TROISIÈME PARTIE
LA MASSORE ET LE TEXTE MASSORÉTHIQUE
Massore, massorèthe et massora, tradition, recueil de traditions ; racine chaldaïque mesar, livrer, transmettre, éradere. On appelle du nom de Massore une collection de remarques faites par les docteurs juifs, embrassant les versets, les mots, les lettres, les points-voyelles et les accents du texte hébreu de l'Ancien Testament, en vue de fixer ce texte et de le préserver de toute altération volontaire ou accidentelle.
Pour se faire une idée de la nature de cette œuvre, il faut tout d’abord se représenter le texte hébreu dépouillé de cette multitude de traits et de points dont il est parsemé. Il reste alors un texte composé uniquement de consonnes, comme l'est celui de toute langue sémitique dans son état primitif. Supprimant aussi toute espèce de divi- - sions, tels que les chapitres et les versets, toute inscription, depuis le titre d’un livre jusqu'aux notes qu'il porte en marge, le texte alors ne pré-
sente plus qu’un canevas privé de tout accessoire, qu'un ensemble de consonnes, sans intervalles entre les mots qui se touchent tous, formant ce qu’on appelle une scriptio continua, où comme disaient les rabbins du livre de la loi: un seul verset, pasouk ekhad. Tel était à une certaine époque l’état du texte de l'Ancien Testament. Tout ce qui dans la suite est venu s’y ajouter est du domaine de la Massore, et doit être considéré comme autant d'innovations dont il appartient à la critique de rechercher l’origine et d'apprécier la valeur.
Le texte actuel de nos bibles hébraïques, le textus receptus, est habituellement désigné par le nom de texte massoréthique. On commettrait une erreur en prenant cette expression dans le sens d’un texte constitué par les rédacteurs de la Massore, comme, par exemple, à propos du Nouveau Testament, nous parlons d’un texte de Griesbach ou de Tischendorf. Il ne peut être 1ei question de rien de semblable. Pour les auteurs de la Massore, comme pour les talmudistes, il existait de tout temps une lecon reçue, un texte fixé, d’une autorité indiscutable ; c’est ce texte
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qui sert de base aux remarques massoréthiques. Les auteurs de ces notes critiques, orthographiques, exégétiques et grammaticales, de ces signes divisionnaires du texte et finalement des points voyelles et des accents, nous sont totalement inconnus. En langage rabbinique on les appelle Bbaalé Massora, maîtres de la Massore, et chez nous Massorèthes ; mais nous ignorons et le moment précis de leurs débuts et celui où leur activité prit fin. C’est dans l’ombre, dans le silence le plus complet, que se poursuivit durant des siècles ce travail gigantesque, qui ne parvint à notre connaissance qu'après avoir atteint son entière perfection.
Toutefois, nous avons lieu de croire que c’est dans la période comprise, d’une manière générale, entre le retour de l'exil et le second siècle de l'ère chrétienne que doit être cherchée l’origine de ce travail rabbinique nommé la Massore.
Ce fut un temps non seulement d’effervescence religieuse extraordinaire, mais aussi de réformation, dont le caractère dominant fut l'importance accordée à la littérature nationale. Les trois derniers siècles précédant le Christianisme furent profondément agités religieusement, et tout spécialement les deux derniers comprenant la période machabéenne, durant laquelle le fanatisme reli-
gieux donna naissance à des sectes nombreuses.
Celles des pharisiens acquit bientôt entre toutes une importance prépondérante, et l’on sait que la base de sa doctrine était la tradition orale qu'elle faisait remonter jusqu'à Moïse, et dont l'autorité égalait celle de l’Écriture. C’est dans les écoles rabbiniques et pharisiennes de cette époque que se forma la mikra sopherim, — lectio scribarum, c’est-à-dire le texte canonique des Écritures, texte qui fut certainement alors l’objet de travaux critiques dont le Talmud nous à conservé quelques fragments. La partie la plus ancienne du Talmud, la Mischna, terminée vers 220 après Jésus-Christ, nous montre qu'ilexistait alors des travaux de nature massoréthique d’une origine bien antérieure au second siècle ; mais les hommes de ces temps n’ayant rien écrit, nous ne connaissons que très imparfaitement l'étendue de leurs travaux, et surtout les principes d’après lésquels ils ont été exécutés. |
Nous pouvons au moins nous faire une idée de la marche qu'ils ont dû suivre. En présence d’un texte dénué de voyelles et dont la lecture, pour le plus grand nombre, devenait de plus en plus un exercice de déchiffrement donnant lieu à une foule d’équivoques et d'erreurs, on dut comprendre combien il était urgent de soustraire ce
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texte, par une fixation officielle de sa prononciation, à toute interprétation fausse ou arbitraire. C’est en cela que consista tout d’abord la Massorèthe, comme l’appellent toujours les talmudistes. Comment, par exemple, prononcer avec certitude les consonnes bb du passage, Exode XXIIT, 19? Il s’agit ici d’une défense de faire cuire le chevreau dans la matière que rappellent ces consonnes susceptibles d’être vocalisées PauKHaLePB, dans le lait, et BeKHéLeB, dans la graisse. I] y avait là de quoi entretenir d’interminables discussions parmi les disciples de Hillel et de Schamaï. Seule la prononciation traditionnelle pouvait faire autorité, et il fut reconnu que c'était celle de PBakHaLeB, qui désormais ne pouvait plus être contestée (Tract. Sanhedrin, 4). Pas plus que pour le reste nous ne pouvons découvrir le moment exact où cette massorèthe prit naissance. On s’en occupa, sans doute, de bonne heure, car le besoin dut s’en faire sentir bientôt après le retour de l'exil, et à mesure que s’affaiblissait davantage l'intelligence de la langue nationale, cette sorte ’étude dut prendre une importance toujours plus grande dans les écoles. Le second siècle de notre ère fut en particulier le point de départ d’un redoublement d'activité en vue de la restauration et de la conservation du texte biblique.
Mais, d’après le Talmud, nous voyons que les anciens scribes ne bornèrent pas leur action à la seule vocalisation du texte, ils la portèrent aussi sur toutes les particularités de ce texte de nature à attirer l'attention, les notant et les fixant avec soin. Comme de leur temps, il n’était pas encore admis d'inscrire des notes sur les manuscrits sacrés, on se bornait à indiquer la placé à laquelle se rapportaient les gloses massoréthiques par certains signes dont le plus simple, et celui qui paraît être le plus ancien, est un point (miqqoud) placé en nombre variable, mais quelquefois sur chaque lettre d’un mot, exemple : Deut. XXIX,
28 ; Ps. XXVII, 18. L’antiquité de ce signe est
attestée par la mention que fait déjà la Mischna,
d’un de ces points sur la lettre 2e du mot
Rekhocah, Nombr. IX, 10 (Tract. Pesakhim, cap. IX, 2). Le Talmud et la Massore postérieure signalent un certain nombre d'exemples de ces ,points extraordinaires“ (Buxtorf, Tibérias,
cap. X VIT). Ces points sont évidemment des signes.
critiques ayant pour but l’élimination de la lettre ou du mot qui en est affecté: Gen. XVI, 5; cf. XVII, 7. Au temps des talmudistes de tels procédés n'étaient plus admis, alors le texte, jusque dans ses moindres détails, était considéré comme étant d’une perfection absolue, et, sans
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jamais mettre en doute l'exactitude d’une leçon ‘quelconque, on expliquait toute irrégularité au moyen de commentaires allégoriques, midraschim, d'interprétations mystérieuses ou même d'ab- surdes légendes (Tibérias, p. 164). Il est probable que primitivement ce signe se trouvait sur tous les mots, objets de quelque observation des scribes. Dans la plupart des cas il aura disparu par suite de la négligence des copistes, ce qui expliquerait le nombre par trop insignifiant de passages anciennement critiqués dont de leur temps les talmudistes avaient encore le souvenir (Tract. hedarim, fol. 37; Tibérias, p. 40; Ewald, Lehrb. der heb. Sprache, $ 86, 6° édit.). De tous les signes imaginés par les anciens scribes, il n’en est point dont le caractère critique se laissé mieux voir que celui désigné par le nom de nun apouca ou nun inversum. La Massore en cite plusieurs exemples, mais notre texte n’a con- servé que celui de Nombres X, 35, 36, qui est des plus frappants. Tout porte à croire que, dans l'intention des premiers sopherim, ces nun ainsi disposés doivent être considérés comme des parenthèses indiquant que ces deux versets ne se trouvent pas placés dans l’ordre du récit qu’ils interrompent. Cette opinion était encore partagée par quelques docteurs au temps des talmudistes :
Nos rabbins, dit l’un deux, rapportent que Dieu a fait deux marques à cette section pour indiquer qu'elle n’est pas à sa place“ (Tract. Schobbath, fol, 115 b). | Qu’anciennement, et bien avant le Talmud, on eut un doute de ce genre, c’est ce que semble indiquer le fait que dans les Septante cette section se trouve placée avant Le verset 34 (voir les éditions critiques de cette version). Mais cette interprétation rationnelle fut bientôt abandonnée, sans doute comme portant atteinte à la perfection du texte, et, cédant à leurs dispositions pour le merveilleux, les rabbins préférèrent considérer cette section de deux versets entre parenthèses comme un livre mosaïque particulier ; en sorte que, d’après cette rêverie rabbinique, le livre de la loi comprendrait sept parties, un heptateuque, au lieu d’un pentateuque. A côté de ces remarques d’un caractère critique incontestable s’en trouvent d’autres, qui ne présentent rien de semblable. C’est ainsi qu'il est impossible de découvrir une idée critique quelconque dans l’usage de certaines lettres ,suspendues“ fhelouiah; par exemple:
Juges XVIII, 380 ; Job XX XVIII, 13, 19. À ces lettres ainsi disposées, les anciens sopherim ont évidemment eu l'intention de rattacher une idée mystique ou allégorique dont les talmudistes ont
Lé
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plus ou moins bien compris le sens (voir Tibérias, cap. XVI). Il est enfin d’autres cas dont toute raison d’être nous échappe entièrement, à moins de les considérer comme des fautes d'anciens copistes que la superstition aura perpétuées. De ce nombre sont le mem fermé (mem sethouman) à l'intérieur d’un mot (Ésaïe IX, 6, ou bien ouvert à la fin, mem pethoukhah, Neh. Il, 13) et un nun ouvert au lieu d’un final (Job XXXVIIT, 1), cas dans lesquels les Juifs, et aussi des Chrétiens, ont voulu voir de grands mystères. Ce qui est certain, c'est que ces signes doivent être fort anciens; à l’époque des talmudistes ils étaient si bien établis, et depuis si longtemps, qu’on ne savait plus comment expliquer leur destination primitive ou leur origine. La cause principale de cette ignorance était le peu d'importance qu’on ajoutait à ce genre de travaux auxquels se livraient en toute liberté les copistes, mais qui restaient entièrement distincts de ceux de la Halaca, de cette tradition de l’école qui, comme nous l'avons dit, avait exclusivenfènt pour but la fixation de la prononciation traditionnelle du texte, et l'application des règles à suivre dans la rédaction d’un manuscrit pour l’usage de la synagogue.
C’est avant tout de l’observation de ces règles
capitales qu’on se préoccupait, ce qui se produisait en dehors de cela était considéré comme affaire de copistes, sans caractère officiel, et dont rien n'obligeait à conserver un exact souvenir. C’est isolément, sans aucun nom particulier, que ces remarques massoréthiques firent leur chemin; un grand nombre d’entre elles furent négligées, d’autres plus ou moins modifiées dans la suite, et quelques-unes nous sont parvenues entourées d'ornements légendaires qui ont certainement dû contribuer à en assurer la conservation. Mais lorsque les talmudistes entreprirent de consigner par écrit ces traditions, ils n’en purent recueillir que des fragments très incomplets. De leur temps, on savait encore que les anciens scribes avaient compté les versets, les mots et jusqu'aux lettres du texte sacré, de là, pensait-on, leur titre de Sopherim, dans le sens de ,compteurs* numeratores. C’est ainsi qu’ils auraient trouvé que le vav du mot gakhon (Lév. XI, 42) est la lettre du milieu du Pentateuque, que le mot darasch (Lév. X, 16) marque la moitié des mots, comme velithegalakh (Lév. XIIIS 33) celle des versets du même recueil. Mais déjà, vers le troisième siècle, on ne savait plus à quelle moitié rapporter cette lettre et ce mot, et il n’était plus possible de s’en assurer; Car pour les lettres on
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ignorait les mots que les scribes avaient lus : d'après une scriptio pleine ou défective, et quand aux versets la même difficulté se présentait, par suite de la différence existant entre les Palestiniens et les Babyloniens dans la manière de les compter.
Quant au reste du recueil canonique, on ne savait presque plus rien, si ce n’est que pour les Psaumes le aix du mot miaur (Ps. LXXX, 14) est la lettre mitoyenne du livre, Le verset 33 du Ps. LXXXIII, le medius versus; enfin que le total des versets du Pentateuque est de 5888, celui des Psaumes de huit versets de plus et celui des Chroniques de huit versets de moins. (Tract. Kidduschin, fol. 30, Tiberias, p. 43). On n'avait également plus qu'un vague souvenir d’un travail bien autrement utile des scribes sur le texte, et qui nous laisse voir avec quelle liberté cette matière était traitée par eux. Les talmudistes n’ont pu recueillir que cinq mots dont les scribes auraient retranché un vav copulatif qu’ils ne jugeaient pas nécessaire. Cette opération s'appelle, en style de la Massore, dtfur sopherim, ablatio scribarum, et a dû être souvent répétée. Dans sept autres passages, ils lisaient un mot ne sy trouvant pas écrit, exemple 2 Sam. VIIL, 3; c'est ce qu'on nomme un kert velo ketib, lectum ct
et non scriptum. Dans cinq cas, ils ne lisaient pas certains mots qui leur paraissaient superflus, exemple Jér. II, 3; Ézéch. XLVIII, 61, tout en les maintenant dans le texte, ils les supprimaient dans la lecture; c’est alors un kÆetib velo keri, scriptum et non lectum (Tract. Nedarim, fol. 37, Tibérias, p. 40). Enfin on connaissait encore dans le même ordre de choses le keri ouketib, lectum et Scriptum, cas dans lequel on lisait un mot autrement qu’il n’est écrit, par exemple : Job XIII, 15 ; Aggée 1, 8. D’après ces quelques données que nous fournit le Talmud, nous pouvons nous faire une idée plus ou moins exacte de l’importance des travaux massoréthiques dans cette première. période, dont la tradition orale a conservé un souvenir si incomplet. |
L'origine de tout cela, et de bien d’autres choses que les talmudistes ont ignorées ou négligé de nous rapporter, remonte, d’une manière générale, au temps compris entre Esdras et le Talmud. Mais très certainement ce travail de copistes ne fut point interrompu dans toute la période précédant le sixième siècle, époque de
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la clôture du Talmud, bien que celui-ci garde . le silence sur ce sujet. La profession de copiste de la Bible paraît avoir été particulièrement exercée en Palestine, et dans les écoles de ces scribes on s’appliquait à perfectionner et aussi à compléter les anciennes notes. C’est ainsi, par exemple, que le Talmud recommande , de remplacer dans la lecture, par des expressions honnêtes, tous les mots obscènes qui se rencontrent dans la loi“ (Tract. Megilla, c. 3), Deut. XX VIIT, 30; Ésaïe XXXVI, 12, etc. Une liberté tout aussi arbitraire de leur part se laisse voir dans le fameux conseil qu'ils aiment à donner sur la lecture de certains mots, en disant : Ne legas sic, sed sic (Tiberias, p. 19); ou encore lorsqu'ils posent comme un principe le précepte : Est mater lectionis, sed est etium mater Massore, c’est-à-dire il y à une raison de lire selon le texte reçu, mais il y a aussi une raison de l’entendre suivant la Massore ou la tradition (Tiberias, p. 36). Une lacune dans la littérature rabbinique, à partir de la clôture du Talmud jusque vers le neuvième siècle, ne nous permet pas de suivre le développement de ces travaux des scribes. Nous remarquons pourtant que ce travail de copistes, prenant avec le temps des proportions toujours plus grandes, eut pour effet d’altérer plus ou moins
les anciens procédés qui furent plus strictement maintenus à Babylone. De là, petit à petit, ces différences inassoréthiques constatées plus tard entre les Palestiniens et les Babyloniens. Dans l’histoire du texte hébreu, c’est entre le sixième et le dixième siècle que se place la question de la Massore. Historiquement, c’est en effet ce qu’on peut appeler la période massoréthique proprement dite, dans ce sens que jamais on ne s'était comme alors occupé aussi activement de cette œuvre. Diverses circonstances contribuèrent à produire ce mouvement.
Tout d’abord, le nouvel élan vers les études théologiques et littéraires que prirent au sixième siècle les écoles de Palestine, surtout celle de Tibériade, stimulées par celle de Babylone; puis l’affaiblissement croissant de l’intelligence de la langue hébraïque, et finalement la diminution, chaque jour plus sensible, du nombre des savants porteurs de la tradition orale (Ëlias Lévita, Massorethha-Massoreth, Prefatio tertia; Zunz, Gottesdienstliche Vorträge, p. 309). Mais ce fut surtout une époque de statistique dans laquelle, sans innover beaucoup, on s’appliqua à faire pour le texte hébreu ce que quelques siècles auparavant Juda le saint avait fait pour le droit canonique, en composant la Mischna : on entreprit de
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recueillir et de rédiger par écrit ce qu’apportait depuis si longtemps le courant d’une tradition verbale remontant, disait-on, jusqu’à Moïse, mais qui, à travers les siècles, n'avait cessé de s’enrichir de nouveaux éléments. La nécessité d’écrire devenant chaque jour plus pressante, on commença, du moins d’après une opinion assez généralement admise, par rédiger des recueils de notes massoréthiques dans le genre de ce traité qui nous est parvenu sous le titre de: Maséchet Sopherim ou Traité des Scribes, recueil d’instructions en particulier pour les copistes des livres saints. C’est le premier essai de collection de notes massoréthiques qui nous soit connu. Ce n’est pourtant pas le plus ancien, car on y découvre beaucoup d'emprunts faits à des traités antérieurs sur le même sujet; il est aussi loin d’être complet; néanmoins cet important document nous laisse voir l'extension qu'avaient déjà prise les travaux massoréthiques à l’époque de sa rédaction. On y trouve un nombre des divers keri plus grand que celui donné par les talmudistes (Sopherim, ch. VI, 8, 9), beaucoup de remarques orthographiques non encore mentionnées (ch. VII, 2), les variantes que présentent certains récits répétés (ch. VIIT, 2), et une foule d’autres détails du même genre. Non seulement
le traité Sopherim a recueilli de nouveaux éléments massoréthiques, mais il nous laisse voir le perfectionnement que les scribes avaient apporté dans l’application des procédés anciens.
Le Talmud, comme nous l’avons vu, se borne à dire que le vav du mot gakhon (Lév. XI, 42) est la lettre mitoyenne du Pentateuque ; mais au temps du Sopherim, cette lettre devait être, par sa forme ample et très droite, distinguée de toutes les autres, de là son nom de vav rabbathi, c’est-àdire #agnum (ch. IX, 2). Les talmudistes con-
naissaient déjà l’usage de ces lignes appelées {ha-
ghins (Tract. Schabbath, 89, etc.), petites couronnes placées sur certaines lettres qu’on voulait plus particulièrement signaler, et qui devinrent avec le temps les litteræ majuscule.
D’après le Sopherim, le premier mot de la Bible, Deréschith, en entier, doit être écrit en gros caractères et la première lettre ornée de quatre thaghins ; le dernier mot du Pentateuque, /sraël, doit non seulement être écrit en grandes lettres, mais le lamed de ce mot avoir une forme très allongée. Le verset 4 du chapitre VI du Deutéronome sera écrit en entier sur une même ligne et en grands caractères ; c’est le fameux passage du Schema, confession solennelle de l’unité de Dieu (ch. IX, 4), etc., etc. C’est bien là la voie ouverte
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par les scribes de la période précédente : à l’élé- ‘ment critique se joint une tendance mystique qui finira par devenir prédominante. |
Jusqu'ici il n'avait été fait nulle part mention des litteræ minuscule; pour la première fois le Sopherim en parle, mais n’en cite qu’un seul exemple dans le mot éhéschi (Deut. XX XII, 18, cf. IX, 7); c’est un thème que la Massore postérieure se chargera de développer amplement, de même que celui des littere majuscule, (Tiberias, ch. XIV, XV). De l’ancien fonds massoréthique il n’y à, d’ailleurs, que les littere suspense, dont notre traité ne parle pas, sans doute parce qu'il ne s’en trouve aucun Cas dans le Pentateuque dont il s’occupe spécialement. Quoique d’une date assez postérieure au Talmud, il n’a jamais en vue qu'un texte non ponctué, il ne sait rien encore des voyelles ni des accents. Ce livre se place donc tout naturellement entre la fin de la
période talmudique et le temps où le système vocal fut appliqué à notre texte.
Plusieurs raisons portent à croire que le traité Sopherim prit naissance entre 750 et 850, vraisemblablement dans la seconde moitié de cette période. Quelque précieux que soit ce document, il est encore loin de nous donner une juste idée du développement qu'avait atteint l’œuvre mas-
soréthique au neuvième siècle. C’est, comme nous l’avons dit, du sixième au dixième siècle que se sont accumulés tous les matériaux constituant notre Massore, les travaux des anciens Sopherim et ceux de la période talmudique venant se confondre avec la masse des remarques critiques, grammaticales et exégétiques des massorèthes modernes. Rien ne resta plus confié à la mémoire des lecteurs du texte ; tout, jusqu'aux plus minutieux détails, fut mis en écrit. Les versets, les mots, les lettres même de chaque livre furent comptés; toutes les particularités d’un mot furent signalées ; combien de fois il est écrit plene ou defective, avec telles voyelles ou tels accents, le nombre de fois qu’il est employé ou qu'il se trouve au commencement, au milieu ou à la fin d’un verset, avec quelle préposition il s’associe, ses différents sens, etc., ete. Ainsi se poursuit l’œuvre de la Massore, qui par cela même devait être sans fin, aussi longtemps du moins que l’imagination trouverait moyen de s'exercer sur le texte (voir Brian Walton, Prolegomen«, VIII, $ 2, 10). Repassant les anciennes traditions, les massorèthes trouvent parfois des choses ignorées des talmudistes ou dont ceux-ci n'ont pas eu occasion de parler, par exemple le #iXkun sopherim, correctio scribarum. La Massore en fait
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remonter l’origine à Esdras, Sur Nomb. XII, 12, se trouve cette note : . C’est ici l’une des 18 corrections d'Esdras.* Il ne fallait rien moins, en effet, qu'une pareille autorité pour justifier l’opération que d’après cette tradition le texte aurait
subi (Bleek, Einl., p. 313). L'une des parties les plus importantes de cette nouvelle Massore comprend les eri, corrections grammaticales, exégétiques ou théologiques de la lecon du texte. Il n'est guère possible d'en fixer exactement le nombre, les manuscrits ne s’accordant pas entre eux. Elias Lévita (seizième siècle) en comptait 848, le nombre en a été porté de nos jours jusqu'à 1300. Tout cela n’est que la continuation de la Massore primitive, ou le développement de cette œuvre d’après les principes des anciens Sopherim.
Mais dans tout ce travail des Massorèthes, ce que nous rencontrons de vraiment nouveau, et d'une utilité bien autrement grande que l’immense majorité de ces fastidieuses remarques, c'est la fixation par des signes de la prononciation du texte, l'application du système vocal que nous possédons aujourd’hui. S’il est vrai que dans cette voie les Syriens et les Arabes (les Syriens incontestablement) ont précédé les Juifs, on doit pourtant reconnaître que ceux-ci ont
élevé leur système de vocalisation et d’accentuation à un degré de perfection auquel n’ont jamais atteint leurs devanciers. Mais cette perfection même nous dit combien a dû s’opérer lentement le développement d’une œuvre aussi savante, d’une précision si parfaite jusque dans les moindres détails. Cela suppose une longue culture à l’ombre des écoles où les docteurs s’appliquèrent à fixer par des signes l’antique Massorèthe, dont l’enseignement s'était donné jusqu'alors de vive voix. Ce système de ponc-
tuation phonétique appartient incontestablement
aux écoles de Palestine, à la tête desquelles était l'académie de Tibériade ; mais il paraît que ce ne fut pas le seul, ni probablement le plus ancien provenant d'écoles rabbiniques. C’est ce qui résulte de la découverte de manuscrits faite en 1839 en Crimée, et dont le plus ancien est de l'année 916. D'après ce document, 1l existait déjà à cette époque un système assez complet de vocalisation et d’accentuation assez différent du nôtre, non seulement par la forme des signes, mais aussi en partie par les principes fondamentaux. Il a été bien reconnu que ce système était l’œuvre des écoles babyloniennes et qu'il s'était développé non après celui de Palestine, mais
avant, ou du moins en même temps que lui. I
ON de
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y eut donc deux systèmes principaux, celui d'Occident ou de Tibériade et celui d'Orient ou de Babylone. Ils marchèrent un certain temps ensemble ; mais, par suite de l’activité des scribes
de Palestine et du prestige dont jouissait la
grande école de ce pays dans tout ce qui se rapportait à la science grammaticale et masso-
réthique, le système babylonien fut petit à petit
repoussé par celui de Tibériade, qui devint dominant à partir du dixième siècle. C’est ainsi que la Massorèthe, c’est-à-dire primitivement la science de la prononciation, conservée si longtemps comme tradition orale, finit par devenir partie essentielle du texte, et que sous ce titre sénéral de Massorèthe ou de Massore vinrent se ranger, avec le système de vocalisation et d’accentuation, toutes les remarques des scribes sur le texte, le tout étant considéré désormais comme tradition de l’école. Le plus générale-
ment, lorsqu'il ne s'agissait pas d’un rôle destiné
au service de la synagogue, deux scribes se partageaient la tâche de transcrire un manuscrit. Un sopher calligraphe écrivait les consonnes du texte, et un ponctualeur, nakdan, plaçait les voyelles, negoudoth, et les accents, feamim, marquant la syllabe tonique et le rapport des
mots entre eux. On nomme aussi les accents
neghinoth, signes de chant, la lecture du texte dans les synagogues étant une récitation modulée. L'insertion des remarques massoréthiques dut suivre de près l’application du système vocal. On disposa ces notes aux marges des manuscrits, brièvement à la marge de côté, et plus étendues aux marges supérieures et inférieures, ce qui constitua la petite et la grande Massore. Le codex
de Crimée de l’année 916, disposé d’après les
règles babyloniennes, présente déjà une Massore complète dans cette double forme. Avec le temps
cette manière de disposer les manuscrits bibliques …
pour l’usage particulier prit un développement considérable. Non seulement les copistes de profession multiplièrent les exemplaires ainsi annotés, mais des individus quelconques, qui considéraient ce travail comme une œuvre méritoire, se mirent à copier pour eux-mêmes la sainte Écriture avec sa Massore. De cette liberté, exercée sans aucune espèce de contrôle, résulièrent des désordres sans nombre dans les manuscrits. La collection des notes massoréthiques surpasse bientôt l'étendue du texte biblique; par le moyen de nombreuses abréviations, souvent très obscures, on en surchargea les marges du texte où elles sont éparpillées dans une confusion inextricable. Chaque scribe, disposant sa copie
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comme il l’entendait, traitait la matière massoréthique de la manière la plus arbitraire, ajoutant au fonds connu de nouveaux éléments, ou en retranchant sans scrupule ce qui l’embarrassait
“ou ce qu'il ne jugeait pas utile de conserver.
Suivant l’espace marginal dont il disposait, le Scribe inscrivait plus ou moins de notes; ce qui ne pouvait y trouver place, quand on ne le supprimait pas entièrement, était renvoyé à la fin des livres et forma la snassora finalis. Si le travail achevé, la marge ne se trouvait pas
remplie, on comblait le vide, soit en répétant
quelques phrases de ce qui venait d’être écrit, soit à l’aide d'emprunts faits partout ailleurs, et quel que fût le sujet. À ces causes de désordre et de confusion viennent parfois s'ajouter les complications les plus fantastiques, comme, par exemple, de disposer les notes massoréthiques, de manière à leur faire représenter des fleurs,
des figures et des caricatures de toutes sortes.
Il paraîtrait pourtant qu’on s’est occupé d'assez bonne heure de rassembler les éléments de la Massore et de les disposer dans un certain ordre: Ceci aurait été fait par l’un des rabbins les plus célèbres du onzième siècle, Guerschon ben Jehuda, ,le fambeau de l'exil“, mort vers 1050: Delitzsch, le savant talmudiste chrétien, dans
sa description des manuscrits de Leipzig, dit à propos du numéro 1, que le copiste de ce codex du treizième siècle en appelle souvent à l’exemplaire de Guerschon, ainsi qu'à ,la grande Massore* que Gruerschon avait copiée de sa propre main. Il s’agit sans doute d’un essai particulier qui n’a pu être que très imparfait, et qui en tout cas paraît avoir été vite oublié. IL faut attendre jusqu'au seizième siècle pour voir toute cette matière chaotique s'organiser et revêtir une forme rationnelle, sous la savante et persévérante action de Rab. Jacob ben Chajim. Après avoir rassemblé le plus grand nombre possible de manuscrits qui tous, dit-il, étaient dans un état de confusion extrême, ce pieux et savant docteur, avec une science pleine de pénétration et une patience incomparable, entreprit de constituer un texte complet et intelligible, disposant toute la matière alphabétiquement et en un lexique massoréthique, qui facilite extrêmement les recherches. Ce vaste et précieux travail parut pour la première fois dans la seconde édition de la Bible rabbinique, publiée à Vemise par Bamberg, en 1526. Jacob ben Chajim n'avait-il devant les yeux aucun document du genre de celui qu’il se proposait de rédiger? On pourrait le croire, car d’un côté il ne dit pas
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un mot sur ce sujet, de l’autre, il semble bien réclamer pour lui seul tout le mérite de son entreprise. On rencontre pourtant chez d'anciens écrivains quelques citations d’une œuvre de ce
. genre désignée par le nom de oclah ve oclah, qui
paraît avoir été un recueil de mots dont la première liste comprenait les mots qui se rencontrent d’abord sans vav copulatif, puis avec ce vav. Le premier exemple était oclah (1 Sam. I, 9) et ve-oclah (Gen. XXVII, 15). Ce travail doit être ancien, car vers la fin du douzième siècle des écrivains, comme Kimchi, désignent l’appareil massoréthique par le nom de oclah ve-oclah. Voilà ce qu'on savait, mais rien encore ne prouvait matériellement que la publication massoréthique de 1526 n'était pas l’œuvre exclusive de Jacob ben Chajim. Le doute n’est plus possible aujourd'hui sur ce sujet, grâce à la découverte faite récemment par le docteur Derem-
. bourg à l’occasion de la préparation du catalogue
des manuscrits hébreux de Paris. Il a découvert une ,grande Massore“ indépendante, la seule qui ait été trouvée jusqu'ici, et commençant par
l'exemple oclah ve-oclah. Le copiste de ce manu-
serit la complète par des additions qui lui sont propres, et après lui plusieurs y ont également mis la main. Le document primitif ne remonte
ee:
pas au delà du douzième siècle. Jacob ben Chajim a dû le connaître, et c’est assurément l’une des sources principales auxquelles il à puisé pour la rédaction de sa grande œuvre, d’ailleurs incomparablement supérieure à tout ce qui la précédée (voir Jüdische Zeitschrift, von D' Abrah. Greiger, 1864-65), Quoique hautement appréciée, l’œuvre de Jacob fut aussi critiquée. Son contemporain Elias Levita, qui fait ici autorité, émet à son sujet le jugement suivant: ,5on œuvre est sans doute très belle; toutefois, àl a omis beaucoup de choses, souvent il se trompe grandement, et son témoignage manque d'exactitude. Néanmoins, nous ne saurions nous étonner qu'il en soit ainsi ; aucun premier essai n’est sans défaut” (Massoreth ha- Massoreth, 2° préface). Près d’un siècle plus tard, surgit dans le monde chrétien un homme dont la science hébraïque et talmudique- était vraiment extraordinaire, Jean Buxtorf, qui par ses nombreux et savants travaux contribua puissamment à la diffusion des connaissances bibliques et massoréthiques. I] publia à Bâle, 1618-1620, une grande Bible rabbinique avec la Massore, les paraphrases chaldaïques et les commentaires des principaux rabbins. Comme Jacob ben Chajim, Buxtorf se permit beaucoup trop de liberté dans l’accom-
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plissement de cette vaste tâche. Les nombreux changements qu'il fit subir en particulier au texte de la Massore sont le plus souvent inexacts et très arbitraires, sans parler d’un grand nombre de falsifications faites dans l'intérêt de ses vues théologiques. Il a certainement rendu un immense service en facilitant l'intelligence de la Massore, mais dans ce domaine il reste encore beaucoup à faire après lui, car, comme dit Buxtorf luimême en terminant son œuvre: Ne quis credat Omnia esse correcta et emendata.
Les opinions des anciens, tant Juifs que Chrétiens, sur la Massore sont généralement extrêmes : admiration sans réserve ou dénigrement arbitraire. La lutte engagée au dix-septième siècle sur ce sujet n’aboutit qu'à des résultats très incomplets, faute d'une mesure de science suffisante. De nos jours, on est mieux à même de porter sur l’ensemble de cette œuvre un jugement scientifique et impartial. Il est certain que les Massorèthes ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour assurer la pureté et lintégrité du texte ; à ce titre déjà ils méritent notre atten-
tion. Si leur intention avait eu tout le résultat qu'ils en attendaient, leur œuvre devrait être considérée comme le monument le plus grandiose et le plus utile qu'une nation ait jamais élevé dans l'intérêt de sa littérature. Mais il est facile de constater que ces hommes sont restés bien en deçà du but qu'ils se proposaient d'atteindre, et qu'une très grande partie de leur œuvre n’est qu'un amas confus de choses inutiles, fausses et puériles. Néanmoins, au milieu de tout cela, se rencontrent des choses d’un haut intérêt pour l'intelligence de l’histoire du texte et la critique de nos manuscrits hébreux. Il importe de ne pas perdre de vue que le texte, sur lequel opère la Massore, était depuis longtemps fautif et qu'il n’était pas au pouvoir des Massorèthes de le corriger, Car non seulement tout moyen critique manquait alors pour cela, mais personne ne pouvait se permettre de faire subir des changements à ce texte officiellement fixé par l'autorité ‘religieuse. Laissant intact le texte (le kefb, ce qui est écrit), les Massorèthes se bornèrent à ajouter leurs remarques à la marge, sous le titre de keri, c’est-à-dire ce qui doit être lu. En procédant ainsi, ils ont d’un côté perpétué des fautes que d’ailleurs ils ne voulaient ni ne pouvaient changer, et de l’autre ils ont fermé la voie à tout
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travail critique postérieur; cela peut être un grief contre leur œuvre. Toutefois, s’il est vrai que ,la haie“, que la Massore à voulu établir autour du texte, n’a pas toujours été assez forte pour le mettre à l’abri de toute nouvelle corruption ; il ne l’est pas moins que sans cette haie la corruption eut été bien autrement grande, et c'est peut-être là le plus grand mérite de la Massore. Mais il est d’autres côtés par lesquels elle attire également notre attention. Le texte reçu de l’Ancien Testament n'a pas été formé autrement que celui du Nouveau, l’un et l’autre sont le résultat d’un travail critique sur les manuscrits sacrés et autres documents se rapportant à ce sujet. Dans un travail de ce genre il est impossible, pour l’Ancien Testament, de ne pas tenir un grand compte de la Massore, puisqu'à la forme du texte qu’elle présente se rattachent plus ou moins tous nos manuscrits et la majorité de nos éditions imprimées, et que d’ailleurs on y trouve des leçons bien plus anciennes que celles contenues dans les plus vieux manuscrits. Ces lecons concordant assez souvent avec le texte hébreu de Jérôme, d’Origène et même d’'Aquila, ont une valeur critique qu'on ne saurait négliger (voir Eichhorn, He
Nous remontons même avec la Massore jusqu'à l’époque de Ia rédaction des derniers livres bibliques, car c’est à elle que nous devons les premières remarques sur l’orthographe moderne de certains noms, ainsi Jerouschalaim au lieu de l’ancienne orthographe «Jerouschalem (voir la note massoréthique, 2 Chron. XXV, 1). Les éléments susceptibles d’être utilisés sont nombreux dans la Massore, mais nous ne sommes pas encore parvenus à découvrir d’une manière certaine, du moins pour beaucoup de ces éléments, et leur véritable valeur et l'usage qu'en faisaient les anciens scribes. C’est ainsi, par exemple, qu'il réste encore beaucoup à dire sur ces trois espèces de keri mentionnées plus haut. Il est évident que, pour la plupart, ces keri ne sont que des scolies n'ayant qu’une valeur exégétique; mais il n’est pas bien sûr que tous sans exception, comme le veuten particulier Hupfeld, aient ce caractère. Il est à croire que l’opinion de ceux qui voient dans une bonne partie de ces keri de réelles variantes, reposant non sur des conjectures, mais sur une Comparaison de manuscrits, peut se justifier par une connaissance plus complète de la Massore (voir Eichhorn, Einl.,$ 148 ; Dillmann, eal. Encyk. de Herzog, IT, 149). Les Sebirines, conjecta, nous révèlent
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d'anciennes leçons considérées, il est vrai, comme de simples ,conjectures* par la Massore, ou même repoussées par elle comme des , erreurs“, matein, mais qui pourtant pourraient bien contenir aussi d'anciennes variantes, car on les retrouve fréquemment chez les anciens traducteurs. Les {hikkun sopherim, correctio scribarum, de même que les variantes au sujet des mots obscènes, nous initient aux principes qui guidaient les anciens scribes dans la tractation libre et indépendante du texte. Les prétendues explications des rabbins au sujet des passages accompagnés de parenthèses, des lettres ponctuées, des grandes et des petites lettres et des lettres suspendues ne sont que des enfantillages ; mais, là-dessous se laisse entrevoir une longue histoire interne du texte qu’une étude plus approfondie de la Massore pourrait bien nous expliquer; car, on n’en saurait douter, à la plupart de ces signes se rattachaient primitivement des raisons critiques qui nous échappent aujourd'hui et que nous aurions besoin de connaître dans l'intérêt d’une édition d’un texte de l’Ancien Testament plus critique que ne l’est celui que nous possédons. Il est vrai que le texte que nous pouvons former à l’aide de la Massore sera toujours un texte relativement très jeune, toujours même très
contestable, car la tradition massoréthique, partout très incomplète, présente de nombreuses lacunes, et les documents sont très divergents entre eux ; toutefois, cette ancienne tradition, où le faux et le vrai, l’incertain et le positif se trouvent confondus, n’en reste pas moins une source d'histoire à laquelle nous ne pouvons négliger d'aller puiser. Seulement, comme dit le docteur Greiger, il faut que cette source devienne accessible et soit purifiée (Jüdische Zeitschrift, von D' Abrah. Geiger, 1864-65). C’est dans cette pensée que des hommes d’une grande science dans cette matière s'occupent de nos jours d’une revision foncière de l’œuvre massoréthique, non seulement en étudiant les travaux déjà si importants de Jacob ben Chajim et de Buxtorf, mais en relisant d’un point de vue critique toute la Massore dans les nombreux manuscrits qui la contiennent, énstar montis opus! Plus accessible et d’une utilité plus pratique, est pour nous la partie massoréthique concernant la vocalisation et l'accentuation du texte, car c’est à elle que nous devons de pouvoir lire facilement un texte qui sans cela nous serait bien moins intelligible. Les questions que soulève cette partie de notre sujet sont trop nombreuses et donneraient lieu à de trop longs développements pour que nous.entre-
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prenions de les traiter ici; nous renvoyons pour .cela aux ouvrages spéciaux que nous signalons en terminant: Hlias Levita, Massoret ha-Massoret (Massore de la Massore), Venise, 1538, en hébreu, traduit en allemand par Semler, 1772; Jean Buxtorf, Tiberias sive Commentarius massorethicus triplex, historicus, didacticus, criticus, Bâle, 1620 ; autre édition revue et augmentée par Jean Buxtorf, le fils, et par Jean-Jacob, fils de ce dernier, Bâle, 1665 ; Jean Morin, Exercitationes biblicæ de hebræi græcique textus sinceritate, 1633, lib. I; Louis Cappelle, Crifica sacra, 1750, lib. IIL; Brian Walton, Zn Biblia polyglotta Prolegomena, n° VIII, 1657; édition de Dathe, 1777; Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament, b° éd. 1685, I, ch. XXIV-XXIX. — Parmi les modernes, tous les ouvrages d'introduction aux livres de l'Ancien Testament contiennent une partie traitant de l’histoire du texte et de la : Massore. Entre les principaux auteurs, d’ailleurs tous allemands, nous citons : Jahn,.Bertholdt, Eichhorn, de Wette, Hævernick, Bleek ; l’ouvrage du docteur juif, Joël Müller: Maséchet Sopherim, der talmudische Tractat der Schreiber, 1373. — Sur la question de la vocalisation et de l’accentuation du texte: (Gresenius, (reschichte der hebr. Sprache und Schrift, 1815, $$ 53-57;
A7 PT PO REE MTS is 2 ” [
Ewald, Ausführliches Lehrbuch der hebr. Sprache, 6° éd., $ 87 ss.; Davidson, The text of the Old Testament, 2° éd., 1859, p. 18-23. Die Dikduke ha-teamim des Ahron ben Moscheh ben Ascher und andere alte grammatisch-massorethische Lehrstücke zur Feststellung eines richtigen Textes der hebräischen PBibel, zum ersten Male vollständig; édité par S, Bær et H. L. Strack, Leipzig, 1879.
[S. Trensdorf, Das Buch Ochlah we-Och'lah, Hanovre 1864. — Le même, Massora magna, nach den ältesten Drucken mil Zurziechung alter Handschriften, tome Ier: Hanovre 1875.
Kuenen, trad. par A. Carrière, Les origines du texte massoréthique. Paris 1875.
Ch. D, Ginsburg, The Massorah, compiled from mss., lexicaly and alphabeticaly arranged. L'ouvrage le plus considérable sur la matière, en voie de publication, |
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ÉTUDE EXÉGÉTIQUE
Avec le premier mot de la Bible s'ouvre la longue série de difficultés que présente à l’interprétation le texte de l'Ancien Testament.
Que signifie exactement l’expression Beréschith ?
La version traditionnelle, qui prend sa source dans les Septante, peut-elle se justifier au double point de vue de la grammaire et de la logique, Beréschith est-il bien rendu en grec par ëv 4x, en latin par 2% principio et en français par 4w com- «mencement ? L'étude que nous voulons faire de ce mot, prouvera peut-être qu'il est au moins permis d’en douter. L'interprétation que nous en donnons pourra sembler contestable à plusieurs,
-aussi sommes-nous prêt à y renoncer, s’il nous
est démontré que nos procédés exégétiques sont inexacts ou incomplets. | Grammaticalement l’expression Beréschith est composée de la préposition inséparable be signifiant à, dans et du nom singulier féminin Réschith, racine chaldaïque Resch, dont le sens primitif est celui de l’hébreu ÆRosch (tête). Ce substantif prend plusieurs sens figurés, qui tous rappellent une idée de priorité par rapport au temps, à l’ordre ou à la dignité; de là, le sens de commencement ; mais alors, ce qui n’est pas ici le cas, Beréschith est toujours accompagné d’un génitif, c’est-à-dire d’un mot lui servant de complément, dans ce cas la version au commencement est exacte. Ainsi Peréschith mamelekouth Jéhojakim, Jérem. XX VI, 1; doit nécessairement se rendre par: aw commencement du règne de Jéhojakim. Il n'existe que cinq cas de ce genre dans le texte de l’Ancien Testament !, mais on n’y trouve pas un autre exemple correspondant exactement à celui du premier verset de la Genèse, c’est-à-dire l’expression Peréschith sans complément et comme telle employée dans un sens absolu. Ce qui faisait dire déjà au douzième siècle à Aben Esra, que
1 Jér., XXVI, 1; XXVII, 1; XXVIII, 1; XLIX, 34; Osée, IX, 10.
dans le sens de au commencement, Beréschith ne s'emploie qu’à l’état construit, autrement dit suivi d’un régime. Or le Beréschith de la Genèse ne présentant pas cette condition grammaticale, on est en droit de penser qu'il doit signifier autre chose que ce qu’on veut habituellement lui faire dire, comme s’il était régulièrement construit.
On prétend, il est vrai, que Réschith se ren- - contre à l’état absolu, par exemple Deut. XX XIII, 21. Ce passage est Loin d’être concluant, car d’un côté ce n’est pas de Réschith, mais de l’expression Beréschith qu’il s’agit, et de l’autre dans le passage allégué, si Réschith n’est suivi d'aucun complément, celui-ci, qu'une licence poétique permettait de sous-entendre, est des plus faciles à trouver. L'écrivain dit de Gad: 1! s’est choisi Réschith, ici, dans un sens métaphorique, les prémices, c’est-à-dire les meilleures portions du pays.
Le seul passage qui pour le sens semble se rapprocher de celui de la Grenèse est Ésaïe XLVI, 10, où nous trouvons Méréschith qui, comme Mérosch, XLI, 26, signifie dès le commencement. Mais c'est encore un exemple qui ne prouve absolument rien. Autant le sens exact de Beréschith dans la Genèse d’après nos versions est obscur et hypothétique, autant celui de Méréschith dans Ésaïe est clair et certain.
Il est ici question de l’avénement de Cyrus et de ses succès contre Babylone, ce que l'Éternel fait annoncer à son peuple, Méréschith, — dès le commencement, d'avance ; c’est-à-dire, avant que ces choses soient arrivées. Ce complément ressort tout naturellement du contexte, il n’est même pas possible d'en concevoir un autre.
Au point de vue de la logique, la version de Beréschith par au commencement n’est pas plus possible qu’au point de vue de la grammaire.
Par elle-même, cette expression est si peu intelligible que tout lecteur doit y joindre un commentaire en réponse à la question qui s'impose aussitôt à l’esprit : au commencement de quoi Dieu créa-t-il les cieux et la terre? L'idée rappelée par ce mot ne pouvant se rapporter qu'au début, à la première partie de ce qui doit avoir une durée, c’est-à-dire du temps ou des choses, où ce commencement doit-il être cherché? Est-ce au commencement du temps? Mais le temps qui n’est que la mesure de la durée des êtres n’a pu commencer qu'après la création{. Serait-ce alors au commencement des choses? Mais qui ne voit qu’en disant : au commencement des choses Dieu
Non ergo possumus dicere fuisse aliquot tempus quando Deus nondum aliquid fecerat. S, Augustin, contra Manich., 1, 2.
créa les cieux et [a terre, nous n’avons qu’une froide et inutile répétition de la même idée? En tout cas, régulièrement, nous devrions avoir ici l’article, c’est-à-dire Baréschith. Avec la version au commencement, nous sommes en présence d’une notion purement relative qui exige un complément; mais chercher ce complément c’est s'engager dans une voie sans issue, Car non seulement le texte ne répond rien à notre question, mais il ne nous laisse pas même entrevoir ce que l'écrivain aurait pu vouloir dire en s’exprimant ainsi.
Grammaticalement et logiquement Peréschith, d'après la version habituelle, ne se rattache donc à rien. C’est un mot en l’air tellement isolé qu'on pourrait en faire abstraction sans que la proposition suivante en souffrît, quant au sens, le moindre dommage ; car il suffit de dire: Dieu créa les cieux et la terre pour exprimer l’idée que le monde a eu un commencement.
On ne peut admettre que dans un récit de cette importance l'écrivain débute par une expression qui grammaticalement est incorrecte, et pour l'intelligence est une énigme indéchif- .frable, aussi longtemps qu’on y rattache la version traditionnelle.
Si cette version a été le plus généralement
adoptée par la théologie chrétienne sur l’autorité des auteurs de la Septante, dont l'intelligence de la langue hébraïque était assez faible, il s’est pourtant trouvé dans la Synagogue et dans l'Église des docteurs d’une opinion différente. Déjà le éargum d’Onkelos, postérieur à la version alexandrine, nous donne quelque chose de plus intelligible que celle-ci, en traduisant Beréschith par le chaldéen Beqadmin, dans les temps anciens. C’est peut-être la même idée, mais moins clairement, qu'exprime le {argum de Jonathan par min avela, à principio, dès le commencement.
Celui de Jérusalem est encore plus obscur en rendant Beréschith par Belkhougma, avec sagesse. La seconde version grecque, celle d’Aquila, première moitié du second siècle, introduisit une idée inconnue jusqu'alors en traduisant le premier mot de la Genèse par êv xcpahatw, em somme, en bloc, sens accepté en particulier par Basile le Grand et son frère Grégoire de Nysse !, et qui pour eux équivaut à 40o0wç xt êv oyw, out d'un coup eten peu de temps. Chez les Latins Ambroise de Milan, au quatrième siècle, ne comprenait pas autrement l'expression in principio de la version Ttala faite d’après le texte des Septante, car,
1 Dans leur explication de l'œuvre des 6 jours.
dit-il : Pulchre quoque ait in principio fecit, ut in- | comprehensibilem celeritatem operis exprimeret!.
Si ces exemples nous révèlent la faiblesse de la science exégétique de ces docteurs tant juifs que chrétiens, ce sont pourtant des preuves qu'aux yeux de ces hommes d’entre les plus distingués de leur temps, le texte hébreu et celui des Septante étaient susceptibles d’une interprétation très différente de celle généralement admise. Mais sans méthode, sans base scientifique, il n'y avait pas à lutter contre l’opinion dominante dont le plus souvent on ne se permettait d’ailleurs de différer que dans l’intérêt de quelques vues particulières.
Au dixième siècle surgit du milieu rabbinique, une idée tout à fait nouvelle, mais dont l’importance ne fut bien comprise que dans nos temps modernes où l’exégèse est devenue une véritable science.
Saadias, le chef de l’académie juive de Babylone (mort en 942), auteur d’une version arabe de l’Ancien Testament, traduit ou plutôt paraphrase ainsi le premier verset de la Genèse : la
1 ]n Hexæm, 1, 2; au chapitre suivant, entre autres choses sur cette idée, il dit encore: Denique alii dixerunt êv xevxhat quasi in Capite, quo significatur in brevi et exiguo momento summa operationis impleta.
première chose que Dieu créa fut les cieux et la terre. Évidemment l’auteur voyait dans l’expression Deréschith tout autre chose que ses devanciers.
Au onzième siècle, le célèbre rabbin Raschi!, et au douzième Aben Esra considérant d’un côté que Réschith ici sans article doit être traité comme étant à l’état construit, et de l’autre que l'expression Beréschith dans le sens de aw commencement ne se rencontre que suivie d’un complément, ce complément manquant dans notre texte, ces docteurs y suppléent en traduisant : . Au commencement, lorsque Dieu créa les cieux et la terre, alors la terre était...” Comme si le texte était: Beréschith ascher bara, ou la vocalisation Peréschith bero, infinitif construit, dans le genre de Osée 1, 2: Thekhilath dibber Jehovah. Mais cette manière de procéder est arbitraire et comme telle, en bonne exégèse, doit être évitée.
Au dix-septième siècle, le père.de la critique de l'Ancien Testament en France, Richard Simon, reprenant l’idée de Saadias, déclare que pour lui aussi ce qui ressort le plus natureliement de l'expression Beréschith, ,c'est que la
* Chez les chrétiens appelé plus généralement, mais à tort, Jarchi.
première chose que Dieu créa fut le ciel et la : terre“. S'emparant de cette idée, l’exégèse moderne l’a traitée scientifiquement et lui a assuré la place importante qu’elle occupe aujourd’hui dans l'interprétation du premier chapitre de la Genèse. Il n’y a, en effet, que deux opinions possibles: ou Beréschith est un nom à l'état construit dont le complément manque dans le texte, ou c’est un adverbe qui comme tel doit être pris dans un sens absolu. Ewald et Bunsen entre autres se rattachant à l’idée de Raschi et d'Aben Esra, tout en la modifiant quelque peu, traduisent : , Au commencement, lorsque Dieu créa les cieux et la terre et que la terre était déserte et vide et que les ténèbres étaient à la surface de l’abîme et que le souffle de Dieu planait sur les eaux, alors Dieu dit: Qu'il y ait de la lumière et il y eut de la lumière.“
L'autorité de ces savants, qui est assurément très grande, ne suffit pourtant pas pour justifier une semblable version. Leur exégèse ne nous semble pas suffisamment indépendante de toute idée préconçue, on y reconnaît trop l'intention de trouver dans notre récit une preuve à l'appui de certaines vues philoso-
1 Hist, critique du Vieux Testament, p. 364.
phiques, très certainement étrangères au texte, dont elle bouleverse de la manière la plus arbitraire la construction. Un maître en science hébraïque tel que Ewald, en particulier, savait bien mieux que personne que ce n’est pas ainsi qu'on écrit en hébreu, et que tout spécialement pour le premier chapitre de la Genèse, la coupe de cette période diffère étrangement de la diction du rédacteur de ce chapitre. Ici la phrase est simple, brève et nettement tranchée. Les trois premiers versets comprennent une série de propositions, les unes descriptives, verset 2, les autres narratives, versets 1 et 3, reliées entre elles par une copule, mais chacune formant par elle-même un sens complet, sans dépendance grammaticale avec aucun mot antécédent, ce qui n’est pas le cas dans la version proposée par Ewald et Bunsen. Mais on sait où ces savants veulent en venir: suivant Ewald, le rédacteur de notre récit partageant l'ignorance de tous les autres écrivains de l'antiquité sur le sujet de la création, serait également parti de l’idée d’un chaos primitif, dont il indiquerait simplement l’organisation par le verbe bara. Ce ne serait done plus la création proprement dite de la matière qui aurait donné lieu à la première intervention de Dieu, ce serait celle de la lumière se produi-