POÈMES DE LA MER, PAR M. AUTRAN
M. Autran ne doit pas être jugé comme M. de Lisle, bien qu'il ait débuté comme lui par un essai de poésie antique,
fi) Paris 1852.
cette touchante Fille d'Eschyle, que l'Académie française a couronnée. M. Autran est un libre enfant de la Provence, très-peu faiseur de systèmes, très-peu amoureux de symbolisme, —un Marseillais sans peur et sans reproche, qui jette à la brise des mers sa passion et sa fantaisie, qui ne donne son encens qu'à Dieu, et qui croit à la jeunesse, à l'amour, à la poésie dans ce monde, — et peut-être dans l'autre. Bien qu'il soit un homme instruit et d'un goût d'érudition excellent (témoin ce beau drame couronné), M. Autran n'a pas apporté à l'étude de l'antiquité cette préméditation opiniâtre, exclusive et jalouse d'où l'œuvre de M. de Lisle est sortie. Le génie est une longue patience, a-t-on dit. M. Autran n'aura jamais cette sorte de génie. Il est un poète naturel, improvisateur et prime-sautier. S'il est antique, c'est à la façon de ces rapsodes qui jetaient au vent de la plage et au souffle des multitudes leurs chants faciles et harmonieux. Il est un vrai descendant de cette colonie de Phocéens qui exploitent la mer de Provence depuis plus de deux mille ans, et dont les neveux (le Parnasse était dans la Phocide) ont gardé le privilège de la chanter.
M. Autran chante donc la mer. Il la chante, Dieu me pardonne! comme s'il l'avait inventée et comme si personne ne l'avait chantée avant lui. Saint Augustin parle d'un enfant qui avait entrepris de mettre l'Océan à sec, en le puisant goutte à goutte dans une coquille ramassée sur le rivage. M. Autran se compare à cet enfant. Et en effet, toutes les œuvres de l'homme qui ont trait à la mer,— vers ou prose, poème ou roman, histoire ou chronique,— toutes ces œuvres rapprochées de cette image redoutable de l'éternel et de l'infini, ressemblent à des jeux d'enfants. M. Autran se plaint que la mer n'ait pas eu son poète. C'est que, prise en ellemême, abstraction faite de toutes les scènes où l'humanité i» 13
est mêlée à sa tragique histoire, — la mer est une de ces grandeurs monotones et indescriptibles qui désespèrent toute imitation. Le véritable poëme de la mer, c'est le cœur de l'homme, l'homme aux prises avec les tristesses, les angoisses, les regrets, les espérances, les ravissements que fait naître tour à tour ce sublime spectacle ; —et aussi, tous les grands poètes qui ont parlé de la mer avec émotion et qui en ont tracé des tableaux durables, — Homère, Virgile, Camoëns, lordByron, Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, — tous y ont mêlé l'homme comme le véritable acteur de cette scène imposante, celui qui communique l'intérêt au drame et la curiosité au spectateur. Et au contraire, la mer toute seule, vue dans son immensité et sa solitude, est un de ces spectacles qui mettent à bout la faiblesse humaine. L'homme y est trop peu, Dieu y est trop. C'est pourquoi les poètes font sans cesse la mer à leur image,- ils la peuplent de leurs souvenirs, ils la passionnent de leurs émotions, ils la couvrent de leurs métaphores, ils l'enjolivent pour la mettre en quelque sorte à la portée de l'homme que sa rudesse effraie.
Que je t'aime, ô vague assouplie, Quand sous mon timide vaisseau, Comme un géant qui s'humilie, Sous ce vain poids l'onde qui plie Me creuse un liquide berceau!
Que je t'aime, quand le zéphire Endormi dans tes antres frais, Ton rivage semble sourire De voir, dans ton sein qu'il admire, Flotter l'ombre de ses forêts !
Que je t'aime, quand sur ma poupe Des festons de mille couleurs,
Pendant au -vent qui les découpe, Te couronnent comme une coupe Dont les bords sont voilés de ileursî
Qu'il est doux, quand le vent caresse Ton sein mollement agité, De voir, sous ma main qui la presse, Ta vague qui s'enfle et s'abaisse Comme le sein de la beauté ! . . . .
C'est ainsi que If. de Lamartine nous montrait la Méditerranée à Naples, en 4822; — et M. Autran, que nous ditil aujourd'hui de la Méditerranée, à Marseille? à peu près la même chose.
Qu'elle est belle, cette eau qui scintille et qui tremble,
Cette nappe d'azur où pénètre le jour,
Cette mer qui te voit, qui te parle, qui semble
Un immense sourire étincelant d'amour!
Qu'elle est belle! Auv rochers plus verts que l'émeraude, Aux sables frémissants de son golfe arrondi, Quand rejaillit sa neige, éblouissante et chaude, Quoi de plus flamboyant que la mer à midi!
Midi! Viens dans la grotte aux murs verdis de lierre; Allons nous reposer sur nos tapis de joncs ; Enfant, tu chanteras de ta voix familière L'hymne du jour heureux qu'ici nous abrégeons..,
Ou bien, couple rêveur, dans l'ombre fraîche et dense. Nous nous contenterons d'entendre, ô ma beauté ! Ce cantique éternel que la vague cadence , Ce chant de l'infini que Dieu même a noté...
Ainsi c'est dans une grotte tapissée de lierre ou sous Fombre des grands arbres, c'est dans les bras de la beauté que l'homme, quand il veut chanter la mer, va chercher ses inspirations Est-ce que le poëte ressemblerait à ce roi que
sa grandeur attachait au rivage? M. Autran se moque beau-
coup de celle littérature du gaillard d'avant, très-peu maritime, à ce qu'il paraît, car elle ne se compose guère que des souvenirs de la terre natale. Il signale ces bateliers napolitains qui ne prennent, dans l'épopée du Tasse, pour les chanter aux voyageurs, que les stances qui célèbrent les douceurs de la vie champêtre. Enfin il rapporte cette anecdote d'un spirituel touriste qui avait fait quatre cents lieues pour venir entendre à Venise une barcarolle vénitienne, et à peine a-t-il mis le pied sur le rivage que la brise du Lido apporte à son oreille ce refrain désespérant:
Grenadier, que tu m'affliges En m'apprenant ton départ
Tous les poètes de la mer, pour être plus sérieux, ressemblent pourtant plus ou moins à ces gondoliers de Venise. C'est le sol natal, c'est le foyer paternel, c'est leur vie terrestre qu'ils célèbrent sur leur vaisseau (quand par hasard ils sont en mer). Ce sont tous ces sentiments qui inspirent admirablement M. Autran. Son poëme de la mer est le chant de son cœur. Un jour, il arrive de Paris ; et quel est son premier cri, à la vue de sa chère Méditerranée, quand il la découvre du haut de cette montagne qu'on appelle la Viste, et qui est le point culminant de la route d'Avignon aux approches de Marseille?... — C'est elle! c'est la mer! Et le poëte se rappelle toutes les angoisses d'une longue absence :
Souvent d'un pied tardif regagnant ma demeure, Je me suis demandé : Que fait-elle à cette heure? Quelle couleur a-t-elle, et quels sont ses accords? Et comme une mouette à tes rives fidèle, Aussitôt ma pensée allait à tire-d'aile Voltiger sur tes eaux, se poser à tes bords.
DE QUELQUES POESIES NOUVELLES. i%\
Quelles illusions berçaient alors mon âme! Peut-être que sa voix, disais-je, me réclame, Que sa vague en pleurant appelle mon retour; Car pour qui maintenant se ferait-elle entendre? Quelqu'un sur son rivage est-il pour la comprendre ? Qui pourrait, après moi, l'aimer de tant d'amour?
Il y a peut-être bien un peu de puérile idolâtrie dans ce ressouvenir marseillais ; mais l'égoïsme du cœur est là, et c'est le seul bon. Nous sommes loin, en tout cas, de cette « impersonnalité » altière et dédaigneuse qui a inspiré la poétique de M. Leconte de Liste. Aimer son rivage, c'est aimer son clocher. Eh bien ! j'en demande pardon à M. de Liste qui dit, « de la poésie intime, » qu'elle n'est que vanité et profanation; — j'aime la poésie familière, la poésie personnelle; et je l'aime surtout quand ce retour aux affections humaines est inspiré par quelque grande scène de la nature ou de l'histoire; moriens reminiscitur... Cela est vrai dans tous les temps, et à Marseille comme à Argos.
Je suis né sur ces bords : au refrain de la vague Ma mère entremêlait quelque romance vague, Alors qu'elle appelait le sommeil sur mes yeux. Je n'avais qu'un berceau formé d'algues flétries, Et je dormais, pendant que ces deux voix chéries Fondaient en un seul chant deux chants mélodieux !
Enfant, que de beaux jours j'ai passés sur les plages !
Et quand tu reparais à ma vue attendrie, Comment ne pas chanter? Comment, rade chéries Ne pas te saluer du cœur et de la main?
Tous les vers de M. Joseph Autran (je suis loin d'avoir donné une idée suffisante de leur diversité); mais tous ses
vers ont ce naturel , cette fluidité, cet accent, cette facilité intarissable qui est le privilège de cet heuieux ciel, et à laquelle on n'a pas le courage, — tant elle vous entraîne doucement, — de demander la vigueur qui parfois lui manque et la précision dont nos habitudes du Nord nous font une loi. M. Autran est de cette race d'écrivains chanteurs à qui le vers est naturel, comme la prose au vulgaire, et pour lesquels le monde entier, l'Océan compris , semble chanter à l'unisson de leur voix harmonieuse et bienveillante. Les Poëînes de la mer ont ce mérite d'une agréable musique, pleine d'enchantements et de douceur. M. Autran, en dépit des défauts où l'entraîne sa facilité, est du petit nombre des écrivains faciles qu'on aime à lire et dont on peut conseiller la lecture. Sa poésie ne fait guère penser, mais elle remue doucement. Elle ne provoque pas la réflexion, mais elle entretient la rêverie. Elle passe comme un écho rapide, mais le cœur le répète. Elle glisse comme ces brises de terre qui caressent le rivage dans un beau jour, chargées des senteurs vivifiantes de la plage et des parfums de la prairie.
De la critique expérimentale dans les œuvres de M. Sainte-Beuve (1).