DEUXIÈME PARTIE
En considérant le texte hébreu de nos Bibles imprimées, on peut se demander si les écrivains sacrés seraient aujourd’hui capables de lire Les œuvres dont la composition leur est attribuée. Je crois que cela leur serait impossible sans le concours des hébraïsants modernes.
Pour ne parler que de Moïse, par exemple, il faudrait certainement lui enseigner à lire la Thorah (la loi), car les caractères d'écriture usités de son temps étaient tout autres que ceux de notre texte actuel!. [] faudrait aussi lui expliquer ce que signifie cette multitude de signes et de points totalement inconnus de son temps et dont présentement le texte est parsemé. Ce sépher (livre) rédigé primitivement sur des peaux gros « sièrement préparées, écrit, pour ainsi dire, d’un | seul trait, sans intervalle entre les mots et les
1 C£. l’'Introduction sur la Paléographie hébraïque.
pensées, et formant un rôle unique (#égillah), il le trouverait aujourd’hui transcrit sur une matière faible d’une composition inconnue dans l'antiquité, classé, suivant la nature de son contenu, dans un immense recueil, divisé en grandes sections, subdivisé en versets, fractionné en une multitude de parties ou de mots dont l’exacte composition est souvent très discutable. .
En présence de son œuvre dans sa forme actuelle, l’auteur de la Torah serait aussi embarrassé pour la lire qu’un étudiant qui de nos jours débute dans létude de l’hébreu. Mais après lui avoir appris l'alphabet, il faudrait [ui enseigner la prononciation des mots, et pour cela où trouver un maître suffisamment autorisé? Les Juifs d’Allemagne, de Portugal, d'Espagne, de France et ceux d'Asie diffèrent tellement sur ce point, qu’on ne sait auxquels donner la préférence. De plus, il existe aujourd’hui des variantes considérables dans la vocalisation des manuscrits. En tout cas, Moïse assistant à la lecture de sa Thorak dans une synagooue moderne, très Certainement n'y comprendrait rien, à moins que préalablement il n’eût fait une sérieuse étude de la Massore en vue d'acquérir la connaissance des procédés par lesquels on a cherché à peindre les accidents les plus minutieux de la lecture au moyen de signes
pour toutes les inflexions de voix, pour l’éléva-.
tion ou l’abaissement du ton, les soupirs et les demi-soupirs, l'accent musical, etc. IL lui faudrait enfin s'initier aux mystères cachés sous les lettres, les grandes, Les petites, les ponctuées, les renversées, les suspendues, etc. David, Salomon et jusqu’au dernier prophète qui écrivit 1100 ans
après Moïse, devraient passer par la même oi È
pour comprendre leurs écrits.
Depuis le retour de l'exil, il s’est donc opéré dans le domaine de la littérature hébraïque une vaste révolution, qui a eu pour effet de transformer complètement cette littérature dans sa partie matérielle, en substituant de nouveaux caractères graphiques aux anciens, et en appliquant à cette forme nouvelle du texte, des procédés scientifiques qui nous assurent, il est vrai, l'intelligence de la langue, mais qui en même temps l’ont tellement altérée dans sa forme primitive qu'elle serait inintelligible aux auteurs mêmes de ces écrits.
Il est impossible de rester indifférent devant cet état de choses, et ne fussions-nous poussés que par une curiosité intelligente, le sujet est digne de notre attention; car nous nous trouvons en présence de phénomènes uniques dans l’histoire littéraire des peuples, en ce sens que si nous
rencontrons ailleurs quelques éléments de faits semblables, nulle part nous ne les trouvons aussi complets qu'ici, aussi logiquement rattachés les uns aux autres, et surtout exerçant la même influence sur la vie d’une nation. Cette question, étroitement unie à celle de l’histoire du canon, présente un haut intérêt théologique, et de nos jours est devenue l’objet des plus sérieuses études dans nos diverses écoles.
L’ardeur déployée dans la lutte qui s’est engagée nous montre que de part et d'autre on a le vif sentiment de l'importance de la question. C’est qu'en effet il s’agit de tout un système théologique qui doit crouler ou se maintenir, suivant les résultats auxquels on arrive dans l’examen des principes qui lui servent de bases. Il faut tenir compte de cette impression des esprits, pour ne pas trop s'étonner du peu de calme et d’impartialité dont ils font souvent preuve dans le débat. D'ailleurs, dans les deux camps se trouve un parti extrême avec lequel il faut renoncer à s'entendre jamais. D'un côté, des hommes qui, sous prétexte qu'il ne s’agit ici que d’une question scientifique, n’apportent pour la résoudre que la lourde épée de leur science, et qui, sans égards pour les scrupules religieux de leurs adversaires, se croient autorisés à traiter
les documents vénérés de la Révélation avec la
même liberté, le même sans facon qu'ils met-
traient à parler d’un des livres de Zoroastre ou de Confucius. A l’extrême opposé se trouvent aussi des hommes qui avec d'excellentes intentions ne se montrent guère plus sages : ce sont les représentants d’une théorie qui par ses exagérations trouble l'Église, divise les esprits et entrave le développement de la science. Ne considérant que le côté religieux de la question, 1ls commencent par faire de leurs doctrines théologiques une haie autour de la loi, et d'une voix solennelle prononcent condamnation contre quiconque oserait franchir cette barrière que leurs propres mains ont posée.
Si l’on peut dire qu'au point de vue scientifique les adversaires combattent souvent à armes égales, néanmoins de part et d'autre les coups portent à faux, et il y a trop longtemps que cela dure pour qu’on puisse encore espérer que l’un de ces partis extrêmes l’emporte définitivement sur l’autre. D'un côté, on veut rabaisser la valeur des livres saints des Hébreux au niveau des productions littéraires de tout autre peuple de l'antiquité; de l’autre, on fausse le caractère de ces livres au point de ne permettre à la science critique d'en approcher que pour s’humilier et se
soumettre à ce qui est écrit, autrement, dit-on, c'est juger Dieu, et renverser les fondements de la foi. Je ne connais que la foi rabbinique qui dans la circonstance puisse courir quelque danger { ; mais la foi chrétienne, qui discerne en
Jésus la parole de Dieu par excellence, l’objet propre de la foi, le chemin, la vérité et la vie, domine toutes les questions de critique et n’en recoit aucune atteinte.
Il faut repousser ces opinions extrêmes qui alimentent les disputes parmi nous, engendrent des sectes et retiennent les esprits à une égale distance de la vérité que nous pouvons approcher de plus près en suivant les sentiers qui y conduisent, ceux de la science et du sentiment reli-
gieux. ;
La première année du règne de Cyrus, roi de Perse, 536 ans avant Jésus-Christ, arriva de Babylonie en Judée une première caravane composée d'environ 50,000 individus des tribus de
1 Tract. Sanhed. IX. «Quiconque dit: Toute la Thorakh vient du ciel, sauf ce verset, ce syllogisme, cet argument, cet a fortiori, ce parallèle, n'a pas de part au monde futur. »
Juda et de Benjamin. Parmi eux se trouvaient en grand nombre des hommes qui avaient été témoins de la dévastation du temple et de la cité sainte dont en ce jour ils revoyaient les ruines après un exil de cinquante ou soixante ans tout au plus.
Nous ignorons si quelqu'un écrivit l’histoire de cette période, en tout cas nous n’en trouvons pas trace dans les annales des Hébreux. Seuls entre tous les peuples d'alors ils possédaient sinon une histoire proprement dite, ce qu’ils n’ont jamais eu — jentends une narration liée et suivie des faits et des événements — du moins les éléments principaux d’une histoire nationale. Mais, tels qu'ils nous sont parvenus, ces documents présentent des lacunes parfois considérables qui nous privent des lumières dont nous aurions besoin pour nous faire une idée juste et complète de l’histoire de la théocratie.
Dans des questions de critique comme celles relatives à l’histoire du texte et à celle du canon de l'Ancien Testament, une lacune semblable à celle que présentent les documents bibliques sur l’importante période de l'exil est particulièrement regrettable; car, pendant près d’un siècle, elle nous laisse dans une ignorance absolue sur ce que devinrent les livres sacrés de la nation et
sur les soins apportés pour en assurer la conservation et la parfaite intégrité.
Quand par la pensée nous nous transportons à ce moment où, environ D90 ans avant Jésus- Christ, s’écroula sous la fureur des Chaldéens le boulevard de la théocratie ; où nous voyons l’ennemi envahir la ville sainte, et dans sa colère sauvage brûler la maison de l'Éternel, la maison royale, toutes les maisons de Jérusalem et les palais des grands" (2 Rois XXV, 9), nous ne pouvons nous empêcher de demander ce que devint en ce jour la littérature sacrée des Hébreux. Les documents bibliques canoniques ne contiennent aucune réponse à cette question. Quelques siècles après le retour de Babylone, le souvenir que Jérémie avait été témoin de la prise de Jérusalem donna naissance à la légende qui fait intervenir le prophète pour sauver quelques débris de la maison de l'Éternel, qu’il aurait cachés dans une caverne de la montagne de Pisga, après avoir remis {a loi à ceux de son peuple qui partaient pour l'exil. Ce n’était pourtant pas là une opinion généralement admise. C’est dans la partie la plus ancienne du Talmud, la Mischna, rédigée au commencement du troisième siècle de l’ère chrétienne, que se trouve sur ce sujet la tradition conservée et enseignée dans les écoles juives dont
la science isagogique se résume en ces mots :. . Moïse reçut la loi du Sinaï, il la donna à Josué, Josué aux anciens, les anciens aux prophètes, les prophètes aux membres de la Grande Synagogue !.“ Et lorsque dans un autre traité ? de la même époque il est dit: ,Les sages nous ont transmis la loi, les prophètes et les hagiographes liés dans un volume“, on ne saurait comprendre autre chose, si ce n’est que les docteurs juifs entendaient que tous leurs livres sacrés avaient été soigneusement conservés jusqu'à eux.
Cependant plusieurs Pères de l'Église, ne tenant aucun compte de cette tradition qu'ils de-! vaient connaître, se firent l’écho d’une fable qui paraît prendre sa source dans le quatorzième chapitre du quatrième livre d’Esdras, apocryphe de la fin du premier siècle ou du commencement du second. D’après Irénée, Tertullien, Chrysostome, Théodoret et Clément d'Alexandrie ?, tous les livres sacrés auraient été brûlés et nous devrions leur restauration à Esdras qui, par inspiration divine, aurait été mis à même de les re-
1 Pirké Aboth, cap. I, init.
2 Baba bathra, fol. 13, col. 2.
* Voir les citations de ces Pères dans Buxtorf, Tiberias, 97. 98.
LE TEXTE APRÈS L'EXIL 1153 produire de mémoire tels que nous Les possédons aujourd’hui.
Voilà tout ce que nous trouvons dans l’antiquité en fait de renseignements historiques sur le sort des livres sacrés à l’époque dont nous nous occupons. Trois maigres légendes, dont l’une en particulier est erronée jusqu’à l'absurde. Les docteurs juifs ne voyant la littérature sacrée que dans le temple, et ne pouvant admettre que Dieu ait permis qu’elle fût consumée lors de l'incendie, ne concevaient de moyen de salut pour elle que dans une transmission intégrale de ses diverses parties contenues dans un recueil unique. Mais c'est là un anachronisme manifeste; avant l’exil les prophètes n'étaient point réunis au livre de la loi, ni les hagiographes aux prophètes. Il est même impossible de démontrer qu'aucune partie du canon actuel, à l’exception de la Thorah, fût déposée dans le sanctuaire. Il se trouvait sans doute dans le temple des recueils d’hymnes pour l’usage liturgique, mais nous ne découvrons aucune trace d’un dépôt d'archives ou d’une bibliothèque sacrée dans cet édifice. Quant à l’idée admise par certains Pères de l'Église, une pareille crédulité chez de tels hommes nous étonnerait, si nous ne savions que rien n'était trop fort pour leur esprit avide de merveilleux.
Laissant done de côté ces traditions dont le caractère légendaire est de nos jours généralement reconnu, résignons-nous à ignorer Certains détails que pouvaient seuls nous transmettre des documents qui n’existent plus ou qui même n’ont jamais existé, et, suivant les règles d’une critique loyale et judicieuse, considérons de près les textes bibliques qui nous restent et les parties de la littérature rabbinique se rapportant à notre sujet.
Le silence des écrivains canoniques sur le sort des livres sacrés, lors de la prise de Jérusalem par les Chaldéens, ne nous autorise point à croire que ces livres aient péri dans l’incendie qui consuma le temple et la cité. Dans une circonstance analogue, lors de la prise de Jérusalem par Titus, le temple fut aussi incendié, et trois jours après le dépôt des archives qui, paraît-il, était dans le voisinage de la tour Antonia, eut le même sort; cependant tous les livres sacrés furent sauvés et remis par Titus à Josèphe, qui nous le raconte dans son autobiographie f.
Dans la première catastrophe les circonstances furent bien plus favorables que dans la dernière
* Chap. LXXV, voir le beau livre de M. de Sauley: Les derniers jours de Jérusalem, p. 402, 403, 416.
pour assurer la conservation des manuscrits, car l’ordre d’incendier le temple et la ville n’ayant été donné qu'un mois après la conquête (Jérémie LIT, 6-13), dans l'intervalle les habitants eurent le temps de mettre en sûreté leurs livres. Mais même dans le cas où l'incendie aurait tout consumé, ce désastre n’aurait point eu pour conséquence la destruction totale de la littérature nationale ; car à cette époque les copies étaient multipliées et se trouvaient depuis longtemps disséminées dans un grand nombre de villes, entre les mains des juges et celles d'individus privés.
Il est d’ailleurs impossible de supposer que les prêtres, qui en grand nombre furent transportés à Babylone, aient négligé de prendre avec eux au moins la T’horah, ce livre par excellence et le dernier symbole de la nationalité d’Israël; on supposerait avec aussi peu de raison que Jérémie en Judée et en Égypte, Ézéchiel en Assyrie, tous les deux prophètes et de la race sacerdotale, aient exercé leur ministère auprès du peuple exilé ou dispersé sans tenir compte du livre de la loi. On peut d’ailleurs se convaincre par leur langage qu'il n’en a point été ainsi. L'auteur des livres des Rois qui écrivit dans la seconde moitié de l'exil, à Babylone ou en Égypte, peu importe
pour le moment, cite fréquemment les sources où : il à puisé les faits qu'il raconte. Ces sources sont : une {Histoire du roi Salomon, probablement un ouvrage privé écrit après la mort de ce roi (1 Rois XI, 41) ; les Chroniques des rois de Juda, les Chroniques des rois d'Israël. Ces documents existaient donc encore vers la fin de l'exil, et la manière dont l’écrivain en parle et y renvoie ses lecteurs montre qu’ils étaient généralement connus et assez répandus. Les livres des Chroniques qui, comme l'indique déjà la place qu'ils occupent dans la troisième partie du canon, ont été rédigés très tard, nous fournissent de précieux renseignements sur l’état de la littérature juive plusieurs siècles après la captivité. Que les nombreuses indications de sources historiques que nous y trouvons soient autant de titres d'ouvrages particuliers ou seulement de diverses parties du grand recueil des Chroniques des rois d'Israël et de Juda, peu importe pour notre but qui est de montrer que la plus grande partie de la littérature nationale des Hébreux à survécu à la ruine du royaume de Juda!. Il est vrai que quelques
! On pourrait aussi en appeler au témoignage du livre de Daniel; mais la force probante de ce témoignage dépend de la preuve qui n’a point encore été fournie d'une manière satisfaisante que la rédaction de ce livre remonte bien à l’époque de la captivité.
critiques prétendent que les rédacteurs des Chroniques en particulier n’ont point eu en mains les originaux des documents qu’ils citent, mais seulement des extraits de ces sources primitives. C’est là une pure hypothèse dénuée de toute preuve historique, de même que celle tout opposée émise dans ces derniers temps par M. le D: Stähelin, d’après laquelle on pourrait penser que, suivant l’exemple de Xerxès qui, dit-on, emporta la bibliothèque de Pisistrate en Asie, les Chaldéens transportèrent dans leur capitale Les manuscrits hébreux dont les exilés auraient pu faire usage dans les jours de leur captivité. Ce qui est hors de doute, c’est que tous les livres de notre canon, écrits avant la captivité, ont survécu à la ruine de l’État, sans que nous puissions dire ni où ni comment ils ont été conservés pendant l'exil, et bien des années encore après. Mais comme il est impossible de démontrer l’existence d’un recueil de ces livres avant ou pendant l'exil, nous sommes autorisés à croire que les manuscrits particuliers restèrent dispersés en Assyrie, en Judée et en Égypte, jusqu'au moment où l’on ‘entreprit de les rassembler pour en former le
volume canonique que nous possédons aujourd’hui.
IE
La tradition qui, personnifiant en un seul homme l’activité de plusieurs générations, veut qu’'Esdras soit l’auteur de notre recueil de l’An- . cien Testament, n’est évidemment que l’exagération d’une vérité qui sert de base à l’histoire du texte après l’exil.
Ce que nous savons d’authentique du caractère d’Esdras et de son activité religieuse nous oblige à reconnaître que ce sopher par excellence a dû. hautement contribuer à faire naître et à entretenir chez son peuple l’intérêt pour les livres saints. Ce scribe exercé dans la loi de Moïse (Esd. VIT, 6) dut particulièrement s’occuper du volume de la Thorah et d'en multiplier les exemplaires pour les besoins du culte. En disant qu’Esdras à écrit de sa propre main un exemplaire du Pentateuque, la tradition n'avance rien qui ne soit très croyable de cet homme qui avait appliqué son cœur à rechercher la loi de l'Eternel, à la pratiquer et à enseigner en Israël les statuts et les ordonnances : (Esd. VII, 10). Mais cette tradition va trop loin lorsqu'elle affirme, sans preuve, que cet exemplaire a servi d’original À toutes les copies sui-
vantes; C’est ainsi qu'on peut bien encore admettre avec la tradition rabbinique qu'Esdras s’est occupé de rassembler les portions dispersées jusque-là de la littérature sacrée ; mais elle exagère lorsqu'elle veut en faire l’auteur de notre recueil canonique actuel. Dans une question de cette importance, des conjectures, des apparences de vérité ne suffisent pas ; et lors même qu’il serait démontré qu'Esdras eût pu accomplir la grande œuvre que la tradition lui attribue, il resterait encore à prouver par de bonnes raisons que la chose a réellement eu lieu. Or, non seulement nous ne trouvons dans les documents bibliques aucune trace d’un pareil fait, mais encore ces documents étudiés avec un esprit libre de préjugés nous fournissent plutôt des preuves du contraire.
C’est vers 420 que s’éteignit en Israël l'esprit de prophétie, et nous ignorons si Esdras mourut avant ou après Malachie. Or, comme on l’a sou- vent fait remarquer, s’il mourut avant ce dernier prophète, comment se serait-il cru autorisé à fermer le canon, puisque l'inspiration subsistait encore et qu’il ignorait l’époque où elle finirait ? Et s'il mourut après Malachie, il faudrait alors supposer qu'il fut divinement informé que Dieu ne susciterait plus après lui d'hommes inspirés
au milieu de son peuple, et c’est ce qu'il est impossible de prouver à l’aide de nos documents authentiques, qui d’ailleurs ne nous apprennent absolument rien sur la participation d’Esdras à la formation du canon ou à des travaux dans l'intérêt du texte, bien que tout nous autorise à croire qu'il dut s'occuper de ces œuvres dans une certaine mesure.
Reprenons le fil de l’histoire qui nous conduit au moment où reparaît au milieu du peuple Le livre de la loi que nous avons perdu de vue de-. puis l’époque de Josias, mort vingt-trois ans avant la transportation à Babylone.
La première colonie qui revint en Judée avait à sa tête comme chef politique Zorobabel, petitfils du roi déporté J'échonias, et comme chef religieux Jesçuah, petit-fils du grand sacrificateur Séraja mis à mort par les Chaldéens à la prise de Jérusalem. Ce que nous connaissons de ces deux hommes ne nous permet pas de voir en eux des chefs à la hauteur de l’importante mission qui leur fut confiée. Sous leur administration une première tentative fut faite d'organiser la communauté juive et de rétablir la maison de l'Éternel; mais par suite du manque de zèle chez le 1 peuple et d'énergie chez les chefs, tout traîna! en longueur, et ce ne fut que vingt ans après le
retour que fut achevé et inauguré le nouveau temple, 516 ans avant Jésus-Christ.
: À partir de cet événement s'écoule une période de près de soixante ans durant laquelle nous n'entendons plus parler de la colonie juive. Nous ignorons absolument ce qu’elle devint, mais il est plus que probable qu'elle végéta assez misérablement, comme le laisse voir le triste état où la trouva Esdras cinquante-huit ans plus tard et soixante-dix-huit ans après la fin de la captivité. Accompagné de quinze à dix-huit cents nouveaux colons, Esdras arrive à Jérusalem, où il trouve la communauté juive dans un état de complète décadence ; parmi les prêtres et les autres classes de la population les préceptes de la loi étaient sans force et totalement négligés. Profondément affecté d’un pareil état de choses, Esdras entreprit vigoureusement d’y remédier en prenant des mesures en vue d’épurer la population, par l’expulsion des éléments étrangers qui sy étaient introduits. Tel est, d’après le livre qui porte son nom, le seul acte de réforme accompli par Esdras parmi ses compatriotes. Il ne s’y trouve pas la moindre indication d’une action quelconque du réformateur en vue dela littérature sacrée. Il s’en occupa pourtant, mais non dans cette première période de son séjour en Judée.
Nous le perdons même de vue durant plusieurs années, sans que nous puissions découvrir ce qu'il devint. S'il resta à Jérusalem, son ministère dut être paralysé dans ce milieu où fermentaient des germes de dissolution que pour le moment il lui était impossible d’extirper.
En effet, lorsque treize ans après l’apparition d’Esdras, quatre-vingt-onze ans après le retour de la captivité, Néhémie arriva de Babylone en Judée, il trouva la colonie juive dans la situation la plus misérable. Les murs de Jérusalem étaient encore en ruines, et les habitants sans défense, dans la plus profonde misère, exposés aux outrages des païens, leurs voisins. La vie religieuse dut être bien faible en de pareils temps, et ce serait se faire bien volontairement illusion que de supposer que la littérature sacrée fut l’objet de travaux particuliers. Ses divers fragments étaient encore dispersés dans le pays même et en Égypte, et jusqu'alors l’idée n’était venue à personne de les recueillir, du moins nous ne le voyons pas. Et cependant voici bientôt un siècle que le peuple est de retour !
La communauté juive reçut une puissante impulsion de la présence de Néhémie au milieu d'elle. Une nouvelle tentative de réforme fut faite, et cette fois dans des circonstances qui per-
mirent de la mener à bonne fin. Nommé par le roi de Perse gouverneur de Judée, Néhémie appela aussitôt Esdras à le seconder dans l’œuvre de régénération qu'il avait à cœur d'entreprendre et dans laquelle ses prédécesseurs avaient si visiblement échoué.
Fondée sur les principes du mosaïsme, la nation juive ne peut exister comme telle qu’en se conformant aux prescriptions civiles et religieuses de son code national. La décadence qui atteignit si promptement la colonie revenue de l’exil eut pour principale cause l'indifférence du peuple et de ses chefs pour la loi fondamentale, qui à cette époque était à peine connue. En cherchant, comme ils le firent, à ranimer chez leurs concitoyens l’amour pour les institutions nationales, Esdras et Néhémie montraient qu'ils avaient bien compris et la cause du mal et le moyen d'y remédier. Les résultats les plus encourageants ne se firent pas attendre; un vif intérêt pour la loi se manifesta parmi le peuple, qui en grand nombre exprima à Esdras son désir d’entendre la lecture de la loi de Moïse. On connaît la scène émouvante racontée, Néhémie, chapitre VIII. Ce jour fut celui d’un véritable réveil religieux qui permit aux réformateurs de reconstituer la société israélite après l'avoir replacée sur sa base primitive.
Il faut noter ce moment, qui pour notre sujet est d’une importance capitale; une ère toute nouvelle s'ouvre dès lors pour la littérature religieuse des Hébreux, c’est le point de départ de l'histoire proprement dite du texte après l'exil. Convaincu que son infidélité envers Dieu était la cause unique de tous ses malheurs, le peuple comprit qu'il n'y avait pour lui de relèvement possible que par un entier retour aux préceptes de la loi. Dès lors il mit le plus grand soin à recueillir les écrits contenant la révélation de la volonté de son Dieu, et apporta à leur conservation ce zèle scrupuleux et jaloux dont nous aurons souvent l’occasion de citer de remarquables exemples.
Ces exemples, nous ne les puiserons pas dans les documents bibliques, ils ne nous apprennent rien sur ce qui fut fait par Esdras et Néhémie dans l'intérêt du texte, mais dans un livre écrit 1506 ans après le retour de Babylone, et qui se donne comme étant un écho fidèle de la tradition. La consignation par écrit de cette tradition peut paraître bien tardive, mais le fait qu’on ait osé l’entreprendre est encore plus étonnant. À part la faible fraction des Caraïtes, il est admis dans les écoles juives que la loi reçue par Moïse comprend deux parties générales : la loi écrite et:
la loi orale ; or de même qu'il est défendu d’enseigner oralement la première, l’enseignement ‘par écrit de la seconde est également interdit: . Depuis Moïse, dit Maïmonide!, jusqu’à l’avènement de Rabbi Juda?, on n'avait jamais fait de livre sur la loi orale, propre à l’enseignement public et officiel.“ L’exégèse rabbinique d’un texte de la loi écrite s’y opposait. , L’Éternel dit à Moïse : Écris-toi ces paroles; car c’est par la bouche de ces paroles que je contracte mon alliance avec toi et avec Israël“, Exode XX XIV, 217. , Voilà, dit le Talmud, d’un côté, des paroles écrites; de l’autre, des paroles de bouche, e’est-àdire orales. Qu'est-ce à dire ? Que la loi écrite et la loi orale doivent garder chacune leur individualité %.* Cette exégèse, qui nous fait sourire, eut force de loi pendant des siècles, et violer une tradition basée comme celle-ci sur un texte biblique ne devint possible qu’au jour où l’on découvrit qu'on y était clairement autorisé par un autre texte de la loi écrite, tel, par exemple, que ce verset 126 du psaume CXIX : ,C'est le moment d'agir pour l'Éternel, car ils ont
1 De Cordoue, mort au Caire, en Égypte, en 1206 ou 1204.
>? Juda surnommé le Saint, mort dans la première moitié du troisième siècle de notre ère,
3 Traité Guithin, fol, 60.
* Ce texte fut ainsi commenté :
quand il s’agit de travailler pour Dieu, il est ‘permis d'aller jusqu’à violer sa loi.“ ,Que si l'on demande, dit encore Maïmonide, ce qui autorisa ce chef d'Académie (Juda le Saint) à opérer une pareille innovation, à réformer un état de choses qui remontait jusqu’à Moïse, nous ,répondrons que telle était la nécessité de la si- .tuation. À la vue des malheurs inouïs qui frap- .paient Israël coup sur coup, de la décadence .des écoles religieuses, de la progression conti: nue d’une domination hostile à Israël, de la dis- .persion du peuple de Dieu errant d’exil en exil, . Rabbi reconnut l’urgence de mettre la loi orale »par écrit, afin d’en assurer la perpétuité aussi bien que la diffusion dans tout Israël 2.“
C’est par la composition de la Mischna que furent jetés les premiers fondements de cette œuvre colossale appelée le Talmud, qui embrasse toute la vie ecclésiastique, civile et scientifique des Juifs, œuvre à laquelle on travailla pendant plus de quatre cents ans, et qui se trouva terminée vers la fin du cinquième ou
violé ta loi.‘
1 Talmud, tract. Beracoth, fol. 69.
? Yad ha-hhazaka (la main forte), préface; commentaire sur la Mischna, préface.
le commencement du sixième siècle de l'ère chrétienne f,
* Le célèbre Rabbi Akiba, qui périt dans la révolte de Barchochba sous Adrien, l’an 135 après Jésus-Christ, mit la première main à la rédaction
. de la Mischna, la partie la plus ancienne du Talmud. Après lui, Simon ben Gamaliel, en 160, continua de recueillir la tradition orale; enfin, vers 220, Juda, surnommé le Saint, fils de Simon, mit la dernière main à cette œuvre, qu’il rédigea sous la forme où nous la possédons aujourd’hui.
C'est au Talmud, à ce foku-bolu de la création littéraire rabbinique, que nous devons nous adresser pour obtenir, sur notre sujet, des renseignements qui ne se trouvent nulle part ailleurs. La vie d'un homme, à notre époque, suffirait à peine pour lire cet ouvrage unique dans l’histoire de
1 La dernière date mentionnée dans le Talmud est celle
. de l’année 521 de notre ère (Sanh., fol. 97). L’édition du
Talmud publiée par Bomberg, 1520, est en 12 gros volumes
in-folio; plusieurs parties ont été traduites en latin ou dans
quelques-unes de nos langues modernes, mais il n'existe aucune version de l'œuvre entière.
l'esprit humain, où se trouvent accumulés pêlemêle, sans critique, souvent sans bon sens, les débats théologiques, judiciaires, philosophiques, mathématiques, hygiéniques, etc., des rabbins; .le pour et le contre, le blanc et le noir, le oui et le non de chaque chose et sur chaque chosef.* ,Plaignons, dit Depping, un peuple chez lequel la science des hommes les plus instruits n’a pu produire que des recueils aussi incohérents, aussi puérils, aussi superstitieux 2.
C’est là, néanmoins, et là seulement, que se trouvent conservées quelques antiques traditions qui, traitées avec un esprit critique, jettent quelque jour sur notre question. Mais il faut sans cesse bien se tenir sur ses gardes en remontant la période postérieure à l’exil à la suite des talmudistes, autrement on s’égare promptement dans des labyrinthes inextricables. Il faut toujours se souvenir que nos guides sont de fanatiques rabbins des écoles de Judée et de Babylonie, du
1 Alex, Weill, Moïse et le Talmud, p. 19L. Il faut surtout lire l’article si compiet et si savant de Pressel sur le Zal: mud dans le XVe vol. de l'Encyclopédie de Herzog.
? Les Juifs dans le moyen âge, p. XIX.
5 Les quelques données contenues dans les livres des
Machabées et dans Josèphe ne se rapportent pas proprement
à l’histoire du texte, mais à celle du canon.
second au cinquième siècle de l’ère chrétienne,
tous de la secte des Pharisiens, faisant, comme le dit M. Alex. Weill, de Jéhovah un rabbin à
longue barbe, qui prie, pleure, met des phylac-
tères, se repent et ne s’occupe que de ses élus à lui semblables f.
Demander à ces hommes qu’ils nous disent
quelque chose sur ce que nous entendons par
l’histoire du texte, c’est soulever une question dont ils n’ont pas la moindre idée. Pour eux, il n a jamais existé qu'un texte fixe, sans altérations ni variantes ?.
Si nous ne pouvons accepter une pareille opinion dénuée de tout jugement critique, et, d’ailleurs, contredite par de nombreux faits dont nous citerons bientôt quelques exemples, nous en retirons pourtant un enseignement qui a son importance. D’après sa dernière rédaction en 220 après Jésus-Christ, la Mischna nous transmet un témoignage qui remonte bien au delà de cette
époque ; et si nous ne pouvons dire précisément
L Moïse et le Talmud, p. 199, voir p. 197, 198 les citations talmudiques à l'appui de ce que dit l’auteur.
2 Dans le traité Nédarim (des vœux) qui appartient à la Mischna on lit: Dixit Rabbi Isaac: lectio scribarum, ablatio scribarum, lecta et non scripta, scripta et non lecta, traditio sunt Mosis de monte Sinai. Buxtorf, Tiberias, p. 40.
jusqu'où il atteint, il nous met pourtant à même d'affirmer que, non seulement au commencement du troisième siècle de notre ère, les Juifs possédaient un texte fixé, mais encore qu'il l'était depuis assez longtemps, puisque les docteurs mischniques { en parlent comme du seul à eux connu. Toutefois, notre certitude ne saurait dépasser certaines limites; car on peut reconnaître qu’à l’époque de la version des Septante?, un texte fixe n'existe pas encore, il est seulement en voie de préparation, et, si l'on peut affirmer que dans ses parties principales, ce travail était achevé avant l’avènement du christianisme, il ! n’est pas moins certain qu'il se poursuit encore pour quelques points de détails longtemps même après Jésus-Christ, comme on peut s’en assurer en étudiant les fragments qui nous restent des versions grecques du second siècle.
D’après le Talmud, avec le sopher Esdras commence la période dite des sopherim (scribes, docteurs). Ce sont les sopherim rischonim ou scribæ
! Docteurs dont les doctrines ou les opinions, transmises jusqu'alors oralement, ont été déposées dans le traité appelé la Aischna.
? Commencée dans le troisième siècle avant Jésus-Christ,
terminée dans le courant du dernier siècle avant l’ère chrétienne,
LE TEXTE APRÈS L'EXIL ve
priores, quil faut distinguer de ceux de la pé- riode suivante, celle du rabbinisme proprement dit, dont les docteurs sont les sopherim mischniques talmudiques.
Suivant une tradition mentionnée pour la pre- . mière fois dans un traité de la Mischna, le Pirké Aboth, Esdras aurait partagé ses travaux avec un conseil dont il était le président. Il s’agit de la fameuse Kenéseth Ha-Gedolah ou Grande Synagogue dont la critique s’est tant occupée. Simon le Juste aurait été le dernier membre de ce conseil composé, dans les derniers temps, de 120 sopherim, appelés aussi zckénim, anciens, dépositaires et interprètes de la tradition orale transmise par Moïse, qui, lui-même, l’avait reçue de Dieu. Assurément, s’il était bien démontré que ce collége de sopherim a réellement existé, cette donnée nous serait précieuse pour l’histoire du texte en particulier. Mais où sont les preuves à l'appui de cette assertion qui, pour la première fois, fut émise au second siècle de l’ère chrétienne par des rabbins préoccupés d'assurer à leur enseignement scolastique le prestige et l’autorité d’une tradition certaine et non interrompue ? Les documents bibliques n’en parlent pas, non plus que les Machabées et le Siracide. Même silence de la part de Josèphe et de Philon. N’y
RS , te JR # Le À =.
1Hÿ4 ÉTUDES SUR L'ANCIEN TESTAMENT
a-t-il pas dans ce silence de plusieurs siècles une forte présomption en faveur de ceux qui considèrent cette tradition de la Grande Synagogue comme une fable judaïque? Nous laissons aux ouvrages d'introduction à l'Ancien Testament la
discussion de cette question. Nous croyons pour-
tant devoir dire qu'aux yeux d’une saine critique, tout ne saurait être absolument fabuleux dans
cette tradition. Comme dans toute légende, il s’y :
trouve certainement des éléments historiques qui lui servent de base, et ces éléménts, nous croyons en découvrir les premières assises dans le récit authentique de ce qui se passa au temps d’Esdras. Nous voyons, en effet, que, dans l’exercice
de son ministère à Jérusalem, le premier sopher
s’entoura d'hommes pieux et capables, comme lui sans doute de la race sacerdotale. Après les avoir préalablement préparés, Esdras les envoie dans différentes parties du pays pour enseigner le peuple dans la loi de Dieu (Esd. VII, 25, Néh. VIII, 5, 15). Témoins de ce qui s'était passé dans la solennelle circonstance où, devant le peuple assemblé, Esdras avait fait la lecture de la loi, ces hommes, compagnons d'œuvre du réformateur,
purent apprendre de quelle manière ils devaient
remplir la mission qui leur était confiée: après
avoir invoqué le nom de l’Éternel, faire la lec-.
i LE TEXTE ‘APRÈS L'EXIL 453
ture de la loi distinctement, en indiquer le sens et exiger que, dans toutes ses actions, le peuple se conforme aux prescriptions decetteloi(Néh. VIIT). C’est ainsi que les choses se passèrent à Jérusalem, et nul doute que, sous la double influence du grand sopher Esdras et du pieux gouverneur Néhémie, l'exemple donné dans cette réunion ne devint la règle pour de semblables assemblées en tout autre lieu. Rien n’est plus vraisemblable ; toutefois, nous n'avons aucune preuve historique à citer à l'appui. La date d’origine des synagogues est beaucoup trop incertaine pour que nous considérions ces maisons de prière comme se rattachant immédiatement à la réunion modèle présidée par Esdras à Jérusalem. Mais il n’est pas possible de supposer que l'exemple donné par Esdras et ses compagnons resta un fait isolé, dont la durée ne dépassa pas l’époque de ces réformateurs. Il est bien plus rationnel d'admettre que ce groupe d'hommes, chargés d’enseigner le peuple et de veiller au maintien de la loi, se perpétua dans la suite; les besoins d’ailleurs étant toujours les mêmes. Que ces hommes aient dès le début constitué ce haut corps enseignant, ce collége de science religieuse, désigné sous le nom de Grande Synagogue, ayant les attributions et l’autorité que la tradition lui assigne, voilà ce qui est très discu-
LA LL L'Om | $ j , ns L , Ÿ
table. Mais arrivât-on à se convaincre qu'il n’y à là qu’une pure fiction, l’existence depuis Esdras d’un corps ecclésiastique quelconque n’en resterait pas moins la chose la plus vraisemblable, d'après ce que nous savons de l’histoire de la communauté juive après l’exil. C’est évidemment à ces éléments historiques que se rattache tout ce qui nous est raconté de cette classe de sopherim rischonim ou scribæ priores, auxquels sont attribués les premiers travaux critiques sur le texte hébreu, et dont la date d’origine peut bien être celle de la réorganisation du culte sous Esdras et Néhémie en 445, et l’époque de sa fin, avec le
dernier de ses membres, Simon le Juste, l’année |
291 avant Jésus-Christ. Ces hommes n’ont rien écrit; ils enseignaient en parlant et confaient à la mémoire de zélés disciples leur doctrine et leur science sous forme d’aphorismes ou de courtes sentences faciles à retenir.
D'après la Mischnat, «les hommes de la Grande Synagogue dirent trois paroles : Soyez circonspects dans le jugement, formez beaucoup de disciples et faites une haie autour de la loi.“ Cette sentence nous donne évidemment à comprendre
que l’activité des Sopherim dut porter tout parti- ,
* Pirké aboth (sentences des Pères), I, init.
culièrement sur l'administration de la justice, l’instruction publique et la littérature religieuse; ce qui est très-vraisemblable. Nous n’avons à nous occuper que de ce dernier point, le seul qui se rattache directement à notre sujet.
On ne saurait mettre en doute la participation d’Esdras et de ses collècues à la formation de notre canon; mais, comme nous l’avons dit, il paraît impossible d’en rapporter la clôture à leur temps. Le recueil s’est formé progressivement et a été clos par les Sopherim d'une époque postérieure à celle d’Esdras. C’est à ceux-ci que nous appliquons cette parole du Talmud : , Ces hommes nous ont transmis la loi, les prophètes et les hagiographes unis en un (volume). D’après la même source, ils seraient les auteurs de la rédaction par écrit des livres d’Ézéchiel, des douze petits Prophètes, du livre de Daniel et de celui d’Esther?. Ils auraient aussi disposé les livres canoniques dans un ordre qui diffère beaucoup de celui où ils se trouvent présentement. Maïs nous n’avons point à nous occuper de ces détails qui appartiennent surtout à la discussion sur l'histoire du
1 Baba bathra, 13 b., 15 a.
Melo; fol. 15.
3 Ibid., fol. 14.:
canon. Nous ne les rappelons ici que comme des jalons placés sur notre route et qui nous aident quelque peu à nous reconnaître dans la voie Si obscure que nous parcourons. En effet, il résulte de ces données traditionnelles que, dans la période comprise entre Esdras et Simon le Juste, on s’est activement occupé de la littérature sacrée, dont toutes les parties reconnues authentiques ont été recueillies et méthodiquement classées d’après des principes de critique particulièrement propres aux hommes de ce temps-là.
Que la date de la mort de Simon le Juste, et avec lui celle de la fin de la Grande Synagogue, soit l’an 291 ou 199 avant Jésus-Christ, selon qu’on admet qu’il était fils d'Onia I ou d’Onia I, peu importe pour le moment. D’après le Talmud, la mort de Simon marque le terme des travaux littéraires des Sopherim rischonim ouscribæ priores, et la seule chose dont nous ayons présentement à nous occuper est d'examiner ce que la tradition nous rapporte de la nature et de l'étendue des travaux des Sopherim sur le texte des manuscrits sacrés.
TJ
Avant d'entrer dans le labyrinthe où nous allons nous engager, dressons l'itinéraire que nous nous proposons de suivre, et notons les points principaux qui doivent fixer notre attention. Deux voies s'ouvrent devant nous : l’une connue depuis longtemps, d’un parcours facile, incontestablement la plus courte, et pour cela suivie par le plus grand nombre toujours pressé d'arriver. C’est la voie d’une tradition qui prend sa source dans les écoles juives et dans laquelle s’engagea la Réformation, surtout depuis le dix-septième siècle, sous l'influence du principe poussé à l'extrême de la perfection absolue du canon des Écritures. L'autre, la voie de la critique, est un sentier encore bien étroit et d’un accès diflicile que se frayent lentement et à grand'peine quelques esprits, hardis parfois jusqu'à la témérité, à travers le domaine de la littérature sacrée et celui de la littérature rabbinique, cherchant pour leur foi une base plus ferme que ne l’est celle d’une tradition le plus souvent dépourvue de toute preuve authentique.
Nous suivrons ces pionniers de la science,
choisissant ainsi le chemin le plus long et le plus difficile, mais en même temps le plus sûr pour arriver au but que nous nous proposons d’atteindre, la vérité historique.
Dans cette voie, la première question qui se présente à nous est celle-ci: Dans quel état de conservation se trouvaient les manuscrits à l’époque où les premiers sopherim (scribes) les recueillirent pour en former notre canon?
Aïnsi formulée, cette question donne évidemment à entendre que nous croyons qu'avant ce moment les manuscrits ont pu éprouver certains accidents. Telle est en effet notre conviction ; car du moment qu'il est impossible de prouver l’existence d’un recueil des livres saints avant et pendant l'exil, et que la conservation de ce recueil a été confiée à des hommes animés de l'esprit d'inspiration, nous ne pouvons, en dehors de ces deux conditions, nous représenter les manuscrits autrement que dispersés en divers lieux, et par cela même exposés à souffrir des dommages auxquels d’ailleurs ils ont si peu échappé que les traces s’en laissent encore apercevoir aujourd’hui.
Lorsqu'à la fin du siècle dernier l’helléniste français d’Ansse de Villoison découvrit à Venise le commentaire sur l’Iliade, appelé depuis le
scoliaste de Venise, le monde savant s’émut à la vue des nombreuses vicissitudes par lesquelles avait passé le texte d'Homère, dont ce livre nous donne l’histoire de cinq siècles seulement, de l'époque d'Alexandre à celle des Antonins. En présence de ce vaste recueil de variantes, de corrections, de remaniements de texte, de commentaires et de conjectures de toutes sortes, on fut à même de constater matériellement l’étendue du dommage que le temps, et surtout la main de l’homme, ont fait subir à certains manuscrits. Dans l’étude de l'archéologie, cette découverte marque le point de départ d’une véritable révolution, qui jusqu'à nous n’a cessé de grandir. S’attaquant tout d’abord, avec Wolf et son école, à la littérature du monde païen, après des succès peu inquiétants dans ce domaine, la nouvelle critique se porta avec la même ardeur sur les documents bibliques, pour les traiter d’après les mêmes méthodes appliquées aux textes des auteurs grecs et latins. Au fond ce n’était que la reprise de la lutte, qui sur ce sujet avait tant agité le dix-septième siècle. Les in-folio des Buxtorf, des Cappel, des Morin et de beaucoup d’autres étaient encore là, comme les armes en faisceaux de deux corps d'armée jouissant d’un temps d’armistice, ou plutôt comme des armes
Riot , + ‘4 “1 À
abandonnées sur un champ de bataille après une
lutte qui n’eut rien de décisif, et qui dut cesser faute de combattants, c’est-à-dire faute d'hommes capables de la soutenir dans des temps qui, d’ailleurs, devenaient chaque jour moins favorables à la science. — On trouve, sans doute, très naturel que dans le cours des siècles les textes de la littérature païenne aient subi de pareilles altérations: c'était, dit-on, inévitable. Mais ceux que cela touche peu, parce qu'il s’agit de littérature profane — qui comme telle, à leur avis, n’est point l’objet d’une protection providentielle — peuvent constater que les manuscrits de nos livres saints n’ont pas entièrement échappé à de pareils accidents.
On dira peut-être qu'entre le texte de la littérature sacrée et celui d’un livre d’' Homère, par exemple, la différence est à tous égards trop grande pour que nous soyons autorisés à croire que l’un à dû nécessairement avoir le sort de l’autre. Mais cette objection ne nous oblige qu’à une observation plus stricte des lois de l’analogie. Pour cela nous en appelons à l’histoire du texte du Nouveau Testament, ce que nous en connaissons nous laisse assez voir ce qu’a dû être celle du texte de l'Ancien, dans ces temps si reculés et bien autrement défavorables que ceux
par lesquels ont passé les manuscrits de la nouvelle alliance.
Le plus ancien de ces manuscrits! est aussi, dit-on, le plus fautif de tous ceux que nous possédons. ,Sans parler d’un grand nombre de »pages devenues excessivement pâles à la suite de tant de siècles, dit Tischendorf, la plus .grande dificulté fut de rétablir tous les passages .du texte original qui avaient été altérés par d'anciens correcteurs. Ces passages sont si .multipliés que sur quelques-unes des trois cent Quarante-six feuilles il s’en rencontre plus de Cent. La diversité des écritures de ces changements, qui remontent cependant à plus d’un millier d'années, fait reconnaître l’œuvre de .SiX Correcteurs au moins dont souvent l’un à Corrigé dans son sens les corrections de l’autre.“ Un peu plus loin il parle de ,milliers et de milliers d'anciennes corrections ?."*
Comme on le voit, les atteintes portées par le temps, et surtout par la main de l’homme, au texte de ce manuscrit du Nouveau Testament
1 Le sinaiticus découvert par Tischendorf et qui est de la première moitié du IVe siècle, 2 Terre sainte, par Constantin Tischendorf, p. 101, 102, 307. |
ressemblent assez à celles que nous remarquons dans le texte d’une œuvre profane.
Dira-t-on que l’analogie est incomplète, nos manuscrits du Nouveau Testament n'étant que des copies assez tardives, faites et conservées en dehors des garanties de cette inspiration que l'intervention d'Esdras, assisté des prophètes de son temps, assurait à l’œuvre de la formation du canon hébreu? Mais en raisonnant ainsi, on ne fait que déplacer la difficulté qui subsiste dans toute sa force, si elle ne se trouve même aggravée ; car si nous venons à découvrir que dans son état actuel le texte porte des traces de détériorations, celles-ci n'ayant pu se produire qu'après la clôture du canon auraient pour auteurs des hommes qui ont pu se tromper indéfiniment, se trouvant en dehors de l'esprit d'inspiration qui, dit-on, aurait si merveilleusement préservé leurs devanciers.
Mais, laissons ces considérations générales et arrivons à l'étude des faits. Dans un prochain article, nous examinerons si les sopherim nous ont transmis le texte tel qu'ils le trouvèrent ; mais, dès maintenant nous sommes à même de constater que bien longtemps avant eux ce texte avait souflert, et que sur plusieurs points ces hommes n’avaient de leur temps aucun moyen
sis
de l’amender, en supposant qu'ils se fussent sentis libres de le faire.
Dans les manuscrits qui formèrent le canon se trouvaient des lacunes parfois considérables, des passages dont le texte a tellement souffert qu'on n’en peut tirer aucun sens intelligible, des variantes innombrables ef des altérations dans les morceaux répétés, des #nterpolations, enfin des corruptions orthographiques sans nombre, résultant de la négligence ou de l'ignorance des copistes.
Que n’a-t-on pas dit dans la Synagogue et dans l’Église pour atténuer, pour justifier même de pareils accidents ! Mais les faits parlent plus haut que toutes les hypothèses imaginées pour les expliquer au profit d’une théorie préconçue.
1° Les lacunes. — La question des lacunes dans les documents bibliques nous arrêterait longtemps, si nous consentions à discuter à fond la théorie imaginée à ce sujet par la critique dogmatique qui prétend en avoir trouvé l’explication. Nos adversaires ne contestent pas qu'il y ait des lacunes dans lhistoriographie hébraïque ; mais ils prétendent avoir trouvé si complètement
l'explication de ce fait, qu'ils s’en contentent, au point de nous refuser le droit d’en chercher une autre, À nos yeux cette théorie n’a pour appui qu'une pure hypothèse, qui n’a pas même pour elle l'avantage de la vraisemblance.
Cette théorie peut se résumer aïnsi : , les documents bibliques n’ont en vue que le côté religieux du peuple et ne rappellent de son histoire que les traits ayant un Caractère théocratique. Là où l’histoire se tait ou est incomplète, c’est que là, de fait, l’idée théocratique a été repoussée à l'arrière-plan par des éléments étrangers, signalés dans l’histoire biblique en passant et comme quelque chose de fortuit. [1 y a alors lacunes dans l’historiographie comme dans l’histoire elle-même ; car l’histoire du peuple de l'alliance cesse comme telle par suite de la position particulière dans laquelle se trouve ce peuple. C’est ainsi que les périodes du séjour en Égypte et à Babylone sont traitées très brièvement, car c’est Canaan qui est leterrain propre à la théocratie, et en dehors de ce terrain le peuple cesse historiquement d'exister. C’est par la même raison que la période des Juges et celle des règnes de certains rois ne sont visiblement que des esquisses incomplètes“. {
1 Hævernick, Æinl. I. 2, S173. Kurtz, Gesch. des alten Bundes, IX, 20.
C'est très bien imaginé, mais il faudrait des preuves à l'appui de ce raisonnement, qui en leur absence n’a que la valeur d’une hypothèse. Car dire que les lacunes dans les récits ne peuvent avoir pour cause que le manque d'intérêt théocratique dans la vie du peuple à ce moment, c’est, en l’absence de tout document, affirmer ce qu'on ne sait pas, et chercher à soutenir une idée préconçue à l’aide d’une hypothèse qui manque dans bien des cas de vraisemblance. En effet, à la lecture, par exemple, des premiers chapitres du livre de l’'Exode commençant par ces mots: Æf voici les noms, etc., tout lecteur non prévenu et d’un esprit quelque peu critique sent que les événements, qui sont là racontés, laissent supposer une foule de choses du plus haut intérêt théocratique qui ont dû se passer dans cette longue période de près de 400 ans, qui sépare le dernier chapitre de la Genèse du premier du livre de J'Exode. Nous faisons la même remarque à propos de la lacune relative au temps de l'exil à Babylone, parce qu’il nous paraît impossible d'admettre que le peuple de l'alliance, dépositaire des oracles divins, du jour où il fut transporté sur la terre étrangère, vécût d’une vie tellement dénuée d'intérêt théocratique, qu'on doive expliquer par une interruption de rapports entre
le peuple et son Dien cette lacune de plus d’un demi-siècle que présentent ici les documents bibliques. Nous avons d’ailleurs sur cette époque les témoignages immédiats du ministère d'Ezéchiel en Assyrie, ceux du livre de Daniel, d’un certain nombre de psaumes du temps de l'exil, et de la seconde partie d’Ésaïe, du moins pour ceux qui reconnaissent qu'elle est de ce temps-là. Nous voyons par ces données qu’il exista chez les transportés un foyer de vie religieuse remarquable. Jamais les âmes pieuses de l’ancienne alliance ne se sont élevées plus haut dans le sentiment de la confiance en Dieu, de la foi en ses promesses et dans la pratique d’une piété plus suave et plus spirituelle que les hommes religieux vivant à Babylone, tels que certains psaumes du temps nous les font connaître.
En présence de ces témoignages on n’a pas le droit de supposer que cette période ne présente aucun intérêt théocratique. Ici encore l'hypothèse manque de vraisemblance ;-car, à tout ce que nous venons de dire, on peut ajouter cette considération que par suite de la faculté d’assimilation bien connue qui la caractérise, la race israëlite aurait infailliblement trouvé sa ruine au double point de vue national et religieux, si Dieu n’eût veillé d’une manière toute particulière
à la conservation de son peuple dans un pareil milieu.
Il est vrai que dans leurs récits les historiens hébreux semblent parfois supprimer à dessein certains détails qui, à leur point de vue, ne présentent pas un intérêt directement théocratique. ! Il y a alors des raisons de croire que ces missions sont intentionnelles; mais nous ne saurions donner à cette manière de voir toute la portée qu'on lui prête lorsque par elle on prétend expliquer d’une manière satisfaisante toutes les lacunes que nous remarquons dans les récits bibliques. Les faits en question sont loin d’être tous analogues, et rationnellement nous ne sommes point obligés de les rapporter à une seule et même cause. On comprend que dans la biographie d'un roi impie l'historien supprime bien des détails privés d'intérêt théocratique, comme par exemple pour Manassé dont le long règne de 55 ans est résumé dans quelques versets 2 Rois XXT, 1-18; mais il n'y à aucune analogie entre ce cas et celui que nous présente l’histoire d'Israël au désert, dont une période de 58 ans est entièrement omise, lacune énorme dans laquelle disparaît toute trace historique du peuple hébreu,
1 Cf, Herzog, ÆEncykloped, p. 55.
168 ÉTUDES SUR L'ANCIEN TESTAMENT Nomb. XX, 1-22, 26; XXXIIE, 38:"Bes ra sonnements — et ils sont nombreux — par les-
quels on cherche à expliquer ce que ce fait a de vraiment embarrassant, ne sont que des hypothèses plus ou moins arbitraires dans l’examen desquelles nous ne pouvons entrer en ce moment.
Pour nous la question se pose ainsi: une période de 88 ans sur 40, dans les circonstances où étaient alors les Hébreux, n’a pu être à ce
point dénuée d'intérêt qu'il ne s'y trouve aucun
fait digne d’être rappelé. Ou les tribus, durant tout ce temps, ont mené une vie paisible, et alors elles se trouvaient dans les circonstances les plus favorables au développement de leur vie intellectuelle et religieuse ; ou bien elles-ont eu à soutenir de longues suerres contre les peuples dont elles se rapprochaient. Dans l’un et l’autre cas le plus puissant intérêt théocratique n'a cessé d'exister et a dû produire des effets non moins dignes de l’histoire que ceux que nous trouvons consignés dans la portion du récit qui nous à été conservée.
Comprend-on qu’un historien, se proposant un but aussi élevé que l’est celui du rédacteur du livre des Nombres, sans transition aucune, sans un mot d'avertissement, nous transporte brusquement du commencement de la troisième année
du voyage dans le désert à celui de la quarantième année après le départ d'Égypte? Dire, comme on le fait habituellement, que les choses sont ainsi parce quil n’a pas plu à Dieu de nous faire connaître cette portion de l’histoire de son peuple, sic placuit Domino, dicere plura nefas, c'est se laisser emporter par l'esprit de système loin du terrain de la critique historique, en imaginant, pour les besoins de sa propre cause, une théorie qui a contre elle toutes les lois de la vraisemblance.
Quant à nous, nous croyons faire acte de respect envers les Écritures en nous abstenant de prêter à Dieu des intentions qu'il ne nous a pas fait connaître, et en acceptant le texte tel qu'il se présente ; ici, par exemple, avec une lacune évidente qui nous enlève une période de 33 ans de l'histoire de la théocratie. Cet état de choses, nous ne pouvons l'expliquer qu’en admettant
que les documents originaux employés par les
écrivains postérieurs à Moïse étaient incomplets ou altérés par le temps au moment de la dernière rédaction de notre récit. C’est d’après ce principe que nous jugeons tous les cas analogues à celui-ci. Ces cas sont trop nombreux pour que nous en entreprenions ici l’examen. Un travail, par exemple, sur les lacunes que présentent les
livres des Juges, de Samuel et des Rois exigerait à lui seul plusieurs articles.
2° Passages dont le texte a souffert au point.
d'être inintelligible. — Quel sens peut-on tirer d’un texte tel que celui de 1 Samuel XIII, 12 Mot à mot voici ce que nous trouvons : fils d’an Saül dans son régner, et deux ans régna sur Israël. Cela ne veut rien dire, parce que nous avons ici un texte qui a souffert, une partie des mots s’est perdue. Il en est de même de 2 Sam. V, 8: Et David dit en ce jour: Quiconque battra les Jébusites et s'avancera jusqu'au canal, et les boiteux et les aveugles hais de David... Qu’'arrivera-t-il? Nous l’ignorons, la phrase restant suspendue, tronquée qu’elle est sans doute par le temps ou par la négligence d’un scribe ; comme 1 Chron. IV, 17: et les fs d'Esdras: Jether et Méred et Épher et Jalon.… et elle conçut, etc, le sujet du verbe a disparu; ou bien encore dans le même livre, chap. VI, v. 61 (Héb. 46): Et aux enfants de Kéhath qui restaient (on donna) de la famille de la tribu de la moitié de la tribu de la moitié de Manassé, par le sort dix villes. C’est à n’y rien comprendre. Je ne connais pas dans les livres historiques de portion aussi difficile à traduire que les chapitres VI et VII du premier livre des Rois, comprenant le récit de
la construction et de l’ameublement du Temple. C’est à défier qui que ce soit de tirer de ce texte quelque chose de compréhensible. La vraie architecture et les décors de ce bâtiment sont encore à trouver. L'obseurité du texte tient sans doute principalement à la nature même de la langue hébraïque, qui ne se prête pas aux descriptions artistiques, mais aussi à l’état matcriel où se trouve présentement notre texte. Il est sans doute arrivé aux copistes quelque chose de semblable à ce qui se passe de nos jours chez la majorité des lecteurs de cette portion des Écritures. Cette longue et minutieuse description architecturale n’est pas de nature à exciter chez eux un bien vif intérêt, et ils se sentent volontiers libres de passer devant cette accumulation de détails très obscurs sans prendre la peine d'appliquer la mesure d'attention qu'il faudrait y apporter pour se faire une idée juste de ce que veut dire l'écrivain. C’est sous une semblable impression que paraissent avoir agi les copistes, et leur œuvre porte de nombreuses traces de leur inattention. On ne saurait, en effet, attribuer à une autre cause l’état d’un texte comme celui, par exemple, de 1 Rois VII, 18. Littéralement voici ce qu'il dit : I fit les colonnes et deux rangées à l’entour sur le premier réseau pour couvrir les
chapiteaux qui (étaient) sur le sommet des grenades, et il fit ainsi au second chapiteau. Qu'on se représente ce que donne un pareil ajustement, c’est le meilleur moyen de s'assurer que le texte primitif n’a pu être rédigé en ces termes. Aussi, pour présenter quelque chose d’intelligible, chaque traducteur prend-il la liberté de corriger ce texte que par là il déclare fautif ou corrompu, puisqu'il ne peut le rendre tel qu’il est. Encore ici parvient-on à composer une phrase intelligible mettant les mots dans un autre ordre; mais dans certains Cas cela n’est pas même possible, car sous leur forme actuelle les mots sont autant de hiéroglyphes indéchiffrables. Ainsi, 2 Sam. XXIIT, 8, ces mots: low adino ha-etzeni, les rendrons-nous comme les Septante par Adinon l’'asonien, ou avec la Vulgate par: ipse est quasi tenerrimus ligni vermiculus (!), ou enfin, pour abréser, avec la généralité des traducteurs modernes par: Celui-ci brandissait son épée? Les deux premières versions sont ridicules, mais comment prouverait-on que la dernière est plus rationnelle? Ce n’est pas par une étude plus approfondie du texte, puisque, quoi qu'on fasse, on n'en peut rien tirer; mais c’est à l’aide du passage parallèle, 1 Chron. XI, 11, qui nous présente une meilleure leçon et nous montre ainsi combien le
texte de Samuel a souffert. Le savant Kennicott, frappé de l’enseignement qui ressort de l'examen de ces deux passages parallèles, et pressentant que le texte de l'Ancien Testament pouvait bien avoir eu le même sort que celui du Nouveau, entreprit sur-le-champ sa grande œuvre de revision de tous les manuscrits hébreux qu'il put atteindre personnellement ou avec le concours de quelques savants collaborateurs.
Nous nous bornons à ces quelques passages des livres historiques pour limiter notre tâche aux dimensions qu'il convient de donner à notre travail. À lui seul le livre des Psaumes nous fournirait l’occasion d’un long travail, car le texte de ce recueil à particulièrement souffert. Et cela se comprend, comme livre d’hymnes cette portion des Écritures était d’un usage fréquent, par cela même plus souvent transcrite qu'aucune autre, et surtout par des hommes à même de s'acquitter de cette tâche en partie de mémoire,
tellement le contenu du livre leur était familier.
Notons également que le livre des Psaumes appartenant à une catégorie, celle des Kefoubim, qui ne prit place dans le canon qu’en seconde ligne, ne fut pas l’objet des mêmes soins que les seribes apportaient à la conservation du texte de la Thoral ou de la loi.
3° Variantes et altérations dans les morceaux. répétés. — Nous avons déjà traité ce sujet plus haut; ! nous devons y revenir ici en l’envisageant sous une autre face. Il est tout aussi impossible de nier l’existence des variantes que celle des lacunes dans le texte hébreu; sur ces points fondamentaux les adversaires sont d’accord; mais ils cessent de l’être dans l'explication d’un pareil état de choses.
Suivant la théorie théopneustique du dixseptième siècle qui est allée en se perfectionnant jusqu'à nos jours, l'inspiration non seulement préservait les écrivains sacrés de toute erreur, mais encore les mettait en état d’user d’une grande liberté dans la manière de présenter les faits. |
Les différences que nous remarquons entre les narrations des mêmes événements relatés dans des livres d’époques différentes, proviennent du point de vue spécial où se place chaque écrivain, et la différence du but particulier que chacun s’est proposé explique la diversité dans la tractation d’un même sujet. Voyons ce que vaut ce raisonnement appliqué à certains points signalés par la critique. — Dans la transcription
ECF. Première partie, $ HE.
d'une généalogie il ne peut être question pour écrivain de traiter un sujet d’un point de vue particulier, mais seulement de copier exactement des. détails qui ne sont pas matières à dissertation, puisqu'il s’agit d’une énumération de noms invariables appartenant définitivement à l’histoire. Si, par exemple, d’après Genèse, XLVI, 12,au moment de la descente en Égypte, les enfants de Juda étaient: /ler, Onan, Scéla, Pharez et Zara, personne, et encore moins quelqu’un d’inspiré, n’a le droit d’altérer ce document primitif sous prétexte de le traiter à un point de vue particulier. Mais alors comment devons-nous expliquer la profonde divergence que, nous constatons entre ce catalogue de noms d’après la Genèse et celui que nous donne l’auteur de 1 Chron. IV, 1, nous disant que les fils
de Juda furent: Pharez, Hetsron, Carmi, Hur cet
Scobal ? Nous avons bien le nombre d'enfants, mais pourquoi pas les mêmes noms, puisque dans les deux catalogues il s’agit du même père?
Notons de plus que la difficulté augmente dans la proportion du nombre de fois que les morceaux se répètent. Ainsi pour Benjamin, Genèse XLVI, 21, ses fils étaient Bélah, Békar, Ascebel, Guéra, Nahaman, Eli, Ros, Muppim, Huppim et Ard.
Le rédacteur du livre des Nombres dressant le
atalogue des descendants de Benjamin nous donne les nomssuivants: bélah, Aschal, Ahiram, Scephuplam et Hupham, cinq noms au lieu de dix, et sur ce nombre réduit deux seulement. qui correspondent incontestablement au premier catalogue !. Puis il ajoute que Ard et Nahaman étaient non pas, comme il est dit dans la Grenèse, des fils de Benjamin, mais des enfants de Bélah, et ainsi des petit-fils de Benjamin, Nomb. XXVI, 38-48. Vient maintenant le rédacteur des Chroniques qui, dans un premier rapport, ne connaît que trois fils de Benjamin : Bélah, beker et Jédihaël, 1 Chron. VITE, 6; puis dans un second catalogue, VIII, 1,2,il nous donne le chiffre du livre des Nombres, mais avec des noms nouveaux. Que conclure de cet état de choses? N’autorise-t-il pas à penser que les auteurs de ces divers cata-. logues n’ont pu faire usage des mêmes documents, puisque leurs rédactions diffèrent si profondément l’une de l’autre ? En effet, 1l: paraît impossible d'admettre que le rédacteur des Chro-
1 Ilest à croire que la seription des noms conservés dans le livre des Nombres n’est pas correcte. Ce nom de Akiram qui ne se retrouve nulle part ailleurs peut bien être né de la confusion des deux noms Æ}4 Ros; les deux suivants Correspondent à Muppim et Huppim dont l'orthographe a été altérée.
niques ait eu devant les yeux le texte de la Genèse, lorsqu'il dressa ce catalogue si divergent du document qui devait lui servir de modèle, ou bien, si à une époque ces rédactions étaient concordantes, l’état de confusion qu’elles présentent aujourd’hui ne peut provenir que des altérations que dans la suite le texte a subies. Ces exemples sont pris d’une foule d’autres dont le nombre égale celui des morceaux répétés.
Nous ne voulons pourtant pas méconnaître ce qu'il y a de vrai dans la théorie de nos adversaires, lorsqu'ils disent que les différences entre les narrations des mêmes événements proviennent du point de vue particulier où se place chaque écrivain. En effet, il est évident que le point de vue du rédacteur des Chroniques n’est pas celui des auteurs des livres de Samuel et des Rois. Les écrivains sacrés ne sont pas des instruments passifs, de simples miroirs reflétant tous les mêmes images sous les mêmes formes et les mêmes couleurs; ce sont bien plutôt des peintres intelligents, qui tout en conservant aux faits historiques les traits généraux et essentiels, leur prêtent les formes et le coloris qu'inspire à chacun sa propre individualité, influencée d’ailleurs par les mœurs, le degré de culture et les vues religieuses de son temps.
Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, tandis que pour l’auteur du second livre de Samuel la pensée qu'eut David de faire le recensement du peuple vint de l'Éternel lui-même dont la colère s’alluma
de nouveau contre Israël et incita contre eux David, :
en disant : va, fais le compte d'Israël ct de Juda, 2. Sam. XXIV, I; pour le rédacteur des Chroniques, cette pensée dont l’exécution devait avoir de si funestes suites pour la nation, ne pouvait avoir été suggérée au roique par un Mauvais esprit, et il formule cette impression en ces mots: Satan se leva contre Israël et il incita David à compter Israël, 1 Chron. XXI, 1. Les deux narrateurs relatent bien le même fait, mais, l’envisageant de points de vue différents, ils le transmettent sous l’enveloppe de leurs impressions personnelles, ce qui concorde parfaitement avec la théorie énoncée plus haut. Mais ces sortes de variantes n’appartiennent pas à l’histoire du texte et l'explication qu’on en donne, acceptable pour tous les cas analogues à celui-ci, n’est pas applicable aux exemples de l’ordre des deux premiers que nous avons cités.
Dans l’étude comparative de morceaux répétés, nous disons que les textes varient ou paraissent avoir souffert, lorsque dans la narration d’un même fait ils ne concordent pas entre eux sur ce