L*ESPRIT PUBLIC AU XVIII'' SIÈCLE
comptoir du marchand, le cabinet de l'avocat, la Sorbonne janséniste, et le foyer fanatique du vieux Quartier Latin, le pavé de Paris enfin. » Il ne faut donc pas leur demander de nous ouvrir des vues très exactes sur les affaires publiques, ni de nous faire connaître les dessous de cartes du grand jeu politique. Ce qu'ils nous montrent, c'est l'aspect extérieur et mouvant des faits; ce qu'ils nous font voir, c'est ce que tout le monde voyait, à une époque où l'esprit public, s'éveillant dans les masses, ébranlait toutes les intelligences et surexcitait tous les cœurs. Ils nous racontent, avec l'ardeur et la naïveté d'hommes nouveaux, les moindres détails du spectacle auquel ils ont assisté; ils l'ont trouvé si intéressant qu'ils n'ont pas voulu nous en priver.
Ne fallait-il pas qu'une grande révolution se fût accomplie dans les mœurs françaises au xvin° siècle pour que des bourgeois, des employés, des avocats, des libraires, des gens de province sentissent ainsi le besoin d'écrire leurs Mémoires, et de laisser, en mourant, le récit des agitations de leur temps? Qu'étaitce, par exemple, que ce Buvat, le premier chroniqueur que M. Aubertin nous présente? Un copiste de la Bibliothèque du roi, appointé invariablement à six cents livres par an, et qui consuma sa triste existence dans une obscurité laborieuse, occupé sans cesse à copier des manuscrits, sans pouvoir obtenir jamais un avancement de grade ou une augmentation de traitement. Les publicistes philanthropes nous dépeignent, depuis quatre-vingts ans, en termes émus, les mal-
heurs des employés de nos administrations, esclaves
voués jusqu'à la mort, disent-ils, à un travail ingrat, inintelligent et non rétribué. Quelle différence pourtant entre le sort des employés d'aujourd'hui et celui de BuvatI Les bureaux de nos administrations sont chauffés en hiver, aérés en été : Buvat, grâce à Tavarice de son chef, Tabbé de Targny, qui possédait plusieurs abbayes et touchait leurs redevances, mais qui ne dédaignait pas de s'adjuger en outre les cinquante francs alloués au chauffage du pauvre copiste, Buvat passait de longs hivers dans de « vastes salles où les plafonds et les solives étaient incrustés de glaçons en forme de culs-de-lampe, comme si la nature se fût jouée pour imiter l'art ». C'est dans cette atmosphère glacée qu'il fut pris tout à coup, comme presque tous ses contemporains, du désir d'observer les événements publics et d'en rédiger le récit authentique et complet. Il oubliait que les copistes ne sont pas faits pour penser, ni les commis pour écrire l'histoire contemporaine. Le cardinal Fleury, auquel il offrit son journal en manuscrit, dans l'espoir naïf d'une belle récompense, se chargea de le lui rappeler : il mit le journal dans un in pace et laissa Buvat dans sa cruelle position.
Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur le sentiment qui inspirait Buvat et tous les autres chroniqueurs de son temps : ce n'était point l'ambition, ni le désir de sortir de leur condition pour se mêler euxmêmes aux affaires. Avant de faire invasion dans la politique, les bourgeois français du xviii" siècle n'ont songé longtemps qu'à l'observer de loin, à la critiquer sans y prendre part, à regarder hommes et choses pour le simple plaisir de voir et déjuger, de paraître savants et informés. Chez eux, dit finement M. Aubertin, a la
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curiosité seule était ambitieuse ». Ils se livraient sans arrière-pensée à leur innocente manie, recueillant les nouvelles, les bruits, les commérages qui parvenaient jusqu'à eux, fiers et se tenant pour satisfaits de leur rôle s'ils avaient pu terminer jusqu'au bout leur chronique. Plus impartiaux que les auteurs de mémoires politiques, précisément parce qu'il étaient restés loin des intrigues d'en haut, ils sont d'excellents témoins que l'on peut consulter avec fruit sur tout ce qui ne dépasse pas le champ d'observation où la modestie do leur position sociale les a confinés.
Les correspondances que M. Aubertm analyse ne viennent pas toujours d'aussi modestes bourgeois; ce sont quelquefois des hommes d'État, ou du moins des hommes politiques qui les écrivent, et elles nous montrent un nouveau côté de l'esprit public au xvni** siècle. Une des plus curieuses est la correspondance des amis de Mme de la Cour de Balleroy, correspondance encore inédite, que M. Aubertin a dépouillée avec le plus grand soin et qu'il a fidèlement résumée.
Mme de la Cour de Balleroy était une Caumartiu , elle avait cinq frères, dont trois d'un rare mérite, et quatre sœurs. Par malheur, sa famille était plus nombreuse que fortunée. Les demoiselles de Gaumartin avaient pour dot leur esprit et leur beauté; aussi leur mère disait-elle gaîment qu'il y en aurait pour tout le monde, et il y en eut en effet pour des prétendants très divers. L'aînée épousa un homme de province, fraîchement débarqué à Paris, avec de grandes espérances, beaucoup d'esprit et rien de plus. C'était justement, selon l'expression de son fils, a la faim qui épousait la soif » ; ce qui n'empêcha pas le ménage d'aller fort bien, les espérances de se réaliser et le
provincial de devenir M. le lieutenant de police d'Argenson. Après un si beau succès, comment les Caumartin n'auraient-ils pas eu quelque sympathie pour les maris de province? La seconde fille fut donc accordée à un autre provincial, mais celui-là avait une grosse fortune, point d'espérances et encore moins d'esprit. Possesseur d'un beau château près de Bayeux, il ne vint pas habiter Paris : c'était le marquis de la Cour de Balleroy.
A peine mariée, Mme de la Cour de Balleroy, qui était jolie, spirituelle, et qui avait tous les goûts d'une Parisienne, dut aller s'enfermer dans son triste manoir avec un mari très amoureux d'elle, mais largement pourvu de tous les travers, de toutes les petitesses, de tous les ridicules d'un riche campagnard. Sans rendre précisément sa femme malheureuse, il ne pouvait pas non plus lui donner beaucoup de bonheur ni d'agrément. La seule consolation de Mme de la Cour était de recevoir sans cesse des nouvelles du monde qu'elle regrettait. Elle avait organisé pour cela une sorte d'agence dans sa famille; ses frères les Caumartin, ses neveux d'Argenson, ses parents, ses amis étaient mis par elle à contribution; chacun avait son jour et sa spécialité ; chacun lui écrivait à son tour et suivant sa fantaisie. Dans son ardent désir d'être tenue au courant de tout ce qui se passait, à défaut de ses frères et de ses amis, elle recevait quelquefois avec reconnaissance des lettres de simples secrétaires ou de vrais domestiques. Que dis-je? son mari lui-même, lorsqu'il se décidait, sur son conseil et parfois sur ses vives instances, à quitter son marquisat pour aller à Paris régler ses affaires, son mari lui-même l'intéressait. M. de la Cour ne se formait pourtant pas aux belles manières au milieu des Caumartin : ses beaux-frères
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lui reprochaient de rester avec eux ce mystérieux comme Dieu l'avait fait». Il ne perdait pas la rouille provinciale; son style ne s'assouplissait pas. Mais lorsqu'il était un peu fatigué par le train du grand monde, il avait un retour de tendresse conjugale et il écrivait à sa femme : « Je vous assure que je vous regarde comme toute ma consolation et je crois que la petite indisposition que j'ai eue vient autant d'être sans vous que d'autre chose.... » Mme de la Cour étaitelle flattée de l'influence qu'elle exerçait sur la santé de son mari? on l'ignore; mais elle recevait, de quelquesuns de ses amis, des déclarations qui n'étaient point écrites dans le style de Bayeux.
Analyser ces correspondances nous entraînerait un peu loin; nous cherchons à donner une idée exacte de la méthode de M. Aubert n et des sources auxquelles il a puisé, plutôt qu'à résumer son livre. Les détails s'y pressent et quelquefois se compliquent un peu. Tous les personnages n'y sont pas aussi intéressants les uns que les autres. Quelques-uns, tels que Barbier et Marais, sont d'ailleurs connus. Ce sont gens, il est vrai, qu'on aime à retrouver; on apprend toujours quelque chose avec eux. M. Aubertin les interroge avec profit pour pénétrer dans l'esprit public du xviiP siècle : il passe de l'un à l'autre après avoir tiré de chacun tout ce qu'il peut lui dire. Aussitôt un journal épuisé, en voici un autre qui commence ; c'est une chaîne ininterrompue de chroniqueurs de tous les genres, de tous les caractères, de toutes les conditions. Le premier débute avec la Régence et le der-
nier disparait après la prise de la Bastille, dans les premiers tumultes de la Révolution.
Nous embrassons donc le xviii* siècle tout entier, et, après avoir lu le livre de M. Aubertin, aucun moment ne nous en est inconnu. Lorsqu'on parle de l'esprit du xviii* siècle, le souvenir qui se présente le premier est celui de ses philosophes et de Tinfluence qu'ils ont exercée. Cette influence, qui est peut-être en eflîet le fait le plus important du siècle, a mis longtemps à se produire et, dans les premières années, il s'en fallait de beaucoup que les littérateurs et les philosophes jouissent de la considération et de la puissance qu'ils ont obtenues plus tard, a Voltaire, disait dédaigneusement Saint-Simon, est une espèce de personnage dans un certain monde. » — « Ce mot qui, selon toute apparence, a été dit dans la première moitié du siècle, est assez vrai, écrit M. Aubertin, si l'on veut bien le lire à sa date et ne pas anticiper sur les succès à venir. -»
L'esprit philosophique ne se forma qu'assez tard au xviii** siècle; l'esprit de critique et d'opposition naquit au contraire et se développa très vite. Les premiers opposants furent les parlementaires et les jansénistes. L'opposition des premiers était inquiète, turbulente, vaniteuse; les avocats en étaient les plus bruyants coryphées. L'opposition des seconds était plus sérieuse et plus grave, mais elle provenait d'une conscience étroite, obstinée, plutôt que véritablement éclairée; et peut-être ne faut-il pas regretter que cette opposition, moitié religieuse, moitié politique, ait été remplacée par l'opposition des philosophes, beaucoup plus dangereuse il est vrai, mais aussi d'une inspiration plus large et plus haute. Quoi qu'il en soit, les parlementaires et les jansénistes, les premiers surtout parce
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qu'ils faisaient le plus de bruit, ont été pendant quelques années les directeurs de Tesprit public et les hérauts de l'opinion. Il faut lire dans M. Aubertin le récit animé des luttes qu'ils ont soutenues contre le pouvoir, et de l'enthousiasme qu'ils excitaient alors jusque dans le peuple 1 Les rues de Paris étaient agitées quelquefois comme le forum antique. « Voici, par exemple, dit M. Aubertin, une difficulté grave qui surgit en 1728, en 1730, en 1732, en 1733, car dans cette irritation passée à l'état chronique, les embarras renaissent et s]aggravent sans cesse; le Parlement, maltraité parla Cour, opprimé par un lit de justice et soutenu par l'opinion, a décidé une démission en masse. Les chambres assemblées — 308 magistrats — ont signé, à l'exception de quelques membres; les tribunaux inférieurs, le Ghâtelet, la Cour des aides, le corps entier des avocats cèdent au torrent. « Si quelque « pacifique voulait ouvrir la bouche, les plus échauffés « l'arrêtaient sur-le-champ en lui disant : <l — Mon- « sieur, ne signez pas, il ne tient qu'à vous de vous « déshonorer; nous ne fraterniserons jamais avec a vous. j> — Cela fait, toutes les chambres sont sorties a en même temps. Les magistrats marchaient deux à oc deux, les yeux baissés, passant au milieu d'un monde flc infini dont le palais était plein. Dans le chemin, le a public disait : Voilà de vrais Romains, les pères de « la patrie ! Ceux qui ont vu cette marche disaient a qu'elle avait quelque chose d'auguste et qui transie portait. Un homme bien mis cria tout haut dans la « salle : « Vive le Parlement! »
C'est Barbier qui parle de la sorte, et son récit est curieu : il nous montre à quel point nous ressemblons à nos pères. Il y a, dans le tableau qu'il nous trace, quelques-uns de ces traits que nous verrons
bien souvent se reproduire dans notre histoire. Nous ne parlons pas des réminiscences romaines, elles n'ont eu qu'un temps, elles n'étaient qu'une mode et non pas un trait du caractère national. Mais que dire de ceci : « Ne signez pas, Monsieur; il ne tient qu'à vous de vous déshonorer ». Voilà bien cette tyrannie que les corps exercent sur chacun de leurs membres, Toppression des minorités, leur lâcheté devant le grand nombre. Et ce monsieur bien mis qui applaudit dans la salle, que de fois ne l'avons- nous pas vu et entendu ! C'est le bourgeois anonyme, frondeur, audacieux, qui pousse la hardiesse jusqu'à proférer un cri presque séditieux, et qui, content de lui-même et de son courage, disparaît ensuite et se cache souvent. Quant aux orateurs en renom et à la sorte de popularité qui les entoure, rien non plus, sinon les costumes, ne diffère entre le xviip siècle et le nôtre. M. Aubertin nous parle de deux conseillers de la grande chambre, en qui Paris saluait le Démosthènes et le Cicéron français. C'était l'abbé Pucelle et l'abbé Mengny. En avez-vous jamais entendu parler? Cependant ils ont été célèbres et ils méritaient de l'être, à coup sûr, autant que tels ou tels que nous avons admirés et applaudis. « On prenait note de leurs discours, on en distribuait des copies sous le manteau, et quand l'un ou l'autre traversait les salles du palais et les rues voisines, assiégées d'une foule ardente, on battait des mains, on lui jetait des couronnes, « on faisait des cris d'applaudissements; « rien de plus glorieux et de plus flatteur d, ajoute Barbier qui, lui aussi sans doute, a plus d'une fois applaudi. » Hélas! que sont devenus ces grands hommes d'un jour et la gloire dont ils étaient enivrés? Et pourtant ce n'était pas un vain objet que poursuivaient ces parlementaires et ces jansénistes; il ne
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s'agissait de rien moins que de mettre a la nation audessus du roi et l'Église au-dessus du Pape ». Les querelles sur la bulle Unigenitus et sur les billets de confession avaient donné naissance à leur opposition ; les vexations particulières avaient fait descendre jusque dans le peuple cet esprit de révolte qui animait les classes élevées. La haine de Rome et lathaine de Versailles, c ces deux noms qui résumaient tous les excès du despotisme clérical ou séculier, ultramontain ou monarchique», devinrent bientôt générales. Dés 1715, Barbier constate l'ardeur des jansénistes et l'efficacité de leur propagande, a Tout le gros de Paris, dit-il, hommes, femmes, petits enfants, tient pour cette doctrine sans savoir la matière,. sans rien entendre à ses distinctions et à ses interprétations, par haine contre Rome et les jésuites : tout ce monde est entêté comme un diable. Les femmes, femmelettes, et jusqu'aux femmes de chambre, s'y feraient hacher. » Barbier, pourtant, en sa qualité de bourgeois, s'effrayait de temps à autre des progrès de cette opposition, et, lorsqu'il avait vu de près dans les rues quelque désordre provoqué par l'enthousiasme ou par la colère, il ne rentrait pas chez lui parfaitement tranquille. « Il faut éviter, écrivait-il alors sur son journal, de laisser le peuple se déranger; on a trop de peine à le réduire. . . . Rien n'est plus à redouter que le tumulte du peuple de Paris, surtout quand il y a un parti formé. On ne saurait acheter trop cher la tranquillité publique. »
. Qui ne reconnaît dans ces remarques et dans cette conclusion judicieuse l'esprit éternel de la bourgeoisie française? Un des représentants les plus achevés de
cet esprit, c'est peut-être le libraire Hardy, qui éicrivait encore ses Mémoires au commencement de la Révolution. Homme religieux, éclairé, il n'avait pas marché avec le siècle; il était, comme on dit, un représentant des anciens partis. Vieux janséniste, il était resté fidèle aux traditions parlementaires, et il s'indignait de voir les philosophes remplacer avec un esprit nouveau les maîtres qu'il avait suivis et aimés dans son bel âge. Les philosophes étaient pour lui « les héros et les coryphées de l'impiété ». Il professait pour la religion le plus profond respect, et il n'appelle jamais Jésus-Christ que € notre auguste rédempteur :» ou € le protecteur des empires b. Bu reste, il détestait les jésuites encore plus que les philosophes. Lui, si modéré dans ses expressions, si doux, et si calme pour tout le reste, dès qu'il s'agit de la « noire cabale des soi-disant ci-devant jésuites i», il devient violemment injurieux, il n'a pas de mots assez méprisants pour désigner les prélats grands seigneurs ou persécuteurs, pas de termes assez attendris pour raconter les souffrances de « ces personnages pieux, savants et respectables, accusés depuis plus d'un siècle d'une hérésie purement imaginaire, proscrits et dépouillés par un zèle hypocrite ». En politique, les opinions de Hardy étaient nettement royalistes; il détestait les ministres, bien entendu, mais ses sentiments pour le roi étaient ceux d'un sujet fidèle et dévoué. Nullement révolutionnaire, il ne pouvait pourtant assister à une de ces séances, dans lesquelles le Parlement faisait acte de résistance, sans éprouver le contentement le plus vif. Il était partisan des réformés et, comme nous dirions aujourd'hui, conservateur libéral.
Hardy a vu les premiers jours de la Révolution; il
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s'est réjoui, il a applaudi, c'était un homme de 89. La prise de la Bastille ne l'a pas. intimidé, il a fraternisé avec les vainqueurs; il a vu Paris « ivre de joie » à la nouvelle de ce fait d'armes... a surnaturel I » Il a « illuminé » lui-même le soir. Du reste, il tremblait sans cesse que Versailles ne s'emparât de Paris par quelque indigne trahison; cette crainte patriotique l'empêchait de dormir. Un jour surtout, il apprit avec terreur que Versailles, pour se défaire de Paris, complotait d'y mettre le feu. Aussitôt « instruite de cet infâme projet, la ville faisait boucher les soupiraux des caves qui donnaient sur la rue, car on avait essayé d'y jeter des matières combustibles ». C'était la police sans doute qui avait préparé le coup! — Tel était le libraire Hardy : personne ne dira de lui, comme de Napoléon, qu'après l'avoir fait. Dieu a brisé le moule.
Eh bien ! il y a des détails très instructifs dans le journal de ce naïf personnage, de ces détails qu'on ne trouve pas ailleurs. Il nous apprend, par exemple, qu'au milieu des rues insurgées de 1789, on voyait défiler, bannières au vent, des processions longues et nombreuses. Hardy les compte et, comme il est sur le chemin, aucune ne lui échappe. Elles vont toutes en pèlerinage, chargées d'ex-voto, à Sainte-Geneviève, entre deux haies de gardes nationaux; il en vient de Belleville, du Port-au-Blé, du faubourg Saint-Antoine, de tous les quartiers de Paris; elles portent des gâteaux et des fleurs; chaque bataillon de la nouvelle milice fait bénir son drapeau. Les héros de la Bastille conduisent en grande pompe « un chef-d'œuvre de menuiserie » qui figure la forteresse, et sur lequel flottent les étendards conquis. La haine est oubliée ou n'a pas eu le temps de naître; une eff'usion de com-
mune espérance épanouit tous les cœurs; « prêtres, moines, ouvriers, soldats citoyens et citoyennes gravissent en troupes joyeuses les pentes escarpées de la montagne t>.
Ce sont là de ces traits qu'on ne rencontre que dans les Mémoires d'un contemporain, et qui ouvrent des jours bien nouveaux sur l'état des imaginations dans le peuple il y a cent ans. Mais, hélas ! le journal de Hardy, après avoir raconté les premiers épisodes de la Révolution, s'arrête tout à coup le 14 octobre 1789. Que devint l'auteur pendant les années qui suivirent? On l'ignore. Peut-être mourut-il; peut-être assista-t-il, en témoin désolé cette fois, à l'orgie sanglante qui succéda bientôt à la courte période de généreuse espérance. Cette disparition subite achève de faire de lui le représentant de cette bourgeoisie qui avait préparé la Révolution, mais qui ne sut ni la faire ni la conduire. Ces Parlements que Hardy regardait comme les boulevards de la liberté et les plus solides appuis de la constitution politique, il suffit d'un décret de l'Assemblée Constituante pour les anéantir à jamais. Cette constitution civile du clergé, œuvre des jansénistes, fit couler bien du sang î elle fut brisée plus tard, sans la moindre résistance, par un général victorieux. Les réformateurs, les libéraux, comme il arrive si souvent pour notre malheur, furent dépassés par les révolutionnaires violents, et jetés hors du régime qu'ils avaient voulu fonder. Ils furent oubliés, et la Révolution, échappée de leurs mains, dégénéra en anarchie pour tomber finalement dans la dictature.
n semble que nous soyons loin de ce xvin« siècle, si poli, si léger, si spirituel; nous assistons, au contraire, à son dénoûment précipité, mais naturel. Les événements ont marché plus vite que les années. Nous
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reviendrons en arrière avec plaisir. Il y a dans le livre de M. Aubertin des épisodes bien instructifs, bien intéressants ou même bien piquants; quelques-uns méritent d'être cités.
Le plus curieux de tous est celui qui se rapporte à la négociation dont le futur cardinal Dubois, ancien précepteur et toujours ami du Régent, homme d'esprit et d'intrigue, dévoué à son maître, ambitieux pour son propre compte, fut chargé à la Haye et à Londres en 1716, 1717 et 1718. La correspondance de Dubois n'a jamais été éditée; elle dort dans les archives; M. Aubertin est allé l'y consulter, et l'analyse qu'il nous en donne forme le chapitre le plus agréable de son livre. L'esprit de la Régence s'y révèle tout entier, avec ce qu'il avait de sceptique, d'immoral, de spirituel, quelquefois de profond, mais toujours de cynique. Dubois a été souvent attaqué, justement attaqué; il n'est pas encore complètement connu. On peut dire de lui, et avec plus de justice, ce qui a été dit d'un autre bien plus coupable encore : « Sa cause a été jugée, mais non pas entendue ». Il y aurait de la cruauté à s'en rapporter complètement au portrait passionné que Saint- Simon a tracé de lui. M. Aubertin n'est certes pas un de ces redresseurs de réputations qui abondent aujourd'hui ; loin de lui la pensée de soutenir une thèse contre la tradition et de réhabiliter Dubois I Mais il a lu les lettres diplomatiques du cardinal, et ce qu'il nous en cite donne l'idée d'un pauvre caractère, sans doute, d'un esprit sans règle et sans dignité, mais d'un esprit actif, ferme et fin. Il est permis de ne pas aimer et de
condamner Dubois, non pas de le mépriser ni de rabaisser outre mesure.
Dubois avait soixante ans lorsque le Régent imagina de renvoyer auprès du roi George, qui devait traverser le Hanovre, et de remployer « comme un homme assez habile pour bien servir, et trop mince personnage pour compromettre un gouvernement ». Dubois devait jouer un rôle subalterne en apparence, mais qui pouvait devenir, avee de l'habileté, de la souplesse, un grand tact diplomatique, un des plus importants que négociateur ait jamais eu à remplir. Nous ne voulons pas entrer, bien entendu, dans une discussion historique et politique sur les mérites du traité de la Triple Alliance, ni sur la situation nouvelle où il plaça la France ; nous voudrions seulement suivre, avec M. Aubertin, les phases principales de la négociation, et montrer de quelle manière elle a été conduite, par quels moyens elle a abouti. On est d'abord frappé, en lisant les dépêches de Dubois, de voir le comique se mêler tellement au sérieux qu'on a parfois de la peine à discerner l'un de l'autre sous cette forme décousue, triviale, pittoresque il est vrai, mais basse, dont le diplomate habille ses récits ou ses réflexions. La négociation s'engage comme un vaudeville; M. Aubertin a raison de rappeler à ce sujet la charmante comédie de Marivaux : les Jeux de V amour et du hasard. Dubois, pour commencer, change de costume avec son domestique : maître et serviteur prennent un nom supposé, un faux passeport et partent ainsi, non pas pour une entreprise galante, mais pour une mission qui devait changer l'équilibre de l'Europe et raffermir en France et au dehors l'influence compromise du Régent,
Les aventures abondent, elles sont quelquefois très t)etites, mais fort divertissantes. Dubois s'introduit
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d'abord chez l'ambassadeur français auprès du roi d'Angleterre : il se cache dans son écurie et se déguise en amateur de chevaux ; il se découvre enfin et se fait reconnaître. Puis, il faut s'introduire auprès de lord Stanhope, ministre du roi George. Nouveau stratagème : Dubois se fait passer pour un malade allant aux eaux thermales. Ce genre de moyens ne lui répugnait pas. Lorsqu'il se fut emparé de l'esprit de lord Stanhope et du cœur du roi, il avoua sa mission, sans renoncer pourtant à ses procédés habituels; il s'était trop bien trouvé de leur emploi. Il essaya d'abord de corrompre Stanhope en lui offrant, sans détours, une somme de 600000 francs. Celui-ci, non sans détours et sans de longues hésitations, finit par refuser, au grand étonnement de Dubois, qui trouvait le féiit héroïque, admirable et digne de la vieille Rome. Il avait une façon sommaire de juger les hommes, a II n'y a pas ici, écrivait-il au duc d'Orléans, trois hommes qui soient déterminés par le motif du bien général, et, dans ce pays comme ailleurs, le grand nombre se gouverne par l'intérêt particulier, par Tenvie, par la haine et par les autres passions. » A quoi le Régent se hâtait de répondre : « Dites bien à MM. les ministres que, si l'alliance se fait, ils ne se repentiront pas d'y avoir contribué D. Avec cette morale toute pratique, Dubois allait son chemin droit devant lui. A défaut d'une corruption pure et simple, il entreprit de noyer dans le vin de Champagne les scrupules du ministre anglais. a. Je supplie Votre Altesse Royale, écrit-il au Régent, de faire choisir par quelque connaisseur fidèle, d'une part, trente pièces de vin de Champagne, du plus fort et de celui qui aura le plus de qualité, tel que le bon vin de Sillery, et, d'autre part, quinze pièces de bourgogne, et du plus fort aussi, et cinq pièces de vin de Volnay.
Les trente pièces de vin de Champagne seront pour le roi, et les autres pour lord Stanhope. » Il fallait que le vin fût très fort afin de remplir les desseins de Dubois : les ministres anglais ne se laissaient pas circonvenir aisément, ils craignaient le contrôle parlementaire. < Les Anglais, disait Dubois, portent leur timidité si loin, qu'ils refusent de corriger une faute d'orthographe dans la crainte que, dans dix ans, elle ne puisse servir à leur procès devant le Parlement, ce qui est devenu chez eux comme un sentiment involontaire contre lequel rien ne les assure. On m'en a rapporté des exemples qui seraient une scène de comédie. » On voit de quelle manière Dubois s'y prend pour vaincre ces terreurs.
Sa chambre était séparée par un salon de celle de lord Stanhope. Un jour, le ministre anglais invita à dîner dans ce salon le ministre de Hanovre, les principaux de l'État au nombre de quatorze, et le général des troupes. « Gomme ce festin allemand, dit Dubois, devait être beaucoup arrosé, il me vint en pensée que si le vin du secrétaire d'État était, comme je l'avais vu autrefois, gai et parleur, je pourrais peut-être, après le dîner, profiter de quelqu'une des vérités que le vin se vante de tirer des plus taciturnes, et, lorsque les derniers convives furent accompagnés, je laissai ma porte ouverte, ce qui invita M. Stanhope d'y entrer en remontant, comme je l'avais espéré. En se jetant sur un fauteuil, il me dit : « Mon cher prisonnier, j'ai bien « des excuses à vous faire de l'incommodité que vous « avez eue d'être enfermé toute Taprès-dînée; vous (c voyeiz un homme qui s'est enivré en faisant les honcc naurs de sa table ». En effet, il s'était distingué parmi treize Allemands qui avaient bu soixante-dix bouteilles de vin et cinq ou six bouteilles des liqueurs les plus vio-
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lentes, qu'ils avaient avalées comme de l'orgeat. L'ayant trouvé à peu près comme je le désirais, je lui conseillai de prendre du thé pour abattre les fumées du vin, et après qu'on eut établi devant nous un cabaret propre à une longue conversation, je lui montrai en confidence une lettre tout en chiffres de M. de Ghâteauneuf.... Je n'eus besoin que de cette confidence pour le mettre en mouvement, et il commença à me parler avec une rapidité qui ne s'arrêta, depuis nçuf heures, qu'à une heure après minuit, et qui m'instruisit de la plupart des choses que je voulais savoir, sans qu'il m'en coûtât que le soin de lui faire quelques petites objections pour le faire passer d'une matière à une autre. . . « Mais, a mon Dieu, mon cher petit ami, me dit-il à la fin et € un peu tard, je crois que tu m'as ensorcelé, oui, « mordieu, je le crois, car sans prudence je me laissai « ébranler par tout ce que vous me dites. » Il était, en effet, un peu tard pour s'en apercevoir.
Vivant de régime à cause de sa mauvaise santé, Dubois avait un avantage incontestable sur les ministres anglais, qui laissaient ainsi leur prudence au fond de leur verre. Sous un autre rapport, il était moins modéré. « Ceux qui connaissent la carte du Tendre, écrit un de ses biographes, savent qu'il a voyagé agréablement, mais sans indiscrétion. » Nous ne connaissons plus assez la carte du Tendre au xviip siècle pour trouver Dubois fort discret. Ses lettres nous le montrent, à son arrivée en Angleterre, plein d'un enthousiasme peu ecclésiastique pour les femmes du pays. Nulle part ailleurs, dit-il, on n'en voit autant d'aussi belles. Est-ce pour ce motif qu'il demande sans cesse qu'on lui envoie de Paris des étoffes précieuses et des robes qu'il commande chez les modistes en vogue? Connaisseur en toilette, il sait assortir la
nuance d'un costume au teint de la personne qui doit le porter. « Je vous prie, écrit-il à Mme Law, de choisir une étoffe dont le fond soit blanc pour en faire un habit à la duchesse de Munster, qui est une très grande et très grosse femme, qui a les cheveux et les sourcils noirs et la peau fort blanche. Il faut un autre habit pour Mlle de Schulembourg, sa nièce, qui a des sourcils noirs et des cheveux châtains, etc., etc. i Quand les habits sont prêts, il demande à la modiste de « faire fabriquer une grande poupée, laquelle puisse faire voir aux dames anglaises de quelle manière celles de France sont habillées et coiffées et portent le linge ». Voilà les petits procédés dont se servait Dubois pour arriver à ses fins. Si l'objet qu'il poursuivait ne justifiait pas les moyens qu il employait, du moins cet objet était-il la gloire du Régent et le bien de la France, et cet objet il l'a atteint; c'est pourquoi nous n'osons pas être pour lui trop sévères. Il ne fut, au total, ni meilleur ni pire que la plupart de ses contemporains, car le xviif siècle, malgré ses déclamations philanthropiques, a profondément méprisé l'humanité; il eut seulement, plus qu'un grand nombre d'entre eux, un esprit juste et hardi et une intelligence supérieure à ses mœurs. Il comprenait lui-même qu'il fallait cacher ses manœuvres diplomatiques et n'en montrer que les heureux résultats; il recommandait au Régent de ne laisser voir ses lettres à personne et de les brûler. Un jour, il lui écrivait que la corruption et la force étaient le fondement de tous les gouvernements; mais a c'est là véritablement, ajoutait-il, la partie honteuse des monarques, qu'il ne faut pas montrer, même dans les plus grands maux de l'État ». Il avait donc une certaine pudeur de son impudence. Toutefois, malgré la verve sémillante de sa correspondance, nous
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ne pouvons la lire sans quelque dégoût. A la fin d'une étude toute bienveillante sur Camille Desmoulins et sur son talent, Sainte-Beuve s*écrie: a Et pourtant, oh! le style des honnêtes gens! Nicole! ô Lancelot! ô Arnaud, etc. » C'est le sentiment que nous éprouvons après avoir lu Dubois! Oh! les honnêtes gens du XVII® siècle! les sérieux et graves diplomates du vieux temps ! C'est toujours là qu'est la grande école, même lorsqu'il s'agit de former des hommes d'affaires : on ne le sent jamais aussi bien que lorsqu'on se trouve en présence d'ambassadeurs comme Dubois, quels que soient d'ailleurs leur adresse et leurs succès.
Entre la correspondance du cardinal Dubois et celle du cardinal de Bernis, le contraste est grand. La décadence du xviïi® siècle éclate dans celle-ci d'une effrayante manière. Dubois a réussi parce qu'il avait, en dépit de ses mœurs, une incontestable habileté d'homme d'État et de diplomate; il pouvait déshonorer la France, il ne l'aurait pas perdue. Mais, par un progrès naturel et fatal, à un ministre distingué quoique frivole succédèrent des ministres non moins frivoles et moins distingués. Il serait d'ailleurs injuste pour l'un et pour l'autre de comparer Bernis et Dubois. Bernis était honnête homme et bon citoyen; ses mœurs étaient celles d'un abbé de cour, elles n'avaient rien de scandaleux pour l'époque; sur la fin de sa vie, il sut même acquérir la dignité qui convenait à son caractère et qui avait manqué à sa jeunesse. Au point de vue politique, au contraire, Dubois était très supérieur à Bernis. Tandis que l'un avait mené à bon terme la
plus délicate négociation sans rien perdre de son inaltérable gaieté, le second se laissa écraser sous le poids des malheurs qu'il avait involontairement contribué à attirer sur la France; il ne put supporter ni réparer le désastre de Rosbach ; les humiliations qui suivirent achevèrent de lui rendre le pouvoir intolérable, et il ne retrouva Téquilibre de son esprit que lorsque le roi lui permit de rentrer dans la vie privée.
Tout est sombre, lugubre, désespéré, dans la correspondance de Demis adressée à Choiseul. Il est bien rare qu'un détail piquant vienne en relever la tristesse; cela arrive pourtant quelquefois, tant ces ministres légers du xviii*^ siècle ont de peine à oublier leurs préoccupations habituelles. On est surpris par exemple, au mois de février 1758, c'est-à-dire en pleine crise, de voir Bernis se charger d'une commission galante auprès de M. de Choiseul : « N'oubliez pas, je vous prie, lui écrit-il, ma commission pour un grand habit de femme fond bleu, brodé de soie blanche, sur une étoffe de printemps ]». Mais Choiseul oublie et l'habit n'arrive qu'à la fin de mars. « Il est fond blanc et les fleurs bleues, on me le demandait fond bleu avec les fleurs blanches, mais on l'aimera autant tel qu'il est. » En effet, on lit plus loin : a On a trouvé le grand habit fort joli! » L'abbé-ministre s'entendait aussi bien que l'abbé-ambassadeur aux chififonnages élégants.
C'était Mme de Pompadour qui avait placé Bernis au ministère, et il avait voué à sa protectrice une reconnaissance que rien ne troublait. « Je vous crois à Parme, mon cher comte, écrivait-il à M. de Choiseul, et je prie M. de Rochechouart de vous rendre cette lettre. Le roi a été assassiné, et la cour n'a vu dans cet affreux événement qu'un moment favorable de chasser notre amie. Toutes les intrigues ont été employées
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auprès du confesseur. Il y a une tribu à la cour qui attend toujours Textrême-onction pour tâcher d'augmenter son crédit. Pourquoi faut-il que la dévotion soit si séparée de la vertu 1 Notre amie ne peut plus scandaliser que les sots et les fripons. Il est de notoriété publique que l'amitié, depuis cinq ans, a pris la place de la galanterie. C'est une vraie cagoterie de remonter dans le passé pour noircir l'innocence de la liaison actuelle. Que d'ingrats j'ai vus, mon cher comte, et combien notre siècle est corrompu! Il n'y a peut-être eu jamais plus de vertu dans le monde, mais il y avait plus d'honneur. » Belle indignation de la part d'un futur cardinal !
Ce qui fait pardonner bien des torts à Bernis, c'est le déchirement que lui causèrent les désastres de la France. Comme il est arrivé plus d'une fois chez nous, la guerre de Sept Ans fut engagée par entraînement, par un caprice des volontés souveraines, au milieu d'un enthousiasme et d'une confiance qui devaient bientôt se changer en honte et en désespoir. Hélas ! de récents, d'amers souvenirs s'éveillent en foule lorsqu'on lit la correspondance de Bernis! On est frappé de voir se reproduire, détails pour détails, traits pour traits, à un siècle de distance, les mêmes fautes et les mêmes catastrophes. En 1757, comme en 1870, nous n'étions pas prêts, nous n'avions ni généraux, ni soldats, ni vivres, ni munitions, et nous croyions pourtant que rien de tout cela ne nous manquait. Quant aux ennemis, nous les méprisions, nous les jugions incapables de nous résister. Des militaires étourdis promettaient la victoire; une cour plus folle encore demandait la guerre à grands cris; les idées révolutionnaires devenaient menaçantes, les fautes du gouvernement l'avaient affaibli et compromis; on crut qu'un grand succès
extérieur retiendrait l'État sur le penchant de sa ruine, et on se précipita dans cette aventure qui devait nous coûter si cher.
Les illusions ne durèrent pas longtemps. Les généraux, comme les ministres, étaient des courtisans et des favoris; le corps des officiers était d'une ignorance profonde : « Ils ne savent rien, écrit Bernis. Dans cent régiments, on ne trouverait pas six bons lieutenants-colonels. Nous ne savons plus faire la guerre, nulle nation n'est moins militaire que la nôtre : il n'y en a pas une qui ait moins travaillé sur la tactique. Nous n'avons même pas une bonne carte des Vosges. On dirait que chez nous tout est en démence.... Nos officiers ne valent rien, ils sont indignes de servir. Il faut refondre le militaire pour en tirer parti. » Quant aux soldats, c'était bien pis encore et ici tout diffère heureusement entre 1757 et 1870. Notre armée était, en 1757, supérieure en nombre à celle de la Prusse, mais elle était bien inférieure en qualité. Un de nos officiers les plus distingués, Saint-Germain, que le comte de Saxe regardait comme le premier tacticien français, écrivait avec douleur : « Je conduis une bande de voleurs, d'assassins à rouer qui lâcheraient pied sans tirer un coup de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n'y a rien eu d'égal; jamais armée n'a plus mal fait. Le roi a la plus mauvaise armée qui soit sous le ciel, et la plus indisciplinée. Il n'y a plus moyen de servir avec de pareilles troupes. La terre a été couverte de nos soldats fugitifs à quarante lieues à la ronde; ils ont pillé, tué, violé, saccagé et commis toutes les horreurs possibles. Notre nation n'a plus l'esprit militaire, et le sentiment de l'honneur est anéanti. On ne peut conduire nos troupes qu'en tremblant, et l'on doit s'attendre à tous les mal-
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heurs. » Frédéric, de son côté, écrivait quelques jours plus tard à Tambassadeur de Hanovre : « L'armée de France a eu l'air de m'attaqùer, mais elle ne m'a pas fait cet honneur, s'étant enfuie sans que je la puisse joindre, dès la première décharge de mes troupes ». — « C'est d'un tout autre style, on en conviendra, dit avec raison M. Aubertin, que l'empereur Guillaume rédigeait ses bulletins : les sanglantes victoires dont il remerciait Dieu n'autorisaient pas ce ton d'impertinence et d'ironie. »
11 nous restait encore cependant des hommes de cœur et des hommes distingués, le maréchal de Belle- Isle, par exemple. « Je ne suis pas surpris, monsieur, écrivait Belle-Isle à Ghoiseul, que vous ayez le cœur navré de l'affaire du 5 (bataille de Rosbach). Je n'oserais faire par écrit toutes les réflexions dont cette matière est susceptible. Contre tous les principes du métier et du bon sens, on a enfourné l'armée dans un fond et à mi-côte, laissant ce même ennemi maître de la hauteur sur laquelle nous n'avions pas seulement le moindre petit détachement pour observer les mouvements du roi de Prusse, en sorte que toute notre armée était encore en marche et en colonnes lorsque 'toute la cavalerie prussienne a débouché en bataille sur notre tête, et que l'infanterie ennemie a paru sur la hauteur avec une nombreuse artillerie, à laquelle la nôtre, qui était dans le fond ou à mi-côte, n'a pu faire aucun mal.... Je ne me consolerai jamais que des troupes du roi, que j'ai vues penser si longtemps noblement et agir avec autant de vigueur que de courage, aient perdu si promptement leur réputation et soient devenues le mépris de l'Europe. » Le vieux maréchal, tout en déplorant le mal, cherchait à le réparer. Tout le monde y songeait d'ailleurs : chacun
avait son système et proposait une nouvelle organisation militaire. La Prusse nous avait battus, il fallait imiter ses institutions, et nous la battrions à notre tour. Ce n'était pas l'avis de Belle-Isle : « J'ai pensé tout comme vous, écrit- il encore à M. de Choiseul, contre l'école que MM. de Broglie et leurs adhérents ont introduite dans notre infanterie; rien n'est plus contraire au génie et à l'esprit de la nation que toutes ces cadences prussiennes.... Ne prenons des Prussiens que leur discipline et leur subordination. Que le général et les autres officiers commencent par donner l'exemple du désintéressement, vous verrez, monsieur, régner un tout autre esprit dans nos troupes; nous serons craints, respectés et chéris autant quç nous sommes actuellement détestés, et que nous serons bientôt méprisés. »
Bernis aussi cherchait à réparer le mal qui avait été fait et à en prévenir le retour, et lui non plus ne se trompait pas sur les remèdes à employer. Il avait bien senti que nos désastres étaient la conséquence fatale des vices du gouvernement et que c'était sur le gouvernement d'abord qu'il fallait porter tous ses soins. Mais où trouver des hommes, où trouver un homme pour rendre au pouyoir l'énergie et la force qui lui manquaient? « On ne meurt pas de douleur, mon cher comte, écrivait-il, puisque je n'en suis pas mort depuis ces derniers événements. J'ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à ses saints; j'excite un peu d'élévation dans le pouls, et puis la léthargie recommence; on ouvre de grands yeux tristes et tout est dit.... Le grand malheur, c'est que ce sont les hommes qui mènent les affaires, et nous n'avons ni généraux ni ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je veux bien qu'on me comprenne dans la catégorie, si l'on
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veut. Il me semble être le ministre des affaires étrangères des Limbes.... Dieu veuille nous envoyer une volonté quelconque, ou quelqu'un qui en ait pour nous! Je serai son valet de chambre, si Ton veut, et de bien bon cœur, t^ — « Nous avons besoin d'un débrouilleur général; il faut un maître ici, j'en désire un et je n'ai garde de désirer que ce soit moi. » Bernis cherchait « un dictateur ». Il voyait, dans toutes les nations voisines, les affaires marcher sous l'impulsion habile d'une main unique, a M. Pitt, disait-il, gouverne son pays avec les principes et peut-être avec les vues de Cromwell d, et Pitt était à la fois heureux et populaire. Quant au roi de Prusse, « on l'aime ici à la folie, écrit-il, parce qu'on y aime ceux qui font bien leurs affaires ». Cette remarque est profonde : Bernis avait su observer et comprendre le caractère national. Il sentit bientôt qu'il avait lui-même trop mal fait ses affaires pour rester plus longtemps au pouvoir; mais le roi et Mme de Pompadour, qui trouvaient ses scrupules exagérés, lui refusaient la liberté de se retirer. Enfin, après mille instances, il obtint l'autorisation de passera son ami, le comte de Choiseul, le fardeau qu'il ne pouvait plus porter. Il n'était que temps; les préoccupations morales avaient affaibli la santé de Bernis. « Je vous en avertis, écrivait-il, ma tête est malade. Avec du repos et l'espérance de ne pas me déshonorer, je me rétablirai; sans cela, je tomberai dans un état où il ne me sera plus possible de faire un travail. Mais qu'on me sauve du déshonneur si l'on veut conserver ma tète et ma vie! »
M. de Choiseui était un ministre habile; mais on sait comment le favori de Mme de Pompadour fut renversé par Mme Dubarry. Le règne de Louis XV se termina dans le déshonneur, dont Bernis était parvenu à se sauver; l'infortuné Louis XVI expia les fautes de son prédécesseur. Lui-même d'ailleurs manquait des qualités les plus indispensables à un roi dans une situation aussi difficile, aussi périlleuse, et la reine Marie- Antoinette, malgré tout ce que son caractère avait d'attrayant, exerça malheureusement sur lui une luneste influence. Les derniers chapitres du livre de M. Aubertin contiennent quelques citations de la correspondance de l'impératrice Marie-Thérèse avec sa fille. Rien n'est plus sensé, ni d'une intelligence plus haute que les conseils de Marie-Thérèse; mais celle à qui ils étaient adressés les a-t-elle bien compris? « Elle avait été très mal élevée, dit l'abbé de Vermond, son lecteur; elle était incapable d'approfondir. » — « Tâchez donc, lui écrivait Marie-Thérèse, de tapisser votre tête de bonnes lectures; elles vous sont plus nécessaires qu à toute autre. Vous n'avez point d'acquis, jamais vous n'avez aimé l'application, d — a Evitez la familiarité, lui disait-elle encore, ne jouez pas la commère; occupez-vous de choses sérieuses, défiez-vous des bas flatteurs.... Modérez votre gloriole de briller aux dépens du roi, d'être alTable quand il ne l'est pas, de paraître vous occuper d'objets qu'il néglige. Vous avez comme reine, un emploi lumineux; il faut en remplir les fonctions. La politesse et l'aflabilité ont leurs bornes; il faut bien de la distinction là-dessus, et il faut penser à votre situation et à votre nation qui est
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trop encline à se familiariser et à manger dans la main. » Mais Marie-Antoinette poursuivait ses imprudences. « On dit, lui reproche Marie-Thérèse, que votre coiffure a trente-six pouces de haut depuis la racine des cheveux, avec tant de plumes et de ruhans qui relève tout cela!... Madame ma chère fille, la simplicité fait mieux paraître et est plus adaptable au rang de reine. » Un matin, en 1777, pendant son voyage à Paris, Joseph II trouva la reine fort occupée d'étager Tédifice de ses plumes et de ses fleurs : « Ne me trouvez-vous pas coiffée à ravir? dit-elle à son frère. — Oui. — Mais ce oui est bien sec. Est-ce que ma coiffure ne me sied pas bien? — Ma foi, si vous voulez que je vous parle franchement, madame, je la trouve bien légère pour porter une couronne. »
Pauvre reine! Les malheurs formèrent son esprit et trempèrent son âme, mais il était trop tard ! La monarchie était perdue, elle n'avait plus d'autorité. L'autorité, à vrai dire, n'existait plus nulle part en France, et il a fallu, pour la relever, la main de sang de la Convention et la main de fer de l'Empire. Nous voici encore revenus aux derniers et sombres jours du xviii® siècle et à la catastrophe imprévue vers laquelle il s'achemine par un chemin semé de fleurs menteuses. « Celui qui n'a pas vécu avant 1789, disait M. de Talleyrand, ne connaît pas la douceur de vivre. » La vie perdit bientôt sa douceur pour les hommes de cet âge. Comment et pourquoi se produisit ce changement si profond et si cruel? Comment, en quelques années, la France passa-t-elle d'un vif amour pour son jeune roi à une haine aveugle de sa constitution politique et à une soif de réformes ardente, impérieuse, déréglée? C'est ce dont on peut déjà se rendre compte en lisant le livre ^e M- Aubertjn. Qe livre, écrit d'ailleurs
avec autant de modération que de sagacité, a un dernier mérite à nos yeux : il nous conduit doucement jusqu'aux premiers jours de la Révolution, il nous la fait comprendre, il ne la glorifie pas : a La Révolution de 4789, écrit M. Aubertin, a baissé dans Tesprit des hommes b. Si la Révolution a baissé, le siècle qui Ta préparée a baissé aussi : une seule chose ne baisse pas, nous voulons parler de la science même de l'histoire, étudiée avec désintéressement et sans passion. M. Aubertin a écrit sur le xv!!!' siècle, comme il avait écrit autrefois sur Sénèque et sur saint Paul, avec un cœur aussi libre et une méthode aussi grave. Le temps n'est-il pas passé où Ton se servait des noms de Rousseau et de Voltaire, de la date de 89 et du mot de Constituante comme d'armes de guerre? Il devrait l'être du moins, et sans doute il le sera bientôt, puisque des esprits sans préventions, animés du seul désir de bien comprendre et d'expliquer le xviii<^ siècle, portent de ce côté l'effortd'unecritique tous les jours plus laborieuse, plus intelligente et plus impartiale.
Novembre 1873.
Le succès du livre de M. Taine sur les Origines de la France contemporaine a devancé la critique : il a suffi d'annoncer le livre pour que sa première édition ait été aussitôt enlevée. Personne n'en sera surpris : l'attrait puissant du sujet et le nom de M. Taine expliquent de reste l'empressement des lecteurs. Le sujet est de ceux qui trouvent toujours la curiosité en éveil : le plus noble intérêt s'y attache, et tous, qui que nous soyons, à quelque genre d'études ou de travaux que nous nous soyons consacrés, notre attention est prête pour ceux qui interrogent le passé afin de mieux comprendre le présent et d'arracher à l'avenir ce que l'on peut savoir de son secret. Quant à l'auteur, il est connu pour l'infatigable activité de ses recherches; rien ne l'effraye; les plus durs labeurs sont l'exercice ordinaire de son esprit, et nul n'est mieux fait que lui pour aller en toute matière plus loin et plus à fond que ses devanciers. Où finit le courage des autres, le sien commence. M. Tain^ n'est pas seulement un cher-