PRÉFACE XXXI
. été amené à la foi par une cerise trop profonde, pour consentir à abandonner ce qui était devenu le fondement de sa vie morale, alors que plus porté à réduire le nombre des dogmes aux besoins de la vie pratique qu’à spéculer sur leur essence, il ne se sentait pas de force à reconstruire après avoir détruit. Habitué à associer étroitement la piété et la moralité au point de ne pouvoir concevoir l’une sans l’autre, il se fit également un devoir de , tenir ferme ce qu'il avait“ et d'ajouter la science à la foi. Ce libéralisme croyant, seul compatible avec le ministère évangélique exercé avec zèle et franchise, le ramena de la Revue de Strasbourg à la Revue chrétienne, et d'une manière générale il suivit, nous écrit-on, ,la voie qu'avait ouverte dès Les premiers jours un théologien qui n’était ni l'adversaire ni le disciple de M. Scherer.“
Après une douzaine d'années de séjour à Limoges, Le Savoureux alla s'établir à Royan, » Ville de contentement“, pour parler avec son excellente mère, qui aimait à mettre choses et gens en chansons, sans trop se soucier de la rime. Il ne sera pas hors de propos d'en dire un-mot, si, comme le prétend Lamartine, il ne s’accomplit rien de grand dans ce monde qu’il n'y ait une femme dans l'affaire. Cette femme
XXXIT PRÉFACE
forte, qui s'était si bien acquittée de son de-. voir envers la patrie, était venue, au soir de la vie, battue du vent et de la tempête, se retirer auprès de son fils unique. La fuite d'Eugène l'avait fort inquiétée jadis; la nouvelle de sa conversion au protestantisme l’avait plongée dans une profonde douleur. Ne sachant entre quelles mains il était tombé, elle avait d’abord écrit rondement au commissaire de police ou au maire de Bordeaux pour le faire rechercher. Dès l'enfance elle avait eu le goût des mesures énergiques, contracté l'habitude de prendre le taureau par les cornes. Très catholique, comme une Bretonne, et de plus fille d’un chouan, — à douze ans elle était allée, non sans hardiesse, réclamer son père, sa mère et une tante au tribunal révolutionnaire de Nantes; et, par son ingénuité, avait obtenu leur mise en liberté; — elle crut longtemps que son fils était perdu pour elle. Les nouveaux amis d’'Eugène Le Savoureux durent lui écrire pour la rassurer. Quand elle le retrouva, respectueux, affectueux, et de plus transformé dans ses manières et son langage, la réconciliation fut complète. Elle conserva jusque sur le lit de mort l’inaltérable gaîté qui l'avait soutenue à travers une longue existence de travail et d’épreuve. Pieuse sans superstition,