' de Polignac, par M. deVaudreuil qui y régnait, et par M. le comte d'Artois, qui commença vers ce temps-là à se mêler des affaires avec une légèreté passionnée. M. de Galonné avait apparemment ébloui le bon sens de M. de Vergennes, ou bien ce ministre avait cru nécessaire à sa position de céder à une coterie puissante.

La reine n'avait été pour rien dans ce choix; elle n'avait pas alors une très-grande part dans le gouvernement; son caractère et son goût ne la portaient nullement à se mêler des affaires; les intrigues politiques de la cour lui déplaisaient. Elle avait apporté en France la simplicité des princes d'Autriche, et l'habitude viennoise de vivre dans une société restreinte et familière, où le commerce est animé d'une bienveillante gaieté, où Ton s'amuse d'une conversation facile qui a quelquefois les formes de l'esprit sans en avoir le fond, où, se livrant à toutes les distractions du monde, on ne porte point son regard au delà de ce cercle, qui enferme la vie, les sentiments et les idées. A ces dispositions, la reine joignait un cœur généreux, un grand fonds de bonté

^ fttliNS BIOGlUPHKIDeS.

et une vraie noUeese d*taie, que tant de firitolilé n'abai^ sait jamais.

Mais ceux qu'elle tojaii habituellement^ dont elle faisait ses amis de salon» à qui il était p^mis d'être en eonversation avec elle » n'entendaient point que cet honneur leur fût inutile : la grâce et le dianne de la reine ne leur suffisaient pas ; ils voulaient d)tenir par elle des faveurs ou du crédit ; ils exigeaient qu'elle fût puissante^ afin d'en tirer avantage. D'abord il ne s'agissait que de faveurs personneUes» d'avancement à obtenir» d'emplois à solliciter. Le roi, au oommencement de smi règne» était frc ^ et aa ns attoition ixrn r la reine. If. de If aorepas avait toute sa confiance et ne voulait point la partager; comme il ne cnugnait point de se la voir enleva» il n'était pat toujouni complaisant* La reine se rebutait facikmeiit de» difiieultéi» et n'en aurait point gardé rancune au ministre; mais on avait soin de l'irrita : de là des biouiUeries et de» rapiprocbements avea M. de Maurepas.*

Malheureusement M. de Vergennes se troufvait moins bien posé pour résister ; d'ailleurs ia reine avait miceesslvement acquis plus de pouvoir sur le roi. Alors elle obtenait davantage. Elle fit, en se le reprochant, M. d'Adhémar aanbassa^ deur à Londres, parœ qu'elle était ^eédée des instances de la côtoie de M"'" de Polignae; eUe rassurait sa conaeience» en disant qu'elle n'était point responsable de ce cboix» puisque M. de Vergennes, qui connaissait toute ia médiocrité de M. d'Aittiénuir» avait ccmsenti à le présenter» sms m^ne qu^elle eût fait aucune instance ébrecte; alors fliissi elle coniribuait à un meilleur choix en portant le m»ré- ^al de Ségur au ministère de la guerre, parée que le baron de Besenval l'exigeait. Il n'en avait pas été de même pour M. de Galonné ; les amis de la reine n'avaient point réussi à lut faire partager leur engouement; il y eut même rni moment de refroidissemei^ dane sa tendre amitié pour la duchesse de PtDlif nac» qui, elle aussi^ simfile» douce et calme» d)éfs-

LE GOIITB HB AAINf<#anST. 107

sait« à Mgret, aux Tolontés des hommes de m aûeiété iâ^ lime. La vie d*insoucianoe ai d'amusement de oetta société avait eommencé à se gAter par la préoceupation des aflairea et de la politique; la reine et son araie s'en afOigeaient.

Loni même qu'elle eût aidé If. de Galonné de toute son influence, elle n'eût pas réussi à le soutenir» Le jour où devaient se réunir ces notables dont il avait voulu k convocation était arrivé, et rien n'était prêt pour être mis sous leurs yeux; les documents n'étaient pas recueillis; les rapports n'étaient pas écrits. Les projets vastes et hardis, qui devaient heurter tant d'habitudes, toucher i la possession de tant de privilèges, contredire tant de préjugés, et, par conséquent, rencontrer do si vives oppositions, n'avaient pas été convenablement préparés dans les esprits. Les grandes et profimdes réformes ne peuvent être accorafdies que par le génie d'un grand homme ou l'exig^ace de l'opinion piddlique.

H. de Galonné était ridiculement inégal à une semblable lAche; il eut bientôt suscité tant d'agitation et de confusion, que ses amis l'abandonnant : son principal patron^ M. le comte d'Artois, s*entremit pour son renvoit

M. Necker semblait son successeur naturel. Lors do son pranier ministère, il avait, à juste titre, acquis la renommée d'un habile administrateur ; il avait eu la confiance du fCM ; le reine avait pour lui une bienveillance marquée. S'il avait eu la pati^ice d'attendre la mort de M. de Maurepas, il eût probablement hérité de son pouvoir. Il se brouilla avec ce vieillard mourant; il se montra exigeant; on le trouva orgueilleux et gênant : ce fut ainsi qu'il sortit du ministère. Dès kxrs il écrivit; il publia des livres; il recherdia les succès; sa popularité s'accrut. 11 devint le chef, ou plutôt le drapeau de l'opinion opposante. On ne savait pas encore combien elle était redoutable, et on ne songeait point i lui faire aucune concession.

1^ barop de Breteuil craignait surtout de voir M* Necker rentrer au ministère. Il encouragea la reine à proposer un

%&^ ÉTUDES BIOGRAPHiaOES.

choix qu'elle désirait beaucoup» et ie ministre destiné à gouTerner une si grande situation sembla porté au pouvoir par la reine seule. Elle avait ramené de Vienne Tabbé de Yermont, que M. de Choiseul avait autrefois envoyé à Timpératrice Marie-Thérèse» afin qu*ii servit d'instituteur à Tarchiduchesse, destinée à être reine de France. Marie-Antoinette lui était restée attachée, et bien qu'il fût demeuré dans une position subalterne et domestique, son crédit pouvait être d'autant plus véritable qu'il en usait peu. €* était M. de Brienne, archevêque de Toulouse, qui l'avait autrefois indiqué au duc de Choiseul ; ainsi il lui devait sa fortune, peutêtre aussi croyait-il à sa capacité. L'archevêque de Toulouse était encore un autre grand homme de salon, porté aux nues par l'engouement d'une coterie. En présomption et en assurance, il égalait M. de Galonné, mais avec moins d'esprit, des vues moins nettes encore, et moins de connaissance des difficultés.

Avant le renvoi de M. de Galonné, le roi avait pourvu au ministère des affaires étrangères. M. de SaintrPriest était désigné par l'opinion de la cour. 1^ reine lui était favorable, mais personne auprès d'elle ne la pressait d'agir en sa faveur. D'ailleurs, le roi avait conservé des préventions contre lui; M. de Yergennes n'avait sûrement pas cherché à les diminuer. M. de Montmorin fut préféré; c'était un choix qui ne pouvait être blâmé : il était homme sage et honorable. Le roi, depuis longtemps, avait pour lui de la confiance et de l'amitié.

M. de SaintrPriest était ami de M. de Montmorin, et lui fit demander à rentrer dans la carrière diplomatique. Le ministre eut à vaincre quelque résistance du roi, qui gardait toujours un souvenir fâcheux et injuste de Tancien arrangement projeté avec M. d'Adhémar. — « Vous verrez, (c disait-il, qu'il travaillera à vous supplanter. » — M. de Montmorin connaissait assez le caractère de 14. de Sainl- Priest pour être assuré du contraire; il insista. 11 eut

aussi à vaincre Topposition de l'archevêque de Toulouse, qui, en Languedoc, s'était trouvé plusieurs fois en contradiction avec le père de M. de Saint-Priest, intendant de la province.

Ces difGcultés furent facilement surmontées, et le comte de Saint-Priest fut nommé , au mois de septembre 1787» ambassadeur en Hdlânde. La république des Provinces- Unies se trouvait alors agitée de troubles intérieurs. Le prince d'Orange, stathouder héréditaire, avait été déposé de sa charge de capitaine général, et forcé de quitter sa résidence. La faction démocratique, qui venait d'obtenir ce succès, avait été constamment favorisée par la France; elle était devenue dominante depuis que le cabinet de Versailles avait réussi dans sa médiation entre les Provinces- Unies et l'Autriche, et avait payé aux frais de la France l'indemnité réclamée par Tempereiir ; depuis, un traité d'alliance et de garantie mutuelles des droits des neutres avait encore resserré la liaison entre la Hollande et la France. Suivant sans mesure les instructions qu'il avait reçues, le duc de la Yauguyon, alors ambassadeur, s'était compromis par les encouragements qu'il avait donnés aux chefs du parti populaire. Le marquis de Yérac, qui lui avait succédé, s'était, selon les prudentes intentions de M. de Vergennes, comporté avec plus de réserve.

Cependant l'Angleterre et la Prusse donnaient un appui manifeste au Stathouder, et travaillaient à le rétablir dans son autorité. Le roi de Prusse faisait avancer des troupes. M. de Montmorin, pressé par les patriotes hollandais, promit qu'un corps d'armée de trente mille hommes allait être réuni à Givet, sur la frontière. Une telle résolution devait conduire, soit à une médiation de la France entre les deux partis, et peut-être avait- on trop tardé à la proposer, soit à la guerre avec la Prusse et l'Angleterre. C'était une grave chance pour un gouvernement, dont la situation était devenue difRcile et dangereuse; en outre, il

210 pnm P?PGs*PRflf5Sj

résuUait de ce rassem^lemei^t cle iTonpp^ )a nécesçité de dépenses considérables, et les finances é^ipnt {^éçisément je grand embarras des ministrps di; roi. Pour emx p\> pour tant d*autres, il semblait même que ce fût le seu| péril qui menaçât Torfjfe politique. Gpqblpr le déficit était le grand œuvre que se proposaient )es hoinme» d*^^t, les uns après les autres.

Ainsi Tarcbevèque de Toulouse ne youlut pq^nt faire de fonds pour cette démonstration n^ilitairei ou du o^qins pour le complet armement d*un corps de troupe§, et >f . de S^gqr se refusa à prendre une mpsur^ |i)suf|fs((nte. Pepfl^nt ce temps-là, une armée prussiepne s'avançait sous le commandement du duc de Bruyiswick; voyant que la France ne se disposait nullement à s*y pppp^er, il n'hérita ppînt i passer la frqnt^ère et à entrer dans les Provifiçes-Upies,

M. de Saint-Priest avait reçu Tqrdre de se req^re à spfi poste. Arrivé à Anvers, il trpuv^ la ville remplie de patriotes hollandais, qup riny^sioq pr^^i^puQ avait n^is ep ffiite, et qui comptaient qu'une armé^ fr^nçai$§ allait le$ ramener triomphants ; il fallut qu'il les détrompât. {1 écrivit à Versailles pour demander, si Ton voulait ^xpo^r iip aii^bassadeur de France aux insultes et aux fureurs d'upe populace déchaînée et fprte de l'appui des Prussiens. H. Gaillard, chargé 4* affaires, et tous les Français avaient été contraints h se u]et|re à l'abri sous la cocarde orange. M. de Saint-Priest reçut l'ordre de revenir. Il avait fait un voyage tellen}en|. hq^rs de prppps , que Tarchevèque de Toulouse essaya un n:)Q|iient de lui imputer ce prompt retour; mais il lui fut facile de rejeter §ur qui les ipéntait le blâme et les plaisantpries de la cour.

L'Angleterre avait armé en même temps que la Prusse; et il avait été impossible de ne ppint anner aussj une escadre à Brest, ^a crainte de )a dépense, et la crs^inte plus grande encore de la guerre, détermina l'arcbevéque à demander au ministère anglais un désarmement réciproque;

LE COIf^ pS Sij^INTrPKl^ST. 211

H. pH| Y PPfi^Q^^ L'affaire d^ HQ}|an4e sp (foi^vait terminée à son gré, sans que la Fraqpe eik^ osé y intervenir.

Tout occupé que fût le pul^Uc de3 pircopstances menaçantes de la politique intérieure, il sentait vivement cet abaissement de la Frapce. Les maréchaux de Ségur et de Castries aT^i^i^^ donné lemr démission des ministères de la guerre et 4^ 1^ marine. Quelques mois après, au printemps de |788, M. (le Saipt-Priest retourna pt\ Hq)lande; il était convaincu qiie sa position n'y serait pas tenable. Les Prussiens régnaient à ^a Haye; le prince d'Orange, rétabli dans tpute son autorité, en usait pour tenir dans la plus pompier spymis$ip^ Ibs p^triptes, c'est-^-4ii^6 les ^^i$ d^ la Franpe qu'elle n'pait point secomm^. ]^. 4e Montmorin inl^rdiss^i^ li|i-mêm^ ^ }'am)}asi»adpur de témoigner ^^cune sympathie à ce parti*

Pès spn arrivée à ^a Haye, il eut des preuves manifestes qu'il ne s^était point trompé, k p^inp ppqvait-il sortir de Ghe« lui sans cgiirir le risque d'être insulté ) ses gens étaient accompagnés p^r des buées dans les rues. Son chasseur, poursuivi à coups de pierres, blessa deux (lommes en se défen4îint ; il §e réfugia à l'ambassade, qui bipntô^ fut assiégée par upp foule furipuse; la garde viijt, dissipa cette émeute, mais se cpmppfta mpUemeq)..

M. 4e Saint-Prjes^ envoya aussitôt son cl^asspur, en courrier, pour pprt^r ^ Versailles le récit de ppttp aventure. Les autprjtp^ hollandaise^ réclamèrent l'extradition; l'ambassadeur la relusse avec dignité, demanda Ipi-même réparation, et déclara qu'il n'aurait aucune communication avec }e gouvernement hollandais, avant d'avoir reçu les ordres 4e sa cour. Les instructions, que lui adressa M. de Hontmoriu, n'étaient pas énergiques. Il lui fut recommandé de suivre la plainte qu'il avait formée, toutefois avec modération, et de prendre ses audiences des États généraux et du Stî^^hpuder, saps attendre qu'on eût fait justice h ses griefs. Obligé d'éviter avec précaution toutes les occasions, où Ton

aurait pu ne lui pas montrer les égards qui lui étaient dus ; vivant comme renfermé chez lui; ayant fait quitter la livrée à ses gens, son séjour à La Haye lui était déplaisant, et il le jugeait peu convenable à la dignité de la France. Il demanda un congé pour aller aux eaux de Spa.

Cependant Tarchevèque de Toulouse, devenu archevêque de Sens, avec une présomption aveugle, plus semblable à rineptie qu*au courage, avait pressé le cours des événements. Il avait commencé par mettre fin à l'assemblée des notables, sur laquelle il avait d*abord compté pour appuyer ses projets de finance, assez semblables à ceux de M. de Calonne; puis il avait eu recours au Parlement, qui avait refusé l'enregistrement des édits, demandé les comptes de recette et de dépense, et déclaré que les États généraux avaient seuls pouvcnr d'accorder de nouveaux impôts. L'enregistrement avait eu lieu, par autorité royale, dans un lit de justice. Le Parlement avait protesté; il avait été transféré à Troyes ; ensuite on avait négocié pour son retour et on avait obtenu l'enregistrement d'un édit, qui autorisait la perception provisoire d'un second vingtième.

Dans une séance royale, où le roi avait admis la discussion, les discours les plus énergiques avaient été tenus en sa présence, et M. le duc d'Orléans avait protesté contre un enregistrement ordonné sans délibération et sans vote. 11 fut exilé : des membres du Parlement furent emprisonnés. De là, nouvelles remontrances , nouvelles protestations , poursuites contre les percepteurs des impôts pour abus de pouvoir; et enfin, le 3 mai, une déclaration qui énumérait tous les droits publics des Français, tels qu'ils pouvaient être déduits d'une législation, que Tautorité royale avait toujours ou niée ou interprétée autrement. Deux magistrats, MM. d'Éprémesnil et de Montsabert, furent enlevés en pleine séance sur leurs sièges. Cinq jours après fut publié un édit, qui changeait toute la constitution du royaume, transportait l'enregistrement dans les attributions de la cour plénière» corps d'in-

stiiution nouvelle, et composé de manière à ne donner d*autre garantie que celle d'une servile obéissance; Tordre judiciaire subissait aussi de telles altérations, que le poilvoir des parlements était comme anéanti. Tous les parlements protestèrent; des troubles éclatèrent dans plusieurs provinces, surtout en Bretagne et en Dauphiné, où les trois oixlres s^assemblèrent sans convocation royale, pour tenir les États de la province. Rien ne semblait troubler M. de Brienne ; il défiait la guerre civile. L'assemblée du clergé de France présenta aussi des remontrances contre la cour plénière. Les États généraux, tant demandés par le Parlement, et qui même avaient été réclamés dans le sein de l'assemblée des notables, furent enfin promis, d'abord pour 1792, puis pour le l" mai 1789. La cour plénière fut suspendue. En même temps les finances se trouvaient dans une telle situation, qu'un arrêt du conseil annonça que les payements dus par l'État se feraient pour deux cinquièmes en billets du Trésor.

Le dernier terme de cette administration insensée était atteint; les provinces soulevées; Paris en menaçantes rumeurs et en continuelles émeutes; nulle autorité en situation d'être obéie ; en même temps la cour déchaînée conli e le ministre, qui avait été contraint à opérer de sévères économies : telle était la situation. La reine avait longtemps soutenu l'archevêque -, il était son ouvrage. Depuis qu'elle l'avait rois à la tête des affaires, elle s'était trouvée mêlée et compromise dans tous les embarras, dans tous les malheurs, et dans tous les méfaits, où son protégé avait jeté le gouvernement. Son nom était devenu odieux au vulgaire; elle était en butte aux plus indignes calomnies : — « Hélas! disait- « elle, il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont « faite intrigante. Les reines ne peuvent être heureuses « qu'en ne se mêlant de rien. Je cède à la nécessité et à ma < mauvaise destinée. »

Les derniers coups furent portés ù rarchevêque par les

amis de la reine. M. le comte d'Artois, à la persuasion dé madame de Polignac, fit une démarche directe auprès du roi, pour le conjurer de tirer l'État dé l'horrible crise où il se trouvait, en renvoyant le premier ministre, et en rappelant M. Necker.

A cette époque, au ihois d'août 1788, M. de Saint-Priest reçut une lettre du comte de Montmorin, (Jui Idi annonçait que le roi l'appelait dans son conseil ; mais il hè vint y prendre place que trois mois après.

C'était M. de Montmorin qui l'avait indiqué àù roi; H. Necker, dont il était connu depuis longtemps, avait seulement consenti à ce choix. Le conseil se composait en ce moment de M. le ddc de Nivernais, de H. de Fourqueux, qui, comme M. de Saînt-Priest, n'avaient point de dêpartemeht itjinistériel; de M. de Montmorin, ministre des aflTaires étrangères, de M. de la Luzerne, ministre de la marine. M. de Barcntin était garde des sceaux ; M. de Puységur ministre de la marine; M. de Villedeuil, ministre de l'intérieur, sans être ministre d'État et sans siéger au conseil.

M. Necker, porté par la voix publique, par la confiance universelle, dont il était honoré, avait triomphé de r éloigne ment du roi. La reine et M. le comte d'Artois s'étaient vus contraints à demander sa rentrée au ministère. Fort d'une telle situation, il avait dans le conseil une telle prépondérance, qu'à peine risquait-il d'y trouver une contradiction. Elle eût été très-inutile ; le roi avait adopté, comme plan de conduite, de suivre toujours l'avis de Fhomme, qui lui était désigné comme le sauveur de la monarchie. Nul, parmi les conseillers de la couronne, ne pouvait donc avoir la pensée de contrarier la marche de M. Necker. Les uns étaient d'une complète nullité ; les autres étaient des serviteurs dévoués au roi, et qui faisaient céder leurs opinions à sst volonté.

D'ailleurs, en la situation des affaires, quel homme de bon sens aurait pu concevoir un plan » lorsqu'on ignorait

quels obstafelès on pourrait craindre, quels appuis on pourrait trouver? M. Néckër lui-même, habile administrateur» ami dé Tordrci de la justice, de la liberté, ayant goût et confiariCe dans des formes de gouvernement analogues à la constitution d'Angleterre, n'avait pas un projet politique bien arrêté. Il espérait que l'opinion publique serait à la fois sage et fbrte ; il jouissait de son immerise popularité, et la croyait une piiissance. Sa gravité douce et bienveillante ; la noblesse iin peii emphatique de ses sentiments; son talent plus académique qu'éloquent ; sa conversation sérieuse qui avait tiri certain chai*me de grâce et de finesse ; ses manières distinguées, mais sans facilité : telles étaient les qualités qui, dans la société où il vivait, lui avaient dès longtemps acquis cette haute estime et cette confiance entière, maintenant répandues dans tout le t)ublic.

Mais nul homme d'État ne fut jamais moins armé en guerre, pour entrer dans les luttes d'une révolution. Les controverses vives troublaient sa dignité ; sa raison s'étonnait de ne pouvoir réussir à convaincre les passions; sa lenteur d'honnête homme ne savait pas marcher le pas rapide des opinions déchaînées. Lui, qui aimait à respecter tout ce qui est digne de vénération, s'offensait de ne pas être respecté. Entouré d'apt)robations et de louanges, ayant bonne et grande conscience de lui-même, il se confiait à l'autorité de ses convictidnâ siricères. Les méconiplcs ne tardèrent pas. Il avait fait ses conditions en acceptant le ministère : les États généraux, que le roi avait par trois fois solennellement promis, et indiqués par un acte récent, pour le 1<* mai 1789, ne pouvaient être riî refusés ni diflérés; les parlements avaient été déjà rétablis. Ne point revenir siir des concessions déjà faites, rie t)oint tenter des expédients de despotisme, lorsque ceux fc(ui les croyaient possibles venaient d'échouer : telles étaierit les exigences de M. Necker, et assurément elles n'avaient rien d'excessif. Le plus simple boii seds lei^ aurait dictées.

216 ÉTUOBS BIOGRAPHIQUES.

Mais ces Étais généraux tant demandés de tous les côtés, on s'en effraya, dès qu'il ne fut plus possible de concevoir Tespérance raisonnable de les diriger; le clergé, la noblesse et les parlements voyaient que leurs privilèges, leurs droits, leurs pouvoirs allaient être mis en question. Alors commencèrent de grands efforts pour que le tiers État n'intervint pas avec toute la puissance qu'il avait acquise; et cette pensée se traduisit par la question de savoir si le tiers État élirait un nombre de députés égal au nombre total des députés du clergé et de la noblesse. Dans l'état de l'opinion, il n'était point possible de laisser prédominer la volonté des ordres privilégiés; ils ne s'annonçaient point comme assez raisonnables, pour qu'on s'en remît à leur libre arbitre. M. Neckef , toujours porté aux ménagements, toujours espérant ramener les opinions opposées, imagina de consulter, sur cette question, l'assemblée des notables, telle que l'avait composée M. de Galonné. H lui sembla qu'elle pourrait être convaincue, et que ce lui serait un grand appui. Il n'en fut rien : six bureaux sur sept votèrent contre le doublement des députés du tiers État.

Il fallut donc que M. Necker, après de grandes hésitations, se déterminât à passer outre, malgré l'opposition des notables. C'était alors précisément que M. de Saint-Priest venait prendre sa place au conseil. 11 crut devoir faire quelques représentations et signaler les inconvénients qu'il voyait à se mettre en contradiction avec les avis donnés par le Parlement et les notables. Il avait écrit quelques pages sur cette grande question, et il les porta à M. Necker. Sans même les lire, le ministre répondit que c'était une résolution prise et irrévocable. L'entretien ayant été interrompu, H. de Saint-Priest aurait voulu le reprendre. M. de Montmorin lui conseilla de n'en rien faire : a Vous entrez au « conseil et il ne faudrait pas, lui dit-il, pour votre début, « vous déclarer contre ce ([ui est convenu et décidé, quand a vous ne pouvez avoir aucune espérance d'y lîen changer. 9

M • de Ssûni-Priest a quelquefois regretté de n'avoir pas con« signé sa modeste et sincère opposition.

Du reste, les hommes éclairés et d'opinion libérale parmi Tordre de la noblesse applaudissaient à un acte, qui leur semblait juste; par d'autres motifs, le roi et plusieurs de ses serviteurs ne s'en alarmaient point. Jusqu'alors les résistances aux volontés royales s'étaient manifestées dans les ordres privilégiés et dans les parlements. C'étaient les grands seigneurs et les gens de cour, qui avaient montré de l'irritation contre les économies, indispensables pour diminuer l'embarras des finances. L'état des opinions était si mal connu, l'imprévoyance était si complète que l'espoir de trouver le tiers État plus gouvernable que les autres ordres» ou de tirer profit de leurs divisions pour l'autorité royale» agissait encore sur quelques esprits. M. Necker lui-même, avec un but difi'érent, se faisait des illusions de ce genre. La reine, contre tous les usages, assista aux séances du conseil, où furent délibérés les principes et les formalités des élections et de la convocation des États généraux. Elle ne fut point contraire à ce qui fut résolu : opposée sur ce point à M. le comte d'Artois et à la société de madame de Polignac, où l'on se passionnait pour les intérêts de la noblesse, sans nul souci du pouvoir royal, sans nul esprit de gouvernement.

Il se présenta bientôt une nouvelle occasion, où M. de Saint-Priest se trouva d'autre opinion que M. Necker. Un traité de commerce avait été, l'année précédente, conclu entre la France et la Russie. L'impératrice Catherine semblait disposée à contracter une alliance avec le roi. M. de Ségur, ambassadeur à Pétersbourg, en écrivit à M. de Montmorin, qui soumit la question au conseil. M. de Saint-Priest fut d'avis de donner suite à cette proposition. 11 lui semblait que, dans la conjoncture présente, une telle alliance donnerait plus de force au gouvernement du roi. Sa pensée allait même jusqu'à la possibilité d'une guerre civile, où un

218 ÉTUDES BIOGBAPHIQUES.

auxiliaire étranger pourrait être utile. Le duc de Nivernais et M. de la Luzerne t)artagèrent cette opinion. M. Necker s'y opposa fortement, tl ne fallait pas, selon lui, ajouter aux difficultés 'Aé]k SI grandes dé là {)olitique intérieure, le^ complicsitions de la politique extérietire : le traité rie resterait certstiiieihent poiîit secrèi, et ^Ûrralt répandre utlë méflânce funeste. Celte cbhsidét'ation décida le tbi.

Peu après, le conseil eiit à déterminer en quel lieu s'aésembieraient les États généraux. M. Nécker voulait qu'ils fussent réunis à t^aris, ou il croyait consérvei* l'intldeiice dé sa pbpulai-ité. Mai^ il était de tradition historique qii'il Mlait au contiraire éloigner les États des mouvehients tiiniiiltueux, qiii, â tant d'époques diverses, avaient agité là capitale. Le roi écoutait et ne disait rien. Sa physiondinie ne manifestait point quelle pouvait être son opinion. Oîi parla de Tours, de Blois, d'Orléans, de Cambrai; a chaque ville, dont on prononçait le nom, même silence du roi. Alohs, pensant qu'iln déplacement éloigné le contrarierait, bfi se rabattit sUr Cômpiègne ; puis M. de Sainl^Priest, se reprochant en lui-mêine sa Complaisance, nonimà Saiht-Gefmain ; alors le roi prit la parole : « Ce ne peut être que Versailles, dit-il, à cause des chasses. »

tJn autre conseil de prudence, de peu de valetir sans doute en de si grandes circonstances, fut de même négligé, et par Un tiiotif tout aussi frivole. Les ministres pensèrent qu'il fallait dist)ôsér quatre salles pour les États généraux; une J)liis vaste destinée aiil séances fôyaleâ et aux assemblées géfaérales; trbîs âlfècléës aux trois ordres. « Si le tiers k État, disâlent-ils, occupe la salle, où se fera solerinelle- « ment i'oiivèrture des États, il àe considérera cotnme le * céiltrè des délibérâtiotis bommuhës, comme la portion « essentielle et coilstiluUvè de la représentàtidh natio- « rialè. » Ces téflexlbns semblêteiil judicieuses; il fut èonvemi de pferidtë lès ari-âîigèitiehts èh conséqùeîice ; les salles ftireht dèâignéés. M. de Sàln^Priest s'était occupé

de ce soin ; mais une de ces salles était un manège, que radminisiration deà écuries ne voulut point céder; oïl f renonça.

Une faute d'une toute autre portée, celle qiii a lé pliià déterminé le cours des événements, appartient à M. Necker seul. Ni ses collègues, ni ses meilleurs amis, ni les hommeâ évidemment destinés à une grande position dans lès États généraux, rie parvinrent à obtenif de lui qu'il prît audune initiative; qu'il déterminât et proposât iin projet quelconque; qu'il résolût une des questions, qui allàierit êtte agitées. J^i là vérification des pouvoirs, ni le vote par ordre ou par tête, ni les bases d'uiie conslîtiilion exigée et promise né paraissaient être encore pour lui l'objet d'une volonté, pas hiême d'une conviction, il justifiait S ses propreà yeux une si étonnante indécision, par un respect scrupuleux pour la liberté des opinions, et par l'idée qùè les réformes et les nouvelles institutions auraient une plus grande autorité sur l'ësprît national, si elles prenaiéhl naissance dans lé sein niême des États généraux. Il avait aussi une honorable disposition à conserver les plus grands ménagements pour les droits acquis, et il espérait en obtenir le sacrifice volontaire; c'est ainsi qu'il se cachait à lui-même une orgueilleuse timidité, une invincible répugnance à encourir la responsabilité, à compromettre sa dignité, en échouant dans tinê éntreprîàe.

Ce fut âurtout le mode de vérification des pouvoirs, qui fut discuté dans le èonseil. M. de Saint-Priest et le dtic de î^ivernais insislèreiil fortement pour une vériflcâtioh préalable par le garde des sceaux. Sans doute il j avait beaucoup à objecter contre cette idée ; mais il n'en restait pas moins, comme évident, que les discussions et les périls qu'on prévoyait devaient être prévenus.

Leduc de Nivernais se retira alors du conseil, et n'assista point à l'ouverture des États généraux.

Bientôt commença la lutte du tiers État contre Tordre

de la noblesse sur la vérification des pouvoirs ; toute conciliation fut impossible; les conseils des hommes sages, Tinfluence de M. Necker, l'intention du roi expressément manifestée, ne pouvaient rien obtenir de la majorité de la noblesse, soutenue et excitée par H. le comte d'Artois et aussi |)ar la reine.

Les esprits s'animaient; déjà la chambre du tiers Étal se déclarait Assemblée nationale. M. Necker sentit alors la nécessité de sortir de la réserve, où il s'était tenu et de faire intervenir l'autorité royale dans la solution des questions débattues entre la noblesse et le tiers État; il se résolut même à poser les bases d'une constitution. Ce fut avec le consentement préalable du roi qu'il s'occupa de ce projet; il devait être définitivement adopté dans un conseil tenu à Marly. Tout, dans de tels moments, se fit en si grande hâte que ce fut en voiture, chemin faisant de Versailles à Marly, que M. Necker donna connaissance, à M. de Saint-Priest et à M. de la Luzerne, des dispositions sur lesquelles le conseil allait délibérer. Avant qu'il commençât, la reine voulut voir M. Necker. Il la trouva avec les frères du roi. Son travail leur avait été communiqué. Ils firent, tous trois, de grands efforts pour obtenir de lui qu'il ne présentât point ce projet. Il fut inébranlable.

Le conseil s'ouvrit; et, peu de moments après, un officier de service entra, s'approcha du roi, lui parla à voix basse. Le roi se leva, disant aux ministres d'attendre son retour. 11 était évident que la reine l'envoyait chercher : ce que, certes, aucune reine, sous les règnes précédents, n'aurait risqué. Dès lors M. de Montmorin vit bien que les princes avaient circonvenu la reine, la déterminant n exercer son empire sur l'esprit du roi, et qu'il n'y avait plus rien de fait. Le roi rentra, et annonça que la délibération serait reprise à Versailles.

Trois jours s'écoulèrent : la cour était livrée aux intrigues les plus actives. Les meneurs de la majorité delà noblesse.

la plupart des courtisans, assiégeaient les princes, la reine et le roi, attaquant avec violence le projet de M. Necker. Des conseils furent tenus, où assistèrent les frères du roi ; on y avait appelé quatre conseillers d'État, sous prétexte qu'ils étaient commissaires du roi près les États généraux. Les discussions furent animées. Les quatre ministres d'État, M. de Montmorin, M. de la Luzerne, M. de Saint-Priest et M. de Fourqueux furent unanimes à soutenir le projet de M. Necker, et à résister aux modifications par lesquelles on voulait le dénaturer. M. de Saint-Priest échangea même quelques paroles assez vives avec M. le comte d'Artois. Le prince voulait qu'aux nobles seuls appartinssent les emplois militaires; il interprétait en ce sens un article du nouveau projet^ qui déclarait que le roi conserverait, sans la moindre atteinte, l'institution de l'armée. — « Le roi est < maître de ses grâces, » disait-il. — « Les emplois ne sont « pas des grâces, i> répondait M. de Saint-Priest; c on les c mérite en s'acquittant bien de ses devoirs, et ils doivent c être confiés aux plus capables, sans distinction de nais- « sance. »

Les ministres à département, qui n'étaient point ministres d'État, M. de Barentin, garde des sceaux, M. de Puységur, ministre de la guerre, M. de Yilledeuil, ministre de l'intérieur, opinèrent contre le projet de M. Necker. Les quatre conseillers d'État qui avaient été appelés à cette délibération furent aussi de l'avis des princes. M. de Saint- Priest remit ensuite une note au roi, pour lui indiquer les dangers d'une telle détermination. Ils n'étaient que trop manifestes.

Pendant le délai employé au succès de cette intrigue, les événements avaient marché; le tiers État, à qui on avait fermé la salle de ses séances, s'était réuni au jeu de paume, et y avait prêté serment de ne se point séparer avant d'avoir établi la constitution. Cette mémorable scène se passait précisément le jour où aurait eu lieu la séance royale,

si Ip roi ei(i% cons^pé Ift volonté 4^y porter |a d^laratîon proposée par M. Npcker, \jq lendemain, I*or4r0 du clergé vint se réunir aii tiers jÊtai.

Ce fut seulement le 23 juin que le roi vint lire ^ l'Assemblée Texpression de sa vq^onté sur les questions fpl^tiyes à la tenue des États généraifx et $yr |es gar^f^ties e^ les droits qu'il entendait accorder à ses sujets, ^. Nepker s'al^stint de paraître parmi les ministres, pt pe se fendit pojpt à cette séance.

{)n terminant, le roi av^it ordonné s^iix trois ordres de se séparer et de ne reprendre leurts séapcps que le lendemain; je tiers État resta d^ns la salle, majgré les injonctioi^s du grand maître de§ cérémonies, à qpi Mirabeau a4ressa les paroles restées si célèbres. L'Assemblée 4éclara qu'elle persistait dans ses résolutiq^s, et qu'elle était aujpur4*^ui ce qif'elle était (a veille. Pendapt Pe temps-1^, le roi retqurnajt au palajs; il troiiva les fups et les coufs du château remplies d'une foule pressée qui criait : % Vive Neckef ! » Jl le fit appeler, le conjura de retirei^* sa démissiofi; la reinp ajouta que la sûreté personnelle du roi y était intéressée. Il céda; ce f\x\ un triomphe : le peuple se livra à des transports 4*entbpu§iasme; la ville de Versailles fut iili4fx)inée, une grande partie de rAssemb)ée natjpnale se rendit chez lui.

Et cependant c'en était déjà fait de çon inflppnpe ; dès ce moment, son rôle politiqiie était fini; le parti patriote et libéral n'avait plus besoin 4e lui ; il avait conduit ses alfi^ires lui-même; il avait senti son immense force, et ayait déjà atteint un point fort au dplà de ce que M. Decker avait pu souhaiter. Maintenant régler et retenir une telle impulsion devenait 1§ tâche impossible du iriiojstre; il le voyait bien ainsi, et le disait avec douleur à ses amis; mais il avait upe si grande habiti^de de réserve et de gravité, il lui fallait tellement être assuré de la sympathie ou de la conformité de ceux à qui il se confiait, que, de sps collègues au ministère, M. Mpntrnorin était le seul qu| cqnnût sa pensée, liCs autres^

e^ 1^. 4e Saipt-Pfies^ hii-wêifle, ïn^lgré $qp discfwnefflppf, pouvaieqf svipppspr à |I. P^ec^er (]es intentiqns pap))ée«, des espérances p( ^e^ i)|f|sioqs quHi n'avait pas. Ainçj il n*entrainait perçq^i^p ay^c lui et n*exerçajt aucun en^pjre svir Ips opinions. Une autre fatalité 4^ ^^ positiqn, c'est, que, g'il eût épousé la c^se de I4 ppur» 4u h^ut clergé, fil 4pp meneurs de la majorité de U noblesse, il les eût |ronyés si excessifs, si violents, si insensés, qu'il anr4it qn à pr^indre leur triomphe; au moinent QÙ il désespérait 4e lenr statut, il les voyait enivrés de toutes )^s prétentiQn9 4e la viq^oirp.

Il était donc loin d'obtenir leur concours. A peine avaîHl cons^illé au roi d'ordpnner à l'ordre de la noblesse de se réunir à l'Assemblée; à peine avaitril obtenu qu'un ppmmandement exprès vaincrajt la rési^^ncp qu'on avait obstir nén)^nt opposée k des Invitations souvent répétées : la mênie cabale, qui avait décidé la séance royale du 23 juin, 3e précipita dans les plus extrêmes projets. Il fut résolu qu'on aurait recours à la fprce; des troupes furent appelées autouf* 4e Paris; le maréchal tleBroglie fut destiné à les commander. La reine, qui avait pressé M. Necker de rester au ministère, qui lui avait promis que ses conseils seraient 4^formais suivis, devint l'âme de ce plan de campagne. Les frères du roi y travaillaient de concert avec elle. Un homme, tel qu'il s'en trouve toujours dans les occasions pareilles, le baron de Breteuil, devint le conseiller, l'tfomme d'État de cette entreprise; semblable au parti qui le prpnait pour instrument, il eut cette légèreté présomptueuse, ce courage fondé sur l'ignorance du danger, ce dédain et cette aversion des conseils prudents, cette inhabileté d'exépution inséparable de la démeqce des projets, enfin tout le caractère de ces hommes destinés à perdre les royaumes et les dynasties.

Ces préparatifs, ces mouvements 4e troupe^i s'accom* plissaient sans que les ministres en fussent informés, hormis ceux qui étaient dévoués à cette intrigue, le garde des

sceaux, M. de Puységur et M. de VilledeuiL Les ministres qui votaient au conseil avec M. Necker, étaient destinés à être, comme lui, renvoyés. La reipe voulut pourtant sauver H. de Saint-Priest; elle le fit appeler, lui montra une parfaite bonté, et lui demanda comment il se pouvait qu'il adhérât aux principes de M. Necker. Il répéta ce qu'il avait dit tant de fois sur l'indispensable nécessité de suivre en entier le plan du ministre des finances; la reine n'insista pas davantage. En même temps M. Necker lui montrait l'intention de l'appeler au département de l'intérieur, en remplacement de M. de Yilledeuil.

Dans les premiers jours de juillet, on se crut donc en mesure de contenir les mouvements populaires, et d'intimider l'Assemblée; l'agitation qui croissait chaque jour à Paris, l'indiscipline flagrante des gardes françaises, les doutes qui pouvaient s'élever sur l'obéissance des troupes, les nouvelles des provinces, les adresses présentées au roi pour lui demU^der la retraite des troupes ne donnaient ni inquiétude, ni hésitation. Le 11 juillet, le roi tenait un conseil des dépêches, où M. Necker n'assistait point. Sa préoccupation, son anxiété d'esprit étaient visibles ; il cherchait à les déguiser, en feignit de dormir, comme c'était assez sa coutume, souvent même en ronflant bruyamment. Â l'issue du conseil, il prit à part M. de la Luzerne, et le chargea d'aller porter à M. Necker la lettre par laquelle il lui annonçait qu'il était déterminé à suivre d'autres conseils; le roi ajoutait que, comme peu de jours auparavant il avait manifesté l'intention de se retirer si ses avis n'étaient plus agréés, cette démission était acceptée, et que sa retraite hors du royaume devait être prompte et secrète.

M. Necker se conforma scrupuleusement aux intentions du roi; en sortant de dîner, il monta en voiture, disant qu'il allait se promoner; personne ne sut son secret, hormis madame Necker, qui partit avec lui. Ses chevaux le conduisirent à la première poste; le lendemain, M. de Mont-

morin et M. de Saini-Priest reçurent chacun un billet du roi, qui leur annonçait qu'il jugeait à propos de les éloigner de ses conseils, et pourvoirait plus tard à la récompense de leurs services. 11 voulut conserver M. de la Luzerne, qui persista à donner sa démission.

Le duc de la Yauguyon devint ministre des affaires étrangères; le maréchal de Broglie, de la guerre; le baron de Breteuil, chef du conseil des finances, était destiné à être principal ministre. 11 fut question de divers noms pour la marine et le contrôle général; il est probable que cette liste ne fut jamais complétée. Ce fut le 13 juillet que fut constitué le nouveau ministère ; la Bastille fut prise le lendemain.'

M. de Saint-Priest, dès qu'il eut été ainsi congédié, se rendit à une maison de campagne qu'il avait auprès de Corbeil, et se retrouva au milieu de ses enfants. Il n'y jouit pas d'un long repos. Dès le lendemain, on vint lui raconter ce qui se passait à Paris; les clameurs injurieuses des bateliers de la rivière insultaient déjà du nom d^aristocrates et menaçaient de la lanterne les propriétaires des maisons riveraines; un portrait du roi qu'ils apercevaient par une fenêtre ouverte, excitait encore plus leur colère. D'heure en heure, M. de Saint-Priest apprenait les progrès du soulèvement populaire, la nullité de la résistance, la défection des gardes françaises, la prise de la Bastille, les massacres qui souillaient la victoire du peuple; le roi, déterminé par le conseil de ses frères, se rendant à l'Assemblée nationale pour promettre la retraite des troupes : toutes ces nouvelles lui arrivèrent coup sur coup.

Le jeudi 16, le maréchal et la maréchale de Beauvau vinrent le voir; ils lui apprirent que H. Necker était rappelé ; que le i*oi lui avait déjà écrit, et que les ministres, sortis du conseil avec lui, devaient y rentrer. Le matin même, une longue délibération avait eu lieu chez le roi. La démarche à laquelle il s'était résigné la veille n'avait point

S36 tTUDI» BiOGRAPlilttUBS.

calmé les otpriUu 11. le eoml6 d'Artois éUii «ncofe maiaeé par de publiques elaïueurs. Les senritaurs du rai, qui avaient, par leurs conseils ou leurs actes , manifesta du zèle contre la cause populaire, les ministres qu'il avait choisis, semblaient en danger; ce qui s'était passé à Karis devait inspirer de vives craintes. Les troupes avaient reçu l'ordre de se retirer. Le roi, sa famille, la cour, le gouvernement iraient-ils se mettre sous la garde de l'armée, en s'éloignant de l'Assemblée nationale et de Paris? C'eût été une grande détermination ; ceux qui la conseillaient crurent un moment qu'elle serait adoptée : le roi était indécis. Cependant la majorité du comité, qu'il avait réuni pour examiner ce projet, pensa sans doute que ce serait reprendre celui qui venait d'échouer d'une si terrible manière, lorsque les chances de succès étaient infiniment diminuées. Il fut résolu que le roi s'abandonnerait au cours des événements. Dès lors M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé, madame de Polignac, sa famille, ceux de leurs amis qui se croyaient personnellement désignés à Tanimadversion populaire, et les membres de ce ministère à peine formé durent se préparer à fuir dès le lendemain. Ainsi commença l'émigration.

Le 17 juillet, le roi vint à Paris et à l'hAtel de ville, avoua tout ce qui était fait, prit la cocarde nationale, et entra pleinement dans une voie de résignation. Avant de partir, au moment où il se trouvait sans aucun ministre, de même qu'il avait engagé M. Neoker à revenir, il écrivit de sa main aux autres ministres qu'il avait renvoyés en même temps.

M. de Saint-Priest arriva le soir même à Versailles. Avant de revoir le roi, il s'entretint avec M, de Montmorin, et il apprit que le ministère de Tintérieur lui était destiné , en remplacement de M. de Villedeuil. C'était une rude tâche; la police de Paris faisait partie do ce département. Il essaya d'engager M. de Ifontmorin à lui laisser les affaires étran*

LE flOmi ni lAlNT-MiniT. M7

géras, et à M obarHer du po«la pliia imporUnl qui lui éUiit imposé. H ae pomraii guère etpérer qu^une telle propotitieii serait aoeeplée. Le roi ne se rendit pas non plus à ses ol^ections. Lui^^nsème ne souhaitait pas de revenir à sa pcv sition préeédente de eonseiiler sans portefeuille; avee un souverain du caractère de Louis XVI , un tel poste n'avait aucune valeur rMle, puisque jamais le roi n^exprjmait» ni n*adoptait un autre avis que celui du principal ministre, il en avait usé ainsi avec ïf . de Maurepas, avee M. de Vergennes, et successivement avec M. de Calonne, Tarehevéque de Sens et M. Necker. Dans les aChires particulières à ebaque déparlement lorsqu'elles n'avalent point un intérêt politique, le ministre, dans son travail avee le roi, en de* mourait maître absolu. Mais la situation du moment donnaît une si baute importance aux attributions du ministre de rintérieur» quHl n*en pouvait plus être ainsi. Ses déterniinations devenaient nécessairement l'objet des délibéra* tions du conseil, ou du moins d'un concert avee le principal minisire. Ainsi la responsabilité en serait partagée* À dire vrai, tout ce calcul d*un homme sage se trouvait alors sans application; les circonstances étaient impérieuses; l'obéissance avait complètement cessé : l'Assemblée, craignant de rendre au pouvoir royal une force dont il abuserait contre la liberté, ne s'occupait point à rétablir Tordre public : il n*y avait nulle confiance à prendre dans la volonté du roi, toujours timide et changeante. Ainsi les ministres, n'ayant nulle autorité, n'avaient plus une véritable responsabilité. A quel homme juste et de bonne foi pouvait venir la pensée de porter contre eux une accusation quelconque?

M. Necker, pour se rendre en Suisse, avait pris la route de Bruxelles et de Francfort. En arrivant à Bàle, il descendit dans la même auberge où était la duchesse de Polignac; il se trouva ainsi en présence d'une des personnes qui avait le plus activement travaillé à son renvoi , qui peut-être avait même C4>nseillé contre lui quelque mesure de despotique

228 ÉTUDES BIOGRAPBiaUES.

rigueur : lui exilé, elle déjà fugitive! et il n'y avait pas plus d'une semaine qu'elle avait obtenu ce triste avantage. Ce fut d*elle qu'il apprit le détail des événements de Paris et de Versailles. Peu de moments après, il reçut les lettres du roi et de l'Assemblée qui le rappelaient avec instance. La duchesse crut qu'il hésitait, et certes il en devait être ainsi. Elle lui présenta son retour comme un devoir de conscience: n Oui, madame, répondit-il, j'obéirai à ce devoir, mais je « sais bien que je me dévoue. »

Son voyage de Bâle à Paris fut une marche triomphale, mais il vit les provinces en pleine sédition, toute autorité abolie, et le peuple en délire. Ce fut la première chose qu'il dit à M. de Saint-Priest en le revoyant. Il ne lui cacha point ses pressentiments funestes et son effroi de l'état des choses. Telles étaient les préventions que les dissentiments politiques pouvaient déjà inspirer, même à un homme honorable et sensé, que M. de Saint-Priest n'en attribuait pas moins ce retour à une présomptueuse ambition. M. de Blontmorin le connaissait mieux, et fut étonné de ce dévouement.

Le ministère fut complété. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, fut garde des sceaux ; M. de Pompignan, archevêque de Vienne, eut la feuille des bénéfices; M. le comte de Latour-du-Pin, le ministère de la guerre, que M. de Saint-Priest avait géré par intérim. M. de la Luzerne avait repris le département de la marine. M. le maréchal de Beauvau fut appelé au conseil sans portefeuille ministériel. C'était un choix d'hommes honorables, sincères, modérés. L'injurieuse iniquité de Tesprit de parti les accusa quelquefois de faiblesse, comme s'ils avaient pu avoir de la force ; d'inexpérience, comme si quelqu'un en France avait en ce moment une expérience applicable à des circonstances, qui avaient rompu tous les liens de la société, et aboli toutes les habitudes du passé. Lorsque arriva, pour les chefs de chaque parti successivement, le moment de résister, de

roaintenir, de conserver, ils y furent tout aussi impuissants.

M. Necker, après s^ëtre présenté à TAssemblée nationale» oà il fut reçu avec acclamations, alla de même rendre ses hommages à un autre grand pouvoir, à la municipalité de Paris. Il y reçut un honorable accueil; mais il venait cher* cher une autre preuve de la faveur, dont il jouissait à ce moment. En revenant de Bâle, il traversait la petite ville de Villenauxe, auprès de Provins, lorsqu'un billet lui fut remise qui lui apprenait que le baron de Besenvai avait été arrêté par le peuple, qu*on en avait prévenu la municipalité de Paris, que des voitures et des commissaires avaient été en*» \oyés pour le chercher, et qu*il allait être emmené. C'était le conduire à une mort certaine : la veille, M. Foulon et M. Bertliier, arrêtés de même aux environs de Paris, et conduits à rhôtel de ville, avaient été massacrés à leur arrivée. M. Necker écrivit sur-le-champ à la municipalité de Villenauxe, qu'il se rendait garant que H. de Besenvai retournait en Suisse, sa patrie, avec l'autorisation du roi, et qu*il prenait sur lui d'arrêter son départ pour Paris.

Maintenant il voulait achever son ouvrage et détourner les coups qu'il avait suspendus. On avait tenté de le dissua^^ der de cet acte d'humanité; on lui avait dit qu'il risquait sa popularité; on lui avait objecté que l'autorité municipale n'était point compétente. H n'écouta point ces lâches conseils, et plaida devant la municipalité et devant la foule qui remplissait l'hôtel de ville, la cause de M. de Besenvai; il rappela le peuple, pour un instant, aux sentiments de l'hu^manité, et parla avec une si noble chaleur, que non-seulement il obtint la grâce de M. de Besenvai, mais une amnistie proposée par M. de Glermont-Tonnerre fut aussi consentie avec acclamations. Ce beau triomphe dura peu; Mirabeau et Barnave démontrèrent aux assemblées de sections que la municipaUté avait excédé ses droits. L'amnistie fut annulée; M. de Besenvai dut être conduit à Paris. Mais quelques jours s'étaient écoulés ; un peu d'ordre et de calme

SSO ÉTUDES MOGRAPHIQUBS.

avait été rétabli; dea précautiona purent être prisas; H Ait amené en prison» traduit devant un tribunal, et acquitté.

Dans cette visite de M. Necker à l'hôtel de tille, il avait été accompagné de M. de Saint^Priest; la municipalité de Paris était dans ses attributions; mais elle n'avait certes pas ridée qu'il existât une autorité supérieure à la sienne. M. Bailiy, tnaire de Paris, prit le pas sur le ministre, dont la présence sembla à peine remarquée. Cependant il eut sa petite part dans les compliments, qui furent adressés à M. Necker: on parla du ministre patriote, qui avait partagé sa disgr&ce, et qui était invariablement attaché aux mêmes principes. L'orateur avait assurément mal choisi le texte de ses éloges» M. de Saint-Priest n'appartenait point au parli qui se nommait patriote. Ses affidcttons, ses habitudes, ses idées le rattachaient bien plutôt à l'ordre de cho* ses, qui venait d'être renversé. Une bonne administration et la réforme de quelques abus, telle eût été la mesure de ses vœux. Toutefois il était homme de sens; il savait se rendre compte de ce qui était possible ; il voyait les difficultés et les dangers de la situation. Son esprit calme et pratique cherchait toujours en chaque ohrconstance la détermination la plus utile et la moins périlleuse. C'était de la sorte qu'il s'était trouvé conduit à une position peu conforme à ses opinions et à ses amitiés. 11 avait marché devant lui dans la ligne du devoir et de la raison, et elle Tavait amené dans des rangs opposés à son véritable parti. C'est que ce parti n'a jamais pu conserver dans ses rangs ceux de ses amis qui ont voulu garder quelque sagesse et quelque prudence.

Les mois d'août et de septembre se passèrent sans sécurité; les autorités locales, lorsqu'elles n'étaient pas ellesmêmes complices du désordre, étaient timides ou impuissantes à le réprimer. Dans plusieurs provinces des châteaux furent brûlés. M. do Saint-Priest eut à subir cet acte de brigandage dans sa terre de Jons. Il n'en ofirit pas moins le

LE GOMTB DB SA1NT*PK1BST. 231

ehàtëau de Saitit^Priest à madame la comtesse d'Artois, pour y prendre gîte, en se rendant à Turin. Des massacres, d'atroces violences se renouvelaient encore trop souvent. La rareté et le haut prix du blé étalent sans cesse une cause de troubles et de séditions sanglantes; jamais justice ne pouvait être faite; l'impunité encourageait les factieux, el le peuple, facile à émouvoir, était devenu le terrible insirumettt des artisans de révolution. Les débats de l'Âssem* blée tenaient les esprits agités. Les discussions étaient vives sur les formes constitutionnelles. La question du veto avait servi de prétexte pour exciter les passions populaires contre l'autorité royale ; sous cette disposition au désordre se cachaient de criminels projets.

Vers le milieu de septembre, M. de Saint-Priest reçut une lettre de M. de Lafayette, qui lui annonçait qu'on avait mis dans la tète des grenadiers de la garde nationale d'aller à Versailles. On ne devait, disait-il, en concevoir aucune inquiétude. Il était assuré d'avoir toute leur confiance. I^ur velléité avait été détruite par quatre mots de lui. Il attribuait cette idée à des cabaleurs; il indiquait ainsi l'existence de coupables desseins. Pour plus de précaution, M. de Lafayette avait placé un poste au pont de Sèvres.

M. de Saint*Priest porta la lettre au conseil, et proposa de faire venir quelques troupes de ligne à Versailles. D'après une loi nouvelle, c'était aux municipalités quHl appartenait de requérir la fbrce militaire, lorsqu'elle était jugée nécessaire à la sûreté publique. L'avis donné par M. de Lafayette fut communiqué à la municipalité de Versailles, qui en délibéra, et demanda au pouvoir exécutif un renfort de troupes. L'ordre fut donné au régiment de Flandres, qui venait d'amener à Paris un convoi d'armes pour la ganïe nationale, de tenir garnison à Versailles. La Commune de Paris envoya demander compte à M. de Saint-Priest de cette mesure. Les membres de l'Assemblée, dont les opinions étaient les plus vives, l'engagèrent à la révoquer. Il était

parfaitement en règle ; il ne céda point. Ce fut on prétexte de plus pour préparera Paris une attaque contre Versailles.

Selon un usage assez général, les corps militaires en garnison fêtaient les régiments qui arrivaient. Les gardes du corps donnèrent un repas aux officiers du régiment de Flandres. On leur avait prêté la salle du théâtre, dans le château. On s*anima; on porta des santés; les têtes s'exaltèrent. La musique du régiment joua Tair : ce Richard, è c mon roi, Tunivers t'abandonne. » — M. le duc de Luxembourg insista pour que la reine vînt â ce banquet : elle ; amena le dauphin. Le roi y entra en revenant de la chasse* Ce furent des cris de joie, un enthousiasme que le vin échauffait encore. Les convives se répandirent dans les cours du château. On dansa sous les fenêtres du roi. C'était une ivresse générale.

Le lendemain il y eut encore un déjeuner à Thôtel des gardes du corps. La scène fut plus animée que la veille, mais moins nombreuse et moins publique.

C'était donner à ceux qui depuis quinze jours travaillaient à soulever Paris de nouveaux moyens pour agir sur le peuple. Une grande partie même des députés étaient irrités, les uns par cette apparence de retour au projet d'employer les troupes contre la révolution, les autres par cette démence impuissante, qui se jouait à exciter des orages qu'elle était hors d'état de braver.

Le 5 octobre, à dix heures du matin, M. de Saint-Priest sut avec certitude que la garde nationale, soldée ou non soldée, se mettait en route pour Versailles, avec du canon, et accompagnée d'une foule de peuple. Le roi était à la chasse dans les bois de Meudon; M. de SaintpPriest remit une lettre au marquis deCubières pour la lui porter sur-lechamp. 11 écrivit aussi à la reine, qui était à Trianon; puis il prévint ses collègues.

Dès que le roi fut de retour, le conseil fut réuni* Le ministre de l'intérieur rendit compte des informations

qu'il avait reçues et proposa des mesures de défense ; son avis Tut d'envoyer deux bataillons du régiment de Flan* dres pour garder les ponts de Sèvres et de Saint-Gloud. Les Suisses de Courbevoie auraient défendu le pont de Neuilly, La reine et ses enfants seraient partis pour Rambouillet sous l'escorte des chasseurs du régiment de Lorraine, et le roi, à la tête de huit cents gardes du corps et de deux cents chasseurs des Trois-Évêchés, se serait porté au-devant des Parisiens. Il aurait passé le pont de Sèvres, rangé sa cavalerie en bataille, et fait donner l'ordre à la garde nationale de retourner à Paris. S'il y avait eu refus d^obéissance, la troupe aurait chargé : à mettre tout au pire, le roi aurait eu sa retraite sur Rambouillet.

Le maréchal de Beauvau, l'archevêque de Vienne, M. de Latour du Pin et M. de la Luzerne approuvèrent ce projet. M. Necker s'y montra fort opposé. Les mesures violentes lui semblaient le commencement d'une guerre civile, dont on ne pouvait prévoir ni le terme ni le dénoûment : c Le « roi, disait-il, l'entreprendrait sans certitude de la fidélité c des troupes, sans préparatifs, sans argent, sans ressource ces, tandis que le parti opposé trouverait dans Paris une « inépuisable abondance de moyens et de forces. » M. Necker ne voyait pas un véritable danger à laisser ce peuple arriver à Versailles. Le dessein annoncé était de supplier le roi de venir habiter à Paris, et peut-être y aurait-il de Favantage à prendre cette détermination, car jusqu'alors, disait-il, les Parisiens avaient montré un grand enthousiasme pour le roi et du dévouement pour sa personne.

M. de Saint-Priest répondit facilement à de telles illusions, mais son projet était aussi fondé sur de douteuses espérances. M. de Montmorin et l'archevêque de Bordeaux étaient de l'opinion de M. Necker. Le rpi ne manifesta point sa volonté, ni son avis. Il annonça qu'il réunirait de nouveau le conseil après dîner; or, pendant ce temps-là, les colonnes parisiennes étaient en marche.

234 Atudes biographiques.

Le roi iroulait consulter la reine. Plus la situation devenait knenaçante, plus son influence était funeste. Dès quHl y avait un instant de répit, une apparence de sécurité, elle reprenait, avec vivacité, toutes ses illusions; elle se livrait sans contrainte à ses opinions, à ses espérances, à ses amis; elle encourageait les imprudences; elle y prenait part avec une témérité aveugle; puis quand le danger aitivait et se manifestait à ses yeux imprévoyants, elle s'en effrayait d*autant plus qu'elle n^avait pas voulu y croire ; elle S6 troublait, et ses craintes devenaient aussi exagérées qu'avait été sa présomption. La haine populaire si injuste et si atroce, qui la poursuivait, se présentait terrible à son imagination. Elle était destinée à se trouver bientôt et souvent en face des insultes et des menaces, et à s'y montrer noble et grande; mais alors elle n'avait pas l'expérience de son propre courage, et sa résolution faiblissait, lorsque le péril était prêt à apparaître. Ce sentiment lui avait inspiré une règle de conduite qui s'opposait à toute détermination énergique et active. < Je ne veux pas, disait-elle, que le roi « puisse courir un danger que je ne partagerais pas avec c( lui. » Elle se souvenait des heures de cruelle anxiété qu'elle avait passées seule à Versailles, pendant que le roi, trois jours après la prise de la Bastille, s'était rendu à Paris et à l'Hôtel de Ville. Cette protestation de dévouement, cette volonté d'être inséparable du roi, le condamnait à ne point faire un acte viril, et & subordonner sa conduite aux alarmes et aux agitations de la reine.

Le projet de M. de Saint-Priest ne fut donc pas adopté; on attendit. Le comte d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles, fut chargé de pourvoir à la sûreté du château. Les gardes du corps et les troupes de ligne furent placés sous ses ordres. Les Suisses de Courbevoie furent mandés ; des cartouches furent distribuées.

Cependant les bandes parisiennes commençaient à arriver. La première était formée de femmes de la rue, ivres pour

la plupart. Un nommé Maillard, déjà oonntt par les «cènes sanglantes de Paris, et qui, trois ans plus tard» acquit une renommée plus horrible encore par les massacres de sep-» tembre^ commandait ces femmes. Il se fit introduire avec quelques-unes dans l'Assemblée nationale. Il avait une épée nue, et une des femmes portait une longue perche d'où pendait un tambour de basque* Le président, M» Mounier» fut contraint à donner la parole à cette étrange députation* Maillard demanda du pain pour le peuple, menaça, en son nom, d'une effusion terrible de sang, dénonça les ennemis de la nation* Les femmes vociféraient des outrages contre la reine.

L'Assemblée rendit à l'instant même un décret sur les subsistances; et, pour témoigner son empressement, chargea le président d'aller, séance tenante, le présenter à la sanction du roi. Les femmes voulurent accompagner le président. On en laissa entrer une douzaine. M. de Sainte Priest alla d'abord les recevoir dans rOEil*de-Bœuf. Elles se plaignirent de la disette. Il leur répondit qu'on avait pris toutes les mesures possibles pour suppléer à la mau-> vaise récolte ; que de telles calamités devaient être supportées avec patience; que le roi n'avait pas plus la possibilité de les prévenir que de faire tomber de la pluie pendant la sécheresse; qu'il donnait sans cesse les ordres qui pouvaient le mieux soulager la misère du peuple. Elles voulu* rent voir le roi, et furent si touchées de sa bonté qu'elles s*attendrirent. Il en embrassa une qui voulait lui baiser la main. Elles sortirent, criant : « Vive le roil » et furent mal reçues de leurs compagnes, qui les accusèrent de s'être laissé gagner.

M. d'Estaing avait fait ranger les gardes du corps sur la place d'armes> en avant d'un détachement de la garde nationale, les gardes nationaux trouvèrent mauvais qu'on les eût mis en seconde ligne; parmi leurs murmures et leurs réclamations, quelque désordre commença à se manifester.

Des hommes étrangers à la troupe s'étaient introduits dans les rangs, on voulut les en chasser. M« de Savonière, officier des gardes du corps, poursuivit à coups de plat de sabre un de ces perturbateurs. 11 était revêtu de l'uniforme de la garde nationale de Paris. Plusieurs coups de fusil partirent de la garde nationale de Versailles. M. de Savonière tomba atteint d'une blessure dont il mourut quelque temps après. Le comte d^Estaing, pour éviter une collision, ordonna aux gardes du corps de rentrer à leur quartier. Ils le trouvèrent envahi par la populace et livré au pillage. Ils revinrent prendre leur position, et comme on leur tirait des coups de fusil, ils furent postés dans l'intérieur de la cour, derrière la grille, qu'ils tenaient fermée.

Le roi était descendu dans la cour ; il s'entretenait avec M. d'Estaing, à qui M. de Saint-Priest, surpris et indigne d'une telle inaction, aaressa la parole, lui demandant comment, en de telles circonstances, il n'employait pas les forces mises à sa disposition. — a Je prends les ordres du c( roi, P répondit le comte d'Estaing. Le roi gardait le silence. — (( Quand le roi ne donne point d'ordres, continua c M. de Saint-Priest, un général ne doit prendre conseil « que de la situation, et commander les mouvements néces- € saires. » I^ roi persista à se taire.

Sur les six heures du soir, le roi assembla le conseil. A ce moment, M. de Saint-Priest reçut un billet au crayon, que M. de Lafayette lui écrivait d'Auteuil , pour lui annoncer qu'il était en marche avec la garde nationale de Paris. La foule séditieuse, qui s'était acheminée sur Versailles, était partie beaucoup plus tôt, par bandes désordonnées, comme gens disposés aux plus criminelles violences. La garde nationale n'était pour rien dans cette sédition, que toutefois elle n'avait ni réprimée, ni arrêtée. M. dé Lafayette assurait qu'elle marchait pour maintenir l'ordre public, et pour défendre le Roi.

La plupart des membres du conseil ne plaçaient pas une

grande confiance dans cette intervention ; quelques-uns avaient contre M. de Lafayetle d'injustes préventions. D'ailleurs on savait que pendant toute la journée il avait fait (les efforts inutiles pour empêcher la populace et la garde nationale de marcher sur Versailles. L'aide de camp, qui avait apporté le billet, racontait que si les ponts avaient été gardés. M* de Lafayette aurait profité de cette circonstance pour rétrograder. Il était donc certain qu'il venait à Versailles par contrainte ; ainsi son pouvoir était très-douteux. Si, au contraire, il était en situation de secourir le roi, ce ne serait pas sans quelque exigence, et il Imposerait des conditions.

Il n'était plus temps de prendre des mesures contre la sédition. M. de Saint-Priest proposa que le roi se retirât avec toute la famille royale à Rambouillet, accompagné des troupes. M. de Beauvau , M. l'archevêque de Vienne, M. de la Tour du Pin et M. de la Luzerne furent de cet avis; M. Necker s'y opposa vivement. M. de Saint-Priest parla des dangers évidents, où le roi et la reine allaient être exposés; il dit quelles ressources on trouverait pour rétablir Tordre et recouvrer quelque pouvoir, en s'éloignant à la tête d'une force militaire. Quant à transférer le séjour du roi et le siège du gouvernement à Paris, ce qui semblait à M. Necker un avantage plutôt qu'un hiconvénient, M. de Saint-Priest ajouta en terminant : — « Sire, si vous êtes « conduit demain à Paris, votre couronne est perdue. » Le roi fut ému, et se leva pour aller parler à la reine. — « Vous « donnez là un conseil qui pourrait vous coûter la tète, » dit M. Necker. — « À la bonne heure, » répliqua M. de Saint-Priest.

Gomme dans ce projet, la reine ne devait point se séparer du roi, elle ne fit aucune objection : ce fut chose décidée. Le roi chargea M. de Saint-Priest d'ordonner les préparatifs du départ. Il répondit qu'après avoir donné les ordres aux écuries, il partirait immédiatement pour Ram-

aS8 trOBIS BiÛGlUl^BKKIlS.

bouillet, lUin de tout disposer pour recoipmr le roi, atoû que ses attributions de ministre de la maison lui en donnaient le devoir. 11 rentra ches lui, fit atteler une voiture pour que sa femme et ses enfants le suivissent à Aambouilîet, et monta à eheval pour s*y rendre. Il suivait tristement la route, réfléchissant à la guerre oivile» dont celte retraite du roi était le commencement, et dont let crises et l'issue ne se pouvaient prévoir; environ une heure aprèa son àém pai*t, il fut rejoint par la voiture de madame de Saint* Priest; elle lui dit de la part de M, de liontmorin que le roi ne partirait pas. Pensant que le séjour de Versailles pourrait être périlleux, M. de Saint-Priest fit continuer le voyage de Rambouillet à sa famille, et revint en toute hâte. Il trouva M. de Lafayette chez le roi ; il était ^arrivé sur les dix heures k la tôte de la garde nationale. Avant d'entrer à Versailles, il avait fait prêter à sa troupe le sermeut d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi; puis, laissant sur la place d'armes la garde nationale et la foule parisienne, i) se présenta à la grille avec deux aides de camp. La grille était fermée, la cour occupée par la garde suisse; le commandant lui fit ouvrir, tout étonné de la courageuse confiance avec laquelle il venait se metti^, seul, au milieu d'hommes animés contre lui, et qui le regardaient comme le plus grand ennemi de la cause qu'ils défendaient, comme le chef de la Révolution. Il monta chez le roi, lui parla avec respect, l'assura des bonnes intentions des gardes nationaux, et protesta de leur dévouement pour sa défense. Le roi lui confia les postes extérieurs du château qu'il fit occuper par les anciens gardes françaises, maintenant grenadiers de la garde nationale. Tout parut rentrer dans Tordre et dans le calme.

Comment la détermination prise par le roi avait^elle changé si soudainement? c'est ce que M. de Saint-Priest n'a jamais bien su. On lui a dit depuis que M. le duc de Liancourt avait contribué par ses conseils à empocher le

départ pour Rambouillet ; il est au moins douteux qu'à lui seul M. de Liancourt ait exercé une telle influence. Dans une lettre datée de sept heures du soir, par conséquent après le conseil, le roi écrivit à M. d'Estaing qui avait de* mandé à connaître formellement sa volonté, « que la fuite

< le perdrait totalement; que la guerre civile en serait le f funeste résultat ; que, pour se défendre, il faudrait verser % le sang des Français, et que son cœur ne pouvait se fa- % miliariser avec cette affreuse idée; qu'il venait de voir € plusieurs membres de l'Assemblée, dont il était satisfait. € — Ne faites aucun mouvement, qui puisse laisser croire

< que je songe à me venger, même à me défendre ^ > 11 est probable que, même après avoir écrit cette lettre, le roi et surtout la reine étaient restés dans une triste per* plexité et dans d'alternatives résolutions. Mais comment, après l'ordre donné à M. d'Estaing, le départ eûtril été pos* sible? Comment aurait*-il pu s'opérer en sûreté, lorsque le château était environné d'une populace furieuse, lorsque les troupes étaient sans cesse placées ou déplacées par des contre-ordres? Les voitures avaient été apprêtées, d'après l'ordre donné par M. de Saint-Priest; elles avançaient, lorsque le roi changea de détermination. Plus tard, on songea de nouveau à partir; elles furent rappelées; le peuple s'op* posa à leur passage. Peu après le roi écrivant à M. de Mont<morin, répéta avec reproche les mêmes paroles que M. de Saint-Priest avait adressées à M. d'Estaing : « Le corn*

< mandant de la garde de Versailles aurait dû agir de lui*

' Cette lettre eit inséra dans la correspondance de tonis XVI , publiée en titi par madame Hëléna Williams. Ce recneil est presque entièrement composé de pièoei apocryphes. M. de Saint-Priest le savait très-bien, et il désavoue nae lettre que l'éditeur donne comme lui ayant été adressée \ si donc il cite la lettre adressée à M. d'Estaing, c'est qu'il la reconnaît comme authentique; il dit même qu'elle est conforme à une autre écrite au même moment à M. de Luiembourg. U lettre à M. de Montmorin, dont il parle plus bas, lui semble vraie aussi. En eifet, il y (etroave les propres paroles qu'il avait dites ta Roi.

c même, et ne pas attendre des ordres, inutiles à un homme « qui sait oser, et faire son devoir. »

Tant de trouble et d'irrésolution ramenèrent les dangers, qui avaient été un moment écartés par Faction de M. de Lafayette; la garde extérieure du château lui était remise, mais le commandement des gardes du corps et des troupes placées dans les cours et dans le jardin ne lui avait pas été donné. S'il eût demandé ou offert de se charger de la garde intérieure, cette proposition eût semblé la plus étrange et la plus menaçante exigence. I^ défense personnelle du roi et de sa famille resta donc aux mains de ceux en qui il plaçait sa connance; ainsi elle participa de la confusion, du trouble, des continuelles alternatives de crainte et de confiance, de présomption et d'abattement. Les gardes du corps furent postés tantôt sur un point, tantôt sur un autre; la plupart de leurs officiers allèrent se coucher; les chasseurs à cheval partirent pour Rambouillet, au moment où fut reprise l'idée de s'y retirer. Le nombre des gardes placés dans les appartements iiit laissé à peu près le même que de coutume, comme s'il n'y avait pas eu lieu à s'inquiéter.

Les brigands qui étaient venus à Versailles avec le ptt)jet d'assassiner la reine, profitèrent de cette négligence; deux gardes du corps furent massacrés en défendant la porte de son appartement. Elle échappa avant que les assassins eussent pénétré dans sa chambre; les cours et les salles du château étaient envahies par une foule furieuse; d'horribles massacres allaient commencer. Ce fut encore M. de Lafayette qui vint arrêter le désordre, et qui sauva nonseulement la famille royale, mais les fidèles et malheureux gardes du corps, dont quelques-uns étaient déjà sous les couteaux des brigands. La reconnaissance ne dura pas plus longtemps que le danger.

Au premier bruit, M. de Saint-Priest s'était hâté de venir se placer auprès du roi. 11 le trouva avec la reine et le

Dauphin devant le balcon de sa chambre, qui donne sur la cour de marbre; M. de Lafayetle les couvrait de sa protection ; parfois il s'avançait sur le balcon et parlait au peuple, s'eDorçant de le calmer. On entendait les cris : < Â Paris, à Paris. » Des coups de fusil étaient tirés en l'air; cette foule confuse et agitée ne diminuait pas. Le roi, de temps en temps, rentrait au fond de la chambre, se jetait dans un fauteuil, comme abîmé de stupeur ; puis il retournait au balcon, sans proférer une parole. M. de Saint-Priest s'approcha, le suppliant de ne pas prolonger l'extrême danger où il était exposé ainsi que sa famille, et de consentir au départ que le peuple demandait à grands cris; il lui représentait qu^étant prisonnier, il lui fallait subir la loi qui était imposée. Le roi ne répondait point. — c Ah! monsieur « de Saint-Priest, dit la reine, pourquoi ne sommes-nous c point Q^rtis hier au soir? » — < Ce n^est pas ma faute, » répondit-il. — « Je le sais bien, » ajouta-t-elle.

Enfin, après une sorte de douloureuse agonie, le roi se résigna, et M. de Lafayette annonça à la multitude qui n'avait point cessé de se presser sous les fenêtres, que le roi allait venir à Paris. Alors la famille royale se retira du balcon. « Madame, dit M. de Lafayette à la reine, quelle est « l'intention personnelle de la reine? » — « Je sais le sort « qui m'attend, répondit-elle avec une touchante noblesse, c mais mon devoir est de mourir aux pieds du roi et dans c les bras de mes enfants. x> «— < Eh bien, madame, venez c avec moi. » — « Quoi! seule sur le balcon? N'avez-vous « pas entendu et vu les menaces qui m'ont été faites? » Bellement les vociférations avaient été terribles et les gestes féroces. — « Oui, madame, allons-y; » et il conduisit la reine en face de ces flots d'un peuple furieux. Elle avait pris avec elle le Dauphin et Madame Royale. — < Pas « d'enfants! » cria une voix du milieu de la foule ; elle les repoussa dans la chambre, et s'avança comme à la mort. M. de Lafayette ne pouvait se faire entendre parmi un tel

tumulte; il prit la main de la reine, et la baisa. Ce fut une heureuse inspiration ; les cris de c Vive la reine! » se mêlèrent aux cris de c Vive le général ! >

— « Maintenant que pourriez-vous faire pour mes garc des! » dit alors le roi. M. de l^fayette prit un garde du corps, lui donna sa cocarde» et Tembrassa; il obtint aussi des cris de « Vivent les gardes du corps !» De ce moment, le voyage du roi à Paris devint possible. Parmi les motifs qui avaient prolongé son hésitation, la crainte de laisser ses gardes en proie au massacre avait été pour beaucoup.

L'ordre fut donné de préparer les voitures; M. de Saint- Priest partit aussitôt pour Paris, afin d*y devancer le roi. Il ne fut pas témoin de cette marche de Versailles à Paris, où, pendant de si longues heures, le roi et la reine, environnés d'une foule encore ivre et menaçante, entendant à chaque pas des clameurs et des outrages, pouvant s'attendre à tout instant aux plus féroces attentats, protégés par la seule présence de M. de Lafayette, parvinrent enfin à rhôtel de ville, pour y déclarer qu'ils venaient, par leur libre volonté, habiter Paris.

Ils étaient partis à une heure; vers neuf heures et demie ils arrivèrent aux Tuileries. M. de Saint^Priest témoigna son regret de n'avoir pas été prévenu de la séance de l'hôtel de ville, où il serait allé attendre le roi. -*t « Je ne le c savais pas moi<*méme, » répondit-il.

Le 5 octobre et le séjour de Paris furent comme une ère nouvelle dans la rapide histoire de la Révolution; de ce moment il n'y eut plus de gouvernement royal, pas même d'administration; nonnseulement le pouvoir absolu, mais l'exercice journalier de l'autorité passa dans l'Assemblée. Les hommes principaux, les chefs actuels du mouvement révolutionnaire jugeaient dès lors que l'instant était arrivé, où il fallait établir Tordre et gouv^ner, I^s idées d'usurpation et de régence qui avaient pu traverser Mirabeau ou quelques autres, sans toutefois prendre la consistance d'un

eomplot, ou même d'un projet, étaient dissipées. Il s'agisr sait de faire régner le roi sur la France révolutionnaire, La première condition était de lui donner un ministère d'hommes considérables et énergiques. M. de Lafayette était incontestablement le premier; la position de Mirabeau était grande aussi. Ils se convenaient mal Tun à l'autre; toutefois il y eut entre eux une sorte de rapprochement. Chacun d'eux, et pour des motifs diflérents, trouva que son mo* ment n'était pas venu. D'autres, qui avaient aussi leur importance, Adrien Duport, Barnave et MM. de Lameth, dernière fraction du parti révolutionnaire qui conservât encore quelque chose d'un esprit de gouvernement et d'aristocratie, songeaient à prendre ou composer le ministère; mais soit Mirabeau, soit M. de Lafayette, n'avaient ni confiance ni goût pour eux ; il fut donc résolu qu'on laisserait au roi ses ministros. Seulement Mirabeau se réserva d'attaquer M. de Saint-Priest, qu'il avait pris en particulière aversion; peutêtre parce qu'il lui savait plus de hardiesse et de résolution qu'aux autres. Il le dénonça à l'Assemblée pour avoir, dans la soirée du Ô octobre, répondu aux femmes, qui lui demandaient du pain : n Quand vous aviez un roi vous aviez

< du pain; aujourd'hui vous en avez douze cents, allez leur (( en demander. » Il proposa que le comité des recherches fût chargé d'acquérir les preuves de ce fait. M* de Saint- Priest adressa au président de ce comité et fit insérer dans les journaux une lettre où il démentit ce propos, en récla- Qiant que la fausseté en fût établie par enquête. « Je ne

< dispute pas, disait-il, à M. le comte de Mirabeau ses ta-

< lents et sop éloquence; mais je ne le crois pas meilleur « citoyen que moi. »

La situatioq des ministres du roi ne leur laissait plus ni autorité ni influence. L'Àsseniblée avait formé des comités, qui traitaient, à titre de réforme ou d'institution législative, de toutes les branches de l'administration, de toutes les fonctions publiques, de la marche de toutes les afEiires ; il

était donc à peu près impossible aux ministres de donner une instruction ou une décision quelconque ; ils n'avaient plus d'autre fonction réelle que de transmettre aux autorités locales les décrets rendus par l'Assemblée et sanctionnés par le roi. Toute plainte adressée contre eux, quelque déraisonnable qu'elle fût, trouvait accueil dans l'Assemblée. Ils n'avaient pas le droit d'assister aux séances, et aucun député ne prenait leur défense. Le côté gauche continuait à démolir activement le pouvoir et l'ordre public. Le côté droit se serait bien gardé de prêter le moindre appui à un gouvernement, dont la fondation durable lui eût paru le plus grand des malheurs.

En même temps le roi avait, à ce moment, placé toute son espérance dans les fautes et les excès de PÂssemblée; il croyait qu'elle périrait par le désordre, qui s'en allait croissant de jour en jour, et succomberait sous le décri public. Il ne refusait sa sanction à aucun décret; quelquefois même il résistait aux conseils de ses ministres, lorsqu'ils cherchaient à lui montrer les inconvénients manifestes de quelque mesure adoptée par l'Assemblée. Elle avait interdit à tout citoyen la faculté de prendre aucun titre, de porter un autre nom que le nom de famille, et d'avoir des livrées ou des armoiries. Après le décret rendu, quelques riiéblamations et les avis de plusieurs hommes sages, déterminèrent le comité de constitution à modifier un texte trop général et trop absolu ; il devait proposer un nouveau projet de décret. M. de Lafayette se montrait favorable à quelques amendements. Le premier décret avait déjà été transmis à la sanction royale; on en parla au conseil; les nûnistres étaient unanimes pour attendre le décret amendé. M. Necker lisait les observations qu'il avait écrites contre ce projet. 11 s'aperçut que le roi, qui l'avait devant lui, y apposait sa signature. Il crut que c'était par mégarde. — < Que fait donc Votre Majesté? » dit-il. — • < Je sanctionne c le décret, » répondit le roi. Son empressement à le signer

LE COMTE DE SAiNT-PRlEST. 245

était d'autant plus grand, qu^il avait entendu dire que généralement il était désapprouvé.

C'est ainsi qu'il compromettait ses ministres, à qui Ton attribuait une influence qu'ils étaient loin d* avoir. Sa faiblesse s'arrangeait assez bien d'un plan de conduite qui le dispensait de lutte et d'hésitation, et qui en même temps laissait la responsabilité aux minisires. 11 les savait fidèles et dévoués; cependant il était loin de leur laisser connaître ses arrière-pensées, ses secrètes espérances, ni les commencements de projets qu'il accueillait à demi, et qui, lui inspirant une sorte de confiance dans l'avenir, l'empêchaient de s'occuper raisonnablement du présent. 11 se gardait bien d'en faire confidence à ses conseillers officiels; ils lui auraient fait des objections qui auraient augmenté ses incertitudes; De sorte qu'il ne se livrait complètement ni à ses ministres, ni à ses conseillers occultes, ni aux agents qu'il employait soit à des intrigues au dedans, soit à des correspondances au dehors. Ce n'est pas qu'il se fit des illusions complètes. S*il essayait de combattre la Révolution, c'était avec découragement; s'il lui cédait, c'était avec répugnance. — a Je finirai comme les rois faibles, disait-il c souvent, on me tuera. « — Il avait des intentions pures; il était juste et moral ; il voulait le bien de TÉtat, mais sans plus d'énergie que ses propres avantages; sans se déranger en rien, sans sortir de ses habitudes, sans prendre ni soin ni peine. Jamais il ne songeait à plaire. Jamais il n'encourageait un de ses serviteurs par un mot d'approbation ou d'éloge; il ne faisait nul accueil aux étrangers. Sa bonté n'avait rien d'expansif, ni de sympathique : c'était une forme de sa faiblesse.

Il était d^abord entré dans son plan de rester enfermé aux Tuileries, d'y avoir toute l'apparence d'un prisonnier, de bien montrer, à la France et à TEurope, qu*il était sans nulle liberté depuis le 5 octobre et son établissement à Paris. M. de Lafavette avait assez bien réussi à rétablir un

246 ÉTUDES BtOGRAPHIQOES.

peu d'oixlre public qu'il exagérait aujc autres et à lUi-mème. On était parvenu à punir les assassins d'un pauvre boulanger massacré dans une émeute ; on avait obtenu de FAssemblée utie loi martiale contre les séditions ; elle avait mëtne été à peu près concertée avec les ministres, spécialement avec H, de Saint-Priest« Le roi aurait pu Reprendre ses chasses ; il aurait pu s'entourer de ses gardes du corps, du moiiis M. de Lafayette le.désihiil beaucoup; mais outre le peu de confiance que le t^oi pouvait plâcet sur Utie si imparfaite sécurité, il ne voulait poiht paraître tassuré.

U advint cependant une circonstance qui pouvait rendre imprudent et dangereux cet isolement affecté. Un homme qui serait resté inconnu, sans sa triste fiil, le marquis de Favras, aventurier chimérique, faiseur de projets de contre-révolution, était traduit devant le Châtelet pour conspiration. Il ne révélait rieii, et pourtant le public était convaincu, que l'entreprise plus ou moins vague, plus ou moins éloignée d'un commencement d'exécution, dont il était accusé, avait été connue et encouragée par des personnages éminents. Monsieur, qui avait eu autrefois M. dé Favras dans sa maison militaire, qui venait de l'employer pour traiter d*un emprunt de deux millions, était désigné pat une clameur générale comme le premier moteur du complot. Il se rendit à la municipalité de Paris, repoussa hautement de telles rumeurs et protesta de ses sentiments patriotiques. Qiielques-ûnsdés ministres, surtout M. Neckèr, pensèrent qu'une démarche solennelle du rôl, qui manifesterait un parfait accord, une sympathie d'opinion avec TAssemblée nationale, devenait indispensable, dans la disposition générale des esprits.

Le 4 février 1790, le roi se rendit à l'Assemblée et y prononça un discours, où il exhortait toutes les opinions à se concilier, les regrets et les ressentiments à s'apaiser; il promettait d'avance d'accepter la constitution, s'engageant à défendre, à maintenir des principes qui étaient les siens.

Cette scène fut touchante : l'Assemblée était émue; elle se livra à un enthousiasme expansif. On cria de toutes parts : « Vive le roi ! » On proposa de prêter serment à cette constitution, qui n'était pas encore terminée. Aucun député, de quelque opinion qu'il fût, n'osa se refuser à jurer ce serment; les tribunes le répétèrent avec acclamation; l'Assemblée se leva pour reconduire le roi jusqu'aux Tuileries. Ce fut une de ces impressions passagères dont la révolution française a présenté quelques exemples, où une assemblée politique, oubliant ses opinions, ses souvenirs de la veille et ses projets du lendemain, se laisse entraîner par une émoUon plus dramatique que réelle, se prend au retentissement de quelques nobles paroles, s'attendrit et s'exalte comme une foule populaire. Le lendemain les choses re« prennent leur cours nécessaire; les passions se rallument; les intérêts recommencent leur guerre ; cet instant de généreuse sympathie ne laisse pas plus de trace qu'une représentation de théâtre.

On avait espéré le succès de cette démarche du roi ; il avait été presque concerté d'avance avec plusieurs des hommes importants de l'Assemblée. Dès le matin, la reine avait envoyé chercha M. de Saint-Priest ; elle voulait le consulter sur quelques paroles, qu'elle avait l'intention de prononcer, lorsque r Assemblée ramènerait le roi dans ses appartement!** l\ la trouva encore au lit. Elle avait écrit ou plutôt copié un discours dont Mirabeau lui avait proposé le texte. M . de Saini- Priest, qui ne savait pas ce secret» trouva ce discours trèsconvenable; c'était une promesse d'instruire le Dauphin à imïieac les vertus de son père» à respecter les libertés publiques et à maintenir les lois. En lisant ces mots, elle fondait en larmes, et la violence qu'elle faisait à ses sentiments éclatait en sanglots. — Quelques heures après, elle descendit dans le jardin, marcha à la rencontre du roi , qui était entouré des députés, et {prononça avec grâce et noblesse ces paroles qui lui coûtaient tant à dire; elle, aussi,^ excita

les applaudissements ' et un enthousiasme, qui n'était pas plus réel que le sentiment exprimé dans son discours.

Gomme il était décidé maintenant que les Tuileries n'étaient plus une prison, M. de Saint-Priest proposa au roi de visiter des établissements publics, des manufactures, des travaux. Ces promenades se faisaient avec grand appareil, avec une nombreuse escorte de garde nationale; elles étaient d'un mauvais effet ; le roi ne savait rien dire à personne ; une sorte de gaucherie timide Tempêchait d'entrer en conversation avec les ouvriers ou les fabricants. Au lieu de se populariser, il augmentait une malveillance, qui n'était déjà que trop grande, et qu'il avait le chagrin de remarquer. — Quelque temps après, la famille royale eut la possibilité de faire un peu de séjour à Saint-Cloud.

Cependant le désir de constituer un gouvernement capable de résistance et d'action n'abandonna point encore ceux des hommes de la Révolution, qui avaient des idées politiques, Mirabeau surtout; mais il apprit bientôt que lorsque la passion ombrageuse de l'égalité a renversé les hautes positions sociales, ce n'est point pour reconnaître l'aristocratie du talent et de la capacité, ni pour céder le pas à celle de toutes les supériorités, qui chagrine le plus les esprits envieux. Ce fut précisément contre lui, ainsi qu'il le dit avec un juste orgueil, que fut rendu le décret qui déclara incompatibles les fonctions de député et de mi' nistre. Ce fut encore une de ces occasions, où l'exaltation démocratique trouva pour auxiliaires les ennemis de la Révolution, empressés à tendre au désordre.

Mais si les places de ministre cessaient ainsi d'être le but des grandes ambitions, si même elles n'étaient que faible* ment recherchées par les hommes de seconde ligne, tant elles étaient abaissées et précaires, les ministres n'étaient pas moins poursuivis avec acharnement par l'esprit vulgaire de méfiance et de haine, qui s'irritait contre cette dernière ombre de pouvoir. Les dénonciations, les calomnies, les

LE COm^ DE SAIMT-PRIEST. 249

journaux, les pamphlets ^ succédaient chaque jour contre eux. H. de Saint-Priest conserva pendant quelque temps l'appui des hommes principaux de T Assemblée constituante, et surtout de M. de Lafayette. ils s'étaient connus avant la Révolution; lorsque M. de Saint-Priest avait été nommé ambassadeur en Hollande, il avait supposé un instant que la France soutiendrait le parti qu'elle avait encouragé, et son désir était que M. de Lafayette commandât les troupes destinées à défendre les patriotes hollandais. Ils s'étaient écrit des lettres sur ce projet. M. de Lafayette appréciait le caractère sensé de M. de Saint-Priest; mais il voyait fort bien quels profonds dissentiments les séparaient. Il s'en exprimait ainsi dans une lettre : « Il opine en homme d'es- « prit, qui a le despotisme dans le cœur, mais sent qu'il « faut céder ; sur plusieurs points, il est dans le sens de la « Révolution plus que les autres; mais ses propos, ceux tt qu'il souflre chez lui, enfin tout ce qui marque une opi- « nion est contre nous. Chez les ambassadeurs, il dénigre c TAssemblée. Il se plaît à répandre les actes d'indiscipline (( des gardes nationales. » M. de Saint-Priest n'eût peutêtre rien désavoué de cette peinture, sauf le goût pour le despotisme; à quoi il eût répliqué, en parlant aussi un langage de parti , par le penchant de M. de Lafayelte pour l'anarchie.

De sorte que peu à peu il resta exposé, sans nulle défense, à une impopularité toujours croissante. Mirabeau continuait à le harceler dans l'Assemblée, mais sans le trouver en faute. Une attaque plus grave fut dirigée contre lui; le comité des recherches de la commune de Paris fit saisir les papiers du comte de Maillebois; on y trouva des lettres d'un monsieur Bonne de Savardin que M. de Saint- Priest avait autrefois connu à Gonstantinople, puis retrouvé en Hollande, il avait tenté une sorte d'intrigue en faveur de M. de Maillebois et avait parlé à M. de Saint-Priest, afin qu'il le proposât au roi pour ministre de la guerre ; M. Sa-

250 ÉtUDËB filOGRAPHIÛtmS.

Vardin n'avait pas été écoiité : c'était là tottte Taffàire. M. de Saiiît-Priest écrivit pour s'eti eiplic[uef au président de l'Assemblée natioiiale ; la justification paf ui complète* M. Desèze flt paraître lih mémoire, et aucune suite juridiciue ne flit donnée à cette dénonciation*

Toutes ces attaques renouvelées sans cesse, encore que repouBséeS) rendaient de jour en jour la position de M. de Saint-Prtest plus difficile. « le né conçois pas, dit lin jour « Mi Necker à M. de Moutmorin, comment H. de Saint- € Priest ne quitte pas le ministre, au point de déTaveur c( publique où il se trouve. » — a Mais vous en avez aussi « votre bonne part, » lui répondit M^ de Montmorin.

C'est qu'en effet M» Necker en était au même point que les autres ministres, et n'avait ni plus de pouvoir ni plus d'influence qu'aucun de ses collègues» Pendant assez longtemps, son habileté dans l'administration des finances, la confiance que, sous ce rapport^ lui accordaient le public et lés capitalistes^ le firent considérer comme nécessaire; dans les projets de nouveaux ministères, on aurait craint de ne le point conserver. Maintenant il n'avait plus aucun rôle politique ; ses relations avec l'Assemblée le laissaient sans importance, et elle n'avait plus pour lui les égards qu'il méritait. Enfin tout prestige fut effacé : tout souvenir d'un passé si récent fut aboli, et le parti exagéré de l'Assemblée résolut de lui faire quitter la plaide. Par deux fois sa maison fut investie d'une foule menaçante, tl donna sa démission, sans que personne songeât à le retenir; il partit. Sur sa route, comme il retournait en Suisse, il fut par deux fois arrêté, et sa vie fut menacée ; à Vesoul, Il n'échappa qu'à peine aux fureurs de la populace. C'était quinze mois après son retour triomphal.

La retraite de M. Necker n'était pas un grand événement; toutefois il était évident que la situation des autres minis>tres n'était plus tenable; ce n'est pas qu'il y eût unité dans le conseil du roi , et qu'il représentât une seule et même

LE COMTE DE SÀINT-PRIÉST. 251

opinion; mais, en forçant M. Necker à s'éloigner, les meneurs de la Révolution avaient voulu, soit essayer de s'emparer du pouvoir, soit achever de l'anéantir entre les mains du roi. L'émeute qui avait décidé la démission du ministre des finances avait en même temps réclamé, avec cris et menaces, le renvoi des autres ministres. Une insurrection militaire venait d'être réprimée à Nancy par M. de Bouille; M. de Lafayette continuait à s'opposer de sou mieux au désordre à Paris; c'eii était assez pour que le parti jacobin devint furieux de cette lueur d'ordre public. M. dé Menou, rendant compte à ^Assemblée de quelques troubles qui avaient eu lieu à Brest, proposa que le président fût chargé de représenter au roi que la méfiance des peuples contre lés ministres était le plus grand obstacle à l'exécution des lois.

Un vif débat s'ouvrit sur cette question. Gazalès s'opposa à la proposition du rapporteur, qu'il regarda comme contraire à la prérogative constitutionnelle du roi; mais en même temps il accumula les expressions les plus dures, les plus flétrissantes contre les ministres, contre leur faiblesse, qui avait constamment trahi l'autorité royale, contré leur neutralité entre les partis, contre leur conduite incertaine et flottante; et, après Une invective ardente contre M. Nec* ker, il ajouta : « Quant aux serviles compagnons de ses Cl travaux et de sa honte, ne péut-on pas leur appliquer « ces tnots : Ils marchaient encore, mais ils étaient morts ! » Sa conclusion fut qu'on pouvait les accuser, mais non pas demander leur renvoi. Ils furent défendus par M. Malouet, M. de Clermont-Tonnerre, M. deVirieu; Barriave appuya la proposition : « Que ceux, disait-il, qui sont contents de « l'administration des ministres se lèvent. »

Une majorité de soixante voix repoussa les conclusions du rapport : soit que voter un décret commandé par les clameurs de l'émeute révoltât même une portion du côté gauche, soit plutôt qu'on entrevit sous tant de bruit et d'efforts une intrigue pour s'emparer du pouvoir»

Il n'en était pas moins vrai que les ministres ne pouvaient raisonnablement prétendre à conserver leurs fonctions. Le maréchal de Beauvau et Tarchevèque de Vienne avaient déjà quitté le conseil depuis assez longtemps. M. Tarchevêquc de Bordeaux, M. de la Tour du Pin, M. de la Luzerne et M. de Saint-Priest remirent leur démission. M. de Hontmorin ne les imita point; il avait une position particulière; la confiance intime du roi ne lui permettait jamais de rien faire et de rien dire qui pût le contrarier. Il était chargé de conduire les relations secrètes, que le roi avait, ou tentait d'avoir, avec les hommes influents de la Révolution ; d'ailleurs, dans les accusations portées contre les ministres, il avait été nommément excepté.

Le roi n'accepta point les démissions de ses ministres*, il leur dit qu'il appréciait le motif qui les avait déterminés, mais qu'il avait besoin de leurs services, et que, si les circonstances l'y contraignaient, il leur permettrait de se retirer. Ce délai ne pouvait se prolonger beaucoup. M. de la Luzerne quitta le ministère, et, sur l'indication de M. de Saint-Priest, fut remplacé par M. de Fleurieu. M. delà Tour du Pin le suivit de près; M. Duportail, désigné par M. de Lafayette, lui succéda; Tarchevéque de Bordeaux remit ensuite les sceaux à M. Duport-Dutertre, qui fut du choix de M. de Montmorin. Le roi retint M. de Saint-Priest pendant quelques semaines de plus ; c'est le moment où il lui témoigna le plus de confiance; il le consultait beaucoup et lui écrivait souvent des lettres ou des billets sur les affaires du moment. La dernière réponse qu'il fit au roi, en lui demandant encore sa démission, s'est trouvée dans Farmoire de fer et a été publiée. Elle se rapportait à la constitution civile du clergé, que le roi hésitait à sanctionner ; il lui conseillait d'accepter promptement ce décret, en se bornant à expliquer verbalement au président de l'Assemblée en quel sens il comprenait les dispositions auxquelles il donnait son assentiment.

M. de Saint-Priest ne pouvait regretter une situation si misérable ; il augurait tristement de l'avenir, et croyait à de grands et prochains malheurs ; telle est pourtant la force des habitudes et des idées acquises pendant une longue vie, qu'il regrettait de sortir de la caiTière, après quarante années passées au service du roi et de l'État, par une sorte de disgrâce, sans avoir pour ses vieux jours une position * considérable et assurée. Il souhaita un instant la place d'intendant de la liste civile, qui fut donnée à M. de Laporte, et le conduisit à l'échafaud deux ans après. Puis, par d'autres motifs, afin de quitter la France sans émigrer, il désira l'ambassade de Suède. M. de Montmorin fut favorable à ce projet; le roi y consentit; Gustave III l'agréa dans des termes très-flatteurs. Mais comme ce prince s'était prononcé hautement contre la Révolution , comme il semblait se proposer pour chef d'une croisade contrela France, le comte de Montmorin s'aperçut bientôt que cette mission, donnée à M. de Saint-Priest, allait exciter des méfiances et des clameurs. Il lui en parla et le trouva tout disposé à renoncer à son ambassade.

Il était alors en butte à la haine furieuse de tout le vulgaire des opinions révolutionnaires ; on criait dans les rues des pamphlets contre lui; des caricatures représentaient Ibrahim Guignard avec un grand sabre destiné à couper la tête à tous les bons patriotes. Il était désigné aux vengeances de rémeute; des avis secrets lui annonçaient qu'il courait un danger réel ; ses amis et sa famille le conjuraient de s'éloigner. Il se détermina à chercher dans l'étranger la sécurité qui ne lui était plus permise en France; mais il voulait que son départ n'eût rien de précipité et ne ressemblât aucunement à un projet politique. Il alla d'abord passer trois mois chez son ami le duc du Ghàtelet ; puis, madame de Saint-Priest partit pour TAnglelerre, annonçant qu'elle allait y faire un voyage et que son mari viendrait l'y rechercher.

254 ÉTUDES BI0GRAPHIQf3ES.

Avant de se mettre en route il alla faire S4 cour au roi et à la reine. Il avait chargé H. 4*AngivilleFS de prévenir le roi, qu*il voulait faire un voyage en Suède et en Russie, et que si Sa Majesté avait quelques instructions à lui donner, il s*y conformerait avec zèle. Le roi ne désapprouva point son départ, mais ne lui en parla point, et ne lui fit connaître aucune intention.

^près quelques arrangements de fortuQe, après avoir confié ses deux jeunes ûiles à niadame de Bocaud, sa sœur, qui habitait MontpelUçr, ou était aussi sa fille aînée, déjà mariée au marquis de Saint-Victor, il partit pour TAngleterre, au mois de mai 1791. Sa première impression, en débarquant sur la terre étrangère, fut un senti|i)ent de calme, une triste satisfaction d'échapper aux fureurs révolutionnaires, de ne plus être exposé à devenir la proie d'ennemis acharnés, qui le poursuiv4ient sans le connaître, lui qui avait servi si longtemps avec honneur son pays et son roi ; lui, dont les opinions étaient modérées et les conseils raisonnables, et à qui on ne pouvait imputer d'autre grief que d'avoir peu de goût, et de placer peu d'espérance au désordre actuel de la France^ Sa santé avait beaucoup ^uffert de tant de soucis. 11 ne put yoir ni les ministres, ni les hommes politiques, ni profiler de l'accueil empressé que la société anglaise faisait à madame de Saint^Priest et à lui. Cependant il fut présenté au roi Georges III, qui se ressouvint de l'avoir vu vingt-cinq ans auparavant. Ce fut M. de la Luzerne, ambassadeur de France, qui le conduisit à la cour; car son intention était de se réclamer dans ses voyages, des agents reconnus au nom du gouvernement du roi. Il retrouva à Londres M. Barthélémy, qu'il avait autrefois fait nommer secrétaire de la mission de Suède, lorsqu'il avait dû s'y rendre; il eut fort à se }ouer de ses procédés empressés et soigneux.

Dans le peu de temps que Mt de Saint-Priest séjourna en Angleterre, il lui sembla qu'on y était plutôt pontent qu'iq-

quiet de ce qui se passait en France, Gomme on nous gardait rancune de la guerre d'Amérique, les embarras, qui semblaient destinés à interrompre notre influence en Europe, pouvaient offrir des chances de revanche contre nos colonies et notre marine. Quant aux écb<$cs portés à l'auiorité rople et aui^ outrages à la personne du roi, c'était surtout Georges III et sa famille^ qui, h cette époqu§, a*y montraient sensibles.

Dès qu'il fpt un peu remis, M. de Saint-Priest s'embarqua pour la Suède ; il était pressé d*aller retrouver son beau*frère le pomte de I^udolf, alors ministre d'Autriche à Stockholm : c'était près de li|i que M. de Ss^int-Priest comptait établir son séjour, pendant cet exil indéfini. Faute d'autre occasion, il prit un bâtiment norvégien, qui se rendait àChristianifi.Ge fut en Norvège qu'il apprit, sans aueun détail, que le roi, avec sa famille, s'était échappé de Paris. Un navire français, venant de Gravelines, avait apporté cette nouvelle. M. de Saint-Priest ne la trouva point vraisemblable; il n'y avait guère plus d un mois qu'il avait quitté la France, et le roi avait semblé lui montrer tant de confiance, l'avait consulté sur des choses si importantes, qu'il ne pouvait supposer qu'on lui eût fait mystère d'un pareil projet» G'est à Stockholm seulement qu'il apprit avec certitude la fuite du roi et son arrestation à Varennes.

Le roi de Suède était absent; il était allé aux eaux d'Aixla-Ghapelie; mais il avait écrit pour ordonner que M. de Saint-Priest fût reçu avec distinction. Le baron d'Armfeidt, son aide de camp et ison favori, lui parla en toute confiance du désir qu'avait son maître de former une coalition de tous les souverains de l'Europe, pour rétablir en France le pouvoir royal. 11 tenait, disait M. d'Armfeidt, un corps de troupes de sei^ mille hommes prêt à s'embarquer, et se flattait qu'à la faveur d'un peu de renommée qu'il avait apquise par une campagne en Finlande, les puissances liii confieraient le commandement de l'armée coalisée» Ce qni

lui importait le plus, c'était l'accession de riropératrice Catherine à ce projet. M. de Saint-Priest se proposait de passer .incessamment en Russie : ce lui fut un motif de hâter son voyage.

La France n'avait point alors d'ambassadeur à Saint- Pétersbourg. Le comte de Ségur y avait laissé comme chargé d'affaires M. Genêt, le frère de madame Campan. Ce fut par lui qu'il se fit présenter aux ministres de l'impératrice; mais les usages de la cour de Russie n'admettant de présentation officielle qu'aux réceptions diplomatiques, qui sont fort rares, M. de Samt-Priest écrivit à l'impératrice. Elle lui répondit elle-même, par un fort aimable billet, qu'elle aurait grand plaisir à faire connaissance avec lui dès le lendemain. Il la trouva plus imposante qu'aucun des souverains, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté. Elle était déjà âgée, mais sa physionomie expressive et spirituelle n'en était que plus majestueuse. Elle l'accueillit avec une bonté si naturelle et si facile, que bientôt il ne lui resta aucun embarras; elle lui fit de grands compliments sur son ambassade à Gonstantinople et sur son ministère, avec cette grâce et cette envie de plaire qui lui étaient habituelles.

Le prince Potemkin vivait encore et avait une haute position; mais l'amant favori de Catherine était alors Zoubof. M. de Sain^Priest se souvint de madame de Pompadoor, qu'il avait vue ainsi, permettant les infidélités du roi, et même les favorisant, en gardant la position officielle de maîtresse; seulement les amours de Catherine ne l'empochaient point d'être un grand souverain.

Ce qui importait surtout à M. de Saint-Priest, c'était de savoir comment l'impératrice était disposée pour le projet du roi de Suède. Malgré la mauvaise volonté qu'elle avait hautement manifestée contre la révolution française, il la trouva plus que froide aux idées de Gustave IIL Elle montrait peu de bienveillance pour ce prince, et réduisit de

beaucoup l'étalage qu'il faisait de ses forces militaires. € D'ailleurs, » disaiV-elle, « je n'ai nul droit à me mêler « des affaires intérieures de la France. > — « J'ai pourprin- « cipe, > ajouta-t-elle, « de ne point commencer une entre- < prise nouvelle avant d'avoir terminé celle dont je suis « occupée. J ai sur les bras une guerre avec les Turcs, dont « je veux attendre la fin.» — M. deSaintrPriest lui représenta que l'empire ottoman n'était aucunement en état de soutenir longtemps la lutte; elle persista. C'est qu'elle ne disait point sa véritable pensée : l'affaire qui l'occupait n'était point la guerre de Turquie, mais le dernier partage de la Pologne, qu'elle prévoyait et qu'elle voulait être en mesure d'accomplir.

Peu après, les ménagements qu'elle prétendait avoir pour la France ne l'empêchèrent point de faire dire à M. Genêt qu'il eût désormais à ne se point présenter aux audiences du corps diplomatique, le roi de France n'étant plus libre depuis son arrestation à Yarennes. M. Genêt demanda et reçut ses passe-ports.

Cependant Timpératrice témoignait de jour en jour plus de bontés à M. de Saint-Priest. Admis dans sa société familière, il était recherché par toute la société russe et comblé de politesses. Enfin elle eut l'idée de rattacher au service de Russie. Le comte Schouvalov fut chargé de savoir ce qu'il en penserait, et lui présenta la perspective d'une grande et riche existence; il répondit qu'après avoir eu la confiance de son souverain, il n'en pouvait servir aucun autre.

Le comte Esterhazy arriva quelque temps après, chargé d'une mission des princes émigrés ; il ne pouvait convenir à M. de Saint-Priest, ni de concourir à des projets qu'il ignorait et dont le roi ne l'avait point autorisé à se mêler, ni de les contrarier en rien; sa position eût été difficile et fausse; il songea à revenir en Suède. Avant son départ, il reçut une lettre de l'impératrice, où, rappelant les services qu'il avait rendus à la Russie pendant son ambassade à

Constantinoplé, et la reconnaissance qu'elle avait voulu lui témoigner en lui conférant le premier ordre de Vcmpire, elle déplorait que les malheurs de la France le privassent momentanément du revenu nécessaire pour soutenir le rang qu'elle lui avait donné en Russie, et le priait d'accepter une pension annuelle. Elle ajoutait que cet acte de justice pouvant être faussement interprété par la malveillance, aucune publicité ne serait dohnée à cette décision.

Il répondit avec reconnaissance et res{)ect, en protestant dé son dévouement, qui n'aurait jamais d*autreà limites que ses devoirs envers lé roi.

Èri quittant Pêtersbourg au mois d'octobre i79Î, M. de Saint-Priest se rendit à Varsovie. Le marquis Descorches de Saîrité-Croii y était ministre de France; il avait été sous ses ordres â Constantinoplé, et maigre une différence marqjuée dans les opinions politiques, il lui avait toujours conservé beaucoup de recOnfiaissànce. M. de Sainte-Croix le reçut avec empressement. Ce fut par liii qu'il fut présenté au roi Stanislas Poniatowski, qui l'accueillit très-bien, tin motif dé curiosité lui donnait depuis longtemps l'envie de connaître Ht. de Saint-Priest; on avait beaucoup parlé de leur extrême ressemblance, qui ne se trouva pas aussi frappante qu'on le disait.

En ce inoment, Sa vernie était, pour de très-graves motifs, impatiemment attendue à Varsovie; on savait quel accueil il avait i*eçu à Pêtersbourg; on supposait qûè l'impératrice avait pu lui confier ses intentions sur la Pologne, et lui donner Ime sorte de mission secrète. La diète était assemblée; elle était occupée à réformer là constitution polonaise, et témoignait tlrié volonté aninléé de se soustraire à l'influence dominante de la Russie. L'impératrice, qui n'avait pas encore terminé la guerre de turquie, se tenait tranquille et muette sur les affaires dé Pologne; mais ôh était àssui'é qu'elle tarderait peii à s'en mêler. Le roi i^tanisla^ disait à M. de Sàitit-Priest combien il aurait de

LE COMTE DE SAiNT-PRÏEST. 25Ô

regret si isa conduite pouvait déplaire à Timpératrice, mais qu'il lui était impossible de se séparer de sa nation. Comme M. de Saint-Priest n'avait aucuh devoir à remplir, corriihe rimpératrice ne lUi avait nullement confié, ni laissé entrevoir ses inteiitioiis, il pouvait en toute liberté applaudir aui sentiments patriotiques du roi de Pologne.

D'autre part il retrouva à Varsovie le comte Braniciki, son ancien compagnon dans la guerre de sept ans, Où 11 avait setyi comme aide de camp du comte de Broglie. Il était maintenant grand général de Pologne et dans une ti è> haute position; toute son inflùëiice était employée à servir les vues dé la Russie. Personne n'avait désiré avec plus de curiosité l'arrivée de M. de Saint-Priest; il comptait avoir par lui des instructions de l'impératrice. Quand il vit qu'aucune commission ne lui avait été donnée, il cessa de se souvenir de leur ancienne amitié, et s'occupa uniquement des intérêts et dés passions de ce parti russe, dont il était le chef^ et qui alors contribua tant à perdre la Pologne.

0e Varsovie M. de Saint-Priest passa à Dresde; le baron de Moiitesqiiiou y était ministre de France; il avait contribué à lui faire obtenir ce poste, et ils se retrouvèrent en rapport de conflatice. Il y avait deux mois environ que lé cotnte d'Artois était venu en Saxe; il avait obtenu à grand'peine et à force d'instances que l'électeur l'admettrait au château de Pillrtîtz, où l'empereur d'Autriche et le roi dé Prusse s'étaient donné rendez-vous. Là, ayant pour conseiller M. de Galonné, il atait voulu traiter des affaires de France , et avait réclatné l'intervention des souverains étrangers contre la Révolution. 11 lui avait été répondu que le roi venait d'accepter la coiistitutioiï et ne réclamait aucun secours; toutefois il finit par obtenir une déclaration trèsvagUe, conçue en termes généraux, qui témoignait plutôt de l'éloignenfient des souverains à s'entremettre dans les difficultés intérieures de là France. Ce fut l'électrice ellemême qui raconta à M. de Saint-Priest ce qu'avait été cette

conférence de Pillnitz, que les révolulionnaires et même l'opinion publique considérèrent comme une menace et un acte d'alliance hostile contre la France.

Après quelques jours passés à Dresde, il partit pour Berlin, où il fut admis auprès du roi Frédéric-Guillaume II ; ce prince était d'un abord facile et d'humeur affable. M. de Saint-Priest l'entretint longtemps, et avec assez de détail, de la situation de la France et des dangers du roi. Frédéric-Guillaume témoigna de l'intérêt et de la bonne volonté; mais il n'avait, disait-il, aucun titre à s'en mêler le premier. Ce rôle appartenait plutôt à l'empereur I^éopold, et c'était en ce cens qu'à Pillnitz les deux souverains s'en étaient expliqués ensemble; il était clair qu'en ce moment ni l'une ni l'autre puissance n'avaient envie de faire marcher leurs armées. M. de SaintrPriest en jugea ainsi, et n'essaya plus d'en reparler au roi de Prusse.

11 se rendit ensuite à Copenhague : le roi de Danemark était depuis longtemps en état de démence. La signature des actes du gouvernement lui avait été laissée; en fait, c'était son fils qui régnait en sa place; M. de Saint-Priest essaya de lui parler des affaires de France, et l'y trouva très-indifférent. Avec une conviction plus réfléchie, le comte de Bernstorff, son ministre, homme sage et habile, qui depuis est devenu principal ministre en Prusse, lui sembla résolu à maintenir la neutralité du Danemark.

A la fin de l'année 1791, M. de Saint-Priest se retrouva à Stockholm. Le roi de Suède était de retour, et déjà il avait eu pour madame de Saint-Priest les attentions les plus aimables; il s'empressa d'admettre le comte dans sa société la plus intime. La conversation avait habituellement pour sujet la révolution française, dont Gustave III s'était déclaré l'adversaire le plus passionné. Il espérait toujours commander les armées de l'Europe; mais il lui fallait des subsides. L'Angleterre n'écoutait point ses propositions; l'Espagne n'était pas assez riche pour lui venir en aide par

de Taisent; il finit toutefois par signer une ligue défensive et oiTensive avec la Russie, qui lui promit quelques secours pécuniaires ; mais comme il voyait que les grandes puissances ne paraissaient nullement disposées à commencer la guerre cx)ntre la France, on pouvait supposer que ses préparatifs militaires étaient réellement destinés à une invasion en Norvège, dont il cherchait Toccasion.

La situation de TEurope, telle que M. de Saint-Priest venait de la reconnaître, sans en être chargé, mais par précaution et curiosité, n'avait donc rien de menaçant pour la France. La cause principale de ce calme des grandes puissances était la détermination prise par Louis XVl, depuis que l'entreprise de Varennes avait échoué et qu'il avait accepté la constitution. Dès lors il avait résolu d'essayer de bonne foi le gouvernement tel qu'on le lui avait fait. Il pensait bien que cette constitution était très-imparfaite, que la part attribuée à la prérogative royale ne suffisait point au maintien de l'ordre public, et convenait mal à sa dignité ; mais il voulait en faire l'expérience, se flattant que cette épreuve pourrait démontrer la nécessité de revenir à des principes et à des formes plus monarchiques. Il ne prenait jamais une confiance entière dans les projets qui lui étaient proposés. Sa fuite, conseillée de divers côtés, et surtout par Mirabeau, puis mise à exécution d'après les directions du baron de Breteuil, avait eu une si déplorable issue, qu'elle l'avait, du moins pour quelque temps, dégoûté des plans de contre-révolution, dont il était sans cesse obsédé. D'ailleurs il était préoccupé, et la reine plus encore que lui, de la position où il se trouverait, lorsque par une combinaison quelconque l'autorité royale aurait été rétablie. L'idée des obligations qu'il faudrait avoir à un sauveur, l'importance de position quil serait impossible de ne lui pas donner, le pouvoir dont il jouirait dans le gouvernement et à la cour, les importunaient et les effrayaient d^avance. Seraitce Monsieur, lui qui, depuis l'assemblée des notables jus-

9|52 ÉTCIOBS BIOGBAPHIÛUPS.

qu'à son évasion de France, avait gardé d^s ménagements ayep tout le monde, avait constamment été mêlé dans des intrigues, au pQJnt que Mirabeau avait spngé un instant à le faire régentî Les inconvénients du comte 4' Artois étaient plus manifestes encore ; sa légèreté, ses exigences, soq gQût h se mêler de toutes cboses, la protection accordée sans discernement à son entourage, Texdgération de ses opinions politiques, les préventions du public cpntre lui, avaient déjà fait beaucoup de mal au roi et avaient efiacé U tendre bienveillance que la reine lui avait accordée, r- a L^ comte f d^Artpis sera donc un héros ! » disaitHelle avec amertume, quand elle supposait qu'il rentrerait en France, vainqueur et puissant.

Le triomphe des émigrés donnait des inquiétudes pareilles. < S'ils réussissent, di^ait^^Ue, ils feront longtemps fi la loi ; il sera impossible de leur rien refuser : c'est conte tracter envers eux une trop grande obligation, w — P'autres fojs, parlant du prince de Condé, le chef militaire de Témigration, qu'elle n'avait jamais aimé, elle disait : — < M serait

< pourtant dur d'être sauvé par ce maudit borgne, i — ^Ainsi la fuite de Varennes, concertée avec la cour de Vienne, avait été cachée aux émigrés et au^ princes ; M. le comte d'Artois ^'en était plaint.

I^s sauveurs, qu'on aurait pu trouver dans Ip parti patriote, parmi les vrais amis de la liberté, qui redputaient et déploraient les désordres révolutionnaires, étaient encore plus repoussé^; M. de Lafayette plus que nul autre : f Bious jK çavons bien que H. de Lafayette sauverait le roi, disait-

< pn aux Tuileries, mais il ne sauverait pas la royauté! » fc — Si M. de Lafayette nous sauve, disait madame Ëlisa- € beth, qui nous sauvera de U. de Lafayette? »

De la sorte on en était venu à un tel système d'inertie, que lorsque les périls redevinrent plus menaçants, lorsqu'ils effrayèrent de plus en plus les hommes honorables et les bons citoyens, la reine répondait aux pffres de M. de

LE GONTg QK SA)NT-P|lip$T. 363

Lafay^lte : — < IV.ous sommies l^jpn Fecpnn^issants, m^i^ ce « qu'il y i^urait de mieux pour nous, gérait d'être e^fermé^ « pcHir deux mois dl^ns jime tour. »

Lp^$que )(• de Ss^int-Priest faisait sa tournée dans les cour$ de l']Sarope, c*éiaijt le moment oii Louis XVI avaity de prppos déli))éré, adopté cette conduite apathique. Il avait fait savoir aux puissances étrangères qu'il acceptait sincè* r^ment la constitntion. Nen-seulement il avait écrit offi* ciellernent k s^ frères ponr les rs^ppeler fsn France, mais il lepF ^yait envoyé M* de Coigny pour les .engager à se réu-^ pir, ppnïnie lui, à la constitution; à quoi ils répondirent : « Tout Qu ri/sn. » Il était donc tont siinple que, dans les derpiprs mr^is de 1791, les souverains ne témoignassent aucun enipr!essement à intervenir d^ns les «affaires de France.

dette ré^igpaliQn et cette foi ^ans ravenir ne devaient pâs ê^re de longue durée. ^ peif^^ TAssen^blée pon&tituante ^nt-elle fait pUce à rAssern))lée législative, qu'il fut évir dent que ^^ cours ^^ la Révolution n'était pas arrètjé, que l'ordre public et légi^l n'étai^ pas é\MU et que les bonjuiep élevés à rin)p.ortdnce et à ('aulprité par le got de la tenipéte ^er^ient renversés l'instant 4'dprès, par }e flot qui ^uiv^it. I.es amis de la liberté de 1789 4even!^ient l^s aristocrates de 1791 ; M. de J^afayette, et B^rnave, et MM. d/e Lametli, et Adrien Pupprt étaient pour les Girondins les grands seigneurs qu^il fallait détruire. La guerre leur sembla le moyen le plu^ .Gerlaiq. —ce Qn iw>u§ opposait tQUJpurs 1^ copstitu- « ti.Qn» ^ dit BrisSjQt» et la constitution ne pouvait tomber « qu^ par )|^ guerre. »— D'ailleurs, comnient la guerre pQuvait-eUe être évitée, lorsque la France éfait livrée à l'esprit défn^eratique, toujours irritable, impérieux, aveugle dans sa présiomption, ignorant les difficultés et les périls?

11 redevint donc nécessaire de songer à Refendre le roi» et à ce lupment c'était défendre le pays contre d'effrayants désprdres; mais la méfiance et l'incertitude ne cessaient l^int de régner dans ce triste intérieur des Tuileries. Nulle

opinion, nulle idée, nul projet n!étaient entièrement admis. Les intrigues se croisaient et se contrariaient Tune i*autre. Si, parmi les conseillers secrets de cette courte période, quelques-uns étaient écoutés avec une sincère bieuTeillance, c'était Barnave, Adrien Duport et MM. de Lameth. Le retour dé Yarennes, où Barnave avait voyagé dans la même voiture que la famille royale, comme commissaire de l'Assemblée, lui avait inspiré un intérêt presque passionné pour les malheurs et les périls de la reine ; il comprenait enfin que c'étaient aussi les périls de la France. La sincérité de ses sentiments, la noblesse de son âme donnèrent à la reine du penchant à lui accorder sa confiance. Plusieurs conseils importants vinrent de ce parti, qui ne se composait plus que de quelques hommes. Différents en cela de M. de Lafayette qui ne les aimait point, ils voulaient une réforme de la constitution; ils ne répugnaient même point à une intervention des étrangers; dans leur pensée, elle n'aurait été que comminatoire. En même temps la corruption la plus maladroite et la plus inutile était pratiquée dans les derniers rangs du parti démocratique; on croyait se préserver en distribuant de l'argent à Danton ou à tant d'autres.

Ce fut ainsi qu'après quelques mois d'une sécurité volontairement aveugle, de projets en projets, tous écoutés sans être admis, en repoussant le dévouement sincère et le zèle courageux d'hommes habiles ou importants, on arriva rapidement au 10 août, et puis au 21 janvier.

M. de Saint-Priest avait passé toute l'année 1792 à Stockholm; ne recevant aucun ordre, aucune instruction, il s'abstenait de toute activité politique; il regardait comme un devoir de ne s^engager dans nulle intrigue, dans nulle démarche, qui aurait pu ne pas être conforme aux intention^ du roi. Jamais il n'avait été, ni voulu être un homme de parti; il conservait la tradition monarchique ; aussi n'eut-il pas la moindre velléité de se rendre à Coblentz auprès des princes. Il avait le grade de

lieutenant général, mais il était presque sexagénaire ; son âge le dispensait de rentrer dans la vie militaire, qu'il avait quittée depuis tant d'années.

Il vit successivement arriver en Suède le comte François l'Escars» envoyé par les princes; puis le marquis de Bombelles, envoyé par M. de Breteuil, qui était, à l'étranger, l'agent principal du roi, opposé au parti des princes, n* agissant point de concert avec eux. Il continuait, dans des circonstances désespérées, à se faire de telles illusions, qu'il s'informait quelle ambassade M. de •Saint-Priest souhaiterait après la contre-révolution, et semblait occupé à ne lui point laisser place dans les conseils du roi.

Au moment où la France déclarait la guerre aux puissances coalisées, le roi de Suède fut assassiné. M. de Saint-Priest assista à ses derniers moments. Le duc de Sudermanie, son frère, devint régent du royaume. Dès lors la politique de la Suède n'eut d'autre but que de se conserver dans une paisible neutralité. Auparavant Gustave III avait déjà perdu l'importance que pendant un moment il avait paru avoir, ou que plutôt il avait voulu se donner. Les États de son royaume lui refusaient de l'argent. Les grandes puissances avaient peu de confiance dans ses talents militaires et dans la sagesse de son caractère. Son rôle n'aurait donc pas eu la grandeur dont il s'était flatté. Mais son opinion sur les affaires de France n'avait point varié ; et M. de Saint-Priest pouvait, sans rien proposer, ni demander, le maintenir dans une disposition favorable à la cause royale ; c'est de quoi il n'était plus question avec le régent, bien résolu à ne point se brouiller avec la France, quoi qu'il advînt.

La mort funeste de Louis XVI ne changea rien d'abord à la position de M. de Saint-Priest. Monsieur prit le titre de régent ; mais il y eut d'abord quelque hésitation dans une partie de l'émigration, pour résoudre s'il serait re-

cpjfnu lep cetta qualil^. M <?ç^up d'Ai|tricb|ô ^'y refusa jMtpressémeni, jet le^ MM(f e§ Pflis^RP^s nt3 dpi^pèfi^rfff aucMise apparence authentique à |§ f^pcpnf^ai^n^ 4p P^ M^PP- Peu aprè$, le n^réçjf^àl de Ç^strjés écrivit à M? fl^ Sa^pt- Priest; de la part 4^ ce prineie, ppur Tieng^geir à si^ rendre près de lui. Il ne jugea point q^e la situatiQn int peitefp^nt établjjB ; iel\e çh^sQ aopyeUp de la réyplutipa française popvqit replacer )a PQif ronne ^ijr la têt^ d^e Louis XVll, et alors se$ oncles ^erai^Pt étrangers au gp^yeruefpent de la Francje.

D'ailleurs le frère aîpé de M. de SaintrPriest, ^iiqpel il était tendremepl; dévQué, ét^it alor$ en prisQp ^ Paris; s'il se fût xendu près de Monsieur, s'il fût deyepu un des copseil}prs (}fi pe prince, p'était plu§ qp'jj p'ep fallait pour faire monter 3Pn frère $ur l'échaf^ud. Il dopna cp motif et différa son départ* Pendant son ministère» la spule faveur personnelle qu'il eût sollicitée et obtenue, c'était la charge de premier écuyer tranchant pour le vicomte de Sajntr Priest. 11 était auprès dg roi le 10 août; pendant le triste trajpt dq château à l'Assemblée législative, à travers le jardin, la reine avait pris son h^as. Il avait tiré son épjée et la t^enait de l'autre main; sa haute stature, spp extérieur imposant le faisaient remarquer de la foi^le. Un tel souvenir était un arrêt de mort, que ne pouvait prévenir la prudente conduite de son frère émigré. Il n^pnta sur l'échafaud le 27 juin 1794, un mois ayant le 9 tlfermidor.

En 1795, après la mort de Louis XYII au Temple, Monsieur prit le titre de roi; maintenant M. de Saipt- Priest ne regarda plus son devoir comme douteux. Lorsque Louis XVIII voulut bien lui écrire d.e sa main * pour l'appeler à Vérone auprès de sa perspnne, il s'epiprjBssa de répondre en protestant de spn dévouement, et se décida à partir dès qpe sa santé le lui peripettrait. Il quittai^ la

IB COVTIi m SilNTrPHlIEST. 9Sff

Suède saD$ regret; il y avait trouvé une bonne et douce hospitalité ; il y était encore entouré de considérations et d'égards. Mais le gouvernement suédois avait résolu de se maintenir neutr^ et gardait des «Dén^gements envers la République française; la présenic^e de M. de Saint-Priest pouvait i^trp un objet de niélîance et d'inqniétude ; peu à peu le duc de Sudermanie avait cessé de lui faire un accueil aussi empressé. On pe lui disait^oint de s^éloigner, mais PO souhaitait son départ. Comme lo motif de son séjour ep Suède était surtout de s'y tronver auprès de son beau-frère le conite de Ludolf, ministre d-Autriche, la cour de Si|éde fit d^inander à Vienne qu'une autre résidence lui lvH> dpnnée; il venait d*ètre envoyé à Copenhague. M. de SaifîtrPriest allait partir, lorsque son fils aine arriva de Pétersbojiirg. Il avait, à Tâge de seize ans, quitté Tuniversité d'Heidelberg pour faire la campagnp de 1792, dans Tarmfâe de Condé ; puis il était entré au service de la Russie, où l'iippératrice le protégeait avec une bonté particulière. Il apportait une lettre du marquis de Lambert., ancien ami de M. de Saint-Priest, qui était aussi dans l'armée russe; il lui écrivait de la part de l'impératrice, qu'elle lui demandait de s^employer efficacement à empêcher le nfiariage du jeune roi de Suède avec la princesse de Mecklembpurg. Cette alliance était décidée, annoncée, ejt devait être incessanîment splennisée par une fête de coup. Il n'y avait nul moyen que M. de Saiftt-Priest,. qui n'avait plus le joindre crédit, s'occupât, sans r^ission officielle, d'une semblable affaire.

Ce fut au mois de novernbre 1795 que M. de Saint-Priest quitta Stockholm, où il venait de passer quatre années, loin de son pays, de ses enfants, tristement préoccupé des malheurs de la France, njais en repos et sans être assujetti à des devoirs inutilement accomplis, à une activité sans résultats prot)ables. Maintenant il allait rentrer dans une vie agitée, être employé à de vaines tentatives : sujet d'up

268 ÉTUDBS BIOGRAPHIQUES.

roi sans royaume, ministre sans autre affaire que de solliciter le secours de Tétranger. A cette période de sa vie se rapportent les correspondances et les pièces que sa famille livre à la publicité. Ce récit destiné à les accompagner a surtout pour objet de les expliquer par les circonstances auxquelles elles se rapportent, et dont elles supposent la connaissance; il convient, pour les faire comprendre, de leur donner de l'enchaînement et de la suite. Ce commentaire indispensable a peut-être un moindre intérêt que le texte même des documents; c'est en les lisant qu'on voit toutes les tristesses et tous les affronts de l'exil, cette vanité d'espérance et cet aveuglement d'illusion, où se perd toujours un parti vaincu et émigré. C'est là qu'on trouvera le sceau de la fatalité, qui a pesé sur des princes devenus étrangers aux idées de leur temps et de leur pays, préoccupés et absorbés dans leurs préjugés et leurs habitudes, condamnés à prendre toujours de fausses mesures inspirées par de fausses vues, et à ne tirer ni avantage, ni même grandeur de leur noblesse dans le malheur, de leur courage à souffrir, de la persistance dans leurs convictions.

A peu près au même moment où M. de Saint-Priest était appelé par Louis XVI ïl, la cour d'Autriche avait désiré que ce fût lui qui résidât à Vienne, comme chargé des affaires de ce prince. M. de Thugut, principal ministre de l'empereur, l'avait beaucoup connu à Gonstantinople ; las du peu de sens des agents de l'émigration française, il voulait avoir affaire à un homme raisonnable ; ce désir avait été communiqué à l'impératrice Catherine; c'était elle qui pressait M. de Saint-Priest de se charger de cette mission. Cette circonstance le décida à se rendre d'abord en Russie.

A son arrivée à Pétersbourg, il vit d'abord le marquis de Lambert, qui avait en Russie une bonne et considérable situation. Son fils, entré comme lui au service de la Russie, avait été tué à l'attaque de Cracovie. Ce malheur avait

augmenté la bienveillance de l'impératrice ; elle lui avait donné des terres d'un grand revenu et le traitait avec distinction. Du reste, il n'avait, ni ne recherchait aucun crédit réel. Il annonça à M. de Saint-Priest qu'il allait trouver Tinipératrice refroidie pour la cause des princes et de l'émigration, assez frappée des succès des années françaises et nullement disposée à entrer dans une coalition. Ce fut en effet ce qu'il reconnut bientôt; l'impératrice ne lui fît pas un accueil aussi bienveillant que quatre années auparavant. Il lui sembla qu'elle était mécontente de ce qu'à Stockholm il ne s'était pas employé à l'affaire dont alors elle était fort préoccupée. Elle lui en parla tout d'abord. Le roi Gustave III avait pris avec elle l'engagement de marier son fils avec une grande-duchesse; abandonner ce projet était une insulte qu'elle ne voulait pas souffrir, un cas d'éclatante rupture; elle allait envoyer en Finlande une armée sous les ordres du général Souvarov. M. de Saint-Priest, à qui elle demandait des informations et son avis^ lui répondit que cette menace de guerre lui semblait un moyen efficace d'intimider le régent de Suède et d'empêcher l'autre mariage. — « Mais, répliqua-t-elle, si « les Suédois s'obstinent et acceptent la guerre. » M. de Saint-Priest répondit que saus doute elle ne les craignait guère. — « Il ne faut jamais mépriser aucun ennemi, » ajouta-t-elle.

Lorsque ensuite il voulut mettre la conversation sur la France, elle lui dit aussitôt assez sèchement qu'on ne pouvait rétablir l'ordre en France par l'intervention des armées étrangères ; que l'épreuve en était faite; qu'il fallait attendre que les Français, las de leurs agitations intérieures, fussent amenés à désirer le retour de la maison de Bourbon. — « Qui pourrait me conseiller, disait-elle, d'entrer dans une « querelle dont l'Espagne et la Prusse se sont déjà reti- « rées ?» — M. de Saint-Priest essaya encore quelques paroles; il vit qu'elles seraient inutiles. 11 attribuait ce chan-

270 ÉTCDES Bl(k;i«APfl!(i«ÊS.

gemerit d*opinioiis et de langage à rinflùéncé dé Zotibôv et à la conquête rêceftte de la Pologne, qui ne laissait pdiir le moment aux généraux russes et â toute la cour de FimpératHce d* autre intérêt que la distribution des stârdstles et des terres confisquées.

0«el que fût le bon Jugement dé M; de Saîiit-Priest et la connaissance qu'il pouvait avoir de là Russie^ il se tiiëpren«lt et cédait à rihfliiënce de sé^ propres opinidîis. La véritable politique de Timpératrice Catherine ne consistait point à s'entreraetlte dans les affaires de l'Europe occidentale ; elle voulait sans doute faire entendre sa voix$ exposer ses vues dans les conseils des puissances, ne pas être oubliée parmi les délibérations des grands intél-êts de la chrétienté, ne pas rester indifférente aux vieissitudes de l'équilibre européen, ni à la cause des rois. Mais elle savait bien que l'initiative ne peut appartenir à une puissance qui a si peu de contact avec les régions méridionales de l'Occident, et qui est obligée d'emprunter uilë longue route militaire aux territoires allemands. Comme rien dans les affaires de France ne touche aux intérêts dlreets et limitrophes de la Russie, il y avait nécessairement liti grand intervalle entre l'opinion de Catherine et sa conduite j entre son langage et son action. Que les Ruâses fussent ^ à ce montent, plus occupés du récent partage de la Pologne, des affaires de Perse ou du mariage du roi de Suède, que de la révolution française, ce n'était point le résultat de l'influence de Zoubov, mais de la position géographique, de la réelle opinion du pays et du grand sens de Catherine.

M. de Saint-Priest tenta encore plusieurs fois d'obtenir une réponse plus favorable ; son insistance finit par déplaire, an point que l'impératrice lui dit tm jour : — « Faut-Il « que je voua compte aussi parnîi mes ennemis? » — Il y avait loin de là à l'acciieil qu'il avait reçu à son premier voyage, lorsque Catherine disait : — « Je passerais rtia vie avec de « pareils ministres. »

LB COMTE DB SAINT-PKlEST. 071

11 était manifeste qlié son séjôùi- à Pelërsboulg était âù moins itttitile. Il sohg(?ait à partir, lorsque LotiisXVlII, jugeant aillrërncnl de sa situai iôri, lui écrivit d'jr rester. Cet oTdi-e doritté, sahs connaissance suffisante, lie changea poiîH sa déieririiriatiôri ; il prit congé dfe ritnpétalrice, qui se moftttal t)lufe gfacleusë poui* lui, et consentit à i-dcoririëUrë Louis XVIII fcommfe roi, sinon par uiiè déclaration solennelle, dti riioitts eri accréditant près de lui un envoyé, M. dé MbrdiîilOf .

Curieux de etfnnaltre rifttérieur de la Russie, Il prit sa

routé par Bf oscôu, rtJkralhè, Kiev ; et, traversant la Cal-

licici il arriva à Vienne. Louis XVlIl lui avait donné pour

instruction dé s'y arrêter jusqu'à l'alrrivée du comte de

Chdseul-Gdtifflël-, destiné à être son éntdyé près dé cette

cour,- en rëtilplacemént de M; de Lafafé, évoqué de Nancy.

M. de Saint-Priesl était feurttWt èinpfèssé de voir le baron

de Thugut, soft anciéîi ami, qui avatlt voulu le faire tenir à

Vienne. Puis il eut une audîèricè de rèhlpëreUt' François, qui

le reçut de cette façon simple et naturelle, particulière à la

maison de Lorraitie. Aptes lés premières paroles et quelques

questions sur la cOur de llUssie ^ là coUVersation vint sur

les affaires dé France. L'empëreui* hë fut point tel que

l'aurait souhaité l'envoyé de Louis xVlII; il parla de ses

armées, qui étaient lasses dé la guerre; la paix que la

Prusse avait conclue avec la république fraUçaisé agissait

évidemment sur sUn esprit et chahgeait ses intcntiofts;

enfin apprenant que M. de Sairit-Priest ne devait pas rester

à Vienne, et que M. de Choiseul y serait envoyé, il déclara

nettement qu'il ne le recevrait pas. Lôtsquë Louis XVÎII

en fiit informé, il choisit pour ce poste le bailli de Cruèsol :

— « Ni M. déCrussol, ni aucun autre, rêpdndit le bahondé

Thugut, vous et ftUl autre; n

La destination de M. de Saint-Priest se trouva ainsi fixée ; et il ne fut plus question d'aller à Vérone auprès de Louis XVIII, qui bientôt fut contraint de chercher un

antre séjour. Les victoires de l'armée d'Italie, commandée par le général Bonaparte, se succédaient rapidement; la république de Venise commença à s'inquiéter, craignit d'offenser la France, et retira l'hospitalité au prétendant.

Les prodigieux succès de l'armée française étaient pour beaucoup dans la froideur de l'Autriche; mais déjà auparavant les princes émigrés avaient éprouvé la mauvaise volonté du cabinet de Vienne. Lorsque le gouvernement de la Convention était devenu plus humain et plus sensé, dès qu'il avait semblé possible de traiter avec lui , Louis XVIII avait fait demander à l'Autriche de réclamer la liberté de Madame Royale, demeurée seule prisonnière au Temple, après la mort de Louis XVI, de la reine, de madame Elisabeth et du Dauphin. Pendant un assez long délai aucune démarche n'avait été essayée, aucune bonne volonté n'avait même été montrée.

Enfin, au mois de décembre 1795, cette princesse fut remise à des commissaires autrichiens, et conduite à Vienne, sans permettre qu'aucun Français communiquât avec elle. La famille impériale la reçut avec un tendre empressement <ît avec la sympathie due à ses malheurs ; mais ses serviteurs, sa maison, son entourage furent exclusivement autrichiens. Les Français émigrés étaient difficilement admis à lui présenter leurs hommages. Plus tard il arriva même que la permission de venir à Vienne fût positivement refusée à madame la comtesse d'Artois ^ . Loin de songer à remettre Madame Royale à son oncle, à son protecteur naturel, on ne prenait nulle attention au désir qu'il avait de l'appeler près de lui ; il semblait qu'on voulût voir en elle une princesse autrichienne. Le roi son père l'avait, depuis la Révolution, destinée à épouser M. le duc d'Angoulême, son cousin. Louis XVIII voulait accomplir cette intention % et

> Lettre XX.

» Lettre IV.

pourtant il ne savait comment se faire écouter de la cour de Vienne. Cétait un bruit généralement admis qu'elle avait le projet de marier Madame Royale à Tarchiduc Charles. Si les chances de la guerre eussent été plus heureuses pour TAutriche, on aurait pris pour dot TÂlsace et la Lorraine.

Il n*est pas impossible que, plus tard, une des nombreuses intrigues qui furent rêvées en France, lorsqu'on voyait s*écrouler le gouvernement directorial, eût pris pour thème ce mariage, et destinât la couronne de France à Madame Royale mariée avec un archiduc. Les lettres de Louis XYllI ' indiquent quelques rapports secrets entre Sieyès et le baron de Thugut.

Quoi qu'il en fût, il convenait de part et d'autre de ne donner nul éclat à de si fâcheuses difficultés. Le cabinet de Vienne était loin d'avouer de telles intentions, et Louis XVIII se gardait de réclamer avec une hauteur exigeante : il n'y avait ni demande, ni refus formellement articulés.

Une autre occasion se présenta, où le gouvernement autrichien fit durement sentir à ce prince le malheur de sa situation. Repoussé par la république de Venise % il pensa que sa place naturelle était à l'armée de Condé. Cette détermination se rattachait à quelques espérances que lui donnaient les agents ou les correspondants qu'il avait en France. La constitution de 1795 était à cette époque encore respectée par le Directoire ; l'opinion royaliste, sous l'abri des libertés légales, travaillait contre le gouvernement; elle prenait pour auxiliaire le sentiment public qui s'élevait contre l'aristocratie conventionnelle, et voulait la chasser du pouvoir qu'elle avait pris pour place de sûreté. Déjà Pichegru avait commencé ses trahisons. Louis XVI II

* Lettres XXX et XUU.

» Lettré V.

IS

S74 ÉTUDES BtOGRAPHiQûed.

supposait que sa présence à Tarmée et le voisinage "de la frontière lui donneraient des facilités et augmenteraient ses chances^ Il prit résolument son parti , se rendit au corps de Condé et chargea M« de Saint-Priest d*en prévenir la cour de Vienne. H* de Thugut témoigna beaucoup d^humeur en apprenant cette nouvelle, et répondit que ^intention de l'empereur n'était point que Louis XVIII restât à l'armée autrichienne ; qu'il fallait le lui écrire, et que si cela ne suffisait point , l'empereur donnerait ordre à son général de Ten éloigner. H. de Saint-Priest répliqua que ce prince n'avait pu se déterminer à rien de plus naturel et de plus convenable , que s» véritable place était parmi les Français qui combattaient pour sa cause, et qu'assurément il serait approuvé de toute l'Europe. S'apercevant qu'il ne persuaderait pas M. de Thugut, il se hâta d'écrire au comte Esterhazi à Saint-Pétersbourg, afin de recourir à l'impératrice Catherine.

Cependant la position de Louis XYIII à cette armée était fausse et embarrassante pour lui et pour le général autrichien. Le corps du prince de Condé était à la solde de l'Autriche, et en réalité c'était une division à son service. Louis XVIII passait des revues, accordait des récompenses, faisait des promotions; il suivait des négociations avec des généraux français; il en pouvait résulter de fausset mesures stratégiques. En somme, il n'y avait point bonne volonté pour lui, et il gênait. L'intention de l'empereur fut signifiée au comte de Lille, car son titre royal n'était point reconnu par l'Autriche. L'archiduc Charles, qui commandait Târmée, apporta, dans l'exécution des ordres qu'il avait reçus, autant d'égards et de courtoisie que le comportait la circonstance. Louis XVII i s'éloigna; voulant donner à sa re^ traite l'apparence d'une détermination libre, il écrivit à M. de Saint-Priest qu'il était venu à l'armée autrichienne supposant qu'elle allait entrer en France; mais que voyant sa marche rétrograde vers les frontières d'Autriche déjà

LE COVTB DE SATNT-PRIEST. t75

menacées par les années françaises, il jugeait sa présence inutile. M. de Saint-Priest était chargé de communiquer cette lettre : il s*en garda bien. Cette petite vengeance, par épigramme, ne pouvait que nuire aux intérêts de Louis XVill.

Peu après ce prince faillit tomber victime d'un assassi* nat. Un coup de fusil fut tiré pendant qu*il était à une fenêtre à Dillingen. La blessure ne fut point dangereuse'. Ainsi que M. de Saint-Priest Tavait présumé, rimpéra"trice Catherine blâma hautement la conduite du cabinet de Vienne, et, grâce à son appui, le prétendant serait peut-être retourné à l'armée, lorsque la situation des affaires changea soudainement, par la mort de cette princesse. £lle avait dans ses derniers jours matiifesté Tintention de tenir les en-* gagements qui Tobligeaient à secourir l'Autriche, si ses frontières étaient menacées. Les victoires du général Bonaparte, la nécessité d'arrêter ses progrès, les instances de l'Angleterre allaient apparemment amener une armée russe sur le théâtre de la guerre.

Louis XVIIl avait choisi, pour son séjour, la petite ville de^Blankenbourg, dans les États du duc de Brunswick. Hormis les espérances, dont pouvaient le flatter ses agents de Paris, et les intrigues qu'ils s'efforçaient de présenter comme des contre-révolutions, la situation de l'Europe ne lui offrait point de chances favorables. Il chargea alors M. de Saint-^Priest de demander formellement à la cour de Vienne quelles étaient ses dispositions relativement à Madame Royale. 11 commençait à craindre que le projet de la marier à Tarchiduc Charles ne fût réel. M. de Thugut le nia absolument, et assura que la princesse serait remise à son oncle dès qu'il la réclamerait. Blankenbourg était un trop provisoire et trop petit établissement, pour y célébrer le mariage et pour y habiter avec le duc et la duchesse d'Angoulême.

* Lettre VI.

On sÀvaii d'ailleurs que rAutriche cesserait d'accorder l'hospitalité à Madame Royale dès qu'elle épouserait un prince français. Cette union ne sembla plus douteuse, mais elle fut différée.

Au commencement de 1797, M. de Saint-Priest fut appelé à Blankenbourg. Cette petite cour d'un prince fugitif clait livrée aux mêmes intrigues, aux mêmes variations, que si on n'eût pas quitté la France. Louis XVIU avait alors près de lui le marquis de Jaucouii, le baron de Flachslanden qui tenait la correspondance, le duc de la Yauguyon , qui était comme le principal ministre, et le comte d'Avaray, l'ami, le favori du prétendant, et qui avait tout crédit sur son esprit. La discorde s'était mise entre le ministre et le favori. La lutte n'était pas égale. M. d'Avaray, qui était incapable de tout travail sérieux et qui aimait à avoir la critique et le conseil plutôt que la responsabilité, voulut que M. de Saint- Priest vînt remplacer le duc de la Yauguyon. Celui-ci se douta de la chose et ne fit ]mni partir la lettre que Louis XV11I écrivit à M. de Saint-Priest. Au bout de six semaines on s'aperçut de ce méfait. Le prince se fâcha : ce fut une disgrâce éclatante.

I^ nouveau ministi*e remplaçait à la fois M. de la Yauguyon et M. de Flachslanden, qui tomba malade et mourut peu après. M. de Saint-Priest, comme on a pu voir, aurait aimé mieux témoigner, son dévouement dans un autre emploi et dans une autre situation. Il essaya de persuader ^à Louis XYIII qu'il serait beaucoup plus utile en Russie, auprès de l'empereur Paul, et que le nommer pour assister au couronnement serait une détermination agréable à la Russie. Son avis ne fut point accepté, et il fut retenu à Blankenbourg par les instances les plus flatteuses.

Le duc de la Yauguyon avait un système de politique adopté par la cour de Blankenbourg, et que son successeur trouva tout établi en principe : c'était de maintenir avant tout des relations intimes avec l'Espagne, relations de

famille, conséquemment, disait-on, les plus naturelles et les plus convenables. En vain l'Espagne avait traité avec la république française; en vain elle se soumettait docilement à son influence ; M. de la Yauguyon persistait dans son principe. M. de Saint-Priest conseilla, et avec bea^icoup de raison, que toutes les démarches et tous les efforts fussent tournés vers la Russie, seul espoir actuel de Témigration française. Quant aux rapports avec Tintérieur de la France, aux pouvoirs donnés au nom du prétendant, aux agents, aux comités, aux personnes choisies pour s'occuper de semblables projets, il essaya d'en montrer l'inutilité et le danger, à une époque où la France était triomphante, où elle imposait la paix à l'Autriche et allait traiter avec l'Angleterre. On écoutait des objections si raisonnables, mais on n'en persistait pas moins dans les illusions; on n'en était pas moins dupe des faiseurs de rapports et des intrigants.

Monsieur le comte d'Artois était alors en Angleterre. 11 avait aussi ses agents, ses comités, ses conspirations, sans qu'aucun accord pût jamais s'établir entre les deux entreprises de contre-révolution. Les deux princes se communiquaient souvent les informations qu'ils recevaient; elles étaient rarement conformes. Pour peu que les agents ne fussent pas dans la même nuance d'opinion, ils voyaient différemment et devenaient incompatibles. Il est arrivé que les hommes qui correspondaient avec Louis XVIlf, lorsqu'ils étaient gens graves et honorables, mettaient pour condition à leur dévouement que Monsieur n'aurait aucune connaissance de leurs rapports avec son frère.

La vie de Blankenbourg était assez monotone. C'était une toute petite ville, où aucune société ne pouvait donner la moindre distraction. A Brunswick, qui n'était pas trèséloigné, une foule d'émigrés français avaient été attirés par rhospitalité du duc et sa parfaite politesse. M. de Saint- Priest alla lui rendre une visite, et passa quelques jours

dans cette résidence. Après trois mois de séjour auprès de Louis XVllI, il persuada enfin à ce prince qu'il serait à propos de renvoyer en Russie.

L'empereur Paul l'acctteillit avec une extrême bonté, et se prit même d'une sorte d'engouement, à quoi il était fort sujet. A peine arrivé, M. de Saint-Priest réussit à arranger, sans difficulté, une affaire qui aurait pu en présenter quelques-unes. L'Autriche, qui allait faire la paix avec la France, licenciait l'armée de Condé et les corps d*én)igrés français. Cette dislocation aurait été un grand échec pour la cause royale, et aurait laissé dans la détresse cette foule de gentilshommes qui portaient les armes. Le prince de Condé avait envoyé le baron de La Rochefoucauld à Pétersbourg pour proposer à l'empereur de le prendre à son ser« vice avec tout son corps. C'était assurément une très-grande dépense, une source d'embarras et en même temps une chose fort inutile pour la Russie, surtout dans la disposition de l'empereur, qui ne voulait pas se mêler des affaires de France; mais son orgueil fut flatté d'avoir à son service un corps de gentilshommes français, commandés par le petitfils du grand Condé. Il y mit bien quelques conditions, qui pouvaient sembler un peu fâcheuses, mais en somme ce fut un acte de générosité noblement accompli.

M. de Saint-Priest était aussi chargé d'une autre négociation. Louis XVIII ne trouvait pas convenable de s'établir définitivement à Blankenbourg. Il cherchait une autre résidence, où il lui fût possible d'habiter avec son neveu et sa nièce, de tenir un état moins restreint, et d'avoir l'apparence d'être un peu plus chez lui. 11 était aussi facile de voir que le duc de Brunswick n'était pas un assez grand souverain pour risquer de se compromettre avec la France; et surtout qu'il ne pouvait avoir une autre politique que la Prusse. Louis XVIII désirait donc que l'empereur de Russie lui donnât asile dans la petite principauté de Gevers en Westphalie, qui lui appartenait par héritage de sa mère

LE COMTE DE gAIMT-*PRlE&T. 970

Catherine, comme princesse d* AnhaIt*Zerbs1 . Sur ce pointt Paul T' se montra de même rempli de courtoisie. C'était encore une hospitalité assez coûteuse : il fallait réparer le vieux château de Gevers» constituer à Louis XYIII un ret venu suffisant et solder pour lui une compagnie de gardes du corps : tout cela fut accordé de bonne grâce.

Mai$ ces généreux procédés ne signifiaient pas que Tem" pereur voulût se porter pour défenseur de la cause des princes émigrés. Lorsque M, de Saint4^riest lui rappela que rimpératrice Catherine s*était résolue, peu de mois aupara^ vapt, à envoyer un corps auxiliaire sur le théâtre de la guerre: -^a C'était trop tard, réponditril, ce secours ne serait « pas arrivé à temps. Pour moi, je ne veux pas entrer dans « une affaire si avancée. »—'- Il ajouta que la paix allait être signée par l'Autriche, mais qu-elle ne durerait pas. Alors M. de Saint^Priest lui parla des espérances que Louis XViil pouvait placer sur les mouvements intérieurs de la France, et sur le retour de l'opinion vers les idées royalistes. Une lettre du prétendant exprimait avec plus de vivacité et presque avec certitude cette heureuse attente, qui, quinze jours après, fut, comme Tavaient été tant d'autres illusions, anéantie par le 18 fructidor» Même sans ce coup d'État du Directoire elle ne se serait pas réalisée.

La mission de Si. de Saint-Priest n'avait plus d'objet; il avait obtenu tout ce qu'il pouvait obtenir. Paul V se refu*sait à signer le traité négocié Tannée précédente entre la Hu^sie, TAutriche et TAnglcterre : ce qui était assez simple, puisqu'une des puissances contractantes avait depuis conclu la paix avec la France; il révoquait l'ukase par lequel sa mère avait ordonné une levée de cent mille hommes. On ne pouvait espérer un changement dans sa politique que par le changement des circonstances. Le séjour en Russie avait aussi cessé d'être agréable à M. de Saint-Priest. L'empereur Paul commençait déjà à être d'humeur mobile et bizarre. Ses aifeptions étaient variables et son accueil iné-

gai. M. de Sainl-Priest ne pouvait convenablemeni rester soumis à de telles alternatives.

Il partit pour la Suède, où madame de Saint^Priest était restée pendant les voyages qu'il avait eu à faire. Elle s*était attachée à cette paisible contrée; elle y était aimée et considérée de tous. Quelquefois même les envoyés russes s'adressaient à elle comme ils auraient fait à son mari, pour demander conseil et régler leur conduite et leurs démarches. La négociation relative au mariage du roi Gustave IV et d'une grande-duchesse n'avait pas tardé à se renouer; tout avait été convenu. Le roi et le régent s'étaient, en 1796, rendus à Pétersbourg. Le mariage allait être célébré, lorsque des difficultés de pure forme sur l'exercice du culte grec, réclamé pour la future reine, choquèrent le jeune roi, au point qu'il repartit sur-le-champ. Ce fut une telle surprise et un tel chagrin pour l'impératrice Catherine qu'on supposa qu'elle en avait reçu le coup mortel, car elle mourut peu de jours après d'une attaque d'apoplexie. Depuis, la cour de Russie avait voulu tenter un dernier efiort, et envoyé le comte Golovkin à Stockholm; mais il parla encore de réserves sur la religion. Le roi, déjà très-ombrageux et absolu dans ses volontés, rompit avec colère toute négociation ; bientôt après il épousa une princesse de Bade.

M. de Saint-Priest arriva pendant les fêtes de ce mariage, au mois d'octobre 1797. Mais Louis XYIII le pressait de revenir, et insistait sur le besoin qu'il avait de ses services, lui demandant de sacrifier ses propres affaires et ses intérêts pour reprendre ses fonctions. Bientôt arrivèrent de nouveaux et graves embarras. I^ duc de Brunsvdck, soit par suggestion du gouvernement prussien, soit plutôt parce qu'il était lassé du séjour de tant d'émigrés chez lui, désira que tous, et même' le prétendant, quittassent ses États. Ce fut l'empereur de Russie qui se chai^ea de faire connaître à Louis XVIII ce nouveau refus d'hospitalité. L*asile qu'il avait offert dans la principauté de Gevers ne pouvait plus

convenir, puisque les Français occupaient la Hollande» qui est limitrophe. L'empereur proposa Mittau et l'ancien château des ducs de Gourlande, que Catherine venait de dépouiller de leur souveraineté. Louis XYIIi partit pour s'y rendre au mois de février 1798 *.

Dans cette position nouvelle, qui lui donnait des rapports journaliers avec la cour de Russie, les services de M. de Saint-Priest lui étaient plus nécessaires que jamais. 11 insista pour son prompt retour. Dès que la mer fut praticable, M. de Saint-Priest obéit à ce devoir.

Il fut presque aussitôt envoyé à Saint-Pétersbourg. Beaucoup de points étaient à régler pour la résidence de Louis XYIII en Gourlande : le subside qui lui serait accordé; les gardes du corps qu'il pourrait avoir; ses relations avec la famille impériale et le gouvernement russe. Mais la plus importante affaire était le mariage de Madame Royale et sa venue à Mittau. Louis XVTII n'était pas encore complètement assuré des véritables intentions de l'Autriche % et demandait l'intervention de l'empereur de Russie.

Paul V continuait à être assez mal disposé pour les princes français; il avait même eu un moment la pensée de traiter avec le Directoire; du moins il s'était montré favorable à quelques avances indirectement faites par le gouvernement français. Il gardait en outre des préventions peu favorables à M. de Saint-Priest, et le reçut sèchement. Il accorda de mauvaise grâce ce qui lui était demandé : sa médiation à Vienne pour la remise de Madame Royale, deux cent mille roubles de revenu par an, et la solde pour cent gardes du corps. Le prétendant avait désiré faire une visite à l'empereur ' et à la famille impériale. Il fut répondu que le moment n'était pas opportun. M. de Saint-Priest n'eut pas même une audience de congé, et le prince Bezborodko,

' Lettre XIV.

' Instroctions «loonées par Louis XVHI, p. 86.

^ Lettre XVHL

£82 ÉniDBS BIOGRAPilKHJES.

principal ministre, lui indiqua nettement que Iqs affaires dont il était chargé so trouvant terminées, il devait retourner à Mittau.

Paul I*' devint bientôt moins bienveillant enaore- pour Louis XVIII et pour les princes français. Il avait commencé par se faire protecteur de Tordre de Malte, lui qui n'était point catholique; puis, lorsque, traversant la Méditerranée, le générai Bonaparte se fut emparé de Malte, l'empereur de Russie déposa le grand maître Hompescb, se faisant ainsi juge du chef électif d*un ordre souverain, et il sç déclara grand mailre. M. le duc d'Angoulème était grand maître de Franchi; lorsque Paul V lui fit part de la dignité que luimême s'était conférée, le prince, qui regardait cette façon de procéder comme irrégulière, répondit, en évitant la question, que son prochain mariage allait le placer entièrement en dehors de l'ordre de Halte. Ce fut un motif de vif mécontentement. Â6n de l'apaiser, Louis XYIII lui proposa de réunir à l'ordre de Saint^Jean de Jérusalem l'ordre hospitalier de Saint-Lazare, et lui envoya le grand cordon. L'abbé Ëdgeworth était chargé de le lui remettre avec une lettre que Louis XYIII avait voulu rendre aimable. Cette attention et le choix de l'abbé Ëdgeworth, à qui s'attachaient de si touchants souvenirs, ne diminuèrent en rien les impressions fâcheuses qu'avait reçues l'empereur Paul. Au contraire, il s'oifensa qu'on lui offrît une autre décoration que le premier ordre de France. Il refusa le cordon de Saint-Lazare, et il fallut lui envoyer le Saint-{)sprit.

Ainsi l'hospitalité accordée par l'empereur Paul n'avait nullement un caractère de sympathie. Jamais le titre royal ne fut reconnu; jamais aucune visite des princes français à Saint-Pétersbourg ne fut autorisée * ; jamais l'empereur ni ses fils ne vinrent à Mittau apporter des consolations à cette royale famille exilée. Sans cesse elle avait à réclamer des

» Lettre XVm.

privilèges ou des égards ; on se moquait à Pétersbourg de l'étiquette de la petite cour de Mittau, des réceptions ofiiciellesy de la messe du roi, des gardes du corps, du diner servi à deux tables; usages qui contrastaient avec une humble situation! et qui ressemblaient trop peu aux habitudes simples, militaires, faciles de la cour de Russie, où l'étiquette est réservée pour de grandes et rares occasions. L'archiduc palatin passa au commencement de 1799 à Mittau; il allait épouser une des grandes-duchesses, fille de l'empereur Paul. Louis XVIII sut son arrivée, et ne douta pas un instant de sa visite; il s'occupait à tout régler convenablement ' ; il craignait que lui envoyer monsieur le duc d'Ângoulême ne témoignât un empressement trop grand; pendant cette appréhension, il fut informé que l'archiduc avait continué son voyage sans s'arrêter.

Comme il était vraisemblable, la remise de Madame Royale ne souiïrit aucune difficulté à Vienne. Elle fut amenée jusqu'à la frontière russe, où le duc de Villequiers, pre» mier gentilhomme de la chambre, alla la recevoir. Le ma* riage fut célébré le 10 juin 1799. M. de Saint^Priest, comme ministre de la maison, fut chargé de rédiger le contrat, où il ne pouvait guère écrire que des espérances. Le mariage fut consacré par le cardinal de Montmorency, grand aumônier. Cette cérémonie, solennisée en terre étrangère, si loin de France, sous le poids de l'exil, de la proscription et des souvenirs de l'échafaud et du Temple, parmi quelques fidèles serviteurs, fut simple et touchante; elle était pour Louis XVIII une consolation désirée depuis longtemps.

Après le mariage de Madame Royale, la monarchie de rémigration se trouva établie d'une façon plus tranquille et plus définitive qu'elle ne l'avait été depuis que les princes avaient quilté la France. Dans ce château d'un souve«> rain dépossédé, Louis XVIII, entouré d'une partie de sa

> uur« xuvm.

famille, 8*était arrangé un simulacre de Versailles. L'observance minutieuse de rétiquelte, la présence de quelques anciens courtisans aussi fidèles à leurs habitudes d'esprit qu^à leurs sentiments humblement dévoués ; ces vieux gardes du corps qui formaient la haie lorsqu'on se rendait à la chapelle ; toute cette petite représentation de la vie pompeuse d'une cour, où l'on pouvait retrouver jusqu'aux ambitions, aux jalousies, aux intrigues des serviteurs du palais : tout cela composait pour Louis XYIII une calme et douce position fondée sur la conscience béate de son droit; il semblait ainsi se croire en jouissance de l'essentiel de la royauté. Les hommes sensés, le voyant si satisfait, le plaignaient, non point de ses malheurs, mais de son contentement.

La position où se trouvait M. de SaintrPriest auprès du prétendant ne pouvait lui convenir et mettait son dévouement à de nouvelles épreuves. La faveur de M. d'Avaray n'avait pas diminué; ce n'était pas seulement de l'influence qu'il exerçait sur son maître, c'était une domination despotique, hautaine, souvent brusque et rude. Louis XVIII vivait en crainte devant son favori ; c'était sans cesse des brouilleries et des raccommodements timidement sollicités par le prince.

M. d'Avaray n'était aucunement distingué par l'esprit ni par le jugement; un vernis de littérature, une facilité de conversation , des manières convenables que l'usage du monde donnait alors à tous ceux qui vivaient en bonne compagnie, composaient tout son mérite. 11 n'avait ni ne pouvait avoir aucune expérience des affaires ; sa vie s'était passée sans autre emploi que des charges de cour. Ses succès s'étaient bornés à être bienvenu de quelques femmes, ce qui dans ce temps-là inspirait beaucoup de présomption. Le seul véritable service qu'il eût rendu à Louis XVIII était d'avoir été le guide et le compagnon de sa fuite en 1791 ; c'était sans doute un acte de dévouement, mais qui n'avait

rencontré ni péril ni difficulté; ce prince en avait conçu une reconnaissance dont il a laissé le témoignage dans la relation de ce voyage. Ce qui apparaît le plus dans ce récit, c'est l'ignorance où peuvent être les princes des circonstances de la vie commune et leur étonnement de s'y rencontrer.

Comme son conseiller dans l'émigration, M. d'Avaray n'avait pas montré un grand discernement, et, en aucune occasion» ne lui avait inspiré ni détermination habile ni résolution hardie; il était paresseux, sans habitude d'écrire, et il avait toujours fallu en même temps que M. d'Avaray un homme capable de tenir la correspondance. C'était cette position qui était destinée à M. de Saint-Priest; c'était pour l'occuper qu'il avait été mandé.

Louis XVIII n'avait plus alors un conseil auprès de lui : le maréchal de Castries ne l'avait point suivi, M. de Flachslanden était mort; M. de Jaucourt se mourait; de sorte que M. de Saint-Priest travaillait avec Louis XVIII, en présence de M. d'Avaray, seul critique et contrôleur de ses propositions et de ses rapports; ce qui lui donnait une attitude de supérieur et de premier ministre. Leurs rapports avaient toujours été faciles et agréables; mais quelle que fût la politesse de M. d'Avaray, l'inégalité de situation n'en subsistait pas moins. C'est ce que M. de Saint-Priest ne voulut pas; il ne trouvait le favori ni assez habile, ni assez grand seigneur pour être placé au-dessus de lui; son âge, les services rendus, la connaissance des affaires, l'importance des emplois qu'il avait remplis lui donnaient tout droit à la prééminence. 11 en parla à Louis XVIll, à qui cette réclamation ne plut guère ; mais elle était si juste, et il avait un tel besoin de M. de Saint-Priest, qu'il consentit que les projets de lettres et les rédactions fussent remis à lui seul pour les examiner. L'apparence était ainsi sauvée, le fond restait le môme; c'était réellement à M. d'Avaray que la correspondance était communiquée ; ses observations, les nolets ù.atinées à indiquer le sens des réponses, les modi-

886 • ÊTODES BIOGRAPHIQUES.

flcations proposées aux projets étaient soigrieusetnent Irans* crites par Louis XVIII, et M. deSaint-Priest ne Toyaitque son écriture. Ce ménagement puéril ne changeait rien à la déplorable habitude d'écouter des conseils sans prévoyance et d'adopter des résolutions proposées sans connaissance des hommes et des affaires, en négligeant les avis de sa vieille expérience.

Cependant l'Europe changeait de face; la politique révolutionnaire du Directoire, l'impossibilité de vivre en paix avec un tel gouvernement, toujoufô agressif et incompatible avec les autres puissances, allaient rallumer la guerre.

Dès le mois de décembre 1798, l'empereur de Russie avait conclu avec l'Angleterre un traité d'alliance et de subsides; il s'était engagé à envoyer des armées auxiliaires. Km mois de mars 1799, le maréchal Souvarov avait traversé Mittau, pour aller prendre le commandement d'un corps de trente mille hommes, qui se dirigeait sur Trieste. M. de Saint-Priest fut envoyé par Louis XVIII pour le complimenter à son passage. îl le reçut sortant du bain et en chemise, avec sa bizarrerie affectée, et une Jactance qui se trouva d'abord justifiée par l'événement.

Les armées françaises n'étaient plus commandées par le générai Bonaparte ; elles éprouvèrent de déplorables défaites; l'Italie fut reconquise, la Suisse envahie; les frontières de la France étaient menacées ; le gouvernement du Directoire succombait sous la haine et le mépris de l'opinion nationale ; des signes de désordre et de dissolution présageaient la conquête par les armées étrangères, et des convulsions intérieures. On était donc fort occupé à Mittau des chances d'une restauration* La cruelle expérience des an* nées précédentes avait déjà quelque peu enseigné combien était aveugle et insensée la tentative d'une contre-révolution complète ; on ne croyait plus, du moins dans le conseil de Louis XVIII, au rétablissement pur et simple de l'ancien régime; on commençait à sentir que plusieurs concessions

LE COmTE DE SAtNT-l»R1EST. S87

étaient indispensables. Diverses notes de M. de Saint-Priesl témoignent de cette disposition ; développée par des ieçoni rudes et qui se renouvelèrent souvent, elle finit, la nécessité aidant, par conduire à la Chartede 1814. On voit aussi, dans les documents de cette époque, la crainte que les aflaires ne soient gâtées par l'imprudente exagération de Monsieur et de ses agents. Réfugié en Angleterre, il aurait pu se décider et agir avant son frère, de telle sorte qu*il aurait aliéné les opinions favorables qu'on espérait trouver en France.

Cependant, vis-à-vis de l'Europe, la position dos princes français reistait la même. La nouvelle coalition n^avait voulu s'engager à rien envers eux. Toutes les combinaisons des alliés, les résolutions prises, les projets convenus, ne leur étaient point communiqués, et ne se rapportaient en aucune façon aux intérêts de leur cause. Louis XVI II était laissé dans son isolement à Mittau.

Peu de mois après, les espérances que, du fond de son exil, il avait pu concevoir, commencèrent à s'aftaiblir beaucoup. L'armée russe de Rorsakof fut détruite à Zurich par Masséna; Souvarov fut contraint à quitter l'Italie et la Suisse; le corps anglais et russe débarque en Hollande capitula et fut obligé de se rembarquer; et, ce qui fut nne bien autre circonstance, le général Bonaparte revint d'Egypte, fut reçu avec acclamation par la France entière, renversa le gouvernement directorial et s'empara du pouvoir sous le titre de Premier consul.

En même temps, l'empereur Paul, attribuant les revers de ses armées à la conduite de l'Autriche, et déterminé par les rapports du maréchal Souvarov, changea tout à coup de volonté, rappela ses troupes, se brouilla complètement avec les alliés, et commença à se prendre d^admifation pour le Premier consul , qui augmenta ce sentiment par quelques bons procédés.

Depuis deux ou trois anô, Louis XVUl avait placé ses es-

pérances sur la cour de Russie, encore qu'elle ne lui téoioi* gnàt pas beaucoup dUniérét. Maintenant il fallait revenir à rAulriche, dont on avait pourtant éprouvé la mauvaise volonté. M. de Saint-Priest insista sur cette nouvelle direction qu'il devenait nécessaire de donner à la politique de l'émigration. 11 voulait même que Louis XVIII quittât Mittau, où désormais son séjour avait peu de dignité; d'autant que les serviteurs de l'empereur Paul commençaient à insinuer que la cour réfugiée ferait bien de chercher un autre asile.

D^aiiieurs l'Autriche présentait encore de grandes chances dé succès. Ses armées occupaient l'Italie septentrionale et le Piémont ; la France paraissait épuisée d'hommes et d'argent; tout redoutable que fût le Premier consul, on pouvait croire qu'il manquait de ressources, et que la campagne de 1800 aurait pour théâtre les frontières, peufrétre même le territoire de la république française. On ne faisait point à Mittau des conjectures aussi triomphantes que l'année d'auparavant; mais on était loin de désespérer. M. de Saint-Priest continuait à conseiller de plus en plus la modération et la prudence d^opinion, qui lui semblaient indispensables pour rentrer en France. A ce moment le général Dumouriez se risqua même de venir à Mittau. Les concessions n'allaient pas jusqu'à faire bon accueil au vainqueur de Jemmapes. Il vit M. de Saint-Priest plus que Louis XVIII, et ce qui fut la grande question, il ne dîna point à la table royale. Ce fut à cette époque que Louis XVIII écrivit au Premier consul une lettre où il l'engageait à rendre à la France son roi. Cette démarche, et le langage de majesté adressé par le prince émigré au chef glorieux et puissant que la France venait de se donner, étaient une nouvelle et triste preuve de l'ignorance des hommes et des circonstances.

Vers le commencement de juin 1800, M. de Saint-Priest fut envoyé à Vienne; il était chargé d'instructions longues

et détaillées; les unes ostensibles, les autres confidentielles'. Ces pièces sont curieuses. Louis XVIII s'y montre fort préoccupé de sa dignité royale et de Thonneur de la France. Certes, ses sentiments étaient sincères; mais ils sont exprimés de telle façon, qu'on s'étonne d'y reconnaître si peu de connaissance de la France et de l'Europe, une confiance si inerte dans la force du droit divin, une dépendance si triste des puissances étrangères. Cet orgueil royal, ce mouvement patriotique portent tellement à faux qu'ils ne prouvent ni énergie, ni véritable fierté. Pour juger la valeur de ces instructions, il sufDt d'ajouter que M. de Saint-Priest, qui en était porteur, arriva à Vienne la veille du jour où fut apportée la nouvelle de la bataille de Marengo. 11 n'eut pas même à les montrer au baron de Thugut. La principale demande de Louis XVIII était l'autorisation de se rendre à l'armée autrichienne, en Italie : elle venait de perdre toute ritaiie.

Bientôt les victoires du général Moreau en Allemagne suivirent la bataille de Marengo ; il n'y avait plus rien à tenter pour la cause royaliste. M. de Saint-Priest emmena aux eaux de Tœpiitz sa femme, qui d'abord était venue le joindre à Mittau, puis l'avait accompagné à Vienne. Lorsque les préliminaires de la paix furent signés entre l'Autriche et la France, il se décida à aller passer Thiver à Dresde, Louis XVIII le rappelait; mais déjà, avant de quitter Mittau, il avait annoncé que son âge et sa santé ne lui permettaient plus un travail assidu et que désormais il était condamné à être un serviteur inutile. Louis XVIII insista dans les termes les plus aimables à lui demander son retour. M. d'Avaray lui-même y joignit ses instances; il s'excusa respectueusement, en protestant de ses sentiments.

Peu de temps après, Paul V% dont le sens et la volonté étaient de plus en plus troublés, envoya l'ordre que

* Instructions et notes adressées au comte de Saint-Priest.

290 ÉTUDES BIOGRAPHIÛOBS.

Louis XVIIl quittât Mittau; cette signification fut si soudaine que ce prince fut obligé de se mettre en raute, au plus fort de Thiver ; il partit le 21 janvier, jour anniversaire de la mort de Louis XVL Rien n'expliquait un pareil pro* cédé; il convenait au Premier consul que le prétendant habitât loin de la France, et lui-même s*étonna de cette rudesse de l'empereur Paul. Ne sachant où reposer la tète, Louis XYIII se dirigea à tout hasard sur Varsovie, dans la portion de la Pologne échue aux Prussiens. Le roi de Prusse toléra son séjour en cette ville. Dans la crainte que cette hospitalité ne fût pas accordée, M. de SaintrPriest lui conseilla de demander au Danemark asile dans la vilie de Kiel sur la Baltique; il ne fut pas nécessaire de donner suite à cette négociation.

Paul 1""" ne survécut pas longtemps à cet acte de dureté. L'avènement de l'empereur Alexandre apporta quelque changement dans les relations de la cour de Russie avec Louis XVIIL Sans vouloir cesser d'être en bonne intelligence avec le Premier consul, il n'hérita point de l'enthousiasme de son père. S'û ne proposa point au prétendant de revenir dans ses États, il lui offrit de rétablir la pension de deux cent mille roubles, que ce prince avait renvoyée, en quittant Mittau.

Cependant la santé de madame de SaintrPriest allait touj[Ours déclinant; elle regrettait la Suède et son tranquille séjour ; elle croyait que ce climat lui était meilleur que tout autre. Elle avait acheté une maisonnette au bord du lac Mêler, et n^avait goût à nulle autre habitation. M. deSaint- Priest se décida à retourner dans ce pays, qu'il aimait aussi; il y fut très-bien reçu par le roi Gustave IV, et retrouva la bonne position qu'il avait à celte cour; il conservait la confiance de l'empereur Alexandre ; parfois il était consulté sur les affaires de la Russie avec la Suède.

Tout s'adoucissait en France; les émigrés y rentraient en foule; ses deux fils aînés, Emmanuel et Armand, que

lË COMTE DE SAlNT-PHIfiST. 291

Paul I*** avait éloignés du service de Russie, y étaient rentrés avec faveur» car leur disgrâce avait eu pour principal motif leurs relations avec le grand-duc Alexandre. Grâce à sa protection, il leur fut permis de faire un voyage en France, pour aller voir leur famille. H. de Saint-Priest conçut à ce moment le désir de retrouver sa patrie. 11 en prévint Louis XYIII, et pria l'empereur Alexandre de demander sa radiation.

Précisément alors parut la loi d'amnistie, qui réglait les conditions de la rentrée dçs émigrés ; il eût fallu prêter un serment qui lui semblait un démenti à ses sentiments de reconnaissance pour Louis XVIH. Il n'aurait retrouvé aucune fortune en France; il devait renoncer à la pension donnée par Catherine, et à une starostie qu'il avait reçue de Paul r^ dans le moment de sa faveur; enfin, ce qui lui importait davantage encore, ses âls, en abandonnant le service de Russie, auraient perdu l'espérance d'une carrière rapide et brillante. Il avait passé plus de la moitié de sa vie hors de France; sa femme était étrangère. Par ses habitudes et ses idées, il était d'un temps qui n'existait déjà plus; la Révolution avait, dès ses commencements, apparu à ses yeux comme un phénomène inconnu, dont il ne savait ni les mobiles ni la marche. Ministre de Louis XYI, conseiller sage et modéré de l'émigration, il avait, selon l'exigence des occasions, cherché à prendre toujours la meilleure détermination, sans jamais concevoir ni propo- £çr aucun de ces grands plans de contre-révolution, dont se berçaient les exilés. Dans cette société nouvelle, sortie du profond bouleversement de la France, et qui commençait à se régler et à s'établir, il n'avait ni la volonté ni le goût de chercher place. On appartient à une époque comme à une patrie, et celle-là on ne la retrouve jamais ; il se ré<signa à rester émigré.

Ses ûls lui ramenèrent en Suède leur frère Louis, né en 1789, filleul de Louis XVI, que ses parents avaient laissé

292 ÉTUDES BI0GRAPH1QLES.

au berceau, en quittant la France. L'année suivante, en 1804, un nouveau motif vint s'ajouter aux circonstances qui le retenaient hors de son pays. Son second fils, Armand, fit un grand mariage en Russie; il épousa la princesse Sophie Galitzin, d'une des plus nobles familles de l'empire, qui tire, comme les Jagellons, son origine des anciens souverains de Lithuanie ; sa mère était de la famille des Bagratides, qui avait régné sur la Géorgie, avant que ce royaume fût conquis par la Russie. Armand de Sainl- IViest quitta alors la carrière militaire. Il fut gentilhomme de la chambre, et, quelques années plus tard, gouverneur civil d'Odessa.

M. de Saint-Priest conservait avec Louis XVIII des rapports de fidélité et de respect; il lui écrivait, lorsque l'occasion s'en présentait, et recevait assez souvent des lettres pleines de confiance et de bonté. En 1803, ce prince lut empressé à lui faire connaître la négociation, qui venait d'être tentée par l'intermédiaire de la Prusse, pour lui faire accepter une indemnité et obtenir sa renonciation à la couronne de France. On s'étonna alors de cette méprise du Premier consul, et l'on en put conclure que, malgré sa pénétrante sagacité, il y avait certaines qualités qui lui étaient toujours imprévues. Un homme de tant d'esprit aurait dû prévoir qu'il rencontrerait toute la hauteur d'âme des fils de Louis XIV, et que l'intime et inaltérable conscience du droit divin, qui donnait à leur conduite et à leur langage quelque chose de peu sensé, leur inspirerait, en cette occasion, une noble réponse.

Ce fut une grande affaire pour I^ouis XVIII. Il s'en occupa longtemps et voulut lui donner un caractère de solennité. Il chargea M. de Saint-Priest de la communiquer au roi de Suède qui, sans doute, disait-il, serait content de sa conduite. Prévoyant que ce qui venait de se passer entraînerait son expulsion des États du roi de Prusse, il désirait que Gustave IV lui assurât un asile. Plus tard il lui demanda

de permettre qu*il prit rendez-vous avec Monsieur, son frère, dans la ville de Calmar. H avait déjà fait signer, par tous les membres de la maison de Bourbon, une déclara^ tien conforme à sa réponse aux propositions de la Prusse. Maintenant le Premier consul était revêtu du titre d'empereur, et prenait place parmi les souverains; Louis XVIll voulait que d'une réunion de famille émanât un acte de protestation. Le roi de Suède témoigna à Louis XVIII les sentiments que ce prince avait espérés; il lui promit un asile et la faculté de venir à Calmar; mais il ne lui donna point le titre royal.

Ce fut seulement en septembre 1804 qu'eut lieu cette entrevue des deux princes. Malgré la convenance de leurs mutuels rapports, malgré la déférence extérieure de Monsieur pour son roi, chacun des deux frères était chef d'une émigration différente. Les opinions, la conduite, les projets n'étaient point les mêmes. Monsieur avait une politique active, ou, pour parler plus exactement, agitée. C'était une nuée d'agents choisis sans discernement ; beaucoup étaient dévoués, mais avec passion, sans lumières, 3ans examen, sans jugement. Ils entretenaient le prince de leurs propres illusions, de leurs frivoles espérances; à ces loyaux et nuisibles serviteurs se joignaient les intrigants, et, dans celte catégorie, on descendait bien bas; enfîn les espions, à qui des entreprises et des conspirations ainsi conduites donnaient de grandes facilités.

Louis XVIII avait une tout autre conduite. Ses opinions, du moins pendant très -longtemps, avaient été de môme arrêtées à l'indispensable nécessité d'un pouvoir sans partage. À cette époque il ne comprenait encore guère mieux que son frère les concessions à faire, les garanties à donner à la nation ; il attendait encore une impossible coopération des puissances étrangères; toutefois il agissait avec gravité et calme; il s'entourait d'hommes, qui, certes, étaient loin d'être distingués par l'esprit et l'habileté, mais qui

994 ÉTUDES BIOGRAPRIÛUËS.

avaient de la convenance et de la réserve. Il ne se compromettait pas avec des agents vulgaires et subalternes; il n'entamait pas & l'étourdie les plus périlleuses entreprises, sans calculer les chances de réussite. Il avait des correspondances avec quelques personnes considérables et indépendantes» qui lui disaient la vérité, et il pouvait la comprendre. Cette conférence de Calmar était en partie destinée à mettre les deux centres de Témigration en accord sur la marche à suivre. Ce qui venait d'arriver dans la conspiration, où Pichegru, Moreau, Cadoudal, MM. de Polignac s'étaient perdus, semblait une terrible leçon.

Les deux princes passèrent quelques jours ensemble à Calmar, où, par les ordres du roi de Suède, ils furent accueillis avec les plus honorables égards; puis ils se séparèrent en bonne intelligence, ce qui, dans aucun temps, n'a empêché ni l'un ni l'autre de suivre une ligne presque opposée, tant les caractères étaient différents. M. de Saint- Priest avait été pressé par Louis XVIII de se trouver à l'entrevue de Calmar. La santé de sa femme, qui devenait de plus en plus languissante, ne lui permit pas ce voyage.

Le séjour de Varsovie ne fut plus permis au prétendant. En revenant de Calmar à Riga , il apprit que cet asile lui était refusé. L'empereur Alexandre lui avait déjà offert de retourner à Mittau; il réclama son hospitalité.

Dans la situation où se trouvait l'Europe, il était manifeste que rien ne pouvait être tenté par les princes. L'empereur Napoléon soutenait une lutte terrible contre l'Angleterre. En même temps il ne gardait nul ménagement pour les puissances du continent. Il se faisait roi d'Italie; il détruisait de petites souverainetés; il occupait les territoires de ses alliés; il marchait évidemment à la complète et universelle domination. Des coalitions nouvelles devaient être le résultat d'une telle politique. Un vaste avenir de guerre était ouvert, avec toutes les grandes chances qu'il pouvait amener. L'émigration avait plus ou moins d'espé-

rance à concevoir, selon le cours variable des événements ; mais ses projets et ses désirs ne pesaient absolument pour rien dans une telle balance.

La capitulation d*Ulm et la bataille d'Austerlitz mirent fin à la coalition formée en 1805 contre Napoléon, et donnèrent à sa couronne impériale un éclat de gloire et de puissance, hors de proportion avec le cours ordinaire des événements historiques. Emmanuel de Saint-Priest fit cette campagne dans l'armée russe, comme chef de bataillon. Son frère Louis, alors âgé de seize ans, était déjà entré au service. M. de Saint-Priest fut longtemps inquiet et sans nouvelles de ses fils; ils s'étaient comportés avec distinction; Emmanuel avait eu un cheval tué sous lui.

Pendant le cours de Tannée 1806, M. de Saint-Priest continua à habiter tranquillement la Suède, voyant de jour en jour décliner la santé et les forces de sa femme. Au mois de janvier 1 807, il perdit cette douce compagne de sa vie, après trente-trois ans d'union sans nuage. Peu de mois après il éprouva de cruelles anxiétés. La guerre s'était renouvelée entre la France et la Russie. Après la conquête de la Prusse, Napoléon avait porté ses corps d'armée sur la Vistule. Dans la campagne entreprise pendant l'hiver de 1806 à 1807) il n'avait obtenu aucun résultat grand et décisif; mais il lui avait été possible de maintenir son armée dans la Pologne et la Prusse orientale, et d'y faire arriver des renforts et des munitions. De sorte qu'à la fin de l'hiver, dans un pays sans ressources, à quatre cents lieues de France, il rentrait en campagne avec une armée formidable, après avoir pris Dantzick.

Emmanuel de Saint-Priest commandait un régiment de chasseurs de la garde impériale russe. Son frère Louis servait dans le même corps. A l'attaque du pont de Lomitten, qui fut un moment emporté par les Russes, les deux frères furent blessés. Emmanuel eut la jambe fracassée; Louis reçut une balle qui atteignit le poumon. On les emporta du

champ de bataille à Tinsu Tun de l'autre. Comme les Russes furent obligés de repasser la rivière, il y eut quelque confusion dans cette retraite. On ne sut pas ce que MM. de Saint-Priest étaient devenus ; on crut qu*ils avaient été tués. Le général russe en parla ainsi dans son rapport ; les journaux le répétèrent. L'impératrice mère écrivit au ministre de Russie à Stockholm, d'annoncer cette triste nouvelle à leur père, en lui témoignant la part qu'elle prenait à sa douleur. Pendant qu'il était plongé dans une accablante affliction, un billet lui fut apporté : l'adresse était écrite de la main de son fils Louis; il n'osait en croire ses yeux; puis il fut traversé de l'idée que c'était l'adieu de mort de son malheureux enfant; il n'osait ouvrir cette lettre ; elle était datée de Mittau. Les deux frères vivaient» s'étaient retrouvés, et avaient été portés dans cette ville. Louis avait, par miracle, échappé à la mort; on l'avait chargé dans un bateau plein de blessés; l'odeur était si affreuse qu'il voulut être laissé sur le rivage; peu de moments après le bateau fut coulé par une batterie ennemie. Resté seul et abandonné sur le bord de la rivière, il vit passer un compatriote et un ami, M. de Lagarde, qui servait dans le même corps, et qui, blessé aussi, allait en charrette regagner l'armée. Us trouvèrent ensuite moyen d'arriver en bateau jusqu'à Mémel. Puis ils s'embarquèrent et après avoir passé onze jours en mer, à cause des vents contraires, ils arrivèrent enfin à Riga. M. le duc d'Ângoulême vint les chercher et les amena à Mittau. M. d'Autichamp, oncle de M. de Lagarde, se trouvait auprès de Louis XYIII. On logea les deux frères au château, le roi les flt soigner par ses médecins, et il écrivait de leurs nouvelles à M. Saint- Priest. Ils furent longtemps à se rétablir, et lui donnèrent beaucoup d'inquiétude.

La pai.K de Tilsit rendait Napoléon le maître du continent. Louis XVlll ne pouvait plus habiter Mittau. A ce moment le roi de Suède lui proposa de venir le joindre à Stral-

LE COMTE m SAINT-PRIEST. 297

sund. Livré à des visions d'illuminé^ fasciné par un évéque de Linden, non moins insensé» il écouta les conseils des voix célestes, et rompit l'armistice qu'il avait conclu au mois d'avril avec les Français. Il enrégimenta quelques émigrés français, dont il donna le commandement au duc d'Aumont, se persuada qu*à l'arrivée de Louis XVIll toute l'armée française abandonnerait Napoléon, et commença la guerre, qui ne fut pas longue.

Il repassa la mer, et par un singulier hasard, au moment où il débarquait à Carlscrôna, Louis XYII1 y arrivait aussi. La mer avait été si mauvaise, qu'il avait pu craindre un instant d'être forcé de relâcher à Stralsund, qu'occupaient déjà les Français. Cette rencontre causa un moment d'embarras au roi de Suède; il n'eût point refusé un asile à ce prince fugitif, mais c'eût été pour lui une gêne et un péril ; de sorte qu'il approuva fort le dessein qu'avait le prétendant de chercher un asile en Angleterre. Son admission y souffrit d'abord quelques difïicultés; elles furent aplanies. Resté seul en Suède, M. de Saint-Priest ne put se résoudre à passer la fin de ses vieux jours dans un tel isolement. La France lui était interdite ; il ne pouvait aller habiter en Russie, où étaient ses fils; il y eût paru un agent de Louis XVIII ; ce qui n'était pas compatible avec les intentions de l'empereur Alexandre. Son séjour à Stockholm devenait même peu convenable depuis que la Russie était en guerre avec la Suède. 11 prit congé du roi Gustave IV et s'embarqua pour Kœnigsberg. 11 traversait l'Allemagne pendant les conférences d'Erfurth. Son fils Emmanuel pria l'empereur Alexandre d'obtenir de Napoléon la permission que son père fût admis en France. M. de Saint-Priest était l'objet des préventions malveillantes de l'empereur. On disait qu'il ne lui pardonnait pas d'avoir contribué au mariage de madame Royal e avec M. le duc d'Angoulême. Il est plus vraisemblable que Napoléon avait pour lui l'aversion assez motivée qn'il a toujours manifestée contre tous les agents des princes dans

398 ÉTUDES BIOGRAPHIOUES»

les cours étrangères. Quoi qu*il en soit, il n*était pas avec l'empereur Alexandre dans des termes à le refuser. D'après sa réponse, le comte de Nesselrode, en revenant à Paris, se trouva suffisamment autorisé à en parler an ministre de la police. L'empereur était déjà parti pour l'Espagne; le ministre permit que M. de SaintrPriest séjourn ât pro visoirem^it à Genève.

Le préfet de Genève était alors M. de Barante, administrateur éclairé et honorable. Ainsi que les hommes modérés de l'Assemblée constituante, parmi lesquels il comptait plusieurs amis, il avait souhaité de s réform es jetde s gara nties; comme eux il avait déploré que la fondation d'un gouvernement libre et régulier eût été rendue impossible par de sanglants désordres et par l'abolition de toute autorité légale, de toute justice; après avoir souffert sous les tyrannies révolutionnaires, il s'était attaché au pouvoir qui rétablissait l'ordre public. 11 admirait avec reconnaissance le grand homme qui réglait la société nouvelle et glorifiait la France. Mais quel que fût son dévouement scrupuleux aux fonctions qu'il exerçait, il se connaissait d'autres devoirs qu'une obéissance empressée etservile. 11 était estimé et aimé des Genevois. Plusieurs exilés avaient eu souvent, comme M. de Saint-Priest , permission de séjourner sur cette frontière, sans avancer plus loin vers Paris. M. Necker y avait longtemps vécu ; madame de Staël y était habituellement; ses amis venaient de Paris ou de l'étranger passer quelque temps auprès d'elle; les voyageurs distingués par leur renommée, leur esprit ou leur rang, ne traversaient point Genève sans s'y arrêter. Le préfet, en observant les obligations et les convenances de sa place, avait pour une telle société plus d'égards et plus de goût que sans doute le maître ne l'eût voulu; il vivait beaucoup avec les exilés, et ne songeait nullement à les tracasser, ni à les faire espionner. Il accueillit M. de Saint-Priest avec les sentiments dus à son âge et à une vie longue et honorable.

En revenant d*Espagne, Napoléon sut que M. de Saint- Priest était rentré en France, et prononça qu'il ne donnait point cette permission, tant que ses deux fils resteraient au service de Russie. Cette volonté fut connue de M. de Saint* Priest, qui alla demander au préfet s*il ne devait pas s*éloigner; M. de Barante n*avait aucun ordre du ministre, et n*eut garde de le consulter ; les choses en restèrent là dans le provisoire ; mais M. de Saint-Priesl put passer deux années avec se» filles, madame de Saint-Victor, madame d'Axat et madame de Galvière» qui vinrent entourer leur père de soins et de tendresse ; ses fils arrivèrent aussi pour le voir. Il vivait dans une société agréable et distinguée, ce qui avait toujours eu un grand charme pour lui ; il était environné d'une haute considération; son esprit grave, fin et doux plaisait à tous. On aimait à lui faire raconter tant de sou* venirs d'une carrière si diverse par les événements et les situations. Ses récits avaient beaucoup de grâce; jamais nul ressentiment, jamais nulle rancune d'opinion n'y apparaissait; ses jugements sur les hommes avaient une bienveillante impartialité; il allait beaucoup chez madame de Staël, et il se rappelait entre eux ces premières époques de la Révolution qu'ils avaient passées ensemble, sans que jamais une parole pût blesser la fille de M. Necker. Si on imprimait ses Mémoires, écrits quelques années plus tard, lorsque ses souvenirs étaient déjà un peu effacés, lorsqu'il avait le travail d'écrire au lieu du plaisir de converser, le lecteur n'y trouverait pas le charme qu'éprouvaient les personnes qui Técoutaient. Celui qui écrit ces lignes a sou« vent consulté le souvenir qu'il a conservé des entretiens de M. de Saint-Priest, plus que les noies qui lui ont été communiquées.

A la fin de 1811, la guerre de Russie allait commencer. L'empereur Napoléon n'avait plus de ménagements à garder avec l'empereur Alexandre, il ordonna que M. de Sainte Priest quittât le territoire de l'empire. Genève n'avait plus

le même préfet; Tordre fut eiécuté à la lettre et sans délai. M. de Saint-Priest, malade, fut obligé de partir au milieu de janvier 1812. Des instructions rigoureuses avaient aussi été envoyées au ministre de France en Suisse; il ne permit pas que M. de Saint-Priest s'arrêtât à Lausanne; à Constance, où une de ses filles devait venir le retrouver» il lui fut encore interdit de séjourner ; à Ulm, un employé wurtemburgeois lui enjoignit de s*embarquer sur le Danube pour se rendre à Vienne.

€e fut là qu*il attendit, comme attendait toute TEurope, le dénoûment de cette terrible crise, de ce dernier jeu, dont Napoléon avait voulu courir la chance. Emmanuel de Saint- Priest avait continué sa carrière dans les armées russes, et n*avait cessé de se distinguer par sa valeur et sa capacité. En 1810, pendant la guerre de Turquie, il avait été fait major et avait reçu la décoration de SaintrGeorges après une action d*éclat; en 1812, il était chef d*état-major du prince Bagration, qui amena son corps d'armée de Turquie au centre de la Russie, presque sur le front de l'armée française pour rejoindre la principale armée russe. Â la Moskowa, il fut blessé d'une balle> se fit panser et revint sur le champ de bataille. Après la retraite funeste des Français, ils avaient laissé à Vilna des milliers de malades, de blessés, de prisonniers mourant de faim. L'empereur Alexandre chargea Emmanuel et Louis de Saint-Priest du soin de leurs compatriotes malheureux; ils s'occupèrent de ce devoir avec un zèle et un soin qui sauvèrent la vie à beaucoup de Français. Plus tard, dans la campagne de 1813, il ne cessa de mériter dans chaque occasion des éloges et des récompenses; en 1814, lorsque les alliés eurent pénétré en France, il commandait, sous les ordres de Blûcher, le huitième corps de l'armée russe; le 12 mars, il entra de vive force dans la ville de Reims. Le lendemain Napoléon arriva avec le corps du duc de Ragusc, et reprit la ville après un combat assez animé. Un obus fracassa l'épaule d'Emma-

LE COMTE DE SAINT-PRIEST. 30i

nuel de Saint-Priest; il tomba; ses soldats Temportèreut sous le feu de la batterie ; il fut transporté à Laon, où il mourut quinze jours après.

Cette nouvelle mêla une amertume cruelle à la joie que pouvait donner à M. de Saint-Priest la restauration, si longtemps attendue. 11 ne «e pressa point d'accourir et ne revit le roi Louis XYlll que trois mois après son retour aux Tuileries. Le roi le reçuten ami plutôt qu'en souverain, et lui dit des paroles de consolation. Toutefois rien ne témoigna qu'on gardait souvenir de tant de services dévoués rendus pendant les plus mauvais jours. Nulle récompense, nulle distinction ne fut accordée; l'exil était fini, voilà tout. M. de Saint-Priest ne demanda rien, ne se plaignit point; peut-être même n^était-il plus capable d'un désir ambitieux. Les Cent Jours arrivèrent; M. de Saint-Priest fut laissé tranquille à Évreux, où il s'était retiré. Au retour du roi, il fut porté sur la nombreuse liste de pairs que le cabinet, présidé par M. de Talleyrand, proposa à la signature royale. M, de Saint-Priest avait quatre-vingts ans, il était devenu très-sourd, il lui semblait n'être plus de ce monde; il se retira dans sa terre auprès de Lyon ; il y vécut encore six ans, et s'éteignit le 26 février 1821, avec le calme et la fermeté que lui donnaient la raison et la piété.

Camille Jordan naquit à Lyon, le 11 janvier 1771, d'une recommandable famille de négociants. Il avait dix-sept ans, et sortait du séminaire de Saint-lrenée, où il avait achevé ses études comme élève laïque, lorsqu'il se trouva au château de Vizille, chez son oncle M. Périer, où s'assemblaient, sans convocation royale, de leur propre droit et autorité, les États de Dauphiné. Il assista ainsi à ce premier acte de la Révolution. Telles furent les premières impressions qui pénétrèrent son esprit et influèrent sur ses opinions. Tout jeune qu'il était, il se lia avec les hommes importants et honorables de cette réunion, avec Mounier surtout. Dès lors s'enracina en lui cet amour de la liberté et de la justice, uni et confondu avec un invariable sentiment de droiture et de modération.

Lorsqu'on discutait à l'Assemblée constituante la constitution civile du clergé, Camille Jordan publia quelques réflexions contraires à cette œuvre imprudente. Son éducation au séminaire lui avait donné une piété vive et sincère; il était alors un vrai Sulpicien, plein d'aversion pour les doctrines jansénistes, qui, abâtardies, médiocres et exagérées, tentaient, à la faveur de la Révolution, une pitoyable réforme de l'Église française.

En 1793, la ville de Lyon se souleva contre la Convention , qui , après le supplice de Louis XVI , préludait au régime de la Terreur par la proscription des Girondins.

dAMlLLE JORDAN. 303

Camille Jordan prit, avec énergie et chaleur, sa part dans cette héroïque résistance, et se fit remarquer par son éloquence et son courage. Après le siège, où il avait, les armes à la main , défendu sa ville, il se déroba aux vengeances révolutionnaires , et se retira d'abord en Suisse , puis en Angleterre. Là, il devint Tami de quelques émigrés français qui, comme lui, ne connaissaient point de liberté sans rhumanité, la justice et la raison : Malouet, Lalli- Tolendal, Cazalès, Fontanes. Il s'attacha aussi aux hommes distingués de l'Angleterre à qui il se trouvait conforme : Fox, Erskine, Mackintosh, lord HoUand. Il suivait assi-* dûment les séances du Parlement ; il s'instruisait des lois, de toutes les circonstances politiques, des opinions, de la littérature de l'Angleterre. Son esprit était actif, ses sentiments élevés, son âme candide, sa vie pure.

Il rentra en France après la révolution du 9 Thermidor, en 1797, et fut élu député au Conseil des Cinq-Cents par le département du Rhône. Ce fut alors que le public commença à connaître son nom ; il débuta avec éclat à la tribune , et prit place parmi les hommes qui , la plupart sans arrière-pensée, voulaient, à cette époque, faire profiter la liberté constitutionnelle au rétablissement de Tordre çocial et de la légalité à l'abaissement de cette aristocratie de crime et de médiocrité née des mauvais jours de la Révolution.

La lutte était vive : ceux qui tenaient le pouvoir voyaient quels périls il y aurait pour eux, et pour la république, à s'en laisser déposséder. Un rapport relatif à la police des cultes attira l'attention sur les débuts du jeune député de Lyon. L'intolérance irréligieuse du dix^huitième siècle était encore dans sa verdeur; la persécution du clergé, l'oppression du culte catholique, passaient, aux yeux du parti dominant, pour des conquêtes de la Révo« lution, essentielles à conserver. Il s'éleva, parmi cette opinion, une clameur générale contre un orateur qui osait parler avec respect et affection de la religion où il était né.

Ce fut un feu roulant d*épigramnies vulgaires et de lourdes plaisanteries contre le député qui réclamait pour la majorité de la nation la liberté de pratiquer son culte. On ne tarissait point de moqueries sur les cloches, que, suivant le rapporteur, il devait être permis de sonner.

Dans une autre discussion, Camille Jordan encourut quelques reproches plus fondés : le midi de la France, et surtout la ville de Lyon, étaient le théâtre d'une vive réaction; des meurtres, des massacres de prison, des violences, avaient été commis; des sociétés secrètes s'étaient formées ; elles exerçaient de sanguinaires vengeances sur les révolutionnaires, sur les acquéreurs de biens nationaux; elles menaçaient le gouvernement et troublaient la sécurité du pays. Le Directoire exécutif en rendit compte par un message; il lui convenait, ainsi qu*au parti révolutionnaire, d'exagérer ce genre de désordres. Camille Jordan chercha trop à Talténuer; on était alors à une époque où les plus vertueux citoyens ne savaient pas 8*élever avec calme et fermeté au-dessus de la domination de l'esprit de parti. D'ailleurs, il y avait quelque chose dans le caractère et le talent de Camille Jordan qui l'entraînait facilement trop loin dans ses opinions et son langage. La puj^té de son intention, sa candeur, sa bonne foi, la chaleur qui venait animer celte âme douce et pure , une sorte d'aveuglement presque involontaire, l'empêchaient souvent d'apprécier le vrai caractère et de prévoir les œuvres des factions ; alors il s'emportait fort au-delà de sa modération accoutumée. Toujours uni aux gens de bien, toujours en sympathie avec toutes les pensées sages et morales, il inquiétait sans cesse ses amis par ce penchant à unç exagération sincère.

Le coup d'État du 18 Fructidor devait l'atteindre plus que tout autre; il se déroba à la déportation et se retira en Suisse. II y publia une brochure contre la tyrannie directoriale. La Suisse allait être envahie par les Français : il passa en Allemagne, et y vécut longtemps auprès de son

ami Hounier à Weimar. Le temps de ce nouvel exil ne fut point perdu pour lui : il étudia la langue, la littérature, la philosophie allemandes. C'était un de ces esprits qui ne manquent jamais une occasion d'agrandir le domaine de leurs connaissances et de leurs pensées.

Le 18 Brumaire fit cesser sa proscription. Il revint en France, et ne conçut aucun désir de s'attacher au gouvernement consulaire. Il se félicitait du retour de l'ordre, mais il était de ceux qui regrettaient la liberté et qui ne voyaient rien d'heureux ni de fixe pour la France, tant que ne serait pas trouvée une position où le pouvoir serait fort, en même temps que les libertés seraient garanties. Ces opinions et ces sollicitudes lui dictèrent, en 1802, un écrit intitulé : Le vrai sens du vote national sur le consulat à vie^ qui parut à l'époque où Napoléon, par un hommage dérisoire à la souveraineté du peuple, consultait les assemblées primaires sur cette prise de possession du pouvoir absolu. La brochure fut saisie : un ami de Camille Jordan, qui l'avait remise à l'imprimeur, fut arrêté; alors le véritable auteur déclara son nom. M. Duchesne fut mis en liberté,, et nulle poursuite ne fut exercée contre Camille Jordan.

Il se retira à Lyon, se tint à Técart, se maria, vécut dans le silence et l'obscurité , parmi toute la gloire du règne impérial.

Lorsque Louis XVIII fut remonté sur le trône, en 1814, Camille Jordan fut un des députés que la ville de Lyon envoya au souverain ramené par la Restauration. Sa renommée de Fructidor, son éloignement constant pour Napoléon, étaient de grands titres à obtenir faveur auprès des opinions royalistes ; le gouvernement des Bourbons pouvait y voir les preuves d'une longue fidélité. On imagina de récompenser Camille Jordan par des titres de noblesse : il s^étonna de cette façon de l'honorer; mais il était si loin de toute vanité, qu'il ne s'en offensa point, et souriait dou-

cernent de cette complète méconnaissance de la révolution sociale qui avait changé la France.

11 ne montra aucun désir d'entrer dans les affaires : ses habitudes domestiques, sa santé, Tabsence de toute ambition, le retenaient dans ses foyers. Pendant les Cent jours, sa maison fut insultée : les révolutionnaires retrouvèrent leur vieille haine contre lui, comme il avait retrouvé aussi son aversion passionnée contre eux. Lorsqu'après la seconde restauration de nouvelles élections furent faites, Camille Jordan, nommé par le gouvernement président du collège électoral de Lyon, ne voulut pas être élu député.

A cette époque, il accepta du conseil municipal la mission de se rendre en Angleterre pour y régler la succession du major Martin, qui avait légué plus d*un million aux hospices de Lyon, sa ville natale. Il revit ses amis d'Angleterre, et reçut toutes les marques d*une grande considération. En 1816, après Tordonnance du 5 septembre, Camille Jordan céda enfln aux instances de ses amis et du ministère : il fut élu député par le département de TAin, dont il présida le collège, et par le département du Rhône.

11 reparut après vingt ans sur la scène politique, entouré de l'estime publique et du souvenir de ses anciens succès. Sa place était marquée d'avance près de M. Royer-CoUard, son ami, son collègue de Fructidor, celui qui avait jugé comme lui le des{)otisme impérial ; qui , comme lui, cherchait des garanties pour les libertés dans la monarchie légitime. Camille Jordan s'associa avec chaleur et sincérité à la cause de justice et de modération qu'il fallait dès lors défendre contre les attaques de deux partis opposés, en demandant à la seule raison, et à l'intérêt public bien entendu, appui et force contre les vieilles passions politiques. 11 tarda peu à retrouver, à accroître sa renommée d'orateur : il défendit le projet de la loi des élections, de cette loi qui accordait le droit de suffrage aux citoyens , seulement quand ils offraient présomption de lumières et d*in-

dépendance, et qui le 'refusait à ceux qui pourraient voter par influence ou suggestion aveugle. Ses amis et lui pensèrent que de là devait sortir la représentation véritable de la société française telle qu'elle est. Dans un autre discours» il répliqua avec un grand éclat aux oratôUrs qui, voulant donner au clergé une dotation domaniale, s'opposaient à ce qu'un gage fût affecté au payement de la dette publique. En même temps il ne refusait pas au gouvernement les moyens de se défendre contre des factions déchaînées : il consentait, pour un ati, à la censure des journaux et à la suspension de la liberté individuelle.

 la session suivante, en 1818, Camille Jordan et ses amis politiques ne se séparèrent pas coinplétement du ministère; ils lui concédèrent encore les lois d'exception, mais ils devinrent plus exigeants sur les garanties de la liberté. Ils demandèrent le vote annuel du recrutement, et la juridiction du jury pour lés délits de la presse. Camille Jordan prononça, dans cette dernière discussion, un discours d'un grand effet : il peignit d'une façon pénétrante les tergiversations d'un ministère qui, selon lui, ne savait trouver aucune force dans Topinion publique, et qui, dans sa timidité, montrait au pays une méfiance injurieuse : il affublait cette politique 9ù nom de constitutionalisme bâtard. Ce fut aussi un beau discours que celui où il signala le régime de terreur que la cour prévôtale et les autorités locales intimidées ou passionnées faisaient peser sur la ville de Lyon, sous le prétexte d'une sorte de conspiration. En cette occasion encore, il alla bien plus loin que n'eût voulu le ministère, contraint par sa situation â ménager, tout en la réprimant, la faction contre-révolutionnaire. On ne put faire consentir Camille Jordan à épargner par son silence quelques embarras au gouvernement : il voulut dire la vérité.

A la fin de cette session, il adressa aux électeurs de TAin et du Rhône un écrit, où il rendait compte des motifs

de sa conduite politique et des difficultés de sa situation. Sa bonne foi, son indépendance, la pureté de ses motifs, éclatent dans cette publication. 11 fut réélu, et revint encore à la session suivante. Le ministère était changé. M. le duc de Richelieu et M. Laine s*étaient retirés; M. Decazes dirigeait la politique intérieure, M. de Serre proposait les lois qui affranchissaient la presse. Camille Jordan, dont la santé se détruisait de plus en plus, qui portait le germe incurable du mal auquel il devait succomber, profita de cette conformité du ministère avec ses opinions et ses vues pour prendre quelque repos; il vota silencieusement pendant cette session.

Après quelques mois, la situation des affaires devint plus grave qu elle ne Tavait encore été. Le parti contre-révolutionnaire, vaincu et mécontent, conservait de profondes racines dans le gouvernement. Son intérêt au maintien de la dynastie ne i)Ouvait être douteux; la sincérité de son affection n'était pas contestable : il voulait user du pouvoir royal à sa guise et selon ses passions ; mais, au vrai, il ne songeait ni à le détruire, ni à l'affaiblir.

En même temps, un fond de méfiance réciproque existait entre la majorité de la nation et la dynastie : Tune voyait toujours la Révolution prête à renaître, désordonnée et sanglante; l'autre apercevait très-bien que ses libertés étaient un objet d'inquiétude; que ses souvenirs récents étaient antipathiques ; que ses mœurs actuelles excitaient une invincible répugnance. 11 y avait de part et d'autre une certaine conviction intérieure qu'on était incompatible. Les opinions révolutionnaires, les ambitions déçues, les vanités blessées, les enthousiasmes irréfléchis, le fanatisme des esprits faux, puisaient dans cette disposition du public une force vraiment menaçante. Les élections de 1819, le choix de M. Grégoire, élu évidemment comme régicide, l'usage agressif de toutes les libertés constitutionnelles, manifestaient le péril aux yeux les moins clairvoyants.

Quelques-uns pensaient qu*il fallait faire résistance ouverte au parti qui voulait renverser la dynastie par une révolution nouvelle; mais en même temps ils voulaient qu'on dgnnftt toutes les garanties réclamées par les gens de bien et les hommes éclairés. La possibilité actuelle d'une telle marche parut généralement douteuse. Les esprits n'étaient pas assez mûrs, assez rassis, pour qu*on pût espérer Tappui de Topinion publique.

Restaient deux résolutions à prendre : emprunter Tappui du parti contre-révolutionnaire, sauf à le modérer, s'il était possible : ou bien attendre que les fautes et les exagérations de l'autre parti lui fissent perdre sa popularité; et, alors seulement, commencer à lui résister.

Camille Jordan et la plupart de ses amis virent plus de danger au premier projet qu'au second. Ils résolurent de s'opposer de toutes leurs forces aux entreprises d'un ministère qui se rapprochait de la faction contre-révolutionnaire. Us s'y décidèrent encore bien davantage, lorsque l'assassinat du duc de Berri fut devenu l'occasion de la chute de M. Decazes; lorsque M. de Richelieu fut rentré au ministère, aveuglément déterminé, dans son trouble, à faire alliance avec les ultrà-royalistes.

Ce fut pour soutenir cette lutte solennelle que Camille Jordan sacrifia le repos de ses derniers jours. Il reparut à la Chambre et se plaça ouvertement dans cette opposition où le général Foy et M. Périer formaient la limite et la transition entre les deux opinions libérales. Le grand combat s'engagea sur la réforme de la loi électorale. Camille Jordan proposa un amendcmement, qui n'est autre que la loi rendue depuis 1830. Chaque arrondissement devait élire un député : on échappait ainsi aux influences trop actives de l'esprit de parti et de l'intrigue, et Ton accroissait les influences locales, plus calmes et moins menaçantes. La priorité de discussion fut obtenue pour l'amendement. Son adoption eût été la chute du ministère, ou du moins la

âlO ÉTUDES B10GRAPHIÛI}ES.

défaite du système politique quil adoptait. D*iBCfoyableâ efforts, et méine, diV-on, des suffrages achetés procurèrent une majorité de cinq voix contre Famendement.

Aussitôt après la session, le ministère de M. d^ Richelieu consomma son alliance avec le parti contre-révolutionnaire, en se séparant de tous ceux de ses anciens amis qui s*étaient opposés h la nouvelle loi d'élection et à la marche suivie par le gouvernement. C'était contre Camille Jordan que rirritation était la plus vive. 11 connaissait peu Tart des ménagements; sa bonne conscience ne lui laissait pas de scrupule; il allait toujours au dernier terme de son opinion. Pendant les troubles du mois de juin 1830, les députés étaient insultés par les gardes du corps et les jeunes gens royalistes; tandis qu'en même temps l'émeute populaire menaçait le gouvernement. De vives discussions re^ produisaient à la Chambre ces scènes de guerre civile. Camille Jordan y fut sévère pour la police; le ministère lui reprochait d'avoir moins songé à l'ordre public qu'au respect dû à la représentation nationale.

11 fut rayé du conseil d'État, où il avait été appelé en 1817; on voulut même donner à ce qu'on avait la prétention d'appeler sa disgrâce, quelque chose de plus marqué que pour M. Royer-Collard et les autres conseillers d'État de l'opposition. Il reçut cette atteinte avec un grand calme, regrettant seulement que M. -de Serre, son ami, son coin* pagnon d'opinions, se fût chargé de cette mesure.

A la session suivante, en 1821, Camille Jordan était devenu si faible et si souffrant, qu'il ne pouvait suivre les séances. 11 n'y parut guère qu'une fois. Pour effrayer Louis XVIll, ou plutôt pour fournir au parti alors dominant l'occasion d'exiger des mesures de police et de perses cution, d'offlcieux valets avaient fait éclater un pétard d'artitice près de l'appartement du roi ; le secret de cet ignoble complot ne fut pas connu tout de suite, et il fut question à la Chambre des députés de présenter une adresse. Camille

Jordan se fit transporter au comité secret où elle se discutait. Co fut son dernier discours; c'est la dernière fois que sa yotiL fut entendue en public ; il fut aussi éloquent, aussi convaincu, aussi énergique que jamais.

Dès lors il déclina rapidement; ses souffrances étaient cruelles ; il les endurait patiemment et se résignait avec calme à sa fin qu'il voyait approcher. La conversation dq sea amis.9 les soins de sa famille, étaient le seul allégement de ses maui^. Il mourut, le 19 mai 1821, d'un squirrhe intestinal. Ses funérailles furent touchantes : son convoi était sans pompe, conforme à sa médiocre fortune; mais Vélite de la France, sans distinction de partis ni d'opinions, formait smn noble cortège; un sentiment commun et pn> fond se Usait sur toutes les physionomies : c'était un hom* mage universel à une vertu, à un talent, à un caractère honoré de tous. Les jeunes gens des écoles, la foule popu^ laire, se joignirent au convoi. Sur le bord de la fosse où l'on allait déposer le cercueil, M. Royer-Collard , le constant ami de Camille Jordan , essaya de prononcer quelques paroles ; les larmes étouffaient sa voix, il ne put prononcer qu'un déchirant adieu. M. de Saint-Aulaire , au nom de la Chambre des députés; M. Rambaud, maire de Lyon, au nom de la ville, rendirent hommage à une vie si respectable et si pure. Plus tard, un monument lui fut élevé par souscription.

Nul n'a laissé des regrets plus profonds dans le souvenir de ceux qui l'ont connu ; nul ne fut plus aimé de ses amis. Son caractère était plein de charme, de douceur, d'une naïveté presque enfantine, mêlée à la force et à l'élévation. La pensée du mal lui était étrangère, et il ne savait pas la supposer dans les autres. Son esprit était délicat et fin ; ses impressions promptes et faciles : tout ce qui était beau et noble produisait en lui une visible émotion. Sa physionomie était d'une douceur et d'une grâce particulières. Il vécut sans ennemis, sans envieux, environné d'estime et d'aflection.

Camille Jordan n'a laissé aucun ouvrage considérable. Ses discours et ses opinions ont été réunis et publiés en un volume. Voici une lisle assez complète des divers écrits de circonstance qu'il a fait imprimer : — Lettre à M. Lamourette se disant évêque de Lyon. — Histoire de la conversion d'une dame parisienne. — La loi et la religion vengées. (Ces trois brochures se rapportent à la controverse sur la constitution civile du clergé.) — Avis à mes commettants. — Camille Jordan, député du Rhône, à ses commettants sur la révolution du 18 fructidor. — Le vrai sens du vote national sur le consulat à vie. — La session de 1817 : aux habitants de l'Ain et du Rhône. — Il a laissé en manuscrit : Discours sur l'influence réciproque de l'éloquence sur la Révolution et de la Révolution sur l'éloquence. — Éloge de Tavocat-général Servan. — Éloge ^de M. Fay de Sathonay, maire de Lyon. — Essai sur Klopstock.

Foy (Maximilien-Sébastien) naquit à Ham, en Picardie, le 3 février 1775. Dès Tâge de quinze ans, il entra, comme aspirant, dans Tartillerie, à Técole de La Fère. Au commencement des guerres de la Révolution, en 1792, il était lieutenant dans le troisième régiment d'artillerie à pied. Il fit en cette qualité la première campagne, et Tannée suivante il fut nommé capitaine d'artillerie à cheval. Dès lors, il commença à se faire remarquer de ses camarades et de ses chefs.

En 1794, il se trouvait à Arras, au moment où le représentant du peuple Joseph Lebon ordonnait toutes les horreurs qui ont rendu son nom fameux. Le capitaine Foy ne cacha point toutes les impressions que lui faisaient éprouver ces sanglantes abominations. Il en parla même en face au proconsul conventionnel, qui l'envoya en prison et allait le faire traduire au tribunal révolutionnaire, quand le 9 Thermidor vint mettre un terme au régime de terreur qui pesait sur la France.

Le capitaine Foy retourna à ses drapeaux, et fit dans Tarmée du Rhin les campagnes de 1795, 1796, 1797; toujours plein d^ardeur, d'amour de la patrie et de la gloire, souvent blessé, aimé et estimé de tous. En 1797, il fut fait chef d'escadron dans son arme. Après la paix de Campo- Formîo, il vint à Paris, se rendant à l'armée d'Angleterre, que devait commander le général Bonaparte. Le vainqueur de l'Italie eut occasion de rencontrer ce jeune officier d'ar-

tillerie; il sut avec combien d*éclat il avait servi, jugea ce qu'il valait» et le fit sonder pour savoir s'il lui conviendrait de devenir son aide de camp. Foy était alors dans toute cette ferveur de patriotisme désintéressé, cette chevalerie de liberté, qui n'étaient poipt rares à l'armée du Rhin, et distinguaient les officiers de Moreau, de Saint-Cyr ou de Jourdan, de l'esprit tout militaire de l'armée d'Italie : les uns formés dans une guerre défensive, se proposant pour but de leurs efforts de sauver de l'invasion étrangère et du joug d'une restauration, la patrie et son indépendance; les autres, soldats d*un conquérant et portait s^u loin notre gloire et nos armes sur un sol étranger. Ce ne fut pourtant pas sans quelque regret qm Foy refusa de s'attacher à un chef déjà si glorieux, et quUl vit partir cette expédition d'Egypte si bien assortie à sa vive et poétique imagination.

Resté en France, il fut placé dans l'armée qui envahit la Suisse. En i799, il servait sous les ordres de Masséna; dans le rapport où ce grand capitaine rendait compte de cette glorieuse bataille de Zurich, qui, après de si tristes revers, rendit courage à la France, il disait : « Le chef d*eseadrou Foy, commandant d'artillerie de la division Lorge, s'est conduit d'une manière digne des plus grands éloges. ]»

En 1800, il passa d'Allemagne en Italie dans la division du général Moncey, lorsqu'elle vint se joindre à l'armée victorieuse de Marengo. Après; la rupture de Tarmistice, il c^ommanda, comme adjudant-général, une brigade d'avantgarde, et se distingua pendant cette campagne qui conduisit l'armée française jusqu'aux Alpes tyroliennes, tandis que le général Moreau s'avançait vers l'Autriche par la Bavière.

Après la paix, il fut nommé colonel d'artillerie; à la rupture avec l'Angleterre, il fut destiné à un commandement de batteries flottantes. Vers cette époque, le général Moreau, impliqué dans la conspiration de Georges et de Pichegru, fut arrêté et mis en jugement. Le colonel Foy, ainsi qu'une grande partie du public, se refusa à croire que

LB GÉNÉRAL FOT. SlS

son s^ncien général eût trahi la France. L'ambition du Premier consul» qui, à ce moment, se faisait empereur, avait excité le mécontentement d*une foule d'officiers; il leur en coûtait de renoncer à cette république pour laquelle ils avaient versé leur sang. Le colonel Foy se fit noter pour l'imprudence de ses propos et par l'intérêt qu'il témoigna publiquement à la famille du général Moreau. Il sut que le Premier consul songeait à prendre envers lui quelque mesure de rigueur, et partit sur-le-champ pour le camp d'Utrecht, que commandait le général Marmont, son camarade de jeunesse.

L'empereur Napoléon le laissa dans cet asile; et il fui employé comme chef d'état-major de Tartillerie dans ce corps d'armée. Il fit la campagne d'Austerlitz, puis fut envoyé dans le Frioul et à Venise. Cependant il sentait peser sur lui la disgrâce de l'empereur, et il lui semblait dur et triste de ne pas espérer que justice lui serait rendue, de ne pas obtenir la récompense de gloire et d'avancement dont il se savait digne. Aussi recherchait<*il toutes les occasions de se faire connaître, de manifester ce qu'il valait. En 1807, il demanda h aller en Turquie, où l'empereur avait voulu envoyer un corps nombreux de canonniers. Le colonel Foy n'y fut pas rejoint par ceux qu'il devait commander; sa mission eut pour son esprit observateur un fort grand inté** rèt, mais demeura sans importance.

Vers la fin de cette année, il passa h l'armée du général Junot, qui, après avoir envahi le Portugal, fut contraint de l'évacuer par la capitulation de Cintra. Le 3 novembre 1808, il fut nommé général de brigade, e( employé dans la guerre d'Espagne, en 1810, Lorsque le maréchal Masséna fut chargé de consommer la conquête du Portugal, où déjà deux fois l'armée française n'avait pu se maintenir, le gé« néral Foy servait sous ses ordres. Cette campagne ne fut pas lieureuse ; le maréchal vint échouer devant les lignes âe Torres»Vedras, défendues par le duc de Wellington, dont

la renommée commençait à être grande. Masséna pensa que des reproches graves lui seraient adressés; il craignait le blâme de l'empereur. 11 jugea que nul ne pouvait mieux lui servir de défenseur que le général Foy, déjà si connu dans Tarmée par sa bravoure» sa capacité, et cette conversation spirituelle, brillante, persuasive, qui préludait aux gloires de l'orateur.

Le général Foy ne pouvait guère réussir à justifier le maréchal Masséna, qui ne méritait d'autre reproche que d'avoir obéi trop exactement aux instructions qu'il recevait; quoi qu'il en soit, le général Foy parut à l'empereur tel qu'il avait ardeur de se montrer, et lui donna l'idée que peu de ses généraux étaient appelés à une plus haute destinée. De son côté, Napoléon exerça sur le général Foy cette merveilleuse séduction d'esprit et de conversation qui s'ajoutait au prestige de la grandeur et de la gloire.

11 fut nommé général de division et retourna en Espagne. Sou rôle militaire s'était agrandi; souvent il commanda des corps détachés. Â la bataille de Salamanque, où le maréchal Marmont fut blessé, le général Foy, à la tête do Vnrrière-garde, couvrit la retraite de l'armée pendant qu'elle se repliait sur le Douro. Pendant ces deux années 1812 et 1813, lorsque l'empereur attirait l'attention du monde sur les scènes gigantesques de Tinvasion de la Russie et de la défense de l'Allemagne, les généraux français des armées d'Espagne luttaient, avec une constance et une habileté admirables, contre l'armée anglaise et la population soulevée. Rien ne les encourageait; la renommée ne les récompensait point; leurs victoires ou leurs revers passaient comme inaperçus parmi tant de grands événements. Ce n'était pas pour leur envoyer des renforts que la France pressurée s'épuisait d'hommes et d'argent; on leur retirait même les soldats qu'ils avaient formés et aguerris; il leur fallait trouver leurs ressources en eux-mêmes; il leur fallait se décider à eux seuls, sans attendre les volontés d'un

maître exigeant, devant qui la responsabilité était grande, et qui ne laissait point espérer justice à ceux que ne couronnait pas le succès. C*est à cette dure école que se mûrit le caractère du général Foy. Beaucoup de beaux faits d'armes, de valeureuses journées, grandirent son nom pendant ces campagnes qui vinrent finir devant Toulouse, au moment où succombait la fortune de Napoléon, sous les efforts de l'Europe entière. Le général Foy fut atteint à cette bataille d'une blessure, qu'on crut mortelle, et dont il se ressentit toute sa vie.

Le gouvernement de la Restauration se montra bienveillant au générai Foy; il fut fait grand-officier de la Légion d'honneur, et employé comme inspecteur. Ces faveurs, prodiguées sans discernement et sans affection, ne pouvaient exciter une grande reconnaissance. Ancien soldat de l'armée du Rhin, longtemps tenu dans la disgrâce, n'ayant presque jamais combattu sous les yeux de l'empereur, le général Foy n'avait pour le gouvernement impérial ni fanatisme, ni servilité; il aimait la liberté, et savait bien que la méfiance réciproque de la nation et de la dynastie restaurée était une chance favorable au développement des institutions; il voyait d'avance ce que la France pouvait gagner à cette étude laborieuse d'un régime constitutionnel. Comme tant d'autres, il trouvait dans la Restauration une sorte de confirmation calme et solide du rang, du titre, de la position sociale, que lui avaient conquis son courage et son mérite; il ne dédaignait pas l'espèce de lustre aristocratique donné aux honneurs qu'il avait mérités. Cependant il s'étonnait de se sentir si loin de toute sympathie pour le gouvernement des Bourbons. Ses souvenirs patriotiques, son enthousiasme militaire, étaient péniblement froissés; il avait la conviction intime de ne jamais rien avoir de commun avec les princes revenus de l'émigration, de ne pouvoir vivre sur leur terrain ; il lui semblait qu'ils avaient pour jamais rompu avec la patrie. « On répète

« beaucoup, disait-il, qu'ils ont du moins l'avantage d*êtRî « légitimes. Cest bien plutôt leur défaut et leur malheur. « Ils croient que iious leur appartenons de droit; s'ils sont « légitimes, nous ne le sommes pas, nous enfants de la Ré- « volution. »

Telles étaient ses dispositions, lorsqu'arriva à Nantes, où il était en inspection, la nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan. Le général Foy ne douta pas un instant du plein succès de cette merveilleuse tentative; il jugea de l'armée et du peuple par ses propres impressions. 11 n'en demeura pas moins fidèle à son devoir, tant que l'événement n'eut pas prononcé. 11 n'avait aucun commandement à Nantes; ses fonctions d'inspecteur ne lui attribuaient aucune autorité; mais, dans de pareilles circonstances, le plus capable se trouve ordinairement le premier, et tout ce qui était militaire pi'enait sa direction d'après le général Foy. 11 exhorta les régiments à rester fidèles. Le duc de Bourbon avait été, en toute inutilité, envoyé par le gouvernement royal dans les départements de l'Ouest. Le général Foy lui écrivit pour l'assurer qu'il ferait son devoir. C'était avec entière sincérité qu'il reconnaissait les obligations imposées par une cause qu'il n'aimait point. «J'y ai xt peu de mérite, disait-il, et cela ne me coûtera pas cher. « Ils ont tant de méfiance, tant d'irrésolution, et tout va (( aller si vite, qu'ils n'auront pas même le temps d'accep- « ter mon dévouement. »

Quand on sut à Nantes que Louis XVIIl avait quitté Paris, le général Foy n'hésita point. Il se faisait peu d'illusion sur cette restauration impériale. Encore que Napoléon n'eût peut-être rien fait de plus admirable, il avait peu de chances pour se maintenir : la France et TEurope n'étaient plus telles qu'il le fallait pour porter le joug brisé de son despotisme. Mais sa cause était celle de l'armée; elle était conforme à des préventions populaires, aveugles peut-être, mais passionnées. Ce qui décida surtout le général Foy,

car il savait toujours conBiiltef ft la fois sa raiàon, âa conscience et son instinct, ce fut la conviction que le premier devoir pour lui était de défendre le sol français contre les étrangère ; or, c'était évidemment la prochaine conséquence du 20 mars.

Il reprit ce drapeau trlôolore, si cher à tous ses souvenirs, et le rendit à la garnison de Nantes. Dès le jour même, une sorte d'émeute, excitée parmi les classes inférieures, menaça de violences et de réactions le repos de la ville. Le général Foy accourut et réprima facilement le désordre : tt II ne faut pas laisser les révolutions s'encanailler, » disait-il. Il revint bientôt à Paris, et fut chargé de commander une division dans le Corps d'armée du maréchal Ney; il était avec lui à Waterloo, et il y fut blessé, comme il rétait presque toujours» Pendant qu'il se guérissait de sa blessure, Napoléon succomba une seconde fois^ les armées étrangères reparurent à Paris, et Louis XVUI fut ramené sur son trône.

Le ministère que forma M. de Talleyrand à l'époque de cette seconde restauration voulait être modéré, constitutionnel, national; il cherchait à arrêter la fougue des opinions que l'intervention étrangère rendait triomphantes. IjC général Foy fut nommé président du collège électoral de Vervins; malgré l'appui ainsi donné à sa candidature par l'admiiiistration, la réaction était si vive, le parti libéral si abattu, que le général Foy ne fut pas élu.

Repoussé de la tribune nationale à laquelle il se sentait appelé, enveloppé dans la défaite et l'humiliation des opinions patriotiques et des souvenirs militaires, il fallait une occupation à l'activité de son esprit. Ce fut alors qu'il entreprit l'histoire de la guerre d'Espagne, ouvrage qu'il n'a point achevé; Il s*y livra avec son ardeur accoutumée; il compulsa les archives du ministère de la guerre; il alla en Angleterre faire un travail du même genre; il s'entoura de documents de toute sorte. Plus il se sentait de penchant

naturel à un langage animé et plein de chaleur, plus il sMmposait la tâche de faire un livre solide, exact, sérieux, impartial. Avec une modestie toute sincère, il craignait de tomber dans un style déclamatoire, et s'attachait à être simple dans ses récits, calme dans ses jugements. Les portions de cet ouvrage qui ont été publiées donneraient à elles seules une haute idée du général Foy.

Son élection de 1819 vint l'enlever aux travaux historiques. Il entra enfin dans cette Chambre, où sa renommée devait tellement s'agrandir; il ne tarda guère à y prendre sa place au premier rang des orateurs. L'importance de son rôle ne tenait pas seulement à son talent ; sa vie passée, son caractère, ses opinions, lui donnaient une position politique qui ne ressemblait à celle de nul autre. Il était le représentant des souvenirs militaires et de la gloire française. C'était pour lui une sorte de religion, qu'il professait avec un enthousiasme sincère et désintéressé; en lui, elle se confondait avec l'amour de la liberté, avec la défense du territoire, avec le sentiment profond de l'indépendance nationale. Dans sa bouche, un tel langage n'avait rien de rhéteur, ni de déclamatoire; il ne blessait personne, en exprûnant avec chaleur ce qu'il sentait avec vérité. D'ailleurs, il avait quelque chose de franc, d'ouvert, de généreux, qui n'excitait pas les haines politiques, et calmait les irritations passagères de la discussion. 11 était doué de ce don de plaire, si heureux dans une assemblée, et qui trouve des sympathies, même parmi les adversaires.

La popularité s'attacha bientôt à son nom, popularité qu'il aimait et qu'il recherchait, sans toutefois lui sacrifier le besoin d'obtenir une vraie et grave considération. Par la plupart de ses relations et de ses souvenirs, surtout par sa séparation complète du gouvernement de la Restauration, il appartenait à la portion la plus libérale de la Chambre. Mais son goût pour le bon ordre, sa droite raison, son esprit pratique, son exactitude minutieuse à toujours savoir le

réel et le positif, le distinguaient des petitesses, des violences et des illusions de l'esprit de parti ; il savait n'en point porter le joug. Bon gré, mal gré, il fallait que les révolutionnaires de nature ou d'opinion pardonnassent à lui et à son ami Casimir Périer d'être des hommes politiques, et de pouvoir devenir ministres. Tout irritable qu'il était par les prétentions aristocratiques et contre -révolutionnaires, il était loin aussi de se laisser compter parmi les fanatiques vulgaires de l'égalité; personne plus que lui ne voulait l'égalité qui permet à tous de s'élever ; personne n'éprouvait plus le dégoût de l'égalité qui envie et abaisse les supériorités : pour lui, il les admettait et les aimait toutes ; il se sentait dans sa région, parmi Taristocratie réelle, au milieu de ceux que distinguent le mérite, le talent, le savoir ou l'esprit, qu'illustrent des noms historiques, que décore l'élégance des mœurs ou le charme des manières. Une sorte de bienveillance expansive faisait le fond de ses opinions, comme de ses relations avec les hommes ; il aimait mieux comprendre que critiquer, et cherchait non à blâmer, mais à sympathiser. Jamais homme, avec un sentiment ^ssez élevé de lui-même, ne conçut moins de dédain. 11 trouvait qu'il n'est personne dont on ne puisse apprendre quelque chose, qu'il y a profit à chercher ce que valent les autres et non ce qui leur manque.

En 1824, après le succès de la guerre d'Espagne, la Chambre fut dissoute. Le découragement d'une opinion vaincue, plus encore que les influences et les fraudes de l'administration, amena l'exclusion presque totale des députés de l'opposition. Le général Foy fut élu par un des arrondissements de Paris, et revint à la Chambre continuer, avec plus de constance et d'énergie, une lutte, où le sentiment du devoir, et non pas l'espoir du succès, le soutenait ainsi que ses amis. Cette opposition maintint le courage du pays, l'empêcha de courber la tète devant le triomphe d'un parti qui comptait ramener un ordre de choses abolies par

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les lois et par les mœurs^ Elte lui etiseîgm k ne point àésesfêter de Tavenir, à respecter la légalité, à wè (ms chercher son secours dans k révdte et les complots. Gett^^ période fut pour la France une véritable éducation politiqM et tnorale; elle est un grand titre d'hooneuf pour cette minorité, où le général Foy tenait une si belle place.

La discussion sur Tindemnité des émigrés» en 1635, Ait le dernier combat que rendit le général Foy; dans aucutt peut-être il n'avait montré plus de talent. Cependant la tribune, les émotions de cette vie agitée, les études assidues auxquelles il se livrait, afin de ne jamais parler qu'avec connaissance, exactitude et utilité; sa complaisance pour tous ceux qui avaient besoin de lui; ses journées passées à k Chambre et ses nuits au travail, dévoraient rapidement les restes d'une santé qu'avaient détruite les blessures et les fatigues de la guerre. Vainement les médecins le pressaient de ménager ses forces; le calme et le repos n'étaient pas compatibles atec cette ftme ardente ; elle se maintenait infatigable, quand le corps était déjà épuisé.

Le général Foy mourut en novembtift 1835. L'effet de cette mort sur la France ne sera jamais oublié. Cent mille citoyens suivirent son convoi. Ce n'était point l'empressé*ment d'un vain esprit de parti recrutant la foule par les passions; les sages amis du pays, le^ hommes graves, les partisans les plus modérés de la liberté, marchaient daâs ce deuil avec une émotion aussi religieuse que la jeunesse enthousiaste ou l'opposition la plus exaltée. Une souscription fut ouverte pour doter ses enfants qu'il laissait sans fortune ; elle s'éleva à près d'un million. Dans les provinces les plus reculées, on s'empressait à souscrire à cet acte de reconnaissance nationale. Ce fut une manifestation immense et soudaine de l'opinion et de la force de la France. Le gouvernement de la Restauration, à l'apogée de sa puis^ sance, regardait, interdit et troublé, ce signe redoutable de l'opinion puMiquè. Pour tout esprit observateur,' il fut évi-

dent ce jour-là que le pays ne se laisserait pas dépouiller des libertés que la Charte avait consacrées, et que le gouvernement de la Restauration devait s*v soumettre, ou succomber dans la lutte. Le parti qui témoignait le désir et la volonté de dompter l'opinion constitutionnelle pouvait dès lors se regarder comme vaincu, et cette victoire consacra les runémiUes de son plus noble adversaire.

Les discours du général Foy furent réunis dans un recueil et imprimés à un très-grand nombre d'exemplaires. Partout on voyait son buste et son portrait. Un monument lui fut élevé. Sa veuve, objet de sa vive et constante affection, digne de lui par son caractère et son esprit; sed enfents, qu'il aimait en bon et tendre père de famille, furent environnés d'hommages. Ce fut cotnme une véritable adoption. Ce culte rendu à sa mémoire > cette proclamation de sa gloiœ, ne trouvaient ni contradicteurs ni envieux. Jamais sentiment public oû fut plus unanime.

Quelques années après sa mort, les premiers livres de son histoire de ia guerre d'Espagne ont été publiée. On y a trouvé le cachet de son talent et de ses opinions; il est regrettable que ce livre n'ait pas été terminé. Tel qu'il est, 1! a obtenu et mérité beaucoup de succès.

Le général Foy a en outre laissé une grande quantité d^ tnanuscrits. Son activité d'esprit était telle, son ardeur à s'instruire si infatigable, que, pendant presque toute sa vie, il ne s'est jamais endormi sans avoir écrit son journal. Là trouvaient place le résumé de ses lectures, des conversations qui lui avaient paru instructives ou spirituelles, lés informations qu'il avait pu recueillir, ses observations, ses jugements, des documents statistiques, des relations de voyage, des notes militaires. Il y en a beaucoup de Volumes, et peut-être en ferait-on des extraits curieux.

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