POÉSIES SPIRITUALISTES
Je ne suis point, malgré tout, un ennemi systématique de la matière, et je sais la part que Dieu lui a faite dans ce monde, sur cette terre et sous ces cieux tour à tour sombres ou étoiles, orageux ou sereins, qui ne sont à tout prendre que l'enveloppe matérielle de son esprit. Oui, je sais cela; et si j'ai cherché, dans une récente étude, à relever les défauts de
l'école poétique qui a substitué partout le culte de l'image sensible à celui de la pensée, et une sorte de fétichisme métaphorique à un sentiment plus délicat du monde extérieur, ce n'est pas que je condamne la poésie à un régime exclusivement platonique.
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,
cela n'est pas plus sérieux dans la poésie que dans le mariage. Les Philaminte du spiritualisme ne sont pas plus vraies que celles de la comédie, et elles sont plus ennuyeuses.
Mais la matière n'est pas le matérialisme. Avant que les idées chrétiennes eussent mis l'idéal sur le trône de Dieu où les païens mettaient Tincesle, il y avait eu des poëtes. Et pourquoi donc ces poêles, nés sous un climat corrupteur, enchaînés à une religion toute sensuelle, asservis et charmés par une admirable nature qui étalait à leurs yeux ses irrésistibles amorces, pourquoi ces poëtes étaient-ils moins matérialistes, il y a vingt ou trente siècles, que ne le sont aujourd'hui la plupart des desservants chrétiens de notre Parnasse moderne? Pourquoi cherchaient-ils, eux, les disciples d'Epicure et les fidèles de la Bonne Déesse, l'esprit sous l'enveloppe, la pensée sous la forme, l'or pur mêlé à l'argile grossière, l'étincelle cachée dans les cailloux des sentiers profanes, la clarté vivifiante sous l'épais brouillard ? Pourquoi î — si ce n'est qu'une certaine domination de l'âme sur le monde matériel, quelles que soient les formes de la société, est l'essence même et la condition de la poésie. Spiritus intus alit, disait Virgile, et ces mots par lesquels il explique tout le divin organisme du monde physique, pourraient s'appliquer aussi à cette condition essentielle de la poésie chez les anciens. Un esprit intérieur la fait vivre,
la fait durer, la tempère en l'agitant, l'excite et la contient. Toute la poésie antique est animée de ce souffle puissant. Si esclave qu'elle soit d'une théologie absurde, elle porte les couleurs du paganisme, elle n'en a pas l'esprit : presque tous les poètes anciens sont des penseurs; et il faut descendre jusqu'au temps de la décadence romaine pour y trouver les précurseurs de ces écoles, prétentieusement stériles, qui ontmis,de nos jours, toute la poésie dansle rh y th me, sacrifié l'idée à l'image, disséqué la nature au lieu de la peindre et fait de l'esprit humain une machine à méiaphores. Tout au contraire, les ancêtres littéraires de notre xvne siècle, de celui qui a le plus donné au culte épuré de l'esprit, sont tous des écrivains des meilleurs temps de l'antiquité. Le siècle de Louis XIV procède, dans une certaine mesure, de ceux d'Auguste et de Périclès. Racine, Virgile, Euripide, Fénelon, n'adorent pas le même Dieu; on dirait qu'ils ont la même âme; ils sont frères par l'esprit. La poésie spiritualiste n'est donc pas d'hier. Elle n'est pas le privilège d'une seule croyance ou le domaine exclusif d'une école. Elle est née avec l'àme humaine.
Parmi les poètes qui se sont voués avec le plus de constance à ce mystérieux culte de l'idéal, et qui ont le plus répandu leur àmedansleursœuvres, j'aime àcitcr ici, comme un des meilleurs et comme un des plus sincères, fit. Victor de la Laprade, qui vient de nous donner un nouveau recueil de poésies, inspirées par une pensée toute chrétienne. L'auteur des Po'émes évangéliques (1) est un poète exclusivement spiritualiste. Il l'est sans affiche de système, sans fanfares philosophiques, sans étalage de sentimentalité. Il l'est (qu'on me passe le mot) parce qu'il l'est, et parce qu'il lui
(1) Paris, 1852.
serait parfaitement impossible d'être autre chose : ses œuvres précédentes l'ont bien prouvé.
Ah ! l'inspiration n'appartient à personne, Pas plus qu'à ce rameau, dont la feuille résonne, Le vent qui la caresse et qui la fait chanter ; Et le Dieu qui la donne est libre de l'ôter. Nul ne peut devancer l'heure par vous choisie, O Grâces, pour verser en lui la poésie! Mais l'artiste pieux, au cœur pur et sans fiel, Peut, à force d'amour, vous arracher au ciel. Venez donc ! Vous savez si l'art m'est chose sainte, Si j'ai touché jamais à la lyre sans crainte, Si j'attends rien de moi, si l'orgueil me nourrit, Et dans quel tremblement j'invoque ici l'esprit. O Giâces, descendez, belles vierges antiques ! Formez autour de moi vos cadences mystiques, Et qu'en un même accord, sur trois modes divers, La douceur de vos voix coule à flots dans mes vers.
Quand M. Victor de Laprade,au début de sa Psyché (1), invoquait ainsi les Grâces profanes; quand, pressant sous ses doigts, comme il le dit lui-même aujourd'hui, les fruits savoureux de l'antique sagesse, il cherchait à en exprimer les sucs fortifiants et le sens caché sous d'ingénieuses fictions; — quand il préludait ainsi à ses chants évangéliques, il était déjà, bien que sur un sol moins ferme et avec des guides moins sûrs, le poëte éminemment religieux d'aujourd'hui. Psyché est le poëme de l'àme. Le poêle est encore plein d'illusions mythologiques, il est déjà croyant. Sa lyre est païenne, son cœur est chrétien. Il interroge quelquefois, il ne doute jamais.
Quel sentier, unissant les sphères l'une à l'autre, Jusqu'au monde idéal mène au sortir du nôtre?
(1) Paris 1841.
Quel vent souffle sur nous pour aider notre essor Sur les degrés divers de cette échelle d'or ? Comment, sans se confondre, atteignant jusqu'au maître, Se touchent les anneaux de la chaîne de l'être ?....
Ce que l'auteur de Psyché demandait, il y a dix ans, au sortir de la première jeunesse, dans ce premier doute et dans ce chaste enivrement de poésie mystique, il le sait aujourd'hui. Son dernier recueil répond à tous les problèmes posés dans son premier ouvrage. Ses vers d'aujourd'hui sont la conclusion austère de ses chants d'autrefois. L'Evangile traduit, c'est-à-dire transporté de la sphère sacrée dans la langue profane, échangeant la robe du lévite contre le manteau brodé du poëte, et passant (c'est le point délicat du livre) des leçons de l'apôtre aux caresses de la muse, — l'Evangile ainsi transformé dans une lyrique extase, tel est le poétique et religieux commentaire que M. de Laprade a donné de ses œuvres précédentes; et il est impossible (j'ai sous les yeux d'autres essais du même genre) d'y avoir mieux réussi.
Les difficultés de l'œuvre de M. de Laprade et les défauts de son livre ressortiront, je crois, pour ceux qui savent comprendre, et sans que j'y insiste, de l'éloge même que je viens d'en faire. Il est des sujets, dira-t-on, qui ne comportent pas ces transformations ingénieuses. Le génie du christianisme résiste à ces poétiques paraphrases. Si pure que soit l'intention, si prudent que soit le zèle, la main n'est jamais assez sûre pour toucher à ces chefs-d'œuvre de l'esprit de Dieu qui ont atteint à la perfection sans la chercher et comme à la forme naturelle d'une pensée infaillible. Retoucher Phidias, corriger Raphaël, amender Virgile, remanier Bossuet, personne ne l'a jamais tenté. Et on oserait toucher à l'Evangile! Amplifier, c'est refaire; poétiser, c'est cor-
rompre. On affaiblit ce qu'on transforme. Dieu n'a que faire qu'on enjolive sa parole et qu'on raffine ses dogmes souverains. Ainsi raisonné une foi sévère. Et cependant le monde est rempli de ces traductions du génie chrétien. Tous les arts y ont contribué, la statuaire, l'architecture. Combien de peintres qui n'ont qu'une célébrité chrétienne ! Combien d'orateurs qui ne sont que de sublimes scoliastes de la parole divine! Pourquoi la poésie serait-elle exclue de ce concours ? Serait-ce parce qu'elle s'appelle la poésie ? Appelezla l'idéal, qui est son vrai nom, et laissez-la entrer dans le sanctuaire. Platon chassait les poètes de sa république. Mais Platon en aurait-il exclu la Bible ?
Je ne fais que poser ces questions que soulève le livre de M. de Laprade. Je ne les tranche pas. Elles sont de celles que leur délicatesse même dérobe à toute solution positive. Laissons-les donc flotter dans ce vague religieux et inspirateur où le livre de M. de Laprade nous conduit, mystérieux demi-jour rempli de charme, d'émotion et de gravité.
M. Victor de Laprade a pourtant un mérite qui est assez rare chez les poètes voués au culte de l'idéal. Il a le sentiment de la réalité. Il la voit de haut, mais il la voit. Il la méprise quelquefois, trop peut-être, mais il sait la peindre. Il n'en a pas le goût, peut-être parce qu'il en a l'expérience douloureuse et le souvenir amer, — mais il en a l'instinct toujours vif et toujours présent. Je ne>sais rien de la vie ni de la personne de M. de Laprade qui doit être aujourd'hui, si j'en crois la préface de ses Odes, publiées en 1844, un esprit d'une maturité vigoureuse ; — mais sa vie est dans ses livres. Sa vie est sa pensée. Jamais personne ( les livres trompent quelquefois) ne m'a donné l'idée d'un détachement plus absolu de la vie mondaine, d'une vocation de poète plus désintéressée, d'une mission de croyant plus ins-
pire. Si quelques pages (et j'y reviendrai), empreintes d'une amertume regrettable, n'accusaient en lui Fécho de quelques passions humaines, si chez lui, mais rarement, l'homélie spiritualisme ne tournait à la déclamation satirique, — je croirais volontiers que M. Victor de Laprade a toujours vécu seul, j'entends dans cette solitude intime de la famille dont il nous donne aussi, dans quelques pages touchantes, le secret poétique et respecté. On le dirait né, dans ce siècle d'égoïsme et de convoitise, uniquement pour prier et pour chanter.
Seigneur, dans le troupeau des robustes humains, Il est de beaux enfants, frêles et blanches mains, Trop faibles pour lutter durant la vie entière Et se voir obéir par la lourde matière. Ils ne savent pas faire, avec les socs tranchants, Jaillir les blonds épis des veines de vos champs, Aider les nations à construire leurs tentes, Tisser de pourpre et d'or les robes éclatantes, Et charger les vaisseaux, sous un ciel reculé, Des tapis d'Ecbatane ou du fer de Thulé. Est-ce donc, ô mon Dieu ! que leur grâce inféconde Est livrée en opprobre aux puissants de ce monde, Et qu'à votre soleil chacun leur peut ôter L'humble coin qu'il leur faut pour prier et chanter? Est-ce qu'au jour marqué par la grande justice, Afin qu'aux yeux de tous votre enfer accomplisse L'anathème porté sur les rameaux oisifs, Vous frapperez ces fronts amoureux et pensifs?
Préférez-vous au lac les grands flots des rivières, Et la roche inflexible aux tremblantes bruyères?
Ce sentiment de la réalité, qui, malgré tout et en dépit de cet isolement volontaire , éclate si vivement dans les vers de M. de Laprade ; cette faculté d'entrevoir le vrai et le vif de nos défauts et de nos passions à travers les extases de sa foi
religieuse ; ce soin de mêler une sorte d'histoire de nos corruptions et de nos misères à cette succession de tableaux divins : — le Précurseur, la Tentation, Lazare, la Madeleine, qui sont la vie du Christ elle-même ; — ce don de croire, de sentir et de peindre tout ensemble est assurément le côlé le plus original et le plus attachant du talent poétique de M. de Laprade, et nulle part ce talent ne brille avec plus d'éclat que dans sesPoëmes évangéliques. Un très-petit nombre des pièces qui le composent étaient connues déjà du public, et elles avaient frappé par ce mélange d'observation et d'inspiration. Dans une de ces pièces surtout, dans celle qui est intitulée la Tempête, et qui parut en mars 1849, l'auteur qualifiait avec énergie ce sensualisme grossier qui, déchaîné par une révolution démagogique, menaçait alors ( on ne s'en souvient que trop et on ne Ta que trop expié) la société tout entière :
L'esprit dort : c'est la chair qui gronde et qui réclame, La chair qui veut aussi son jour de plein pouvoir, Et tient son bon plaisir pour règle du devoir. L'austère liberté n'est plus le bien qu'on prise. Aujourd'hui ce qu'un peuple envie aux rois qu'il brise, Ah ! ce n'est pas leur droit, leur honneur, hochet vain ! C'est leur verre plus grand et plein d'un meilleur vin ; C'est la table et le lit, dans sa molle parure, Où se vautre à loisir l'opulente luxure ; Ce qu'il veut, c'est jouir, avec ses reins de fer, Des vices somptueux qu'il abhorrait hier
Dans la Cité des hommes, Fauteur enchérit sur cette pieuse colère que lui inspire ce spectacle de la dégradation sociale ; et quoique cette pièce soit d'un style très-remarquable, qu'elletouche à lasatire par la vigueur du ton, et à l'ode par l'accent lyrique,
204 1>K QUELQUES POESliiS NOUVELLES.
— Non, la mort ne tient pas vos promesses infâmes; Le néant désiré n'engloutit pas vos âmes ; Vous le saurez trop tard, ô prophètes pervers ! Non, tout ne finit pas avec l'œuvre des vers. La tombe, où vous rêvez un éternel refuge, Nous livrera vivants au bras de notre juge !..,
— quoique cette pièce, dis-je, renferme beaucoup de vers marqués de cette énergique empreinte, je n'en aime pas le ton général. Il est trop déclamatoire. L'auteur y tombe trop visiblement dans l'excès du zèle. Il a trop l'air de grossir sa voix pour faire peur. Il y a là comme un souffle mortel de
malédiction et d'anathème M. Victor de Laprade n'est
point propre à ce métier de sinistre avertisseur; et pour ma part je ne m'habitue pas à trouver, sous le couvert du Dieu de la charité chrétienne, si je puis le dire, les accents furieux de la menace, de la colère et du mépris. L'humanité vaut mieux que cela. Alceste n'est pas un personnage vraiment chrétien. Qu'importef s'il convient à la comédie ? Mais dans un poëme évangélique, Alceste me gêne et me déplaît. La misanthropie ne sera jamais ni un moyen d'éducation sociale ni un sujet d'édification religieuse. M. Victor de Laprade a, comme poète, — je ne l'en blâme pas, •— il a, pour l'opinion du vulgaire, ce dédain plein de sérénité fière et douce qui est le cachet des esprits d'élite et la secrète vengeance des natures timides. Ce n'est plus là un travers d'orgueil : c'est la qualité d'un noble esprit ; c'est presque la condition de la poésie elle-même aux époques troublées, matérialistes et insouciantes;
Cupidus silvarum aptusque bibendis
Fontibus Aonidum
Mais ce mépris de la foule profane, le dédain de ces suffrages éphémères que prodigue aux idoles du jour, tribuns
ou satrapes, la vile multitude ameutée dans le désordre ou dans l'engouement, — tout cela n'est pas de la misanthropie. La haine des hommes n'est bonne à rien. Elle est malsaine à qui l'éprouve, stérile pour ceux qu'elle atteint. Ah ! que vous êtes mieux inspiré, ô poëte, par cette douce et tendre Madeleine qui verse ses parfums avec ses larmes et son repentir sur les pieds de Jésus-Christ!
Oh ! que tout soit pour lui ! Donnez, ô Madeleine !
Versez sur ses pieds nus votre âme humide et pleine;
Versez le focd du vase et les parfums cachés,
Les regrets, les espoirs, tout, jusqu'à vos péchés;
Versez les chastes jours et les nuits profanées,
Et l'asphodèle \ierge et les roses fanées ;
Versez votre douleur, versez votre beauté.
Tout eu "vous est parfum, et tout sera compté!
Brisez aux pieds du Christ ce cœur doux et fragile.
Ce que la loi rejette est pris par l'Evangile :
Des épis oubliés sa moisson s'enrichit;
A lui tout ce qui pleure et tout ce qui fléchit,
A lui la pénitence obscure et méprisée,
A lui le nid sans mère et la branche brisée ;
A lui la beauté frêle et l'enfance touchante,
Et ces hcctimes rêveurs qui sont toujours enfants,
Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants.
Les faibles sont les siens, sa force les relève.
Il porte dans ses mains la grâce et non le glaive
Voilà, je ne cesserai de le répéter aux poètes, ainsi que je le disais récemment encore à une sœur-professe de la foi protestante (1), —voilà le vrai langage de la religion. Devant la mansuétude divine, les faibles ce ne sont pas seulement les malheureux, ce sont les coupables ; c'est pour eux que le repentir, uni à la grâce, engendre le pardon.
(1) Voir plus loin l'Etude intitulée : le livre des femmes mariées. II. 1:2
Dans sa Cité de Dieu, M. de Laprade a une scène très-remarquable qui résume avec une singulière douceur de ton, dans une effrayante peinture, ce dogme consolateur et vivifiant du rachat des âmes. Cette scène, c'est la mort du soldat. Un soldat a été atteint d'un coup mortel sur le champ de bataille. Il meurt sur la neige, abandonné des siens, trop épuisé par son sang, qui coule à flots sur la terre, pour se défendre de l'approche des animaux sauvages. Dans cette affreuse situation, son âme chante une sorte de cantique de délivrance. Il meurt, consolé par le sentiment d'un devoir accompli, et racheté de ses fautes passées par son repentir. C'est la victoire sublime de l'esprit sur la matière. Mais il ne suffit pas d'analyser ces beaux vers, il faut les lire:
O mort ! délivre-moi ; ta lenteur est cruelle : Toi seule peux guérir le blessé qui t'appelle ; Cadavre encor vivant, j'étouffe sous les morts. L'ardeur de la bataille emporte au loin mes frères ;
Nul, hormis toi, n'entend mes sanglantes prières
Viens arracher mon âme aux débris de mon corps.
Que d'heures à souffrir! Et la neige qui tombe
Me vient ensevelir dans le froid de la tombe...
J'ai vu planant sur moi les vautours, les corbeaux.
La nuit ouvre sa porte aux oiseaux des ténèbres,
Les loups rôdent; j'entends leurs hurlements funèbres ;
De ma chair palpitante ils auront les lambeaux!
Horrible fin! Au bout de l'existence austère Faite aux hommes voués à l'œuvre militaire, Mourir seul, longuement, sans secours, sans adieu ! Seul... Mais non, je vous ai présent dans ma pensée, O Christ, vous assistez à ma mort délaissée. Parle sang du soldat, soyez béni, mon Dieu !
Soyez béni !... J'ai soif, la fièvre me dévore... Je sens crier mes os.... Je vous bénis encore !
Mon nom sans gloire, ô Christ ! est au moins su de vous ; Unie à votre mort, oh! que ma mort est grande! Louange à vous, Seigneur, qui prenez en offrande Le sang de quelques-uns pour le salut de tous !
Je meurs seul, déchiré par les bêtes sauvages.... Mais j'éloigne des miens la guerre et ses ravages ; Sous le chaume natal mes sœurs dorment en paix ; Rien ne trouble à l'autel la parole du prêtre; Tout sillon, tout foyer demeure à son vrai maître; Celui qui les sema cueille ses blés épais....
Soldat, je meurs heureux
Je meurs pour le saint nom du pays des aïeux, Pour que mon drapeau, fier en rentrant dans nos villes, Brille, et chassant la nuit des discordes civiles, Rapporte la vertu dans ses plis glorieux !
Que le sang dont j'ai teint cet héroïque emblème
Serve aux miens de rachat et me soit un baptême !
Ah! le cœur du soldat a besoin de pardon.
Il a suivi sans frein les passions humaines,
Mon Dieu! mais pour le peuple ouvrant toutes ses veines,
Aujourd'hui qu'il se brise, acceptez-en le don !...
J'aime à finir, par la citation de cette pièce remarquable, ce que je voulais dire du nouveau recueil de M. Victor de Laprade. Toute sa manière est là. On le connaît maintenant, si peu que j'en aie dit, et si par malheur, dans cette indifférence de notre âge pour toute poésie, ses œuvres n'étaient pas aussi connues qu'elles le méritent. On le connaît : sincère esprit sans prétention, croyant sans fiel, poète sans fanfares. L'accent est pénétrant, le langage est pur, la touche est vraie. Je n'y voudrais reprendre qu'un défaut de précision et par instant de mesure dans l'effusion spiritualiste, trop d'abandon peut-être à sa propre pensée, trop d'enivrement religieux, j'allais presque dire trop de spontanéité,
de franchise et de naturel; rare et honnête défaut après tout, et qui, dans ce siècle fardé où nous sommes, est le commencement d'une vertu.
POÈMES ANTIQUES, PAR M. LECONTE DE LISLE (i). — 6 mars 1853. —
J'ignore si M. Leconte de Lisle a eu d'autres introducteurs dans la critique que Fhumble écrivain qui présente aujourd'hui son livre au public, et s'il a été question des Poëmes antiques ailleurs qu'ici (2). Quant à moi, je ne connaissais pas même son nom ; et son livre est tombé un matin, et par un grand hasard, sur ma table. Ajoutez que pour arriver jusqu'aux vers de M. de Lisle, il m'a fallu traverser une préface toute hérissée de théories étranges et imprévues, une véritable poétique de l'exclusion universelle en matière de poésie. M. Leconte de Lisle est donc bien de son temps. Il a eu un goût, un goût très-louable; — il a eu la passion de la poésie antique, et de cetle passion il a fait aussitôt un système.
Sua cuique dens fit dira libido !
Qui ne connaît là l'esprit de notre époque, à la fois exclusif et immodéré, ambitieux et étroit, sophiste et spontané,
(1) Paris 1852.
(2) Depuis que cette étude sur M. Leconte de Lisle a été publiée, le jeune poëte a reçu non-seulement de la critique la plus autorisée, mais de l'Académie française elle-même, les encouragements les plus flatteurs.
exalté et systématique? M. de Liste a eu, je le crois, une heureuse inspiration : il a voulu se plonger aux sources vives de la poésie homérique. Sorti de là, tout parfumé d'essences divines, le poëte, au lieu de s'abandonner librement à ce génie de l'imitation antique qui était en lui, se pose en réformateur de l'esprit humain en général et de la poésie en particulier. Il remonte à Homère pour s'y arrêter. Il se reprend aux temps fabuleux pour en faire tout à la fois le point de départ et la borne de l'intelligence humaine: non amplius ibis ? Si de la science du centaure Chiron et de la conquête de la Toison-d'Or M. de Lisle consent à descendre jusqu'à Sophocle, la tentative lui paraît périlleuse. Pour lui, la décadence de la poésie commence à Euripide. La sculpture s'est arrêtée à Phidias. «... Que reste-t-il donc des j> siècles écoulés depuis la Grèce?... Depuis Homère, Eschyle » et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, » dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la dé- » cadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain. En » fait d'art original, le monde romain est au niveau des » Daces et des Sarmates; le cycle chrétien tout entier est » barbare. Dante, Shakspeare et Milton n'ont prouvé que la » force et la hauteur de leur génie individuel; leur lan- » gage et leurs conceptions sont barbares, etc., etc. »
Je n'insiste pas. Je n'ai pas à discuter le système historique de M. Leconte de Lisle en fait de poésie. Tout poê'te a le sien qui n'est en général qu'une satisfaction donnée à sa fantaisie, une démonstration indulgente de ses préférences. On s'amnistie dans ses idées pour se glorifier dans ses œuvres. La personnalité y trouve son compte et la modestie n'en souffre pas. La philosophie de l'art, comme celle de l'histoire, est remplie de ces pièges complaisants que notre égoïsme se dresse à lui-même, et où il tombe avec prémé-
ditation. Eh bien, soit! Il n'y a eu qu'un pays dans le monde, — la Grèce, et il n'y a qu'une époque dans l'histoire de la Grèce, — l'époque fabuleuse; il n'y a aussi qu'une poésie, — la poésie homérique et tout ce qui gravite dans cette éblouissante atmosphère de primitive originalité; soit! Voyons maintenant comment M, de Lisle, après avoir posé la règle et la limite, a réussi dans l'exécution, soit qu'elle ait précédé la théorie, comme je le soupçonne, ou qu'elle en procède, comme M. de Lisle le croit peut-être. Les poètes sont sujets à ces illusions...
M. do Lisle, tout compte fait, est un érudit élégant et vif qui a étudié avec beaucoup de goût, de curiosité, de patience, et de prédilection passionnée une époque de l'âge mythologique de l'ancienne Grèce et une série d'oeuvres poétiques, inspiration ou reflet de cette époque. 11 s'en est pénétré, il y a vécu, il s'y est transformé, en quelque sorte; — il y a puisé cette sorte de talent qui se concilie, sans trop s'altérer par le mélange, avec une imitation habile, — cette sorte d'originalité de seconde main, mais vive, hardie, suffisamment libre et dégagée, qui porte avec aisance tout un bagage de sérieuse érudition, ne laissant voir aux profanes que l'échappe légère, la ceinture d'or et les plis gracieux de la muse. Telle est l'antiquité dans les Poèmes de M. de Lisle :
O vierge, qui d'un pan de ta robe pieuse Couvris la tombe auguste où s'endormaient tes dieux, De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse, Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux !
Je t'aime et te salue, ô vierge magnanime ! Quand l'orage ébranla le monde paternel, Tu suivis dans l'exil cet Œdipe sublime, Et tu l'enveloppas d'un amour éternel.
Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques Que des peuples ingrats abandonnait V essaim, Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques, Les immortels trahis palpitaient dans ton sein.
Tu les voyais passer dans la nue enflammée! De science et d'amour ils t'abreuvaient encor; Et la terre écoutait, de ton rêve charmée, Chanter l'abeille attique entre tes lèvres d'or...
C'est ainsi que l'antiquité se personnifie, avec une sorte d'émotion irritée, dans les chants de M. de Liste. L'antiquité, pour lui, c'est cette vierge païenne, martyre de sa foi, qui fut massacrée par les chrétiens d'Alexandrie pour n'avoir pas voulu renierses dieux. Hypatie, la fille de Théon le savant, est la muse de ces Poèmes antiques, muse chaste et passionnée, énergique et tendre ; et c'est sous cette invocation, placée en quelque sorte à la limite de deux religions et de deux mondes, que l'œuvre du poète commence.
Mais pénétrons plus avant. Hypatie, c'est la muse expirant sur les débris du temple et jetant un dernier adieu à l'Olympe qui s'écroule et à ses dieux qui s'en vont. Pour juger de la manière du poète, prenons-le au cœur même de l'inspiration antique, au foyer de ces croyances primitives et dans toute l'éclatante naïveté de ces fables enchanteresses... Prenons au hasard une de ses fictions, et voyons le parti que l'auteur en a tiré. — Hélène attend, dans son palais de Sparte, le retour de Ménélas, qu'une expédition en Crète éloigne pour un temps de son royaume. La jeune reine est entourée de ses femmes. Démodoce, son poète et son devin, lui chante le passé et l'avenir. Hélène s'ennuie, de cet ennui voluptueux qui ouvre le cœur des femmes à toutes les séductions de l'amour, du caprice et de la fortune... Cependant le fils de Priam, le beau Paris, arrive à La-
cédémone; pourquoi est-il venu? C'est lui qui va nous le dire :
Aux cimes de l'Ida, dans les forêts profondes Où paissaient à loisir mes chèvres vagabondes, A l'ombre des grands pins je reposais songeur... L'Aurore aux belles mains répandait sa rougeur Sur la montagne humide et sur les mers lointaines ; Les naïades riaient dans les claires fontaines, Et la biche craintive et le cerf bondissant Humaient l'air embaumé du matin renaissant.
Une vapeur soudaine, éblouissante et douce, De l'Olympe sacré descendit sur la mousse — Les grands troncs, respectés de l'orage et des vents, Courbèrent de terreur leurs feuillages mouvants ; La source s'arrêta sur les pentes voisines, Et l'Ida frémissant ébranla ses racines; Et de sueurs baigné, pMn de frissons pieux, Pâle, je pressentis la présence des dieux.
De ce nuage d'or trois formes éclatantes,
Sous les plis transparents de leurs robes flottantes^
Apparurent debout sur le mont écarté.
L'une, fière et superbe, avec sérénité
Dressa son front divin tout rayonnant de gloire,
Et croisant ses bras blancs sur son grand sein d'ivoire
« Fils heureux de Priam, tu contemples Héré, »
Dit-elle, et je frémis à ce nom vénéré.
Mais d'une voix plus douce et pleine de caresses :
« O pasteur de l'Ida, juge entre trois déesses.
Si le prix de beauté m'est accordé par toi,
Des cités de l'Asie un jour tu seras roi. »
L'autre, sévère et calme, et pourtant non moins belle,
Me promit le courage et la gloire immortc'Ie,
Et la force qui dompte et conduit les humains
Mais la dernière alors leva ses blanches mains, Déroula sur son cou de neige, en tresses blondes, De ses cheveux dorés les ruisselantes ondes ;
Dénoua sa ceinture, et sur ses pieds d'argent
Laissa tomber d'en haut le tissu négligent;
Et muette toujours, du triomphe assurée,
Elle sourit d'orgueil dans sa beauté sacrée.
Un nuage, à sa vue, appesantit mes yeux,
Car la sainte beauté dompte l'homme et les dieux !
Et le cœur palpitant, l'âme encor interdite
Je dis : Sois la plus belle, ô divine Aphrodite !
La grande Héré, Pallas, plus promptes que l'éclair,
Comme un songe brillant disparurent dans l'air ;
Et Cypris : « O pasteur, que tout mortel envie,
De plaisirs renaissants je charmerai ta vie.
Va ! sur l'onde propice à ton heureux vaisseau,
Fuis ton père Priam, llion, ton berceau;
Cherche Hellas et les bords où l'Eurotas rapide
Coule ses flots divins sous le sceptre d'Atride ;
Et la filîe de Zeus, Hélène aux blonds cheveux,
J'en atteste le Styx, accomplira tes vœux — »
J'ai cité ces vers, non pas pour leur perfection, les taches n'y manquent pas, — mais pour le mouvement général, la distinction, l'allure antique, je ne sais quelle grâce altière et douce, — mérites qui ne sont, je crois, ni très-vulgaires, ni très-faciles. Et toutefois, il faut bien le dire : M. de Liste a voulu faire de l'antique; il y réussit presque trop pour nous. La vraie perfection dans la langue française, c'est la sobriété forte, la mesure précise, l'exactitude minutieuse et invariable du mot propre, l'inflexible rigueur du goût. Oh ! je le sais, la lutte est inégale entre ces deux génies : — le génie grec avec son intarissable fécondité, — le génie français avec son imperturbable pruderie. M. Leconte de Lisle veut sans cesse, comme le chantre de l'Iliade, mêler l'idée de grandeur à l'idée de grâce dans la représentation de ses déesses : il y échoue souvent comme dans la peinture de ce grand sein d'ivoire qu'il donne à Junon ; il y réussit quelquefois, comme dans ces vers où la divine coquetterie de
Vénus, son triomphant silence, son orgueilleux sourire (Anacréon dit : son sourire immortel) ont été si remarquablement rendus. Que M. de Lisle ne l'oublie pas d'ailleurs, puisqu'il semble se vouer à la culture exclusive de Fart grec: la meilleure méthode de paraître grec en langue française c'est de parler français. On ne lutte avec avantage contre le génie d'une langue étrangère qu'avec les ressources de la sienne. On ne s'assure pas de l'une en désertant l'autre. L'Andromaque de Racine est plus antique que ['Hélène de M. de Lisle. L'Orphée de Virgile est aussi, dans le même sens, plus grecque le sien; il est plus simple. J'ignore où l'auteur a étudié ce célèbre type de l'antique fatalité. Pour moi, le triste époux d'Eurydice (miserabilis Orpheus) me semble plus vrai dans le IVe chant des Géorgiques que ce personnage d'une importance si singulière que M. de Lisle fait figurer dans son poëme du centaure Khiron (comme il l'appelle):
Il marche avec fierté. Sur ses membres nerveux Flotte le lin d'Egypte aux longs plis. Ses cheveux Couvrent sa vaste épaule, et dans sa main guerrière Brille aux yeux des pasteurs la lance meurtrière. Silencieux, il passe, et les adolescents Ecoutent résonner au loin ses pas puissants. C'est un dieu ! pensent-ils
Cet Orphée-là tient plus de place et fait plus de bruit que celui de Virgile. Qui oserait dire qu'il est plus grec?
Quoi qu'il en soit de ces remarques, il y aurait beaucoup à louer et à extraire, çà et là, dans le recueil de M. de Lisle. J'ai cité le Jugement de Paris : d'autres pages sont peut-être supérieures, d'une touche plus ferme, plus châtiée, plus près de cette perfection relative qui est le but de l'art. Je signale surtout, dans le poëme à' Hélène, toute la fin de ce drame
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lyrique qui est d'une vivacité entraînante; — dans le poëme du centaure Chiron, le récit de la renaissance du monde après le déluge, qui unit la vigueur à la suavité :
Sur l'écume des mers, Aphrodite en riant,
Comme un rêve enchanté, voguait vers l'Orient
De sa conque, flottant sur l'onde qui l'arrose, La nacre aux doux rayons reflétait son corps rose; Et l'Euros caressait ses cheveux déroulés, Et l'Océan baisait ses pieds immaculés
Mêmes qualités dans le poëme indien du Bhagavat; l'auteur y déploie, dans la description d'une nature qui lui est moins familière, les mêmes ressources de forme et de coloris. En général, ces petits poëmes ont ce que j'appellerai de l'élan et du souffle. La jeunesse du pcëte s'y révèle par l'ardeur du style, son érudition sérieuse par le fini et l'exactitude des détails archéologiques, son talent par une certaine originalité à tout risque. Ur, autre mérite de ce recueil, du moins pour moi, c'est que je n'y retrouve plus vestige des laborieux prolégomènes de sa préface. Le symbolisme est resté à la porte. L'esprit de système s'est dissipé comme un brouillard ; et quoique l'auteur se soit abstenu, avec un scrupule exagéré peut-être, de toute émotion personnelle étrangère à l'art lui-même et de tout emprunt à la réalité contemporaine, — même dans ce lointain sacré où il est resté parmi ies mystères de l'antique mythologie et sous lesrayons de son ciel métaphorique, — un certain intérêt passionné s'attache à son œuvre , et je ne fais pas difficulté pour ma part de lui donner rang parmi les productions les plus estimables de ces derniers temps, l'estimant du reste encore plus pour ce qu'elle promet que pour ce qu'elle donne. Que M. Leconte de Lisle continue donc à cultiver l'antique; il
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en a le droit; — qu'il s'y renferme, personne ne s'en plaindra, pourvu qu'il n'ait pas la prétention égoiste d'yemprisonner, pour lui faire compagnie, l'esprit humain tout entier. Qu'il poursuive son œuvre; mais puisqu'il a de hautes visées et de grandes aptitudes, qu'il se défende des petits défauts, qu'il se garde du néologisme, cet écueil de l'érudition. Il tient encore plus qu'il ne croit à « cet art de seconde » main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, » qu'il a si vivement stigmatisé; il y tient par les mots qu'il invente (inconscient, irradier, autolâtrie et tant d'autres!); il y tient par les alliances qu'il affecte, par les personnifications arbitraires, par les métaphores sans vérité, par les rapprochements sans naturel :
Le grand fleuve Océan apaise ses poumon*
Qu'est-ce que cela veut dire?
Le ciel luit, le Pélion s'éveille
Et secoue la rosée attachée à ses flancs. Au souffle du matin les pins ctincelants S'entretiennent au front de la montagne immense
Où Fauteur a-t-il vu cela? S'il y a quelque chose qui ne soit pas grec, c'est le mauvais goût; mais le mauvais goût est encore moins français, s'il est possible.