‹ Études historiques et exégétiques sur l'Ancien TestamentChapitre 61 sur 75 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

PALÉOGRAPHIE HÉBRAIÏQUE

L'histoire du texte hébreu de l’Ancien Testament n’est pas l’histoire de la langue hébraïque, ni celle de la littérature du peuple hébreu. Dans la tractation de ce sujet, nous n’avons point à nous occuper des questions d’ethnographie, de linguistique et d'authenticité de tel ou tel livre du canon. Notre tâche est beaucoup plus simple: nous avons à rechercher si le texte hébreu, tel qu’il existe de nos jours, manuscrit ou imprimé, et désigné par le nom de éexte massoréthique, est bien, quant à sa forme, le texte même des écrivains sacrés ; puis, s’il est vrai, comme l’affirment des savants, que ce texte massoréthique ne soit pas le texte original, nous voulons rechercher en quoi consiste l’altération qu’il a subie, à quelle époque et sous quelle influence elle s’est opérée ;

et finalement, dans le cas où les affirmations de la science mous paraîtraient suffisamment justifiées, nous aurons à examiner si les résultats obtenus sont de nature à ébranler notre confiance dans la valeur du texte que nous possédons aujourd’hui.

Comme toutes les questions qui sont du ressort de l’Isagogie, celle-ci n’a pris place dans nos études théologiques savantes que dans les temps modernesi. On la voit surgir au dix-septième siècle, à l’occasion de la grande controverse entre les protestants et les catholiques sur le canon de l’Ancien Testament. De part et d'autre, les combattants se sont illustrés par leur ardeur dans la lutte et un déploiement de science, surtout de science hébraïque, inconnue jusqu'alors. Il suffit de nommer entre les principaux Louis Capelle, Jean Morin (catholique), les deux Buxtorf, et aussi l’évêque de Chester, Brian Walton, dont on admire autant le sens critique que la science dans ses prolégomènes à la Bible polyglotte publiée par lui en 1657.

À partir de ce mouvement scientifique du dix-

l Pour l’histoire générale de la question, cf, Diestel, Geschichte des Alten Testaments, $ 39 et suivants. — Voir aussi pour la littérature du sujet l’Appendice bibliographique, à la fin du volume. (Note des Éditeurs). |

septième siècle, l'importance du sujet fut toujours mieux sentie. Dans le siècle suivant, Carpzow, l'oratorien Houbigant, Kennicott et d’autres ajoutèrent d'importants travaux à ceux de leurs prédécesseurs.

De notre temps, l’activité scientifique s’est portée de ce côté avec une telle ardeur qu'il est impossible d’énumérer tout ce qu’elle a produit; il en est résulté une littérature spéciale d’une richesse immense et qui fait de l’histoire du texte hébreu l’une des branches les plus importantes de nos sciences théologiques.

L'art d'écrire est bien l’un de ceux dont l’origine se perd dans la nuit des temps. L’antiquité qui, comme on le sait, est d’une stérilité désolante sur tout ce qui tient au côté scientifique des questions, ne nous a conservé sur celle-ci que des traditions obscures, incomplètes ou tellement erronées qu’il est impossible d’y découvrir une trace certaine de vérité historique. Nous ne connaissons d’ailleurs cette antiquité que par l'entremise d'hommes relativement très modernes, les Grecs et les Romains, qui non seule-

ui ÉTUDES SUR L'ANCIEN TESTAMENT à

ment ne possédaient rien chez eux pour reconstruire l’histoire des autres peuples, mais qui n’ont pas même pu débrouiller les commencements de la leur propre. En Grèce, l'esprit d'investigation n’alla pas au delà de la légende de Cadmus, tandis que dans le monde romain Pline le naturaliste, après une rapide énumération des opinions des anciens sur Ce sujet, consigne la sienne en ces termes: Ex quo apparet æternus literarum usus, (Hist. nat. VII, 56), et cette opinion fut pour longtemps celle de bien d’autres savants et philosophes.

Est-ce à dire que les savants de l’ancien monde auraient pu nous faire connaître les noms des inventeurs de l’écriture, s’ils avaient pris la peine de s’en informer? Assurément non; car autant vaudrait demander à l’homme adulte de nous dire ce qu'ont été ses premiers pas ou ses premiers mots que de chercher à découvrir qui a été l’inventeur de l’art d'écrire.

Comme tous les arts, celui-ci est le résultat d’un grand nombre d’expériences faites dans le cours d’une longue série de siècles.

L’inventeur, c’est l'esprit humain lui-même à la recherche des moyens de fixer sa pensée ou de perpétuer le souvenir de certains faits. Aussi loin que nous pouvons atteindre dans l’histoire des

OT

peuples civilisés, nous les trouvons en possession de quelque moyen d'exprimer plus ou moins parfaitement leurs idées par des signes conventionnels, éléments d’un système graphique qui tend à se perfectionner !. Mais ces peuples qui écrivent, ignorent comme nous le nom des maîtres qui les ont initiés à cet art dont eux-mêmes font remonter l'origine aux tout premiers commencements de la race humaine, c’est-à-dire à une époque totalement inconnue.

Aussi, quand dans l'intérêt de la science et en y apportant un esprit d'observation qui ici à manqué aux anciens, nous nous livrons à l’étude de ce sujet, ce que nous cherchons ce ne sont point des noms d'hommes, qui ne peuvent appartenir qu'à la légende, mais les lois d’après lesquelles se sont produits les faits que nous voulons examiner.

Notre étude ne devant porter que sur la paléographie hébraïque, la première chose dont nous ayons

1 Sur des monuments égyptiens qui remontent à plus de quatre mille ans avant l’ère chrétienne, on voit figurer le papyrus et l’encrier parmi les ustensiles communs de la vie journalière. — Deux fois seulement dans l’Zliade (VI, 168 et VII, 175) Homère parle de signes, cjuatx, qu'une convention antérieure permettait d'interpréter; mais il est impossible, d’après Egger, d'y voir l'existence d’une véritable écriture alphabétique.

à nous occuper est de chercher à découvrir de quels caractères d'écriture ont dû primitivement se servir les écrivains hébreux.

D’entrée, il n’est pas indifférent de savoir que dès les premiers temps de son établissement dans la ,terre de la promesse“, la famille d'Abraham a parlé la langue des Phéniciens, c’est-à-dire, d’une manière générale, la langue de Canaan (Gen. XXXI, 47; Ésaïe XIX, 18). Nous retrouvons aujourd’hui des traces de cette langue dans des inscriptions lapidaires d’une origine phénicienne incontestable, sur des médailles de diverses époques et en particulier sur des monnaies juives du temps des Machabées, et enfin, avec une faible modification purement calligraphique, dans le texte du Pentateuque samaritain. En comparant ces restes de l’idiome phénicien avec l’hébreu, on arrive facilement à se convaincre qu'il existe entre les deux langues une étroite parenté, et même qu’à une certaine époque la langue des deux peuples a dû être la mêmet.

1 « Plus tard, les idées religieuses et morales des Hébreux durent imprimer à cette langue un caractère distinct, et l’hébreu dut devenir un dialecte particulier, possédant une foule de mots et de tournures qui manquaïent au phénicien. Mais pour le fond, les deux langues n’en formaient toujours qu'une seule, » Munk, Palestine, p. 435. Gesenius, Geschichte der hebr. Sprache, $ 7.

Il semble donc qu’on soit autorisé à conclure que les écrivains hébreux ont dû employer les mêmes Caractères graphiques que ce peuple phécien dont ils parlaient la langue, en sorte qu'à peu de chose près le type primitif de l'écriture hébraïque serait celui du texte samaritain. Ce point se trouvait compris dans la célèbre controverse du dix-septième siècle dont nous avons parlé. En 1643, Buxtorf le fils publia un traité: De hterarum hebraicarum genuina antiquitate, dans lequel il soutenait que l’écriture carrée que nous possédons aujourd'hui est l'écriture primitive de . la langue hébraïque et est ainsi antérieure à celle du texte samaritain. Buxtorf trouva pour lui répondre un adversaire digne de lui, Louis Capelle, qui fit de l’histoire du texte de l'Ancien Testament la tâche principale de sa vie, et qui dans son livre: Diatriba de veris et antiquis Hebræorum literis, 1645, porta un rude coup aux idées émises par Buxtorf. Les esprits se partagèrent à la suite de cette discussion, et tandis qu'en France, en Angleterre et en Belgique, Capelle trouvait de nombreux approbateurs, l’Allemagne et la Suisse, en grande majorité, se prononcèrent pour Buxtorf et rédigèrent quelques années plus tard, 1675, une solennelle protestation contre les idées de notre savant français dans

le second canon de la Formula consensus helvetici, où le texte hébreu massoréthique est déclaré canonique et inspiré : fum quoad consonas, lum quoad vocaliat. Cette doctrine fut frappée de mort à sa naissance, car sauf Carpzow, au dix-huitième siècle, elle n’a plus eu de représentant notable parmi les savants, et la thèse de Capelle restera comme une conquête définitive de la science.

Mais n’anticipons pas sur la conclusion à laquelle doivent nous conduire des considérations dont il nous reste à parler.

Laissant de côté comme des fables ce que les Juifs2et les Mahométans disent des livres d'Adam, de Seth, d'Enoch et d'Abraham, nous constatons qu'il ne se trouve dans le livre de la Genèse, jusqu’au moment de l'immigration en Égypte, . aucune trace positive d'écriture chez les Hébreux. Ce silence du plus ancien des livres bibliques, qui nous raconte d’ailleurs l’origine de tant d'in-

! «In specie autem hebraïcus V. T. codex, quem ex traditione ecclesiæ Judaïcæ, cui olim oracula Dei commissa sunt, accepimus hodieque retinemus, tum quoad consonas, tum quoad vocalia, sive puncta ipsa, sive punctorum saltem potestatem, et tum quoad res, tum quoad verba Üeérveustos...»

? Pirké aboth, chap. V: « Dix choses ont été créées au crépuscule de la veille du sabbat, les voici: l'ouverture de la terre (qui engloutit Coré), celle du rocher (qui donna de l’eau)... les caractères, l’art d'écrire et les tables de la loi. »

ventions, nous permet de penser que les descen- : dants d'Abraham n’ont pratiqué l’art d'écrire qu’à une époque postérieure à celle de leur établissement en Égypte; mais, d’un autre côté, comme, d'après les mêmes sources, nous les voyons en possession de cet art au moment de leur sortie, nous sommes autorisés à conclure que c’est bien durant la période de leur séjour en Égypte que les Hébreux ont appris à écrire.

S'il est vrai, comme on l’affirme, qu'il résulte des plus savantes recherches dans tous les domaines des sciences historiques et philologiques que l'écriture alphabétique fut inventée au plus tard dans la période qui s’écoula entre l’établissement d'Israël en Égypte et sa sortie, nous sommes sur la voie qui doit nous conduire à la découverte des caractères graphiques dont les Hébreux ont dû primitivement se servir.

Il existe plusieurs traditions sur l'invention de ces caractères; on l’attribue tantôt aux Phéniciens, tantôt aux Araméens, habitants de la Babylonie, aux Syriens ou aux Égyptiens.

Les données historiques que nous possédons présentement sur cette question sont trop confuses et surtout trop incomplètes, pour nous permettre d’y trouver la solution de ce diffcile problème; mais s’il est impossible de prouver

historiquement, par exemple, que les Phéniciens soient véritablement les inventeurs de l'alphabet que leur attribue une antique tradition, on doit pourtant reconnaître que, de tous les alphabets sémitiques, celui dont ils ont propagé la connaiïssance, et dont eux-mêmes paraissent avoir fait un usage assez général, est de beaucoup le plus ancien. Il existe une grande lacune dans l’histoire biblique, entre la fin du livre de la Grenèse et le commencement de celui de l’Exode : nous ne savons rien de l’histoire des Hébreux durant une période de plusieurs siècles. Mais, par contre, nous savons que l’époque du séjour d'Israël en Égypte correspond à cellé où les peuples de Canaan s'élevèrent au plus haut degré de la puissance et de la civilisation. Au temps de Josué, Sidon, alors capitale de la Phénicie proprement dite, est désignée par une épithète qui rappelle et sa suprématie sur les autres villes phéniciennes et son importance comme cité, c’est Sidon la grande (Josué XI, 8; XIX, 28); des villes populeuses et fortifiées couvraient le pays, des armées organisées combattaient avec des chariots de fer (Deut. IIT, 0; Josué XVII, 16); l’agriculture était très développée et le commerce de ce peuple industriel : et marchand était à cette époque l’un des plus

importants du monde entier (Deut. VI, 10, 11;

VIII, 7-9). Les Phéniciens possédaient déjà de nombreuses colonies, leurs vaisseaux visitaient Tharsis, les îles de Chypre, de Rhodes, de Crète, de Malte et les rives de la Ligurie (Movers, Die Phænizier, passim). On conçoit difficilement que dans une pareille civilisation l’art d’écrire ait été ignoré. |

Les peuples cananéens n’ont, il est vrai, laissé aucune trace de leur connaissance littéraire dans ces temps si reculés, mais tout porte à croire que ce fruit de toute véritable civilisation ne leur a pas manqué. A l’époque de la conquête, les Israélites trouvèrent dans la partie sud de Canaan, près d'Hébron, une ville royale dont le nom nous apprend que non seulement l’art d'écrire était connu des habitants du pays, mais qu'il s’y trouvait même une culture avancée, car le nom Æiriath-Sépher signifie la ville des livres (Josué XV, 15, 16; Septante : ville des scribes ; chaldéen : ville des archives).

Cette donnée historique est-elle corroborée par ce que nous dit le comte de Caylus de ces bandelettes de momies égyptiennes sur lesquelles se trouveraient des caractères graphiques phéniciens d’une époque antérieure à Moïse (Recueil d'antiquités égyptiennes, 1, 65; V, 77), ou bien

encore par ce qu'on rapporte de cet écrivain

phénicien, nommé Sanchoniaton, qui aurait écrit l’histoire de sa nation, selon les uns vingt siècles avant Christ, selon les autres du temps de Moïse ou de Gédéon ; ou bien enfin par la tradition de Cadmus, cet autre Phénicien apportant en Grèce la connaissance de l’écriture 15801 ans avant Jésus-Christ? Il n'entre pas dans notre plan de rechercher quelle peut être la valeur de ces témoignages difficiles à contrôler au moyen de l'histoire; mais, quelle que soit l'opinion à laquelle on arrive après examen, il reste pourtant ceci, c'est que la langue de Canaan, qui était aussi celle des Hébreux, a été cultivée et que dans des temps très reculés les peuples qui l'ont parlée ont aussi su l'écrire. Placé comme il l'était entre l'Égypte et la Phénicie, c’est-àdire entre deux civilisations relativement très avancées, et cela à une époque où, semble-t-il, l’homme arrivait à la possession de l'écriture alphabétique, le peuple hébreu ne put se soustraire entièrement à cette double influence, ‘il fut forcément conduit à prendre part au progrès, en suivant la direction qui correspondait le mieux à son propre génie.

1 D'après d’autres savants: vers la fin du XIVe siècle ou dans la première moitié du XIIIe av. J, C.; c'est-àdire à l’époque où Sidon florissait.

Nous connaissons la langue que parlait l’ancien peuple égyptien; cette langue dont l’origine est encore ignorée nous à été conservée par l’Église chrétienne d'Égypte, qui l’a parlée jusqu'au dix-septième siècle. C’est la langue copte, écrite aujourd’hui en caractères grecs, au lieu de l'être, comme autrefois, en caractères hiéroglyphiques. Comme peuple, les Hébreux n'ont jamais parlé cette langue-là qui, par son caractère monosyllabique, a bien moins d’analogie avec aucun des dialectes sémitiques qu'avec la langue chinoise ; aussi, comme celle-ci, a-t-elle fait usage d’une écriture idéographique. L’idiome naturel des Hébreux était celui de Canaan, pays dans la proximité duquel ils vivaient étant en Égypte, avec lequel ils pouvaient entretenir de constantes relations par le moyen des caravanes, et auquel ils se sentaient rattachés par d’antiques souvenirs et de précieuses promesses. Israël ne resta sans doute pas aussi étranger à la civilisation égyptienne qu'on le croit généralement; néanmoins, les habitants du pays furent toujours pour lui un peuple au langage barbare, — ham loëz (Ps. CXIV, 1), c’est-à-dire un peuple dont la langue, et par cela même l'écriture, ne lui étaient pas familières.

La première trace certaine de l'usage de l’écri-

ture chez les Hébreux ne se trouve qu’à l’époque de la promulgation de la loi qui fut gravée sur des tables de pierre, et très certainement en caractères alphabétiques {. A partir de ce moment nous voyons l'écriture généralement employée, non seulement par les prêtres, mais aussi par le peuple indistinctement. On grave des caractères sur l'or et sur le bois (Ex. XXXIX, 30; Nomb. XVII, 2); on sait en imprimer sur la peau (Lév. XIX, 28), et on écrivait sur du parchemin ou de, l’'ardoise de manière à pouvoir l’effacer (Nomb. V, 23). La manière dont il est parlé de la pratique de cet art nous permet de croire que les Hébreux y furent initiés bien avant l’époque de leur séjour dans le désert. Aussi est-on toujours enclin, lorsqu’on commence à étudier ce sujet, à supposer que la connaissance de l'écriture n’a pu leur venir que de l'Égypte. Cela paraît d’autant plus probable lorsqu'on considère, d’un côté, que la civilisation de l'Égypte, l’une des plus remarquables des anciens temps, précéda

1 Nous prenons ce point de départ comme étant nettement déterminé et voulant éviter la discussion à laquelle donne lieu le mot schoterim, Exode V, 6, sur le sens duquel on n’est pas encore parvenu à s'entendre, On peut, sur ce mot, consulter utilement Hengstenberg, Beitræge, II, 449- 452; Knobel, Ærodus, 42; Gesenius, Thesaurus, p. 1895.

de beaucoup celle des Phéniciens, et, de l’autre, cette apparence de parenté qui éxiste entre le système graphique égyptien et l’alphabet sémitique dont les caractères, pour la plupart, portent les traces si frappantes d’une origine hiéroglyphique. Rien ne nous oblige à repousser absolument cette idée, il faut seulement se garder de l’exagérer. Le fait de la persistance du trait figuratif dans l’alphabet sémitique semble en effet indiquer que cet alphabet a dû prendre naissance chez le peuple qui a excellé dans l’art de peindre les sons et les articulations des mots de sa langue, dans ce système d'écriture que nous nommons hiéroglyphique. Mais en considérant de près la question, on arrive bientôt à se convaincre du contraire. Cette écriture dite hiéroglyphique était un système trop élémentaire, trop imparfait pour exprimer la pensée d’un peuple parlant un idiome sémitique. De plus il n’est point encore prouvé que les Égyptiens aient connu l'écriture alphabétique avant la période persane, environ 500 ans avant Christ.

Par contre, on ge saurait nier l'influence de l'Égypte sur la formation de l'écriture des Sémites. Le système graphique propre aux Égyptiens, par son antiquité autant que par sa perfection, est un des éléments importants de la

question relative à l'invention de l’écriture. Cette savante iconographie qui, quels que soient les textes dans lesquels on l’étudie, présente à tous les âges, dans les formes et l’arrangement des signes, la même perfection, a bien pu être, pour les Sémites dont l'Égypte était entourée, comme le prototype de leur écriture, qui d’ailleurs repose sur les mêmes principes et ne paraît être qu'une tachygraphie des hiéroglyphes égyptiens.

Mais il y a encore loin de ces nombreux signes figuratifs et symboliques aux caractères phonétiques et d’un nombre très limité, quoique suffisant, de l’alphabet sémitique proprement dit. A quel peuple sommes-nous redevables de cet immense progrès ? Nous l’ignorerons probablement toujours ; mais très certainement ce ne peut être qu'à un peuple sémite ou parlant un idiome sémitique. , L’alphabet sémitique, dit M. Renan, correspond si parfaitement à l’échelle des articulations sémitiques, l’absence d’une notation pour les voyelles tient si profondément au génie des langues en question, qu'il faut supposer que l'alphabet sémitique à été taillé sur le moule même des idiomes qu'il sert à peindre aux yeux. Les noms seuls des lettres, qui sont presque tous sémitiques, ne fournissent-ils point, à cet égard,

la plus évidente démonstration ? Mais, comme le dit le même auteur : ,pour affirmer que l'alphabet sémitique, tel que nous le connaissons, toujours semblable à lui-même, est réellement une création des Sémites, il n'est point nécessaire de soutenir que les Sémites, en le créant, ne se sont appuyés sur aucun essai antérieur. Il suffit que l’idée de l’alphabétisme leur appartienne en propre. Or ceci ne peut être mis en doute“.

(Histoire des langues sémitiques, p. 114). L’antiquité n’en doutait point non plus, car c’est entre les Phéniciens et les Araméens que se partage le plus grand nombre de ses suffrages quand il s’agit d'indiquer l'inventeur de l'écriture alphabétique.

L’alphabet dit phénicien doit-il être considéré comme le premier alphabet sémitique ? Ça n’est pas probable. Il porte en lui-même, il est vrai, les traces d’une haute antiquité, et plus qu'aucun autre de la même famille il a conservé le caractère idéographique par lequel il se rapproche tant des hiéroglyphes d'Égypte ; mais il est déjà trop parfait pour que nous y voyions le premier essai de transformation du genre graphique égyptien. De l’un à l’autre il n’y a pas de transition saisissable, le saut est trop grand, trop au-dessus des forces déployées par l'esprit de ces

temps pour ces sortes de choses qui réclament un travail de réflexion et d’analyse dont les hommes d’alors se montrent peu capables. On pourrait nous objecter ce que nous venons de dire sur la perfection de dessin de l'écriture hiéroglyphique dont l'antiquité remonte à des temps auxquels, au dire de quelques-uns, ne peuvent atteindre nos calculs chronologiques. C’est vrai; mais cette perfection même, qui nous révèle une science avancée, nous dit que nous n'avons pas sous les yeux les produits de l’enfance ou les premiers essais de l’art graphique en Égypte. Nous pouvons bien supposer quel a été le premier anneau de la chaîne de ce système d’écriture si savant, mais nous ne pouvons le montrer, le temps l’a fait disparaître. On en peut dire autant de l’alphabet phénicien; sa perfection relative nous donne à penser qu’au-dessous de lui est une souche qui ne se retrouve plus, mais dont il est permis de supposer l’existence à une époque qui échappe à nos recherches scientifiques. Nous ignorons également le lieu où il faudrait la chercher, si c’est sur les bords de l’'Euphrate, à Babylone ou en Canaan; en tout cas, comme nous l’avons vu, ce ne pourra être que chez un peuple sémite ou parlant un idiome sémitique et, comme tout semble l'indiquer,

| ayant eu, de près ou de loin, des rapports avec l'Égypte. Cette hypothèse, qui au premier abord peut paraître hasardée, vient tout naturellement à l’esprit à la suite d’une étude comparative des divers alphabets sémitiques. On dit, et avec raison, que tous ces alphabets dérivent d’un même type, mais c’est à tort qu'on veut voir ce type dans l'alphabet phénicien dont découleraient tous les autres par suite d’un progrès purement calligraphique. Ce sont bien plutôt, y compris l'alphabet phénicien lui-même, autant de rameaux distincts procédant d’un même tronc et qui se sont développés dans des directions différentes, en revêtant les formes particulières qui les caractérisent sous l'influence des divers milieux qu’ils ont atteints. Si dans l’ensemble ces alphabets conservent un grand air de famille, pris isolémentils présentent des traits particuliers qui les distinguent tellement de leurs congénères, et surtout du type phénicien, qu'il est de toute impossibilité de les rapporter à ce dernier. C’est ainsi qu'en comparant les caractères araméens ou les phéniciens avec céux de l'écriture carrée, on ne peut admettre que ces derniers dérivent régulièrement des premiers par un effet purement calligraphique. La calligraphie, qui a pour but la perfection du dessin de chaque lettre, n’a jamais

pour effet d'en modifier les traits, au point surtout de faire disparaître toute ressemblance avec le type primitif. Une altération de ce genre, pour un certain nombre de lettres, est pourtant ce qu’onremarque en comparant entre eux les alphabets dont nous parlons. Il est donc naturel de supposer l’existence d’une souche mère, qui ne se retrouve plus, de laquelle sont procédés les trois rameaux principaux auxquels se rattache, dans ses diverses formes, tout le système graphique des Sémites: au sud, en Arabie et en Afrique, l'écriture limyarite et étliopienne; à l’ouest, l'écriture phénicienne dont se servirent longtemps les Hébreux et qui jusqu'à nos jours a été conservée par les Samaritains ; à l’est, à Babylone, et dans les contrées voisines de l'Euphrate et du Tigre, l’écriture araméenne ou assyrienne dont l’usage s’étendit dans les pays syriens et de là en Judée, d’où elle parvint à faire disparaître l’écriture nationale ou phénicienne (voir Ewald: Lehrb. der hebr. Sprache, $ 17, 6° édit.).

La langue que parlèrent les Hébreux a été écrite avec deux espèces de caractères alphabé-

tiques, deux types d’écriture de même origine, mais, pour la forme, très distincts l’un de l’autre : le type phénicien conservé sur des monuments que nous avons déjà indiqués, et le type dit assyrien, babylonien, chaldéen, désigné aussi par le nom d'écriture carrée, qui est celle de nos Bibles imprimées et de tous les livres et les manuscrits juifs traitant de sujets religieux.

Ces deux modes d'écriture ont-ils pris naissance en même temps et chez le même peuple, ou bien en est-il un qui soit plus ancien que l’autre, et alors lequel est-ce ? Nous avons le plus grand intérêt à découvrir quel peut être de ces deux caractères celui dont les Hébreux se sont primitivement servis pour écrire leurs livres sacrés.

Au dix-septième siècle, J. Buxtorf le fils, en présence de cette question, écarta les difficultés qu elle soulève, en affirmant que le caractère primitif est celui de l'écriture carrée, le seul dont, avant comme après la captivité, les J'uifs aient fait usage pour écrire ou copier leur littérature sacrée. Le caractère samaritain est plus moderne et na jamais été employé que pour des sujets profanes (De literarum hebraicarum genuina antiquitate, 1643). Le savant pasteur Étienne Morin alla encore plus loin en soutenant que les caractères phéniciens n'étaient qu’un système tachy-

graphique dérivé de l'écriture carrée!. Mais cette thèse, que personne ne voudrait défendre aujourd’hui, trouve sa réfutätion dans une simple comparaison entre les caractères phéniciens et ceux de l’écriture carrée. [l'est en effet bien plus facile de prouver que si l’une de ces écritures est une simplification de l’autre, c’est sur le type phénicien que la modification a dû porter, plutôt que sur celui de l'écriture carrée, d’une simplicité et d’une perfection de dessin bien supérieures au premier. Buxtorf a été le plus savant hébraïsant de son temps, mais son sens critique est loin d’être à la hauteur de sa science par suite de ses préjugés théologiques, qui étaient aussi ceux de son père, à l'endroit du texte hébreu?. Il lui fallait à toute force un texte massoréthique intact, pur,

1 Étienne Morin était un savant orientaliste, né à Caen en 1625, mort pasteur de l'Église wallonne d'Amsterdam, en 1700. Voir son livre: De lingqua primæva ete., p. 271; Ultraj., 1694. — Jean Morin, qui tient une large place dans la controverse du dix-septième siècle sur le texte hébreu, était né à Blois en 1591, de parents protestants; devenu catholique, il fut un ardent adversaire des protestants; il mourut, en 1659, prêtre de l'Oratoire à Paris (Æwxercitationum biblicarum

de Hebræi Grœvcique textûs sinceritate libri duo. Paris, 1633, 1669).

Vir rubbinica eruditione instructissimus sed in rebus

criticis plane hospes fuit, dit Le Clerc de Buxtorf père (Ars critica, 1697, II, 17.)

infaillible et inspiré dans la forme comme dans le fond. Et pour cette idée il se mit à combattre. à outrance contre l'histoire, les traditions juives et chrétiennes, contre des faits même d’une évidence éclatante que lui signalèrentses adversaires, sans jamais parvenir à ébranler dans son esprit son système préconçu. La thèse de Buxtorf ne résiste pas plus à l'examen que celle d'Étienne Morin. Elle à seulement sur celle-ci l’avantage de pouvoir se poser comme une question sérieuse qu'on ne saurait résoudre à priori ou dédaigner par une fin de non-recevoir ; mais elle a contre elle les faits et le témoignage de l’histoire. Comme l'Égypte , la Judée ne paraît avoir connu les monnaies proprement dites qu'après la domination des Perses, environ 500 ans avant Christ!. Après les monnaies perses vinrent celles des rois de Syrie, et ce n’est que sous Simon, l’un des Machabées, que fut frappée en Judée la première, monnaie nationale, l’an 142 avant l'ère chrétienne (1 Mach. XV, 6). Or sur cette monnaie, comme sur toutes celles qui furent frappées dans la suite, se trouve une légende en caractères phéniciens. Dans la question qui nous occupe,

1 Si, 1 Chron. XXIX, 7, il est parlé de dariques du temps de David, cet anachronisme ne s'explique que par la rédaction tardive de ce livre.

l'existence de ces monuments historiques a une très haute importance. En dehors des livres saints, ce sont les seuls documents que nous possédions de l’hébreu littéral à une époque où les Juifs existent encore comme nation. Mais ce qui en rehausse surtout la valeur, c’est la date de leur origine. Cette date est celle d’une époque de renaissance pour le peuple juif, qui, sous la conduite des vaillants Machabées, ont fini par recouvrer une certaine mesure d'indépendance qu'ils se hâtent d'affirmer en faisant revivre l'esprit ancien dans leurs mœurs, leur organisation s0ciale, aussi bien que dans leur culte. , Simon, le prince d'Israël, dans son enthousiasme pour la liberté et l'indépendance de son peuple, et animé d’un zèle ardent pour le rétablissement des anciennes institutions nationales, adopta pour ses monnaies le système des poids mosaïques ; ses sicles, sur lesquels on lit d’un côté les mots sicle

* On possède d'autre part de fort anciens textes de la langue des Cananéens, tels que la grande inscription de Mésa, roi de Moab, celle des poids de bronze en forme de lion trouvés dans les fouilles de Nimrod, celles de Malte et de plusieurs pierres gravées, enfin l'inscription du célèbre sarcophage d'Eschmounasar. La stèle de Mésa nous donne un specimen de l’état de l'alphabet sémitique au IX® siècle environ av. J. C. — Le passage Ézéchiel, IX, 4 suppose l'usage des caractères phéniciens.

d'Israël, et de l’autre, la sainte Jérusalem, et qui devaient servir à payer les taxes sacrées prescrites par la loi mosaïque, durent répondre exactement au sicle sacré” (Munk, Palestine, p. 401). L'usage des caractères phéniciens sur ces monnaies ne peut s’expliquer que par l’intention des chefs du peuple de rappeler que c’étaient bien là les caractères primitifs de l'écriture nationale, autrement il eût été bien plus naturel d'employer l'écriture carrée comprise de tous les Juifs, ou les caractères grecs d’un usage général en Orient.

On peut dire, il est vrai, que le restaurateur de la nation juive avait, au double point de vue de la politique et du commerce, un grand intérêt à frapper les légendes de ses monnaies en caractères phéniciens, la monnaie de T'yr à cette époque ayant un accès général dans le commerce. Mais cette raison ne suftit pas pour expliquer ce qui se fit alors.

1 C’est ainsi que quelques années avant l’ère chrétienne, à une époque où la vie nationale n'existait pour ainsi dire plus, Antigone, l’un des derniers princes asmonéens, ayant eu l’idée de faire inscrire son nom et son titre sur les monnaies juives en caractères différents de ceux exclusivement en usage jusqu'alors, il employa les caractères grecs (Basileôs Antigonou), tout en conservant pourtant au revers de la médaille la légende traditionnelle en caractères phéniciens. Ce n'est qu’à partir de Jean Hircan que les caractères grecs s’introduisirent sur les médailles.

À aucune époque de leur existence comme nation, les Juifs ne se sont distingués par leur esprit commercial; la loi mosaïque, dans un intérêt religieux, s’y opposait d’ailleurs, et ce n’est que parce que la lettre de la loi fut négligée, qu’on vit sous David et Salomon le commerce avec les étrangers prendre une certaine importance. ,Le pays que nous habitons, dit Josèphe, est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n'avons point de communication avec les autres nations. Les Égyptiens nous haïssent, les Phéniciens ne nous aiment pas, et particulièrement ceux de Tyr sont nos ennemis“ (Contre Appion, liv. I, 4).

Il n’est donc pas probable que l'intérêt politique et commercial ait tenu une grande place dans l’intention du prince d'Israël lorsque, dans son œuvre de rétablissement de l'État juif, il choisit les caractères phéniciens pour les légendes de ses monnaies. D'ailleurs, à cette époque, la Phénicie et son commerce avaient considérablement perdu de leur importance. Mais assurément aucun intérêt ne pouvait l’emporter sur le sentiment religieux qui à Ce moment animait la nation. L’un des traits Caractéristiques de la période asmonéenne est l’effervescence religieuse s’élevant jusqu’au fanatisme violent envers les étrangers ;

PALÉOGRAPHIE HÉBRAÏQUE à

s'il eût été reconnu que l'écriture carrée était vraiment le type primitif de la sainte Écriture, jamais on n’eût consenti à ce que le sicle du sanctuaire portât l'empreinte de l'écriture du peuple étranger qui, entre tous les peuples, était le plus abominable aux yeux d’un Israélite, et c’est pourtant en caractères phéniciens que s’écrivent les légendes des monnaies nationales ou du sicle d'Israël reçu dans le trésor du templef.

L'usage de ces antiques caractères est inséparable de la vie nationale du peuple hébreu. Jusqu'au dernier moment ce fut l’un des moyens par lesquels il affirma son existence et ses aspirations à l'indépendance. Lorsque 137 ans après Christ, Simon, surnommé Barcobab, tenta d’affranchir sa nation du joug romain, C’est encore en caractères phéniciens que, sur des monnaies nouvelles, il lui rappelle que l’heure de la délivrance était venue, Ligueoulath Israël.

Faut-il conclure de ces faits, avec Ewald et plusieurs autres savants, que l’usage de l’écriture phénicienne, même pour les livres saints, domina

1 Sur les médailles que l’on possède d'Alexandre Jannée on peut remarquer que son nom qui était Jonathan s'écrit en caractères phéniciens, et la scription défective de ce nom,

tout à fait conforme au phénicien, ne se trouve nulle part dans le texte actuel de l’ancien Testament.

en Judée jusqu'au dernier siècle avant Christ ? Évidemment non, et quelle que soit l’autorité de ceux qui partagent cette opinion, celle de l’histoire nous paraît encore plus forte, lorsqu'on la consulte libre de tout esprit de système. A cette époque l’araméen était la langue dominante en Judée, et si l’hébreu resta la langue des livres, c’est pourtant en caractères carrés que s’écrivait la littérature sacréef. La tradition talmudique, qui fait remonter le changement de l'écriture jusqu'à l’époque d’Esdras, ne nous permet pas de croire que quelques années avant Christ les livres saints s’écrivaient encore avec des caractères phéniciens. C’est aussi ce que donne à entendre le passage Matth. V, 18, car ce iofa et ces traits de lettres qui se trouvaient dans la loi ne peuvent se rapporter qu'à l’écriture carrée, et la manière dont il en est parlé fait supposer que l'usage en était établi depuis longtemps. Néanmoins, tout en reconnaissant qu'à l’époque des Machabées l’hébreu avait cessé d’être une langue vivante et

* Les inscriptions de Judée découvertes récemment sont en caractères araméens carrés. — L’hébreu çarré se rencontre en Palestine sur des monuments tels que le tombeau dit de Saint-Jacques et celui dit des Rois, qui sont générale-

ment regardés comme appartenant au Ier siècle de notre ère,

familière, et que la littérature sacrée ne s’écrivait plus qu'avec des caractères carrés, nous sommes pourtant obligés d'admettre, sur le témoignage des monnaies juives, qu’en certaines circonstances l’ancien hébreu était employé comme langue officielle et que, dans ce cas, il s’écrivait avec des caractères phéniciens.

Buxtorf avait bien senti tout ce qu'on pouvait tirer contre son système de cet argument fourni par la numismatique juive. Il crut pouvoir se débarrasser de toutes difficultés en renouvelant l'idée émise avant lui par quelques docteurs juifs, et d'après laquelle il faudrait admettre chez les Hébreux l'existence de tout temps de deux sortes d'écriture, l’une en caractères carrés pour les choses saintes, l’autre en caractères phéniciens pour les choses profanes, c’est-à-dire purement séculières. Ainsi s’expliquerait facilement l’existence de ces caractères phéniciens dans le Pentateuque samaritain et sur les monnaies juives. D’après Buxtorf, durant la captivité de Babylone les prêtres cultivèrent exclusivement l'écriture carrée, l'écriture sainte par excellence, tandis que ceux des Juifs qui continuèrent à habiter le pays de leurs pères, et surtout les restes des dix tribus dont les idées religieuses se relâchaient et se corrompaient de plus en plus, employèrent

sans scrupule l’écriture profane, même dans la copie des livres saints. L'usage des. caractères phéniciens devint tellement général chez les Juifs de Palestine durant l’exil de leurs frères à Babylope, qu’au retour de ceux-ci il fut impossible de le réformer entièrement, malgré tout le zèle qu'y mit Esdras et qui lui valut à tort dans la suite cette réputation d’avoir remplacé les anciens caractères hébreux par d’autres d'origine assyrienne. Les Caractères phéniciens continuèrent done à exister chez les Samaritains, vivant en dehors de l’influence réformatrice du royaume de Juda, et ici même, par suite d’une coutume déjà ancienne, on en toléra l’usage, mais seulement pour les choses étrangères à la religion ; ainsi s’expliquerait leur emploi sur les monnaies nationales Î,

Cette idée de Buxtorf et de son école doit être rappelée dans l'intérêt de l’histoire de notre sujet, mais On ne saurait y voir rien de sérieux. Dès 1697, Brian Walton, qui connaissait cette opinion précédemment émise par quelques savants juifs, en avait démontré la faiblesse dans le

* Voir dans les dissertations philosophiques et théologiques de Buxtorf, son traité n° 4: De literarum hebrai-

carum genuina antiquitate, et de L. Capelle: De Antiq. lt. hebr.

3° chapitre de ses Prolégomènes, $ 34. On ne peut en effet alléguer aucune preuve à l’appui de cette

distinction qu’on dit avoir existé chez les Hébreux entre une écriture sainte et une écriture profane. Si, au dire de certains historiens, une telle distinction existait chez quelques anciens peuples, en particulier en Égypte, on ne peut constater rien de semblable chez les Juifs dont Le système religieux diffère tellement du symbolisme métaphysique et si compliqué du paganisme.

Basé sur une révélation qui a pour but final le salut de l'humanité, le mosaïsme fut une école ouverte et dirigée par Dieu lui-même, en vue de préparer l’homme à la possession de ce grand bien; or, de tous les moyens employés pour atteindre ce but, le plus excellent fut la révélation de la volonté de Dieu écrite distinctement, baer hétèb (Deut. XX VII, 8; Hab. IT, 2), et mise à la portée de tous, bekhéret énosch (Ésaïe VILL, 1), ou comme dit le chaldéen paraphrasant ce passage: Ketab mepharasch, — scriptura clara, distincta, ce que Jarchi interprète ainsi: ea scriptura quam cujuscunque ordinis homines, etiam legendi minus periti, legere queant; et Gesenius (Dictionnaire): stylo vulgi, id est litterarum figuris vulgaribus, etiam a populo sine negotio legendis.

L'idée de Buxtorf et de ses disciples tombe,

d’ailleurs, avec la thèse qui lui sert d'appui et qui n’est elle-même qu’une pure hypothèse dénuée de toute espèce de preuve, savoir l’usage simultané, dès les temps anciens, des deux modes d'écriture. Il résulte en effet des recherches les plus savantes que, jusqu’à l’époque du retour de la captivité, les Hébreux n’ont fait usage que des caractères phéniciens pour tout ce qu’ils ont écrit, et que le caractère carré est une importation étrangère dont l'usage parmi les Juifs ne date que du retour de Babylonef, sans que nous puissions préciser le moment exact où s’effectua ce changement d’écriture, qui marque la dernière limite du progrès auquel atteignit l’art graphique chez les Hébreux. Malheureusement nous n’avons sous la main aucune preuve matérielle à l'appui de cette assertion, puisqu'en dehors des livres saints il n’existe aucune trace de l’hébreu littéral d’une époque antérieure à celle des Machabées ?.

1 Ewald croit voir les premières traces de l'emploi des caractères carrés à Jérusalem, dans Esdras, IV, 7. (Gesch. des Volkes Israël, t. 4, p. 139, 172, 3e éd.).

? Nous n’oserions pourtant trop l’affirmer en présence du document découvert dans ces derniers temps par le consul Schulz, à Naplouse, et qui pourrait bien être le plus ancien spécimen que nous possédions de l'écriture hébraïque primitive. C’est une pierre provenant peut-être du temple de Garizim, et sur laquelle est gravé le Décalogue en caractères

Mais en l'absence de faits que nous puissions

, nous-mêmes observer existe-t-il au moins quelques traditions, quelques témoignages écrits sur ce sujet? Oui; alors nous avons à rechercher quelle peut être la valeur de ces témoignages, et selon que nous les trouverons dignes d’être acceptés ou rejetés, nous devrons accepter ou

rejeter les faits qu'ils certifient.

Les docteurs juifs ont été d’assez pauvres théologiens, et en particulier pour ce qui regarde la science critique appliquée au livres saints, ils se montrent d’une faiblesse qui parfois touche à l’ineptie. Ils savent très peu de choses de science certaine, mais voulant tout expliquer, c’est dans leur imagination faussée par le préjugé qu'ils cherchent le plus souvent la solution de toute dif-

très semblables au type phénicien (voir Ewald, Lehrbuch, etc., p. 118, note 3). — Nous croyons devoir rappeler que cette étude a été publiée, pour la première fois, en 1866. De nombreuses notes marginales, dont quelques-unes seulement ont pu être reproduites ici, prouvent que l’auteur s’était tenu au courant des découvertes épigraphiques les plus récentes et se proposait d'utiliser les faits positifs qu’elles fournissent en abondance à l’appui de sa thèse. (Note des éditeurs.)

ficulté. Les docteurs des écoles de Palestine et de Babylonie, mais surtout ceux de Tibériade descendants des grandes écoles de Jérusalem, où depuis le temps d'Esdras les saintes Écritures étaient assidûment étudiées, étaient les mieux placés, soit pour faire de sérieuses recherches sur la littérature sacrée, soit pour recueillir les traditions qui à cette époque (premier siècle de l’ère chrétienne) n'étaient pas encore trop altérées. Ils s’acquittèrent d’une manière très imparfaite de cette double tâche, ce qui nous oblige à observer une grande réserve lorsque nous consultons leurs opinions consignées dans le Talmud.1 Voici ce que nous dit le Talmud ou la Guémara de Babylone sur la question qui nous occupe : Au commencement la loi fut donnée aux Israélites, biketab hibri, en écriture hébraïque et en langue sainte; dans la suite, aux jours d'Esdras, elle leur

1 On saït que le grand ouvrage désigné par le titre général de Talmud (doctrine), se compose de trois parties principales : de la Mischna (répétition, sous-entendu de la loi), de la Guémara (supplément?) de Jérusalem et de la Guémara de Babylone. L'âge précis de ces divers documents est assez difficile à déterminer. Cependant, on est assez près de la vérité en assignant pour date à la Mischna la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième ; à Za Guémara de Jérusalem, rédigée à Tibériade, le quatrième; et à la Guémara de Babylone, la plus estimée des Juifs, le cinquième siècle après Christ.

fut donnée, biketibah aschourith, en écriture assyrienne et en langue araméenne. Les Israélites choisirent l'écriture assyrienne ct la langue sainte, et laissèrent aux ignorants (idiote) l'écriture hébraïque et la langue araméenne. Qui sont ces ignorants ? R. Chasda répondit : ce sont les Cuthéens ! (Tract. Sanhedrin, sect. 2). Quoique la loi ne fût pas donnée par lui (Esdras), l'écriture en fut cependant changée par sa main. On lui donne le nom d’aschourith parce que (les Israélites) l’apportèrent avec eux d'Assyrie, schéalah imahem méaschour (Zbid., Cap. 2).

Les docteurs de Babylone entendent donc que l'écriture dont se servaient les Cuthéens ou Sama-

ritains était bien l’écriture primitive des Hébreux,

al

celle qui avait servi en particulier à écrire le Pentateuque et qui plus tard, à l’époque d’Esdras,

fut remplacée chez les Hébreux par l'écriture carrée dite assyrienne. C'est aussi ce que dit le Taimud ou la Guémara de Jérusalem (voir Walton, page 111, chap. 3 de ses Prolégomènes). Le fait

1 « Cuth (2 Rois XVII, 24, 30), district de l’Asie et la principale d’entre les peuplades dont Salmanéser, roi d’Assyrie, envoya les habitants peupler la contrée dévastée de la Samarie. Du mélange de ces colons avec les Juifs demeurés de reste dans le pays, naquirent les Samaritains que les talmudistes continuèrent d'appeler Cuthéens.» (Bost, Dict. de la Bible.)

que nous n’avons ici qu'un témoignage médiat, indirect, ne nous autorise pas d'emblée à le considérer comme suspect, encore moins à le rejeter; c’est avec de semblables documents que, dans tous les temps, s’est composée l’histoire. Il serait sans doute préférable d’avoir affaire à un témoin contemporain du fait en question, mais puisqu'il n’en existe pas, la seule chose dont nous ayons à nous assurer C'est si le témoignage des témoins secondaires se présente avec des caractères suffisants de crédibilité, auquel cas nous devons l’accepter pour valable.

La tradition dont les talmudistes se font l'écho a déjà pour elle cette circonstance qu’elle se rattache à un fait historique incontestable, celui de l'existence en Palestine d’un système graphique à l’aide duquel s’est écrite la langue que parlaient les Hébreux et dont nous retrouvons les traces chez ceux-ci dans le Pentateuque samaritain, sur les monnaies asmonéennes et jusque dans le second siècle après Christ, sur celles de Barcocab. Or nous n'avons aucune raison de penser que les Hébreux ne se sont pas servis de cette écriture pour leur littérature religieuse, lorsque nous les voyons n’éprouver aucun scrupule à l’employer : sur la monnaie servant à payer les taxes sacrées prescrites par la loi, et qui comme telle entrait,

dans le trésor du temple. De plus cette tradition concorde parfaitement avec le peu que nous savons sur l'écriture carrée, dont iln’existe aucune trace dans l’antiquité, en dehors des documents bibliques des Juifs du royaume de Juda, dont elle est la propriété exclusive et qu'eux-mêmes désignent par le nom de Xefab aschouri, — écriture assyrienne, et les Samaritains par celui d’écriture d'Esdras ou juive; tandis que, de part et d'autre, l’expression écriture hébraïque, — ketab hibri, n’est employée que pour désigner le type phénicien. Si l’on remarque qu'à l’époque des talmudistes ces mots Lefab aschouri n'étaient déjà plus bien compris et donnaient lieu parmi les docteurs juifs à diverses interprétations, on comprendra que cette épithète a dû exister bien longtemps avant les écoles de Babylone et de Tibériade (voir Walton, loc. cit., p. 111). De tous les sens qu'on a voulu donner au mot aschouri il n’en est point de plus forcé et de plus inexact que celui de ferme, droût, bien aligné (racine, aschar, être dront), scriptio rectissima in literis suis, en opposition aux caractères brisés, ketab raaz, de l'écriture phénicienne, comme l’entendent certains rabbins et avec eux encore quelques savants modernes.

Mais c’est là une étymologie de pure invention pour les besoins d’une cause aux abois ; la seule

qui soit rationnellement et scientifiquement acceptable est celle que nous fournit le Talmud de Babylone lorsqu'il dit que cette écriture est appelée aschourith, parce que les Juifs l'ont apportée avec eux d’Assyrie, — méaschour.

Nous ne voulons pas nous occuper de la question relative à l’époque où les Samaritains ont recu leur Pentateuque, si c’est du temps du schisme des dix tribus ou bien après le retour de la captivité de Babylone. Quel que soit le résultat auquel on arrive quant à la date la plus probable, là n’est pas pour nous le principal intérêt de la question, il est surtout dans le fait de l’existence de ce document contenant les livres les plus importants de l’ancienne alliance et écrits en ca-

ractères différents de ceux de notre texte massoré-

thique. Sans doute, s’il était bien démontré que le peuple des dix tribus possédait le Pentateuque avant le schisme (975 ans av. J.-C.), il serait bien près d’être prouvé que l’écriture primitive des Hébreux était la même que celle des Phéniciens. C’est pourtant ce que ne sauraient mettre en doute ceux qui admettent non seulement l’authenticité du Pentateuque, mais encore l’origine mosaïque de toutes ses parties. En effet, disent les partisans de cette opinion : , Les nombreuses précautions prises par Moïse pour que

Ja loi fût conservée et connue detous les Israélites, les choses accomplies plus tard en exécution de cette loi, la circonstance particulière que c’était une loi civile et religieuse, et qu’en conséquence elle devait se trouver entre les mains des juges et des prêtres, les écoles de prophètes fondées par Samuel, la piété des rois David et Salomon, font croire qu'à l’époque du schisme des exemplaires du Pentateuque devaient être répandus dans toutes les tribus d'Israël !.*

Mais alors si notre Pentateuqué est antérieur à Esdras, nous trouvons dans cette circonstance une forte preuve à l’appui de la tradition juive, qui veut que l'écriture ait été changée après le retour de l'exil; car avant le schisme il ne peut être question que d’un texte dont le type d’écriture devait être le même pour toutes les tribus, et cette écriture c’est celle que les Juifs du royaume de Juda appellent eux-mêmes hébraïque et dont ils disent avoir abandonné l'usage aux Cuthéens (Samaritains) après l’exil, comme rappelant trop la commune origine des deux peuples.

Mais nous devons à la vérité de déclarer que nous renonçons au bénéfice de cette hypothèse, ne partageant point l’idée qu'elle professe sur

1 Arnaud, Ze Pentateuque mosaïque, p. 175.

‘âge du Pentateuque éel que nous le possédons aujourd'hui. Quant au Pentateuque samaritain, nous nous rangeons à l’opinion de ceux qui lui assignent une autre origine et une date plus moderne, sans toutefois nous prononcer sur l’époque qui peut sembler la plus probable entre toutes celles qui sont proposées.

Il nous suffit de constater que, quelle que soit la variété des opinions sur ce sujet, la date d'origine de ce document ne saurait en aucun cas être ramenée plus bas que le temps d'Alexandre le Grand, c’est-à-dire vers l’année 330 av. J.-C.

Prenons, si l’on veut, ce terme extrême. En rattachant notre hypothèse à un fait historique qui la rend assez probable, admettons qu’à cette époque, qui est celle de la fondation du temple sur le mont Garizim{, les Samaritains voulant donner à leur culte l'autorité que pouvait lui conférer la révélation mosaïque, ont accepté le Pentateuque en usage dans le royaume de Juda.

* Alexandre prit Tyr en 332 av. J.-C. Pendant le siége, les Samaritains font leur soumission à Alexandre, et lui amènent un contingent de 8,000 hommes. Ce dévouement . leur valut immédiatement la permission de bâtir un temple sur le mont Garizim, — Après une durée de deux siècles, ce temple fut détruit par le prince juif Jean Hircan, l'an 129 av. J.-C.

Si l'écriture carrée est vraiment le type primitif de l'écriture sainte, comment supposer que les Samaritains, dans cette circonstance, aient entrepris de transcrire en caractères phéniciens ce document vénéré, rédigé par Le grand législateur, en caractères carrés ? Ce n’est pas supposable ; car en faisant cela ils enlevaient au livre son plus grand prestige, et du reste c'était une œuvre entièrement inutile, puisque, quel que fût le caractère d'écriture, la langue hébraïque n’était généralement plus comprise. Une espèce de patois, surtout dans la partie nord du pays, avait remplacé la langue de Canaan ; le véritable hébreu, que les lettrés seuls comprenaient encore, ne se trouvait plus que dans les livres saints dont le peuple ne pouvait entendre la lecture qu’à l’aide d’un commentaire ou d’une glose dans l’idiome araméen. D'où l’on peut voir combien est peu fondée l’opinion d’après laquelle le Pentateuque samaritain ne serait qu'une traduction des Septante faite en dialecte hébreu ; ce qui en fait une œuvre de pure fantaisie, qui, au double point de vue de l’histoire et de la religion, n’a aucune raison d’être. Il s’est écoulé au moins cinquante ans depuis la construction du temple sur le mont Garizim jusqu'à l’époque de la traduction du Pentateuque par les Septante (vers 280 av. J.-C.).

Dans ce temple, le culte, à peu de choses près, est le même que celui qui se célèbre à Jérusalem (Esdras IV, 2), et les prêtres de Garizim, qui sont eux aussi de la race de Lévi, ne possèdent aucun exemplaire de la loi jusqu'au moment où les Juifs alexandrins la traduisent en grec! C’est alors seulement que les prêtres de Samarie auraient eu l’idée de doter leur culte d’un document écrit, et cela dans un idiome inintelligible au peuple et dans un caractère d'écriture différent de celui du texte, qui est d'autorité divine ? C’est impossible. Mais, dit-on, il est tout aussi impossible d'admettre que les Samaritains, à cette époque où la haine des deux peuples était le plus excitée, aient voulu accepter des Juifs un livre de religion tel que le Pentateuque. Cela est inadmissible, en effet, si l’on veut qu'ils l’aient reçu des Juifs de Palestine. — Chacun sait combien grandes et nombreuses sont les différences qui existent entre le texte samaritain et celui des Juifs de Jérusalem. Au premier abord on pourrait croire que ces variantes et ces altératious proviennent uniquement de la négligence et surtout de l'arbitraire des Samaritains; mais en considérant de plus près la question, on est conduit à faire une autre supposition de beaucoup la plus probable, Trois siècles avant l'ère chré-

tienne, à partir de Ptolémée Lagus, les Juifs d'Égypte s’adonnèrent avec ardeur à l'étude de la littérature grecque. Dès lors, la connaissance

de l’hébreu tendit toujours plus à disparaître . parmi eux, et pour que la religion de leurs pères leur fût encore intelligible, il devint nécessaire d'en traduire le corps de doctrines dans cette nouvelle langue, qui finit par remplacer entièrement l’idiome maternel. Telle fut l’origine de la célèbre version grecque dite des Septante, dont la partie la plus ancienne, le Pentateuque, peut être rapportée à une époque qui ne dépasse pas l'an 285 avant Jésus-Christ. On dit qu'il existe entre cette version et le texte samaritain un accord portant sur environ deux mille passages en opposition avec le texte palestinien. Or puisqu'il paraît clairement démontré que le texte samaritain est antérieur à la version des Septante et que celle-ci ne peut être une version faite sur le texte samaritain, l'accord si fréquent qui existe entre ces deux textes ne saurait mieux s’expliquer qu’en admettant l’usage de sources communes. Ces sources très certainement ne provenaient pas de Palestine ; car, pour ne parler que des Septante, les Juifs d'Égypte n’avaient aucune raison de mettre en doute la fidélité et l’autorité du texte palestinien, au point surtout de se

permettre de l’altérer aussi profondément qu'il se trouve l'être dans la version grecque. Mais ces sources, les Juifs d'Égypte n’avaient à les demander à personne en dehors du pays qu'ils habitaient ; ils les avaient sous la main depuis longtemps, leurs pères les avaient apportées avec eux avant et pendant l’exil, et c’est très probablement de ces manuscrits que proviennent les Septante et le texte samaritain. C’est de là que s’expliqueraient ces traits si frappants de parenté par lesquels en même temps ils se distinguent du texte de Palestine. Nous verrons plus tard ce que d’un pareil état de choses on peut conclure en faveur de notre texte massoréthique. Pour le moment, nous nous bornons à déclarer que la différence qu’on remarque entre ces deux textes et celui de Jérusalem a pour principale cause le manque de soin de la part des scribes d'Égypte dans la conservation de leurs manuscrits, qui par là se trouvèrent, au bout d’un certain temps, considérablement altérés. D’autre part, et par la même cause augmentée de l'esprit sectaire, le texte Samaritain se corrompit rapidement dans le milieu où il se trouva placé après l'établissement du temple de Garizim ; de là des variantes toujours plus nombreuses, non seulement par rapport au texte palestinien, mais aussi par rapport

à celui des Septante, avec lequel il finit par différer considérablement sur des points où la version grecque reste d'accord avec le texte de Palestine. Maintenant, comme d’après la tradition juive le changement d'écriture ne s’est effectué qu'après le retour de la captivité de Babylone, il faut bien admettre que les manuscrits introduits jusque-là en Égypte étaient en caractères phéniciens. Le même changement, comme tout porte à le croire, a aussi eu lieu en Égypte : maisil a dû s’écouler un certain temps avant que les Juifs de ce pays en soient venus à faire subir cette transformation à des manuscrits vénérés qu'ils pouvaient encore lire dans le texte primitif et qu’ils n'avaient aucune raison de changer, étant loin de partager au même degré les préjugés de leurs frères de Palestine à l’égard des Samaritains, à cette époque en grand nombre en Égypte. Le Pentateuque samaritain n’est donc point, comme on à voulu le dire, une transcription faite en d’autres caractères graphiques d’un texte hébreu en écriture carrée, encore moins une traduction d’après les Septante ; c’est bien plutôt, semble-t-il, une recension faite d'après des manuscrits en Caractères phéniciens, apportés en Égypte avant et pendant l'exil. Repoussés par les Juifs de Jérusalem, qui refusèrent leur concours

dans la reconstruction du temple, les Samaritains se constituèrent à part en établissant un culte national sur les mêmes bases que celui du royaume de Juda; car eux aussi sont des Israélites, des disciples de Moïse dont ils conservent la loi et avec plus de soin que les prêtres de Jérusalem, qui en ont changé les caractères sacrés pour ceux d’un peuple étranger et païen.

Est-ce exactement ainsi que les choses se sont passées ? Nous n'oserions l’affirmer. Nous manquons de toute donnée précise sur cette difficile question de l’origine du Pentateuque samaritain. Notre raisonnement n’est donc qu'une hypothèse ajoutée à beaucoup d’autres. Pour le moment, nous donnons la préférence à celle-ci, comme présentant le plus de vraisemblance historique et de concordance avec la tradition juive d’après laquelle les Samaritains ont conservé le type primitif de l'écriture hébraïque (voir Bleck, Eint., $$ 326, 321).

Les plus célèbres écoles de Babylonie et de Palestine ont professé cette opinion qui leur avait été transmise oralement par l’école de Jérusalem. Leur parole est l’écho d’un témoignage primitif rendu par des hommes qui avaient pu s’assurer de la vérité du fait, et il faut que la vérité ait paru bien évidente aux talmudistes pour qu'ils

en soient venus à accepter cette tradition sans réserve aucune, eux dont l’orgueil national et les préjugés religieux ont eu tant de fois pour effet de fausser le jugement et aussi de dénaturer la vérité de l’histoire. Du point de vue où nous considérons aujourd'hui ce sujet, nous ne pouvons nous empêcher de regretter bien vivement que ces hommes n’en aient pas compris davantage l'importance ; mais qui donc, dans ces temps, ajoutait de l’importance à ces sortes de questions ? Le fait était surtout accepté sur l'autorité de ceux qui l’avaient transmis, et il n’était pas plus dans les mœurs des individus de soumettre cette tradition au contrôle de la critique, que de recueillir à son appui des preuves, peut-être encore faciles à trouver, avec la pensée que, dans la suite des temps, le besoin pourrait s’en faire sentir.

On comprend tout ce que renferme de dangers une pareille méthode de conserver et de transmettre l’histoire. Déjà les deux Talmuds de Jé-

rusalem et de Babylone, d’accord sur le fond,

diffèrent sur plusieurs points dans l’exposition historique du fait en question et dans l’interprétation

du mot aschouri. 11 semble qu’en passant par l’Église chrétienne, cette tradition juive devait non seulement se dépouiller de ce qu’elle contient d’erroné, mais aussi servir de point de départ pour quelques sérieuses études critiques. Malheureusement les premiers chrétiens, et tout particulièrement ceux d’origine juive, ne prirent aucun intérêt à l'étude du texte de l’Ancien T'estament. Cette indifférence tenait à deux causes: à cette époque l’hébreu n’était plus compris que par un très petit nombre d'individus, puis la confiance qu’on avait dans la version des Septante dispensait de s'occuper du texte original. Origène, au troisième siècle, Jérôme au quatrième, sont les seuls docteurs, à nous connus, qui se soient occupés d’hébreu; le premier, bien moins savant que le second, et tous les deux d’une science très incomplète.

Ils nous disent peu de choses sur la question de critique qui nous occupe et les quelques phrases que nous glanons ici et là dans leurs écrits, ne sont, avec une aggravation d'erreurs, que la monotone répétition de ce que nous ont dit les talmudistes. Origène se borne à dire modestement qu'on dit qu'Esdras, au retour de la captivité, s'est servi d'autres caractères. Eusèbe de Césarée va un peu plus loin et déclare qu'on af-

at és

firme qu'Esdras a écrit de mémoire (memoriter) les divines Écritures et changé les lettres juives, afin de les distinguer de celles des Samaritains (Chron. ad annum mundi 41740). Mais Jérôme, qui ne doutait jamais de sa science {, tranche toutes les difficultés en affirmant, sur sa propre autorité, comme une chose certaine, qu'Esdras « inventé d’autres caractères d'écriture : Certum est Esdram..... alias literas reperisse, quibus nunc utimur, cum ad illud usque tempus iidem Samaritanorum et Hebræorum characteres fuerint (Prolog. Graleat. ad lib. Regum).

Tout cela, comme on le voit, n’ajoute absolument rien à ce que nous disent les talmudistes, et il n’y a de témoignage historique vraiment important pour notre question que le leur. S'il manque d’exactitude dans la manière dont il est formulé, il repose pourtant sur un fait certain, c’est que l'écriture des Hébreux, qui jusqu’au retour de la captivité était en caractères phéniciens , à été remplacée, à partir de cette époque,

par l’écritäre en caractères carrés dite assyrienne, les Samaritains seuls ayant conservé l’ancien type, aujourd'hui quelque peu modifié par suite

1 «Ego philosophus, rhetor, grammaticus, dialecticus, hebræus, græcus, latinus, trilinguis» (Apol. adv. Rufin, Bb, Il).

d'un perfectionnement calligraphique. Or cette tradition juive concorde parfaitement avec les résultats auxquels on arrive de nos jours lorsque, sans prévention et d’un point de vue purement scientifique, on étudie cette partie de notre sujet.

A quelle époque et sous quelle influence s’est effectué ce changement d'écriture ? Nous l’avons vu plus haut, la thèse d’après laquelle on veut que du temps des Machabées l'hébreu s’écrivît encore généralement en caractères phéniciens, n’est pas soutenable. Outre les raisons déjà alléguées, nous trouvons impossible d'admettre que ce grand travail de transformation de l'écriture se soit opéré comme le veut Kopp, et avec lui toute une école, dans le quatrième siècle après Christ, sans que l’histoire de ces temps, où la vie littéraire est abondante, en ait conservé le moindre souvenir. Il est un homme en tout cas qui n’eût pas manqué d’en dire quelque chose, Jérôme, l’oracle de son siècle. Or, Jérôme non seulement ne connaît, comme Origène, que la tradition juive sur l’époque du changement d’écriture, mais lorsqu'il nous parle des caractères hébreux, ce sont les caractères carrés qu’il a en vue, les seuls qu’il connaisse, de même que la Mischna, qui est la partie la plus ancienne du Talmud. Hupfeld

réussit encore moins à nous convaincre en essayant de démontrer que le changement d’écriture a eu lieu dans le premier ou le deuxième siècle après Christ (Séudien und Krit., 1830). Ici encore les preuves historiques manquent entièrement et les circonstances sont des moins favorables pour l’exécution d’un semblable travail. Ce n’est pas dans un temps où le judaïsme se trouvait engagé dans une lutte à outrance avec le christianisme, qu'il se serait permis de modifier l'écriture de la littérature sacrée, au point de lui faire perdre d’une manière si sensible la forme antique et sainte sous laquelle lui avaient été transmises les révélations de Dieu. La forme actuelle, les docteurs juifs le savaient, n’était point celle de lécriture dont primitivement s'étaient servis leurs pères ; mais ce qu'ils savaient aussi, c'est que la transformation, que cette écriture avait subie, s'était opérée avec l'approbation pleine d'autorité d’Esdras, le sopher par excellence, et celle des prophètes du retour de la captivité. Personne ne voudrait aujourd’hui prendre à la lettre cette tradition rabbinique qui attribue à Esdras ce changement des caractères. Esdras, comme on l’a dit, est en quelque sorte un nom collectif auquel la tradition juive rattache tout ce qui se fit après l’exil de Babylone, pour la

o2 ÉTUDES SUR L'ANCIEN TESTAMENT

collection et la conservation des textes sacrés. Un homme, quelque puissant qu'il soit, ne suffit pas pour opérer subitement et à lui seul une semblable révolution; il faut la lente et irrésistible action du temps sous laquelle ici se transforma insensiblement l’écriture avec l’idiome national des Hébreux. Si nous ne pouvons fixer l’époque précise où cette œuvre de transformation se trouve achevée, il est pourtant permis de croire qu'elle l'était, du moins dans les parties essentielles, quelque temps avant Christ, comme le montre Matth. V, 18. L'apparition des caractères phéniciens sur les monnaies juives, à l’époque des Machabées, ne peut s'expliquer que par l’attachement des princes asmonéens aux mœurs antiques, et leur ardent désir de réveiller l'esprit national en faisant revivre tout ce qui pouvait ‘appeler l’ancien hébraïsme.

En disant que l'écriture carrée porte le nom d'aschourith, parce que les Juifs l’apportèrent avec eux d'Assyrie, la tradition juive contient une vérité qu'il faut savoir dégager des termes peu exacts sous lesquels elle nous est transmise. Cette vérité est celle-ci : c’est que c’est bien en effet sous l'influence de l’araméen que s’est opéré le changement de l’écriture. Déjà, durant l'exil, les Juifs connurent l'écriture araméenne et durent

en faire usage, comme le donnent à supposer les inscriptions dites égyplo-araméennes, qui paraissent provenir des Juifs venus de Babylone ou de Palestine en Égypte. La langue de ces inscriptions est chaldéenne, ou araméenne, et le caractère d'écriture est très semblable à celui de l’alphabet phénicien, mais avec les traits particuliers qui, comme nous l'avons dit, en font un rameau distinct de celui-ci. C’est cette écriture araméenne qui est le point de départ de notre caractère massoréthique. Mais pour s’y reconnaître, il ne faut pas prendre notre type moderne, d’un dessin si parfait, pour le comparer, par exemple, avec les caractères de l'inscription de Carpentras ; c’est avec les manuscrits les plus anciens que doit se faire ce travail de comparaison. Le résultat serait encore plus concluant s’il nous était possible de remonter au delà du onzième siècle de l’ère chrétienne dars l’âge de nos manuscrits; mais, même avec les copies du moyen âge, on arrive facilement à se convaincre de l’étroite parenté qui existe entre le type araméen et celui de l'écriture carrée. Entre les deux vient se placer l'écriture palmyrénienne, qui établit une transition très naturelle de l’un à l’autre. , A la la vérité, dit Munk, les inscriptions trouvées à Palmyre ne datent que des trois premiers siècles

de l’ère chrétienne“; mais ce n’est pas une raison pour ne pas faire remonter plus haut les caractères de ces inscriptions. [l est probable que celles-ci nous retracent une ancienne écriture araméenne qui a pu être introduite chez les Hébreux quelques siècles avant l’ère chrétienne” (Palest., p. 428). En tout cas, il est certain que c’est le type dont se rapproche le plus l'écriture carrée, qui n’en est que le perfectionnement au point de vue calligraphique. Ce serait le moment d'entrer dans les détails minutieux d’une étude comparative des alphabets sémitiques; mais un pareil travail ne peut trouver sa place ici, et nous terminons cette étude en formulant notre conviction sur les divers points que nous venons d'examiner : 1° le texte hébreu appelé massoréthique n’est pas, quant à sa forme, celui des écrivains sacrés ; 2° l’altération que le texte primitif a subie, consiste en ce que les caractères de ce texte, qui étaient phéniciens, ont été changés et remplacés par des caractères araméens devenus plus tard nos caractères carrés ; 3° nous ignorons comment les choses se sont passées et l’époque où cette œuvre de transformation s’est trouvée terminée, mais tout porte à croire que ce fut par suite des relations de plus en plus fréquentes des Juifs avec les peuples de la Syrie,

VA

et que cette mutation des caractères avait déjà eu lieu quelque temps avant Jésus-Christ; 4° l'écriture carrée ne découle pas par un progrès calligraphique du type phénicien, mais de l’araméen, qui est un rameau d’une souche primitive que nous ne retrouvons plus et de laquelle procèdent, directement ou par ramifications, tous les alphabets sémitiques.

Il nous reste à examiner si les résultats que nous venons de constater sont de nature à ébranler notre confiance dans le texte sacré que nous possédons aujourd’hui. Nous serons mieux à même de répondre à cette question lorsque nous aurons exposé dans leur ensemble les travaux accomplis par les docteurs juifs, en vue de fixer le texte hébreu et d’en assurer la conservation, et c’est ce que nous nous proposons de faire dans une pro- . Chaine étude sur les Talmudistes et les Massorèthes.

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