‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 4 sur 17 · A PROPOS DTN LIVRE DE M. EMILE DESCHANEL · texte numérisé non relu

A PROPOS DTN LIVRE DE M. EMILE DESCHANEL

Personne n'ignore dans quel temps et au milieu de quelles circonstances Aristophane a composé ses comédies; mais, pour y prendre tout le plaisir qu'elles peuvent donner, il ne suffit pas d'avoir une connaissance superficielle de l'histoire des Athéniens pendant la guerre du Péloponèse, ni de leurs coutumes et de leurs mœurs ; il faut en avoir une connaissance profonde, portant aussi bien sur les détails que sur les choses générales. C'est pour cela qu'un guide est souvent nécessaire et toujours utile dans la lecture d'Aristophane. Nous n'en connaissons pas de plus aimable que M. Deschanel, de plus vif d'allures, de mieux instruit de ce dont il paWe, de plus prompt aux rapprochements ingénieux, imprévus, lumineux, ni de plus sûr dans ses appréciations. Avant d'être un homme politique, M. Deschanel était un charmant conférencier,

2 ETUDES HISTCmiQUES ET DIPLOMATIQUES.

un professeur habile, un écrivain spirituel. Il lui a plu de s'essayer dans un nouveau genre : nous lui souhaitons d'y réussir aussi bien. Quoi qu'il en soit, il nous reste de ses anciens travaux des livres pleins d'érudition et d'esprit : relisons-les, ils le méritent. Celui-ci est des meilleurs, un de ceux qui instruisent davantage en amusant le plus. Quel sujet, d'ailleurs! Ne suffiraitil pas de raconter chacune des comédies d'Aristophane pour donner de la vie à un livre? M. Deschanel raconte, commente, traduit, et ses traductions ont le mouvement et la verve de la scène. Il met chaque chose en son jour, l'explique et la fait sentir. Pour ceux qui ne savent pas le grec ou ne le lisent pas couramment — et ils sont, hélas! fort nombreux, — l'ouvrage de Deschanel est presque indispensable. La traduction pure et simple d'un poète dramatique est à son œuvre elle-même ce qu'est à un opéra le libretto qui en donne les paroles. Elle est bien loin de suffire pour faire pénétrer un profane dans le secret du dieu. Aussi, lorsqu'on ne peut pas lire un auteur dans le texte, est-il bon d'avoir quelqu'un qui vous le lise, qui vous avertisse aux bons endroits, qui vous aide aux passages obscurs; et c'est précisément ce qu'a fait M. Deschanel dans SCS Études sur Aristophane.

Ces études sont originales et vraiment nouvelles. Non pas qu'Aristophane ne fût pas connu et bien connu longtemps avant M. Deschanel, mais on ne l'avait pas encore soumis complètement à cette analyse mêlée de jugements qui est la méthode de la critique moderne.. Peut-être a-t-on étudié Ménandre plus encore qu'Aris-

tophane. Est-ce curiosité plus ardente pour un auteur dont il ne nous reste presque rien? Est-ce parce que Ménandre a frappé de préférence Fimagination des Romains et que les comiques latins se sont inspirés de lui au point de le copier? Est-ce plutôt parce que Ménandre n'a pas servi de modèle seulement aux Latins, mais à nous-mêmes, et qu'il a vraiment créé le genre que depuis on s'est contenté de reproduire fidèlement? Il n'en a pas été de même d'Aristophane; il est resté le seul de son espèce; il n'a pas eu d'école, il n'a pas de descendants légitimes. Après lui, rien de semblable à lui. Et d'abord la comédie romaine n'est presque jamais intervenue dans la politique. Cneius Nœvius, qui avait essayé de mettre sur le théâtre des opinions ou des passions réservées à la tribune aux harangues, a été persécuté et exilé. Plaute et ceux qui sont venus ensuite ont profité de son expérience et se sont bien gardés de la renouveler. Chez les nations modernes, la comédie est restée presque toujours ce qu'elle était à Rome, c'est-à-dire une étude de mœurs. En Grèce seulement, et pour un temps qui n'a pas été long puisque Aristophane y a survécu, la comédie a été l'arme la plus terrible et la plus puissante du pamphlétaire. Toutes les questions politiques qui s'agitaient dans la cité, la paix, la guerre, les problèmes sociaux, le rôle et les droits de la femme, les querelles et les disputes littéraires et mille autres encore, Aristophane les a débattues librement sur la scène, au milieu des fêtes de Bacchus. De là l'incroyable licence de ses comédies, et aussi le désordre et les défauts de composition qu'on y remarque.

Dans ces pièces, en effet, où il y a tant de verve, de mouvement, de personnages, on cherchetait en vain ce que nous appelons aujourd'hui une action ; on y

chercherait plus vainement encore ce qu'on appelle un caractère. L'action, au lieu de se développer à travers des péripéties qui préparent le dénouement et le font attendre avec un intérêt croissant, se compose d'une multitude d'incidents divers qui concourent, il est vrai, à produire une même impression, mais qui se coupent et s'embrouillent comme en un vrai labyrinthe. Par exemple, si Aristophane veut, dans les Acharniens ou dans la Paix, nous montrer les horreurs de la guerre et les avantages de la paix, il procédera par une série de scènes courtes et vives, sans lien entre elles, dont les unes représenteront les désastres de la guerre, et les autres les douceurs de la paix. Il est riche en imaginations de tout genre, gracieuses, poétiques, touchantes, grotesques, ordurières, et il passe des premières aux secondes, des secondes aux dernières, sans se donner la peine de chercher une transition. La guerre désole la Grèce : voici un laboureur qui a perdu ses bœufs et qui se lamente misérablement. Voici un amoureux qui voudrait bien rester auprès de sa maîtresse et qui le fait comprendre très drôlement! etc., etc. La paix revient enfin : voici la procession du fabricant d'aigrettes, du fabricant de cuirasses, du fabricant de casques ou de lances, du général en disponibilité, qui tous se lamentent et se désespèrent. Voici, en revanche, le fabricant de faux ou de charrues qui se réjouit! Les bons repas, la gaieté, l'amour font leur rentrée bruyante sur le théâtre. Quels chants joyeux! quels ballets enivrants! Il y a là une série de scènes qui concourent au même but, qui ont pour objet de nous faire aimer la paix et détester la guerre; mais où sont le lien qui les unit et la logique qui les distribue? Il n'y en a pas. Tout cela se succède à la manière des tableaux dans nos revues modernes. C'est le procédé

ordinaire d'Aristophane. Son génie est une corne d'abondance où fourmillent des inventions en nombre incalculable; il la verse et la secoue sur le théâtre,, avec la fougue étourdie d'un prodigue, et tous ces enfants ailés prennent leur vol après avoir un moment tournoyé autour du magicien. Quelle fécondité, d'ailleurs, et quel éclat! Il a fallu des circonstances absolument uniques dans l'histoire, et un homme unique aussi peut-être, pour donner naissance à ces chefs-d'œuvre immortels, mais inimitables.

Depuis, on a compris la comédie d'une autre manière et on a bien fait. De même que la tragédie est le développement d'une passion, la comédie est le développement d'un caractère. II y a aussi des tragédies, des drames et des comédies dans lesquels les caractères comptent peu et sont dominés, entraînés par la logique d'une aventure terrible ou comique. Aristophane échappe à toutes ces nomenclatures et à telles autres que l'on pourrait faire. Si l'action est chez lui faible ou nulle, les caractères y sont encore plus insignifiants. Aucun de ses personnages ne mérite de laisser son nom à la postérité : il n'a pas créé de types tels que l'avare, l'hypocrite, le misanthrope. Harpagon, Tartufe, Alceste. Ce genre d'invention n'est venu que beaucoup plus tard, lorsque l'étude des mœurs a remplacé l'usage et la mise en scène de libertés qui n'existaient plus. Tandis que dans la comédie moderne les événements et les personnages secondaires se groupent autour d'un personnage principal dont le nom devient souvent celui de la pièce et dont le caractère en est la clef, chez Aristophane une foule de personnages ayant tous exactement la même valeur, une multitude d'incidents d'une importance égale sortent en désordre d'une situation donnée et la montrent sous toutes ses

facettes. Cela est vrai, même de la comédie intitulée Lysistrata, la seule qui ait pris le nom d*un de ses .acteurs. Lysistrata est une femme hardie, très osée, très entreprenante et fort éloquente; elle préside à toute la pièce, elle la conduit par moments; mais ce n'est pas elle-même, ce n'est pas son caractère particulier qui détermine le mouvement. Elle est le boute-en- train de l'action, elle n'en est pas l'âme. Elle mène la sarabande et l'active de ses discours, mais elle s'y perd elle-même et y disparaît : l'enfant qui court après le cerceau et le pousse à coups de baguette ne constitue pas le jeu du cerceau, et tous les enfants du monde sont propres à courir comme lui. Certes, il y a toujours dans les comédies d'Aristophane des détails de mœurs bien observées, des saillies de caractères prises sur le vif, de même qu'à défaut d'action unique, simple et forte, il y a des scènes admirables dont chacune forme en son genre une action achevée, mais jamais un caractère ni une action véritable; et c'est pour cela que les comédies d'Aristophane sont restées et resteront sans doute seules de leur espèce. Nous avons dit qu'Aristophane avait été peu imité. Cherchez en effet : Plante, Térence, ont imité Ménandre; Molière a imité Plante et Térence, et les a surpassés. Ni les uns ni les autres n'ont jamais pris pour maître Aristophane. Pourquoi cela, sinon parce qu'ils ont fait les uns et les autres de la comédie de caractère et qu'Aristophane n'en a même pas eu l'idée? Etre avare est un caractère dont le développement a tenté plus d'un auteur comique. Ce caractère a-t-il tenté Aristophane? Non, Aristophane a préféré faire Plutus. Etre riche n'est pas un caractère, c'est une situation. Autour de cette situation Aristophane a groupé tous les incidents^ toutes les scènes propres à faire ressortir les

changements subits que la richesse apporte dans les manières d'être de tous les hommes. Pour mieux étudier la question, il opposera la Pauvreté à la Richesse; il les personnifiera Tune et l'autre; il les fera parler, comme dans les Nuées il a fait dialoguer le Juste et l'Injuste. Il y a en tout cela de l'observation, de la philosophie, de la dialectique, de la profondeur; il n'y a pas un seul personnage qui se détache en relief sur le fond commun. Voilà pourquoi Molière n'a pas imité Aristophane. Racine, qui avait tant d'esprit, mais qui n'était pas un comique, est le seul qui s'y soit exercé comme à une fantaisie amusante, et après avoir lu les Guêpe» il a écrit les Plaideurs, C'était un caprice d'imagination et de bonne humeur d'où il ne pouvait sortir ni une école, ni même un chef-d'œuvre de premier ordre.

Avons-nous besoin de dire qu'en refusant à Aristophane les qualités qui ont fait depuis l'auteur comique nous n'entendons pas le rabaisser? Il n'y a pas au théâtre de gloire plus légitime que la sienne. Au moment où il écrivait, les genres n'étaient pas tranchés et séparéscomme ils l'ont été ensuite. Avec la fougue de son génie, il a enchaîné en quelque sorte aux pieds de la muse Thalie les conquêtes qu'il avait faites un peu partout, et l'on n'ignore pas que les conquêtes des grands conquérants ne survivent guère à leur mort. Eux seuls sont capables de retenir tout ce qu'ils ont une fois réuni sous leur main, et de faire mouvoir avec aisance tant de choses différentes qui bientôt retournent et restent en leur lieu naturel. Après Aris-

tophane, on a laissé au pamphlet ce qui appartenait au pamphlet; la comédie s*est séparée de la politique; elle a fait effort pour vivre sur son propre fonds, qui s'est trouvé d'une richesse inépuisable; les conditions du genre ont été mieux comprises et définitivement établies. Ce qu'on a cherché à emprunter à Aristophane, ce n'est pas la conception, c'est la langue comique dont il s'est admirablement servi. Jamais le dialogue n'a été vif, leste, pressé, brillant de mille étincelles autant que chez lui, et à la fois plus parfaitement comique. Les oppositions de mots et de choses, les chocs imprévus, les redoublements et répétitions qui amusent et prolongent une situation risible, les traits qui sifflent et qui frappent, toutes les inventions qui sont devenues les procédés du style scénique se trouvent déjà dans Aristophane. Ajoutez-y une correction et une pureté qui n'ont jamais été égalées : — nous ne parlons, bien entendu, que de la pureté du style, de son élégance, de sa poésie; elles sont telles, qu'on les retrouve même à travers les traductions. Les chœurs d'Aristophane sont d'admirables petits poèmes, les parabases sont des discours spirituels et souvent éloquents. La comédie a perdu tous ces moyens d'agir sur le public. L'auteur n'interrompt plus son action pour chanter une ode au printemps, ou discourir en langue harmonieuse sur les plus graves sujets. Il fallait, pour que cela fût possible, la liberté des fêtes antiques, les représentations en plein jour, où rien ne pressait, où l'on ne demandait qu'à laisser les heures s'écouler doucement à travers de gracieux intermèdes. Les comiques latins ni les nôtres n'ont pu rien essayer de semblable, et lequel d'entre eux eût été capable de parler successivement les langages les plus divers avec cette perfection infinie ?

Il est enfin un point sur lequel les comédies d'Aristophane diffèrent de toutes celles qui ont suivi, et qui, si Ton veut, leur sont supérieures : c'est la place qu'y prend la fantaisie, Timagination pure, envolée par delà toutes les limites du réel, enfin ce qu'on a appelé depuis la féerie. Aucune barrière n'a arrêté Aristophane dans le domaine de l'invraisemblable. Il est dans le merveilleux comme chez lui, et il s'en sert avec une aisance suprême. Shakespeare, dans le Songe d'une nuit d'étéy n'a pas rêvé davantage. Mais, dans ses imaginations surnaturelles, Aristophane n'oublie pas qu'il est auteur comique, il veut faire rire. Il ne cherche pas des effets poétiques, il aime mieux des effets grotesques. S'il les trouvait dans la nature, il n'irait pas sans doute les chercher ailleurs! mais est-ce sa faute à lui si la nature est si pauvre et la vérité si indigente?

— Le bonhomme Diceopolis, fatigué, désespéré de la guerre, voyant que ses concitoyens ne veulent pas faire la paix, se résout à la faire pour son compte. Il la demande ou plutôt il en demande, et on lui en apporte plusieurs échantillons en bouteille. « En voilà une de cinq ans. Prends et goûte. — Pouah! — Eh bien? — Elle ne me plaît pas; elle sent le goudron et les navires qu'on équipe. — En voici une autre de dix ans; goûte.

— Elle sent encore bien fort les députés qui s'en vont par les villes gourmander la lenteur des alliés. — Celleci enfin est une trêve de trente ans sur terre et sur mer. — Oh! quel bouquet, par Bacchus! C'est une odeur de nectar et d'ambroisie, elle ne vous dit pas, celle-là : « Munissez- vous de vivres pour trois jours! » mais elle a à la bouche ce mot si doux : « Allez où bon vous semble! » Je l'accepte, je la ratifie, je la bois d'un seul trait.... "» Aristophane a besoin d'une image matérielle pour représenter une paix que l'on choisit sur

échantillon; il ne se met pas en peine, il prend la première venue pourvu qu'elle soit frappante et parlante, et qu'elle donne bien l'idée de la chose. Quelquefois c'est l'image qui se présente à son esprit la première, et il la compare immédiatement à tel objet d'un ordre tout différent. Trygée descend du ciel, où il est monté sur un escarbot en guise de a Pégase d, après s'être recommandé au machiniste, de peur de se casser le cou. Il rencontre en route deux ou trois âmes de poètes dithyrambiques, a Que faisaient-elles là? — Elles tâchaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le vague des airs. — Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes après leur mort soient changés en étoiles? — Très vrai. — Quel est donc cet astre que je vois là-bas? — C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commençait par a l'Orient.... » Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'astre d'Orient. — Et qu'estce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en courant? — Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville; elles portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu. » — Lorsque Aristophane personnifie la guerre, il en fait un monstre terrible et grotesque qui broie des villes entières dans un large mortier. « Mortels, infortunés mortels, comme vos mâchoires vont craquer ! » Oui, mais il lui faut un pilon. La guerre appelle son esclave Vacarme : « Cours me chercher un pilon. — Il n'y en a pas, nous ne sommes emménages que d'hier. — Va m'en chercher un à Athènes, et vivement. » Le pilon demandé, c'est un général démagogue, c'est Clèon, a ce corroyeur qui broyait la Grèce ». Mais il est mort! L'esclave court à Lacédémone; les Lacédémoniens ont prêté leur pilon (Brasidas) à leurs alliés de Thrace, a et on le leur a perdu ». La Guerre est obligée de se faire un pilon tout

ARISTOPHANE. i 1

neuf. Pendant ce temps-là, on délivre la Paix, qui était enfermée dans une caverne. — Aristophane ne se contente pas de semer çà et là de la fantaisie dans ses pièces ; quelques-unes ont pour titre ou pour principaux personnages des objets matériels, tels que les nuées ou des animaux. La comédie des Oiseaux, qui est remplie d'observations fines, de réflexions mordantes, de jugements sensés, et animée des scènes les plus vivantes et les plus comiques, se passe entre le ciel et la terre. Les oiseaux bâtissent une ville dans Tair; on ne nous dit pas comment, et qu'importe? La ville est bâtie : perchés dans cette forte position, les oiseaux font la loi aux dieux et aux hommes, qui ne peuvent pas se passer les uns des autres, et dont ils ont habilement intercepté les relations. Aristophane n'hésite pas devant l'emploi de pareilles fictions; il sait bien, l'enfant gâté de l'imagination! qu'on lui passera tout pourvu qu'il amuse, qu'il enchante, qu'il passionne ses auditeurs. Voilà encore des moyens que la comédie a perdus, qu'elle ne retrouvera pas, qu'elle a définitivement abandonnés à la féerie. Aristophane en avait fait pourtant un merveilleux usage. Que sont, auprès de ces imaginations folles mais admirablement symboliques, les caprices de verve bouffonne auxquels Molière se livre quelquefois? Jamais la comédie n'a usé et abusé de tant de ressources qu'avec Aristophane; mais, s'il y avait là un avantage, il y avait aussi un danger, et il fallait le génie et le sens délicat d'un poète d'Athènes pour ne pas y tomber et s'y perdre.

Maintenant, après avoir parlé de Tauteur comique et de Tart qu'il a déployé dans ses pièces, parleronsnous de rhomme même, de sa morale et de sa politique? Il y aurait beaucoup à dire ; nous renvoyons aux Études de M. Deschanel. On sait qu'Aristophane a été un grand réactionnaire, et qu'il admirait le passé au détriment du présent. Il est vrai que le passé immédiat, c'était Périclès et son cortège de grands hommes, et le présent, c'était la guerre du Péloponèse conduite par des démagogues, des ambitieux sans pudeur ni vertu, et aboutissant à la ruine d'Athènes. L'amertume d'Aristophane se comprend donc très bien. On lui reproche toutefois, non pas seulement d'avoir méconnu le génie d'Euripide — ce n'était qu'une erreur de goût, — mais d'avoir méconnu Socrate. Socrate a été dans toute l'antiquité l'homme sans pareil, vertueux avec simplicité, avec grâce et bonhomie, sans hauteur dans le caractère et n'ayant d'autre orgueil que celui de l'esprit. Encore le sentiment de sa supériorité ne se traduisait-il que par une fine ironie. Aristophane, dans les Nuées, l'a confondu avec les pires sophistes. On raconte que Socrate lui-même voulut assister à la représentation des Nuées; il se tint debout, les bras croisés, sans donner aucun signe d'émotion; il ne se sentit pas blessé. Eut-il plus tard des relations avec Aristophane, on l'ignore; mais ses disciples ont parlé du poète comique sans lui adresser de reproches, et plutôt au contraire avec estime et admiration. Nous n'en sommes pas très surpris. Socrate, pas plus qu'Aristophane, n'était l'homme du temps où il a vécu; Aristophane était l'homme du

passé, et Socrate Thomme de Tavenir; l'un et Tautre avaient une médiocre estime pour leurs contemporains, et sur ce point ils ont dû s'entendre quelquefois. Aristophane avait compris que la décadence commençait pour Athènes; il avait vu Gléon succéder à Périclès, et Fesprit démocratique sans frein ni mesure, sans réflexion et sans prévoyance, conduire à toute outrance les affaires de la république. Des succès passagers, suivis de cruels revers et d'une chute finale, telle fut pour Athènes la guerre du Péloponèse. On a dit souvent que Périclès, qui l'avait commencée, était seul capable de la conduire à bonne fin ou d'y mettre un terme. Les gouvernements aristocratiques savent supporter un échec, ajourner leur revanche, ou bien s'arrêter à propos après un demi-succès; il en est rarement de même des gouvernements démocratiques. Ils manquent d'équilibre et poussent tout à l'extrême. — Les dieux ont fui dans le fond du ciel et abandonné la Grèce à son malheureux sort. « Pourquoi nous traitent-ils ainsi? » demande Trygée à Mercure, a Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la paix et que vous avez préféré la guerre. Les Laconiens remportaient-ils le plus mince avantage : Par Castor et Polluxl s'écrient-ils, il en cuira aux Athéniens. — Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens venaient-ils faire des ouvertures de paix : Par Cérès ! disiez- vous, on veut nous duper. Non, par Jupiter! Nous ne les écouterons pas. » — « Oui, c'est bien le style de nos gens », dit tristement Trygée. Ce style et cette conduite révoltaient Aristophane; il demandait, il conseillait la paix à grands cris; il voyait sa patrie déchoir, les caractères faiblir, les cœurs se corrompre; il vivait par le souvenir dans le passé plus heureux qu'il aurait voulu ressusciter; il s'efforçait du

moins d'interrompre ce mouvement à toutes brides vers un avenir désastreux. Les vieilles coutumes, l'esprit des anciens temps, les croyances naïves étaient les objets de tous ses regrets. Quant à Socrate, il s'élevait d'un élan sublime au-dessus de tous les temps jusqu'aux régions sereines des vérités éternelles, et il n'en redescendait que pour remplir scrupuleusement son devoir dans les circonstances où le hasard de sa naissance l'avait placé. Il n'avait aucune prétention à réformer l'État, il n'admirait pas le passé sans réserve, il se résignait au présent, il repliait sa pensée sur elle-même, il cherchait dans sa conscience les règles imprescriptibles de la morale, dans son esprit les lois de la logique, dans son âme les conditions de la beauté. On conçoit que, jeune, ardent, passionné, Aristophane ait confondu Socrate avec les Sophistes et l'ait dénoncé comme tel. Socrate n'était-il pas à sa façon, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, le plus grand des révolutionnaires? L'idéal qu'il avait conçu d'une société et d'un homme parfaits ne laissait-il pas bien loin en arrière Athènes en ses plus beaux jours et ses héros au milieu de leur gloire? C'est pour cela qu'Aristophane l'a dénoncé et calomnié au nom de ces intérêts conservateurs, religieux, réactionnaires et pharisiens, au profit desquels il a été plus tard sacrifié. L'un regardait en arrière et l'autre en avant, ou plutôt en haut. Autant Aristophane avait raison contre Gléon, qu'il a attaqué jusque dans la tombe, autant il avait tort contre Socrate.

Il a eu d'ailleurs tous les caractères bons et mauvais de sa race, et nul autre peut-être n'a été aussi Athénien que lui. Impétueux, léger, désordonné dans là trame de ses pièces, injuste dans ses passions, licencieux et grossier plus qu'on ne l'a été avant ou depuis, jamais

écrivain n'a réuni à tant de défauts des qualités plus brillantes. N'en est-il pas de même d'Athènes? Lisez son histoire : est-il possible d'imaginer une conduite plus imprévoyante et plus folle, plus vaniteuse et moins raisonnable? Pénétrez dans ses mœurs ; elles sont déplorables. N'importe! Athènes nous a laissé les meilleurs traités de politique ou de morale, les plus beaux chefsd'œuvre de l'art, les plus admirables monuments que l'esprit humain ait créés dans tous les genres. Ces enfants capricieux et corrompus étaient de grands artistes, des penseurs profonds, des orateurs sans pareils, des poètes d'une délicatesse extrême; et cette société si mélangée et troublée a porté dans son sein quelques-uns des hopimes qui ont le plus honoré ou glorifié l'humanité. De même Aristophane ! Est-il possible d'être plus ordurier que lui? On est bien étonné, dit quelque part M. Deschanel, lorsqu'on lit certains chapitres de Rabelais : ce n'est rien si on les compare à Aristophane. L'obscénité ici coule à pleins bords; et pourtant les philosophes les plus purs et les saints les plus chastes ou les plus repentants, Platon, Gicéron, saint Chrysostome, saint Augustin, ont fait leurs délices des comédies d'Aristophane. On lui a pardonné en faveur de son génie et de sa grâce, comme on pardonne à Athènes lorsqu'elle nous apparaît divinisée dans les chœurs de son théâtre a couronnée de violettes, la belle et brillante ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or! » — « Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'Ecole normale, une de ces prodigieuses comédies, quelquefois, raconte M. Deschanel, son admiration allait jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, en rougissant de quelque énormité qui succédait à des

détails exquis, il s'écriait avec une douceur charmante : a Ah! Messieurs, quelles canailles que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit! d C'est bien la conclusion de M. Deschanel sur la Grèce et sur Aristophane, et c'est aussi la nôtre. Tout ce que l'imagination peut donner, Aristophane la eu; il ne faut pas chercher chez lui autre chose. Mais n'est-ce pas beaucoup? N'est-ce pas assez? Et ne devons-nous pas remercier M. Deschanel des soins qu'il a pris pour nous faire faire une connaissance plus intime avec le grand poète que la Grèce a si souvent couronné, et sur le front duquel la postérité Ta couronnée elle-même?

4 février 1817.

Il est fâcheux que M. Victor Duruy ne se soit pas proposé d'écrire l'histoire des Romains jusqu'au démembrement de l'empire. Son livre est excellent, mais on regrette qu'il soit brusquement interrompu à la fin du règne des Antonins : c'est comme si l'on arrêtait, chez nous, l'histoire du premier Empire à Wagram, et l'histoire du second à Magenta. La leçon qui découle de cette éloquente et fidèle peinture de la décadence romaine est incomplète sous le rapport moral comme sous le rapport historique. Le tableau reste inachevé, et le lecteur, charmé par les beaux jours de Trajan et de Marc-Aurèle, se demande s'il faut accuser l'Empire de la chute de Rome, ou si l'on ne doit pas admirer plutôt l'institution nouvelle qui, dans l'épuisement de la république, a permis au monde ancien de contempler sur le trône des vertus aussi pures que celles des premiers Romains. Le règne des Antonins fait illusion : cet âge heureux, ce moment trop court mais si bien rempli, entre les orgies féroces de Domitien et

^, Par Victor Duruy, t. UI et IV. Depuis, l'histoire de M. Duruy a été poursuivie, et ne justifie plus qu'en partie les observations qu'on trouvera dans cette étude.

les plaisirs brutaux de Commode, est une de ces périodes fécondes et trop rares dans l'histoire, où les peuples, concentrant leurs forces sous une main aussi douce que ferme, jouissent en même temps des deux biens qu'ils demandent à tous les gouvernements et que les meilleurs seuls leur procurent : la sécurité et la gloire. Est-ce bien là l'impression qu'on doit garder de l'empire romain? En cet immense désert, est-il bon de s'arrêter complaisamment à l'oasis qui est venue interrompre la sombre monotonie d'une nature presque partout ailleurs aride, sauvage et cruelle? Vous nous montrez les scènes consolantes, les relais heureux, les entr'actes d'une tragédie qui a eu un dénouement dramatique et terrible! Après vous être étendu, avec tout le soin que réclame un pareil sujet, sur les horreurs de la guerre civile, sur les proscriptions de Marins et de Sylla, sur les brigandages de Clodius et de Milon, vous nous décrivez complaisamment les premiers jours du régime qui a mis fin à cette dévorante anarchie. Nous avions vu, aussi, la république commencer au milieu des vertus et des victoires : elle a été étouffée dans les massacres. Mais l'empire! vous ne nous en montrez que les premiers jours, il s'est éteint dans la honte; conduisez-nous jusqu'à la fin.

Il y a sans doute les douze Césars, dont M. Duruy raconte longuement l'histoire. Quelque odieux qu'aient été les derniers jours de Tibère, le règne heureusement rapide de Caligula et les excès de Néron, le siècle des Césars n'a pourtant pas été pour l'empire une période de terreur et d'affaiblissement sans mélange. Il ne faut pas oublier quel joug écrasant l'aristocratie romaine, à la fin de la république, faisait peser sur le monde. La défaite de cette aristocratie, qui n'avait conservé de son ancienne énergie politique

que Tart du pillage et le courage de l'assassinat, a soulagé le monde de la plus affreuse oppression .

Deux cents ans après l'institution de l'empire, le provincial Appien disait encore : a Voilà deux siècles que ce régime subsiste. Dans cet espace de temps, la ville s'est embellie d'une façon merveilleuse, les revenus de l'empire se sont accrus, et, par le bienfait d'une paix constante, les peuples sont arrivés au comble de la prospérité. j> Il est vrai qu'Appien avait vu les belles années des Antonins. Qu'importaient, d'ailleurs, aux provinces, les folies furieuses des empereurs? C'étaient des fortunes aristocratiques qui enrichissaient le trésor public! C'étaient les richesses des nobles qui payaient les merveilleux édifices de Rome, objets de l'admiration de l'univers! Les descendants de ces Verres, de ces Dolabella, de ces Calidius, de ces Lucrétius, qui avaient si longtemps pressuré les provinces, étaient pressurés à leur tour. Etait-ce aux provinces à les plaindre, à les défendre, à les venger? Juste châtiment de tant de crimes ! D'immenses héritages, fruits de la spoliation et du meurtre, causaient la perte de leurs propriétaires ! Que pouvaient faire les vaincus d'autrefois, sinon applaudir à ces sacrifices? Les plus modérés restaient indifférents; mais ils n'éprouvaient aucune haine contre le protecteur puissant qui les délivrait des gouverneurs avides. Et plus tard, sous les Antonins, lorsqu'à la sécurité des provinces, à la prospérité des finances, à une administration vigilante et sage vinrent s'ajouter la modération dans le gouvernement, les vertus des empereurs, des guerres heureuses et le respect du sénat, Rome aussi acclama l'empire, oubliant tout à fait la république, a Qui de nous l'a vue, la république? » demandait Tacite. La paix sous tin maître clé-

ment, tel était le rêvé de tous. On avait oublié le passé. S*en souvint-on sous Caracalla, sous Héliogabale, quand les histrions succédèrent aux monstres et que l'empire s'achemina, à travers des révolutions burlesques et sanglantes, vers la ruine définitive? Cela est douteux. La honte elle-même ne parvenait pas à ranimer dans les cœurs des vertus que le despotisme avait éteintes. Les Barbares purent se précipiter sur la proie que quatre siècles de servitude leur avaient préparée. Voilà le dénouement historique et moral de l'empire ! Pourquoi M. Duruy s'arrête-t-il sans l'avoir atteint?

Ce n'est pas un reproche que nous lui adressons, c'est plutôt un regret que "nous exprimons. Nous aurions voulu qu'il achevât ce grand tableau de l'histoire romaine qu'il a majestueusement tracé jusqu'ici. Nous nous attendions bien à trouver dans son ouvrage une érudition variée, une critique judicieuse, un style, qui convient au sujet : on y trouve en effet tout cela, il ne manque qu'une conclusion.

Quelques personnes qui connaissent la réputation de l'auteur craignaient de rencontrer dans son livre des théories encore fort en vogue il y a peu d'années : l'histoire de l'empire romain a été renouvelée sous un autre empire où M. Duruy a joué un rôle important. On s'était contenté, pendant des siècles, de croire Tacite et Suétone; à la lumière des événements modernes, on s'est aperçu qu'il y avait un choix à faire dans les jugements de l'un et dans les anecdotes de l'autre. L'aristocratie, abattue dans Rome par les empereurs, a pris sur eux une terrible revanche devant

la postérité. Sa défaite est devenue plus triomphante que la victoire. Un Tibère, un Caligula, un Néron croyaient leur mémoire fort en sûreté lorsqu'ils avaient noyé dans le sang les plus nobles patriciens et fermé de leurs mains brutales les bouches éloquentes des derniers amis de la liberté. La tribune était depuis si longtemps muette que le silence universel paraissait devoir durer toujours. Mais les patriciens ont écrit l'histoire de l'empire, et ils l'ont fait avec une telle puissance de colère et d'indignation que nul, aujourd'hui encore, ne lit leurs récits sans éprouver les mêmes sentiments qui les ont inspirés. On a souvent comparé Tacite à Saint-Simon ; ce rapprochement est juste, car l'historien n'est pas à l'abri des critiques que le terrible duc s'est justement attirées. Tacite est, lui aussi, un partisan de l'ancienne noblesse, qu'irritent et révoltent les progrès des classes inférieures. Tibère aimait les petites gens. Il ne pouvait refuser toujours des commandements aux grands, mais, après avoir satisfait leur vanité par un titre frivole, il avait soin de retenir à Rome les gouverneurs et d'envoyer dans les provinces de simples lieutenants. Son principal ou plutôt son unique favori fut un chevalier, ^lius Séjan. Tous les gouvernements absolus se délient des classes supérieures et confient plutôt le pouvoir à des agents sortis d'un peu plus bas. Sous ce rapport, Louis XIV n'agissait pas autrement que les empereurs romains; et si, dans la ruine de la civilisation moderne, un seul livre, échappé par hasard à la destruction générale, apprenait à nos successeurs ce que fut le grand siècle, nul doute que la postérité, sur la foi des Mémoires de Saint-Simon, ne prit le souverain le plus loué que la France ait connu, pour une sorte de successeur d'Auguste. La passion aris-

tocratique a ses écarts, dont Térudition moderne a fait, à bon droit, justice. Si la critique s'en était tenue là, on n'aurait qu'à la féliciter de sa sagacité; mais elle est allée beaucoup plus loin, elle s'est lancée à corps perdu, de la politique d'aujourd'hui à la politique d'autrefois. De l'autre côté du Rhin, des savants très adroits ont repris en sous-œuvre l'apothéose impériale et préparé cette singulière renaissance du pouvoir césarien que nous avons vu se développer, « avec l'aide et par la grâce de Dieu », aux dépens des droits les plus sacrés, tandis qu'en France même la théorie des hommes providentiels a failli devenir un principe de gouvernement.

Hàtons-nous de le dire, rien dans le livre de M. Duruy ne rappelle de trop près ces systèmes commodes qui excusent tous les crimes et qui favorisent toutes les tyrannies. Si M. Duruy est trop savant pour accepter sans réserve les rancunes de Tacite, il est trop honnête, trop sincèrement libéral pour oublier les souvenirs qui sont à jamais attachés à la corruption et à la décadence de l'empire romain. Le principal mérite de son livre, qui en a tant d'autres, c'est la moralité des jugements, même incomplets. La leçon qui en ressort est double : elle retombe à la fois sur les républicains et sur les césariens. Lorsque Auguste fonda Tempire, la république, il faut bien le dire, n'existait plus que de nom ; elle était morte, victime de ses excès. Essayer de la ressuciter eût été une vaine entreprise. Là où les vertus de Gaton et de Brutus et l'éloquence de Cicéron avaient échoué, l'astuce politique d'Octave n'aurait pas mieux réussi. Rome expiait sa grandeur; elle s'était développée outre mesure, elle avait porté ses frontières aux limites du monde civilisé; mais l'univers qu'elle avait conquis, elle ne savait

pas, elle ne pouvait pas l'admirer sans renverser sa propre constitution. En échange de leur indépendance, les provinces réclamaient le droit de cité, c'està-dire leur part du gouvernement. La demande était juste; comment la refuser? Mais, d'un autre côté, comment faire entrer dans la république tant de peuples divisés d'intérêts, de traditions, d'espérances, et qui avaient tous une vieille vengeance, à exercer contre Rome? Entre deux partis qui n'offraient l'un et l'autre que des périls certains, le choix était impossible. La guerre Sociale avait éclaté, elle avait duré jusqu'à l'empire. Le sénat ne parvenait jamais à réprimer cette insurrection formidable dont le foyer se déplaçait sans cesse et jetait des flammes plus vives au moment même où on croyait l'avoir éteint. Il fallut recourir à la dictature; le peuple romain y était préparé. Ces fiers plébéiens, qu'on avait vus jadis conquérir pied à pied leurs libertés dans les luttes glorieuses du Forum, avaient disparu, fauchés par la guerre; une populace servile, composée d'esclaves, d'affranchis, de gladiateurs, d'aventuriers venus de tous les points du monde sous prétexte de défendre Rome, mais en réalité pour la piller, leur avaient succédé. Ces masses corrompues allaient, d'instinct, vers tous les chefs qui s'offraient à les conduire à l'assaut de la république. Les généraux victorieux, en rentrant dans Rome, les trouvaient prêtes à soutenir les entreprises de leur ambition. Qiie pouvait le sénat contre ces soldats populaires? Les désarmer eût été un crime et une sottise puisqu'on avait besoin de leur épée pour contenir les provinces ! Le sénat n'avait plus même une ombre d'autorité : il ordonnait à Sylla de licencier ses troupes, et Sylla. pour toute réponse, faisait avancer ses légions triomphantes. Quand le

même Sylla voulut la dictature, il n'eut qu'à la prendre. Quand il fut assouvi de proscription, il put vivre en simple citoyen dans la ville qu'il avait opprimée et ensanglantée.

Voilà ce qu'étaient devenues ces fameuses lois de la république, auxquelles Cicéron adressait encore des invocations pathétiques ! Les honnêtes gens eux-rfiêmes recouraient, pour se défendre, à la violence; c'était la seule arme qui fût efficace contre les factieux. Longtemps avant l'empire, ïlome fatiguée, haletante, épuisée de sang et de courage, n'attendait son salut que d'un homme. A défaut de César, elle eût pris Pompée. César assassiné, elle acclama Antoine; et lorsque Auguste, après la ruine de ses rivaux, établit enfm la paix romaine^ d'un bout à l'autre de l'empire partit un cri de reconnaissance et d'admiration.

On a vu souvent, après de longues années de révolution, des peuples renoncer, par dégoût, par lassitude ou par désespoir, à la poursuite d'une liberté qui les a fuis longtemps, et chercher dans un homme un refuge contre l'anarchie; mais rien, dans aucune histoire, n'est comparable à ce besoin insatiable de repos, à cette passion effrénée de l'ordre, à cet oubli complet des institutions du passé qui précipita Rome vers Auguste. Ce fut un élancement général, une conspiration sociale violente, profonde, universelle. La guerre civile était terminée : cette paix si longtemps attendue, à peine goûtée à de rares intervalles, toujours interrompue par des proscriptions, on allait donc enfin en jouir! Mais il fallait se hâter de tout courber sous

Tempereur; la moindre résistance pouvait réveiller les vieilles querelles. Auguste débarque à Brindes, et déjà l'Italie entière se porte à sa rencontre : sénateurs, patriciens, chevaliers, afifranchis, confondus dans la même foule applaudissent l'heureux triomphateur. On n'attend pas qu'il sollicite le pouvoir, ou qu'il le prenne comme avaient fait Sylla et César, on le lui offre, on le lui impose, on le jette à ses pieds, il daigne le ramasser. On lui confie toutes les charges de la république; il est tribun du peuple, consul à Rome, proconsul dès qu'il quitte la ville; à la mort de Lépide, il est grand pontife; bientôt il sera dieu! On lui donne le droit de vie et de mort sur les sénateurs et les chevaliers. Toute la puissance domestique, politique et religieuse lui appartient. Personne ne se demande comment dés attributions destinées, dans la constitution républicaine, à se faire mutuellement contrer poids, peuvent être réunies dans les mêmes mains; personne surtout ne s'avise de prévoir ce qu'une dictature aussi monstrueuse produira dans l'avenir. On a peur; on tremble de voir renaître les dissensions qui déchiraient depuis si longtemps l'Italie; on ne veut plus avoir à s'occuper des affaires publiques; qu'un seul y veille, pendant que les autres se reposent! C'est le vœu d'Horace, c'est celui du monde. Virgile, dans son enthousiasme de poète, voit la terre elle-même tressaillir de joie, et une race nouvelle descendre du ciel pour la féconder :

Magnus ab integro sxclorum nascitur ordo.

Chose étrange! Auguste seul parait ne point comprendre ou ne pas vouloir admettre la révolution qui s'accomplit à son bénéfice. Rome demande un maître,

et il lui parle de la république; elle le supplie d'assurer son repos, et il l'invite à se préoccuper de la liberté. Arrivé au faite de la puissance, il n'éprouve point ce vertige que César lui-même avait ressenti ; il ne veut ni couronne, ni diadème, ni royauté; les licteurs et les faisceaux consulaires lui suffisent. Il aspire à descendre, suivant l'admirable expression de Corneille. Plus on l'élève, plus il s'abaisse lui-même; plus on lui sacrifie de droits et de magistratures, plus on lui prostitue de souvenirs, plus il affecte de repousser le despotisme et de continuer les traditions républicaines. Ses courtisans et ses poètes favoris parlent avec émotion de Brutus, avec orgueil de Caton ; non seulement, il ne les rebute point, mais il les encourage, comme si ces grands noms ne lui causaient aucun ombrage. Il laisse même publier la correspondance de Cicéron, qui contenait pourtant des révélations- fort piquantes sur les principaux personnages du régime nouveau. Satisfait de la réalité du pouvoir, c'est très sincèrement qu'il en dédaigne les apparences. A l'en croire, rien n'est changé dans l'antique constitution : Auguste est consul, tribun du peuple, grand pontife; mais le consulat, le tribunat et le sacerdoce n'ont pas subi la moindre transformation. Cromwell a désiré toute sa vie le titre de roi, une vaine étiquette! Une plume à son chapeau! disait-il avec un dédain simulé qui trahissait par son exagération même le désir secret de son cœur, et le chemin qu'il s'était frayé vers ce but suprême à travers tant de belles actions et tant de trahisons, tant de victoires et tant de crimes, il n'a jamais pu le parcourir jusqu'au bout! Auguste aurait pu tout ce qu'il aurait voulu; il n'a pas voulu attenter à la sainteté des antiques formules romaines. Sa préoccupation constante a été de dissimuler son usurpation.

11 n'était en apparence que le délégué du sénat, chargé d'exécuter ses ordres et de gouverner sous son contrôle. Pour montrer combien son pouvoir était provisoire et dépendant, il le déposait régulièrement tous les dix ans. Il écrivait à ce propos au sénat les lettres les plus touchantes où rénumération de ses travaux et de ses services préparait la conclusion obligée : la république est rétablie, la guerre civile apaisée, les factions détruites, le peuple n'a plus besoin de personne, Auguste peut se reposer après tant de fatigues! Il poussa jusqu'au bout Thypocrisie de ces démissions trompeuses; à soixante-seize ans, au terme de son ambition et de sa vie, il écrivait encore dans son testament politique : « Après avoir réprimé la guerre civile, j'étais, du consentement unanime des citoyens, maître de toutes choses; mais j'ai remis volontairement le pouvoir au sénat et au peuple.... Je fus audessus des autres en dignité, mais je n'eus pas plus de pouvoir que ceux qui furent mes collègues dans les magistratures. » Ce n'était pas assez d'avoir joué ses contemporains, Auguste essayait encore de tromper la postérité.

On a longtemps admiré ce prodige d'un homme qui renversait la république en conservant son simulacre, qui faisait doucement glisser le pouvoir absolu sous l'apparence d'institutions libres, et qui trouvait le moyen de donner une sorte de consécration au despotisme en le rattachant aux plus beaux souvenirs de la liberté. M. Duruy est un des premiers historiens qui se montre sévère pour Auguste : a La postérité, dit-il, lui reprochera l'hypocrisie d'une politique sans grandeur ». Le mot est dur; il n'est pas tout à fait injuste. Il n'y a de gouvernements vraiment grands que ceux qui reposent sur un principe déterminé et qui portent

un nom approprié à leur principe. Auguste avait un merveilleux bon sens pour juger les événements qui se déroulaient sous ses yeux; il lui manquait le génie qui prévoit l'avenir et qui surtout le prépare. C'était un homme plein d'habileté lorsqu'il s'agissait de résoudre les difficultés du moment, mais les ressources de son esprit ne s'étendaient peut-être point au delà. Mis en présence d'un peuple qui était las de la république sans être converti à la monarchie, il inventa une sorte de gouvernement intermédiaire, répondant par sa nature aux nécessités de la situation, mais laissant pour consolation aux âmes naïves le vain fantôme d'une liberté à jamais disparue. Auguste se rappelait César succombant sous le fer des assassins, et ce souvenir était gravé comme un avertissement dans sa mémoire. Quel était le crime de César? Était-ce sa dictature? Sylla avait été dictateur : n'était-il pas demeuré impuni? Les conjurés qui avaient renversé César au pied de la statue de Pompée ne dirigeaient pas leurs coups contre l'ennemi et le destrucleur de la liberté, mais contre l'orgueilleux qui ne se donnait point la peine de cacher ses projets. Au lendemain de Pharsale, César avait eu la franchise de dire que la république n'était plus qu'un mot vide de sens et que Sylla n'avait été qu'un sot en abdiquant. A la fête des Lupercales, il avait repoussé d'une main bien faible la couronne qu'Antoine s'obstinait à placer sur sa tête. Voilà les motifs de sa mort. On avait frappé en lui le roi qui hésitait encore à prendre la couronne, mais qui déjà tenait la main sur elle et qui disait comme Napoléon : Gare à qui la touche I La leçon profita à Auguste : il prit le pouvoir, il refusa le diadème. Il crut qu'il pouvait tout oser, sauf effticer le vieux mot pour lequel les meurtriers de César avaient armé leurs

bras et les avaient rougis de sang. En cela, il ne comprit pas rétendue de sa victoire ; on aurait accepté de lui ce qui avait été insupportable de la part de César. Les temps étaient changés. Rome avait pris son parti de la chute de la république; pour vivre en repos, elle était résignée à vivre sous un maître. Il faut même lui rendre cette justice, qu'elle ne se prêta à aucune illusion, et que ce fut avec une mauvaise grâce évidente qu'elle entra dans la plaisanterie républicaine du nouveau César. A chacune des abdications de l'empereur elle répondait invariablement par un refus énergique, accompagné d'humbles prières. Le pouvoir nouveau ne rencontra ni opposition, ni malentendu. Tous ces discours d'apparat où le nom de la république était pompeusement prononcé, toutes ces protestations officielles, toutes ces apparences de respect et de soumission envers le sénat, toutes ces précautions prises par l'empereur pour menacer des scrupules d'indépendance qui avaient disparu au milieu des révolutions, ne changeaient rien au fond des choses et ne trompaient pas l'opinion publique. Rome était soumise, elle n'était pas dupe.

Mais les expédients s'usent, et les gouvernements qui vivent au jour la journée ne laissent que du désordre après eux. Lq manque de franchise d'Auguste était inutile, puisque la république ne conservs^it plus de partisans sérieux; en se prolongeant outre mesure, il a produit des conséquences fatales. L'empire était inévitable, il fallait l'organiser, l'appuyer sur des institutions solides, faire concorder harmonieusement les mœurs, les souvenirs, les besoins et les lois de la monarchie nouvelle, régler les pouvoirs de l'empereur, fixer les attributions du Sénat, enfin et surtout assurer l'avenir en choisissant entre les deux principes de sta-

bilitéen usage dans l'antiquité : l'hérédité ou l'adoption. Auguste mourut sans avoir rien décidé. Aussitôt le peuple, qui craignait par-dessus tout de voir troubler la paix romaine, pax romanuy se rua violemment dans la servitude. C'est Tacite qui le dit, et cette fois il a raison. Tibère, génie ferme jusqu'à la cruauté, sut tirer un admirable parti du pouvoir vague, indéterminé, d'étiquette républicaine et de nature despotique, que son prédécesseur lui avait légué. Livré tout entier aux inspirations d'un esprit sombre et d'un caractère compliqué, il se servit sans pitié de l'arme à deux tranchants forgée par Auguste. Gomment l'aristocratie romaine lui aurait-elle résisté? Ce n'était pas l'empereur qui la frappait, mais le consul ou le tribun du peuple. De son exil volontaire de Caprée, Tibère gouvernait l'empire sans faiblesse et sans cœur. Désormais la volonté d'un homme allait être la loi souveraine du monde.

Le régime fondé par Auguste fut donc le triomphe du pouvoir personnel tel qu'on l'avait vu fleurir dans les gouvernements asiatiques, et tel qu'il devait reparaître plus tard dans certaines monarchies du moyen âge. Pendant trois siècles Rome flotta à la dérive, au gré des pilotes d'aventure que la violence ou le hasard lui imposait. Leur pouvoir venait parfois d'une succession légitime, parfois d'une adoption légale, parfois du peuple, parfois d'une intrigue de palais, le plus souvent des prétoriens ; mais quelle que fût son origine, de quelque source pure ou fangeuse, naturelle ou factice, que sortît ce large fleuve, il ne trouvait devant

lui aucune digue, aucun obstacle qui contînt et dirigeât son flot débordé, La violence seule arrachait les empereurs d'un trône où la violence les avait placés. Il arriva bientôt à Rome ce qui a été partout le sort des nations lorsque, toutes préoccupées de jouir de la paix, elles prennent en dégoût la liberté et renoncent à la vie publique : elle perdit le bien même dont la préoccupation exclusive lui avait fait négliger tout le reste. La vie et la sécurité des citoyens restèrent à la discrétion du bon sens, toujours facile à troubler, des fantaisies toujours promptes à s'égarer d'un seul homme. On ne sut plus ce qu'il fallait craindre davantage, des vertus ou des vices de l'empereur, tant le despotisme, qui corrompt toutes choses, faisait promptement dégénérer les plus belles promesses en cruelles déceptions. Claude, vieux, faible, presque imbécile, fut un monarque supportable, tandis que Néron jeune, amoureux des arts et des plaisirs de l'esprit, d'un cœur facile à toutes les émotions et d'une imagination ardente, devint le type du tyran débauché, inepte et sanguinaire. Auguste n'avait rien trouvé de mieux, pour distraire le peuple, que de lui donner des fêtes publiques, Néron et Commode descendirent eux-mêmes sur le théâtre et dans l'arène; ils offrirent à la populace charmée le spectacle, alors nouveau, d'empereurs déguisés en comédiens. Le fondateur de l'empire n'avait pas osé imposer des rois à Rome; il lui laissa des histrions, des baladins et des gladiateurs !

Qu'un semblable système de gouvernement ait pu durer si longtemps sans rencontrer de résistance sérieuse, c'est ce qu'on s'expliquerait difficilement quand même il ne s'agirait que d'une peuplade barbare; mais la civilisation antique n'a jamais brillé d'un éclat plus vif que chez les Romains de la déca-

dence. « Après la grande terreur de Tan 4000, dit un chroniqueur du moyen âge, on se mit partout à rebâtir les basiliques, et le monde revêtit la robe blanche des églises. » Après la chute de la république, Rome revêtit aussi la robe blanche des plus beaux édifices. Les empereurs ont été presque tous d'excellents architectes : ils ont rebâti le Forum, élevé le Colisée, renouvelé les vieux monuments; leurs tombeaux même étaient des chefs-d'œuvre, et le fort Saint-Ange atteste encore les splendeurs du mausolée d'Hadrien. Toutes les recherches du monde accumulées dans une seule ville, tous les arts, tous les plaisirs, tout ce qui contribue à une existence élégante et polie faisaient du séjour de Rome un perpétuel enchantement. L'homme distingué, assez heureux pour être oublié de Tibère ou méconnu de Commode, y menait une vie délicieuse, sans autre soin que celui de ne point se faire remarquer, sans autre souci que la crainte d'éveiller l'envie d'un délateur avide. Les délicatesses de l'esprit étaient poussées jusqu'au dernier raffinement. La vieille éloquence politique était morte avec la liberté ; mais une rhétorique brillante, exercice et consolation des beaux esprits, l'avait remplacée. On cultivait l'art pour l'art. Des écoles s'élevaient partout, où d'ingénieux sophistes faisaient gravement l'apologie de la goutte et de la fièvre, la critique de la mouche et de la puce, pendant que Thraséas allait au supplice. La bonne société acclamait avec frénésie ces déclamations subtiles, qui lui faisaient oublier la tyrannie. N'avait-elle pas d'ailleurs, pour se venger de l'empereur, la ressource des commérages spirituels? On faisait au prince une petite guerre d'épigrammes et de bons mots, de fines médisances et de jolis récits. Sous les portiques du Forum de Trajan, le long de la Voie Sacrée, les vieux politiques

sans emploi, les rhéteurs ambitieux, la jeunesse dorée « sans commandement obtenu avant de prendre barbe », comme dit un contemporain, les oisifs de toutes sortes se racontaient à Toreille les tribulations conjugales de l'empereur, les infirmités de sa personne, les déceptions de son ménage, les infidélités de sa femme, les mille trahisons de son entourage. Cette opposition mesquine était sans dignité; elle n'était pas toujours sans courage. Nul n'osait parler haut; mais on risquait sa vie pour un bon mot murmuré tout bas. Quelquefois pourtant, il fallait se taire et même quitter Rome, où la délation ne laissait plus un seul palais inexploré. C'était contre les bons empereurs, contre les Flaviens et les Antonins que les langues médisantes aiguisaient leurs sarcasmes. Les Césars étaient trop redoutables pour qu'on osât se moquer d'eux. Mais alors on se réfugiait à la campagne, où on cherchait à se distraire par des fêtes et des réjouissances continuelles. On allait à Baïes, sur cette plage délicieuse, dominée par une colline toujours tiède, couverte de maisons d'un goût exquis, de jardins en amphithéâtre, de terrasses sur la mer, de temples, de portiques, de statues, de monuments et de galeries magnifiques qui s'étendaient jusque sous les flots dans des grottes pleines de voluptueux mystères. On tâchait d'oublier l'empire et l'on ne songeait plus à la république pendant les gais festins de la bastide de Lucullus, près du promontoire de Misènes; et si, dans une de ces belles soirées méridionales où la jeunesse romaine accomplissait ses orgies, le long de cette mer chargée de galères dorées, ornées de banderoles de couleur et de lanternes, sur ces flots couverts de roses effeuillées, sur ces barques où régnaient des beautés élégantes et faciles, au milieu de ces concerts prolongés dans

Tombre des nuits, le souvenir des temps grossiers où Gincinnatus poussait lourdement sa charrue sur un sol aride venait troubler quelque fête joyeuse, les insouciants contemporains de Commode n'étaient certainement pas tentés de regretter une liberté qui coûtait si cher, et nul d'entre eux ne devançait le vœu du poète :

Utinam remeare liceret

Ad veteres fines, et mœnia paupcris Anehi!

M. Duruy a légèrement esquissé la peinture des mœurs romaines et de la corruption élégante sous les empereurs. Il n'a écrit jusqu'ici que l'histoire politique de l'empire, il nous promet et il nous doit, dans un prochain et dernier volume, l'histoire morale. Le tableau qu'il nous annonce suppléera aux dernières années de Rome, dont il a renoncé, nous ne savons trop pourquoi, à nous parler. Peut-être cependant n'est-il point aussi utile que nous le disions en commençant de connaître en détail la lente agonie de l'empire après Marc-Aurèle. Après les Antonins, la décadence de Rome est complète et l'institution de l'empire est jugée. L'ouvrage de M. Duruy pourra donc être considéré comme une œuvre complète sinon comme une œuvre achevée. Est-il nécessaire de dire que M. Duruy a mis tout son talent dans un livre qu'il regarde avec raison comme un monument durable? Il a profité de tous les travaux accomplis avant lui soit en France, soit en Allemagne, sans accepter cependant ces systèmes plus ingénieux que solides au moyen desquels on a métamorphosé l'histoire romaine. Il aime mieux raconter les faits tels que les anciens nous les ont transmis, que d'essayer de retrouver,

après tant de siècles, une vérité nouvelle et inconnue jusqu'à nos jours. Il fuit les théories absolues ; il écrit en homme politique et en moraliste ami des découvertes, mais aussi de la tradition. Son livre est une œuvre de science prudente et de sage critique : c'est une originalité qui n'étonnera personne de la part d'un esprit audacieux sans doute, mais qui ne confond pourtant pas la hardiesse avec la témérité.

21 février 1875.

« Toute philosophie est nécessairement imparfaite, a dit quelque part M. Renan, puisqu'elle aspire à enfermer Tinfini dans un cadre limité.... L'art seul est infini... L'art nous apparaît comme le plus haut degré de la critique, d Nul historien n'a été plus fidèle aux inspirations d'une critique savante et judicieuse. Si le rôle de l'historien consiste à faire revivre les siècles qui ne sont plus, à ranimer les morts illustres qui ont rempli la terre de leur nom et de leur œuvre, à nous faire assister à l'avènement des religions et à la chute des empires, qui pourrait le mieux remplir que M. Renan? Tout ce qui reste du monde éteint qu'il nous raconte, il le sait, il le connaît, il l'a réuni avec patience, avec passion, et sur ces ossements desséchés il a le don de faire passer le souffle de résurrection du vieux prophète. 11 reconstruit sous nos yeux d'une main habile et d'un cœur plein d'amour, cette merveilleuse histoire dont il a analysé les éléments. Ingénieux historien sans nul doute, mais grand artiste à coup sûr! Oui, l'art est infini et les horizons que M. Renan nous ouvre le sont également. Qui que nous soyons, chrétiens ou phi-

losophes, croyants ou incrédules, ne sommes-nous pas, ne devons-nous pas être tous à Taise devant ce spectacle mobile, interprété par la philosophie la plus large, la plus compréhensive, la plus facile à se plier aux mille nuances de la vérité, et en même temps la plus indulgente et la moins dogmatique? En vérité, nous nous expliquons à peine les colères et les haines que les premiers volumes publiés par M. Renan ont soulevées autrefois. Est-ce que M. Renan est un maître impérieux et tranchant? Non : il se contente d'exposer les faits, de les arranger, de les éclairer au contact de son âme. Du reste, il s'abstient souvent de conclure; ou, s'il le fait, c'est de telle sorte que la liberté du lecteur reste entière : son esprit seulement est mieux renseigné, mieux averti. M. Renan renverse-t-il d'une main brutale ou impie ce que nous avons longtemps admiré? Non : il nous le montre sous un jour nouveau. Lui reprochera-t-on d'être un enchanteur dangereux et de séduire ceux qui le lisent par la vraisemblance de ses récits, par la grâce de son style et par le respect délicat qui remplace chez lui un culte plus positif? Oh ! certes, son art est parfait. En fermant son livre, il est difficile de ne pas se dire : C'est beau, c'est très beau I Mais M. Renan ferait-il un si grand usage de la critique pour nous empêcher d'en user nous-mêmes? Ses croyances, à lui, sont sincères et profondes : voilà pourquoi il sait respecter celles des autres. Il rougirait tout le premier d'avoir commis un de ces sacrilèges que le mauvais goût matérialiste du siècle se permet trop souvent. Où il voit le bien et le beau, il l'adore à sa manière : libre à nous de l'adorer à la nôtre. La lecture de ses ouvrages réveille en nous la conscience du passé et nous laisse d'ailleurs la pleine indépendance de notre jugement. Un chrétien peut s'aban-

38 ÉTUDES HISTORIQUES ET Dlï^LOMATIQUES.

donner à cette lecture charmante : il sera étonné quelquefois, il ne sera jamais choqué.

Est-ce la peine de parler de Tintérêt qu'offrent les études de M. Renan? Cet intérêt devient de plus en plus vivant à mesure que le travail avance. Jusqu'ici nous avons vu comment s'est formée la croyance chrétienne ; nous avons assisté à l'élaboration, dans quelques âmes encore confuses, d'une foi que le monde ignorait. Les derniers volumes, le dernier surtout, nous ont montré comment la religion du Christ s'est répandue partout et avec quelle ardeur puissante les apôtres en ont rapidement augmenté les conquêtes. Nous avons laissé saint Paul à Rome, nous l'y retrouvons : nous le retrouvons prisonnier, mais, encore bien que captif, plus fort qu'il ne l'avait jamais été, plus ferme et plus logique dans ses conceptions, plus hardi dans ses projets, et toujours animé de cette fureur de propagande dont il recueille les premiers fruits. Il écrit aux églises qu'il a fondées, il les dirige du fond de sa prison, et, dans sa prison même, il est entouré de disciples et d'amis. Le christianisme pénètre peu à peu la civilisation antique; son histoire commence à se confondre avec l'histoire du genre humain. Jusqu'à ce moment il n'avait eu affaire qu'à des provinces éloignées et à des proconsuls ignorés; ses victoires avaient été obscures comme les difficultés qu'il avait surmontées. Mais, avec le nouveau volume de M. Renan, la scène s'élargit singulièrement et s'élève. L'apôtre du Christ est à Rome, et en face de lui il rencontre Néron.

Néron, les premières persécutions, les amphithéâtres, les jeux cruels et monstrueux dont se repaît l'imagination malsaine d'un paganisme d'autant plus violent qu'il est plus basé, les révolutions politiques, d'immenses événements militaires, et puis — pour clore le

tableau — le soulèvement et la chute de Jérusalem, tel est le sujet de M. Renan. Est-il possible d'en rencontrer un plus émouvant et plus beau? La République romaine n'existe plus, le monde qu'elle avait fait se décompose et disparait peu à peu. Voici le germe d'une autre civilisation qui apparaît et se propose de tout envahir. La société païenne périra-t-elle sans se défendre? Non, certes, elle cherchera à étouffer dans son berceau la secte chrétienne qui la menace; elle se servira, pour atteindre ce but, des odieux moyens que des hommes comme Néron pourront imaginer. Lutte longue, sanglante, et, en apparence, bien inégale! La conscience chrétienne épouvantée, éperdue, croit voir l'Antéchrist, l'ennemi de Dieu, et elle pousse ce cri de douleur, de colère et d'espérance mystique qui s'appelle l'Apocalypse. Enfin Jérusalem se révolte. Rome, qui avait longtemps confondu et qui ne distingue pas encore les juifs des chrétiens, envoie ses légions contre la ville maudite qui a enfanté ses pires ennemis. Après un siège affreux, Jérusalem succombe. La Rome païenne se croit triomphante, elle est vaincue pour jamais! Le christianisme, débarrassé de ses attaches judaïques, se développe suivant sa propre nature et acquiert une vertu nouvelle ; ce qui devait le perdre assure sa victoire. Voilà pourquoi la chute d'une ville de province a fait un tel bruit dans le monde que l'écho, répercuté de siècles en siècles, en est venu si retentissant jusqu'à nous. M. Renan nous fait assister à ces grandes scènes qui nous touchent toujours de bien près, et son livre, mieux que tout autre, nous en explique les ressorts et les motifs cachés.

M. Renan n'est pas le premier qui ait essayé de soumettre l'histoire de l'origine du christianisme aux pro-

cédés de Texégèse : d'autres avant lui avaient hardiment nié le surnaturel et avaient cherché à tout interpréter par des raisons humaines. Avaient-ils toujours été exempts des préoccupations plus ou moins avouées qu'éprouvent les premiers réformateurs, surtout lorsqu'il s'agit pour eux de détruire une légende détestée? Ce reproche général n'est mérité par chacun d'eux qu'à des degrés très divers. Quelques-uns le méritent à peine, Renan ne le mérite pas du tout. Il aime le christianisme, il n'a garde de le mépriser : aucune passion, sinon celle du vrai et du beau, ne l'anime et ne le guide. Il cherche seulement à comprendre; il y arrive, en se servant sans doute des travaux de ses devanciers, mais en les éclairant à la lumière d'une critique qui jamais n'avait été plus calme, plus sereine et plus bienveillante.

Cette méthode de M. Renan, si elle a ses qualités, a bien aussi, nous ne dirons pas ses inconvénients, mais ses désavantages. Il est facile d'attaquer avec le parti bien pris de renverser et de détruire. Il est facile de raconter avec la volonté décidée de faire une apologie. La tâche de la critique est plus épineuse ; elle l'est ici plus que partout ailleurs. Où il n'y a rien, en effet, la critique perd ses droits. Or, que nous reste-t-il sur les commencements du christianisme? Presque rien. Si l'on rejette la tradition chrétienne ou si l'on s'en méfie, à quoi se rattacher? Les documents sont rares; parfois ils font absolument défaut, et souvent, bien souvent parmi les documents qui subsistent, M. Renan choisit avec une terrible sévérité. S'il a pleine confiance dans les uns, les autres ne lui en inspirent aucune; il les déclare apocryphes et ne leur reconnaît que la valeur médiocre d'un renseignement de seconde main. C'est là l'écueil de sa méthode appliquée

à l'histoire qu'il a entreprise. Nous admirons qu'il ait tiré un pareil parti du petit nombre d'éléments qu'il a cru pouvoir employer. 11 a fallu toute l'habileté, toute la souplesse et — pourquoi ne pas le dire? — toute l'imagination de son talent pour donner un sens arrêté aux détails incertains qu'il a recueillis. Mais quoi! lorsqu'on arrive à la fin du livre, qui oserait dire qu'il tient enfin la vérité? Qui serait sûr que le fil bien subtil d'un raisonnement bien délicat l'a conduit à une conclusion ferme et solide? Hélas ! le doute, loin de se dissiper, s'empare de plus en plus de l'esprit. Eh! oui, sans doute, les choses ont pu se passer ainsi. Qui le sait? Qui pourrait le nier, mais aussi qui pourrait l'affirmer? Nous comprenons, en tout cas, fort bien qu'un chrétien, après avoir lu le livre, se sente peu ébranlé dans ses croyances et qu'il ne s'arrête qu'un moment devant les hypothèses ingénieuses et changeantes qui se dressent devant lui. Peut-être! C'est le mot de Montaigne. N'avons-nous pas le droit de nous en servir ici, aussi bien que lorsque nous errons à l'aventure à la poursuite de la vérité philosophique et de cette certitude qui nous échappe sans cesse dans sa fuite éternelle?

Parfois même M. Renan s'abandonne sans contrainte aux caprices gracieux de ses conjectures. Que devient alors le critique? nous n'en savons rien, mais l'artiste est plus que jamais séduisant. Qu'a fait saint Paul en sortant de sa prison? Est-il mort avec saint Pierre dans les persécutions de l'an 64? La tradition le dit, et M. Renan ne le nie pas : quel motif aurait-il de le nier? mais il se plaît à douter. Paul, prisonnier, avait rêvé de porter plus loin, toujours plus loin vers l'Occident, la bonne nouvelle de la vie et de la mort du Christ : TJEspagne attirait surtout son impatiente imagi-

nation. Pourquoi Tinfatigable apôtre n'aurait-il pas posé le pied sur les rivages du midi de la Gaule? Pourquoi n'aurait-il pas parcouru les montagnes arides de la péninsule Ibérique? Pourquoi surtout, vieux, fatigué, parvenu par l'effort de son esprit vigoureux à comprendre l'erreur de toutes les doctrines dogmatiques et la vanité des œuvres les plus grandes, éclairé par une lumière plus douce que celle qui l'aveugla sur le chemin de Damas, pourquoi ne se serait-il pas assis sur le bord de la route, en se disant : Ergo erravi? Je me suis trompé ! J 'ai cru qu'il existait une vérité absolue et il n'y en a point. Le bonheur de l'homme est dans le scepticisme résigné et tranquille; toute sa sagesse est contenue dans le livre de l'Ëcclésiaste, <i le seul livre aimable qui ait été composé par un juif ». Et quelle est la morale de l'Ëcclésiaste? a Rien de nouveau sous le soleil.... L'avenir ressemblera au passé.... L'homme heureux est celui qui, après avoir coulé sa vie en joie jusqu'à ses vieux jours avec la femme de sa jeunesse, meurt sans avoir perdu de fils! » Charmante philosophie, et bien profonde sous ses formes élégantes et un peu molles! M. Renan voudrait pouvoir l'attribuer à saint Paul : il aimerait à voir sur les lèvres de l'apôtre le sourire dont le Christ éclairait son visage lorsqu'il cheminait à travers la Galilée. « Tandis que Jésus, écrit M. Renan, posséda au plus haut degré ce que nous regardons comme la qualité essentielle d'une personne distinguée, je veux dire le don de sourire de son œuvre, d'y être supérieur, de ne pas s'en laisser obséder, Paul ne fut pas à l'abri du défaut qui nous choque dans les sectaires : il crut lourdement... ; il n'eut pas son agonie de Gethsémani.... » Le rude et fougueux apôtre n'a pas su plier sa nature aux nuances mobiles de la vérité universelle; le ressort qui le sou-

tenait était dur et inflexible. Doit-on, au total, le regretter outre mesure? Nous sommes bien de Tavis de Renan : ces esprits rigides, ces âmes sévères manquent de l'attrait que d'autres présentent. Entre les deux manières notre choix n'est pas douteux; mais ne faut-il pas de l'une et de l'autre? Ne faut-il pas, pour que le spectacle du monde soit complet, des hommes de fer comme Paul, qui marchent jusqu'au dernier jour, sans tomber, sans faiblir, sans se reposer un seul instant? Tournons quelques pages du livre de M. Renan, que voyons-nous? Après avoir discrètement vanté la morale de l'Ecclésiaste, M. Renan nous parle du progrès en termes enthousiastes, lyriques, enflammés. Il ne s'agit de rien moins que de vaincre la mort et de dérober le feu de planètes. Hélas I qu'estce que le progrès si le sage de l'Ecclésiaste a raison, s'il n'y a rien de neuf sous le soleil, si tout est vanité? Pourtant le progrès existe, et M. Renan le glorifie avec éloquence. Il faut donc faire place aux hommes d'action, aux hommes de peine, à côté des contemplatifs. Il est permis sans doute de préférer la grâce d'un esprit qui porte légèrement le doute, à la volonté robuste d'un cœur trop vaillant; mais il y a place pour tout en ce vaste monde. L'empereur Sévère, qui se leva pour mourir et qui retomba en disant : Travaillons ! est beau, lui aussi, et, même au point de vue de l'art, il serait dommage que de telles figures vinssent à nous manquer.

M. Renan est certainement de" notre avis, lui qui n'hésite pas à prendre son parti de l'existence d'un homme comme Néron. Néron a fait plus de mal qu'il n'était mauvais lui-même : esprit faux et déclamatoire, âme faible, égarée, dépravée par les entraînements d'une puissance sans limites, le malheureux empereur.

sur le nom duquel la postérité a jeté tant d'anathèmes, était presque aussi à plaindre qu'il a été monstrueusement coupable. M. Renan nous a fait de Néron un admirable portrait. Ici, et dorénavant jusqu'à la fin du volume, plus rien n'est donné k la conjecture. Les documents ne manquent pas pour décrire les persécutions ou pour raconter la ruine de Jérusalem. M. Renan en a fait un habile usage, et son récit est aussi rigoureusement exact qu'il est vif et coloré. Jamais son style n'avait présenté un pareil éclat. On se rappelle la Vie de Jésus et les pages délicieuses où l'histoire du Christ semblait se dérouler comme une idylle enchantée; le style alors a été léger et gracieux à l'égal du sujet. Il est tout autre aujourd'hui. Sans rien perdre de ses qualités premières, il s'est mis en rapport avec les événements effrayants qu'il retrace. Plus chaud, plus animé, il nous transporte à Rome au moment des persécutions et de l'incendie, à Jérusalem au moment du siège et de la ruine de la ville. Ses formes sont plus hardies, plus pittoresques. On ne lit pas sans frémir les persécutions de l'an 64 : l'amphithéâtre de Rome n'avait jamais paru plus terrible, et les victimes livrées aux bêtes, plus touchantes ni plus dignes de pitié. Le monde païen recula épouvanté devant cette œuvre hideuse : une réaction dans les cœurs les plus farouches naquit d'une compassion que rien ne pouvait contenir, ce Tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes dans la ville fut outré, d Les chrétiens eux-mêmes étaient étonnés d'une cruauté si nouvelle : leurs cœurs courroucés attendaient, invoquaient une expiation, une réparation prochaines. Le Christ devait apparaître avant peu, vaincre l'Antéchrist, se venger de Néron, son ennemi. L'Apocalypse, dans le livre de M. Renan, est un pamph|,et

OÙ ces espérances se cachent sous des formes familières à la langue et aux imaginations juives, mais dont le secret quelquefois nous échappe un peu aujourd'hui.

Le Christ, en effet, devait triompher ; non pas cependant par les moyens que prévoyaient et qu'attendaient ses premiers adeptes avec une impatience pleine d'anxiété. L'amphithéâtre ouvert aux bêtes féroces fut le second berceau du christianisme. Les chrétiens y apparurent armés d'un courage et d'une résignation qu'on n'avait pas vus jusqu'alors. La femme chrétienne, jetée nue sous la dent des bêtes, attachée par les cheveux aux cornes des taureaux sauvages, révéla ce sentiment inconnu à l'antiquité païenne, cette pudeur que M. Renan appelle — nous ne savons pas trop pourquoi — « une charmante équivoque », sentiment noble et exquis, qui devint le principe de toute une littérature, de toute une esthétique et presque d'une civilisation nouvelles. La femme avait conquis par le martyre, et par la manière dont elle l'avait supporté, le rang qu'elle a depuis occupé, l'influence qu'elle a exercée dans la famille et dans la société.

Temps odieux pour les chrétiens, qui furent suivis de temps odieux pour l'humanité tout entière! Cent cinquante ans après, Tertullien s'écrie : a Oui, nous sommes fiers que notre mise hors la loi ait été inaugurée par un tel homme! Quand on a bien appris à le connaître, on comprend que ce qui a été condamné par Néron n'a pu être qu'un grand bien. » Le crime était abominable en effet, et dès lors on put dire : C'est Néron qui a fait cela, donc c'est un crime 1 Néron en commit beaucoup d'autres encore; la plume se refuse presque à en signaler les détails honteux. Pourtant Néron n'était pas, à quelques égards, un homme méprisable. Son esprit manquait de justesse et son

âme d'équilibre; le pouvoir absolu avait faussé de son poids toutes ses facultés. M. Renan le condamne sévèrement : pourrions-nous dire qu'il le condamne sans réticences? Mais les jugements humains seraientils vrais sans ces retours de pitié que les esprits délicats et facilement émus font sur les bourreaux aussi bien que sur les victimes? Et puis il y a, dans le livre de M. Renan, une préoccupation constante que nous devons signaler. M. Renan voit sans cesse le passé à travers le présent, et nous sortons, qui ne s'en souvient avec tristesse? d'événements terribles. Nous avons vu la Commune. Nous avons traversé, comme la Rome de Néron, des jours de sang et de feu. Nul ne sait ce que Tavenir nous réserve et comment la postérité nous jugera tous, tant que nous sommes. A Rome, en l'an 64, les chrétiens étaient traités d'incendiaires. « Leur vrai crime, disait-on, c'est la haine du genre humain, i» Ils formaient une secte détestée et méprisée. Ils voulaient, cela est certain, ils appelaient de tous leurs désirs le renversement du monde et la mort de la société qui les condamnait avec ignominie. Ils avaient raison, la suite l'a bien prouvé. Mais qu'il était difficile de percer, dès ces commencements, à travers les siècles futurs ! La conscience de l'historien se trouble, hélas! bien souvent lorsqu'elle remonte le cours des âges et qu'elle étudie les institutions et les croyances, non seulement dans leurs développements, mais dans leurs origines. Nous laissons d'ailleurs à M. Renan la responsabilité de son indulgence pour un passé lointain, et pour un autre plus rapproché. Quant à nous, obligés à vivre au jour le jour, à combattre sur la brèche, à tuer au besoin pour sauver notre vie et les vies qui nous sont chères, nous sommes réduits à être plus sévères Le philosophe se

tient plus haut que nous, trop haut peut-être! il voit plus loin, trop loinl nos yeux ne parcourent pas un aussi vaste espace. C'est Tinfirmité de l'homme de se rendre à peine compte des siècles écoulés et d'ignorer profondément l'avenir. Aussi, lorsque M. Renan nous parle des objections éternelles qui s'élèvent « contre le dogmatisme des partis conservateurs, etc., etc. », il nous est impossible de le suivre jusque-là. Oh ! nous connaissons bien la formule : Nec fLere^ nec indignariy sed intelligere. « Tout comprendre, a dit Mme de Staël, c'est tout pardonner. » Mais Dieu seul comprend tout! De là le merveilleux accord entre sa justice infinie et son infinie miséricorde. Nous, il ne nous est pas donné de tout comprendre, il nous est défendu de tout pardonner.

Et pourtant nous pardonnons beaucoup et nous sommes heureux de suivre M. Renan lorsqu'il nous montre le bien à côté du mal, chez Néron, le plus coupable des hommes, ou dans une nation criminelle sans doute, mais peut-être un peu calomniée : nous voulons parler de la nation juive. M. Renan, lorsqu'il parle des juifs, emploie des termes qui n'ont pas cours dans la tradition chrétienne. « Dites des juifs, écrit-il, tout le mal que vous voudrez, vous serez dans la vérité; dites-en tout le bien qu'il vous plaira, et vous aurez encore raison. » Il fallait que les juifs succombassent, ils ont succombé. Pourquoi avoir insulté à leur chute? Dispersés dans le monde, on sait avec quelle rigueur intolérable ils ont été traités pendant le moyen âge et jusqu'aux temps modernes : honnis, persécutés, dépouillés, bannis et chassés de partout, toujours frappés sans jamais pouvoir mourir, qu'avaientils fait pour mériter, nous ne disons pas le sort mystérieux qui semble les poursuivre encore, mais les

haines et les fureurs qu'ils n'ont pas cessé de provoquer? Ils ont tué Jésus, ils ont tué leurs prophètes. Cruels et cupides, rien n'a arrêté le débordement de leurs passions violentes. C'est un crime sans doute; ils en ont commis un autre. Ils ont cru que le monde devait leur appartenir tôt ou tard, que les chrétiens étaient des mystificateurs ou des dupes, que les prophéties leur assuraient à eux-mêmes un avenir matériel de gloire et de grandeur sans fin. Étranges et tenaces illusions! N'étaient-elles pourtant pas jusqu'à un certain point naturelles de la part d'une nation mystique et passionnée? Si l'on se reporte au texte des prophéties, il est bien difficile de donner absolument tort aux juifs : la lettre est pour eux, si l'esprit les condamne. Rien n'égale en horreur les tribulations qui leur sont prédites; ils doivent périr sous le fer des soldats et sous la dent des bêtes; ils doivent être disséminés sur tous les points du monde. Toutefois, à côté de ces prophéties vengeresses, il y en a d'autres qui annoncent la paix et la réconciliation. Il y en a surtout de terribles contre ceux qui se réjouiront de la chute de la ville sainte, et les nations auxquelles les juifs seront mêlés doivent disparaître les unes après les autres sans que les juifs disparaissent eux-mêmes jamais. C'est sur ces assurances que s'appuie la conscience judaïque, et ces prophéties, bien ou mal comprises, mais senties avec force, ont allumé dans Jérusalem les passions d'indépendance -qui y ont éclaté si souvent.

Enfin, les juifs se révoltent pour la dernière fois. L'occasion semblait favorable : la Gaule était soulevée et l'empire paraissait sérieusement compromis. La mort de Néron, la période révolutionnaire que le monde traversa sous les règnes de Galba, d'Othon

L'ANTÉGBRIST de m. RENAN. 4U

et de Vitellius, donnèrent des forces à la défense en affaiblissant l'attaque, et la prolongèrent pendant longtemps. Vespasien, puis Titus se succédèrent sur les murs de Jérusalem : Titus finit par s'en rendre maître. Personne n'ignore les incidents du siège et encore moins ceux qui en signalèrent la fin. On sait comment le temple fût brûlé malgré les ordres de Titus, et Ton sait aussi que Titus lui-même, frappé des circonstances extraordinaires de son triomphe, crut voir la main de Dieu dans ces événements merveilleux et attribua à une intervention surnaturelle le succès de son entreprise. M. Renan raconte cela tout comme Bossuet, mais il cherche à l'expliquer par des raisons plus naturelles. Pendant les lenteurs du siège, Titus a vécu avec des juifs : l'historien Josèphe était sans cesse auprès de lui, et, bien que traître à sa patrie, il n'en avait tout à fait perdu ni le respect ni les superstitions. La juive Bérénice exerça, elle aussi, elle surtout, une influence pénétrante sur le cœur et sur l'imagination de Titus. Tels sont, dirait sans doute Bossuet, les moyens dont Dieu s'est servi pour plier les sentiments du général romain et les tourner suivant ses desseins. Soit I Encore est-il intéressant de connaître ces moyens. Et vraiment, lorsqu'on lit Bossuet, il est difficile, quelle que soit l'éloquence de l'écrivain, d'oublier combien il a, au fond, de parti pris évident. Jamais la parole humaine n'a eu plus d'autorité dans son allure large et impérieuse, jamais aussi elle ne s'est moins aidée de ce que nous appelons aujourd'hui la critique. Nous n'établissons, bien entendu, aucun parallèle, entre le livre de Bossuet et celui de M. Renan; mais il est bon, croyons-nous, de relire l'un après avoir lu l'autre, non pas pour comparer l'un avec l'autre, mais pour s'éclairer de tous les deux.

dO Études historiques et diplomatiques.

Nous parlions tout à l'heure des sentiments que les juifs ont inspirés aux chrétiens : nulle part peut-être ces sentiments ne se montrent avec plus de rudesse que dans le Discours de Bossuet. Il faut voir comme il traite les juifs! Il faut entendre comme il parle de Jérusalem, de son obstination dans Terreur, de sa rage aveugle et de la justice de son châtiment ! Bossuet cite cependant quelques passages des anciens prophètes et de rÉvangile même, dans lesquels Jérusalem est traitée de tout autre manière. Ces paroles du Christ, pleines de tendresses et de pardons, prennent dans la bouche de Bossuet un air presque menaçant : <( Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j*ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes ; et tu ne Tas pas voulu ! Le temps approche que tes maisons demeureront désertes.... Ah! ville infortunée, si tu connaissais du moins en ce jour ce qui t'est donné pour te repentir, ce qui te pourrait apporter la paix ! Mais maintenant tout ceci est caché à tes yeux. Viendra le temps que tes ennemis t'environneront de tranchées, et t'enfermeront, et te serreront de toutes parts, et te détruiront entièrement, toi et tes enfants, et ne laisseront en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps auquel Dieu t'a visitée.... » — a Filles de Jérusalem, disait encore Jésus en montant au Calvaire, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car le temps approche auquel on dira : Heureuses les stériles! heureuses les entrailles qui n'ont point porté d'enfants et les mamelles qui n'en ont point nourri ! » On le voit, si Jésus a condamné Jérusalem, il ne l'a point maudite, il a pleuré sur elle, et pourtant à la chute de la ville infortunée, un long cri de joie s'est

élevé parmi les chrétiens et s'est prolongé en grossissant jusqu'à nous.

Cruelle destinée des religions qui meurent en enfantant une religion nouvelle! Il faut qu'elles périssent tout entières et le monde s'acharne sur ce qui en reste. M. Renan le remarque avec un sens critique bien profond : le judaïsme était devenu une sorte d'empêchement pour le christianisme naissant. Il était nécessaire qu'une scission matérielle s'établit entre les deux religions et les deux Testaments. Saint Paul avait fait beaucoup pour dégager le christianisme des éléments judaïques qui s'obstinaient à le pervertir comme un alliage impur; Titus a fait presque autant que saint Paul. Voilà pourquoi les chrétiens ont obéi à un instinct juste, quoique sévère, en accueillant comme ils l'ont fait les derniers efforts et la ruine définitive de la ville qui avait crucifié Jésus et lapidé saint Jacques.

Il faut relire ces récits émouvants dans le livre de M. Renan. Rien ne dispense de cette lecture. Il n'y a pas de sujet plus digne de l'intérêt d'un homme qui pense; et depuis longtemps notre littérature, hélas! trop languissante, n'avait pas produit un pareil récit. Nous avons fait nos réserves en parlant de l'ouvrage de M. Renan : raison de plus pour qu'il nous soit permis de dire le bien que nous pensons de l'homme et de son talent. D'esprit plus élevé, plus noble, plus amoureux du beau et plus digne de sympathies, nous n'en connaissons pas. S'il se trompe quelquefois, c'est toujours à la poursuite désintéressée de la vérité qu'il n'aime que pour elle-même. D'autres sacrifient à la publicité du jour qui passe; M. Renan, dans un siècle léger, frivole et mobile, a eu le courage d'entreprendre une œuvre de longue haleine et, à force de labeurs et de soins, il est sur le point de l'avoir terminée.

a J'ai eu trop de plaisir à le faire, dit-il en parlant de son livre, pour que je demande d'autre récompense que de l'avoir fait. » C'est à coup sûr une belle récompense; mais il faudrait que nous fussions ingrats pour ne pas remercier M. Renan, nous tous qui aimons l'histoire et les lettres, de nous avoir mis à même de jouir et de profiter, sans peine et sans fatigue, de ses travaux si remarquables et si distingués. La peine, en effet, a été pour lui tout entière, nous n'avons que le plaisir. Quand même M. Renan ne serait pas un historien et un critique aussi savant et aussi judicieux, il resterait toujours un admirable écrivain : nous n'en savons pas aujourd'hui qui lui soit supérieur, et personne ne peut se blesser de ce jugement.

16, n août 1813.

Le drame à*Abélard a été écrit en 1836, il est resté inédit pendant quarante années. Nous ne doutons pas du succès de ce livre, qui a excité jadis tant de curiosité : on le lira, parce qu'il est de M. de Rémusat et qu'on Ta longtemps attendu, et on y reviendra, on le relira encore parce que c'est une création originale, éloquente, parfois profonde, admirable travail d'imagination et de style, qui nous fait connaître sous une face nouvelle l'un des esprits les plus curieux et les plus inventifs de notre époque. En tout cas, nous défions qui que ce soit d'en commencer la lecture et de ne pas la terminer. Dès les premières pages on est saisi, on est entraîné, on ne s'appartient plus, on appartient à l'action comme un spectateur passionné. Faut-il l'avouer? l'impression que nous avons éprouvée a été pour nous une surprise. Nous savions bien que M. de Rémusat était capable de tout en fait d'imprévu; mais

1. Drame philosophique, par M. Charles de Rémusat, édité par M. Paul de Rémusat.

enfin tant de gens habiles s'étaient essayés dans ce genre un peu faux du drame destiné à n'être point joué et n'avaient su en tirer que des œuvres estimables! M. de Rémusat lui-même avait été si prudent en gardant son drame en portefeuille! Ne pouvait-on pas craindre qu'il n'eût été que juste? Non, il n'était que sévère. Son Abélard était digne de voir le grand jour.

Ceux qui ont entendu, il y a quarante ans, M. de Rémusat lire Abélard dans quelques salons choisis, en avaient gardé le meilleur souvenir. M. de Rémusat n'était pas seulement un excellent écrivain, il était encore un lecteur et un acteur plein de finesse et de verve. S'il n'a pas lui-même publié son drame, il fut un temps où il ne demandait pas mieux de le lire. Il y avait des salons littéraires, alors. Le succès fut grand, prodigieux, dit M. Sainte-Beuve : « durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation vécut presque uniquement là-dessus b. Tous les témoignages contemporains sont d'accord; mais ici encore ne pouvait-on pas se méfier? Les admirations de salon ne sont pas toujours celles du grand public; elles sont souvent complaisantes, même sans le savoir; on est naturellement bien disposé pour un auteur qu'on connaît et qu'on aime, lorsqu'il vient lire dans une sorte de demi-mystère, sous l'abat-jour de la lampe, une œuvre timide et charmante. Il est vrai qu'il n'y eut pas seulement pour Abélard une disposition bienveillante; la sympathie fit éclat, l'enthousiasme s'afficha. M. de Rémusat fut pressé de publier son drame; il hésita, se laissa prier et ne décida rien. Déjà connu comme philosophe et comme homme politique, il aspirait naturellement aux plus hautes fonctions publiques et devait bientôt être ministre. Était-ce le moment

ABÉLÂRD. 55

de publier une œuvre qui tenait à la fois du théâtre et du roman? Elle tenait aussi sans doute de la philosophie et de rhistoire; la vive et brillante gaîté qui éclatait dans certains passages n'enlevait pas au fond ce qu'il avait de sérieux et de grave ; la forme même était si littéraire, .si pure et d'un art si achevé, qu'elle suffisait pour tout sauver, justifier et consacrer. Pourtant M. de Rémusat n'a pas pris son parti, il a laissé à son fils ce soin et cet honneur. On sait que M. de Rémusat, philosophe, nous le répétons, et homme d'État, avait eu dès ses plus jeunes années une vocation décidée pour les côtés les plus légers de la littérature : il s'était exercé dans la chanson avec une bonne humeur, une abondance et un succès inquiétants. Le drame d'Abëlard contient précisément quelques chansons ou romances parfaitement appropriées aux étudiants qui les chantent. Le drame est allé rejoindre les chansons dans le portefeuille avare qui s'ouvre enfin à moitié, et, depuis, M. de Rémusat en a parlé comme d'un de ces péchés de jeunesse dont on éprouve une douce pudeur, dont on se confesse sans aller toutefois jusqu'à s'en repentir. « Des illusions téméraires, dit-il, sont à demi dissipées; une voix que je voudrais écouter toujours me conseille de renoncer aux fictions passionnées et de dire tristement adieu à la muse qui les inspire :

Abi

Quo hlandae juvenum te revocant preces, *

Ne croirait-on pas voir le philosophe qui, dans le charmant tableau de Gleyre, regarde fuir les illusions perdues? Non, pourtant! M. de Rémusat n'a jamais été si mélancolique, et la voix, la froide voix de la raison n'a fait évanouir qu' a à demi » les sirènes qui

Tont enchanté. Il a toujours eu l'imagination riante et heureuse S'il a renoncé pour un tempsà l'Abélard de son drame, il ne s'en est pas séparé tout à £eiit; il a étudié de plus près l'Abélard de l'histoire et de la scolastique; il a écrit sa vie et exposé ses systèmes comme il avait fait revivre ses passions; et parfois, dans ce récit élégant et sobre, on retrouve les couleurs plus chaudes et l'émotion de l'oeuvre première. On ne fait jamais mieux, même dans un travail d'érudition et de critique, que si l'on porte en soi l'idéal voilé aux yeux des autres, visible aux siens, de l'objet qu'on se propose. Cet Abélard idéal, M. de Rémusat ne peut l'avoir sacrifié, disait Sainte-Beuve, il l'a seulement dérobé, a Isaac n'est pas mort; Iphigénie tôt ou tard reparaîtra! » La noble et belle œuvre d'art a reparu en effet; M. Paul de Rémusat nous l'a donnée; il a usé de la permission de son père : peut-être même a-t-il cru se conformer à un secret désir de son cœur.

Ce drame est à peu de chose près l'histoire même d'Abélard, et cette histoire est si connue que nous n'avons pas à la raconter. M. de Rémusat, même dans ce champ de l'imagination où tant de libertés sont permises, a été fidèle à la vérité, et les héros qu'il nous montre ne sont pas des personnages de fantaisie. Les sentiments, les passions, les idées ne sont point de l'invention de l'auteur; il les a pris dans les chroniques les plus authentiques. Les événements aussi sont d'une grande exactitude; il s'est borné à les disposer suivant les lois du genre qu'il avait adopté. Il

n'en est pas du théâtre comme du roman ou comme du simple récit ; tous les détails secondaires doivent être sacrifiés ou à peine indiqués; les traits principaux, au contraire, rais en saillie et fortement accusés. Parmi ces traits essentiels, il faut encore choisir, et, lorsqu'on a choisi, rapprocher, condenser, unir et exécuter ces raccourcis qui sont en quelque sorte dans la perspective du théâtre. A ces conditions seulement, Taction dramatique est puissante et ne languit pas. Cela est vrai, même des œuvres qui ne sont pas précisément écrites pour la scène; l'intérêt avec lequel on lit Abé^ lard en est la preuve, et l'ennui profond qui se dégage de certains autres drames, fort spirituels d'ailleurs, qui ne sont que des narrations dialoguées, en est la contrepreuve.

M. de Rémusat a donc resserré en quelques courtes années les événements qui, dans la vie réelle d'Abélard, ont rempli près d'un demi-siècle. Il a évité les répétitions inutiles. On sait, par exemple, qu'Abélard a été condamné par deux conciles, celui de Soissons et celui de Sens, et qu'entre l'un et l'autre vingt années se sont écoulées. M. de Rémusat ne parle que du concile de Sens, le plus important, le plus décisif, parce qu'Abélard y a eu pour adversaire saint Bernard; mais à ce concile de Sens il a rattaché certains épisodes qui appartiennent plutôt à celui de Soissons. Qu'importe? Ces détails sont extrêmement significatifs ; ils produisent une forte émotion ; ils montrent dans son impuissance la pensée toute nue en face de l'autorité qui abuse de sa force; ils appartenaient à l'artiste, et celuici les a mis dans son tableau à la place convenable. La seule infidélité historique un peu considérable à relever dans ce drame est dans le dernier acte, au moment où meurt Abélard. M. de Rémusat nous le représente livré

à la colère et au doute, et maudissant Bernard de Clairvaux . Pierre le Vénérable, abbé de Cluny , se penche sur sa couche : a Mon fils, dit-il, vous croyez en Jésus-Christ? -^ Je ne sais pas. . . », répond le mourant a qu'on entend à peine ». L'histoire, en effet, n'a rien entendu de semblable. Abélard a pu commettre des hérésies, bien qu'il s'en soit toujours défendu; mais il était chrétien, et il est mort réconcilié avec saint Bernard, en paix avec l'Église. Nous ne sommes donc plus ici en présence de TAbélard de l'histoire, mais de l' Abélard philosophe, père de la libre pensée et portant déjà en germe les révolutions futures. Cet Abélard de la fiction, nous le retrouvons encore dans l'homme politique, assistant avec une grande intelligence de l'avenir aux mouvements populaires qui ont signalé sous Louis le Gros l'émancipation des communes. Rien ne prouve qu'Abélard ait eu la vue aussi nette ni aussi longue; mais, en incarnant en lui ce besoin d'indépendance qui se traduisait au xii° siècle sous tant de formes différentes, dans l'action comme dans la pensée, M. de Rémusat l'a rendu plus intéressant, il a fait de lui un type plus complet. De plus, et c'est là ce dont il faut lui savoir le plus de gré, il a trouvé la matière de scènes nouvelles, qui étaient très originales en 1836, et qui sont restées instructives et piquantes. Abélard, dans son drame, représente l'avenir s'agitant, se remuant, aspirant à être, au milieu d'un édifice social et politique déjà ébranlé, mais encore assez résistant et assez solide pour écraser l'ennemi qui le menace. Du reste, philosophe et théologien avant tout, mettant, comme le feront plus tard les écrivains du xviir Siècle, la pensée humaine au-dessus de toutes les institutions, et ne considérant le roi qui peut le protéger, les bourgeois qui peuvent l'aider sans savoir ce qu'ils font, que comme

des instruments destinés à assurer sa propre liberté et sa puissance. Au fond, il les méprise, il les sent inférieurs, il aspire à se servir d'eux. Seulement, cet homme audacieux et égoïste manque de la prévoyance et du caractère qu'il faudrait dans une pareille lutte, et après des succès merveilleux, au moment où son orgueil s'élève jusqu'au ciel, il est surpris, vaincu, et retombe lourdement. Il a entrevu la terre promise, il en a montré le chemin, mais il n'y entrera pas luimême ; ce n'est pas sa main qui y conduira les générations élues.

Le drame se divise en cinq parties : la Philosophie, la Théologie, l'Amour, la Politique et la Mort. Les trois premières sont remplies des triomphes d'Abélard, jusqu'à la fin de la troisième exclusivement. Ses succès en amour ont eu, comme on sait, un dénouement déplaisant et tragique. Les deux derniers actes sont consacrés à la décadence et à la chute. Bien des lecteurs, en lisant ces titres des diverses parties du drame, imagineront peut-être que la plus intéressante est celle qui est consacrée à l'Amour; bien des lectrices y courront tout d'abord ; mais en cela ils se trompent les uns et les autres. Erreur naturelle : c'est parce que le nom d'Héloïse est dans tous les cœurs, que celui d'Abélard est dans toutes les mémoires. Héloïse a immortalisé son amant mieux que ne l'auraient fait son esprit, ses prétentions et ses systèmes. Qui connaîtrait Abélard s'il n'avait pas aimé la nièce du chanoine Fulbert, et surtout s'il n'avait pas été aimé d'elle? A quoi tient la destinée d'un grand nom ! Et pourtant, si Héloïse n'a été que la maîtresse d'Abélard, celui-ci a été autre chose encore que l'amant d'Héloïse. Jamais homme n'a soulevé tant de passions diverses, ni d'enthousiasme : sa parole a remué l'Europe et a groupé autour

de lui de véritables multitudes. Partout où il allait, s'élevait un grand bruit et se pressait la foule. A qui le comparer? A Voltaire, qui a occupé de lui tout son siècle? Mais Voltaire écrivait, il ne parlait pas; on le lisait, on ne l'entendait point. La parole du maître et de l'orateur a une autre puissance encore que la plume de l'écrivain : en revanche, sa puissance est moins durable. Que reste-t-il du grand écolâtredu xii« siècle? Quelques traités que personne ne lit plus et qu'on ne peut plus lire. Que lui a-t-il donc manqué pour produire sur la postérité l'impression qu'il a produite sur ses contemporains? Il avait l'esprit, l'ingéniosité, l'imagination, la passion, mais il n'avait pas de style, et comment en aurait-il eu, dans un temps où il n'y avait pas encore une véritable langue vivante? Nous ne savons ce que la personne et l'action de l'orateur ajoutaient à ses leçons; quant à sa pensée, dans ses livres, elle se déroule avec l'agrément d'un problème résolu par une algèbre rudimentaire. Eh bien! ce qu'Abélard n'a pas eu, ce style limpide, poétique, éloquent et fier, M. de Rémusat le lui prête généreusement, et voilà pourquoi, dès ses premières phrases dans le drame, dès les premiers mots qu'il prononce, précis, profonds, ambitieux, révoltés même, tous les écoliers qui l'entourent, bruyants et légers, lèvent la tête, se retournent et fixent avec étonnement les yeux sur lui. La scène se passe dans la cour du cloître de Notre-Dame; on attend le célèbre écolâtre Guillaume de Ghampeaux. Quel est ce jeune homme inconnu qui s'est mêlé à son auditoire? On le sait bientôt. Guillaume commence son cours, expose sa doctrine, demande s'il a été compris, provoque, sollicite les objections afin de les dissiper. Abélard lève la main et dit : ce Je demande à répondre ». — Surprise, émoi général, scandale. Mais

Abélard est sûr de son fait : il commence, il parle, il réfute le maître, il Tenserre dans les durs replis de son argumentation, il le frappe à coups redoublés, le réduit à Tabsurde, l'oblige à se rétracter, le laisse interdit et haletant dans sa chaire. — A bas Guillaume de Champeauxl crient les écoliers enivrés. — Non, répond le jeune homme, « je ne suis pas venu pour forcer personne à se taire, mais pour rendre à tous le droit de parler. Je rouvre le combat des intelligences. Garde ton école, rassemble tes disciples, mais souffre qu'un nouvel enseignement s'élève en face du tien. N'est-il pas écrit : Dieu a livré le monde à leur dispute? Guillaume de Ghampeaux, je te dispute le monde. — Cet homme est maudit I s'écrie Guillaume au désespoir. — Et vous, ô mes chers auditeurs,... dirai-je mes disciples? continue Abélard, choisissez; qu'on se sépare. Que les uns restent au pied de cette chaire de doute et d'ignorance, que lesautres viennent avec moi chercher la vérité. La vérité, qui l'aime me suive I » Et les étudiants de le suivre en tumulte. « En avant et du nouveau! » crie l'un d'eux, Manegold, gai, aimable, généreux enfant de Paris, le plus fou et le meilleur. Dés cette première scène, les caractères de chacun des étudiants sont finement indiqués et ne se démentent plus. Auprès de Manegold, voici Hilaire, le cousin d'Héloïse, le disciple soumis, dévoué, timide, un peu souffreteux; Dittmar, jaloux de Guillaume et qui le sera un jour d'Abélard ; Alberic et Lotulfe, personnages historiques, disciples restés fidèles à Guillaume, ennemis de son rival jusqu'à la mort. Tout ce monde évanoui reprend une âme et se remet à vivre; mais ce qui est admirable et dont la lecture seule peut donner l'idée, c'est la scène elle-même. S'il y en a de plus touchantes, il n'y en a pas de plus belles dans le livre, et cette entrée

dans le temple en donne déjà une grande idée. De quoi s'agit-il? Des universaux, du réalisme, du nominalisme, <iu conceptualisme, toutes choses qui ne sont qu'à moitié divertissantes ou même intelligibles. Cela n'y fait rien; on est étonné, on est ému. Il y a dans le langage d'Abélard, dans sa démarche, dans son geste, une gravité romaine, une noblesse surprenante, une passion brûlante qui ne laissent pas indifférents. M. de Rémusat avait peut-être vu quelque chose de semblable autour de lui : de son temps, les philosophes avaient aussi l'air conquérant et l'accent vainqueur, et ils traitaient parfois Condillac et le sensualisme un peu comme Abélard traitait Guillaume de Champeaux et le réalisme. Quoi qu'il en soit, cette première victoire d'Abélard est bien gagnée. La nouvelle école se réfugie sur la montagne Sainte-Geneviève, dans un cabaret, et les écoliers s'abandonnent au délire de leurgaîté. C'est ici que les chansons, les cris, les jeux de mots alternent dans un dialogue d'une vivacité et d'un entrain prodigieux. Abélard contemple ce spectacle avec une tristesse sévère. « Mon jeune maître, ils vous fatiguent, lui dit Hilaire. — Enfant, répond Abélard, couche-toi sur terre tout le jour, regarde courir les nuages ou marcher le soleil, monte sur un saule et, suspendu à une forte branche, compte, les yeux fermés, les murmures du ruisseau qui bondit à sa racine, et tu auras mieux usé de ton temps, moins abusé de ton âme qu'en donnant l'une et l'autre aux jeux de ces insensés. — Ah! vous êtes trop sérieux! s'écrie Manegold. — Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux? Jeunes gens, depuis tant de temps que vous étudiez la philosophie, qu'avez-vous donc appris si vous ne savez pas que la vie est sérieuse, que tout doit être comme la vie, que la pensée vous fut

donnée pour la vérité, et que, même quand votre voix chante, c'est une âme immortelle qui s'exhale? Tout accent qui n'est pas pour la vérité c'est un vol fait à Dieu, — C'est singulier, dès qu'il parle on ne peut plus jouer », dit un étudiant. Les jeux cessent en effet, on se groupe autour du nouveau maître, et celui-ci, dans un rythme nombreux, en phrases cadencées et sonores, avec une éloquence poétique et puissante, prononce un de ces discours comme Platon devait en prononcer jadis, et comme de bons disciples ne les oublient plus. Ce sont les proclamations et les bulletins de la grande école ! Guerre à Guillaume de Champeaux ! Abélard le provoque encore et va le battre dans son cloître de Notre-Dame. Avant le combat, il s'endort sur un banc de pierre, au pied d'un arbre qui le garantit mal du soleil ! Hilaire, le pieux Hilaire est là qui veille sur lui et protège son sommeil ; il n'y a rien dans la poésie de plus délicieux, ni de plus calme. La bataille s'engage enfin, ardente, passionnée. Une lettre de Bernard de Glairvaux sauve Guillaume de sa défaite en l'élevant à l'évêché de Ghâlons. Abélard reste maître du terrain et s'exalte dans sa gloire. Mais quoil quelques sons discordants, quelques bruits avant-coureurs des tempêtes futures se sont fait entendre. Bernard n'a-t-il pas traité avec mépris dans sa lettre les sciences mondaines et ces combats de parole qui sont vanité? N'a-t-il pas écrit : « L'erreur dans la science est loin d'être innocente, car elle engendre Terreur dans la foi. Elle est le péché en origine et la racine de l'arbre empoisonné. » Prends garde, Abélard; voilà l'ennemi!

Loin de s'en détourner prudemment, Abélard l'affronte, et nous le voyons, dans le second acte, s'attaquer à la théologie comme il l'avait fait à la philosophie. Mais ici, il est moins intéressant, d'abord parce que son adversaire l'est davantage et parce que luimême est moins simple et moins franc. La fumée de l'orgueil est montée à sa tête, son ambition n'est plus désintéressée. Il ne cherche plus la vérité pour ellemême, il la cherche pour en user afin d'établir sa domination sur toutes les intelligences. Il entre donc dans l'école d'Anselme, doyen du chapitre de Laon, et il affecte de se faire son élève. Pourquoi choisit-il ce maître? Parce qu'il est le plus renommé dans la science de la théologie, comme Guillaume Tétait dans la dialectique, et que, s'il dépasse celui-là, il n'aura plus d'égal. Mais, au lieu de l'attaquer hardiment et la tête haute, il s'insinue dans sa confiance, il se baisse un peu pour entrer dans son école, il le fait tomber enfin dans un piège déloyalement tendu, et alors seulement il se redresse pour l'écraser. Il y a du Tartufe dans tout ce manège, et cette fois les cœurs ne sont plus pour Abélard. Son entreprise est suspecte; ce ti'est pas seulement sa propre supériorité qu'il établit sur Anselme, mais celle de la dialectique sur la théologie. La raison devient juge de la foi; elle examine le dogme et l'explique. Elle daigne l'accepter encore; le jour viendra sans doute où elle le repoussera. Le désespoir d'Anselme lorsqu'il reconnaît le serpent qu'il a nourri sur son sein est cruel et touchant. Le pieux théologien est sur le point de mourir de douleur; il fait appeler Abélard près de son lit, il l'exhorte à l'hu-

milité. Le croirait-on? Abélard lui répond : « N'est-ce pas vous, mon père, qui seriez orgueilleux sans le savoir? Ne seriez- vous pas jaloux de moi? Descendez en vous-même, faites acte d'humilité à votre tour. » — Tout cela est dit d'une voix si pleine d'assurance et d'onction que le pauvre Anselme en est frappé et qu'il murmure doucement : <t Parlez, parlez, mon fils.... Vous me faites voir clair dans mon âme. » Honnête et bon vieillard I Mais il sera vengé.

Il y a dans ce second acte une scène très heureusement inventée. Abélard va commencer son cours de théologie; Anseau de Garlande, sénéchal de l'hôtel du roi, passant près de Laon, y entre pour voir le jeune maître, auquel il s'intéresse, et pour se rendre compte aussi de l'état de la commune : il n'est pas fâché de faire d'une pierre deux coups. C'est un maître homme que ce Garlande, et un habile conseiller du roi Louis le Gros. Les audaces d' Abélard contre les théologiens ne l'émeuvent pas; il cultive les arts, il a de l'esprit, il récite des vers, il fait des mots, il déclare qu'il faut au roi des a gens d'armes qui soient des gens de lettres». — a Enfants, s'écrie Abélard, souvenez-vous que le seigneur de Garlande dit que le temps vient que c'est aux gens de lettres qu'appartient le gouvernement de ce royaume! » — a Holà, maître, holà! les savants de ma sorte, réplique Garlande, font tourner une masse d'armes de cinquante livres entre les deux doigts que voilà. » Lui aussi aspire à se servir des gens de lettres, comme Abélard prétend se servir des gens d'armes, pour la domination. Du reste, il les aime, il les trouve amusants, il tutoie Abélard, il veut le présenter "au roi, il le fait parler et l'interrompt sans cesse, plus soucieux, au fond, de ses propres pensées que de celles du jeune savant. Enfin il consent à assister à la

leçon de théologie; mais voilà que les auditeurs l'intéressent bientôt plus que le professeur : « Doyen, dit-il à Anselme, comment va votre évèque? Gomment se gouvôrne-t-il avec ses deux puissances? En sauverat-il une au moins de naufrage? d La conversation devient générale, les bourgeois de Laon y prennent part; ils se plaignent de leur évêque, ils demandent une charte. « Ils ont raison, dit Garlande. Bourgeois, vous êtes de braves gens; je suis joyeux de vous voir. — Mais, réplique Anselme, ce sont des misérables, ils ont tout dévasté, ils ont brûlé la cathédrale. — Ah! voilà qui est mal, il faut être sage, il faut se tenir tranquille, le roi le veut. N'importe, bourgeois, écoutez bien ; vos demandes sont justes; tenez-vous fermes, le roi vous aidera. — Mais, Monseigneur, le roi n'est pas ici dans son domaine, etc. — Je sais ce que je dis. » — Et les bourgeois de crier : Vive le roi! vive la Charte! vive le sire de Garlande! Le bon sire sort en nombreuse compagnie pour aller boire, au « manoir de Commune », à la santé du roi Louis. « Vous sortez. Monseigneur? demande Abélard; dois-je vous attendre pour la leçon? — Ah! la leçon!... j'ai bien le temps! Adieu, adieu ! En avant, bourgeois de Laon ! Chanoine, dites à l'évêque de se garder de tout mal ; il doit user de prudence. Ecoliers de Paris, j'aime vos études. Abélard, viens me voir, je veux te montrer au roi. En avant, bourgeois dé Laon! » — ce Quel scandale! » soupire le pauvre Anselme, qui ne se doute pas quel autre scandale Abélard va lui donner avec sa leçon. Tout cela est vif, alerte, rapidement enlevé. Une telle scène aurait suffi autrefois pour assurer le succès du drame. On connaissait alors le moyen âge moins qu'aujourd'hui, mais on commençait pourtant à le comprendre, et la première ferveur de la découverte

enflammait toutes les imaginations. L'émancipation des communes intéressait surtout; nous la voyons ici se préparer; les personnages habilement ressuscites se meuvent sous nos yeux. Mais M. de Rémusat n'a pas voulu seulement faire un hors-d'œuvre historique au milieu de son drame. Abélard assiste avec une intelligence observatrice à la scène que Garlande joue devant lui; il pressent la révolution qui se prépare; il sent qu'il peut aider lui-même à cette révolution et compter par conséquent, comme un bourgeois mécontent, sur la connivence du roi. Or le roi, entouré d'hommes comme Garlande, est une terrible force à mettre du côté de la libre pensée. Il y a là un enseignement dont Abélard fait son profit, et une espérance, qui, pour lui, hélas! deviendra plus tard, comme tant d'autres, une déception.

Le voilà donc au comble de sa puissance et de sa gloire; déjà même il en a abusé, bientôt il va s'en dégoûter. Quelle diversion donner alors à ses facultés inassouvies? Jusqu'ici, la fièvre de la lutte, la poursuite effrénée de la victoire ont suffi à ses passions. Il s'écriait tantôt : « Richesses, honneurs, délices de la vie, femmes et rois, je vous dédaigne, vous ne pouvez rien qui égale ce que je puis. Mon âme séjourne et ma vie s'écoule dans une région sereine où ne pénètrent pas les passions que vous inspirez, et où je retrouve, épurés et incorruptibles, tous les biens qu'elles promettent. Pouvoir, trésors, volupté, demandez-moi, mendiez-moi un seul de mes jours, je vous les dénie tous, vous n'êtes pas faits pour me distraipe un instant. » Arrogant et vain défi jeté à la nature humaine! Lorsque Abélard eut conquis ces biens de l'intelligence auxquels il avait aspiré, lorsqu'il en eut épuisé la volupté orgueilleuse, une sourde inquiétude s'empara

de lui. Il s'agite dans le vide, il cherche, il s'ennuie parfois, il sort de son école et parcourt les places publiques. Gomme Faust, il a besoin de se rajeunir ou de se renouveler à une source nouvelle. Son coeur s'inquiète et s'émeut : Héloïse paraît.

Les amours d'Abélard et d'Héloïse sont trop connus pour que M. de Rémusat ait pu y rien changer; ils sont d'ailleurs assez dramatiques par eux-mêmes, et il suffisait de les mettre en scène pour intéresser. Ici, tout l'art de l'auteur est dans l'invention des détails; M. de Rémusat en a imaginé de charmants et de bien propres à faire ressortir la physionomie de cette Héloïse qui fut, dit-il dans sa Vie d'Abélard^ a la première des femmes ». On est en effet frappé, en lisant l'histoire à côté du drame ou du roman, de la supériorité d'Héloïse. La vraie passion, naïve et profonde, le dévouement, l'abandon généreux, le sacrifice sont de son côté; et cet amour a paru si grand à la postérité qu'il a suffi pour illustrer les deux amants. Abélard, s'il faut le dire, est un séducteur un peu vulgaire, et la vanité, le dégoût de l'école et de la réputation qu'il y avait acquise, la difficulté apparente de l'entreprise, le besoin d'une activité nouvelle semblent avoir été les principaux mobiles de ses sentiments. Il ne s'éleva jamais à la passion désintéressée, et si Héloïse se glorifie, dans le délire de son cœui , d'être la maîtresse d'un aussi savant homme, celui-ci est fier de sa conquête, surtout parce qu'on en parle et qu'elle lui fait honneur. Le plaisir de tromper le chanoine Fulbert ne vaut pas sans doute celui de duper un mari, mais il a son

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piquant, et il ajoute à la situation Tattrait d'un danger qu'Abélard ne croyait certainement pas aussi terrible. Dans tous les épisodes de la vie de cet homme d'esprit, prodigieusement hardi d'imagination mais très faible lorsqu'il faut agir, nous retrouvons les signes et les conséquences de l'infériorité du cœur sur l'intelligence. Aussi y a-t-il nous ne savons quelle étrange corrélation entre les accidents qui accablent le malheureux Abélard et son caractère. Ces accidents ne manquent pas de justice; ils ont un sens symbolique comme les fables et les légendes bien faites. On en tire aisément la morale. Les hardiesses en tout genre d'Abélard devaient aboutir à l'impuissance pour lui, à de stériles regrets pour ceux qu'il avait entraînés dans son action imprévoyante et mal ordonnée. Pourtant on ne peut pas s'empêcher de le plaindre, parce que, s'il est puni par où il a péché, il l'est trop. Son sort a des cruautés excessives, et ceux qui exercent sur lui soit vengeance comme Fulbert, soit répression comme saint Bernard, dépassent de beaucoup la mesure. C'est là précisément ce qui rend ses infortunes dramatiques, et M. de Rémusat l'a compris lorsqu'il a choisi ce sujet pour nous faire assister au combat très inégal de l'intelligence seule contre des forces implacables de tous les genres.

Donc, Abélard s'ennuie. Depuis quelque temps ses élèves ne le reconnaissent plus. Lorsqu'ils viennent lui proposer la solution de quelque intéressant rébus de dialectique ou de théologie, le maître les envoie promener; il est maussade, hautain, dur et méprisant : « N'ayez point de disputes frivoles, je vous prie; laissez-moi ! » ou encore : ce II ne faut pas m'ennuyer d, et il leur tourne le dos. Que se passe-t-il dans l'esprit du maître? Manegold, le joyeux écolier, lui a fait

naguère une vive peinture de rameur et de la faible défense qu'opposent les femmes aux déclarations des jeunes gens. Ce n'est pas que ces déclarations, qui devraient être, dit-il, des syllogismes réguliers aient la moindre valeur en dialectique; mais les femmes « ne veulent jamais réfuter. Quand elles essaient, il y a toujours là, dans leur corsage, à gauche, un argumentateur caché qui proteste.... — Et que dit-il donc cet argumentateur? — Dame! ce que la bouche nie, il Taffirme. Asserit a; negat o. — Et comment affirmet-il? — Il ne parle pas, mais il fait des signes d'adhésion, il s'agite, il bat, il soulève le mur de sa prison.... Ah! maître, quand on voit cela, quand le cœur se gonfle, quand les yeux se troublent, c'est le triomphe de la logique des garçons. — C'est assez, Manegold. » Oui, c'est assez, car le maître a été frappé. Qui sait si dans ce combat contre Targumentateur mystérieux il ne retrouvera pas quelque chose des émotions des vieilles luttes? Il devient rêveur; il fait des vers langoureux; mais à qui les adresser? Il entre enfin chez le chanoine Fulbert, sot et faux bonhomme qui l'attire par vanité et par ambition jusqu'au jour où il le châtiera par dépit. Il y entre avec le dessein froidement prémédité de séduire Héloïse, et, dans cette œuvre facile pour lui, il déploie une richesse de moyens, une éloquence de langage, une souplesse de conduite dignes d'un Lovelace. Sachant bien qu'il est admiré, l'habile homme veut se faire plaindre; il gémit sur sa destinée misérable, comme auraient pu le faire, et comme l'ont fait d'ailleurs les plus heureux poètes de nos jours. « On me croit heureux, s'écrie-t-il, on redit mon nom avec envie. Il en est qui me trouvent si grand qu'ils me haïssent... et cependant je souffre, je plie sous le faix. Jamais un jour, jamais une heure, je n'ai vécu

pour moi-même, je n'ai concentré dans mon cœur mes émotions et mes forces. Je suis la source où tous viennent puiser, tandis que la soif me dévore. Ils ne laisseront pas dans mon âme une goutte d'eau pour l'étancher. — Vous savez, aux chasses royales, ce faucon qui va chercher sa proie dans les nuages et la rapporte sans l'avoir touchée : ainsi fait le savant; il ravit la vérité dans les cieux et la rend ensuite au peuple sans qu'il lui reste rien, rien que la fatigue de son vol. Quelle vie! Tout acquérir et tout donner!... Ah! l'âme est le vrai martyr de la pensée! » C'est touchant, n'est-ce pas? On est tenté de répondre : Le pauvre homme! On devine la réponse d'Héloïse; les femmes ont une soif extraordinaire de dévouement, et jamais femme ne fut plus femme qu'Héloïse. Les progrès d'Abélard sont donc rapides, mais aussi sa conduite est-elle constamment adroite; il n'y a pas une seule faute commise; il marche au but avec une sûreté incomparable, tout en débitant les plus mélodieux discours. Pauvre Héloïse! Elle n'échappera pas plus au coup de foudre final que ne Font fait Guillaume de Ghampeaux et Anselme de Laon. On le sait, mais surtout on le sent, et le cœur est ému comme dans l'attente de l'événement inévitable. Enfin, la grande scène arrive : elle a été habilement préparée, elle est supérieurement exécutée. Abélard fait lire à Héloïse une héroïde d'Ovide, qui retrace les amours de Léandre et de Héro. « Ovide, dit-il, inventa ce genre d'épître qu'on appelle l'héroïde. Il met en scène des amants malheureux, Enée et Didon, Jason et Médée. L'un écrit à l'autre pour lui parler de ses sentiments, pour lui conter sa destinée. Quelquefois le poète ajoute aussi la réponse. L'amour seul fait le sujet de l'héroïde. C'est un poème triste et tendre, consacré à la mémoire de

ceux qui ont aimé et qui ont souffert. Ainsi, obscurs ou célèbres, s'il est au monde deux êtres qui se soient donné leurs cœurs et que le sort ait persécutés, ils peuvent un jour devenir le pathétique sujet d'une héroïde. La poésie les attend dans Tavenir, pour célébrer leurs maux et faire de leurs noms les symboles immortels de la passion et du malheur. » La lecture commence. Abélard traduit la poétique et voluptueuse héroïde du poète : c'est Léandre qui raconte comment pendant la nuit, il traversait l'Hellespont pour rejoindre son amante sur la rive opposée. Il lutte contre les flots.

Jamque fatigalis humero sub utroque lacerlis, Fortiter in siimmas erigor altus aquas!

Ut procul adspexi lumen

« Héloïse, croyez- vous donc que moi aussi je n'aie pas eu mes efforts à faire, mes flots à vaincre, mon bras de mer à traverser? Rien ne m'a manqué, ni le travail, ni le péril, ni la tempête, ni la passion qui sait tout vaincre.... Il ne m'a manqué que la lumière sur la tour et la douce main dans mes cheveux. t> Héloïse prend le livre à son tour et essaie d'épeler et de traduire la réponse de Héro à Léandre : « Te dirai-je combien de fois je..., que de fois.... — Gomment y a-t-il? — Quoties dem vestibiis oscula, — Traduisez mot à mot. » Enfin la pauvre fille, troublée, haletante, suffoquée, laisse tomber le livre fatal. <c Ah ! je ne veux pas lire cela, dit-elle, c'est mal. — Gomme vous êtes émue! comme votre cœur sait tout deviner et tout sentir! N'est-ce pas qu'il y a dans l'amour un charme attendrissant, une langueur pénétrante?... On dirait que le cœur se gonfle et veut se répandre dans le cœur qu'il aime. Un nuage est autour de nous, et vos yeux ne voient plus que les miens, Héloïse, n'est-ce pas? —

Laissez! — Qu'avez- vous? — C'est comme le parfum de l'encens, cela enivre. — C'est la poésie. Elle nous prend ainsi.... » Avons-nous besoin de dire la scène jusqu'au bout? Héloïse se donne, et l'bistoire raconte avec quel renoncement absolu de soi-même elle se donna pour toujours. C'est ce qui l'ennoblit et la relève. Quant à Âbélard, dans Tégoïsme de son triomphe, il néglige et déserte son école; il compromet Héloïse; toute la ville connaît bientôt leurs amours et les met en chansons. Le danger gronde, et Abélard s'y expose avec insouciance. Ses ennemis le surveillent et l'épient; Albéric et Lotulfe s'acharnent surtout contre lui et conspirent sa perte. Deux bons génies, il est vrai, veillent sur tous ses pas : Manegold, clairvoyant autant qu'habile, et le doux Hilaire, secrètement amoureux d'Héloïse et non moins amoureux de son maître, malheureux et dévoué jusqu'à la mort. Plus d'une fois Abélard est près de tomber dans l'abîme, il est sauvé par des miracles que font ses deux amis. Mais on avait compté sans Fulbert, le vindicatif chanoine.

Ce troisième acte sur l'amour est celui peut-être où M. de Rémusat a déployé le plus de ressources variées. Il a rajeuni la légende. Les scènes de sentiment et de passion alternent heureusement avec les scènes joyeuses où les écoliers se livrent à leurs ébats. Héloïse y est charmante, pleine de naïveté, de distinction et de grâce.. Ce n'était pas une œuvre facile que de rendre Héloïse aimable comme elle doit l'être, tout en lui conservant ses livres, son amour de la science, son grec et son latin ; il fallait, pour cela, une grande délicatesse de main et cet équilibre de facultés pénétrantes et fines qui composaient l'esprit de M. de Rémusat. H y a réussi. Quant à Abélard, il est intéressant parce que l'action où il est mêlé est intéressante elle-même.

mais sa personne n*inspire plus grande sympathie. 11 chante de très jolies chansons et parle un éloquent langage, mais sa prose et ses vers valent mieux que lui. Faust est bien plus séduisant dans ses amours avec Marguerite. Mais aussi Faust est vraiment jeune, il a oublié le passé, il se livre sans préoccupation à la sincérité de la passion qui l'absorbe; il est homme et rien autre chose; et lorsqu'il est malheureux, il est frappé au cœur et non pas dans Tamour-propre. Si le cœur d'Abélard est atteint, il faut avouer qu'on ne s'en aperçoit guère après sa chute. Il met Héloïse au couvent, et celle-ci y entre sans vocation, sans piété véritable, uniquement pour obéira son seigneur et maître. Abélard ayant perdu Héloïse, ou se voyant perdu pour elle, ne veut pas que sa maîtresse puisse jamais appartenir à un autre. Tout au plus consent-il à la donner à Dieu; mais Héloïse n'appartient pas à Dieu, elle demeure toute à lui.

Et lui, que va-t-il faire? L'histoire nous le montre errant de monastère en monastère, ne trouvant nulle part le repos, fomentant sans cesse des luttes qu'il ne peut pas soutenir, jusqu'au jour où il provoque enfin la réunion du concile de Sens. Dans le drame, nous le retrouvons à ce moment encore heureux et brillant de sa vie où ses élèves anciens et nouveaux construisent autour de lui des cabanes, des maisons, presque une ville, le Paraclet. Sa parole est toujours grande et belle; mais, pour lui, l'enseignement n'est rien sans la lutte, sans la victoire. Il a besoin d'attaquer quelqu'un ou quelque chose. Ce n'est rien que d'avoir

vaincu dans leur école dialecticiens ou théologiens ; le triomphe ne sera complet que lorsqu'il aura fait constater la supériorité de ses doctrines par un concile solennel. Il est soupçonné d'hérésie; des hommes simples et abusés le prennent pour l'Antéchrist; Bernard de Clairvaux lui fait l'honneur de n'être pas de son avis en théologie; Dieu soit loué, il y a encore des batailles à livrer ! Rien plus ne l'occupe, et lorsque Hilaire, revenant de mission, lui apporte plusieurs lettres dont une est d'Héloïse, il lit d'abord les autres et se fait donner tous les renseignements qui peuvent l'intéresser sur les dispositions à son égard de tel évêque ou de tel seigneur. Ce n'est qu'ensuite qu'il parle d'Héloïse, en termes réservés et contenus. Parfois pourtant et comme par échappées, par bouffées subites, sa douleur s'exhale en un cri, mais c'est le cri de l'orgueil blessé. « Hilaire, mon ami, respecte ma misère, jette sur ma faiblesse un voile filial;... je me livre à toi;... je me fie à toi. Le monde ignore à quel point mon cœur est brisé, combien je me sens profondément déchu.... Hilaire, ne me méprise pas! » Et tout d'un coup : « Laissons cela, dit-il. Eh bien ! je suis content de votre voyage, vous avez bien observé. Je penserai à tout ce que vous venez de dire. » Les souvenirs du passé l'obsèdent, le présent ne lui suffit pas; il se réveille enfin lorsqu'il apprend qu'il est cité à comparaître devant le concile, et son langage alors reprend, avec un accent plus mâle, quelque chose de l'ardeur heureuse d'autrefois.

La scène du concile est admirable. C'est avec la première scène où Abélard provoque et bat Guillaume de Ghampeaux dans sa propre école, le plus grand tableau de tout le drame. C'est la revanche de l'autorité contre la liberté. Abélard n'a rien négligé non seulement

pour disposer les esprits en sa faveur, mais pour s'assurer au besoin Tappui d'une force matérielle quelconque. Hélas! tous les secours sur lesquels il avait compté lui manquent l'un après l'autre. Louis VI et Anseau de Garlande sont morts. Louis VII est un tout autre homme que son père : roi faible, timide, soumis de longue main aux influences cléricales, image curieuse du parfait conservateur, il fait contraste avec l'esprit révolutionnaire et hardi de Louis le Gros. Etienne de Garlande, chancelier du nouveau roi, ne diffère pas moins de son frère, et lorsque Abélard s'adresse à lui avec une audace confiante, il est fort mal reçu. A qui donc recourir? Abélard se souvient des bourgeois de Laon; il espère trouver parmi les bourgeois, voire même parmi les ouvriers de Sens, le même esprit d'indépendance et d'ambition : ici encore ses démarches sont vaines autant que coupables. Un grossier forgeron, auquel il fait quelques ouvertures, lui déclare brutalement que le peuple ne songe qu'à bien boire et à manger, et se préoccupe fort peu des intérêts immatériels de la métaphysique et des intérêts matériels des métaphysiciens. Eh bien! il reste à Abélard ses élèves et son éloquence ; n'est-ce point assez? Le concile le verra-t-il sans émotion entouré de ses nombreux disciples? Pourra-t-il l'entendre sans admiration et sans respect? Dernière humiliation! Les disciples, les amis d' Abélard sont repoussés par des piques à la porte du concile; deux archers l'enlèvent lui-même, lui font passer le seuil de la porte et la referment. Abélard est seul dans le vaste espace entre la porte et l'estrade où siègent les évêques; il est pâle, ému, il veut parler; le premier mot qu'il entend est : Silence! Qu'on se rappelle ces insensibles machines de fer qui font sûrement, lourdement leur besogne,

broient toutes les résistances, et dont TelTort se traduit par un bruit monotone et puissant ; c'est dans un pareil engrenage qu'Abélard s'est laissé prendre, et dès lors il est perdu. Bernard se lève, figure peu aimable, mais imposante et sévère, et la parole tombe de ses lèvres, brève, âpre, ardente : on croirait entendre le marteau sur l'enclume. Bernard interrompt les évêques qui menacent de se laisser entraîner à la discussion : « Vous oubliez, leur dit-il, que vous êtes en concile. Mes frères, votre charité vous égare ; elle vous fait descendre à la controverse quand votre devoir est de juger. Un concile n'est pas une école. Il ne parle point au nom de la science. 11 est un tribunal et il parle au nom de la loi. Je demande que toute discussion cesse à l'instant, que le clerc du concile lise à notre frère ses propositions criminelles, que celui-ci les désavoue, ou qu'il soit condamné ! La justification de l'hérésie est un crime plus grand que l'hérésie même. Le juge qui le souffre devient complice de l'acte qu'il doit punir. J'ai dit. D Abélard proteste, on lui impose de nouveau silence. Plusieurs propositions insidieusement extraites de ses livres sont dénoncées, condamnées. « J'en appelle au Saint-Siège », dit-il. a L'appel ne suspend rien d, réplique Bernard. A genoux! Rétractez I Qu'on . apporte un brasier, qu'il y brûle ses livres, prenez-lui la main de force ! Tels sont les mots cruels qui sonnent à l'oreille d' Abélard. Il fond en larmes, tombe à terre et s'évonouit. a Ouvrez les portes! s'écrie Bernard, peuple, venez voir Ananias tomber devant saint Pierre ! »

Toute cette scène est écrite avec une rapidité d'action et une vigueur remarquables. Est-elle historiquement vraie ? Nous l'avons dit déjà, ce que M. de Rémusat attribue au concile de Sens s'applique mieux

à celui de Soissons; mais n'est-ce pas le droit de l'auteur dramatique de choisir et de condenser ainsi les traits de son tableau? Quant au rôle de Bernard, il n'est pas en désaccord avec ce que nous savons de lui, et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici le jugement que porte M. de Rémusat, dans sa Vie d'Abélardy sur le grand apôtre de la vérité orthodoxe, a A voir, dit-il, tant d'efforts empreints de tant de haine, de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie ; la sainteté seule atténue, si elle ne les justifie, ces excès de l'âme. On a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit. Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard consacrait à Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur épée. » On ne saurait se faire comprendre plus spirituellement, ni avec de plus ingénieuses nuances d'expression. Ce Bernard de Glairvaux que l'histoire nous montre en effet poursuivant Abélard d'une sorte de rage persécutrice, mais pour le bon motif, vit et agit dans le drame avec un relief singulier. 11 est vainqueur ; il a terrassé l'hérésie, il disparaît dans la foule et va y cacher l'orgueil de sa modestie. Quant à Abélard, son rôle est terminé; il ne se relèvera pas de cette dernière atteinte. Fulbert l'avait odieusement mutilé dans son corps; mais il lui restait sa pensée et sa parole. O déchéance nouvelle, plus profonde et plus complète ! Ses doctrines maintenant sont maudites, sa bouche est

bâillonnée, son nom inspire à la naïveté du peuple une crainte mêlée d'horreur ! Que lui reste-t-il donc? L'amour d'Héloïse. Oui^cet amour ne lui fit jamais défaut ; mais, à son tour, il lui imposa silence. M. de Rémusat nous montre dans son drame Héloïse sortie de son couvent pour venir donner des consolations à Abélard. Héloïse, dans cette scène un peu romanesque, propose à son amant de fuir avec elle et de chercher quelque retraite profonde, lointaine et perdue. Abélard, ému, la serre dans ses bras, puis, tout d'un coup, il se redresse : Fuyez, fuyez, s'écrie-t-il ; votre présence m'est un supplice; qu'ai -je besoin d'être aimé? Je n'ai besoin de personne au monde. — Et il renvoie la prieure d'Argenteuil à son monastère. — Adieu, madame, lui dit-il, je me recommande à vos prières.

Pour lui, il se propose de se rendre à Rome et de se justifier auprès du Pape. Là, du moins, il espère être entendu; et, s'il est entendu, il se croit sauvé. Mais ses forces le trahissent, et le voici, au cinquième acte, mourant dans l'abbave de Glunv, où Pierre lé Vénérable lui a donné l'hospitalité. Le caractère de Pierre, saint et charitable personnage, est plus solennel dans le drame qu'il ne paraît l'avoir été dans l'histoire. Les dispositions dans lesquelles M. de Rémusat fait mourir Abélard sont purement fictives, nous l'avons déjà dit; mais il importait peut-être à l'unité dramatique qu'Abélard se révoltât et protestât jusqu'au bout. C'est déjà Lamennais. Ce dernier acte, qui est recueilli, grave, ému, où les ombres de la mort s'étendent et semblent s'allonger doucement, est égayé pourtant par

une scène charmante. Manegold, le joyeux élève en dialectique, vient revoir son maître, qu'il n'a pas cessé d'aimer. Il s'est croisé, il a cheval et rapière, il est habillé en homme d'armes, et dans ce nouveau métier on peut croire qu'il n'a rien perdu de sa bonne humeur ni de sa verve. Il fait de sa condition présente la peinture la plus réjouie ; le mouvement l'enivre, la guerre le passionne. « C'est une belle chose qu'un combat, mon maître. La controverse à coups d'épée vaut mieux: que la dialectique à... coups de poignard, d Et il raconte comment il a pris la croix à Vezelay où Bernard prêchait la croisade. « Quel spectacle! Des milliers d'armures étincelantes, des chevaux frémissants, des panaches flottants, des bannières à mille couleurs, le roi, les barons, les princes, tout cela plus pressé qu'en une bataille et silencieux comme un couvent de moines; et au milieu, sur un échafaud, une croix de bois à la main, Bernard, le bras levé, faisant sonner sa grande voix et nous disant : — Jérusalem! Thabor ! Golgotha! Calvaire! Dieu le veut. — Et quatre armées s'agenouillant ensemble devant lui. ... Ah ! mon maître, que n'était-ce vous? » — « Et ce pouvait être moi », répond tristement Abélard. Il sent qu'il a manqué sa vie, et la douleur l'accable. Il se ranime pourtant en entendant Manegold; cette voix amie, avec ce cliquetis de notes nouvelles, si gaies, si vibrantes, trouble et réchauffe un moment son âme blasée. Il regarde avec tendresse, avec envie, le cheval de guerre de son élève, a A votre service, dit Manegold. Doux comme un agneau, léger comme un cerf. Il faut le voir, les naseaux rouges et fumants, manger la terre sous lui. Une fois en Palestine, je veux qu'il fasse crever d'envie le cheval de l'Apocalypse. » Alors Abélard s'approche du noble animal, le flatte, le caresse. « Oui, lui dit-il,

tu es beau, tu es brave. Vrai modèle du guerrier, tu aimes le combat pour lui-même, et tu ne te doutes pas du péril ni de la gloire. Oh! mille fois heureux celui qui, pressant du genou tes flancs échauffés, te sent glisser sous lui et court avec toi loin, bien loin de tout ce qu'il laisse derrière lui, loin de sa vie passée.... Ah! je voudrais pour tout au monde.... b Manegold lui propose en riant de monter à cheval et de partir avec lui. a Vraiment, pour un rien..., s'écrie Abélard tout animé. Ah! Faction! l'action! voilà le bonheur. Par elle, on se sent homme, car on se sent maître de sa destinée, roi de la nature. Guider un cheval au galop, cela doit donner la sensation d'une grande puissance. La vie active, la vie des fatigues et des dangers, c'est la vie véritable. Oh! s'il était temps encore! » Cette imagination, vieillie et comme usée, se ranime à cette pensée; Abélard veut essayer de monter à cheval. « Soutiens-moi, Manegold.... Ah! » Il s'arrête. « Je veux lii^asseoir, dit-il d'une voix faible.... Conduis-moi vers ce banc... C'en est donc fait, je ne suis plus. ))Oui, c'en est fait, Abélard incline vers la tombe; mais jusqu'au dernier moment, jusque dans cette puérilité d'un dernier désir, il est toujours le même, et son effort, quel qu'il soit, aboutit à l'impuissance. Il s'affaisse amoindri. C'est le sens de cette scène, et de tout le livre. C'est la pensée que M. de Rémusat a voulu mettre en action.

Tel est: ce drame : nous avons essayé d'en donner une idée à peu près exacte et de reproduire l'impression qu'on en ressent. On peut s'étonner à bon droit qu'un homme qui par ses études et par l'ensemble de ses travaux paraissait si éloigné de ce genre de composition y ait si bien réussi pour son coup d'essai. Entendons-nous pourtant, Abélard ne peut pas être

joué, du moins tel qu'il est; il y a trop de longueurs, de digressions, de discours, voire même de dissertations; il a été écrit pour la lecture et non pas pour le théâtre; les événements manquent de cette unité qui précipite les esprits vers le dénouement, — et néanmoins on retrouve dans chaque partie détachée les qualités qui font le succès de toute œuvre dramatique. Jamais M. de Rémusat ne manque ces scènes principales, ces scènes attendues, où l'action prend un développement et un élan nouveaux. Les scènes secondaires sont bien disposées, et, sans envahir la place qui ne leur appartient pas, elles reposent l'attention et charment par leur grâce exquise. Les tableaux, tels par exemple que le cloître de Notre-Dame ou le concile de Sens, sont dessinés et remplis avec une véritable grandeur. Enfin, ce qu'il faut louer sans réserve, c'est le style, non seulement parce qu'il est remarquablement pur, élégant, éloquent, mais parce qu'il est vraiment dramatique. C'est le langage du théâtre, simple, naturel, alerte, et en même temps net, ferme, d'un son plein et sonore. Ce style, qui produit sur l'auditeur, et parfois sur le lecteur, une impression en quelque sorte physique, tous les maîtres du théâtre l'ont parlé; mais on est surpris de le trouver sous la plume d'un écrivain voué à la critique et à l'analyse. Uegnard par exemple, dans les Folies amoureuses^ n'est pas plus léger ni plus gai que M. de Rémusat lorsqu'il célèbre les agréments de la guerre :

... Morbleu, vive la guerre 1

Je ne puis plus rester inutile sur terre.

Mon équipage est prêt, etc.

Agathe ne parle pas mieux que Manegold, quoiqu'elle s'exprime en vers. M. de Rémusat avait-il donc

ABÉLÂRD. 83

une aptitude originelle pour le théâtre? Le vrai est qu'il en avait un peu pour toute chose. Il a écrit un drame qui tour à tour passionne, intéresse, amuse même, et qui, sans s'éloigner trop de l'histoire et sans en dénaturer l'esprit, ne cesse pas d'attacher et d'émouvoir. Ce n'est pas que le personnage d'Abélard soit exempt de faiblesses; mais, malgré ses fautes et ses prétentions, on ne peut pas rester froid devant le spectacle dé tant de projets sublimes qui se heurtent et se brisent contre la force matérielle, de tant de commencements qui restent sans suite, de tant d'avortements douloureux. « Tout ouvrage, dit M. de Rémusat, qui prétend au titre d'ouvrage d'imagination, est semblable à ces vases d'albâtre qu'une flamme intérieure rend visibles dans la nuit. "» Ici la flamme est si vive et l'albâtre si diaphane que la lumière imprègne facilement l'œuvre tout entière et l'éclairé des plus brillants et des plus purs reflets.

9 et 12 mars 1877.

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