‹ Études historiques et exégétiques sur l'Ancien TestamentChapitre 63 sur 75 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

Dans une étude sur l’histoire du texte avant l'exil, les passages parallèles ou les morceaux répétés sont les seuls éléments sur lesquels la eri-

tique ait à s'exercer. En dehors de ces faits pal-

pables, sur lesquels peut s'engager utilement une discussion scientifique, il ne se trouve rien de

ess détecte ii En

vraiment saisissable, et tous les efforts faits jusqu ici pour s'assurer la possession d’un argument d’un autre ordre sont venus se perdre dans le

vaste champ des hypothèses à l’aide desquelles

les partis cherchent à étayer leurs théories, au milieu de discussions interminables.

Les Juifs ne nous ont transmis aucun renseignement relatif à un travail littéraire quelconque dans la période dont nous nous occupons. Leurs traditions écrites contenues dans le Talmud et la Massore, sont postérieures à l’ère chrétienne, et bien qu'il s’y trouve des fragments beaucoup plus anciens, on y chercherait en vain des éclaircissements sur les points de critique qui se rattachent à notre sujet. Ils ont leurs formules classiques, invariables, et sur lesquelles ils ne se permettent jamais d'élever un doute : , Moïse reçut la loi du Sinaï, 1l la donna à Josué, Josué aux anciens, les anciens aux prophètes, les prophètes aux membres de la grande synagoguet{.* Voilà pour la loi. Quant aux autres livres, cela va également tout seul: ,Les sages nous ont transmis la loi, les prophètes et les hagiographes liés dans un

. volume ?.* L'histoire du texte, d’après les mêmes

1 Pirké Aboth. cap. I, init.

? Tract. Baba bathra, fol, 13, col. 2.

docteurs, est des plus simples et des plus rassurantes : le texte sacré et les accidents dont il est affecté remontent jusqu’à Moïse et le mont Sinaï f. Tel est le résumé très exact de la science isagogique et critique des talmudistes. Nous n'avons donc devant nous que le texte seul, ce texte dit massoréthique, sur la formation duquel nous aurons à nous expliquer plus tard, mais que nous acceptons présentement tel quel comme le seul terrain sur lequel doivent se poursuivre nos investigations. Prenons tout d’abord le 22° chapitre du second livre de Samuel et le psaume XVIII, qui, d’après leur commun titre, sont un hymne de David à l’occasion de ses victoires sur ses ennemis. De part et d’autre le thème est le même et 1l est facile d’y reconnaître le même auteur. Dans les cinquante et un versets qui composent ce morceau, on constate entre les deux exemplaires l’existence d’au moins cent variantes. Or les variantes dans un texte donnent toujours lieu de penser que, pour une raison ou pour une autre, ce texte a souffert quelques altérations. Mais ici, en nous opposant une théorie que nous voudrions pouvoir accepter, on nous conteste le droit de

! Halaka le Moschéh misinai, — traditio sunt de Mosis monte Sinai. Buxtorf, Tiberias, p. 40.

considérer ces altérations comme de vulgaires accidents du genre de ceux qui ont si souvent affecté les manuscrits des autres peuples. L'école de Buxtorf, fidèlement représentée de nos temps par Hengstenberg, considère ces variantes des morceaux répétés ou bien comme provenant d’une revision faite par l’auteur lui-même en.vue d’approprier son chant à une circonstance particulière, qui n'existait pas lorsqu'il fut composé, ou comme résultant de la liberté avec laquelle les hommes animés de l'Esprit de Dieu ont travaillé le texte, ayant conscience de ce qu’ils faisaient, dans l’intérêt de la théocratie dont cette littérature était la propriété!. C’est ainsi que notre hÿmne, dont le texte primitif, dit Hengstenberg, est l’exemplaire du livre des Psaumes , a été retouché par David lui-même, qui lui a donné la forme sous laquelle nous le trouvons dans le second livre de Samuel. Le but que l’auteur s’est proposé dans ce travail de revision est purement littéraire ; il retoucha la première composition non pour la corriger comme s’il s’y trouvait des fautes, mais dans l’intention de donner une variation du thème au moyen de termes choisis, énergiques et parfois explicatifs. Pure hypothèse.

1 Hævernick. Fin. 1. Theil, $ 59.

Citerait-on un seul exemple d’un auteur biblique

revisant ainsi ses écrits ? Il n y en a pas, et fort.

heureusement pour l’école de Buxtorf, dont la théorie ne pourrait que recevoir quelque dommage de ce fait que l'Esprit d'inspiration retouchait parfois ses propres œuvres.

Si, à défaut de preuves historiques, cette hypothèse pouvait seulement soutenir l’épreuve d’une critique sérieuse basée sur notre texte ! Maïs c’est précisément sur ce terrain que se révèle sa faiblesse, comme nous allons le constater.

Une variation a toujours pour effet d'amener certains changements qui, sans altérer le fond du thème, donnent à la forme une apparence nouvelle. Puisque, d’après Hengstenberg,

changements se font connaître ici par des expres-

sions choisies, énergiques et parfois explicatives, nous devons donc trouver dans l’exemplaire de 2 Samuel un degré de beauté dans la forme et de clarté dans les idées supérieur à ce que nous présente la copie du livre des Psaumes. La chose vaut la peine qu'on s’en assure.

Remarquons tout d’abord de quelle nature sont les variantes que présente notre morceau; elles peuvent être rangées en deux classes. La première comprend des variantes purement orthographiques, ce sont des mots qui dans les pas-

sages parallèles sont écrits, comme on dit en terme de grammaire, plenè ou defectivè. Ces sortes de variantes sont fréquentes, mais n’ont pas pour effet de changer le sens des mots. Ce ne sont ni des défauts ni des qualités au point de vue grammatical, mais seulement des libertés qu'un scribe pouvait prendre sans scrupule, le sens restant le même. [Il est vrai que la forme défective se remarque plus particulièrement dans les morceaux appartenant à la partie la plus ancienne de la littérature hébraïque, mais dans le cas actuel nous n'avons pas à tenir compte de cela, car même en supposant une double composition, comme les deux exemplaires sont de la même époque et du même auteur, on ne saurait attribuer à celui-ci ces différences orthographiques, inutiles au point de vue de l’art et qui de sa part ne seraient que de pures fantaisies, puisqu'elles ne sont pas exclusivement propres à l’un des deux morceaux, mais qu'on les trouve indistinctement dans les deux, et que, dans le même exemplaire, le même mot revêt alternativement l’une et l’autre forme.

Il faut noter ce fait, qui a son importance dans notre discussion ; car très certainement cette diversité, de scription qui, dans son application arbitraire et capricieuse, ne laisse voir aucun principe, aucune méthode, aucune intention

d'ajouter quoi que ce soit à la forme des mots ou à la clarté des idées, ne saurait être attribuée, dans notre double recension, à un même auteur, et surtout lorsqu'on veut que cet auteur soit le grand et aimable chantre d'Israël 1.

Une seconde classe de variantes comprend celles qui peuvent être considérées comme étant de véritables fautes affectant plus ou moins le sens des mots: une lettre radicale prise pour une autre ou omise dans l’un des deux textes, d’où résulte un mot dont le sens diffère de son correspondant dans le passage parallèle?; des suppressions de

! Nous pourrions encore ranger dans cette classe de variantes des formes verbales et certains mots appartenant plus ou moins au style poétique ou d’une correction grammaticale inférieure à la forme des mots correspondants dans l’autre exemplaire ; mais ces points de détail sont tellement minutieux, qu’il faut avoir le texte sous les yeux pour s’en. occuper utilement.

? Vaiédé, racine Daah, ü volait, du plus beau style poétique, Psaume XVIII, 11: à volait sur les ailes du vent ; mais le copiste de 2 Sam., confondant, ce qui d’ailleurs est trèsfacile, le Daleth avec le Resch, écrit vaiera, racine Raah, il parut sur les aïles du vent. — V. 33, le Nun et le Resch ont également été pris l’un pour l’autre, Psaume: vaîten, ïl donne, # rend, 2 Sam.: vaiater, il guide, sens peu sûr et qui ne va guère dans notre passage. — V. 36, anevatheka, ton humilité, dans le sens de Donté, mais 2 Sam.: anoteka, ton exaucer, ton répondre, pas clair. Dans cette leçon le va a été omis comme v. 42, ischeou, ils regardent, mais dans le psaume ischaveou, ils crient; v. 44, Ps.: thessiméni, tu me places, 2 Sam.: thischemeréni, tu me gardes, faute évidente de copiste, etc., etc.

mots et de phrases entières qui ne sauraient pro-

tvenir d’un travail de revision, comp. ÿ 2, 13, 36, etc. ; des additions superflues et prosaïques, Y 3, 1,12, 20, 43, etc.; des verbes dont le sens se trouve modifié, sans raison appréciable, par suite de la forme spéciale sous laquelle ils sont employés dans l'une ou l’autre recension, ÿ 7, i2, 98, 41, etc.

Au milieu de ces accidents, qui se renouvellent plus de cent fois dans ces cinquante et un versets, l'esprit erre comme dans un labyrinthe, cherchant en vain un fil conducteur pour arriver à reconnaître le texte dans sa pureté primitive. On nous dit que c’est celui du livre des Psaumes qui, revu plus tard par David, a reçu la dernière forme sous laquelle nous le trouvons dans le 2° livre de Samuel. Maïs alors pourquoi trouvonsnous encore dans ce dernier tant d’imperfections, tant de leçons inférieures, pour la forme comme pour l’idée, à celle du texte des Psaumes.

Qu'on en juge par quelques exemples.

Psaume, Y 7 :

LA Dans ma détresse j'invoquai - équera - l'Eternel et vers mon Dieu je poussai des cris - aschavéa.

Nous avons ici des nuances bien marquées par

La A 7

le choix des verbes. A côté de cette rédaction, celle de 2 Sam. est assez pauvre :

Dans ma détresse j'invoquai - équera - l'Eternel, j'invoquai - équera - mon Dieu.

Psaume, Ÿ 32 :

Ca Car qui est Dièu si ce n'est - mibaleadé - l'Eternel et qui est un rocher excepté - zoulathi - notre Dieu ?

Rien de plus élégant que cette variété dans l'emploi des prépositions, et très certainement si le texte de 2 Sam. était une revision de celui des Psaumes, le poète, pour le plaisir de faire une variation, se serait bien gardé d’affaiblir cette beauté de style en répétant, comme nous le voyons dans 2 Sam., la lourde préposition »4baleadé dans les deux hémistiches (voir encore Y 37). Deux fois le même mot si rapproché dénote plutôt de’ la négligence dans la rédaction qu'une variation heureuse, et personne ne peut voir dans ces exemples l’intention que Hengstenberg prête au poète, de nous donner une variation se faisant remarquer par des qualités de style que nous ne trouvons pas dans la première copie ; ces exemples sont bien plutôt des preuves de manque de soin dans la. rédaction du texte de 2 Samuel. |

Quand un poëte comme David a trouvé une

forme verbale aussi correcte et aussi harmonieuse que l’est celle du mot vaioziéni, à me fit sortir, Ps. v. 20, on peut être sûr qu'il n'ira pas un peu plus tard la remplacer par une autre aussi traînante que l’est varozé..... ot, il fit sortir... mot. En tout cas ce serait lui faire grand tort que de le supposer capable, après nous avoir donné, Ps. v. 27, les formes régulières #hithebarar! et thithepathal?, de mutiler ces mots comme à plaisir, au point de nous enlever toute possibilité de les expliquer d’après aucune règle connue des dialectes sémitiques ; éithabar et thithapal, dans 2 Sam., ne peuvent être que des formes de fantaisie, si elles ne sont pas le réultat d’une erreur involontaire, de la part d’un copiste..

Le seul mot que je trouve vraiment explicatif dans la recension du 2% livre de Samuel est morid, v. 48, participe hiphil de sarad, — qui fait descendre, qui abaisse. À ce mot correspond dans le psaume vaiadeber, 3% fut. hiph. de dabar qu'on ne trouve qu’une autre fois, Ps. XLVIT, 4, avec le sens qu'il a ici: conduire, surtout des troupeaux, pastum egit. Morid doit bien être une explication

L Racine barar, — séparer, choisir, purifier; hithp., se purifier, se montrer pur.

? Racine pathal, inus. au kal; niphal, s’efforcer, lutter, se

débattre; hithp., se montrer rusé, faux.

de ce sens rare de dabar, mais cette variation n’est pas heureuse ; car, d’un côté, elle affaiblit l’idée si énergiquement exprimée par Le mot du psaume: duxit, coegit, gentes sub potestatem meam gregis pecudum instar (Rosenmüller); et, de l’autre, par sa forme grammaticale, ce mot déroge à la règle suivie par l’auteur dans la disposition des strophes qui composent ce morceau. Cette règle consiste en ce que, lorsque dans le premier membre d’une strophe le sujet s'annonce par un participe, le verbe correspondant dans le second hémistiche prend l’une des formes du parfait ou du futur, et non de nouveau celle du participe, comme dans le cas unique avec morid, comp. v. 35, 34, 3), 49. La leçon de 2 Sam. est donc une explication donnée par un copiste ou par le rédacteur du livre, en tout cas par quelqu'un qui, au double point de vue de l’art et de l'idée, se montre ici inférieur à l’auteur de la lecon du livre des Psaumes. Il nous serait facile de citer une foule d’autres exemples de ce genre contre la thèse de Hengstenberg, mais ceux-ci suffisent pour montrer que cette thèse est insoutenable devant une étude critique des textes. Non-seulement aucun des passages que nous avons relevés ne présente dans l’exemplaire de 2 Sam, les qualités dont parle

Hengstenberg, mais nous y trouvons positivement

le contraire : l’affaiblissement des beautés du texte des Psaumes et parfois même des incorrections et des fautes inexplicables.

Mais si nous sommes forcés de reconnaître que l’'exemplaire de 2 Sam. ne peut être une revision faite par David du texte du livre des Psaumes, pouvons-nous du moins admettre cette partie de la thèse de Hengstenberg affirmant que c’est dans le livre des Psaumes que se trouve Le texte primitive de notre hymne ? Je le crois, mais en faisant certaines réserves. Si par texte primitif on entend l'original même de la composition de David conservé intact jusqu’à nos jours, ce n’est pas admissible. Ce texte, lui aussi, porte des traces évidentes d’altération et il est des leçons dans la rédaction de 2 Sam. d’une autorité supérieure à celles du livre des Psaumes. C’est dans le texte de 2 Samuel que se rencontrent le plus

grand nombre de mots orthographiés à la manière des plus anciens morceaux de la littérature hébraïque, et l’on y trouve également des expressions plus poétiques que leurs correspondantes dans l’autre exemplaire. Ainsi la leçon 2 Sam. v. 2 mepalti li! est plus expressive et plus poé-

1 Ce mot est probablement mal ponctué. C’est le part.

tique que celle du psaume mepalti, mon libérateur. Jam, la mer, 2? Sam. v. 16, correspond mieux à l’idée que veut exprimer le poëte que le mot maim, les eaux, du psaume, qui est faible, trop général et, pour le parallélisme, moins exact que le mot am. Au v. 5 ces mots mischebere maveth, les vagues de la mort, sont à tous égards préférables à ceux du psaume : Mhébelé maveth, — les lacets de la mort ; l’idée est plus belle et la rédaction en est mieux soignée, car mischebcré fait parallèle à nahhalé, — lestorrents, du membre suivant, tandis que dans le psaume la répétition si rapprochée du mot Xhébelé est d’un faible effet poétique. Entre les deux leçons adikem, — je les broie et arikem, — je les disperse, X. 43, on ne peut que donner la préférence à la première, qui est celle de 2 Samuel, de même que ÿ.7 vaischema, 2 Sam. est plus correct que 2schema du psaume. Voir encore ÿ. 12, 39, 44.

pihel de palat, s'enfuir, échapper, pihel délivrer, dé là le sens de libérateur, idée concrète qui ne concorde pas avec celles des deux noms précédents qui sont abstraites. Il vaut done mieux ponctuer pour avoir une idée semblable mipelati, mon salut; li, à moi, fait pléonasme, mais est d’un bon effet en hébreu, Ps, CXLIV, 2, — Au verset 3 nous trouvons un autre mot évidemment mal ponctué : éohé, cet état construit, nous obligerait à traduire: Dieu de mon rocher, ce qui ne signifie rien; it faut lire élohaï, et nous avons alors: m0n Dieu, mon rocher, élohaï tsouri.

Néanmoins quels que soient ces avantages partiels du texte de 2 Samuel sur celui de l’autre exemplaire, ils ne suffisent pas pour contrebalancer les fautes dont il est entaché et qui, par la gravité comme par le nombre, l’emportent de beaucoup sur celles du livre des Psaumes dont le texte est incontestablement meilleur.

Il est inutile, après cela, d'examiner au long ce que vaut la seconde hypothèse d’après laquelle, tout en reconnaissant que les variantes que présentent les morceaux répétés peuvent être le résultat d’un travail de seconde main, on prétend que ce travail n'a été accompli que dans l'intérêt de la théocratie et sous l'influence de l'Esprit d'inspiration; car cette supposition gratuite tombe d’elle-même lorsqu'avec un esprit libre on étudie en les comparant les textes de nos deux recensions. En regardant les citations qu’on peut opposer à cette hypothèse, je trouve qu'elles sont tellement concluantes qu’elles vont jusqu'à réduire à l’absurde l’opinion contraire. Car, d’après l’idée que nous combattons, ou il faut admettre que sous l'influence de l’Esprit le travail des reviseurs du texte a eu souvent pour cffet de nous donner des leçons fautives ou, le plus fréquemment, moins correctes et moins belles que celles qu'avait inspirées précédem-

ment le même Esprit; ou bien, partant de l’idée que les plus faibles leçons sont les premières, il nous faudrait admettre qu’elles ont été plus tard amendées sous l'influence du même Esprit, qui, sous leur première forme, les avait également inspirées.

Mais je m'abstiens d'entrer dans ces détails qui nous entraîneraient trop loin et nous feraient perdre de vue les points essentiels de notre sujet. Le terrain sur lequel je me suis placé est celui des faits, le seul qui convienne à une question de la nature de celle qui nous occupe. Ces faits sont nombreux; mais, sans date d’origine et disséminés sans ordre au milieu d’une foule d’autres d’un intérêt plus général et surtout plus pratique, ils restent inaperçus de la masse, qui d’ailleurs n’en comprend pas l'importance, et ils ne deviennent visibles qu’au petit nombre de ceux qui s'appliquent à les chercher au moyen de longues et minutieuses études. Dans l’accomplissement de cette tâche essentiellement de détails et qui, pour parler avec saint Jérôme, exige plus d’érudition que de génie ', nous ne pouvons

! Lettre à Sunia et à Fretela, deux femmes chrétiennes qui du fond de l'Allemagne lui éerivaient pour lui soumettre des difficultés sur le texte biblique. Jérôme répond: Quærilis à me rem magni operis et majoris invidiæ, in qua scribentis non ingenium, sed eruditio comprobetur.

nous occuper des théories des diverses écoles que dans la mesure où elles nous présentent des éléments scientifiques pour ou contre les résultats de nos recherches. En évitant les discussions théologiques, et en nous bornant exclusivement à l'étude critique des faits, nous atteindrons plus directement et plus sûrement notre but; car, comme on l'a dit souvent, les détails sont la pierre de touche des théories.

C’est par cette voie que nous sommes conduits à conclure qu'il nous est impossible d'admettre que l’une des deux recensions du morceau que nous venons d'étudier soit due à un travail de revision fait par l’auteur lui-même; que, pour des raisons encore plus fortes, si possible, nous ne pouvons considérer les variantes si nombreuses dans les deux exemplaires comme provenant d’un remaniement du texte accompli postérieurement à David par des hommes agissant sous l'influence de l'Esprit; et qu’enfin nous croyons qu'en effet quelqu'un a touché au texte primitif, que présentement nous ne savons plus reconnaître d’une manière certaine, mais que les modifications que ce texte a subies sont de nature telle que nous ne pouvons en rendre responsable que la main d’un copiste ordinaire qui l’a altéré, Soit avec intention, soit par inadvertance, en

tout cas pour des raisons qui n’ont rien de commun avec l'Esprit d'inspiration.

Le livre des Psaumes est, dans le champ de la littérature hébraïque, la partie où nous trouvons le plus à glaner pour l’histoire du texte avant la formation du canon. Cela tient, sans doute, à ce que les fragments composant cette précieuse anthologie lyrique furent, plus que toute autre portion des Écritures, exposés à des dangers pouvant porter atteinte à l'intégrité de leur texte. En effet, ces pieuses poésies, particulièrement goûtées du peuple, circulèrent longtemps comme morceaux détachés, fréquemment recopiés ou simplement confiés à la mémoire des individus.

Nous n'avons point à nous occuper ici de la question assez complexe relative à la formation de notre recueil des Psaumes qui, dans sa forme actuelle, est postérieur à l’exil. Nous acceptons le livre tel que nous l’a transmis le peuple juif; mais en examinant le texte nous croyons y découvrir des traces d’altérations dont l’origine remonte à une époque antérieure à celle où le volume fut admis dans le canon.

L'école de Buxtorf a parfaitement compris tout ce qu’on pouvait conclure de l’état du texte des Psaumes contre sa théorie à l'endroit de la conservation et de l'intégrité du texte hébreu; aussi cette école a-t-elle déployé les plus grands efforts à défendre une position battue en brèche de toutes parts et qui serait tombée depuis longtemps, si les assiégés ne s'étaient retranchés sur des hauteurs où nous ne saurions les atteindre, — là sphère de la foi étant inaccessible à la science critique.

Les altérations qu'a subies le texte hébreu dans la période qui précède le retour de l’exil sont de deux sortes : il en est d’involontaires, qui sont de purs accidents communs à toute littérature ancienne manuscrite. Que des copistes aient commis Certaines erreurs par inadvertance, par ignorance ou par suite de l’état matériel des manuscrits dont ils se servaient, il n’y à là rien qui

. doive nous étonner; car pourquoi supposerait-on

que la providence de Dieu se soit montrée plus soigneuse des manuscrits hébreux que des manuscrits grecs de la nouvelle ailiance, où les variantes se comptent par milliers ?

Mais à côté de ces accidents involontaires et inévitables dont le texte hébreu de toutes les époques nous fournit tant d'exemples, s’en

trouvent d’autres dont le caractère nous révèle l'intention et le but de ceux qui, avec une entière conscience de ce qu'ils faisaient, se sont permis des changements qui ont incontestablement altéré le texte primitif. |

Je me hâte de dire que ce que j'entends n’a rien de commun avec la vieille et injuste accusation portée contre les Juifs d’avoir à dessein falsifié le texte de leurs livres sacrés. Il s’agit de quelque chose de beaucoup moins grave, accompli avec un sentiment religieux et une entière bonne foi, et qui ne ressemble en rien à ce qu'on appelle une falsification.

Je prends comme premier exemple le psaume XIX. Les sept premiers versets de cet hymne célèbre ! nous offrent l’un des plus beaux spécimens de poésie qu’on puisse citer. L'idée simple et grande, les images nobles et majestueuses, l'élégance de la forme, tout dans ce morceau nous révèle un vrai génie poétique et religieux. Mais qui n’a remarqué le contraste qui existe entre cette partie du psaume et les huit versets de la fin?? Ce brusque passage de l’admiration de la nature à celle de la loi a quelque chose

! «Les cieux racontent la gloire du Dieu fort, ete.» * «La loi de l'Eternel est parfaite, ete,» Y, 8

d'insolite et qui étonne au premier abord: Ki encore, partant d’un même vol, le poète nous enlevait de nouveau avec lui dans les hautes régions d’où, pour saisir un nouveau thème, il nous à fait descendre un instant; mais non, il nous retient sur la terre, se dépouille de tous ses ornements, et, changeant de ton et de rhythme, sans transition aucune, passe du genre lyrique le plus sublime à celui d’une poésie didactique et sentencieuse.

Sans doute 1l y a moyen de rattacher ces deux parties l’une à l’autre par une idée sous-entendue que bien des personnes trouvent juste et même très-édifiante {; car, dit-on, l’homme pieux est naturellement conduit à louer Dieu et comme créateur et comme législateur ou auteur de la révélation écrite; soit, quon utilise cette idée dans l’enseignement pratique ou dans une lecture d’édification, je le veux bien; mais ce moyen de conciliation ne nous suffit plus dès que, avec un esprit indépendant, nous nous mettons à étudier le morceau au point de vue critique. Alors nous ne pouvons voir dans les parties principales de ce psaume que deux fragments composés à des

1 Voir de belles pensées de Tholuck dans son analyse de ce’ psaume,

époques et sous des impressions différentes; le premier, indubitablement par David, l'auteur du psaume VIII; le second, par un pieux Israélite pénétré des pensées qui remplissaient le cœur de l’auteur du psaume CXIX. La réunion de ces deux fragments est le fait ou du dernier écrivain, qui aura cru utile de joindre sa composition à celle de David, dont elle pouvait lui paraître le complément, ou bien des rédacteurs du livre des Psaumes. En tout cas, je ne puis voir ici qu’une addition faite par une seconde main au texte de David. Si l’on conteste la justesse de cette conclusion, je n’insiste pas; on peut en appeler à des exemples plus décisifs que celui-là à l'appui de notre thèse.

Qui peut lire les deux derniers versets du psaume LI sans être frappé du manque de connexité qui existe entre cette partie du morceau et celle qui précède? Nous avons ici un hymne dans lequel David déplore sa chute à l’occasion de Bathséba, et cette poignante effusion d’un cœur repentant se trouve brusquement interrompue par un vœu en faveur des murailles de Jérusalem en ruines et du rétablissement des sacrifices dans le temple. Au point de vue de l’art, ce dénoûment mattendu nous choque, car il rompt l'unité dans l’ordonnance du morceau, et, au point de vue

historique, c’est un anachronisme, car il rappelle un état de choses postérieur de plusieurs siècles à David. Il faut voir à l’œuvre l’école de Buxtorf sur ce passage pour se faire une idée de l’abondance de ses ressources pour se tirer de semblables difficultés. Les sens typiques, prophétiques, messianiques, tout est mis en réquisition pour prouver que ce psaume est bien intégralement de David. Il faudrait, d’après cela, être initié à des choses bien profondes, bien mystérieuses, avoir fait des expériences plus qu’ordinaires dans la vie religieuse pour arriver à saisir le véritable sens de la pensée du Psalmiste, car il ne s’agit de rien moins que de découvrir ici les murs spirituels de la mystique Sion, élevés par les sacrifices spirituels offerts par les cœurs des rachetés, etc., etc. (Séier). Mais il n’est pas donné à tout le monde de voir tant et de si belles choses dans ces deux versets, qui, pris simplement dans leursens littéral, donnent à entendre qu’à l’époque où ils furent composés les murs de Jérusalem étaient en ruines, puisque le poète exprime le désir que l'Eternel les relève pour que de nouveau l’on puisse offrir des sacrifices sur son autel. De là cette conclusion très-naturelle: si David est l’auteur des versets précédents, il n’a pu écrire ces deux derniers, qui doivent être une addition

faite au temps de l'exil à ce psaume d’humiliation exprimant si bien ce que le peuple éprouvait luimême sous le châtiment que lui avaient attiré ses péchés; ou bien, si ces deux versets doivent être considérés comme parties intégrantes du morceau, le psaume entier, comme le pensent plusieurs exégètes, a été composé au temps de l’exil{. C’est au lecteur à voir à laquelle de ces deux opinions il peut donner la préférence.

Le psaume CVIIT n’est pas une composition faite d’un seul jet, car nous retrouvons ailleurs les deux fragments dont elle est formée. Les six premiers versets sont pris du psaume LVII, 8-12, et le reste du psaume LX, 7-14. Ces deux parties sont si peu homogènes, elles manquent tellement d'unité, qu'on ne s'explique pas comment elles peuvent se trouver réunies. Vouloir que ce soit l’auteur même de ces deux morceaux rapportés qui ait ainsi disposé cette nouvelle compo-. sition, c’est de parti pris refuser de raisonner et de céder aux preuves du contraire qui ressortent d’une étude attentive de notre psaume. Même en supposant ce qui n’est pas, bien s’en faut, que notre morceau fût parfait au point de vue de la

1 Tholuck n'hésite pas à considérer les deux derniers versets comme une addition liturgique faite au temps de l'exil, De même pour Ps. XIV, 7.

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