DE M. LE MARQUIS D'OSMOND
(Séance du i6 «ttU iS3a).
Messieurs,
Si la Chambre des Pairs accueille toujours avec intérêt rhommage rendu à la mémoire de ceux de ses membres qui lui sont enlevés, ne pensez-vous pas que c'est surtout un devoir, lorsque nous avons à regretter un de ces hommes au mérite modeste, aux vertus calmes et constantes; dont la vie s*écoula dans Taccomplissement honorable de toutes leurs obligations, dans le sacrifice muet de leur intérêt à leur conscience; qui jamais ne recherchèrent la louange pour récompense, ne prétendirent point à la bruyante renommée, et joignirent à tous les désintéressements le désintéressement plus rare de Tamour-propre? On éprouve, après les avoir perdus, le besoin de dire tout ce qu'ils valaient, de suppléer à leur modestie, de prononcer leur éloge, lorsqu'ils ne sont plus là pour fermer la bouche à leurs amis, pour repousser tout hommage public. Alors on se sent porté à les tirer de cette sorte d'obscurité où ils avaient voulu s'envelopper. Nous nous croirions ingrats en laissant ignorer au public indifférent qu'un homme de bien est de moins sur la terre.
Tels sont les hommages que nous voulons acquitter envers la mémoire de M. le marquis d'Osmond. A ceux d'entre
I«S MARÛIJIS D*OftMON0. 363
VOUS qui ne Vont point connu, nous voulons apprendre quel honorable collègue ils ont perdu.
M. d*Osmond descendait d'une des antiques familles normandes, dont le nom se reirouve parmi toutes les aventureuses expéditions de ces hommes du Nord, conquérants de la Neustrie, de l'Angleterre et des Deux-Siciles,
Il était né à Saint-Domingue, en 1751 . Envoyé en France, dès ses plus jeunes années, pour y recevoir une éducation qu'il n'eût point trouvée aux colonies, il entra au service en 1767. 11 devint colonel en second du régiment d'Orléans en 1776; colonel du régiment de Barrois en 1784.
Sa carrière militaire fut suivie entièrement durant la pais. Son corps ne fut point envoyé en Amérique pendant la guerre de l'indépendance. Estimé de ses chefs, la sagesse de ses opinions, ses habitudes de bienveillance, la sincérité de sa politesse^ lui valaient une considération non contestée.
11 avait épousé mademoiselle de Dillon; elle fut choisie pour dame de madame Adélaïde, fille de Louis XY. M. d'Osmond se fixa alors à Versailles, et se trouva en relation ha« bituelle avec la cour, sans y contracter plus d'ambition, sans rien perdre de son éloignement pour toute intrigue. C'était un serviteur du roi et de l'État, nullement un courtisan.
Ses opinions étaient franchement monarchiques. Encore qu*on semblât alors bien loin du moment où la monarchie devait être mise en question, il faut se rappeler que même à Versailles, même à l'ombre du trône, le$ idées de liberté allaient jusqu'à la république. M. de Lafayette n'était pas le seul pour qui l'Amérique semblât le mod^ destiné à être prochainement imité par toute l'Europe.
Mais M. d'Osmond n'était pas un partisan léger et inso^ lent du pouvoir absolu; il savait aussi bien les devoirs que les droits du souverain ; c*était au roi, chef de l'État, qu'il était dévoué. 11 avait en crainte et en dégoût toutes ces ca-baies de cour, qui taisaient et défaisaient les ministres, s'op-
posaient à toute réforme, irritaient Topinion nationale et contrariaient les bienfaisantes intentions de Louis XYI. Il croyait, à tort sans doute, que Tautorité royale suffisait, à elle seule, pour procurer à la France les améliorations réclamées de toutes parts, pour donner les garanties tant demandées et si nécessaires. Ce n'était point à la résistance des parlements, à l'action des opinions philosophiques, qu*il accordait sa confiance; il rêvait le roi bien conseillé, libre dans ses actes, affranchi des influences de cour; accomplissant, par son autorité, les projets des hommes raisonnables et les vœux de la nation : préservant ainsi la France d'une révolution. Un Mémoire présenté, à l'époque où l'archevêque de Sens devenait ministre, témoigne des opinions de M. d'Osmond.
Ses espérances étaient chimériques; mais de qui alors les espérances et les prétentions ne l'étaient-elles pas ? Il y a, dans l'histoire des peuples, tel moment où la Providence se réserve la solution des grandes et fondamentales questions. Elle ne les résoud qu'à force d'événements, lorsque la raison publique est suffisamment formée par une longue et cruelle expérience.
En 1787, lors des troubles de Hollande, M. d'Osmond fut chargé de recevoir les réfugiés qui affluaient sur notre territoire et de régler ce qui serait fait pour eux ; il conçut le projet d*établir des pêcheries, où ils auraient pu être utilement employés.
Celte commission l'avait mis en rapport avec les Provinces-Unies ; peu après il fut nommé ministre du roi à La Haye. Ce fut ainsi qu'il entra dans la carrière des ambassades, à laquelle convenaient son esprit mesuré, ses manières nobles et réservées.
Lorsque la Révolution éclata, il l'envisagea du point de vue de ses opinions. Elle lui donna plus de crainte que d'espoir. 11 s'inquiéta pour le trône, mais n'en conclut pas qu'il fallait abandonner le roi et le compromettre par Témigra-