HÉROÏSME ET LA POLITIQUE
ses populaires, ni s'en servir, excepté peut-être un jour de scrutin ; partout ailleurs il ne savait que les comprimer. Et puis, l'homme qui avait porté l'épéed'Austerlitz ne pouvait prendre la pique du 10 août; le héros qui s'était fait mettre sur le front par le Pape la couronne de Charlemagne n'y pouvait mettre le hideux bonnet de Maillard. Et, l'eût-il fait, le peuple ne s'y serait pas trompé. Il y avait un mot qu'on prêtait à Napoléon à cette époque. Vrai ou faux, le mot résumait toute sa politique; tout le monde le répétait et tout le monde y croyait; il était dans l'air. « Une victoire seulement, aurait dit Napoléon, et je les fais tous rentrer sous terre! » Oui, telle devait être en 1815, en présence de la fédération armée, de la Chambre des représentants malveillante et des partis conjurés, telle devait être la pensée secrète de Napoléon. En attendant, il fallait ruser, cacher la griffe du lion, flatter les faubourgs, amuser la Chambre, souffrir l'opposition jusque dans son palais et dans ses conseils. Et je ne m'étonnerais pas qu'à bout de concessions et de patience, le fier empereur eût dit en effet à M. Mole (comme M. de Lamartine le rapporte, j'ignore sur quel témoignage, à moins que ce ne soit celui de l'illustre homme d'Etat luimême ) : « Si j'avais su jusqu'où je serais obligé de descen- » dre, je serais resté à l'île d'Elbe. »
Quant à moi, plus j'y songe, plus je suis convaincu que l'empereur n'avait qu'une bonne chance en 1845, et même avant cette victoire qui lui manqua : c'était de garder la dictature que la défection de l'armée royale lui avait donnée, que les circonstances rendaient nécessaire, et qui convenait à la fois à sa situation et à son génie. On n'est pas né despote impunément Dire à l'Europe : J'ai repris mon épée! — dire à la France : .l'ai relevé le trône de 1804 ! — c'était là son vrai rôle et la seule partie qu'il pût, sinon gagner, du moins
jouer avec honneur et sincérité. Au lieu de cela, lisez cette idylle pacifique qu'à peine rentré à Paris l'empereur adresse aux souverains de l'Europe, au moment même où le Congrès vient de le déclarer hors la loi des nations (1); lisez cette pièce :
« .... Le premier soin de mon cœur est de payer tant » d'affection par le maintien d'une honorable tranquillité.... » Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des di- » verses nations ; les vicissitudes du sort ont assez fait suc- » céder de grands revers à de grands succès. Une plus belle » arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le » premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le » spectacle des grands combats, il sera plus doux de ne con- » naître désormais d'autre rivalité que celle des avantages de la » paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peu-
» pies La justice, assise aux confins des divers États,
» suffira seule pour en garderies frontières.... »
Telle est la première communication de l'empereur Napoléon aux cours étrangères. Louis XIV, au moment où, après le traité connu de la grande alliance (1701), il propose encore la paix à ses ennemis, quoiqu'il ne doute plus de la guerre, Louis XIV parle un tout autre langage (2). Quoi qu'il en soit, les courriers partent, porteurs de cette étrange lettre. Mais à peine expédiés, « l'un, écrit M. de Gaulain- » court, alors ministre des affaires étrangères, n'a pu dé- » passer Strasbourg; un autre, expédié en Italie, a été » obligé de revenir de Turin ; un troisième, destiné pour » Berlin et le Nord, a été arrêté à Mayence et maltraité par » le commandant prussien. Ses dépêches ont été saisies....»
(1) Déclaration du Congrès du 13 mars 1815.
(2) Mémoires de Lamberty, cités par M. Ernest Moret dans son histoire de Louis XIV {Quinze ans de règne). Tom. I, p. 139.
140 l'héroïsme et la politique
C'est ainsi que l'Europe répond aux avances de Napoléon. — A l'intérieur, même mécompte, plus cruel encore. Car du moins l'empereur pouvait répondre aux mépris de l'Europe à coups de canon; mais que faire, quand on n'osait plus se saisir de la dictature, comme si l'instrument en eût été usé et i'orcé par dix ans de règne ; que faire contre la trahison de ses conseils, l'exigence et les ombrages de ses amis, l'audace de ses adversaires, les murmures de tous? Que faire contre les classes politiques dans l'opinion desquelles on se sentait déchu, contre les bourgeois désaffectionnés eteffrayés, contre les masses populaires qu'on n'osait ni encourager dans la résistance révolutionnaire ni résolument réprimer?... M. de Lamartine nous fait assister au supplice secret de ce grand cœur, — isolé, le lendemain même de ce retour prodigieux de sa fortune, dans son rêve de gloire et dans son triomphe. Il nous le montre étonné, impatient, bientôt effrayé de cette solitude. « Dans nos entre- » tiens, écrite son tour Benjamin Constant, et dans les en- » tretiens avec ses conseillers et ses ministres, on s'aperce- » vait que cette nature, tranchante dans les formes, était » au fond alors vacillante et même irrésolue. Napoléon com- » mençait par commander, mais en homme qui crainld'ètre » désobéi : il avait besoin de convaincre. Ballotté dans ces » derniers temps par des incertitudes continuelles, il n'était » pas nécessaire de le contredire pour Vébranler; il suffisait de » garder le silence de la désapprobation. ..» L'empereur ne commandait donc plus; ilconsultait.il consultait Fouché... il écoutaitBenjamin Conslant.Toutau plus s'indignait-il quand, poursoulager le présent, ses conseillers semblaient oublier son glorieux passé : Eh ! que faites-vous de mes onze ans de règne? leur dit-il un jour qu'ils lui proposaient de doter le nouvel empire d'un nouveau contrat avec la nation. C'était là un
mot très-sensé et très-fier. Les actes ne le furent pas.
Tout le monde connaît l'histoire de ce Champ de Mai où Ton vit Napoléon, couvert du manteau impérial, parader sur un échafaudage dans une stérile ostentation de majesté; « cérémonie vaine et purement théâtrale, dit M. de Lamar- » Une,— que l'empereur avait faitattendre depuis deux mois » au peuple, comme un de ces événements mystérieux d'où » devaient sortir de nouvelles destinées pour la France... La » déception fut générale et le murmure universel. »
Tout le monde sait aussi l'origine de l'Acte additionnel et l'histoire de cette Chambre des Cent-Jours chez laquelle, comme le dit M. de Lamartine avec une franchise peu parlementaire., « un héroïsme d'attitude couvrait une lâcheté de résolution. » Ce défaut de la Chambre de 1815 était, au surplus, celui de l'époque elle-même. La Chambre était née des hésitations politiques de l'empereur et de cette irrémédiable défiance que lui inspirait alors sa fortune. Elle conserva jusqu'à sa fin, qui fut pitoyable, ce vice de sa naissance. Elle ne fut politiquement ni dévouée ni courageuse. Mais qu'importe? Il est bien permis de croire, sans offenser la mémoire de Napoléon, que l'Assemblée comptait parmi ces machines de gouvernement qu'il se proposait « de faire rentrer sous terre » après la victoire. La Chambre des représentants faisait partie de son bagage d'aventure. Elle n'était pas une institution, mais un expédient.
Telle était la Chambre de 1815. Je ne prétends nullement raconter ici son histoire. Je la montre seulement par le côté où elle tient aux incertitudes et aux défaillances de Napoléon. Elle est bien, je le répète, la fille de ses irrésolutions. On sent qu'elle est née, comme le 20 mars luimême, d'un coup de hasard et d'une aventure. On sent qu'elle est destinée à la subordination et à la faiblesse si
142 l'héroïsme et la politique
l'empereur gagne la bataille, — à la révolte s'il succombe. Triste destinée pour tous les deux! Mais c'est dans l'histoire même de M. de Lamartine qu'il faut chercher, pour ce qu'il a d'achevé et' de saisissant, le tableau de cette lutte suprême entre l'empereur qui tombe et la Chambre qui finit ; — ou plutôt, après la bataille de Waterloo, l'empereur ne lutte plus contre l'Assemblée ; c'est l'Assemblée qui frappe sans pitié sur l'empereur. La patience de Napoléon pendant cette agonie de son pouvoir, son indifférence, qu'on pourrait taxer de pusillanimité si elle n'était, dans les hommes de cette trempe, une des formes de l'héroïsme; ce sacrifice de sa grandeur et cet abandon de son épée qu'il accomplit lentement, mais avec calme et presque avec douceur, tant la fortune a humilié son courage, plié sa nature altière et désespéré sa résistance, — tout cela peut prêter au commentaire injurieux et au dénigrement de l'esprit de parti. Quant à moi, je suis de l'avis de Senèque : je ne connais pas de plus émouvant spectacle que celui d'un grand homme aux prises avec une irréparable adversité.
M. de Lamartine fait peut-être trop bon marché de cet héroïsme que j'aime à relever, en dépit de ses conclusions historiques, dans cette grande aventure de Napoléon. Napoléon, en 1815, ne fut ni un homme d'Etat supérieur, ni même, au dire des gens du métier, le grand général d'autrefois. Il resta un héros. Son règne fut court, sa politique fut déplorable; sa campagne de Belgique fut, dit-on, médiocrement conduite ; sa retraite ressembla à une déroute. Malgré tout, le côté souverainement héroïque de sa nature s'y trahit en toute occasion, et j'ignore, pour l'honneur de notre époque et de notre pays, quel peut être aujourd'hui l'intérêt de le contester. L'homme du 20 mars, s'il n'était pas un héros, n'étnit plus rien. Et que dire alors de cette armée qui avait
abandonné pour Jui son drapeau, de cette nation qui lui rouvrait les portes des Tuileries, si le prestige de cette héroïque figure ne leur sert pas aujourd'hui d'apologie ou d'excuse? Le départ de l'île d'Elbe, le débarquement à Antibes, la promenade triomphale de Grenoble à Paris, appartiennent, dans l'histoire de Napoléon, à la partie purement lyrique de sa destinée. Il a triomphé dans cette épreuve par cette sorte de merveilleux, composé d'audace, de sang-froid et d'inspiration, charme entraînant et contagieux attaché à la personne de quelques grands hommes, et qui l'avait fait accepter à vingt-sept ans pour général en chef de l'armée d'Italie, pour législateur chez les musulmans d'Egypte, pour dictateur au 18 brumaire, pour consul à vie après Marengo; — prestige qui l'avait soutenu en 1814 pendant une campagne désespérée et qui lui rendait le trône contre toute attente en 4815. Oui, c'était le héros qui disait, devant Grenoble, en découvrant sa poitrine, aux soldats du 5e de ligne : « Soldats, s'il en est un seul parmi » vous qui veuille tuer son empereur, il le peut! Me voilà! » — c'était ce héros qui revenait au palais des Tuileries, le 20 mars; ce n'était plus, nous l'avons trop montré, ni l'empereur, ni le politique, ni le grand négociateur, ni le général invincible. C'était le héros tout seul ; et aussi, après le premier éblouissement de ce fabuleux retour, le prestige n'avait pas duré
Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.
Mais quand la France rouvrit les yeux, quand elle connut la vérité, quand elle vit clair dans ce sombre avenir, si menaçant et si prochain, il n'était plus temps; et elle suivit jusqu'au bout, dans sa destinée glorieuse et fatale, le héros
•144 l'héroïsme et la polutoue
qui l'avait surprise et qui l'entraînait. La catastrophe de Waterloo est le résumé de cette étrange situation de la France, entraînée et mécontente, intrépide et désabusée, sans illusion mais sans découragement, donnant à son maître ses trésors, ses enfants, son sang, tout excepté son adhésion et sa confiance comme autrefois. « Le courage était » le même, dit M. de Lamartine en parlant de l'armée de » Waterloo. Le désespoir même le redoublait ; mais la con- » fiance, ce ciment des armées, était perdue. »
Et malgré tout, quand Napoléon arrive à l'armée, quand il a mis la frontière entre les périls du dehors et les intrigues du dedans, quand on le retrouve au bivouac, ou sur son cheval de bataille, au milieu de ses soldats; — malgré tout, il semble que la poitrine se dilate et qu'on respire avec lui un air plus libre, plus fortifiant et plus vital. On sent que Napoléon est là sur son terrain. On s'attend à quelque
grand coup; et en effet le dénoûment est tout près M. de
Lamartine a fait de la bataille de Waterloo un récit qui a deux cents pages, récit épique et d'une grande beauté. Je suis hors d'état (surtout à la distance où je suis de Paris en ce moment) d'en vérifier l'exactitude militaire; il y faudrait le témoignage des acteurs mêmes de ce grand drame. Quoi qu'il en soit, cette sorte de surexcitation dithyrambique que semble avoir éprouvée l'illustre écrivain en racontant la catastrophe du 18 juin ne peut être, à mon avis, attribuée qu'à une cause : le prestige même qu'exerçait sur son imagination et à son insu, pendant que sa main tenait la plume, le glorieux vaincu de cette mémorable journée. Napoléon, en effet, quoi que fasee l'historien pour le rabaisser par son commentaire, Napoléon paraît très-grand dans son récit. Le poëte est visiblement pour le héros qui combat, jusqu'au moment où l'écrivain libéral se tourne contre le despote
humilié, a Disposition de génie ! » dit-il au début de sa narration, en parlant de la manière dont l'empereur avait massé ses troupes sur les pentes de Planchenoit, en face de la forêt de Soignes, devant l'immobile armée de Wellington. « Une profonde méditation, ajoute-t-il, avait inspiré ce » plan à Napoléon devant des forces supérieures. » C'est ainsi que M. de Lamartine juge l'empereur au début de l'action; mais, la bataille perdue : « Ce fut une bataille follement aven- » turée, dit le même écrivain, mollement conduite, une mêlée » livrée à elle-même, une fortune cherchée à tâtons dans un » déluge de sang...» Entre ces deux extrêmes, il y a le milieu, comme en toute chose. Tout le monde s'accorde à dire en effet que, du côté de Napoléon, la bataille de Waterloo fut très -bien conduite sur le terrain même et au moment où elle fut livrée, et cependant que la prévoyance du chef n'embrassa pas, avec le même génie qu'autrefois, l'espace et le temps. Parmi les auxiliaires indispensables de son action , les uns étaient trop loin, les autres arrivèrent trop tard. Mais ne recommençons pas cette interminable discussion. Relisons plutôt le magnifique récit de M. de Lamartine, et ne cherchons pas le motif qu'il peut avoir de rabaisser, après l'avoir élevé si haut, le héros qu'une involontaire émotion de son cœur et de sa plume a fait si grand.
« La veille de Waterloo, dit-il, son esprit, égal à son sort, » ne défaillit pas. Il eut le sang-froid, la liberté, la réflexion, » l'élan, l'activité de ses meilleures journées de guerre. » Tant qu'il put espérer, il fut fort et grand. Quoiqu'il n'eût » pris depuis dix-huit heures ni sommeil, ni repos, ni nour- » riture, il ne dormit pas pendant que ses troupes se » séchaient, se nourrissaient, dormaient autour des feux
de leurs bivouacs, sans cesse éteints par les ondées de la II. 9
U6 l'héroïsme et la politique
» nuit... » Tel était Napoléon la veille de Waterloo. Que sera-ce le jour même de la bataille ?
M. de Lamartine reproche à l'empereur de n'être pas mort, pour sa gloire, sur les redoutes du mont Saint-Jean, et il exprime, sur cette fin pindariquequi a manqué au héros de tant de victoires, les regrets d'un poète plus que d'un historien.
Mené Iliacis occumbere campis
Non potuisse, luâque animam hanc effundere dextrâ! !
Oui, cette mort était belle; mais cherchée, elle ressemblait à un suicide; provoquée par le chef nécessaire de cette armée dont la défaite, si longtemps incertaine, pouvait ne pas sembler irréparable, elle ressemblait à une désertion. Et puis, la mort ne vient pas toujours à qui l'appelle. J'ai lu dans un curieux récit (1) qu'à la bataille de Novare le roi Charles-Albert, ne voulant pas survivre à sa défaite, poussa par trois fois son cheval au plus fort de la mêlée, appelant la mort, sans que la mort parût l'entendre. Quelques mois plus tard, l'héroïque et malheureux roi mourait dans son lit. Napoléon ne chercha pas la mort, à Waterloo, par désespoir d'être vaincu ; mais il ne l'évita pas par obstination de vivre, comme le laisse supposer M. de Lamartine.
« L'empereur passe devant le front de tout ce qui lui
» reste de bataillons et d'escadrons, au centre et à gauche » de la plaine. Il les anime, il leur montre de la main la fu- » mée du mont Saint-Jean. Une nouvelle armée tout entière, » reste de son artillerie, de sa cavalerie, de sa garde, se » forme à la voix de ses lieutenants. Quand elle est formée, » il s'élance lui-même, l'épéeà la main, aux premiers rangs
(\) Publié par !e duc de Dino dans la Revue des Deux-Mondes (1850).
» de la colonne de tête de sa garde, et du geste, écartant à » gauche et à droite les généraux, les officiers qui veulent » le couvrir : « Tout le inonde en arrière ! » s'écrie-t-il, et il » marche, le premier, à l'assaut des pentes les plus escar- » pées et les plus foudroyantes des plateaux. Un silence » morne l'environne; on sent qu'il va chercher son sort. » On croit que, s'il ne lui donne pas le triomphe, il lui de- » mandera du moins la mort. Ses traits, toujours calmes, » paraissent néanmoins concentrer, dans leur immobilité et » dans leur silence, cette gravité qui est la seule ardeur per- » mise au commandement. Tout le monde se tait derrière » lui; on le laisse à ses pensées, on sent qu'il se mesure » avec le destin. Il marche ainsi quelques moments sous la » portée de deux cents pièces de canons de l'armée anglaise, » qui ne tiraient pas encore de peur de perdre leur feu. » Puis, se retournant vers son armée, et se rangeant un peu » sur la gauche, dans le pli d'un mamelon du terrain qui le cou-
» vre contre les boulets: «En avant! s'écrie-t-il,en avant! »
Ce récit est clair : Napoléon débute par une fanfaronnade et finit par une défaillance. Mais je le demande, ce rôle de bravache ridicule que M. de Lamartine prête ici au chef de l'armée française, ce rôle est-il conforme à ce que tout le monde sait aujourd'hui du caractère et des allures militaires de Napoléon? On ne défigure pas impunément, après quarante ans, une physionomie historique. Elle reste, par de certains dehors d'une célébrité indestructible, ce que le sentiment public l'a une fois faite. Telle est la physionomie militaire de Napoléon. On peut discuter encore sur les causes de sa grandeur et de sa chute, sur les mérites et sur les vices de sa politique, et je ne m'en suis pas fait faute dans cette humble étude, pas plus que M. de Lamartine dans son éloquente histoire; mais il n'est pas plus permis de contes-
148 l'héroïsme et la politique
ter aujourd'hui l'intrépidité de Napoléon que celle d'Alexandre, de César ou de Condé, quoiqu'aucun de ces grands hommes ne soit mort en bataille rangée. Fortis Achilles ! Napoléon a son épithète homérique comme Achille lui-même. Il avait l'âme intrépide. Plût à Dieu que son ambition eût été plus timide que son courage!
J'ai là par hasard sous les yeux des pamphlets écrits en 1814, sous forme officielle, contre l'empereur détrôné. Ces pamphlets sontcurieux à quelques égards, comme exempledes excèsde plume que peut inspirer quelquefois la passion politique ou la rancune nationale à des hommes sérieux et respectables. Dans un de ces libelles, écrit par un des commissaires étrangers chargés d'accompagner Napoléon jusqu'à son embarquement àFréjus, le héros de Wagram et de Montmirail joue le rôle de ce saltimbanque uniquement occupé de sauver la caisse, et aussi sa tête, et prêt pour tous les travestissements, toutes les gourmades et toutes les lâchetés. « Au bout du compte, je n'y perds rien, dit quelque » part l'empereur dans ce récit, car j'ai commencé la partie » avec un écu de six francs dans ma poche, et j'en sors fort » riche.. » Ailleurs Napoléon, craignant d'être empoisonné pendant son voyage, jette sournoisement sous la table les mets qu'on lui sert, pour faire croire qu'il les a mangés. Arrivé à l'île d'Elbe, voici le discours qu'il adresse à son nouveau peuple : « ... La douceur de votre climat, les sites ro- » mantiques de votre île m'ont décidé à la choisir entre tous » mes vastes Etats pour mon séjour. J'espère que vous » saurez apprécier cette préférence... » Mais je n'insiste pas. J'ajoute même que ce dénigrement, si déplorable qu'il soit, se comprend, surtout de la part d'écrivains étrangers, en 1814 et en 1815. Les pamphlets complétaient alors l'œuvre du canon, et achevaient, avec des injures, celui que les
boulets avaient épargné pendant la bataille. Mais aujourd'hui! contester à l'empereur Napoléon la pins historique de ses qualités militaires, refuser non pas seulement les témérités, mais les délicatesses de l'héroïsme au glorieux ca ptif qui, au moment de monter sur le Bellérophon, et comme le général Becker, commissaire du gouvernement français, faisait mine de l'accompagner: « N'en faites rien, général, » dit l'empereur; songeons à la France! Si vous me suiviez, » on pourrait croire que vous m'avez livré aux Anglais.... » Je ne veux pas laisser peser sur la France le soupçon » d'une telle trahison!» — oui, contester que le véritable héroïsme était encore là (1), en dépit du sort, ah ! cela n'était pas nécessaire au jugement rigoureux que Fillustre historien a dû porter sur la politique des Gent-Jours ; car tous les héros ne sont pas invariablement de bons politiques, quoique tous les mauvais politiques ne soient pas des héros.
(1) M. de Lamartine ne voit, dans cette belle réponse de Napoléon, que la sollicitude d'un homme d'honneur pour la renommée de son gardien. Il est permis d'y voir autre chose.
lies quinze dernières années de Louis XIV
— 1er AOUT 1852. —
M. Ernest Moret, dans l'intéressant volume qu'il vient de publier (1), prend Louis XIV trois ans après la paix de Ryswick, au moment où sa fortune semble s'accroître par le testament de Charles II, tandis que sa puissance réelle s'abaisse dans ses généraux, dans ses soldats, dans ses négociateurs, dans ses ministres, comme par un juste retour de tant de prospérité et de tant de grandeur. L'auteur, on le voit bien, s'est proposé de remplir une lacune de l'histoire en prenant Louis XIV à son déclin : non que cette histoire ne soit très-connue de toute manière, mais elle n'aurajamais été si sérieusement recherchée ni si complètement racontée. Ce premier volume, qui commence par la mort de Charles II (1er novembre 1700), ne finit en réalité, et malgré le dramatique épisode des Cévennes qui se prolonge un peu
(1) Quinze ans du règne de Louis XIV, 1700-1715, le 1er volume, f Paris 1852).
plus tard, qu'avec la campagne Je 1703. On peut juger par là des proportions que M. Moret veut donner à son récit.
Mais disons d'abord un mot de l'auteur lui-même : nous aborderons ensuite le sujet qu'il a traité. Je ne chercherai pas à quelle école historique, encore moins à quelle école de style M. Ernest Moret appartient. Je reconnais qu'il n'est ni servilement imitateur ni volontairement entraîné. Mais avoir le goût de l'indépendance, ce n'est être indépendant qu'à moitié. Il y faut aussi la force qui affranchit ; tant d'influences que nous n'apercevons pas nous maîtrisent ! tant de courants nous entraînent à notre insu ! tant de pièges, recouverts d'amorces décevantes, attirent les plus fermes et les plus sérieux ! M. Moret est de ceux qui luttent avec une vigueur naturelle contre ce facile attrait des imitations factices. Je montrerai tout à l'heure dans quelle mesure il y succombe, par entraînement de jeunesse, involontaire engouement, sans parler de cette foi un peu aveugle dans sa propre puissance qui est un des défauts et un des écueils de l'érudition.
« Je ne savais rien, nous dit M. Ernest Moret, et je me » suis mis à tout apprendre. » Il est vrai que cela répond à tout aujourd'hui. L'histoire a pourtant plus d'un secret ; et contre ces secrets la science est souvent impuissante, tandis que la sagacité de l'historien les découvre. Il y a, si je puis parler ainsi, une partie divinatoire de l'art de raconter que ce culte exclusif de l'érudition menace d'éteindre chez quelques-uns, et qu'il ne remplacera jamais. « Nous avons ap- » pliqué à notre travail la méthode de Descartes, écrit M. Mo- » ret : nous avons oublié jpour apprendre. Nous avons » dépouillé le vieil homme, repoussé les notions préconçues » que recuit chaque personne sur les événements accomplis, » laissé de côté les jugements faits, rejeté ce que l'on pour-
» rait appeler les idées innées historiques. Nous avons brûlé ce » demi-bagage que chacun traîne à sa suite après les sou- » venirs du collège et les lectures de chaque jour; et ayant » ainsi tout oublié, tout rejeté, fait table rase, nous nous » sommes mis alors, ne sachant rien, à tout apprendre, à étu- » dier nous-même les pièces, les documents, les livres, et à » rechercher la vérité » Certes, il est impossible de s'exécuter plus modestement que ne fait ici M. Moret. Il ne savait rien ou il savait mal. Il avait tout à réformer ou à rectifier dans son bagage d'historien ; mais en même temps que l'humilité est grande d'un pareil aveu, comme le disciple de l'érudition moderne, l'homme que la confiance du savant exalte, en dépit de sa modestie même, jusqu'à l'orgueil de l'inventeur, comme cet homme de notre époque se retrouve dans l'aveu qui suit : J'ai tout appris ! « Nous pouvons dire » par avance à ce propos, écrit M. Moret, que sur deux points » principaux, la guerre des Gévennes, la guerre de Ragoczi, » nous apportons des documents entièrement inédits, en- » tièrement inconnus aux lecteurs français. Nous avons » puisé les premiers aux archives du dépôt de la guerre, et » les seconds dans des ouvrages allemands et latins non
» encore traduitsdans notre langue » —Et sur la guerre
des Gévennes, M. Moret a bien raison ; rien de plus curieux et à quelques égards de plus nouveau que les deux chapitres que, dans ce volume même, l'auteur y a consacrés. Quant à la guerre de Ragoczi, nous attendrons la suite de l'ouvrage. « Relativement à l'histoire diplomatique, ajoute » M. Moret, de même nous révélons un secret de la plus » haute importance, qui jette un jour tout nouveau sur la
» grande question de la succession espagnole »
Arrêtons-nous ici un instant. Ce grand secret qui ressemble à une de « ces illuminations soudaines » dont parle
Bossuet dans l'oraison funèbre du prince de Gondé, nous le savions, nous très-humble ; et nous le trouvons, sans l'avoir tant cherché, dans un de ces écrivains qu'il est de mode de dédaigner aujourd'hui, parce qu'ils font très-peu montre d'érudition, bien qu'ils en aient beaucoup, et parce qu'ils ne chargent pas de renvois et de notes les pages de leurs écrits, quoiqu'ils en aient un immense amas sous la main. Les histoires de Voltaire font, je le sais, partie de ce demi- bagage que chacun traîne à sa suite après les souvenirs du collège et les lectures de chaque jour, et il n'est presque plus permis de prononcer ou d'écrire le nom de cet incomparable écrivain. Aussi est-ce en toute humilité que j'y renvoie M. Moret à propos de la succession d'Espagne. M. Moret établit, avec une sagacité d'autant plus rare qu'il a complètement mis de côté ce qui pouvait lui en tenir lieu, j'entends le souvenir de quelques pages très-concluantes de l'auteur du Siècle de Louis XIV sur le même sujet; — M. Moret, dis-je, établit que le testament de Charles II, qui disposait de son immense succession en faveur d'un petit-fils du roi de France, ne fut pas le résultat des intrigues de la diplomatie française à Madrid. Tout au contraire, « ce testament » fut une œuvre nationale, une œuvre espagnole. Ce furent, » non les ambassadeurs de Louis XIV, mais les grands du » royaume qui l'inspirèrent au fils mourant de Philippe IV. » Ces seigneurs, dont le nom mérite d'être attaché à celle » glorieuse page de leur histoire, étaient le duc de Medina- » Sidonia, les marquis de Villagarcia et de Villena, le comte » de San-Estevan, le cardinal Porto-Carre ro et le secrétaire » d'Etat Ubilla. Pour sauver l'unité de leur pays, ils conseil- » lèrent à Charles II d'appeler au trône le petit-fils du plus » puissant prince de la chrétienté, du seul roi capable de » défendre l'unité, et ce fut dans l'intérêt de l'Espagne qu'ils
151 LES QUINZE DERNIÈïïES ANNÉES
» dictèrent le testament. Les gentilshommes castillans » avaient calculé juste. C'était là un beau dessein, une » grande pensée ; et sans les armes de l'Europe, surtout sans » les fautes de Louis XIV, son petit-fils conservait l'unité » de la monarchie, et gardait sur sa tête toutes lescouron- » nés de Philippe II. »
M. Ernest Moret ajoute à l'appui de cette assertion, avec laquelle il déchire, comme il le croit, tous les voiles du passé,— il ajoute le récit d'une délibération curieuse dont les Mémoires du duc de Saint-Simon nous avaient, si j'ai bon souvenir, donné un avant-goût, et dans laquelle Louis XIV soumit à son conseil, chez madame de Maintenon, en présence du grand dauphin, père du duc d'Anjou, les embarras de sa politique, les incertitudes de son esprit et les anxiétés de son àme; mais ce n'est pas tout. M. Mignet a communiqué à l'auteur un fait important et qui est comme la preuve définitive de l'indépendance avec laquelle le roi Charles II s'était décidé à ce grand sacrifice de sa maison. Ce fait, qui doit figurer dans la suite des Négociations relatives à la succession d'Espagne que prépare en ce moment M. Mignet, c'est celui d'une première délibération qui aurait précédé celle dont nous venons de parler, et qui serait restée ignorée pendant plus de cent cinquante ans (1). Dans ce premier conseil, « Louis XIV aurait résolu, dit M. Moret, » de s'en tenir au traité de partage (du 25 mars 1700) et de » refuser le testament de Charles IL »
Nous n'avons, je l'espère, rien oublié.
Voici maintenant comment Voltaire rendait compte, il y a près d'un siècle, des mêmes circonstances, avec plus de
(1) Saint-Simon parle de deux conseils tenus par Louis XIV, chez madame deMaintenon, sur les dispositions de testament espagnol.
développement et de lumière, dans une histoire relativement très-concise, que ne l'a fait M. Ernest Moret lui-même dans le cours d'un récit habituellement plus détaillé (1). Je ne résiste pas au plaisir de remettre sous les yeux du lecteur ces pages d'un si grand sens historique et d'une netteté si lumineuse et si décisive :
« Dans cette crise violente, le cardinal Porto-Carrero,
» archevêque de Tolède, le comte de Monterey et d'autres » grands d'Espagne voulurent sauver la patrie. Ils se réuni- » rent pour prévenir le démembrement de la monarchie. » Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia dans » leurs esprits la raison d'Etat, et servit la cour de France » sans qu'elle le sût. Ils persuadèrent à Charles II de préférer » un petit-fils de Louis XIV à un prince éloigné d'eux, hors
» d'état de les défendre Le roi, scrupuleux, fit consulter
» des théologiens qui furent de l'avis de son conseil ; en- » suite, tout malade qu'il était, il écrivit de sa main au Pape » Innocent XII et lui fit la même consultation. Le Pape, qui » croyait voir dans l'affaiblissement de la maison d'Autriche » la liberté de l'Italie, écrivit au roi « que les lois d'Espagne » et le bien de la chrétienté exigeaient de lui qu'il donnât » la préférence à la maison de France. » La lettre du Pape » était du 16 juillet 1700. Il traita ce cas de conscience d'un » souverain comme une affaire d'Etat, tandis que le roi » d'Espagne faisait de cette grande affaire d'Etat un cas de » conscience.
(1) Voltaire, il est vrai, ne parle pas de ce premier conseil dans lequel fut d'abord refusé le testament de Charles TI; mais si on suppose, comme le prétendent les historiens que M. Moret a si complètement réfutés, que le testament espagnol a été le fruit d'une longue suite d'intrigues françaises, — le prétendu refus de Louis XIV n'aurait été qu'une intrigue de plus.
156 LES (JUINZE DEHNÏKKES ANNEES
« Louis XIV en fut informé par le cardinal de Jaoson, » qui résidait alors à Rome : c'est toute la part que le cabinet » de Versailles eut à cet événement. Six mois s'étaient écoulés » depuis qu'on n'avait plus d'ambassadeur à Madrid (1). » C'était peut-être une faute, et ce fut peut-être encore celte » faute qui valut la monarchie espagnole à la maison de » France. Le roi d'Espagne fit son troisième testament qu'on » crut longtemps être le seul, et donna tous ses Etats au duc » d'Anjou. On saisit un moment où sa femme n'était pas au- » près de lui pour le faire signer. C'est ainsi que toute cette » intrigue fut terminée.
» L'Europe a pensé que ce testament de Charles II avait » été dicté à Versailles. Le roi mourant n'avait consulté que » l'intérêt de son royaume, les vœux de ses sujets et même leurs » craintes ; car le roi de France faisait avancer des troupes » sur la frontière pour s'assurer une partie de l'héritage »> (conformément au traité de partage), tandis que le roi nio- » ribond se résolvait à lui tout donner. Rien n'est plus vrai » que la réputation de Louis XIV et Vidée de sa puissance fu- » rent les seuls négociateurs qui consommèrent cette rèvolu- » tion... »
Que conclure de ce rapprochement entre l'affirmation si peu équivoque de Voltaire et la révélation si confiante de M. Moret, si ce n'est que l'auteur de Quinze Ans du règne de Louis XIV, qui s'était imposé la tâche d'oublier pour mieux savoir, avait omis cette fois de rapprendre en oubliant? Non que je conteste la valeur très-respectable des informations de toute espèce où H* Moret a puisé ; mais Voltaire , à quarante ans de distance des événements, avait jugé, avec les
(1) Le marquis d'Harcourt raconte dans ses dépêches qu'il ne vit le roi qu'un moment, dans une chambre très-sombre, éclairée de deux bougies, de peur qu'il ne s'aperçût que ce prince était moribond.
impressions récentes, les souvenirs vivants ut les documents, à la vérité incomplets (i) mais certains, qui s'offraient à lui, ce que If. Moret juge à son tour, à grands frais de recherches et d'érudition, un siècle et demi plus tard. Voltaire méritait donc d'être compris, sur ce point, parmi les éléments d'une enquête si sérieuse. Il ne faut écrire l'histoire ni trop tôt ni trop tard. Voltaire, quoi qu'on en ait dit, écrivait à point celle de Louis XIV, assez près pour le bien connaître, assez loin pour le bien juger. Aussi neflatte-t-il pas le grand roi, mais ne se laisse-t-il jamais aller à la manie de le régenter, comme c'est quelquefois ledéfaut des jeunesécrivains de notre pays, et M. Ernest Moret n'y a pas échappé. « Pour » avoir l'Espagne, dit M. Moret, il lui fallut ménager à la » fois les petites et les grandes puissances, éviter ces inter- » ventions apparentes de la politique française dans les af- » faires intérieures des États européens, cesser de se faire » Stuart en Angleterre, protestant en Allemagne, Française » Madrid; plus encore peut-être, répudier les traditions du- » res et despotiques de son cabinet depuis Louvois; fuir ces » actes qui affichaient un orgueil asiatique, une suzeraineté » européenne, alors qu'il affectait de couvrir l'Europe de son » ombre, confondant dans sa superbe immense la grandeur » avec son image... » Voltaire, sans être au fond moins sévère, apprécie avec une tranquillité plus équitable les difficultés où se trouvait entraînée la politique de Louis XIV, et il fait mieux la part du temps. « Ceux qui pensent ,» dit-il à propos de cette paix de Ryswick qui rendit possible le testament de Charles II, « que les rois et leurs ministres sacri-* » fient sans cesse et sans mesure à l'ambition, ne se trom-
(1) Et pourtant Voltaire disait déjà : < Autrefois les Mémoires manquaient à l'histoire, aujourd'hui la multiplicité des Mémoires lui nuit. »
» pent pas moins que celui qui penserait qu'ils sacrifient » toujours au bonheur du inonde... » C'est avec cette mesure intelligente que Voltaire a jugé, dans le Siècle de Louis XIV, tout ce qui est question d'État, intérêt public, négociation, guerre ou traité ; et cette modération, quand elle ne dégénère pas en complaisance pour les personnes, est à coup sur plus près de la vérité que ne le serait un dénigrement systématique. Madame de Maintenon, par exemple, a été l'objet de bien des satires injustes et aussi de beaucoup d'apologies impuissantes. Qui Ta jamais mieux caractérisée que Voltaire dans cette phrase d'une simplicité si énergique et si calme : c Madame de Maintenon, avec toutes les qualités » estimables qu'elle possédait, n'avait ni la force, ni le cou- » rage, ni la grandeur d'esprit nécessaires pour soutenir la » gloire d'un État. »
Le dirai-je? Je crains que M. Moret n'ait abordé cette histoire d'il y a cent cinquante ans avec cette sorte d'impétuosité un peu lyrique qui est le travers d'une certaine école historique fort accréditée de nos jours, et qui ne serait chez lui, en tout cas, que le tort presque enviable de sa jeunesse, de son inexpérience et de son ardeur. Mais les défauts que l'âge excuse chez M. Moret, une maturité trop incontestable les rend, chez les vrais adeptes de cette école, à peu près incorrigibles. L'imagination, quand elle a vieilli sans se calmer, est la plus opiniâtre de nos facultés. J'aurais eu beau jeu, par exemple, quand j'ai récemment jugé les derniers volumes de Y Histoire de la Restauration, par M. de Lamartine, à relever toutes les excentricités de style dithyrambique dont cette œuvre fourmille; mais, je l'avouerai, deux raisons m'empêchent de faire à l'illustre auteur des Méditations cette guerre de mots : d'abord la parfaite inutilité, quant à lui, d'une pareille critique; et, quant au public, l'inconvénient
de diminuer clans son estime ce qui me parait être le seul mérite historique du grand poëte, je veux dire le sens divinatoire et l'intuition lyrique. Gomme poète en effet, et en restant poëte sansjamais devenirhistorien, M. de Lamartine devine souvent ce que de simples historiens seraient condamnés à apprendre. Il a ce don rare et inexpliqué qui a fait la fortune des sorcières du paganisme. Il devine le passé, ce qui est presque plus difficile que de prédire l'avenir; el il répand, à travers beaucoup de brouillards, dans l'obscurité du temple et parmi la fumée du sacrifice, quelques-uns de ces rayons de vraie poésie qui parfois saisissent la vérité dans le passé et font revivre et palpiter la réalité.
M. Ernest Moret est, à beaucoup d'égards, comme historien, d'une école plus sérieuse que celle de M. de Lamartine. Il s'y rattache toutefois par instants et s'y compromet par une certaine intempérance métaphorique de l'expression, par le bruit de la phrase, la recherche de l'image, le fracas et le cliquetis des descriptions militaires, l'accumulation et la fantaisie des portraits, et, pour l'ensemble, par je ne sais quelle allure agitée, impétueuse et véhémente qui ne déplaît pas, qui même entraîne bien souvent, mais qui inquiète. On diraitque l'auteur marche à quelque chose d'inconnu, parmi toutes sortes de pièges, qu'il va courir lui-même les périls qu'il révèle et livrer les batailles qu'il s'apprête à décrire. « Cela manque de calme, » me disait un jour un classique, homme d'esprit, en me montrant un tableau célèbre de Técole romantique. Ainsi dirai-je de quelques pages de M. Moret. « D'un bout de l'Europe à l'autre (c'était quelques
» mois avant la campagne de 1702), de l'Irlande à la Hon- » grie, de la Prusse au Tyrol, les puissances forgeaient des » épées, fondaient des canons, fabriquaient des cartouches. » C'était comme un immense bruit de chevaux, un retentis-
» sèment d'armes, un cliquetis de fusils, un roulement sourd » d'artillerie. C'était la guerre dans la paix, car la paix sub- » sistait toujours, et elle couvrait encore de son manteau » trompeur cette fausse situation, cet état de demi-hostilités, » cette lutte sourde, dangereuse, mesquine, unique dans » l'histoire et indigne de grands peuples qui allaient se heur- » ter si noblement au grand soleil des batailles!!!... »
M. Moret, tout entier à de savantes recherches, n'a peutêtre jamais lu un seul volume des histoires de M. de Lamartine. Qui peut contester pourtant qu'il n'y ait là comme un calque involontaire des défauts de son style et de sa manière? C'est que ce style, prenez-y garde, il est dans l'air. Depuis le succès des Girondins, ce style est épidémique. On ne s'en préserve tout à tfait que par l'étude des maîtres et le culte des modèles. Ah ! il ne faut jamais, en fait de littérature, trop « oublier. » Il y a une certaine tradition française à laquelle il est utile, même aux plus fermes esprits, de se rattacher et de s'appuyer ; et s'il y a quelque chose qui lui soit contraire, c'est ce tapage impuissant, cette phraséologie sonore, cette fougue stérile et cette niaiserie pindarique qui est aujourd'hui à la mode. Je ne veux pas poursuivre un rapprochement qui pourrait passer pour impitoyable ; mais que M. Moret, qui a fait un portrait démesuré et brillant, mêlé de vérité et d'exagération, de naturel et d'enluminures, du roi d'Angleterre Guillaume III; —qui tantôt (page 135) le compare à Agamemnon (M. de Lamartine en fait autant, en 1814, pour l'empereur de toutes les Russies), tantôt rappelle à propos de sa mort « les funérailles d'Alexandre» (page 141), tantôt nous montre son regard «étincelant comme celui d'Auguste » (page 143); —que M. Moret, qui a composé ce portrait de toutes pièces, essaie maintenant de se reporter à celui qu'a tracé Voltaire : —
« ... Louis faisait la guerre en roi, et Guillaume en soldat... » Aussi fier que Louis XIV, mais de cette fierté triste et mé- » lancolique qui rebute plus qu'elle n'impose, etc., etc...» — que M. Moret, je le répète, fasse cette comparaison comme il peut la faire, et je m'en rapporte à son excellent esprit: il comprendra où est la vraie mesure du style dans l'histoire, où doit s'arrêter le trait, et si la couleur doit couvrir le tissu des chairs jusqu'à les animer ou les empâter, si le sang doit y pénétrer jusqu'à les faire vivre ou les faire éclater.
Il en est du style figuré dans l'histoire comme de « l'ornementation » dans l'architecture. Ce style n'y réussit que dans la mesure où il concourt à la conception principale sans la dénaturer, où il s'allie à la pensée de l'auteur sans l'affaiblir par la mignardise, sans l'outrer par la prétention. S'il ne sert qu'à couvrir le vide de l'idée première, il n'est que le jeu puéril ou l'illusion paresseuse de l'esprit. Et, par exemple, il n'est pas bien sur que M. Erneii Moret ait beaucoup ajouté à l'idée (d'ailleurs excessive) qu'il a voulu donner du général des armées d'Autriche, l'intrépide prince Eugène de Savoie, quand il nous dit : « Ses lauriers poussaient dans le sang, mais ils poussaient. » Je voudrais bien savoir où les lauriers peuvent pousser, si ce n'est dans le sang, pour les gens de guerre ? Ailleurs M. Moret termine un trèsbon portrait du maréchal de Montrevel, dans les Cévennes, par ce trait emprunté au langage des Précieuses : « Il eût pu
gagner des batailles, mais jamais des cœurs » Ce sont là
des jeux de mots. M. de Lamartine a quelquefois, parmi ce déluge de sa brillante improvisation, de ces phrases concises qui échappent en quelque sorte aux défauts de sa manière habituelle et où se révèle ce don de voir et de peindre dont j'ai parlé. « FI portait légèrement son âge, fièrement son
îiom, » dit-il quelque part du prince de Talieyraad au Congrès de Vienne. Cela est très-bien dit et très-juste. «... L'ar- « mée anglaise, écrit-il ailleurs, respirait à peine entre deux » assauts ; et Wellington, immobile sur son cheval blessé, » regardait avec un intrépide découragement de la victoire » cet élan de l'armée française, etc. » Ce découragement intrépide, c'est là un trait de poëte et d'historien, l'un aidant l'autre. Voilà, même dans cet artifice et cette élégance de la forme, la mesure de style permise à l'histoire, parce qu'ici l'art vient au secours de la pensée et l'élégance est au service de la force. J'aime mieux, je dois le dire, dans les histoires de Voltaire la tradition de ce grand style du xvne siècle, ce style sensé et sain, baissé d'un ton peut-être sous la plume du philosophe, non pas plus simple, mais pris de moins haut et dans une région plus accessible, sans faux coloris, sans entraînement lyrique, passionné parfois, mais d'une passion d'homme, non de corybante ; oui, j'aime mieux ce style de Voltaire. Je crois pourtant que l'histoire n'a rien à perdre à être racontée dans un langage aux proportions plus larges, aux formes plus amples, plus vif de couleur et de mouvement, ce style abondant et orné dont Tite-Live est le modèle le plus accompli chez les anciens et M. Augustin Thierry chez nous ; — modèle dont M. Macaulay reproduit, en Angleterre, jusqu'à l'excès peut-être, les qualités dominantes, et dont le regrettable M. Alexis de Saint-Priest cherchait la trace et plus d'une fois déjà l'avait rencontrée, quand il est mort. Ou je me trompe fort, ou M. Ernest Moret aspire aussi à réaliser cette alliance de l'imagination et de la couleur mises au service de l'érudition; tentative brillante et périlleuse dont seulement j'ai voulu lui signaler les écueils, afin qu'au début d'une si longue course il ne prenne pas (elles sont fort voisines) la redon-
dance pour la plénitude, l'accumulation pour la vigueur, la fougue pour l'inspiration.
En effet, l'inconvénient de ces défauts ne se communique pas seulement au style de l'histoire. Il altère aussi la physionomie des personnages historiques, il exagère et amplifie la portée des événements. On pourrait croire qu'il n'est guère possible aujourd'hui d'exagérer l'importance des quinze dernières années publiques du grand règne, tout cet ensemble composé de gloire et d'humiliation, de décadence et de fierté, d'éclatants désastres et d'obscure misère par lequel débute le xvin* siècle. Je le crois pourtant. Je crois que l'histoire extérieure de Louis XIV, à partir de la paix de Ryswick, celle de ses guerres, de ses négociations, de ses malheurs même, n'est pour ainsi dire que l'accessoire de son histoire principale, cette histoire intérieure et domestique qui est à Versailles, et que par là. s'explique peut-être comment la guerre fut si mal faite, comment la paix profita si peu, et comment la France ne se releva plus, que par une révolution radicale, de cette décadence de son grand roi.
- 29 août 1852. —
Le sujet auquel M. Moret a voué son érudition et consacré sa plume facile et brillante, ne mérite pas moins en effet que son talent lui-même l'attention de la critique Dans une première étude j'ai relevé quelques défauts de la
I6i LES QUINZE DERNIÈRES ANNÉES
manière et de la méthode de l'auteur. Je cherche, aujourd'hui, à apprécier le point de vue même où il s'est placé.
« L'auteur a voulu peindre une grande époque, nous
» dit-il, et il Ta peinte avec orgueil; il a voulu réparer une » injustice. S'il a décroché les vieux tableaux noircis par le » temps, essuyé la poussière des années et contemplé ces
» solennelles figures toutes glacées par la mort il Ta
» fait à dessein. Absorbés parle présent ou préoccupés de » l'avenir, les hommes de notre génération oublient trop • peut-être les leçons et les conseils du passé. Il y aurait » cependant, dans les grandes questions extérieures surtout, » plus d'un grave enseignement à tirer de l'expérience )> des morts. L'histoire du commencement de ce siècle, » l'histoire de l'Empire français semble calquée sur la fin » du règne de Louis XIV, sur les dernières années du règne
» que nous allons raconter Mais Louis XIV résiste à la
» lutte; il garde et sa couronne et ses conquêtes ; il ne perd » pas une province, et il laisse à Louis XV toutes les acqui- » sitions de Richelieu et de Mazarin... Certes ce sont là de » grandes choses !... »
Oui, à ce moment de notre histoire, les choses sont quelquefois grandes; mais les hommes, j'en demande pardon à M. Moret et je n'en excepte pas même « cette tête royale » qui domine tout, les hommes sont trop souvent médiocres et insuffisants; ils sont au-dessous de leur fortune, bonne ou mauvaise.
Une fois vieilli, et Louis XIV fut vieux de bonne heure; — il l'était quand il révoqua redit de Nantes ; — une fois vieilli, la vie du roi, comme je l'ai dit, n'est plus qu'à Versailles. Sa pensée s'y absorbe, son horizon s'y restreint, sa prévoyance s'y borne, son ambition s'y rapetisse, si ce n'est dans sa portée lointaine que rien n'arrêta jamais (témoin
cette expédition qu'il préparait contre l'Ecosse en 4708), du moins dans ses conseils, dans ses inspirations et dans ses moyens. « Il faut, dit La Bruyère, que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques soit d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus de temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies. » Ce que La Bruyère disait des congrès diplomatiques, on pouvait le dire alors des conseils de Louis XIV, de toutes les habitudes de sa cour et de sa vie. Calculez par exemple le temps qu'il fallut au roi pour accepter le testament de Charles II, et celui qu'il consacre à l'affaire du collier de perles de madame la duchesse de Berry. M. Moret relève justement la légèreté avec laquelle Louis XIV, au moment même de cette chaude alarme que cause en Angleterre l'acceptation du testament espagnol, se décide à saluer du titre de roi l'impuissant héritier de Jacques II. On sait quelle en fut la suite. «Louis XIV, écrit milord Bolingbroke, reconnut le prétendant par des importunités de femmes. » — « Il résista longtemps ,» écrit à son tour M. Moret. Louis XIV ne savait plus résister longtemps à ce genre d'obsession, et j'aime mieux croire ce que raconte Voltaire, que « Jacques III fut reconnu le jour même qu'il avait été arrêté dans le conseil qu'on ne le reconnaîtrait pas. »
Et voulez-vous savoir, au surplus, comment se traitent, à cet instant-là, les affaires d'Etat ? Cherchez dans Saint- Simon, qui est justement l'historien de ces quinze dernières années; cherchez la place qu'y occupent les grands événements de l'histoire extérieure au moment même des plus calamiteuses extrémités où la France est réduite, et puis mesurez l'immense espace qu'y remplissent tout à côté les
intrigues, les passions, les querelles, les vanités et les cabales de la cour. Cette disproportion est la juste mesure de l'importance relative des uns et des autres. «... La cabale » la plus étrange, la plus terrible, la plus profonde, la plus » unie, nonobstant ses subdivisions, qui ait existé depuis la » paix des Pyrénées qui a scellé la dernière fin des troubles
» de la minorité du roi » Ainsi parle Saint-Simon. Nous
sommes en 1710. De quoi s'agit-il? de la Grande-Alliance peut-être, de celle qui s'attaque à la France avec les forces réunies de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Hollande?... Pas du tout. La cabale qui occupe Saint-Simon, elle est à Meudon, non à La Haye. Il ne s'agit pas de Marlborough ou du prince Eugène, mais de mademoiselle Ghoin. Encore, si c'était là le travers particulier de Saint-Simon d'exagérer l'importance des événements de cour par insouciance de la politique véritable, et de faire marcher l'histoire après la chronique. Mais non; ce défaut est celui du temps, ce travers est celui de Louis XIV lui-même, régis ad exemplar... Saint-Simon, qu'on peut croire particulièrement infatué de cet esprit d'exclusion et de rapetissement, n'en est, bien qu'il le soit par goût, que l'interprète exact et infaillible ; et si nous avons peine à nous figurer qu'il ne s'est pas servi d'un verre grossissant, c'est que nous jugeons de son point de vue par le nôtre, aujourd'hui que les conditions réciproques des gouvernements et des sociétés sont si profondément changées. Ce qui caractérise ces dernières années du règne de Louis XIV (je ne parle pas de la majesté théâtrale de l'attitude et de cette dignité extérieure que l'adversité ne dérangea pas); mais ce qui caractérise la politique, c'est la légèreté avec laquelle tous ces grands ressorts du gouvernement, — la guerre, la diplomatie, l'administration, les finances, — sont maniés et conduits; et ce qui caracté-
rise la vie de cour, au contraire, c'est la gravité avec laquelle ses moindres incidents s'y produisent.
« L'affaire enfin fut accordée immédiatement avant
» d'aller à Marly ; et le lendemain que le roi y fut, qui était » un lundi 8 octobre (1711), il déclara qu'il faisait le vidame » d'Amiens duc et pair de Chaulnes par une nouvelle érec- » tion. La joie extrême de la famille ne fut pas pure ; la » cour parut consternée et ne se contraignit pas. Un troisième » duché dans la maison d'Albert, érigé pour un cadet de » l'âge du vidame, excita des propos mortifiants,- et ce qui » les dut toucher davantage et qui causa une surprise générale, » le dauphin s'en expliqua tout haut avec mesure, mais en » désapprouvant nettement la grâce et ne blâmant pas la » licence qu'elle rencontrait ; ce qui lui fit beaucoup d'honneur » dans le monde (1). »
Ai-je besoin de dire que ce dauphin, dont il est ici question, est le sage duc de Bourgogne, l'élève chéri de Fénélon, non-seulement le prince mais l'homme le plus sérieux de la cour de Louis XIV? Eh bien ! lisez encore, car le style en est exquis et le charme en est grand ; lisez, après la mort du premier dauphin, ces entretiens prolongés, profonds, secrets par le rendez-vous, presque religieux par l'accent, entre le duc de Bourgogne et le duc de Saint-Simon, deux grands esprits ; — ces entretiens après lesquels Saint-Simon s'écrie une fois, ne pouvant plus contenir l'ivresse de son àme: « Un magnifique et prochain avenir s'ouvrait devant moi !...» — De quoi s'agit-il encore? Saint-Simon a confié au duc de Bourgogne, dans ce grand et dangereux trouble des affaires générales, les mécomptes et les douleurs de son orgueil ; il l'a interrogé et invoqué sur le fait des préséances et sur le rang
(i) Mémoires de Saint-Simon, tome XVIII, p. 1(5 (édition Delloye).
des ducs et pairs ; il l'a apitoyé sur ce titre de monseigneur qu'on donne aux ministres et qu'on refuseaux plus grands seigneurs du royaume, — et le duc de Bourgogne Pa pris au sérieux. « Ace récit, écrit Saint-Simon, l'indignation échappa » à sa retenue; il s'échauffa sur le monseigneur qu'ils nous » refusent et qu'ils exigeaient de tout ce qui n'était point » titré, à l'exception de la robe (1) ....» Ainsi du reste. Pendant ce temps-là, ou bien peu de temps auparavant, la France se fait battre à Malplaquet et à Saragosse, et milord Marlborough investit Bouchain, sur l'Escaut.
Aussi voyez comme la guerre est conduite. Louis XIV la joue, comme une partie d'échecs à distance, sur la table de travail de madame de Maintenon, du fond de son cabinet. « On ne concevait pas, écrit le maréchal de Villars, dans les appartements bien chauffés du château, comment une armée qui venait de prendre Kehl ne pouvait pas, à la fin de février, franchir les montagnes de la Forêt-Noire et joindre l'électeur de Bavière... » Je le crois bien ; on ignorait bien d'autres choses; et c'est ainsi, pour avoir voulu tracer des plans de campagne comme une distraction des après-dinées, qu'on faisait manquer à Villars l'occasion de conduire l'électeur à Vienne, que La Feuillade se faisait battre à Turin, et que Villeroi se laissait prendre dans Crémone, qui ne fut pas pris. Après cela, la cour tournait en chansons les disgrâces de ses généraux :
Français, rendez grâce à Bellone.
Votre bonheur est sans égal :
Vous avez conservé Crémone Et perdu votre général.
Le mot était joli. Une fois le mot lancé, on ne songeait plus à la défaite, et les malheurs recommençaient.
(1) Saint-Simon, chapitre CCC VI, patsim.
M. Moret, qui a étudié toute cette période militaire de la décadence de Louis XIV avec un soin infini, raconte que lorsque Catinat vint prendre le commandement de l'armée sur le Rhin (26 avril 1702), « il trouva des troupes qui man- » quaient de tout : les caisses militaires étaient vides, les » magasins épuisés, les armes défectueuses; ni argent, ni » vivres ; au lieu de soixante-huit escadrons que le roi lui » avait annoncés, à peine cinquante-huit ; au lieu de cin- » quante-deux bataillons, vingt-deux, moins de la moitié; » — et devant lui les ennemis qui avaient passé le Rhin à » Spire et à Germershein, envahi la basse Alsace, franchi » la Lauter, occupé Weissembourg et Lauterbourg, en lais- » sant derrière eux Landau, qui appartenait alors à la Fran-
» ce, et en le séparant de l'Alsace » 11 en était de même
à peu près partout. Louis XIV, après avoir eu de grands ministres à l'époque de ses grands succès, ou peut-être de grandssuccèspouravoireude grands ministres, — Louis XIV, à la fin de sa vie, ne comptait plus, comme le remarque si justement Voltaire, « que sur sa propre expérience, » et il se croyait bien capable de faire l'éducation de ses conseillers. « J'ai formé votre père, disait-il à Barbézieux ; je vous » formerai de même. » On prenait Chamillart pour ses vertus privées. On lui donnait la guerre et les finances, parce qu'il était modeste et que ses manières plaisaient. On sait les suites de cette confiance. Plus tard, Chamillart tombé, la guerre ne fut pas mieux conduite. Saint-Simon, qui ne s'occupe que très-incidemment des plus grosses affaires, Saint-Simon pourtant s'en plaint sans cesse. Ce sont quelques mots jetés en passant, mais qui laissent trace : «.. La faiblesse et les manquements de quantité de choses tinrent toute, celle campagne ( en Catalogne ) les armées oisives, » dit-il quelque part. — « La campagne n'avaitété rien u. 40
on Espagne, dit-il ailleurs; il n'y avait eu que des bagatelles... M. de Vendôme manquait d'argent... L'été et l'automne
s'écoulèrent de la sorte, » etc., etc. — Tout le monde connaît l'aventure de ce Beringhein, qui était le premier écuyer du roi, et qui fut enlevé un soir, par un partisan de l'armée ennemie, sur la route même de Versailles à Paris. M. le Premier fut repris ; et Guétem (c'était le nom de l'audacieux ravisseur) fut reçu par Louis XIV, « qui le loua, dit Saint- Simon, d'avoir si bien traité M. le Premier, et ajouta qu'il fallait toujours faire la guerre honnêtement. » Guétem partit après avoir été régalé, voiture, conduit à l'Opéra et à la Comédie, comblé de cadeaux et bourré d'argent aux frais de son prisonnier, et il s'en retourna à la frontière, non sans avoir bien ri, je le suppose, de cette étrange aventure. Saint- Simon, qui la rapporte, rappelle « ridicule. » Elle était bien quelque chose de plus.
Etaussi bien, disons-le: quelles que fussent les extrémités du présent, personne ne songeait à la fin prochaine, si ce n'est du monarque, du moins de la monarchie. On s'en aperçoit assez à ces longues perspectives que chacun des privilégiés de cette vie de cour s'ouvre à l'envi sur l'avenir. On sent, en dépit des complications de la guerre et de ses périls les plus menaçants, que le temps appartient encore, en France, à l'institution royale, et que ce n'est pas l'épée de Marlborough qui la détruira. Saint-Simon a un chapitre curieux qu'il intitule : Splendeur du duc de Beauvillier. C'est au moment où, après la mort du premier dauphin, le duc de Beauvillier, dans une incroyable confiance de sa faveur auprès du nouveau, discute avec Saint-Simon, dans un entretien secret, le fort et le faible de la cour, des courtisans et des ministres, renvoie les uns, maintient les autres, pèse les mérites et les services, escomptant cet avenir qu'il croit
certain, cl disposant do tout en maître... Mais le maître, c'était Dieu. Quelques mois après, le nouveau dauphin meurt à son tour, comme si Dieu eût voulu, non-seulement tromper, mais châtier ces confiances à longue portée. Beauvillier lui-même meurt avant Louis XIV.
Ajoutons que si la royauté française est encore en droit inébranlable, aucun des ennemis de Louis XIV ne songe non plus, en fait, à le renverser. On tend à le diminuer, non à le détruire. La guerre se fait du côté des alliés avec suite, avec une certaine correction habile et persévérante, sans entraînement ni furie. La paix se fait avec une certaine équité et sans trop d'exigence de la part du vainqueur. Le maréchal de Villars se trouvant avec le prince Eugène à Rastadt pour y conclure cette paix nécessaire, le premier mot que dit le maréchal au prince est celui-ci : « Monsieur, nous ne sommes point ennemis. Vos ennemis sont à Vienne, les miens à Versailles. » Tout le monde sait aussi ce que le futur vainqueur de Denain avait dit à Louis XIV avant de le quitter : « Sire, je vais combattre vos ennemis, et je vous laisse au milieu des miens. » Villars, en effet, avait bien plus à craindre ses rivaux de Versailles que ses ennemis d'Hochstet ou de Friedlingen. Pour un tel homme, la bataille était moins à redouter que l'intrigue. Marly avait pour lui plus d'embûches que la Forêt-Noire.
If. Moret le fait d'ailleurs très-justement remarquer. Même pendant ces campagnes de la Succession, où les rivalités internationales sont si vivement en jeu sur tous les champs de bataille de l'Europe, on n'avait rien changé aux habitudes de la grande guerre : « Ainsi finissaient lescam-
» pagnes; elles commençaient au printemps et se termi- » naient à l'automne. Quand venait la mauvaise saison, les » troupes prenaient leurs quartiers d'hiver, etles maréchaux
» allaient à Versailles. Au mois de mai, le roi distribuait » les armées ; les maréchaux repartaient, rassemblaient les » régiments disséminés dans les cantonnements , et la » guerre recommençait. Les généraux ennemis agissaient » de même. Marlborough et Eugène quittaient à l'automne » leurs soldats, se rendaient à La Haye pour échauffer le » zèle des Hollandais, puis, de là, allaient à Londres et à » Vienne afin d'y faire les préparatifs de la campagne sui- » vante... » M. Moret aurait pu dire que si Marlborough allaita Londres et que si le prince Eugène allait à Vienne, c'est qu'ils ne laissaient pas moins d'ennemis derrière eux, l'un à la cour, l'autre au Parlement, que Villars lui-même quand il s'éloignait de Versailles. «Marlborough était pressé » de passer la mer pour soutenir son parti fort abandonné » et une fortune chancelante, écrit Saint-Simon. Le prince » Eugène n'était pas lui-même sans inquiétude... 11 avait à » soutenir à La Haye la bonne volonté d'Heinsius et de leur » cabale, et la perspective d'un voyage en Allemagne vers » un nouveau maître et une cour nouvelle avec qui il était » mal. » Je sais bien que c'est là l'histoire des choses humaines, mais j'y trouve aussi l'explication de cette mollesse relative avec laquelle la guerre est conduite. On rencontre sans cesse dans les Mémoires du temps des phrases telles que celle-ci, et nul ne s'en étonne : « — Villars revint à la cour jusqu'au temps de l'ouverture de la campagne... — M. d'Harcourt (chargé d'un grand commandement) partit le premier jour de mai pour les eaux de Bourbonne... — Villeroi fut assez bien reçu à Versailles ... — Montesquiou fut assez peu content d'une course qu'il vint faire à la cour... » etc., etc. Ainsi on allait à Bourbonne au printemps, au moment d'entrer en campagne : aller à Bourbonne, ce n'était pas trop s'éloigner de Versailles; et une fois à l'armée,
mémo dans cette ruine des finances et dans celte pente dangereuse de la misère publique, les généraux retrouvaient leur fastueuse existence des villes. Louis XIV vendait sa vaisselle d'argent pour payer ses soldats ; les généraux continuaient à étaler le luxe le plus extravagant.
« A propos de table, le luxe de la cour et de la ville
était passé avec tant d'excès dans les armées, qu'on y portait toutes les délicatesses inconnues autrefois dans les lieux du plus grand repos. Il ne se parlait plus que de haltes chaudes dans les marches et dans les détachements, et les repas qu'on portait à la tranchée pendant les sièges étaient non-seulement abondants dans tous leurs services, mais les fruits et les glaces qu'on y servait avaient l'air desfêtes, avec une profusion de toutes sortes de liqueurs. La dépense ruinait les officiers, qui, les uns pour les autres, s'efforçaient à l'envi de paraître magnifiques ; et les choses nécessaires à porter et à faire quadruplaient leurs domestiques et les équipages de l'armée, et V affamaient souvent. Il y avait longtemps qu'on s'en plaignait, ceux même qui faisaient ces dépenses qui les ruinaient, sans qu'aucun osât les diminuer. A la fin, le roi fit ce printemps un règlement qui défendit aux lieutenants généraux d'avoir plus de quarante chevaux d'équipage ; aux maréchaux de camp plus de trente; aux brigadiers plus de vingt-cinq; et aux colonels plus de vingt. 11 eut le sort de tant d'autres, faits sur le même sujet. Il n'y a pays en Europe où il y ail tant de si belles lois et de si bons règlements, ni où l'observation en soit de si courte durée. On ne tient la main à aucun, et il arrive que souvent, même dès la première année, tout est enfreint, et qu'on n'y pense plus dès la seconde... (1). »
(1) Mémoires de Saint-Simon, tome X, pag. 73.
\li LES QU1NZK DERNIÈRES ANNÉES
Complétons cette peinture des mœurs du temps en rappelant que ce pauvre électeur de Bavière, à la veille de perdre ses États, entretenait douze cents chevaux et quatre mille chiens. Quatre mille chiens! Calculez les frais du chenil, valets, piquours, fanfares et le reste Quatre mille
hommes de bonnes troupes n'auraient pas coûté davantage.
Telle était la décadence des habitudes et des vertus militaires. Ajoutons qu'il fallait plaire. Villeroi plaisait, La Feuillade plaisait; ceux qui sauvaient laFrance et l'Espagne, Villars, Vendôme, ne plaisaient guère, du moins à la cour. L'héroïque défenseur de Lille, Boufflers, mourait de chagrin de n'être pas connétable. « Le roi se dégoûta de lui, » écrit Saint-Simon. Vauban mourait de douleur d'avoir déplu. M. Moret cite une lettre du ministre Chamillart à l'illustre €atinat, lettre qu'il a trouvée avec beaucoup d'autres, non moins curieuses, dans les archives de la guerre. L'ancien conseiller au Parlement donne une leçon de stratégie au vainqueur de laMarsaille. La lettre, comme le dit très-bien M. Moret, est blessante d'un bout à l'autre. Quelque temps après, Catinat meurt, mais celui-là en philosophe, non en courtisan. Et pourtant c'étaient là les derniers grands hommes du règne, Villars surtout, qui, relativement jeune au moment où commence la guerre de la Succession, devait la terminer par un coup d'éclat. Villars écrivait : « Peut-être » valait-il mieux lui plaire que le bien servir (il s'agit cette » fois de l'électeur de Bavière). Ses gens en usent ainsi. Les » Bavarois, les étrangers, tous ceux qui l'ont volé, friponne » au jeu, livré à l'empereur, ont fait avec lui leur for- » tune... » On connaît aussi ce mot de la reine d'Espagne, la femme de Philippe V, parlant du vainqueur d'Aimanza, l'énergique et sérieux Berwick. «Que voulez-vous, » répon-
dait-clle au maréchal de Tessé qui s'étonnait devant elle do la disgrâce deBerwick; « que voulez-vous que je vous dise? » C'est un grand diable d'Anglais, sec, qui va toujours droit
» devant lui » Et rien ne peint mieux non plus, à mon
sens, cette résignation pleine d'insouciance et je dirai presque d'étourderie avec laquelle la royauté supporte les maux qui s'accumulent, faute d'en comprendre la portée ou le remède,— que cette réponse moitié triste, moitié moqueuse que fit un jour Louis XIV à son ministre Chamillart. Chamillart, accablé sous le poids de son double ministère, près de succomber à la fatigue, à l'anxiété et à la souffrance, sollicitait du roi d'en être déchargé. Sa supplique finissait par ces mots : « Tout va périr si le roi n'avise. » Le roi renvoya la lettre et mit en marge : Eh bien! nous périrons ensemble. Le mot n'était pas sérieux, s'adressant à Ghamillart. Et ainsi, c'est avec cette légèreté que se jouait cette terrible partie dont la succession d'Espagne et la grandeur de Louis XIV étaient l'enjeu.
Et pourtant la succession d'Espagne fut sauvée; la Fran ce, comme le dit M. Moret, « conserva les acquisitions de Richelieu et de Mazarin, » et Louis XIV est resté grand dans l'histoire.
Oui, Louis XIV est resté grand, et il n'a été donné à personne, pas même au duc de Saint-Simon, de le faire descendre de ce piédestal où l'admiration du monde l'a placé. Louis XIV est resté grand; et sa grandeur d'autrefois, dans ces dernières années si remplies d'événements et si vides de génie, si agitées et si stériles, sa grandeur couvre la médiocrité de son rôle, l'impuissance de son action, l'imprévoyance de ses conseils, , l'absorption de sa pensée dans ' l'idolâtrie personnelle et dans les soucis domestiques. Cette grandeur acquise par quarante ans d'une suprématie incon-
testée, elle'lui sert jusqu'au bout, même pour en descendre. Cette force d'impulsion que la fortune lui a donnée, elle le porte jusqu'au terme de cette longue et majestueuse existence.
Mais Louis XIV, après la paix de Ryswick, ne vit plus, pour ainsi dire, que des provisions de sa gloire passée. Il n'y met plus rien, ni sa fortune non plus, dans le présent. Et même, tel est l'épuisement de cette grandeur au moment où le règne s'achève, que quand Louis XIV meurt, on dirait que c'est moins sa vie qui finit que son influence qui s'éteint. On pourrait croire, aux graves symptômes que recueillent les esprits sérieux, que sa vie a trop duré. En poussant à bout la fortune, sa longévité a perdu la France. « Catinat, écrit Saint-Simon, déplorait les fautes signa- » lées qu'il voyait se succéder sans cesse : l'extinction sui- » vie de toute émulation, le luxe, le vide, l'ignorance, la » confusion des états, l'inquisition mise à la place de la » police ; il voyait tous les signes de destruction, et il disait » qu'il n'y avait qu'un comble très-dangereux de désordre » qui pût enfin rappeler l'ordre dans ce royaume. » Voilà ce que disait un des hommes les plus vertueux, les plus désintéressés, les plus modestes et aussi les plus éclairés qui eussent jamais servi Louis XIV; voilà comment il signalait, au moment de mourir, les périls de la monarchie. Et nous, qui avons vu cette monarchie aboutir, un demi-siècle plus tard, par une révolution radicale, « à ce comble dangereux de désordre » que prédisait Catinat, nous n'aurions pas le droit de dire aujourd'hui que cette décadence de la royauté commence aux dernières années du grand roi ! Peu de gens le croyaient dans cette cour frivole et affairée, toute pleine de petites passions et de grandes imprévoyances, de rivalités mesquines et de convoitises insatiables, bien souvent féro-
ces (i) ; — peu do gens le croyaient ; mais il suffisait qu'un homme tel que Catinat eût fait la prédiction et qu'un écrivain tel que Saint-Simon l'eût recueillie.
La grandeur de Louis XIV s'était répandue et reflétée sur ses dernières années ; elle n'en avait tiré aucun éclat nouveau ; — elle s'y était épuisée à couvrir les fautes, à racheter les humiliations, à balancer les défaites, à compenser le déchet de la considération royale dans ses ministres, dans ses diplomates, dans ses courtisans, dans ses généraux ; et c'est pourquoi 'j'ai cru pouvoir contredire dès le début cette préoccupation un peu lyrique qui, du style de M. Moret, se communique parfois à son jugement. « On » est trop porté à croire aujourd'hui, nous dit M. Moret, » que l'histoire de France commence avec 1789. Notre his- » toire est plus vieille de mille ans, et elle renferme par » delà 89 bien des dévouements, bien des gloires, bien des » trophées! Si les hommes de la République et de l'Empire » ont rempli le monde de leur nom, les hommes du siècle » de Louis XIV ont aussi noblement rempli leur tâche et
» payé de tout leur sang la dette à la patrie Il ne faut
» rien oublier, rien rejeter. Nos grands-pères valaient nos
» pères » Tout cela est vrai, qui le nie? C'est la mesure
seule de cette vérité qui est contestable. Bien avant M. Moret, un vif et sérieux esprit, Bolingbroke,qui avait quarante ans à l'époque de la paix d'Utrecht, et qui semble donner raison à notre jeune auteur sur ce point, Bolingbroke disait: « Les batailles, les sièges, les révolutions surprenantes
(1) Le mot est de La Bruyère. Voyez le chapitre VIII des Caractères.
Voyez aussi le portrait du duc de Noailles dans Saint-Simon : « Tant
» d'appas, d'esprit de société, de commerce; tant de pièges d'amitié, » d'estime, de confiance, cachent presque tous les monstres que les poètes » ont feints dans le Tartare,» etc. (Chap. CCCXVII).
qui arrivèrent dans lo cours de cette guerre sont d'un genre à ne point trouver leurs semblables dans aucune période de la même étendue.» Onpouvaitcroire, en effet, après la guerre de la Succession, à l'incomparable supériorité de cette période de notre histoire, quoique, de l'avis des vrais j uges en cette matière, les campagnes de Turenne soient plus savantes, les campagnes de Condé plus brillantes, etlaguerre de Trente-Ans, sans parler de sa durée, une bien plus rude épreuve de ces jeuxde la force, de la passion et du hasard. Mais enfin l'illusion était permise alors; elle ne l'est plus aujourd'hui.
Aujourd'hui, est-il permis sérieusement de comparer à ces guerres d'échiquier, à ces campagnes d'été qui n'empêchent pas les gens d'aller à Bourbonne, et qui leur laissent le loisir de faire leur cour, — ces terribles guerres d'opinion que nous avons vues, ces expéditions lointaines qui semblent défier les rigueurs de la nature autant que l'art meurtrier des batailles, ces coalitions qui mettent tout un continent sur pied, ces armées qui ressemblent à des peuples soulevés? Les hommes ne sont pas plus grands, — ce n'est pas cela que je veux dire ;— les événements même n'ont pas plus d'éclat ; il n'y a aucune raison, en effet, de rabaisser Villars au profit de Kléber, ou Denain pour la plus grande gloire d'Austerlitz. Mais si les hommes sont, à quelques exceptions près, les mêmes, les événements les soutiennent mieux de nos jours ; le souffle de la guerre porte plus loin. Les cœurs sont plus ardents, les esprits plus ouverts; le prix de la victoire est plus en vue, plus accessible à tous; il est mieux compris, plus populaire. Saint-Simon dit quelque part, en parlant du siège de Bouchain, où la nouvelle répandue de l'approche des ennemis avait inspiré une ardeur qui éclata par des cris, que « cette ardeur fit souvenir avec joie de l'ancien courage français.» Ce courage d'autrefois, certes le xvme siècle Ta vu
DE LOUIS XIV. Ti9
plus (l'une fois à l'œuvre après Louis XIV, et Fonlenoy est un nom immortel. Mais c'est la révolution qui a rendu à « l'ancien courage français » tout son éclat, ou plutôt c'est elle qui l'a renouvelé et rajeuni, en ouvrant à la guerre de plus vastes perspectives, en y intéressant les nations ellesmêmes, en y mettant le cœur du peuple. C'est par là, si M. Ernest Moret me permet de le dire, que les guerres de la révolution sont supérieures à celles de la Succession. Je sais bien qu'aujourd'hui, quoi qu'on fasse, le mouvement est épuisé. Qu'importe, s'il a duré? La révolution a fait le tour du monde. Qu'importe qu'elle ne soit pas formulée partout de la même manière ; que, sur quelques points même, elle soit en passe de rétrograder? Vous ne rétablirez jamais, sachez-le, l'inégalité devant la loi, la prééminence des nobles, la dîme du seigneur, la vénalité des offices, le huis clos des juges, l'intolérance des cultes et la sujétion des dissidents ; non, jamais ! Vous ne rétablirez ni l'Eglise politique, ni les colonels par droit de naissance, ni le privilège devant l'impôt. Vous ne ferez plus baisser la moyenne de la vie humaine; vous ne rebâtirez plus les rues insalubres, ni les prisons corruptrices; vous ne rétablirez pasl'échalaud politique. Non, la révolution vous le défend ! Ces conquêtes nous assurent les autres dans un temps donné ; et c'est pour les avoir faites que la révolution fut grande, que la guerre fut héroïque, que la paix fut sérieuse et que nos pères ont amassé sur la France plus de gloire militaire que n'en a recueilli même le grand siècle. C'est pour cela que Kléber, Jourdan, Soult , Massé n a sont, non pas de plus grands noms, mais des noms d'un retentissement plus populaire que ceux de Turenne et de Condé luimême; et c'est pour cela que Napoléon occupera toujours, sinon dans le jugement des politiques sérieux, du moins
dans l'imagination du peuple, une plus grande place que Louis XIV.
M. Moret nous promet, avec cette histoire des campagnes de la Succession, une étude de la cour de Louis XIV. J'espère qu'il ira hardiment jusqu'au fond, et qu'il saura trouver, sans sortir de Versailles, les causes de cette décadence, dont l'histoire est précisément celle des quinze années que M. Moret a entrepris de raconter. « Ce qui frappe, quand on » se reporte aux belles années du xvne siècle, » disait récemment M. Charles Louandre, en rendant compte du Journal de Barbier, avocat au Parlement de Paris (1); — «ce » qui frappe, c'est de voir avec quelle rapidité, chez une » nation mobile comme la nôtre, les mœurs et les institu- » tions se dégradent et s'énervent. On tombe brusquement, » et pour ainsi dire sans transition, de la politesse et de la » galanterie délicate et retenue, au cynisme et à la dépra- » vation éhontée, de Versailles aux petites maisons, des » ballets de Molière et de Lulli aux bals masqués de l'Opéra, » des solitaires de Port-Royal aux convulsionnaires de » Saint-Médard, de Pascal à M. de Montgeron. On a souvent » rendu les gens de lettres et les philosophes responsables » de cette dégradation ; leur action sur la décadence morale » de la société française s'est assez fâcheusement signalée » pour qu'il soit inutile d'en exagérer l'importance; Pin té rôt » du Journal de Barbier est précisément de faire à la magis- » trature, à l'armée, à la bourgeoisie la part qui leur re- » vient dans les préludes de la crise que les philosophes et » les gens de lettres ont eu plus tard le triste honneur de » foire éclater!... » M. Charles Louandre croit trouver dans le Journal de l'avocat Barbier l'explication de ce mystère
(i) Revue des Deux-Mondes du I 5 août.
d'une décadence si rapide et en apparence si soudaine. Elle est bien plutôt dans les Mémoires de Saint-Simon. Elle est bien plus à Versailles qu'à Paris, bien plus à la cour qu'au Parlement. C'est la corruption, Fégoïsme et l'ignorance de la cour qui sont les véritables préludes de cette décadence dont la magistrature et la bourgeoisie sont relativement innocentes. La corruption était au fond des âmes, contenue, tant que vécut Louis XIV, par une certaine correction extérieure dans les habitudes; — le roi mort, elle a éclaté. Il n'est pas besoin d'en accuser les philosophes, il n'est pas besoin non plus d'en demander la cause au Journal de Barbier] la cause est là où nous la montrons, avec Saint-Simon, Fénélon, La Bruyère et Catinat.
Hoc fonte derivata clades
In palriam popiilumque fluxit. ..
De quelques poésie» nouvelles.