XII PRÉFACE
les troupeaux? Mais la témérité que ‘vous nous conseillez là aurait pour résultat immanquable de faire vider nos églises, qui ne sont pas déjà trop pleines. C’est tout au plus si nous réussirions à attirer quelques incrédules ou quelques indifférents qui prendraient un malin plaisir à venir voir comment nous scandalisons nos fidèles, qui s empresseraient de s'enfuir. Nous ne pourrions ou-
vrir la bouche sans être exposés à ébranler la foi \
des âmes pieuses qui nous suivent. Dès que nous entreprendrions de les éclairer, nos troupeaux s'écrieraient que nous leur enlevons leurs convictions. C’est bien là la position tragique dans laquelle nous nous trouvons. Faut-il couper le nœud gordien ou essayer de le dénouer? Chacun ici doit consulter sa position et son caractère. Mais une chose demeure bien certaine : il ne peut être question de s'endormir sur l’oreiller de paresse des deux doctrines. Le réveil serait terrible. Il est quelque chose de plus grave que tous les scandales : c’est la révolution du mépris. Tout se sait de nos jours; une réserve mentale constatée sur un seul point en ferait soupçonner cent autres. Et si l’on venait à pouvoir dire que les ministres protestants ne croient pas ce qu'ils prêchent et ne prêchent pas ce qu’ils croient, leur mission serait terminée.
PRÉFACE XIH
Quiconque ne veut pas abdiquer misérablement est done. mis en demeure d'examiner, au plus près de sa conscience, ce qu’il doit faire. Notre position est infiniment plus délicate qu’au seizième siècle. Nos pères n’eurent qu’à substituer une autorité à l’autre: l’infaillibilité de la Bible à celle de l’Église. Aujourd’hui le monde religieux n’est pas moins avide d’infaillibilité matérielle et extérieure qu'à la Réformation : seulement le charme est rompu; nous ne pouvons plus servir notre public au gré de ses désirs. Jusqu'à présent on n’a pas vu d’Église sans infaillibilité; reste à Savoir Si nous réussirons à grouper encore des croyants autour d’un autre drapeau.
C’est là la crise du spiritualisme chrétien; puisse-t-elle devenir aiguë; elle sera alors moins funeste qu'une maladie de langueur. Ayons foi au peuple chrétien ; il vaut infiniment mieux que les théologiens diplomates, que tous les chefs de file opportunistes qui le calomnient pour se justifier de maintenir la conspiration du silence. Déclarons aux fidèles les plus ombrageux que leurs besoins religieux sont légitimes ; qu’ils ont incontestablement raison dans leurs meilleures aspirations; mais disons-leur aussi, en toute franchise, que leur foi se paye de mots et est trop souvent assise sur le sable mouvant des opinions