La monarchie parlemenlajre en France
noce de son jeune seigneur. Nul n'était jaloux, dit-il. Tous alors participaient de la vie de tous : le pauvre jouissait de la richesse du riche ; le moine, des joies du mondain; le mondain, des prières du moine; pour tous il y avait la poésie, l'art, la religion ». Ce tableau est peut-être tracé avec complaisance, mais il est vrai, en somme ; il ne l'était plus du tout dès la fin du xvr siècle. Le jeune seigneur était loin du village, et tous les déshérités, restés accroupis autour du manoir désert, étaient jaloux de lui. Le pauvre maudissait la richesse du riche, et son cœur plein d'amertume nourrissait des rêves de vengeance. La vie de chacun était une vie égoïste : heureuse, excitante, énervante pour le riche; cruelle, exténuante, désespérante pour le pauvre.
M. Taine a fait le compte de ce que l'impôt prélevait sur le peuple dans les campagnes. Après avoir distingué le produit brut et le produit net de la terre :
« Le décimateur et le roi, dit-il, prennent la moitié de ce produit net si la terre est grande, et ils le prennent tout entier si la terre est petite. Telle grosse ferme de la Picardie qui vaut 3 600 livres au propriétaire paye 1 800 livres au roi et 4 311 au décimateur; telle autre, dans le Soissonnais, louée 4 500 livres, paye 2 200 livres d'impôt et plus de 1 000 écus de dîme. Une métairie moyenne, près de Nevers, donne 138 livres au Trésor, 121 à l'Église et 114 au propriétaire. Dans une autre, en Poitou, le fisc prend 348 livres, et le propriétaire n'en reçoit que 238. En général, dans les pays de grandes fermes, le propriétaire touche dix livres par arpent si la culture est bonne, 3 livres si elle est ordinaire. Dans les pays de petite ferme et de métayage, il touche par arpent 15 sous, 8 sous, ou même 6 sous. — C'est que tout leprofit net va au clergé etau Trésor....
Vers la fin du règne de Louis XV, en Limousin, dit Turgot, le roi, à lui seul, tire « à peu près autant de ce la terre que le propriétaire ». Il y a telle élection, celle de Tulle, où il prélève 56 1/2 pour 100 du produit; il n'en reste à Tautre que 43 1/2; par suite, « une multitude « de domaines sont abandonnés ».
Quant au taillable qui n'a pas de propriété, à défaut de la terre le fisc saisit l'homme : a En Bourgogne, il est ordinaire de voir un malheureux manœuvre sans aucune possession, imposé de 18 ou 20 livres de capitation et de taille » *. « En Limousin, tout l'argent que les maçons rapportent en hiver sert à payer les impositions de leur famille. » S'il y a retard dans le payement, le malheureux taillable reçoit un garnisaire, un « homme bleu » dont il doit payer la journée et qui prend chez lui domicile. On sait combien les garnisons étaient lourdes au pauvre monde ; il paraît pourtant qu'il valait mieux les recevoir que de payer exactement, parce que^ si l'on payait exactement, on était supposé pouvoir payer davantage et taxé à plus haut prix, d Près d'Aurillac, dit le marquis de Mirabeau, il y a de l'industrie, du labeur, de l'économie, et, sans cela, rien que misère et pauvreté. Cela fait un peuple mi-partie d'insolvables et de riches honteux qui font les pauvres, crainte de surchage. La taille une fois assise, tout le monde gémit, se plaint, et personne ne paie. Le terme expiré, à l'heure, à la minute, la contrainte marche, et les collecteurs, quoique aisés, se gardent bien de la renvoyer en la payant, quoique, au fond, cette garnison soit fort chère. Mais ces sortes de frais sont d'habitude, et ils y comptent, au lieu qu'ils
1. Procès- verbaux et cahiers des États généraux. — Mémoire à M. Necker, par JVI. d'Orgeux, conseiller honoraire au parlement de. Bourgogne.
craignent, s'ils devenaient plus exacts, d'être plus chargés Tannée d'ensuite. » Les détails que donne M. Taine sur la manière dont ces impôts étaient prélevés sont lamentables : sans doute, tout cela était connu depuis longtemps, non pas, toutefois, d'une manière aussi complète, ni avec une aussi grande abondance de preuves. M. Taine les accumule. — Mais nous n'avons encore parlé que des impôts directs, sinon moins lourds au moins plus faciles à percevoir que les autres. Les gabelles et les aides donnaient lieu à des vexations plus dures, à une inquisition continuelle qui faisait entrer le «c gabelou » dans la cuisine et le commis des aides dans la cave, «c Vous voyez le pêcheur obligé de défaire son baril, la ménagère cherchant le bulletin de son jambon, le gabelou inspectant le buffet, vérifiant la saumure, goûtant la salière, déclarant, si le sel est trop bon, qu'il est de contrebande, parce que celui de la ferme, seul légitime, est ordinairement avarié et mêlé de gravats. i> Les commis des aides sont encore plus redoutables. « Que charitablement un citoyen donne une bouteille de boisson à un pauvre languissant, et le voilà exposé à un procès et à des amendes excessives.... Un pauvre malade, qui intéressera son curé à lui aumôner une bouteille de vin, essuyera un procès capable de ruiner non seulement le malheureux qui l'a obtenue, mais encore le bienfaiteur qui la lui aura donnée. Ceci n'est pas une histoire chimérique *. »
L'impôt et la manière dont il était perçu écrasaient donc et vexaient le contribuable. On sait que la perception s'en faisait d'une manière d'autant plus dure, d'autant plus dépourvue de toute pitié, que la plupart