‹ Études historiques et littérairesChapitre 10 sur 42 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Il faut bien parler des poëtes, puisque personne n'en parle. Il y a des gens qui vous disent tranquillement qu'il n'existe plus de poêles, parce qu'ils ne lisent plus de vers. Les critiques sont bien obligés d'avoir une autre opinion de la poésie. Elle est vivante, très-vivante. Si elle ne fait pas plus de bruit, c'est probablement la faute des machines à vapeur, qui en font plus qu'elle. Aussi les poëtes ont-ils en horreur l'industrie et les industriels :

Partout la main de l'homme, ô nature spendide ! Ose effacer la tienne, et sur ton front sacré Creuse brutalement une précoce ride, Stigmate de l'esprit de ce peuple affairé. Où trouver, où trouver aux champs de la Floride Le bois de romarin où Chactas a pleuré ?

Où trouver, au milieu du fracas des machines, Acier, flamme, vapeur, grincement colossal Des railways éventrant forêts, vallons, collines, Dans ces peuples rivés à l'amour du métal; Où trouver, où trouver quelques âmes divines Ne se désaltérant qu'au lait de l'Idéal ?

Peu de gens, il est vrai, ont adopté aujourd'hui ce genre de nourriture, et l'Idéal n'est plus de ce monde. Il est retourné au ciel, sa patrie, où la Justice, s'il faut en croire le témoignage de Virgile, l'avait depuis longtemps précédé. Mais si l'Idéal n'habite plus la terre, n'est-ce pas un peu la faute des poètes eux-mêmes, eux qui sont par nature et par vocation les prêtres de ce culte, les gardiens de ce feu sacré? Madame Louise Colet, par exemple, se plaint très-poétiquement, dans les vers que je viens de citer, de cette usurpation de la matière sur l'esprit dans nos sociétés modernes. Et elle-même, que fait-elle? Elle publie, quelques jours après avoir été couronnée par l'Académie Française pour avoir « spiritualisé » la colonie de Mettray, — elle publie un recueil (l)de vers sensualistes sous un titre qui n'engage pas seulement sa personne, mais son sexe tout entier. Ce qui est dans le cœur des femmes, nous dit madame Louise Colet.... Si madame Colet le sait, elle est bien simple de nous l'apprendre. Mais le sait-elle? Socrate disait que toute la sagesse humaine se réduisait à ces deux mots : rvùôt c-eauxov : « Connais-toi toi-même. » Se connaître, c'est donc avoir atteint tout ce que comporte la raison de l'homme sur la terre. Nous apprendre ce qu'il y a « dans le cœur des femmes, » c'est donc une prétention sans égale. Personne ne le sait, et c'est justement pour cela que les femmes sont fortes

(1) Ce qui est dans le cœur des femmes, poésies nouvelles pai daine Louise Colet (Paris, 1852).

ma-

contre tout le monde. Il y a, dans le mystère de leurs affections, de leurs sentiments, de leurs pensées, le prestige de cette puissance infaillible et inévitable : l'inconnu. Ah! ne trahissez pas tous leurs secrets, si vous les savez. Laissez-nous quelque chose à deviner, à espérer et à craindre!

Madame Louise Colet s'est peinte elle-même dans son nouveau recueil; c'est l'originalité de son livre. L'auteur de la Colonie de Mettray, avec toutes les palmes académiques qui ornent son front, est bien assez célèbre en effet pour que son portrait mérite d'être recherché du public. Nous le prenons, quant à nous, tel que son pinceau nous le donne.

Madame Colet est une fille du Midi. Elle en a l'ardeur et l'éclat, la chaleur et l'entraînement, toutes les qualités vives et spontanées. Elle pourrait bien en avoir aussi les défauts. Elle a tracé, dans une pièce de son recueil intitulée Ressouvenir païen, toute une poétique et sensuelle histoire de son âme, qui ressemble fort à la vérité :

Mes aïeux ont baigné leurs flancs dans l'Ilissus. Du sang des Phocéens mes pères sont conçus, Et mon cœur a gardé de la race première Le triple amour de l'art, du beau, de la lumière.

Dans la lutte et les pleurs vous m'avez rencontrée, Inconsolable enfant d'une ardente contrée, Et vous vous êtes dit, détournant le regard : En elle la souffrance a fait grimacer l'art. Oui, la fleur du lotos meurt en changeant de zone.. Mais il fallait me voir dans mon delta du Rhône, Sous la pourpre et l'azur d'un ciel incandescent, Altière et libre enfant, en plein soleil croissant, Riant parmi mes sœurs, les belles filles d'Aries

Dans le théâtre, assise entre les deux colonnes Où la ronce et le lierre enlacent leurs couronnes, Je voyais, du vieux sol qu'on fouillait à mes pieds, Remonter des autels, des urnes, des trépieds. Si du béant sillon quelque blanche statue, Ou Minerve, ou Phébé, se levait chaste et nue, Tout mon sang tressaillait ; l'âme de mes aïeux Dans ces marbres brisés me révélait mes dieux !

Ces derniers vers sont d'une touche exquise. Mais cette aspiration païenne, cette réminiscence mythologique, ce ressouvenir sensuel et panthéiste, cette adoration de la forme et ce culte de la nudité même chaste, est-ce là « ce qui est dans le cœur des femmes? » Je ne demande pas mieux ; mais passons.

De ces immortels débrisde la statuaire phocéenne, madame Louise Colet passe un soir à un spectacle moins platonique, et elle appelle cela l'art etl'amour, après avoir vu les tableaux vivants. Or nous avons tous vu, plus ou moins, les tableaux, vivants. Nous avons tous vu (je parle un moment la langue du genre ), nousavons vu, enveloppés dans leurs maillots, sous le feu trompeur de la rampe, sur leur piédestal de carton, ces beautés problématiques, ces formes conjecturales, ces visages enluminés, ces faux charmes et ces faux cheveux, en un mot tout cepoëme du corps humain, comme dit M. Théophile Gautier, qu'on nous donnait alors pour des statues d'après l'antique. Nous avons vu défiler ainsi, sans nous convertir, toute l'ancienne mythologie, les dieux et les déesses, les naïades et les hamadryades, tout l'Olympe en pantalons roses, tout le paganisme court-vêtu, toutes les nudités sacrées et profanes. Une seule chose, suivant nous, manquait à ces exhibitions seusualistes, non pas peut-être la décence, — la police y avait mis bon ordre; — non pas

même l'art, j'entends l'art du costumier et du coiffeur ; — il y manquait le naturel, c'est-à-dire, sans que je veuille calomnier personne, la chose que tout le monde y cherchait le plus. Aussi ne puis-je attribuer qu'à une surexcitation toute méridionale l'illusion qui a trompé madame Louise Colel. Elle qui reconnaît « ses dieux » quand une fouille archéologique vient à exhumer quelque débris de l'ancien culte, elle s'est crue sans doute, en voyant les tableaux vivants, dans une de ces voluptueuses palestres de la Grèce antique où de jeunes vierges préludaient à la vie de famille par les exercices publics de la gymnastique la moins discrète. Puissance de l'imagination ! madame Colet rêvait de l'Eurotas et des lauriers-roses, d'Atalante et d'Epicharis, de Céphale et d'Endymion dans une avant-scène de la Porte- Sainl-Martin...

Aimer, c'est vivre;

C'est incarner le rêve, et sentir les transports Dont l'art ne peut donner que des emblèmes morts.

Mais hier quand, soudain, à nos regards charmés

Ces tableaux immortels (1) se trouvaient animés ;

Lorsqu'au lieu de la chair que la couleur imite,

Nous avons admiré cette chair qui palpite,

Où le sang, à travers Pépiderme soyeux,

Circule en répandant des reflets lumineux ;

Lorsque nous avons vu d'exquises créatures

Dont les beaux torses nus, les bras aux lignes pures,

Le sein ferme et mouvant, le visage inspiré

Faisaient vivre à nos yeux quelque groupe sacré,

Oh! n'as-tu pas senti combien sont imparfaites

Toutes ces œuvres d'art que les hommes ont faites,

Et ne t'es-tu pas dit, de réel t'enivrant :

La beauté seule est belle, et l'amour seul est grand ?

(1) Ceux du Corrége et du Poussin, du Titien, de Raphaël, de Rubens (page 6).

I>i: QUELQUES POÉSIES NOUVELLES. 1 <S7

Comme je fais ici simplement de la critique littéraire, je n'ai pas à faire le procès au sensualisme de madame Colet. Il faudrait être d'ailleurs bien mal appris pour ne pas discerner, dans l'œuvre d'une femme aussi distinguée de toute manière, son imagination et son cœur, sa poétique et sa morale, ce que son pinceau sacrifie et ce que sa vie respecte, les entraînements de sa plume et l'honorable sévérité de ses principes. Mais si je fus laguerreau matérialisme comme école de style, ce n'est pas seulement parce que le genre est dangereux, c'est parce qu'il est faux. Le culte de la matière, la glorification des sens, —

O nature! je sens ton souffle et ton esprit!

En toi la sève court; en moi monte la flamme !

Mes bras cherchent des bras, mon âme appelle une âme...

—cette exaltation toute matérialiste, ce poëme du corps humain, tout cela est faux en poésie, quand l'esprit de système y pousse, quand l'affectation y domine, quand l'imagination s'y montre moins que le parti pris. C'est parce que la langue a été matérialisée depuis trente ans par une certaine école, que le matérialisme s'est introduit dans la pensée, dans l'inspiration et jusqu'au cœur du poëte; et j'en ai là, sans aller plus loin etsans récrimination rétrospective, j'en ai là sous la main, dans quatre ou cinq recueils que le courant m'apporte, des preuves bien tristes et bien manifestes. Je lisais, il y a quelques jours, dans le règlement des études classiques récemment promulgué, que le législateur, quand il s'agit de Virgile, s'arrête court après le IIIe livre de YÉnéide. Anna soror lui a fait peur. Et cependant je me souviens du temps (c'était en 1818, en pleine Restauration., et j'invoque sur ce point le souvenir des plus religieux parmi mes camarades de cette époque),— je me souviens du temps

\SS DE yUELQUES POÉSIES NOUVELLES.

où un ancien oratorien, le pieux abbé Lemarchand, nous faisait expliquer jusqu'au bout le IV8 livre de ce grand pcëme. Et qui donc, parmi nous, trouvait matière à équivoque, sujet de plaisanterie, occasion de scandale dans ces admirables leçons de notre savant maître? Qui ne comprenait, au contraire, que l'idée de l'amour, si dangereuse au premier âge, — après avoir passé par ce style du poëte et ce commentaire du professeur, — nous restait dans l'âme comme purifiée et parfumée, s'il est permis de le dire, par cette double et infaillible épreuve? Non, ce n'est pas le IV° livre de rÉ/ieicte qui a corrompu nos mœurs! Ni Virgile, malgré Didon, la suicide, ni Racine, malgré Phèdre, l'incestueuse, n'ont jamais poussé au matérialisme. Ce qui y conduit encore plus, s'il est possible, que les mauvais principes, c'est le mauvais style, c'est la fausse rhétorique, l'idolâtrie de l'image matérielle, le réalisme appliqué sans mesure et sans pudeur à tous les sentiments du cœur et à toutes les émotions de l'àme; c'est cette transformation sensualiste de la pensée humaine qui est le ver rongeur des mœurs publiques et privées. Voilà pourquoi j'attaque dans madame Louise Colet, malgré mon respect pour sa personne et mon estime pour son talent, un entraînement qui la met, dix ans après la mort du romantisme, sur la pente où le romantisme s'est perdu, non sans avoir laissé bien des ruines après lui dans le domaine dévasté de la langue, de l'imagination et du goût!

Madame Louise Colet, après avoir assisté au spectacle des tableaux vivants, va visiter les résidences royales. Tel est le titre d'une de ses pièces les plus étudiées. Il n'y a guère de transition d'un visite à l'autre. Mais un même sentiment l'y conduit, le même sensualisme l'y accompagne et l'y inspire. Ah! je ne triompherai pas, contre la sensibilité de ma-

dame Golet, de ce qu'elle n'a trouvé sous ces majestueux ombrages, dans ces vastes forêts, aujourd'hui désertes, sous ces lambris abandonnés, dans ces solitudes, peuplées des seuls souvenirs du passé, — mais ces souvenirs sont si grands, si héroïques et si charmants! — je ne triompherai pas contre elle de ce qu'elle n'a reçu de ces beaux et tristes lieux d'autres inspirations que celles-ci :

Ils sont pour nous, ces "vieux palais ! Ils sont pour nous : habitons-les !

Sur le banc des orangeries, Dans l'étable des métairies Où les reines buvaient du lait ; Dans le kiosque et dans le chalet, Aux terrasses des galeries, Allons asseoir nos causeries.

Ils sont pour nous, ces vieux palais!

Ils sont pour nous : habitons-les !

Dans les ravins aux pentes douces, Sur les pervenches, sur les mousses, Doux lit où se voile le jour, A la lèvre monte l'amour; L'ombre enivre, l'air a des flammes ; En une âme Dieu fond deux âmes...

Ils sont pour nous, ces vieux palais ! Ils sont pour nous : habitons-les !

Chantilly dort sous ses grands chênes ; Rosny, Chambord n'ont plus de reines ; Leurs maîtres, ce sont les amants Savourant leurs enchantements.

Où les royautés disparaissent, Les riantes amours renaissent... Ils sont pour nous, ces vieux palais!

Ils sont pour nous : habitons-les !

i(JO DE QUELQUES POÉSIES NOUVELLES.

La pièce est datée de 1852. La date est bien choisie ! Elle finit bien ce chant de triomphe, d'égoïsme et de volupté entonné sur des ruines!

Je n'ai relevé dans les Poésies nouvelles de madame Louise Colet que le défaut général de l'œuvre. C'était le devoir du critique. Quant aux détails, j'ai cité un assez grand nombre de ses vers pour donner une idée suffisante de son talent. Ceux qui en voudraient une plus complète peuvent rechercher dans l'œuvre même quelques pièces d'un ton meilleur, d'une inspiration plus pure et d'un accent plus vraiment lyrique. Le Deuil est une élégie presque tendre. L'Ouvrière a quelques strophes bien senties. Margarita Fuller touche au spiritualisme sans s'y arrêter. Le Legs est un petit poëme d'une mélancolie douce et d'une simplicité agréable. La Mort de Pradier est rendue avec beaucoup d'accent et de vérité :

Puis ils diront (a mort, si douce et si rapide Qu'elle a glacé ton front sans y creuser de ride : — Dans un frais paysage, au bord du fleuve assis, Sous un ciel chaud et bleu comme un ciel de l'Attique, Tu tombas foudroyé comme un génie antique, etc., etc.

Parlons maintenant de M. Théophile Gautier (1). M. Gautier n'est pas seulement un poëte sensualiste : il est le sensualisme en chair et en os. Tout a été dit sur ce point. Moimême, à l'époque de ses premiers essais, j'avais cru pouvoir signaler, dans les œuvres du spirituel écrivain, les défauts et les écueils de sa manière. Mais chassez le naturel!

Ce n'est pas la critique qui a jamais fait ce miracle-là.

(1) Emaux et Camées, par M. Théophile Gautier. (Paris 1852).

M. Gautier a donc suivi sa voie; il a fini par s'y faire un nom, il y est devenu maître ; il a une école, des disciples, des imitateurs. Il peut aller au bout du monde, son siège est fait, son poste est rempli. Il est de ceux qu'on ne remplace qu'en les imitant.

Il faut rendre justice à M. Théophile Gautier: il n'a jamais cherché l'originalité; il l'avait en lui, Il avait le romantisme dans le sang. Il était prédestiné à l'image et à la métaphore. Il était né hardi, prime-sautier, oseur plus qu'inventeur, peintre avant d'être écrivain, amant de la forme, passionné pour la couleur, ne comprenant d'autre expression de la pensée que celle qui saute aux yeux, d'autre traduction de l'idéal que le pittoresque. M. Gautier n'a pas érigé en système ou en poétique toutes ces préférences de son goût : il en a fait des ouvrages. Il n'a pas disserté : il s'est mis à l'œuvre. Au lieu de disputer sur le mouvement, il a marché. Je ne connais pas de novateur qui ait moins fait montre de sa nouveauté, pas de chef d'école qui ait lait moins de leçons. C'est par cette réserve doctrinale que M. Théophile Gautier, malgré la hardiesse de ses tentatives et la fougue effrénée de son allure, s'est concilié en tout temps la faveur du public et l'indulgence de ses juges. Critique lui-même, il s'est sauvé par le tour singulier, l'originalité inoffensive et l'amusante hyperbole de ses mercuriales.

Aujourd'hui, je suppose que c'est par antiphrase que M. Gautier nous donne, sous le titre d'Emaux et Camées, une collection de verroteries d'un scintillement si étrange, d'un éclat si faux, d'une enluminure si chargée, d'un mauvais goût si franc et si lâché. Emaux et Camées, cela donne l'idée de quelque chose d'achevé et de contenu tout ensemble, un dessin pur, une exécution correcte, la supériorité du travail dans l'exquise distinction de la matière, la beauté dans la

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rareté. Au lieu de cela, M. Théophile Gautier nous donne, sans doute en dérision de son titre, un recueil de fantaisies sans nom, sans date, sans choix, sans précédents, une espèce de défi très-cavalier à la langue, à la poésie et à la pruderie. Pour relever ce défi, il faudrait que la critique fût ou moins sérieuse ou plus rigoriste qu'il ne lui est permis de l'être. Discuter les excentricités de M. Théophile Gautier; à quoi bon? S'en fâcher; pourquoi? Voyons, est-ce sérieusement que l'auteur des Camées nous donne pour le sourire du printemps, comme il l'appelle, les mignardises et les gentillesses que voici :

Tandis qu'à leurs œuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes, Sournoisement, lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne Il s'en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose ; Lui, descend an jardin désert, Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert...

Mais passons sur ces folies. Je ne les ai citées que comme un exemple de l'extravagance où peut conduire l'abus persistant du style figuré, quand il s'obstine à tout peindre par impuissance de décrire, et qu'il tombe dans le barbouillage par goût pour le pittoresque.

La poésie matérialiste a une manière de déguiser son impuissance : c'est d'aborder l'impossible. Cela semble, au premier rbord, impliquer contradiction, et pourtantrien n'est plus vrai. Quand vous voyez une littérature tourner à l'effort, à l'enflure, au grandiose sans la grandeur, au burlesque sans la galté, à la manière sans la finesse ; — quand vous la voyez se tourmenter pour produire et se gonfler au lieu de s'étendre, c'est qu'elle décline. Dans les grands siècles (certes, je ne dis rien là de nouveau, mais la critique n'est que le bon sens d'un esprit ordinaire appuyé sur la tradition), dans les grands siècles, par où brillent les œuvres du génie? Parle naturel et la simplicité, qui sont les deux caractères inimitables auxquels le génie se reconnaît, quand pour le reste la vigueur s'y joint à l'éclat. De toutes ces qualités, les littératures vieillies n'en prennent qu'une, et encore elles la travestissent : elles ont le clinquant, n'ayant plus ni le goût qui rapproche de la nature, ni la vigueur qui relève la simplicité. La plupart de nos poètes en sont là, jeunes et vieux. En prose, la langue française s'est mieux défendue, par une certaine vitalité qui est en elle. Dans la poésie, l'école novatrice s'est donné carrière ; et tandis que M. de Lamartine, dans ses premier chefs-d'œuvre, donnait l'exemple et le modèle des plus grands effets de style obtenus avec les sujets les plus simples; tandis qu'il lui suffisait d'un soupir à Dieu, d'un « crucifix » sur les lèvres d'un mourant, d'une promenade parmi des ruines ou d'une barque voguant sur un beau lac pour atteindre au sublime, — les novateurs fouillaient le pays des chimères, et, faute de rencontrer le vrai, se passionnaient pour l'impossible. Presque tous les poètes aujourd'hui, semblables à cet audacieux gymnaste de l'Hippodrome, se font suspendre au trnpèze sous le ballon que la brise emporte.

Parmi ces fils aventureux de la poésie, M.Gautier est le plus brave, et aussi celui qui s'attache le plus volontiers, avec le plus de confiance et de crânerie souriante, à la corde périlleuse. Il est de tous celui qui aborde le plus résolument l'impossible, et qui se jette du haut de son donjon, comme le héros de Monte-Cristo, de l'air le plus convaincu. Etrange destinée de l'art, quand l'audace y a plus de part que la raison, et quand le poêle s'adresse plus à l'étonnement de la foule qu\à l'émotion des gens de goût ! Horace le disait, même de son temps :

Media inter carmina poscunt

Autursurn, aut pugiles

rftnro-

M. Théophile Gautier consacre un de ses camées à repro duire,savez-vous quoi? La main du meurtrier Lacenaire, ce misérable qui assassina une femme pour lui voler 15 francs. Cette fantaisie s'appelle étude de mains. Le poëte, pour ménager notre sensibilité, commence par nous faire étudier la main d'une courtisane :

Elle a dû, nerveuse et mignonne, Souvent s'appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol .

Impériales fantaisies, Amour des somptuosités, Voluptueuses frénésies, Rêves d'impossibilités; Romans extravagants, poëmes De haschich et de vin du Rhin, Courses folles dans les Bohèmes Sur le dos des coursiers sans frein,

On voit tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc

DE gilELOUES POÉSIES NOUVELLES, 19!

Où Vénus a tracé des signes

Que l'Amour ne lit qu'en tremblant

Nous voilà bien préparés; maintenant, continuons

Pour contraste, la main coupée De Lacenaire l'assassin, Dans des baumes puissants trempée Posait, auprès, sur un coussin.

Curiosité dépravée!

J'ai touché, malgré mes dégoûts, Du supplice encor mal lavée Cette chair froide au duvet roux.

En même temps molle et féroce, Sa forme a, pour l'observateur, Je ne sais quelle grâce atroce, La grâce du gladiateur.

Saints calus du travail honnête, On y cherche en vain votre sceau !

Vrai meurtrier et faux poëte, Il fut le Manfred du ruisseau.

Cette fantaisie de M. Théophile Gautier se compose de dix strophes. J'en ai cité quatre, les meilleures assurément, celles qui ont le plus de précision et d'accent. On peut juger du reste. Le reste, c'est tout ce que le matérialisme du style et de la pensée peut accumuler d'images incohérentes, de comparaisons hideuses, d'abstractions tourmentées, d'énormités prétentieuses.

On y voit (sur cette main) les œuvres mauvaises

Ecrites en fauves sillons,

Et les brûlures des fournaises

Où bouillent les corruptions....

Les écrivains de l'école romantique se sont beaucoup moqués jadis, on s'en souvient, de la périphrase classique. Ils ont pourtant reculé les limites du genre. Quand la main de Lacenaire est trempée dans des baumes puissants ., je suppose qu'il s'agit de l'espiït-de-vin. Mais quand l'auleur nous parle des fournaises où bouillent les corruptions, je n'y comprends plus rien... Comprenne qui voudra. M. Gautier nous parle de la grâce de cette main « rousse, jaune et momifiée, immobile et convulsive, » comme si l'idée de grâce pouvait s'allier à de pareilles images. Mais n'insistons pas. Les citations suffisent. Vous sacrifiez exclusivement à la forme, au pittoresque, à la couleur, à l'effet extérieur et physique ; et ces citations prouvent qu'à ce point de vue même toutes vos images se contredisent, toutes vos couleurs se confondent, « que votre art grimace ,» comme dit madame Louise Colet. Vos camées ne sont que des assemblages de pierres fausses, des mosaïques non réussies.

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