L'ESPRIT PUBLIC AU XVIII® SIÈCLE
Le sujet que M. Aubertin a choisi est sans doute très intéressant; il présentait toutefois un danger, celui de ne rien offrir de bien nouveau aux recherches les plus patientes. Que n'at-on pas écrit sur le xvm<' siècle! Que reste-t-il à en dire lorsque tant de littérateurs ou d'historiens célèbres Font étudié avec une sorte de prédilection! M. Aubertin nous montre que cette mine féconde n'est pas encore épuisée. D'autres se sont occupés spécialement de la littérature du xviii" siècle; d'autres, de sa philosophie; d'autres, des grands événements historiques qui s'y sont déroulés; d'autres enfin, des hommes illustres qu'il a produits et des différents groupes qui se sont formés autour d'eux. Est-ce là le xviii® siècle tout entier? Rien n'est plus brillant que sa littérature; sa philosophie a une audace qui entraîne; ses philosophes ont une hardiesse d'esprit et de caractère bien séduisante. Ils ont conduit
1. Éludes sur les Mémoires et les Correspondances des cointemporains (1716 à 1789), par M. Charles Aubertin) maître de conférences à l'École normale supérieure.
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leurs contemporains, un peu à l'aventure, dans des routes toutes nouvelles; mais comment leurs contemporains les y ont-ils suivis? Par quelles transformations est passé Tesprit public, l'esprit de tous, après les dernières années de Louis XIV, jusqu'aux premiers jours du règne de Louis XVI? Quels changements les institutions politiques ont-elles éprouvés au milieu des changements de l'opinion, si fréquents et si mobiles? C'est ce que recherche M. Aubertin : il interroge la conscience du xviu® siècle dans ses plus obscurs représentants; il entend jusqu'à ces témoins, ordinairement silencieux, qui parlent pourtant quelquefois, mais dont la voix timide se perd dans le bruit général. Il met à profit les Mémoires d'un malheureux commis nommé Buvat; il découvre ceux d'un libraire janséniste nommé Hardy; il met en scène ces personnages, dont quelques-uns sont tout à fait ignorés, et, grâce à eux, nous apprenons ce que pensait, ce que sentait, à un moment du xviii® siècle, toute une classe de la société, une de ces classes dont le personnel change et se renouvelle sans cesse, mais que Ton retrouve toujours, à travers les âges de l'humanité, avec son esprit particulier, ses petites passions, ses souffrances, ses espérances qui persistent.
La première chose qui frappe lorsqu'on étudie le xvni' siècle, c'est la poursuite de l'homme, de l'homme abstrait et débarrassé de toutes les gênes sociales, poursuite à laquelle se sont livrés tous les philosophes de cette curieuse époque. Et chacun a cru avoir rencontré l'homme après s'être éloigné autant que pos-
sible de la société qu'il avait sous les yeux. Rousseau est allé le chercher chez les sauvages! Pour redevenir homme lui-même, il a voulu vivre à la campagne, dans cette solitude de TErmitage où il voyait d'ailleurs avec orgueil des princes et des ducs. L'homme de Jean-Jacques n'est pas l'homme véritable. L'honnme véritable — faut-il le dire? — c'est le pauvre Buvat dans son bureau, c'est Hardy dans sa boutique. L'homme est créé — c'est un malheur peut-être — pour être expéditionnaire, commis, avocat, médecin, négociant ou propriétaire; quelques-uns deviennent ministres, généraux, évêques ou cardinaux. L'homme est fait pour la société de ses semblables; il n'y est certes pas toujours beau et heureux; mais si on veut le connaître, c'est là qu'il faut aller l'étudier; et si on veut se rendre compte du véritable esprit d'un siècle, c'est aux hommes petits et grands de ce siècle qu'il faut s'adresser, encore plus qu'à l'imagination de ses littérateurs et de ses philosophes. M. Aubertin l'a bien compris; de là le tour original et piquant de son livre.
M. Aubertin, en effet, pénètre dans l'esprit du xviip siècle par les Mémoires et par les Correspondances, c'est-à-dire par ce qu'il a de plus naturel, de plus imprévu, de plus vrai et de plus vivant. Les Mémoires sur lesquels il s'appuie de préférence ne sont pas, comme ceux du siècle précédent, l'œuvre de grands seigneurs ou de courtisans désœuvrés et attentifs; ils sont, le plus souvent, l'œuvre de simples bourgeois, gens sans grandes prétentions sur la postérité, qui ne songent qu'à noter, jour par jour, heure par heure, les événements et l'impression qu'ils en éprouvent, a Ils ont pour champ d'observation, dit M. Aubertin, la rue, le carrefour, l'église, les galeries du palais, le