Boivin et Champeaux (Cahiers de Bray et de Gamaches
ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. i41
des impôts étaient afTermés. Si Ton se demande maintenant pourquoi Timpôt lui-même était si lourd, la réponse est bien simple : « Ce qui rend la charge accablante, c'est que les plus forts et les plus capables de la porter sont parvenus à s'y soustraire, et la misère a pour première cause l'étendue des exemptions ». De là les cris de douleur, puis de colère, qui retentirent dans tout le royaume, douleur dont les cahiers des États généraux ont été l'expression, colère qui s'est manifestée bientôt après avec de terribles excès. Tout paysan français raisonnait en sa conscience de la manière qui suit :
« Je suis misérable parce qu'on me prend trop. On me prend trop parce qu'on ne prend pas assez aux privilégiés. Non seulement les privilégiés me font payer à leur place, mais encore ils prélèvent sur moi leurs droits ecclésiastiques et féodaux. Quand, sur mon revenu de 100 francs, j'ai donné 53 francs et au delà au collecteur, il faut encore que j'en donne 14 au seigneur et plus de 14 pour la dime et, sur les 18 ou 19 qui me restent, je dois en outre satisfaire le rat-de-cave et le gabelou. A moi seul, pauvre homme, je paie deux gouvernements, l'un ancien, local, qui aujourd'hui est absent, inutile, incommode, humiliant, et n'agit plus que par ses gênes, ses passe-droits et ses taxes; l'autre, récent, central, partout présent, qui, se chargeant seul de tous les services, a des besoins immenses, et retombe sur mes maigres épaules de tout son énorme poids. »
A coup sûr, l'absence des privilégiés dont se plaint le paysan de M. Taine était une des causes de son triste sort. Ces philosophes sensibles, ces nobles dames, ces éloquents abbés qui parlaient si bien à Versailles de rhomme de la nature et l'habillaient en berger de Florian, s'ils l'avaient vu dans les champs tel qu'il est, en auraient eu pitié sans doute et peur très certainement. Ils n'auraient pas eu, nous voulons le croire, la férocité de leurs subalternes, de leurs fermiers, et surtout de ces trafiquants détestés qui se faisaient adjudicataires de privilèges et les exploitaient pour eux-mêmes plus que pour le seigneur. Mais la noblesse était loin; elle menait à la cour une vie de convention et ne se doutait guère du travail qui se faisait contre elle dans les esprits. Elle était dans la nation, mais non pas mêlée ni confondue avec elle. C'était sans doute un malheur pour la noblesse, les événements l'ont bien prouvé; c*en était aussi un pour la nation. Lorsque les chefs naturels d'un peuple ne remplissent pas convenablement ou même ne remplissent pas du tout leur rôle social et politique, le peuple en cherche d'autres, et ceux auxquels il s'adresse ne valent jamais ce que les premiers auraient pu valoir. L'inévitable révolution se serait faite plus tôt ou plus tard, mais elle se serait faite différemment si l'aristocratie française ne s'était pas distinguée et mise à part de la nation. Les pays qui ont une aristocratie vraiment nationale ont marché aussi sûrement que nous dans la voie du progrès et n'ont pas éprouvé des soubresauts aussi violents. Ces peuples plus favorisés du sort étaient soutenus, dirigés, retenus quand il le fal-
lait par une aristocratie qui prenait à cœur les intérêts de tous et n'en distinguait pas les siens propres. En France, l'aristocratie naturelle a manqué en province. Gomment a-t-elle été remplacée? S'il est permis de juger l'arbre à ses fruits et les chefs à ce qu'ils ont fait ou laissé faire par leurs soldats il est facile de le savoir. Mais il ne suffit pas de savoir, il faut expliquer, et pour cela remonter à la cause des faits que M. Taine nous racontera prochainement. Un seigneur dans son village, sorte de patriarche souvent brutal mais toujours attentif, maintient chacun et chaque chose dans l'ordre; si le seigneur n'y est pas, si l'œil du maître est exclusivement tourné du côté des intrigues de cour, le désordre se produit partout et l'autorité véritable est au plus audacieux. L'influence, à la fin du xviii® siècle, appartenait trop souvent dans les campagnes, au mécontent aigri, furieux, proscrit quelquefois; au braconnier qui avait violé la sainteté du droit de chasse, droit qui appartenait exclusivement au seigneur. Poursuivi, traqué, sorte de paria qui n'avait contre la société d'autres recours que la vengeance, il se cachait en attendant son jour et son heure. Le jour vint, l'heure sonna, et à la tête des bandes affolées, inspirant la terreur et la ressentant davantage, qui brûlaient les châteaux et massacraient les nobles, c'est presque toujours le braconnier devenu bandit, le taillable excédé de charges et réduit au désespoir, que nous trouvons, la fureur dans le regard, la hache et la torche à la main. Si partout la revendication ne se présentait pas sous une forme aussi effrayante et implacable, cela n'en valait guère mieux : la sottise, l'hébétement, la superstition niaise et farouche — toutes choses dont nous avons vu de nos jours encore quelques explosions — inspiraient des mouvements
soudains dont le principe disparaissait aux yeux, et dont il était plus difficile encore de mesurer les conséquences.
Voilà pour les campagnes, passons aux villes! Certes, la bourgeoisie était instruite, éclairée, morale; elle obéissait aux plus nobles sentiments, mais elle n'avait pas d'expérience, et si les hommes hardis qui se mettaient à la tête des bandes étaient violents et féroces, il y avait quelque chose d'incomplet dans les représentants que la France envoyait à Versailles en 1789. Philosophes, jurisconsultes, écrivains, quelques-uns, le petit nombre connaissaient l'administration, mais presque aucun ne connaissait le maniement des hommes à la manière des politiques. Encore une fois, où l'auraient-ils appris? L'administration appartenait aux commis, aux fermiers, aux intendants, et la politique se faisait à la cour, on sait comment. Tels sont les hommes que la force des événements, leurs bonnes intentions, l'incapacité des ordres privilégiés ont portés subitement au sommet de toutes choses. L'État est tombé entre leurs mains; ils ont fait de leur mieux pour le réformer et le soutenir, ils n'ont réussi qu'à le réformer. Ce qui a péri dans cette transformation, ce n'est pas la société qui vaut mieux aujourd'hui qu'alors, mais bien le gouvernement qui n'a pas été remplacé. Un abîme a été subitement creusé entre les nouvelles formes sociales et les vieilles formes politiques. Nous y avons jeté plusieurs gouvernements pour le combler : est-il comblé? La chaîne des gouvernements stables est-elle renouée? Sommesnous arrivés enfin à établir entre les institutions fondamentales qui tiennent aux mœurs, au cœur, à l'âme de la France, et les institutions politiques cet accord si longtemps cherché? Sommes-nous du moins dans la
bonne voie? L'avenir nous le dira. Mais cet équilibre un moment troublé aurait été rapidement rétabli si la France, en 1789, avait eu une véritable aristocratie ou un vrai roi. L'un ou Tautre aurait suffi peutêtre. L'Angleterre en 1688 avait une aristocratie; elle s'est débarrassée d'un fantôme de roi. En d'autres pays, un homme de génie, ou une institution monarchique bien conservée ont aidé la nation à traverser les passages difficiles. L'aristocratie était détruite chez nous dès la fin du xv!*" siècle, la monarchie était frappée à mort dès la seconde moitié du xviii^. La bonne volonté de Louis XVI ne suffisait pas à faire oublier les scandales de Louis XV, ni à retrouver les mœurs perdues. L'unité même de la France, œuvre de nos rois, était compromise sous une garde distraite et défaillante; il a fallu, pour la sauver, des guerres épouvantables, la Convention et l'Empire, c'est-à-dire le danger de mort et la force sous tous leurs aspects héroïques et brutaux.
Nous sommes loin des jours où la noblesse française tenait encore à la nation par ses racines et y puisait sa force! Nous sommes loin aussi du temps où, la noblesse ayant disparu comme pouvoir politique, la monarchie de Louis XIV suffisait à tout! Il ne reste plus en France que la France elle-même. Un esprit nouveau secoue les vieilles branches et fait tomber les feuilles mortes; l'arbre est épuisé, desséché. La vie cependant n'est pas perdue : elle est toujours dans la terre, la mère éternelle, et les rejetons qui partout jaillissent reçoivent la sève d'autrefois, forte, abondante, exubérante, mais trop divisée. Au lieu du tronc centenaire, nous avons des fourrés, des bois, une forêt si l'on veut, vigoureuse et verdoyante, mais où les pousses folles se croisent et se mêlent en un épais taillis. L'ombre se fait enfin
faute de Témondeur, du grand distributeur du jour et de la lumière, qui fait pénétrer le soleil jusqu'au sol humide et dessèche ces bas-fonds où vivent les reptiles.
Nous avons suivi M. Tainedans les principaux développements de son livre. Nous avons vu avec lui comment la monarchie, étant devenue la cour, avait tout absorbé en elle, en commençant par raristocratie. Nous avons vu les conséquences que cet état social avait produites en province. Mais Taristocratie changée en noblesse, les nobles devenus courtisans, les courtisans devenus philosophes — lorsque le roi étant descendu trop bas, ils Tout vu de trop près et méprisé, que faisaient-ils à Versailles? que pensaient-ils? quels étaient les passe-temps de leur esprit? comment ont-ils contribué si activement eux-mêmes à faire de leurs mains la révolution qui devait détruire leur ordre et tuer la plupart d'entre eux? C'est une étude qui s'imposait à M. Taine et qu'il a traitée admirablement. L'influence des hommes de lettres et des philosophes, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Diderot, avait rarement été indiquée, analysée, jugée avec plus de justesse. Les portraits que fait M. Taine de tous ces hommes-puissances sont exacts et ressemblants : celui de Montesquieu nous a frappé surtout dans sa concision habile. Nous y renvoyons. Nous n'avons pas la prétention de nous mettre à la place de M. Taine; nous aurons atteint notre but si nous avons inspiré à un grand nombre le désir de le lire.
28 août 1876.
M. Taine continue d'étudier les origines de la France contemporaine. L'année dernière il nous donnait un premier volume sur l'ancien régime; en voici un second intitulé : la Révolution, Ce n'est pas la Révolution tout entière, mais seulement le début, cette aurore de l'Assemblée Constituante que nous étions habitués à regarder sous des couleurs heureuses et brillantes, et que le livre de M. Taine nous montre sous un jour nouveau et bien différent. Nous serionsnous donc complètement trompés jusqu'ici? L'histoire qu'on nous avait racontée était-elle fausse? Les impressions que nous en avions éprouvées étaientelles sans rapport avec les faits véritables? Nous savions bien qu'il y avait dans cette histoire d'un grand événement une partie légendaire et complaisante dont il fallait quelque peu rabattre, mais tout était-il légende? On le croirait en lisant M. Taine, et pourtant nous ne le croyons point. Non pas que M. Taine ait rien exagéré, encore moins rien dénaturé dans ce qu'il nous