SEPTEMBRE
H peut paraître superflu de relever dans le volumineux recueil des œuvres de M. Sainte-Beuve, j'entends ses études critiques de toute nature', celles d'autrefois et celles d'aujourd'hui, — d'y relever, dis-je, la veine féconde, la sagacité chercheuse et inventive, la dialectique familière et pénétrante, le talent de raconter, le charme et l'imprévu de l'érudition, la vivacité sérieuse et la gravité attrayante. Oui, cette recherche des qualités qui distinguent l'éminent auteur
(1) Cette étude parut dans le Journal des Débats après la publication, dans le Constitutionnel, d'un article de M. Sainte-Beuve intitulé : Les Regrets, et qui fit grand bruit.
Le soin qu'a eu M. Sainte-Beuve de reproduire son article dans ses Causeries du Lundi (Tome VI, p. 325), et la peine qu'il a prise d'y mentionner ce qu'il veut bien appeler un peu ironiquement ma réfutation, me dispensent d'expliquer pourquoi je reproduis moi-même, dans un recueil presque exclusivement littéraire, cette étude qui touche par quelques côtés très-vifs à la polémique. M. Sainte-Beuve, en la signalant à ses nombreux lecteurs, m'a fait une loi de la donner aux miens sans y rien changer.
224 de la critique expérimentale
des Portraits littéraires peut sembler superflue, aujourd'hui que ces Portraits de toute date sont entre les mains de tout le monde et semblent chaque jour ravivés et rajeunis dans ses intarissables Causeries (1).
J'y tiens cependant pour ma part; car s'il m'arrive, dans le cours de cette étude, de différer avec le spirituel écrivain sur un point de délicate analyse où sa finesse se serait récemment fourvoyée, — je veux que mon jugement paraisse bien libre de toute prévention étrangère à ce dissentiment même; je veux qu'on ne puisse soupçonner ni le confrère dans le juge, ni une jalousie de métier dans une objection de conscience, ni le dénigrement systématique dans le désaccord d'un moment.
C'est donc sans réserve que j'exprime sur ce grand et harmonieux ensemble des travaux critiques de M. Sainte-Beuve la vive estime et le sympathique attrait qu'ils m'inspirent,— et que je vais essayer de les caractériser en tout honneur, quoiqu'en peu de mots.
J'entends dire quelquefois : La critique littéraire n'existe plus en France. — On est donc, en France, bien difficile ! Je ne veux nommer ni louer personne, à côté de M. Sainte- Beuve. 11 y a trop de gens qui ont toujours à la bouche cet inexorable mot de Molière : Vous êtes orfèvre! — Mais comptons : voici sept ou huit volumes qu'on réimprime presque tous les ans et à bon droit. Sous le titre de Portraits littéraires et contemporains, que fait Fhabile écrivain, si ce n'est de la critique? A l'Académie, il y a presque plus de critiques que de poètes. Dans les journaux, la critique dramatique a des noms célèbres. La critique remplit les Revues ; et voici
(1) Portraits littéraires et contemporains. — Derniers portraits littéraires. — Causeries dît, Lundi, — en tout quatorze volumes. Paris, 1852-1853.
un recueil né d'hier (1) qui, consacré spécialement à la critique littéraire et scientifique , commence à son tour par la phrase sacramentelle : Le besoin s'en faisait généralement sentir... Cela est plus vrai qu'on ne le croit. En France, un critique n'est jamais de trop ; et M. Sainte-Beuve nous en donne une raison, un peu bien personnelle peut-être, mais aussi judicieuse qu'originale : « Le critique, dit-il, est un homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres. » J'ajoute que le critique est bien souvent un lecteur charitable, ou même héroïque, qui lit pour le prochain. Chez nous, tout le monde juge ce que quelques-uns lisent. Nous sommes le pays où on aime le plus à tout savoir sans rien apprendre ; aussi faisons-nous une ou deux fois par siècle la fortune des encyclopédies. Les encyclopédies sont le charlatanisme de l'esprit français. Le renom d'esprit est celui que nous prisons le plus en apparence, et auquel nous donnons le moins en réalité. Nous y donnons moins de temps, d'argent, d'attention qu'à nos plus frivoles plaisirs. N'importe, nulle part on n'a plus le goût de juger avec moins de souci d'examiner. Les critiques sont des pourvoyeurs d'idées, d'axiomes, d'opinions toutes faites, de formules toutes préparées. On les aime peu, on les admire tout j uste ; on les garde comme des fournisseurs complaisants de l'ignorance commune, comme des confidents commodes de la vanité nationale.
Le succès de M. Sainte-Beuve, qui a été en tout temps incontestable, pourrait bien tenir, par quelque côté, à cette disposition générale du caractère français. Mais ce serait juger bien rigoureusement un si rare esprit que de n'y pas chercher d'autres causes, plus sérieuses et plus profondes.
Il ne faut flatter personne, pas même les critiques; et il
(1) Jj Athenœum français .
est bien vrai que M. Sainte-Beuve a toujours mis une certaine habileté, à la fois empressée et timide, ardente et cauteleuse, à naviguer sans s'y perdre, mais sans y résister, entre tous les grands courants d'idées et d'opinions qui ont rempli les trente dernières années de notre histoire. Un critique de ses
amis disait de lui, il y a déjà longtemps (1) : « Si la tac-
» tique consiste en une certaine délicatesse d'organisation » privilégiée, spontanément prévoyante, oui, sans doute, » M. Sainte-Beuve est un grand tacticien. » — Et en effet, si on voulait le suivre, avec un peu d'attention, dans ces volontaires entraînements de sa destinée, on le trouverait, à peu près à jour fixe, dans le camp des vainqueurs, j'entends de eaux qui, pour un temps, triomphent par l'opinion, par le bruit, par la nouveauté, par l'étrangeté, par toutes les causes qui agissent sur notre caractère mobile et qui lui communiquent une impulsion passagère. On voit que je ne parle pas politique. Avec M. Sainte-Beuve, nous sommes en plein terrain litléraire; les vainqueurs qu'il aime sont ceux de l'esprit et de la pensée. Mais sur ce terrain même, M. Sainte-Beuve préfère les causes qui triomphent et les bannières qui flottent , ne fût-ce qu'un jour, au vent de la popularité. Il reprochait récemment à quelques partisans du passé d'avoir arrêté leur montre « à tel ou tel jour de secousse violente. » La sienne, depuis trente ans, a toujours été régulièrement montée et tenue à l'heure, comme il dit. « Excellente habitude pour l'esprit, » ajoute-t-il. Excellent calcul, dirai-je à mon tour, quand c'en est un.
J'ai l'air de commencer déjà, par le côté même où je trouve M. Sainte-Beuve si supérieurement distingué, le côté littéraire, — le dissentiment que j'ai annoncé au début de cet
(1) M. Hippolyte Babou dans la Revue nouvelle, du 1« mai 1847.
article entre lui et nous. Qu'on ne s'y trompe pas cependant : quand je parle de la souplesse intelligente et de là mobilité circonspecte qui caractérisent le spirituel écrivain, je prétends ne rien dire de lui qu'il n'ait déjà dit lui-même, et certes mieux que moi. Ma critique, si c'en était une, né serait, en tout cas, qu'une redite affaiblie de sa confession.
Et en effet M. Sainte-Beuve a jeté incidemment, à la fin d'un de ses volumes, avec ce soin raffiné qu'on donne parfois à un post-script um, — quelques « pensées » qui ont un grand mérite à mes yeux : la sincérité. L'auteur a voulu se peindre lui-même, sans illusion, sans flatterie. Ce sont quelques pages, une simple miniature, mais la vie est là. « Je m'étonne, disait Ménage, qu'on n'ait pas encore fait le portrait de M. de La Bruyère, qui se fait une occupation de faire celui des autres... » M. Sainte-Beuve a prévu l'objection en faisant le sien. Quant à moi, après avoir lu ces curieuses pages dont je citerai, chemin faisant, quelques lignes, je ne sais pas un trait qui y manque :
« Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux
» métamorphoses, écrit M. Sainte-Beuve. J'ai commencé » franchement et crûment, parle xvme siècle le plus avancé, » par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est » mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctri- » naire et psychologique du Globe, mais en faisant mesréser- » ves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poé- » tique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu Vair de » m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le saint- » simonisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, » encore très-catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé » le calvinisme et le méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à » l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais » aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment,
» dans le monde de Hugo, et par l'effet d'un charme); je » n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si » bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes » espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui » me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout » voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trou- » ver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisa- » tion m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont » été pour moi qu'un long cours de physiologie morale... » M. Sainte-Beuve nous donne ici, dirai-je l'apologie ou Fexcuse de cette mobilité d'esprit que je signalais tout à l'heure. Il nous tend le fil avec lequel nous pourrons sortir sans trop d'encombre des inextricables détours de son éclectisme. Relevons pourtant ce qu'il y a de parfaitement désagréable pour toutes les écoles par lesquelles M. Sainte- Beuve a eu l'air de passer, pour tous les systèmes qu'il a côtoyés, pour tous les novateurs auxquels il a donné les plus grandes espérances; —ce qu'il y a, disons-nous, de désobligeant pour ces écoles et pour ces maîtres d'avoir été ainsi pris à l'essai par un de leurs plus célèbres disciples, et d'avoir joué dans l'éducation de M. Sainte-Beuve le rôle de ces malheureux qui défraient l'expérience des cliniques et des amphithéâtres. Le désagrément sera complet si nous rapprochons de cet aveu ce que le malicieux critique ajoute
quelques lignes plus loin : « Je n'ai plus qu'un plaisir,
j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits. Ce que je voudrais constituer, c'est l'Histoire naturelle littéraire. » M. Sainte-Beuve n'a donc pas fait comme ces crédules amants de la nouveauté qui abordent les systèmes ou les écoles avec la pensée de les servir, l'espoir de les glorifier et le cœur sur la main, comme on dit. Il y est entré pour s'en servir et pour en gloser, pour les disséquer et les
décrire, en amateur, en insouciant, en sceptique, comme ce personnage de la comédie :
Je suis venu chercher des simples dans ce lieu.. .
Et s'il a parfois donné des espérances, il n'a jamais laissé de gages. Il a fait comme madame de R*** dans Volupté; madame de R*** on la connaît, cette coquette spirituelle et sensée, moitié tendre, moitié moqueuse. Elle supporte un lien, mais brise une chaîne ; elle traite assez légèrement ses amis, mais ne voudrait pas se brouiller avec eux. M. Sainte-Beuve a bien fait, lui aussi, quand il en était temps, d'écarter doucement les sophistes qui l'auraient perdu. C'est à cela surtout, à cette insouciance résolue avec laquelle il brisait ses liens, à ce bon sens avec lequel il jugeait, le lendemain, ses enthousiasmes de la veille, à cette exactitude avec laquelle il réglait sa montre (« excellente habitude ») sur la durée de ces succès éphémères; c'est, en un mot, à cette sûreté avec laquelle il trouvait le vrai relatif dans l'absurdité absolue, — que se reconnaît la véritable valeur de cet esprit tout français par la vigueur dans la mobilité, par la clairvoyance dans l'illusion, par le raisonnement dans la passion. J'ajoute qu'il était bon qu'un tel esprit témoignât, par une confession aussi publique, ce détachement final pour les idées et les systèmes littéraires (j'excepte le Globe) qui ont le plus agité et troublé notre époque. Il était bon qu'un témoin aussi autorisé nous fit connaître à quel prix les novateurs enrôlaient leurs adeptes sous tous les drapeaux. M. Sainte-Beuve a pris leur cocarde sans jamais leur donner son cœur. Il côtoyait le régiment, quelquefois en éclaireur, jamais en soldat. Ce trait de mœurs n'appartient pas seulement à la physionomie littéraire de
M. Sainte-Beuve ; il se rattache par tout un côté, désormais éclairci, au tableau général de notre époque.
Ces réserves une fois faites, n'est-il pas permis de dire que l'originalité de M. Sainte-Beuve, comme écrivain, tient précisément à cette première incertitude de sa vie littéraire, à cette sorte d'odyssée psychologique par laquelle il a débuté, en vrai juif errant de la critique :
Mores multorum vldit et urbes.
Toutes les écoles lui ont dit leur secret, tous les systèmes ont secoué sur lui leur poussière; tous les grands hommes lui ont montré leur petitesse, tous les vaillants leur couardise, tous les riches leur misère. Il a vu les novateurs à l'œuvre, et il a fondé, en dehors de ces ruines où il les a vus trôner, les bases de sa critique expérimentale. Il y a mis « le charme, » comme il le dit lui-même, par ce talent naturel qui était en lui, — « la réalité, » par l'expérience qu'il avait acquise. M. Sainte-Beuve, après avoir passé par tous les genres et avoir laissé dans tous quelque trace durable, — poésie, roman, histoire, — a finalement transporté à la critique les trésors amassés et la sagesse accumulée de sa vie entière. Il en est à la fois « le poète » par une certaine efïïorescence de style, et « le physiologiste » par ce don de pénétration morale qui lui livre tous les secrets de l'àme humaine. Je crois que je n'oublie rien dans l'énumération des qualités et des défauts que M. Sainte-Beuve s'attribue; mais j'y donne la main de tout mon cœur.
Encore un mot pourtant. Il y a du moine dans M. Sainte- Beuve, mais du moine à la façon du comte de Comminge.
« Une vie sobre, un ciel voilé,quelque mortification
dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire ; tout
cela, dit l'auteur, me pénètre, m'attendrit et m'incline insensiblement à croire... » Je n'y contredis pas. Mais avant d'arriver à cet ermitage, combien d'épreuves, et de quelle nature! Tandis que l'esprit court les aventures à la suite de toutes les écoles en renom, le cœur, de son côté, se fourvoie, la sensibilité s'égare, l'àme souffre, elle hésite, elle côtoie les abîmes, elle aboutit au désenchantement. Ainsi, M. Sainte-Beuve, très-jeune encore, écrit un roman, ce roman de Volupté qui fut un moment célèbre. Vous croyez qu'il y mettra le désintéressement du poëte, de l'artiste et
du penseur? Non, certes. « L'imagination pour moi,
» nous dit-il aujourd'hui, n'a jamais été qu'au service de ma » sensibilité propre. Ecrire un roman, pour moi, ce n'était » qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire. » Descendons de quelques années : « Mon âme est pareille à ces » plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué ; la mer » et la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et » c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride cha- » leur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir » à l'ombre d'un rare tamarin. »
Nous sommes, vous le voyez, encore loin de l'ermitage d'aujourd'hui ; avançons toujours : « Comme Salomon et » comme Epicure, fai pénétré dans la philosophie par le plai-
» sir » Et enfin : « Je suis arrivé, dans la vie, à l'indif-
» férence complète. Que m'importe, ajoute-t-il, pourvu que » je fasse quelque chose le matin, et que je sois quelque part le
» soir — Mes amitiés elles-mêmes se dessèchent et se
» renouvellent. Avant la mort finale de cet être mobile qui » s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà morts en » moi! »
M. Sainte-Beuve nous dit que cette histoire qu'il raconte de lui-même est celle de tout le monde. Peut-être ; mais
distinguons: chez le commun des hommes, cette histoire des métamorphoses successives de la pensée et de la passion est celle de la nature elle-même. Chez M. Sainte-Beuve, c'est l'histoire d'une sorte de science personnelle et d'esthétique à son usage. Les autres hommes changent de passions au gré d'une irrésistible inconstance, M. Sainte-Beuve par une sorte d'effet mécanique de sa volonté. Il les choisit pour les étudier. Il les prend à l'essai, comme les systèmes philosophiques dont il nous parlait tout à l'heure. 11 est comme ces médecins courageux qui s'inoculent la peste pour la guérir chez les autres. M. Sainte-Beuve ne prétend guérir personne ; il veut connaître. Il est né chercheur ; la curiosité de l'esprit lui tient lieu de passion. Il a l'àme curieuse comme d'autres ont les yeux.
C'est ainsi que M. Sainte-Beuve est arrivé, par deux voies parallèles — la mobilité de l'esprit et celle du cœur, — à la critique expérimentale où il est passé maître aujourd'hui. Je ne sais rien de plus complet dans ce genre, de plus agréable et de plus sérieux, de moins émouvant et de plus charmant que les infatigables causeries qu'il prodigue chaque semaine à son public, et qu'il a eu l'heureuse idée de recueillir en plusieurs volumes. C'est lace qu'il nomme sa nouvelle manière. Presque toutes ses œuvres d'autrefois, quoiqu'elles participent sur plus d'un point aux qualités de ces dernières, s'en distinguent pourtant, —les unes, comme la plupart de ses Portraits contemporains et de ses Portraits littéraires, parce qu'elles ont encore l'attache des admirations éphémères par lesquelles le célèbre critique a passé, — les autres, comme YEssaisur le xvie siècle et Port-Royal, parce qu'elles sont, celle-ci le début vigoureux d'un très-jeune esprit, celle-là son travail le plus suivi et le plus désintéressé. Je ne parle pas de Joseph Delorme. Joseph De-
DANS LES OEUVRES Oh M, SAINTE-BEUVE. Ïà3
lorme commence par l'incertitude du trait, le vague nébuleux de la pensée, l'obscurité du but, ce vaste apprentissage en tout genre qui aboutit à cette triomphante expérience d'aujourd'hui. La poésie, dans Joseph Delorme, ce sont les brouillards qui sortent de terre à l'aube du jour.
a J'avais une manière, dit M. Sainte-Beuve ; je m'étais fait » à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma » pensée; je m'y complaisais. La Nécessité, cette grande » muse, m'a forcé brusquement d'en changer ; cette Néces- » site qui, dans les grands moments, fait que le muet parle » et que le bègue articule, m'a forcé en un instant d'en ve- » nirà une expression nette, claire, rapide, de parlera tout » le monde et la langue de tout le monde : je l'en renier- » cie... »
Et nous aussi nous remercions la Nécessité, qui nous a donné les Causeries de M. Sainte-Beuve. Mais peut-êlre, dans l'excès de sa reconnaissance pour l'inspiration présente, Fauteur des Portraits tient-il trop peu de compte du passé. Faut-il que nous défendions le sien contre lui-même ? Avant la Nécessité, M. Sainte-Beuve avait la Fantaisie qui l'inspirait quelquefois très-bien, témoin ce chef-d'œuvre de son dernier recueil : Madame de Krudner et ce qu'en aurait dit Saint- Evremond. Il y a là plus qu'une causerie. Il y a l'alliance de la finesse la plus exquise et de l'art le plus délicat, la perfection d'un genre créé. J'en pourrais citer bien d'au* très, et je n'aurais que l'embarras du choix. Mais, aussi bien, ce n'est pas sérieusement que M. Sainte-Beuve sacrifie ainsi trente ans de sa vie au succès d'un matin. Quand un auteur fait le procès à ses œuvres, ce n'est que du bout des lèvres. « Tout père frappe à côté. »
J'aborde le point délicat de cette étude.
Je ne sais comment dire à M. Sainte-Beuve, je l'avoue,
après avoir fait un si minutieux recensement de toutes les qualités qui abondent dans ce rare esprit,— - je ne sais comment dire qu'il lui manque quelque chose, et il le faut bien, quoiqu'il m'en coûte : on ne fait pas de la critique uniquement pour son plaisir. M. Sainte-Beuve a donc un défaut : il s'est trop étendu, il a trop « expérimenté, » il a trop vécu en quelque sorte. Il a perdu peut-être en élévation ce qu'il a gagné en surface. Il a exagéré l'analyse. On dirait que la hauteur lui manque.
Est-ce là un grand défaut dans un critique ? Non sans doute. Mais c'est un défaut qui borne pour lui certains horizons, qui arrête sa vue, si perçante dans le détail, à de certaines limites que la pénétration seule ne franchit pas. C'est ainsi, le dirai-je ? que M. Sainte-Beuve n'a jamais parlé de Bossuet ni d'Homère avec supériorité. Il a timidement jugé Frédéric et Napoléon. Il a tracé de Louis XIV une silhouette plus qu'un portrait. La même plume qui excelle à peindre Mazarin échouera devant Richelieu.
Les esprits privés de cette clairvoyance qui leur fait prendre de haut ce qui est grand (nous en sommes tous là ; les clairvoyants sont l'exception), ces esprits sont, à l'égard de quelques noms d'une certaine hauteur, dans la position des gens qui regardent d'en bas. Il se mêle à l'admiration que la grandeur leur inspire je ne sais quelle involontaire envie qui en rapetisse et en raffine l'expression.
Cette imperfection du point de vue et ce raffinement jaloux, en présence de certaines supériorités, sont surtout manifestes quand il s'agit de juger les vivants.
M. Sainte-Beuve n'a jamais ni exercé, ni approché, ni conseillé, ni peut-être ambitionné le pouvoir : exemple de désintéressement assez rare de nos jours dans un homme de lettres. « Il faut en France, dit La Bruyère, beaucoup
» de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer » des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer » chez soi... » M. Sainte-Beuve a eu jusqu'à présent cette fermeté-là. Mais ce qui est sa force contre un reproche d'ambition personnelle, est sa faiblesse quand il prétend, armé de sa seule férule de critique, se constituer juge des ambitieux supérieurs.
M. Sainte-Beuve ne se fait une juste idée ni de la puissance, ni du gouvernement, ni de la grandeur, j'entends la grandeur des gouvernements libres. Il prend le pouvoir par ses côtés les plus humbles; il l'observe dans ses convoitises les plus vulgaires , il le surprend dans ses satisfactions les plus obscures ; il exhume l'histoire de quelques disgrâces célèbres d'une date ancienne et d'un régime à jamais détruit, et il appelle cela la maladie du pouvoir perdu (1). Qui sont les malades? Naturellement tous ceux que le 24 février et le 2 décembre ont jetés hors des affaires : — ambitieux éconduits, gouvernants déçus, voltigeurs du libéralisme, gens que le dépit ronge, que la dépossession désole, que l'inaction désespère, que le repos torture;— gens qui regrettent, savez-vous quoi ? l'inamovible huissier qui faisait faction
devant leur porte « Considéré au point de vue mo-
» rai et sous sa forme la plus générale, le pouvoir, dit » M. Sainte-Beuve, consiste à ne pas s'appartenir un seul » instant, à faire de grandes choses peut-être, mais à être
(1) Voir notamment cet article des Regrets. Ailleurs, dans les Pensées qui terminent les Derniers Portraits, M. Sainte-Beuve a une manière non moins bizarre de juger les hommes politiques; il les prend à déjeuner : « Les gens d'esprit, dit-il, qui à table mangent au hasard et engloutissent » pêlc-méle, avec une sorte de dédain, ce qui est nécessaire à la nourri- » turedu corps {et j'ai vu la plupart des doctrinaires faire ainsi), peu- » vent être de grands raisonneurs et de hautes intelligences, mais ils ne » sont pas des gens de goût. »
23(5 DE LA ClUTloiE EXPERIMENTALE
» envahi aussi par les petites, à n'avoir pas une minute à » soi dès le réveil ; tel est le plaisir... Une fois tombé, on at- » tend machinalement, habitué qu'on est à recevoir son oc- » cupation du dehors. Il semble que l'huissier soit en défaut. » — Si le pouvoir, tel que nous l'avons vu pratiquer trente ans chez nous avec tant d'éclat, ne consistait pourtant qu'à jouer ce ridicule proverbe d'antichambre que M. Sainte-Beuve arrange si habilement, M. Sainte-Beuve a raison contre les regrets. Mais qui croiï cela, excepté ceux qui ont intérêt à le dire? Qui s'imagine que la France a élé gouvernée trente ans, au milieu de difficultés et avec des succès de toute nature, par les comparses que M. Sainte-Beuve nous représente, grotesquement occupés à pleurer la perte des honneurs vulgaires et des ennuis traditionnels qui réalisent à ses yeux l'idée du pouvoir politique ? Montaigne disait, dans un chapitre intitulé : V Incommodité de la grandeur : « Puisque nous
» ne la pouvons aveindre, vengeons-nous à en médire
» Bien me semble-t-il que nous la faisons trop valoir, et » trop valoir aussi la résolution de ceulx que nous avons ou » veu ou ouï dire l'avoir mesprisée, ou s'en estre desmis de » leur propre desseing. Son essence n'est pas si évidem- » ment commode qu'on ne la puisse refuser sans miracle. » Je treuve l'effort bien difficile à la souffrance des maulx ; » mais au contentement d'une médiocre mesure de fortune » et fuyte de la grandeur, j'y treuve fort peu d'affaires. C'est » une vertu, ce me semble, où moy, qui ne suis qu'un oy- » son, arriverois sans beaucoup de contention (!)...»
Montaigne a bien raison. Oui sans doute, à mener une existence tranquille, studieuse et solitaire, à vivre dans une
(1) Essais, liv. III, chap. VII (Tome IV, page 423, édition Lefèvre).
DANS LES OEUVBES DE M. SllNTE-BECVE. 237
fortune médiocre et honorée, et « à filer lentement, comme le dit M. Sainte-Beuve, l'idée et le sentiment, » — à agir ainsi il y a peu d'affaires; — j'entends que l'entreprise en est d'une ambition modeste, même si le succès, comme dans M. Sainte-Beuve, en est d'un esprit supérieur; — tandis qu'aux fortes épreuves de la politique, de la haute administration et de la grande guerre, le succès fût-il douteux, l'entreprise en signale toujours quelque élévation de l'âme ou quelque audace deTesprit. Et aussi, de ces sommets orageux où l'ambition nous fait monter, si profonde que soit la chute, il faut le dire encore avec Montaigne : « On ne tumbe pas de toute haulteur , il en est plus desquelles on peult descendre sans tumber. » tl est des hommes en effet qui descendent quelquefois, qui ne tombent jamais. Les fous sont précipités comme Icare. Les médiocres retombent par leur propre poids. Les pervers ont le sort de Salmonéeou de Sejan ; l'abîme qui les a vomis les rappelle. Le limon d'où ils sont sortis les reprend. Etc'estbien de ceux-là que Bossuet s'écrie : « Est-ce là que devaient aboutir toute cette pompe » et cette grandeur formidable ? Est-ce là ce grand fleuve t qui devait inonder toute la terre? Je ne vois plus qu'un » peu d'écume... » Mais ceux qu'une distinction véritable a portés aux affaires, — môme déchus, calomniés et impuissants, une cerlaine équité publique les laisse au rang que leur élévation naturelle avait atteint. Ils restent, même dans la retraite et dans la disgrâce, des hommes d'État.
Ambitieux, si vous le voulez ! j'accepte pour eux l'accusation. Maladie du pouvoir ! soit. Vous croyez avoir inventé le mot; il est plus vieux que vous. « .... Vêtus ac jampridem insita mortalibus potentiœ cupido cum imperii magnitudine adolevit{\). » Oui, ce sont les grands États qui font les gran-
(1) Tacite, Bist., liv. II, chap. XXXVIII.
des ambitions ; Tacile le dit, vous le savez mieux que moi. Mais qui vous a dit que ces hommes, dont vous dénoncez les regrets, regrettent véritablement le pouvoir, qu'ils voudraient le reprendre aux conditions que la Constitution impériale y met aujourd'hui? Nous ne la jugeons pas; elle est la loi du pays, nous la respectons, eux comme nous. Mais pourquoi parler de regrets? Le principe le plus élémentaire du regret, quand il s'agit du pouvoir, c'est le désir de le reprendre. Ces hommes ne demandent rien.
Ce qu'ils regrettent, vous le savez bien. C'est peut-être leur erreur ; on dit que le pays veut autre chose, — mais enfin ils regrettent l'honneur et Fémotion des sérieuses luttes, les nobles combats de la parole politique où la destinée du pays était engagée, cet illustre champ clos des discussions parlementaires où pendant trente ans les affaires de la France ont été réglées avec prudence, éclat, liberté et dignité. Ce n'était qu'un essai, si vous le voulez; l'essai n'a pas réussi, mais l'entreprise en était noble et belle. Voilà ce qu'ils regrettent. Je sais que c'est là une de ces douleurs dont vous dites : « ... Je ne puis, pour mon compte, avoir grande pitié des gens auxquels il n'est arrivé d'autre malheur inconsolable que celui de ne me plus gouverner. » Mais c'est la France qu'ils gouvernaient; et l'honneur d'avoir présidé à ses destinées vautbien qu'on en garde le souvenir. Il y a une grandeur « qui attache au rivage, » et il y en a une autre qui fait traverser le Rhin à la nage sous le canon ennemi; c'est celle de Condé. L'ambition oblige comme la noblesse. « 11 y a pour arriver aux dignités, dit La Bruyère, ce qu'on appelle la grande voie... Il y a le chemin détourné ou de traverse. » Quand des ambitieux regrettent la grande voie, leurs regrets, quels qu'ils soient , méritent plus de respect que de pitié !
Passe pour le regret, dites-vous! maisrirritation,le dépit?...
Marquez donc le point où doit s'arrêter, dans une organisation douée de quelque ressort, le coup qui la frappe dans ses convictions et dans ses croyances ! Comptez donc les fibres du cœur que le regret doit atteindre et celles qu'il doit épargner ! Faites donc la part du caractère et des circonstances! Calculez donc cette force de pression de la fortune sur tout ce qui est cher à l'orgueil humain ! « La servitude, dit Vauve nargues, abaisse les hommes au point de s'en faire aimer. » Jugez de l'amour que gardent quelques âmes d'élite à la liberté qui les relève ! Et puis vous accusez l'irritation de ces hommes ? Qu'en savez-vous ? Qui vous a dit le secret de ces cœurs que vous condamnez ?
Qîdsnam
Delatort quibus indiciis'î quo teste probavit?
Vous croyez savoir que « le danger aujourd'hui, pour » quantité d'esprits distingués atteints dans leurs habitudes, » dans leur symbole politique, et qui ont à se plaindre des » choses, serait de se fixer dans une disposition habituelle » de rancune, d'hostilité sans grandeur, de jugement ironi- » que et satirique... » Si cette disposition existe , où avezvous recueilli les symptômes qui la trahissent? Où prendre cette insaisissable « ironie » que vous dénoncez? L'Empereur disait : « Je vous laisse la république des lettres. » Nous vous disons : Laissez-nous, dans la mesure où elle est compatible avec le bon ordre, la république des salons !
Vous dites quelque part : « Puisqu'il faut avoir des ennemis, tâchons d'en avoir qui nous fassent honneur. » Pour que vos ennemis vous fassent honneur, commencez donc par honorer vos ennemis. Mais, croyez-moi: l'hostilité, môme celle des vaincus, ne sert à personne. « La vie est une partie qu'il faut savoir jouer. » C'est là une de vos
maximes. Soit! L'inimitié est malsaine aux nobles esprits. L'indignation a quelquefois inspiré les poëtes ; la haine, jamais. On disait au président Montesquieu que Fontenelle n'aimait personne : « C'est ce qui fait, répondit le président, qu'il est si aimable. » Et vous aussi, l'ingénieux critique, l'érudit agréable et profond, l'écrivain sérieux et charmant, car je veux finir avec vous comme j'ai commencé; — vous aussi, né pour philosopher, non pour combattre, ne serezvous donc aimable qu'à la condition de n'aimer que vous ?
Hé Sa Simplicité homérique (1).