‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 7 sur 17 · Par H, Taine, t. I, r Ancien régime · texte numérisé non relu

Par H, Taine, t. I, r Ancien régime

cheur de faits nouveaux : quand les faits sont trouvés, il les classe; il les éclaire Tun après Tautre, comme on éclaire avec un réflecteur les diverses parties d'un grand tableau; et la formule qui les explique vient enfln, non sans efforts parfois, mais avec une merveilleuse vigueur de concentration dans la pensée et dans le style. L'esprit est frappé, il éprouve une sorte de secousse et de choc; et certes, il y a un art consommé dans cette manière. Mais si derrière l'auteur nous cherchons l'homme, ou même, derrière le livre, si nous cherchons l'auteur, il est difflcile de les trouver. L'homme et l'auteur prennent un soin particulier de se dérober à nos poursuites. S'ils n'y parviennent pas toujours, ce n'est pas leur faute. M. Taine est de cette école d'observateurs perspicaces et d'écrivains à masque impassible qui vous disent : Voilà ce que j'ai vu, voilà ce qui est. — Ne leur demandez pas davantage, car ils se réservent comme un sanctuaire ce fond de la pensée où la personnalité se replie, et ils ne croient pas devoir au public la confession de leurs sentiments.

Cette méthode a ses avantages. Elle a par exemple celui d'éviter toute exagération, toute déclamation, et si Ton veut voir jusqu'où elle peut conduire dans ce sens, il suffit de lire la préface de M. Taine. M. Taine ayant à parler de l'ancien régime, puis du nouveau, en passant par la Révolution : « On permettra à un historien, dit-il, d'agir en naturaliste; j'étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d'un insecte ]&. On conviendra sans peine qu'il n'y a rien d'outré dans cette comparaison, a D'ailleurs, continue M. Taine, l'événement par lui-même est si intéressant, qu'il vaut la peine d'être observé pour lui seul, et l'on p'a pas besQip 4*6ffort pour exclure les arrière-pen-:

ORIGINES DE LA rRANCÊ CONTEMPORAINE. lil

sées. » A coup sûr, Tévénement est par lui-même très intéressant, et il vaut la peine d'être observé pour lui seul; mais qu'il soit facile, en l'étudiant, d'exclure les arriére- pensées, nous en doutons. L'insecte dont parle M. Taine n'est pas mort, Dieu merci! L'insecte n'est autre chose que nous-mêmes, et lorsque l'historien opère sur nous cette sorte d'autopsie que l'on peut faire sur les choses morales sans les détruire et sans les tuer, lorsque le scalpel se promène sur nos vieilles plaies et vient trancher dans les nouvelles, il nous est très difficile de n'avoir pas d'arrière-pensées. C'est à peine si nous en avons eu d'autres en lisant M. Taine! Il est vrai toutefois qu'il n'a pas l'air d'en avoir pour son compte, et qu'on ne saurait faire une analyse chimique avec plus de calme qu'il n'en montre dans son analyse historique et politique. La main a une fermeté et une aisance qui ne se démentent pas un moment. M. Taine nous conduit ainsi, à travers les détails de l'expérience, jusqu'à la veille de la Révolution et alors il semble nous dire : Voilà le moment, le phénomène va se produire. Par malheur, le second volume de M. Taine n'a pas encore paru. Nous restons sur le fameux récit fait par La Harpe de la prédiction de Cazotte, récit qui jette sur la fin du livre une teinte un peu sombre et nous prépare à la Terreur; car, si M. Taine se permet rarement les réflexions ou les sentiments trop personnels, il ne dédaigne pas toujours les oppositions ni les couleurs tranchées.

Nous avions déjà un grand nombre d'Études sur la Révolution, sans parler des histoires. Parmi ces Études, il est impossible de ne pas distinguer le beau livre de M. de Tocqueville, dont le sujet est précisément celui de M. Taine : V Ancien régime et la Révolution. Les deux ouvrages ont des mérites divers, comme leurs

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auteurs, a J'espère, dit M. de Tocqueville dans son Avant-propos, ^voir écrit le présent livre sans préjugé, mais je ne préfends pas Tavoir écrit sans passion. » L'aveu est franc; M. de Tocqueville ne cache pas qu'il a une opinion sur l'ancien régime et sur le nouveau, et que, dans cette opinion qu'il a formée avec son esprit, il a mis tout son cœur. Il est facile, d'ailleurs, de s'en apercevoir en lisant le livre; le sentiment intime et profond éclate à chaque ligne ; il n'y a pas là de « pensée de derrière la tète ». Il n'y en a pas non plus chez M. Taine; mais tandis que M. de Tocqueville est inspiré surtout par un intérêt politique, c'est d'un intérêt purement scientifique que M. Taine semble animé. Au reste, nous nous empressbns de le dire, les conclusions de l'un ne diffèrent guère de celles de l'autre; sur presque tous les points leurs jugements sont d'accord. Il y a seulement entre les deux écrivains la différence du ten^pérament et. la différence de la méthode. Sans doute aussi la différence déè temps dans lesquels ils ont vécu n'a pas été indifférente au développement de leur talent.

On ne parle plus aujourd'hui de l'ancien régime et de la Révolution comme on en parlait autrefois, il n'y a pas bien encore longtemps. Les vieilles passions qui obscurcissaient les intelligences et allumaient les colères sont amorties. Peut-être y a-t-il encore quelques partisans de l'ancien régime, mais ils sont si rares et si impuissants que leurs prétentions n'inquiètent plus personne : elles irritent parfois, elles ne sauraient effrayer. La Révolution a triomphé sans retour, elle a fondé un

ordre politique et social qui a maintenant pour lui la consécration la meilleure de toutes et la seule qui soit vraiment efficace, celle de la durée. Plusieurs générations se sont succédé dans cet ordre nouveau et ne sauraient en supporter d'autre. Nous comprenons les craintes que Ton a dû éprouver, en 1814 et 1815, lorsque les Bourbons sont rentrés en France avec les représentants du vieux régime ; mais les Bourbons ont été d'abord trop sages pour essayer de revenir bien loin en arrière, puis trop faibles pour réussir, même dans une de ces entreprises qui, pour notre malheur, réussirent si souvent chez nous : un coup d'État. Depuis 1830, la lutte contre les intérêts nouveaux a été inégale; aujourd'hui, on peut dire qu'elle a presque cessé. Les opinions sont partagées sur la forme de gouvernement qui nous convient le mieux, mais sur le fond même de l'organisation civile et sociale elles sont d'accord, ou bien peu s'en faut, et les révolutions politiques qui nous feraient passer de la république à la monarchie, ou qui nous ramèneraient de la monarchie à la république, ne changeraient pas plus la France que l'on ne change les assises et les dispositions principales d'un édifice lorsqu'on en refait le toit. Instinctivement tout le monde le sent. Le paysan, propriétaire du sol, ne craint plus d'en être dépouillé; les cadets ne redoutent plus le droit d'aînesse; les majorais et les substitutions sont relégués dans l'histoire; les prétentions et les empiétements cléricaux ne sauraient nous ramener à l'organisation d'une caste dans l'État, et la noblesse n'est plus qu'un joli titre, lequel, d'ailleurs, ne donne droit à rien. Nous devons tout cela à la Révolution qui l'a établi, et au temps qui fait naître la sécurité dans la possession. Le jour est donc venu où nous pouvons étudier l'ancien régime sans

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préjugés de parti comme le faisait M. de Tocqueville, et même sans passion comme M. Taine nous en donne l'exemple. Nos disputes sont restées aussi vives, mais l'objet qui les alimente a changé.

Ce n'est pas, si nous en croyons précisément M. Taine, qu'il faille prononcer contre les préjugés une réprobation absolue. Les préjugés ont du bon; c'est un alliage qui aide la vérité à vivre, et M. Taine va même jusqu'à dire que les vérités ou les erreurs sorties de la Révolur tion ne seront viables que lorsqu'elles seront devenues des préjugés. Nous en sommes là : le préjugé général en faveur de la Révolution est aujourd'hui si bien formé, si fortement établi, qu'il serait difficile d'y porter atteinte. Nous consentons à reconnaître qu'il y a eu dans la Révolution des détails d'exécution très fâcheux, très regrettables et très odieux. 11 est impossible aussi de ne pas regretter que la France ait eu à acheter ses institutions politiques, civiles et sociales au prix de son gouvernement, lequel a sombré dans la tourmente et n'a pas été, depuis, remplacé avec tous les avantages désirables de convenance et de solidité. Malgré ces défauts, la Révolution reste grande, et elle l'est assez pour que nous puissions avouer qu'elle s'est trompée quelquefois, égarée souvent, et que, même lorsqu'elle a voulu le bien et qu'elle l'a fait, elle ne l'a pas toujours bien fait. Reste à savoir d'où viennent les erreurs de la Révolution. Étude plus nouvelle qu'il ne semble, puisque les historiens et les politiques ont jusqu'ici trop souvent déclaré, soit que nos pères ne se sont pas trompés une seule fois, soit qu'ils n'ont pas eu un grain de bon sens et de raison pendant les dix ou vingt années qui ont suivi 1789.

Pour faire cette étude, remontons à l'ancien régime. Qu'était-ce que l'ancien régime? Il est commode

d'y condamner tout ou d'y tout approuver : mais si tout y était mauvais, mauvais dès l'origine, cominent expliquer qu'il ait pu durer si longtemps, et si tout y était bon, bon jusqu'à la fin, comment a-t-il succombé sous une explosion de fureur populaire et laisser après lui ces longues réprobations mêlées de souvenirs haineux? N'est-il pas vrai plutôt que l'antique gouvernement de la France lui a convenu longtemps? Ce n'était pas un gouvernement passé en écritures; sa Constitution n'était pas rédigée en Charte; on discutait même en 1789 si la France avait une Constitution, et l'on croyait généralement qu'elle n'en avait pas. Regardons de plus près, et nous verrons peut-être qu'elle en avait une, qui s'était formée, développée, souvent transformée avec la France elle-même. Peutêtre aussi un jour est-il arrivé où cette Constitution est devenue immobile, quoique la France ait continué de vivre, et par conséquent de changer. La noblesse, le clergé, les parlements dominés par le pouvoir royal ont-ils rendu alors les services qui avaient expliqué autrefois leurs privilèges? Quant au pouvoir royal, les mains qui le saisirent après Louis XIV et la Régence ont-elles suppléé par leur fermeté et par leur adresse à l'insignifiance où tout le reste était tombé? N'est-il pas probable que si ce gouvernement, jadis fier et vigoureux, s'est effondré en quelques mois, c'est que toutes ses parties avaient été successivement atteintes et que sa tête même n'était plus saine? Et si les hommes qui ont voulu d'abord réformer la monarchie l'ont ébranlée sans le savoir et livrée aux entreprises de ceux qui l'ont bientôt détruite; s'ils ont montré, malgré leurs bonnes intentions, une rare ignorance politique; à quoi faut-il l'attribuer, sinon aux vices d'une éducation où les théories, les doctrines et la philosophie que

Montaigne aurait appelée a livresque » avaient tenu une place trop grande, presque exclusive? Voilà les questions qui viennent naturellement à Tesprit lorsque l'on songe sans passion à Tancien régime et à sa chute. M. Taine se propose de les résoudre. Comment? En étudiant notre passé d'hier comme il étudierait Thistoire grecque ou romaine, d'un esprit froid, exact, précis, curieux des détails, et avec toutes les ressources de la méthode scientifique, que les historiens et les érudits de notre siècle ont si heureusement perfectionnée.

Le xix° siècle s'est en effet glorifié souvent d'être le siècle de l'histoire, et cette prétention est, à bien des égards, justifiée. Siècle de recherches patientes et d'investigations ingénieuses, aucun autre n'a disposé pour l'histoire d'un aussi grand nombre de matériaux. Mais la matière première une fois trouvée, il a fallu la mettre en œuvre. Il a fallu comprendre tous ces documents exhumés, et l'intelligence du passé n'est pas donnée à tout le monde, ni peut-être à tous les temps. Elle nous a été donnée plus qu'à d'autres parce que les révolutions que nous avons subies, dont nous avons souffert, nous ont appris, sur les hommes et sur les choses, sur notre propre nature et sur la politique, des vérités que le siècle précédent et le XVII*' même ont ignorées. Le xvii® siècle nous a légué de magnifiques édifices historiques; la façade en est admirable d'équilibre et de majesté. Entrez au dedans, la critique moderne y a tout détruit. Que reste-t-il du Discours sur Ihistoire universelle con-

sidéré comme un livre d'histoire? 11 reste un chefd'œuvre de style et d'éloquence, et c'est beaucoup sans doute, mais c'est tout. Déjà, du temps de Bossuet, on ne faisait plus de politique; on ne s'en occupait plus; c'était l'affaire du roi; et lorsqu'on en faisait, sous prétexte d'histoire, c'était la plupart du temps une politique officielle et de convention. Le xvip siècle, grâce à ses études philosophiques et religieuses, a merveilleusement connu l'homme et l'humanité : première condition pour écrire l'histoire, mais non point la seule. Cette condition a manqué au xviii^ siècle, grand siècle à coup sûr, mais qui s'est orgueilleusement trompé sur l'homme, et qui a cru qu'il suffisait de regarder dans sa conscience pour créer la morale, et dans son intelligence spéculative pour imaginer la meilleure des sociétés. Double erreur qui lui a permis de supprimer la religion comme dangereuse et l'expérience comme inutile. Où aurait-on acquis alors l'expérience politique? Dans les intrigues de la cour? Dans les échauffourées des parlements? Pauvres leçons pour un historien sérieux, et pas assez sévères encore pour inspirer un Tacite ! Les historiens de l'antiquité

— puisque le nom de Tacite vient sous notre plume

— connaissaient profondément l'homme et les affaires. Ils étaient des moralistes et des politiques, et voilà pourquoi ils nous ont laissé des chefs-d'œuvre accomplis, où l'observation morale se mêle dans un accord parfait avec la narration. Le xvin° siècle nous a laissé des modèles de narration historique, et nous sommes si éloignés de contester le mérite des travaux de Voltaire par exemple (Essai sur les mœurs), qu'à notre sentiment on ne leur accorde pas aujourd'hui toute l'admiration qu'ils méritent. Que de lacunes pourtant I que d'interprétations étroites I que de colères qu'il

nous est impossible de partager, et combien de vœux indiscrets qui sont passés avec violence dans la volonté des générations suivantes et dont les conséquences nous sont trop connues I

Presque toujours, au xviiie siècle, l'histoire a pris la forme du pamphlet. Nous avons changé de manière. Notre horizon s*est élargi. La politique est descendue de la cour dans les classes moyennes, et même dans les classes populaires : nous avons tous vécu dans un milieu bien différent de Tatmosphère de salons où nos arrière-grands» pères distillaient leur aimable philosophie. Nous savons mieux ce que sont les choses. Quant à rhommô même, nous avons fait sur lui maints systèmes. Où est le vrai? Nous ne le rechercherons pas ici ; mais en vérité, s'il n'est pas dans le nombre de ceux que nous avons traversés, il faut y renoncer, car on ne saurait guère en imaginer davantage. Quelle distance parcourue entre M. Guizot, historien et philosophe, et M. Taine, philosophe devenu historien ! De l'un à l'autre il y a de la marge! Les doctrines de M. Taine sont trop connues pour que nous ayons besoin de les analyser : il le fait d'ailleurs lui-même, et on lira dans son livre quelques pages de synthèse hardie que Hobbes ne désavouerait pas, qu'il aurait même été fier de signer.* Y aurait-il une vérité profonde dans le fameux proverbe que les extrêmes se touchent, et le positivisme conséquent nous ramènerait-il au même point que le spiritualisme éclairé, la religion des faits au même point que la religion des grands principes? On le croirait avec M. Taine, et il faut reconnaître que, loin de forcer son système, il l'applique avec plus de logique qu'on ne l'a fait jusqu'ici. D'autres, en étudiant les sociétés, les relig:ions, les privilèges, les fictions successives sur lesquelles repose le monde politique, n'ont

puisé dans le positivisme que des motifs de tout attaquer, de tout nier : il est vrai de dire que ceux-là étaient plutôt les disciples et les acolytes que les maîtres, M. Taine pense au contraire que tout ce qui a vécu a eu sa raison de vivre, et il cherche, il trouve cette raison qui échappe aux yeux inattentifs. Parmi les ruines et les débris du passé, il en est qui, une fois tombés, s'enfoncent dans le sol et disparaissent bientôt sous le couvert du temps comme des troncs à jamais desséchés; d'autres s'obstinent à revivre et reparaissent avec une forme nouvelle sous laquelle on retrouve la vieille sève : différence entre ce qui est du hasard et ce qui est de la nature, entre ce qui est d'un jour et ce qui est éternel. La constitution ancienne de la noblesse ou du clergé a pu, a dû disparaître; mais le besoin qui a fait naître cette constitution passagère persiste, et il faut toujours à l'homme un gouvernement et une religion. Voilà ce que reconnaissent en excellents termes les hommes de science; il est vrai que les hommes de polémique et les disciples d'étage inférieur déclarent plus crûment qu'il faut des curés et des gendarmes.

Quoi qu'il en soit, c'est avec un esprit ouvert à l'intelligence de toutes choses et disposé à ne rien condamner, à ne rien approuver a pHori^ que M. Taine entreprend l'étude de l'ancien régime; et son scrupule va si loin qu'il ne redoute pas moins les mots tout faits et les phrases trop générales que les doctrines préconçues. 11 réprouve également ce qu'il appelle J'esprit classique et l'esprit de systèipe. (ci, i\ faut

s'entendre. Qu'est-ce que l'esprit classique pour M. Taine? M. Taine revient sans cesse à l'esprit classique, et il en fait même quelquefois une espèce de bouc émissaire chargé des péchés de l'ancien régime et de la Révolution. A-t-il voulu condamner seulement l'interprétation emphatique et fausse de l'histoire ancienne qui a été souvent donnée dans les classes, et la manie qui s'est emparée du xviiio siècle de mettre , dans l'imagination des jeunes gens et des femmes, les héros de Plutarque à la place des héros de Scudéry? Non, ce n'est pas cela; cette conception de l'esprit classique et de ses effets sur la Révolution aurait été à la fois superficielle et peu nouvelle. M. Taine blâme-t-il dans l'esprit classique cette facilité, dont nous avons abusé quelquefois, à ranger, à classer les matières suivant une certaine ordonnance, et qui permet au jour de circuler à travers et d'éclairer tout? Mais c'est là le propre de l'esprit français, et il serait facile de répliquer à M. Taine qu'il est lui-même en ce genre un élève devenu un maître. Nous savons bien que les meilleures qualités peuvent se corrompre et engendrer leurs abus : des critiques plus ou moins germaniques nous ont accusé d'avoir de la clarté, mais point de profondeur, et nous leur avons adressé le reproche contraire. Il est vrai que l'éducation classique ne donne souvent qu'une excellente méthode d'exposition et ne peut pas donner autre chose à des gens qui, n'ayant rien à dire, parlent quand même. Que de livres qui sont faciles à lire, mais où il n'y a rien du tout! Il est une autre méthode, très opposée à l'esprit classique, et qui consiste à envelopper, à ensevelir à ce point ses pensées sous d'épaisses couches de raisonnements obscurs, que l'on a toutes les difficultés du monde à parvenir au fond ou à la fin du livre. On est

quelquefois récompensé de cet eflfort, mais on ne Test pas toujours, et très souvent on ne trouve rien ou peu de chose dans un ouvrage construit en dépit de Tesprit classique. Pour notre compte, nous aimons mieux les flacons en pur cristal que les flacons en verre opaque : on voit tout de suite ce qu'ils contiennent et s'il vaut la peine de les ouvrir. Nous aimons l'esprit classique, entendu de la sorte; aussi n'est-ce point ce genre d'esprit que M. Taine réprouve. Ce qu'il condamne, et avec raison, c'est l'habitude rhétoricienne de ne prendre jamais que la surface des choses et de ne s'exprimer que par des termes trop généraux. Cette pratique rend le discours pompeux; elle arrondit les flancs de l'amphore, mais elle les vide : elle conduit aux déclamations les élèves de Rousseau, aux adresses envoyées de province aux Assemblées révolutionnaires, aux discours de tribune pleins de mots sonores et dépourvus d'idées. On a bientôt fait d'appeler la royauté tyrannie, la noblesse privilège, le clergé satellite de la superstition, etc., etc. Avec cela on grise les masses et on trouble même quelques esprits plus fins, mais trop prompts à l'émotion oratoire; on perd enfin cette notion de la vérité que Pascal avait conçue et que poursuivent les consciences délicates, a pointe si subtile, dit-il, que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai. » Or, il ne s'agit pas seulement ici de spéculations, et c'est en politique surtout qu'il est dangereux d'appuyer sur le faux plus que sur le vrai. On répand, on provoque autour de la vérité que l'on a écachée sans l'atteindre un enthousiasme fruit de l'erreur, et les générations qui suivent ont bien de la peine à se

dégager des passions que les générations précédentes leur ont transmises avec tout un cercle d'obscurités. C'est ainsi que naissent dans le monde politique ces fantômes (idola fori, idola theatri, comme aurait dit Bacon), spectres blancs ou rouges, terreur de la tyrannie en bas, du péril social en haut, qui viennent les uns et les autres de ce que nous regardons en nousmêmes et dans nos sensations confuses, au lieu de regarder au dehors et de voir froidement les choses, dans leur exacte réalité.

M. Taine en étudiant l'ancien régime s'est efforcé de dissiper tous les fantômes. A travers ces expressions classiques : noblesse, clergé, royauté, tiers état, peuple, paysans, il a cherché ce qu'étaient en effet les nobles, les prêtres, les bourgeois, les paysans, et fidèle à sa méthode, c'est par l'étude obstinée des détails qu'il a voulu revenir à la conception de l'ensemble. M. Taine, on le sait, est un admirateur des grands romanciers contemporains français, anglais, allemands : nous parlons des romanciers observateurs et moralistes. Il lui a semblé que les analyses minutieuses des sentiments et des caractères, les portraits en pied habilement travaillés mettaient sous nos yeux les personnages avec une puissance et une intensité de vie incomparables. Ce n'est là qu'un procédé, mais, puisqu'il est bon, pourquoi ne pas l'appliquer à l'histoire? Dans l'histoire, l'imagination, l'invention sont des instruments dangereux, mais pourquoi ne pas Bssayer de grouper les détails de chaque étude, soit qu'il s'agisse de la royauté, soit qu'il s'agisse de la noblesse, soit qu'il s'agisse du peuple, de manière à faire mouvoir et revivre devant nous le roi dans son château de Versailles, les nobles à la cour, le bourgeois è^ Ja^ ville, îe paysan dans les champs? Il faut,

pour cela, autant de prudence que de hardiesse. Tous les détails doivent être authentiques, puisés à la bonne source, d'une vérité incontestable. Il faut encore en avoir beaucoup, le plus possible, et cependant choisir dans le nombre, négliger ceux qui formeraient un inutile inventaire et mettre en relief ceux qui ont une signification, qui sont un symptôme, qui parlent, expliquent, sont la clef de quelque chose. Il faut enfin tout comprendre et tout sentir, et passer presque soimême dans rame des personnages que l'on étudie successivement. Il faut enfin joindre à un sens critique, à un jugement historique très sûrs, cette ordonnance classique dont nous avons parlé plus haut. M. Taine courait le risque d'être encombré par ses richesses et de ne plus pouvoir sortir des Archives où il a tant fouillé. Mais non ! Nous ne savons pas de lecture à la fois plus instructive et plus attachante que son livre. L'ancien régime y est tout entier, et il y est vivant de toute la vie que la science et Tart peuvent donner à ce qui n'est plus.

Il y a deux manières d'écrire l'histoire, ou, si Ton veut, deux sortes d'historiens. Les uns, après un long labeur, après de consciencieuses recherches, donnent au public le résultat de leurs études, en se bornant à indiquer les sources où ils les ont puisées. Ils effacent, pour ainsi dire, leurs pas sur le sable et transportent le lecteur au point qu'ils ont découvert. Ils se préoccupent ordinairement beaucoup du style et de l'arrangement pittoresque de leurs récits; c'est pourquoi M. Taine les classe volontiers parmi les orateurs. Les

autres nous ouvrent leur cabinet, nous allions dire leur laboratoire. Ils nous lisent leurs documents, évoquent devant nous leurs témoins et nous font suivre lentement tout le labyrinthe qu'ils ont parcouru eux-mêmes. Quand nous sommes arrivés au terme, ils se fient assez à notre intelligence pour croire que nous avons bien vu et bien compris, et nous donnent une formule pour aider notre mémoire. Nous ne ferons pas de parallèle, nous n'ouvrirons pas le débat entre les deux écoles, nous ne prendrons point parti pour Tune et contre l'autre. Tout chemin est bon pourvu qu'il n'égare pas le voyageur et qu'il le conduise au but : chacun peut choisir suivant son goût, et il ne faut pas disputer des goûts. Le nôtre, d'ailleurs, est de prendre successivement les deux routes, d'aller tantôt vite et tantôt lentement, d'arriver puis de revenir en arrière pour examiner plus curieusement le pays parcouru. M. Taine est le meilleur guide à suivre dans cette promenade rétrospective; il ne passe devant rien sans le bien regarder, et l'on aperçoit grâce à lui d'une vue plus distincte mille choses dont on avait gardé un souvenir confus; on comprend mieux, parce qu'on se les explique* davantage, les vérités historiques que l'esprit avait acceptées de confiance pour son usage quotidien.

Il est facile de prévoir, après avoir lu le premier volume de son ouvrage, que M. Taine nous dira de la Révolution qu'elle a été mal faite; mais à coup sûr la Révolution était nécessaire, inévitable. L'ancien régime était mort, mort par sa faute; un régime nouveau devait lui succéder. Nous qui applaudissons à l'œuvre révolutionnaire et qui nous glorifions d'être les fils des hommes de 89, nous reconnaissons volontiers que ces hommes se sont trompés souvent, qu'ils

ont commis des fautes, que ces fautes ont amené des crimes, et, s'il faut tout dire, que nos pères ont eu plus de générosité et de passion que de véritable esprit politique. Mais avons-nous le droit de leur adresser un reproche sans atténuation? L'esprit politique a besoin non seulement de science, mais d'expérience, et l'expérience leur manquait. Où l'auraientils acquise? Quelle part leur avait été faite dans le gouvernement ou même dans l'administration? Ils ont aperçu et senti profondément les vices de l'ancien régime; ils ont voulu les corriger; l'habileté leur a fait défaut pour se tenir toujours à la hauteur de la tâche vaillamment entreprise. Il n'est que trop vrai que la Révolution a dévoré ses enfants, dans ce sens surtout que ceux qu'elle n'a pas tués, elle les a laissés fatigués, brisés, désenchantés, démoralisés. Pourtant l'œuvre était accomplie, et les grandes et bonnes choses en sont restées.

M. Taine en est convaincu, le gouvernement est un art difficile que tout le monde ne peut pas exercer et qui n'est jamais mieux pratiqué que par une aristocratie intelligente. Si l'aristocratie est ancienne, c'est tant mieux, caries traditions sont un principe de conservation et ce qui a duré durera. Mais, antique ou nouvelle, il y a toujours une aristocratie; là où il n'y en a pas il s'en forme une au plus tôt, mal organisée souvent, ou même sans organisation aucune, et par conséquent débile et insuffisante. Quoi qu'il en soit, les hommes se groupent par un mouvement naturel autour de quelques-uns d'entre eux, les plus habiles, les plus forts, les plus riches, les plus vertueux, ou même les plus immoraux, mais les plus hardis. Pourvu qu'un homme sorte de la foule avec une certaine allure qui appartient à l'autorité, la foule le suit, et ce

phénomène se produit partout. Suivant les divers étals de la société, on demande à ses chefs des qualités différentes, quelquefois contraires. Au milieu de la confusion et des violences des temps où se sont fondées autrefois les nations modernes, que pouvait-on rechercher dans un chef? A quel signe le reconnaissait-on? Les générations qui ont traversé ces époques tourmentées avaient besoin de deux choses : de protection et de consolation, de sécurité et d'espérances. Aussi se sont-elles rapidement réunies autour des plus vaillants, des plus forts et des plus saints. L*homme de guerre, le moine, le prêtre s(5nt devenus les agents de la civilisation qui renaissait; ils ont créé deux ordres, la noblesse et le clergé, et, pendant plusieurs siècles, ont rendu des services qui n'étaient pas trop payés de quelques privilèges. Tout le monde connaît rhistoire de ces origines : M. Taine l'a racontée à son tour avec une puissance de style et une richesse d'images que l'on a justement admirées. Il expose ensuite, avec des transitions heureuses, comment les choses ont changé peu à peu, au point que les services rendus par la noblesse et le clergé sont devenus presque nuls, tandis que les privilèges absorbaient toute la substance du peuple. Dès lors, les privilèges sont devenus insupportables et les privilégiés odieux. Son livre n'a d'autre objet que de nous montrer l'insuffisance politique de la noblesse et du clergé à la veille de la Révolution, et de nous faire mesurer exactement de quel poids leurs privilèges injustifiés écrasaient le pays.

S'il n'y a rien de plus utile dans une grande nation qu'une aristocratie qui a le sentiment de sa vocation et qui est fidèle à ses devoirs, rien n'est plus pernicieux qu'une aristocratie inintelligente et oi§iye. Lorsque

nous accusons Taristocratie française d'avoir manqué d'intelligence, cela ne veut pas dire que les individus qui la composaient aient manqué d'esprit. Ils en avaient beaucoup, au contraire; ils en avaient tant, que nous leur reprocherions d'en avoir eu trop, si Ton pouvait avoir trop d'esprit. Malheureusement, l'esprit veut se montrer comme le courage, et, si le courage brille sur les champs de bataille, l'esprit jadis ne brillait vraiment qu'à là cour. La cour est devenue en conséquence le rendez-vous de toute la noblesse française. « Un état-major en vacances pendant un siècle et davantage, autour du général en chef qui reçoit et tient salon, voilà, dit M. Taine, le principe et le résumé des mœurs sous l'ancien régime. » Mœurs fort douces, aimables et tout à fait charmantes, à la condition de faire partie de l'état-major. L'état-major était fort nombreux, à la vérité : il n'en coûtait que plus cher pour l'entretenir et pour l'amuser. De là est sortie une société pleine de grâces et d'éclat, la plus séduisante peut-être que le monde ait vue, d'une politesse extrême, d'une finesse de goût sans pareille. Naissance, esprit, génie, gloire sous toutes les formes, rien n'y manquait, et tout cela était relevé par la magnificence du roi-soleil. Un peuple qui a produit une fois ce spectacle extraordinaire, qui a créé, fût-ce pour un moment, un chef-d'œuvre de structure sociale si ingé nieux et dans son genre si achevé, est un grand peuple pour Thistoire. Il reste riche de ces merveilles des arts et des lettres qui sont l'honneur d'une nation et le patrimoine de l'humanité. Seulement cette magnifique mise en scène coûte cher, horriblement cher! M. Taine nous l'a dépeinte si exactement qu'on croit la voir encore. On a l'illusion de Versailles sous Louis XIV en lisant ces pages où mille couleurs

miroitent; tout y brille; mais après nous avoir fait admirer le décor, M. Taine nous conduit dans les coulisses : spectacle moins beau, quoique non moins curieux.

C'est ici que la méthode analytique a de réels avantages. Si rhistorien nous donnait d'un seul coup le total de cette addition gigantesque que la France payait tous les ans, nous n'y croirions pas : après avoir passé tons les chiffres en revue, il faut bien se rendre. Il va sans dire que nous ne les passerons pas en revue ici, la place nous ferait défaut : mais nous en donnerons quelques-uns qui feront juger des autres :

a II faut au roi, dit M. Taine, une garde, infanterie, cavalerie, gardes du corps, gardes françaises, gardes suisses, cent-suisses , chevau- légers de la garde, gardes de la porte, 9 050 hommes, coûtant chaque année 7 millions 681 000 livres.... Étant gentilhomme, il est cavalier, et il lui faut une écurie, 4 857 chevaux, 217 voitures, 1 458 hommes qu'il habille et dont la livrée lui coûte 540 000 francs par an ; outre cela, 38 écuyers de main, cavalcadours et ordinaires; outre cela, 20 gouverneurs, sous-gouverneurs, aumôniers, professeurs, cuisiniers et valets pour gouverner, instruire et servir les pages ; outre cela, une trentaine de médecins, apothicaires, gardes-malades, intendants, trésoriers, ouvriers, marchands brevetés et payés pour les accessoires de ce service : en tout plus de 1 500 hommes. On achète 250000 francs de chevaux par an.... 287 chevaux sont exercés tous les jours dans les deux manèges; il y a 443 chevaux de selle dans la

petite écurie, 437 dans la grande, et cela ne suffit pas à la « vivacité du service ». Le tout coûte 4600000 livres en 1775 et monte à 5200000 livres en 1778.... — Autre goût de gentilhomme, qui est une suite du précédent : la chasse ; elle coûte au roi de 1 100 000 francs à 1200000 francs par an, et occupe 280 chevaux, outre ceux des deux écuries.... »

Mais c'est surtout la table qui coûte cher.

ce II y a trois services de la bouche : le premier pour le roi et les enfants en bas âge; le second, nommé petit commun, pour la table du grand maître, pour celle du grand chambellan et pour celle des princes et princesses qui logent chez le roi ; le troisième, nommé grand commun , pour la seconde table du grand maître, pour celle des maîtres d'hôtel, pour celle des aumôniers, pour celle des gentilshommes servants, et pour celle des valets de chambre : en tout 383 officiers de bouche, 103 garçons et 2 177 771 livres de dépenses; en outre de cela, 389173 livres pour la bouche de madame Elisabeth, et 1093547 livres pour celles de Mesdames; total, 3 660 491 livres pour la table. Le marchand de vin fournit par an 300000 francs de vin, et le pourvoyeur pour 1 million de gibier, viande et poisson. Rien que pour aller à Ville-d'Avray chercher de Peau, et pour voiturer les officiers, garçons et provisions, il faut 50 chevaux, loués 70591 francs par an.... Encore un pas et nous entrons dans le sanctuaire, l'appartement du roi. Deux dignitaires principaux y président, et chacun d'eux a sous ses ordres une centaine de subordonnés : d'un côté le grand chambellan avec les premiers gentilshommes de la chambre, avec les pages de la chambre, leurs gouverneurs et précepteurs, avec les huissiers de l'antichambre, avec les quatre premiers valets de chambre

ordinaires, avec les seize valets de chambre par quartier, avec les portemanteaux ordinaires et par quartier, avec les barbiers, tapissiers, horlogers, garçons et porteurs; de Fautre côté, le grand maître de la garde-robe avec les maîtres de la garde-robe ordinaire et par quartier, avec le porte-malle, le porte-mail, les tailleurs, les lavandiers, les garçons ordinaires, les huissiers et secrétaires de cabinet; en tout 198 personnes pour le service intime, comme autant d'ustensiles domestiques pour tous les besoins de la personne ou de meubles somptueux pour la décoration de l'appartement. Il y en a pour aller chercher le mail et les boules, pour tenir le manteau et la canne, pour peigner le roi et l'essuyer au bain, pour commander les mulets qui transportent son lit, pour gouverner les levrettes de sa chambre, pour lui plier, nouer et passer sa cravate, pour enlever et rapporter sa chaise percée. 11 y en a surtout dont tout l'office est d'être là et de remplir un coin qui ne doit pas rester vide.... »

Il faudrait tout citer! M. Taine consacre de longues pages à cette nomenclature minutieuse, et, lorsqu'on arrive au bout, on a dans l'esprit comme un éblouissement. Tout ce monde qui se pressait à Versailles fourmille et tourbillonne longtemps dans l'imagination. Et ce n'est pas fini 1 Chaque jour des fêtes, des réjouissances ou des voyages à Marly , à Fontainebleau, à Saint- Germain, à Rambouillet. Ce n'était pas petite affaire, ni à bon marché, que de déplacer tout ce personnel. Enfin, après le roi, les princes et les princesses, voici les grands seigneurs, les évêques, les nobles, les privilégiés de tout genre qui venaient faire figure à Versailles et y dépenser leur fortune. N'est-ce pas le cas de répéter ce que Martin du Bellay écrivait jadis du

Camp du Drap d'Or : c Je ne m'arrêterai pas à dire les grands triomphes et festins qui se firent là, ni la grande dépense superflue, car il ne se peut estimer; tellement que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prés sur leurs épaules ». Versailles a été le Camp du Drap d'Or ouvert pendant plus d'un siècle, et plusieurs, en effet, y portèrent leurs terres, leurs abbayes, les bénéfices de leurs privilèges, valeurs considérables si Ton en juge par quelques exemples. M. Taine a calculé que les plus riches prélats avaient, en sus de leurs revenus épiscopaux, les plus lucratives abbayes ; d'après l'Almanach, ils se faisaient en supplément, 40, 50, 100, 200000 livres de rente. M. de Ilohan tirait de ses abbayes 400000 livres, et M. de Brienne, le plus opulent de tous après M. de Rohan, le 24 août 1788, au moment de quitter le ministère, envoyait prendre au Trésor, dit Marmontel, « les 20 000 livres de son mois qui n'était pas encore échu, exactitude d'autant plus remarquable que sans compter les appointements de sa place et les 6000 livres de pension attachées à son cordon bleu, il possédait, en bénéfices, 678 000 livres de rentes, et que, tout récemment encore, une coupe de bois dans une de ses abbayes lui avait valu 1 million d.

Tournons plusieurs pages et recherchons maintenant, loin de Versailles, dans les provinces, quel était l'état du peuple qui payait toutes ces splendeurs sans les voir, sans en jouir, même par ce plaisir des yeux qui est quelquefois si réel et si vif. M. Renan, dans un travail judicieux et fin qu'il a publié il y a quelques années •, parlait de cette joie naïve qu'éprouvait le paysan du moyen âge à voir « défiler en cavalcade la

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