OCTOBRE
M. Ponsard vient de publier sa poétique. A-t-il bien fait? Publier sa poétique quand on est poëte, c'est donner sa mesure. On est bien obligé de laisser prendre quelquefois sa mesure quand on écrit pour le [public; il ne faut jamais la donner.
Il est d'une prudence médiocre en effet (j'excepte quelques écrivains consacrés) de tracer des poétiques quand on fait des livres ; car, de deux choses l'une : ou la règle est bonne, et elle réagit contre le livre, pour peu qu'il soit défectueux; ou la règle est mauvaise, et elle établit un préjugé contre le livre, même s'il est bon.
Et puis, les gens d'esprit ne doivent jamais donner tout leur secret au public. « Mon exemple vous apprend, dit Agamemnon à Ulysse pendant sa visite aux enfers, à ne pas montrer trop de complaisance à une femme. Il est des choses que vous pouvez lui dire, d'autres qu'il faut taire...» Le public est un peu femme en ce point ; il est curieux, et
(1) Homère, poëme par M. Ponsard ; — Ulysse, tragédie en trois actes, avec prologue et épilogue, par M. Ponsard. — (Paris 1852).
le conseil d'Agamemnon est bon à suivre. Un auteur doit toujours se réserver quelque chose. Et par exemple, vous créez une règle : la malignité publique vous l'inflige. Vous faites confidence, du bout des lèvres, d'un défaut que vous avez : on généralise la confidence, on voit votre défaut partout. Vous dites les conditions du beau dans les arts : le public, qui est malin, les cherche dans vos œuvres en tournant contre elles cette lanterne du cynique qui cherchait un homme. Danger de trop dire ! Inconvénient de parler de soi ! M. Sainte-Beuve nous disait récemment : «J'avais une manière et j'en ai changé (en 4 848). » Voyez le parti qu'une critique malveillante aurait pu tirer, contre vingt ans de succès mérité, d'un pareil aveu! Jean-Jacques Rousseau nous apprend qu'il passait des nuits entières à limer une phrase. Comme cette confession, appliquée aux œuvres d'une philosophie qui avait la prétention d'être neuve, lui donne un air de sophisme et une odeur d'école ! Alfiéri nous livre aussi, dans ses Mémoires, le secret de sa manière, sans faire les affaires de sa renommée. Vous qui faites des livres et qui avez la prétention d'inventer quelque chose, laissez donc aux critiques à chercher la règle. Si vous faites des chefs-d'œuvre, la règle en sortira d'elle-même, sans que vous y preniez tant de peine, comme elle est sortie des poèmes d'Homère et de Virgile. Si vous faites de mauvais ouvrages, ils ne serviront qu'à déconsidérer vos poétiques. Laissez les critiques vous juger, c'est leur mission. A chacun la sienne.
M. Ponsard, comme justiciable de la critique, a un trépied d'or pour sellette; il est poëte, il est célèbre; de quoi se plaint-il? L'auteur de Lucrèce avait une originalité: ayant publié cinq tragédies, il n'avait pas écrit une seule préface. Ses œuvres étaient comme ces victoires d'Epami-
nondas, de glorieuses filles qui parlaient pour lui. Pour ma part, j'aimais cette réserve du jeune écrivain; je trouvais dans son attitude quelque chose de la modestie et de la pudeur de sa Lucrèce, et ce n'était pas le moindre trait par où se distinguait, dans cette grande mêlée des prétentions littéraires, ce poète « arrivé par le coche, » comme on eût dit autrefois, pour devenir du premier coup un des maîtres modernes de la scène française.
Aujourd'hui M. Ponsard, renonçant à être simple, fait la théorie de la simplicité; et le dirai-je? depuis que M. Ponsard a fait sa théorie, — moi, qui ne demandais, en lisant ses oeuvres, qu'à me laisser descendre au courant de ses vers faciles, transparents et harmonieux, — je me révolte et me redresse contre sa poétique.
M. Ponsard, en effet, a deux manières de définir la simplicité : il la prend d'abord en elle-même, tant bien que mal, et pour ce qu'elle vaut ; — puis, après l'avoir étudiée dans le monument où il lui semble qu'elle a laissé la trace la plus durable de ses qualités essentielles, dans les poèmes d'Homère, — il en donne une sorte de spécimen dans une traduction qui est comme la démonstration finale et pratique de sa théorie ;— en sorte que, cette fois, les vers de M. Ponsard ne sont qu'une poétique en action, un modèle qu'il propose après une leçon qu'il a faite, — ce que, dans nos classes, nous appelions un corrigé, et qui faisait loi jusqu'à preuve contraire.
Examinons donc et la théorie de M. Ponsard, et son procédé.
Si Jîomère est un poète, comme je le crois, même après avoir lu la traduction de M. Ponsard, il me semble que l'auteur ù'Ulysse réduit singulièrement la somme des perfections qu'on s'est accordé, de tout temps, à reconnaître dans
ses vers, en les résumant dans une seule : la simplicité. Il est bien vrai que l'idée de simplicité s'applique à tout, dans ce sens qu'il n'y a ni vraie grandeur, ni beauté réelle, ni solide éclat, ni durable élégance sans simplicité véritable. Mais si la simplicité ne s'entend, comme cela semble résulter de la doctrine de M. Ponsard, que d'une certaine absence d'ornement quand il s'agit de peindre, d'une certaine bonhomie quand il faut parler, d'une certaine familiarité quand on veut exprimer les sentiments du cœur humain ; — en un mot, si la simplicité n'est que le privilège de parler tout bonnement parce qu'on a quelque chose à dire; si elle ne consiste que dans cette singulière faculté qu'auraient les expressions de la pensée de s'arranger d'elles-mêmes ; si elle n'est que l'horreur systématique de la périphrase et la réhabilitation de certains animaux que la poésie française aurait mal à propos retranchés comme indignes d'exister dans les vers; si la simplicité est tout cela, et si Virgile, Racine, André Chénier ne sont que des raffinés, si Homère est simple sous la forme et dans la proportion où son dernier traducteur le produit, — je dis que la simplicité, ainsi pratiquée, s'appellera du nom qu'on voudra, tantôt négligence, tantôt platitude; mais âmes yeux, elle ne sera jamais bonne qu'à remplacer l'art par le sans-façon, la poésie par la bonne humeur, l'élégance par le négligé, l'éloquence par la causerie, la nature ellemême par le calque grossier et le dessin sans relief et sans vigueur de sa beauté infinie. « On peut remarquer en passant, au sujet de la forme, nous dit M. Ponsard, que moins on la cherche, mieux elle vient.)) Où M. Ponsard a-t-il vu cela? Il ne se doute donc pas qu'il supprime ainsi, d'un trait de plume, savez-vous quoi? Il supprime le travail, c'est-àdire l'effort sérieux, patient, obstiné de la pensée humaine, cet effort souvent douloureux, toujours fécond dans les
grands esprits, sans lequel la véritable inspiration ne vient pas. Maisje n'ai rien à apprendre à M. Ponsard sur ce point; car il n'est pas un homme, si peu qu'il ait tenu une plume, qui ne sache que l'intelligence est comme ce Protée de la fable, qu'il faut dompter et charger de liens pour le forcer à dire son secret :
Et quantù Me magis formas se vert et in omnes, Tantb, noie, magis contenue tenacia vincîa...
J'insiste sur ces préliminaires, parce qu'après avoir débuté autrefois avec éclat dans cette réhabilitation de l'antiquité dont l'étude sérieuse et approfondie lui inspira Lucrèce, M. Ponsard semble avoir perdu aujourd'hui, dans l'ivresse même de cette fortune soudaine, le sentiment et le souci de la limite où toute réaction de ce genre doit s'arrêter. Nous étions arrivés jusqu'à Tite-Live. Nous voici remontés jusqu'à Homère. Eh bien, soit! Nous irons avec vous, si nous pouvons, jusqu'à Homère; nous vous suivrons avec lui sur la scène. Platon n'a-t-il pas dit que l'auteur de Ylliade était « le plus dramatique » des poètes ? Mais pourquoi jeter aujourd'hui presque le dédain à ces dieux que vous encensiez hier? Pourquoi dire, dans ce paroxysme de simplicité primitive qui vous possède : « ... Vir- » gile appartient plus particulièrement, comme Racine, à » la classe des grands écrivains, hommes de goût et d'art, » chez qui la science du style n'a pas étouffé le génie, mais qui » se plaisent surtout à l'expression châtiée, à l'ornement du » langage, habiles aussi à toucher ce point imperceptible » entre le trop et le trop peu, où l'on dit assez pour satis- » faire le lecteur, et pas assez pour le lasser ; ils connais- » sent les bornes de sa patience et n'épuisent jamais toute
:son attention. La muse d'Homère ne connaît pas ces habile-
» tés.... » Qui ne comprend que cela veut dire que Racine et Virgile ne sont pas simples? Et voulez-vous la preuve que telle est en effet la pensée de M. Ponsard : « Il est gra- » cieux, il est doux, poétique, sonore, dit-il d'André Ché- » nier; il n'est pas simple. On entend, dans le bruit de ses » cadences, un écho harmonieux de Virgile ; Vélégance latine » a passé par là... »
Je n'ajoute rien. Ces mots-là disent tout. Là « où l'élégance latine a passé, » où Virgile a laissé sa trace, où l'habileté de l'écrivain (je parle d'une façon générale) a prodigué les délicatesses de la forme, les ressources du style, l'éclat des périphrases, Fharmonieuse cadence, les prévoyances et les labeurs d'un goût éprouvé ;— là où tout ce travail de l'esprit a existé, la simplicité n'existe plus. Nous nous entendons bien maintenant. Il faut que le génie bavarde. « Le vieil Homère a mon estime » disait Voltaire avant M. Ponsard :
Il est. comme tous ses héros, Babillard outré, mais sublime.
Il faut que le génie prenne ses aises, qu'il soit rude, au besoin rustique, qu'il soit ingénu, par moment grossier; — et à ceux qui ne pourraient lire Homère dans la pureté du texte original, ou même dans quelques-unes de ces versions (comme celles de Samuel Clarke ou deDùbner) par où Vélégance latine a passé, — à ceux-là M. Ponsard donne une preuve sans réplique de la vérité de sa théorie ; il traduit un chant d'Homère qu'il encadre dans une fiction plus ou moins homérique: « Herbier desséché, reste de ce butin cueilli au penchant du vieux Parnasse, » nous dit-il d'abord avec la modestie d'un homme de goût.— «A tort ou à raison, dit-il ensuite, j'ai cru qu'Homère était plus simple et plus
franc qu'on ne le suppose généralement; je n'ai pas reconnu sa simplicité et sa franchise dans ses imitateurs, et j'ai essayé de le montrer tel que je le comprenais. » La traduction de V Odyssée par M. Ponsard, c'est donc à la fois et la simplicité homérique telle queM.Ponsard la comprend, et la poésie d'Homère donnée comme type général et comme modèle absolu de la simplicité. Ne perdons pas de vue, dans la suite de cette étude, cette double tendance de la théorie du jeune poêle.
M. Ponsard commence par se placer, comme traducteur
d'Homère, sous la protection de madame Dacier. « Selon
» moi, dit-il, la traduction de madame Dacier est un chef y> d'œuvre. Ses phrases ont l'ampleur et la facilité du » style grec ; ses négligences même ne sont pas sans charme;
» enfin V esprit d'Homère y revit dans sa grâce ingénue Ma-
» dame Dacier a très-bien compris Homère ; aussi mon tra- » vail ne s'excuse que par les différences de la prose et des » vers » J'ai fait comme M. Ponsard, j'ai lu la traduction de madame Dacier, et je conviens d'une chose : c'est la plus amusante des traductions d'Homère que je connaisse. Madame Dacier nous amuse avec YOdyssée comme Perrault nous amuse avec Peau-d'âne, ni plus ni moins, et le style à part. Mais est-ce là traduire Homère? J'avoue encore que madame Dacier a une fluidité de style, un entraînement de babillage, une incontinence de plume et une façon de commérage tour à tour guindé et trivial, précieux et familier, qui passe delà vulgarité la plus bourgeoise à la dignité la plus tendue et de l'excès du naturel au ridicule de la prétention, avec une inconséquence fort divertissante. Mais est-ce là traduire Homère? Madame Dacier a un autre travers non moins plaisant : elle traduisait YOdyssée en 1708, et la mode était passée depuis longtemps (si elle passe ja-
mais) des bourgeois gentilshommes (1). On dirait cependant que, tout en traduisant Homère, madame Dacier se sent humiliée de la condition, après tout assez médiocre, que son poète a donnée forcément à ses héros. C'était la faute du temps, non celle du poète. Madame Dacier corrige ce défaut le plus qu'elle peut, et on croirait que c'est pour elle une question de dignité personnelle, que son honneur y est intéressé. « Le roi nous a parlé, » disait ce valet de la comédie, dont le maître avait eu une audience à Versailles. Madame Dacier a besoin d'avoir aussi ses grandes entrées dans la personne de ses héros. Télémaque dit : «Mes peuples.» Quand on s'adresse à Pénélope, on lui dit : « Grande reine.» Tous les domestiques du palais sont «des officiers, » et tous les offices sont de grandes charges. « On ne voit point autour des rois, » disait Lamotte, parlant des héros de Y Iliade et dans un accès de gentilhommerie tout semblable ; «on ne » voit point autour des rois une foule d'officiers ni de gar- » des... Les palais ne sont pas superbes, les tables ne sont » pas somptueuses. Agamemnon s'habille lui-même... » Madame Dacier y a mis bon ordre. « Ah! plût aux dieux » qu'Hélène fût périe avec toute sa race, ou qu'elle n'eût » jamais vu la lumière du jour; car elle a été la cause de » la mort d'une infinité de grands personnages... » C'est ainsi qu'Eu mée, le gardien des troupeaux, parle à son maître Ulysse, le croyant mort.
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages...
Madame Dacier, si on la laissait faire, ferait des héros de Y Iliade autant de marquis, et donnerait le cordon bleu aux vainqueurs de Troie. Mais est-ce là traduire Homère?
(1) La pièce de Molière est de 1670.
En même temps, singulière contradiction d'un sérieux esprit ! ces personnages qu'elle surfait si étrangement par la condition, madame Dacier les rabaisse par le langage, quand elle ne les rend pas ridicules par la prétention et la périphrase. Personne n'abuse au même point que madame Dacier du flambeau de l'Hyménée, des torches de la Discorde et des lauriers de la Victoire. Personne aussi ne descend plus volontiers dans la trivialité du langage usuel. Madame Dacier,, qui avait cinquante-huit ans quand elle traduisit Y Odyssée, reculera de pudeur devant cette image de Neptune a qui délie, dans une rencontre amoureuse, la ceinture virginale de la nymphe Tyro » ( "à'jgs &e wapôsvtw Çwvr.v), et elle dira : « Il eut d'elle les dernières faveurs.» Et puis, dans la querelle entre le roi d'Ithaque et le mendiant qui vient l'assaillir devant sa porte, madame Dacier fera
dire à Ulysse: « Ne m'échauffe pas la bile! » Et
Irus répondra : « Voilà un gueux qui a la langue bien pendue (1). » — «Ventre affamé n'a point d'oreilles,» dit ailleursUlysse, dans une tirade pathétique où le dicton populaire fait tache. Dans un autre passage: « Garçons, dit Eu- » rymaque en s'adressant aux domestiques qui servaient la » table, menez promptement ce fou hors de la salle, » etc.
C'est ainsi que madame Dacier entend la simplicité homérique. Tantôt elle la dépasse pour grandir ses héros outre mesure, beaucoup moins dans leurs sentiments que dans leur équipage; tantôt elle l'abaisse en leur prêtant le langage du quai des Lunettes, quand ce n'estpas celui du carré des halles. Malgré tout, la traduction de madame Dacier se laisse lire. Elle est commode à la paresse de l'esprit; elle a
(1) M. Dugas-Montbel traduit avec plus d'exactitude à la fois et de convenauce : Avec quelle volubilité parle ce glouton !
un certain entrain français. Sa fluidité môme emporte et trompe le lecteur. Elle a trompé M. Ponsard lui-même. Mais, encore une fois, est-ce là traduire Homère ?
Madame Dacier n'est qu'une radoteuse érudite. Homère est un poëte. Tout le monde sait cela ; mais je suis bien obligé de le répéter ici, puisqu'on voudrait nous faire croire que Fauteur de Ylliade n'est qu'un bonhomme, un radoteur de génie, qui fait tout bêtement des vers sublimes, une espèce de M. Jourdain de la poésie héroïque {ses expressions s'arrangent d'elles-mêmes, dit M. Ponsard), qui fait de la poésie comme M. Jourdain faisait de la prose. Je sais qu'on nous oppose un mot d'Horace qui, après avoir célébré dans Homère l'immortel précepteur du genre humain, nous dit que « le bonhomme s'endort quelquefois. » Mais n'est-ce pas le cas de répéter avec Longin que, si son sommeil est d'un homme, « ses rêves sont d'un dieu.» Madame Dacier fait de lui un débitant de sornettes mythologiques, de fadaises sentimentales et de banalités bourgeoises. Du Scamandre, elle fait un affluent du fleuve de Tendre ou un bras de la Seine. On parle à Ithaque le jargon des Précieuses ou le patois des Porcherons. Mais la grandeur et la majesté, l'élégance et l'éclat, — la finesse dans la bonhomie, l'effusion du cœur dans la familiarité; — mais cette suprême distinction, cette justesse infaillible du trait, cette précision abondante, cette pureté splendide, ce relief immortel; — tout cela, qui est le poëte même, a disparu dans la traduction de madame Dacier.
M. Ponsard, quand il appelle la traduction de madame Dacier « un chef-d'œuvre, » confond donc deux choses, la facilité et la simplicité. La traduction de madame Dacier n'est pas simple : mais le fût-elle, elle ne le serait que par les côtés médiocres et vulgaires de la simplicité. Etre simple
quand on est commun, le beau mérite! Ce qui est difficile, c'est d'être simple quand on est original et grand, simple dans l'effort, dans rémotion et dans le péril de la pensée, simple quand la carrière est semée d'écueils et quand le fossé est au bout, simple en un mot quand on a su mesurer de l'œil cette faible barrière qui sépare, comme on l'a dit, le sublime du ridicule. J'en dirai autant de la fécondité. Il n'est rien qui s'en éloigne plus qu'une certaine intempérance productive des esprits faciles. Le style demadameDacier est coulant, son esprit n'est pas vraiment fécond. Elle a peu de ressources, elle n'a pas d'idées. Elle ne suffit ni aux créations, ni aux délicatesses, ni à la diversité infinie de son modèle. Elle lui inflige sa monotonie, sa sécheresse et son commérage.
M. Ponsard, dans ce grand poëme qu'a manqué madame Dacier.a choisi le sixième chant, un des plus courts, et l'épisode de Nausicaa, un des plus charmants, pour reprendre, à la suite d'Homère, la trace un peu effacée de sa vénérable devancière. M. Ponsard a bien fait: cet épisode de Nausicaa est tout un chef-d'œuvre. Homère ( la remarque en a été déjà faite par La Harpe, et, avant lui, par Fénelon), n'a jamais déployé plus de grâce, montré plus de finesse et de mesure, plus de naturel et de vérité que dans les scènes rapides qui remplissent cet épisode agréable. Nausicaa, bien qu'elle lave son linge à la fontaine, est bien la fille d'un roi; — elle est bien la chaste vierge qui n'ose prononcer, même devant son père, le doux nom de mariage ( 6aXspov -yapv ), bien qu'elle 'accueille avec une pitié charmante, dans tout le déshabillé d'un récent désastre, un inconnu naufragé; — elle a bien la réserve de son sexe, quoiqu'elle joue à la paume avec ses compagnes; — elle a bien la gravité de son rang quoiqu'elle fasse un dîner sur l'herbe tout
fchâ DE LA SIMPLICITE H0ME1UQUE.
près du fleuve, avec les provisions qu'elle a apportées. Je remarque ici, en passant, que ce dîner sur l'herbe a offensé la gentilhommerie de madame Dacier. Homère dit : « Elles prirent leur repas sur la rive du fleuve. » Madame Dacier commente : « elles se mirent à table pour dîner. » Il n'y manque que le maître d'hôtel.
Je dirai une autre fois, quand j'aborderai la question de ces mœurs soi-disant primitives où se retranche la théorie de la simplicité homérique dans le système de M. Ponsard, — je dirai ce que je pense de la barbarie et de la grossièreté de ces temps où les héros tournaient la broche, et où les filles de roi lavaient, comme dirait madame Dacier, leur linge sale à la fontaine. Mais à prendre Nausicaa dans ce milieu où le poète Fa placée, dans ces sentiments d'une si exquise et si naturelle délicatesse, dans ce langage plein de candeur, de tact et de convenance, dans cette assurance modeste et noble qui est à la fois d'une femme de haut rang et d'une fille bien élevée; — à la prendre même dans cet entourage matériel où sa douce figure se produit, sur cette couche élégante (ôaXawov «oXu&ai&aXov ) où Minerve vient la visiter, dans ce brillant palais qu'elle quitte un instant, sur ce char qui la conduit et au milieu de ces jeunes femmes qui lui font cortège; — en résumant tous ces détails, on peut croire que l'île de Shérie où vivent les Phéaciens, sujets d'Alcinoùs, n'est pas absolument habitée par des sauvages. On pourrait prétendre, au contraire, qu'il y a là tous les éléments d'une civilisation suffisamment active et avancée, et qu'il n'y manque guère qu'une sorte d'industrie, celle des blanchisseuses. Mais j'y reviendrai.
Tel est cet épisode de Nausicaa.
Voulez-vous savoir maintenant ce que madame Dacier en a fait ? Prenons quelques passages de sa traduction; joi-
HE LA SIMPLICITE HOMERIQUE. Ibo
gnons-y quelques extraits de l'imitation respectueuse que M. Ponsard en a donnée; nous aurons ainsi une idée complète de ce qu'on nous présente comme une reproduction de la simplicité homérique.
Pendant qu'Ulysse, qui vient de faire naufrage sur la côte de File de Shérie, s'endort tranquillement sous la protection de Minerve, madame Dacier nous montre la déesse qui se
glisse comme un vent léger dans la chambre de Nausicaa
« Nausicaa, pourquoi êles-vous si paresseuse et si négligente? lui dit-elle. Vous laissez là vos belles robes sans en prendre aucun soin. Cependant le jour de votre mariage approche.... »
Et M. Ponsard :
Nausicaa, c'est mal d'avoir si peu de soin. Vos habits négligés sont gisants dans un coin. Pourtant le jour approche où, pour le mariage, Il faudra revêtir les parures d'usage; Outre le bel habit que vous aurez sur vous, Il en faudra donner un autre à votre époux
Nausicaa se réveille. Elle traverse le palais.
v ... Mais ne voulez-vous pas bien, mon père, lui fait dire madame Dacier, qu'on me prépare un de vos meilleurs chars, afin que je porte au fleuve les robes et les habits qui ont besoin d'être lavés? Il est delà dignité d'un prince comme vous de paraître aux assemblées avec des habits propres... et vous savez que ce soin-là me regarde.»
Et M. Ponsard :
Nausicaa l'aborde et lui tient ce langage :
Cher père, prêtez-moi votre char de bagage.
Je veux porter au fleuve et, dans les eaux plongés,
Blanchir vos beaux habits trop longtemps négligés :
Pour siéger au conseil, selon votre couturite,
Il faut que rien ne manque à l'éclat du costume.
En outre, vous avez cinq fils dans vos maisons, Deux déjà mariés, mais trois encor garçons ; Ceux-ci veulent toujours, pour aller a la danse, Des habits bien lavés, et j'en ai V intendance...
Le roi consent. Nausicaa prend le chemin du fleuve.
« La reine, dit madame Dacier, avait eu soin de faire mettre dans le char tout ce qui était nécessaire pour le dîner. » Et M. Ponsard :
. . . . Et cependant la reine Prépare pour son fils une outre de vin pleine, Puis remplit un panier de vivres ; puis encor Lui donne des parfums dans une fiole d'or, Afin qu'après le bain la vierge et ses esclaves Répandent sur leur corps les essences suaves...
Une fois arrivées, les suivantes, tirant les habits
du char, les portèrent à brassées dans l'eau et se mirent à les laver et à les nettoyer avec une sorte d'émulation, et en se défiant les unes les autres, etc., etc.
Cependant Ulysse s'était réveillé, et, se mettant sur son séant ( c'est toujours madame Dacier qui parle), il s'était dit à lui-même : « En quel pays suis-je venu ?.... Des voix de jeunes filles viennent de frapper mes oreilles. Sont-ce des nymphes de montagnes?... ou serait-ce des hommes que j'aurais entendus? Il faut que je le voie et que je m'éclaircisse. »
Et M. Ponsard :
Au féminin tumulte,
Ulysse réveillé se lève et se consulte....
J'entends des voix de femmes :
Qui pousse ces clameurs ? Les nymphes des forêts, Ou la nymphe du fleuve, ou celle des marais ? Seraienl-ce pas plutôt quelques simples mortelles?
En même temps, dit madame Dacier, il se glisse dans le plus épais du buisson, et rompant des branches pour couvrir sa nudité sous les feuilles, il sort de son fort comme un lion, etc., etc.
Il dit et sort du bois, et de rameaux touffus Couvre sa nudité dont il était confus....
Les nymphes prennent toutes la fuite. La seule fille d'Alcinoûs attend sans s'étonner (version de madame Dacier). M. Ponsard ne dit ni beaucoup mieux ni plus exactement :
Seule, Nausicaa l'attend ; car dans son cœur Minerve a mis l'audace et dissipé la peur....
Ulysse est en ce moment fort embarrassé. Car, dit justement M. Ponsard :
Ira-t-il embrasser les genoux de la reine? Ou, lui parlant de loin, prîra-t-il humblement Qu'on lui montre la ville et prête un vêtement9.
Ulysse se décide pour ce dernier parti : « Princesse, dit-il en s'adressant à Nausicaa (c'est madame Dacier qui parle), vous voyez à vos genoux un suppliant... Si vous êtes une des mortelles qui habitent la terre, heureux votre père et votre mère! heureux vos frères! Quelle source continuelle de plaisir pour eux de voir tous les jours une jeune personne si admirable faire Vornement des fêtes ! mais mille fois plus heureux encore celui qui, après vous avoir comblée de présents, aura l'avantage de vous mener dans son palais.
» Mais, grande princesse, ayez pitié de moi! Enseignez-moi le chemin de la ville et donnez-moi quelque méchant haillon pour me couvrir, s'il vous reste quelque enveloppe de vos paquets... »
Indiquez-moi la ville, et, pour m'en faire un voile, Prêtez-moi, s'il se peut, quelque méchante toile...
La princesse appelle ses femmes «Arrêtez, leur dit-elle;
où fuyez-vous pour avoir vu un seul homme?.... Il faut en avoir soin, car tous les étrangers et tous les pauvres viennent de Jupiter; le peu qu'on leur donne leur fait beaucoup de bien, et ils en ont de la reconnaissance »
M. Ponsard dit beaucoup mieux, ce me semble :
Cet bomme a fait naufrage et sa misère est grande;
Il faut le secourir, Jupiter le commande;
Au nom de Jupiter viennent les malheureux,
Et le peu qu'on leur donne est d'un grand prix pour eux...
Mais Ulysse reprend la parole, et madame Dacier
lui fait dire : « Belles nymphes, éloignez-vous un peu, je vous prie, afin que je nettoie moi-même toute l'écume et l'ordure de la marine dont je suis couvert, et que je me parfume avec cette essence... Mais je n'oserai me baigner en votre présence ; la pudeur et le respect me défendent de paraître devant vous dans un état si indécent...
Et M. Ponsard :
Retirez-vous un peu plus en arrière,
Jeunes filles, pendant que je me baignerai, Et nettoîrai l'écume et me parfumerai.
L'huile délassera mon corps battu des lames. Mais je n'ose tout nu me montrer à des femmes...
Puis Ulysse, suffisamment baigné, parfumé et rajeuni par les soins de Minerve, reparaît devant la fille d'Alcinoùs. La princesse ne peut se lasser de l'admirer...
« Plût à Dieu, lui fait dire madame Dacier, que le mari qu'on me destine fût fait comme lui ! » etc.
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Plût aux dieux immortels que tel fût mon époux, Et que cet étranger voulût rester chez nous! Mais apportez les mets, afin qu'il se nourrisse. Les femmes aussitôt placent devant Ulysse L'outre et les mets; il mange et boit avidement, N'ayant depuis deux jours pris aucun aliment.
Cependant la belle Nausicaa pense à son retour; elle attèle son char, met dedans ses paquets, dit madame Dacier, et y monte. Puis, s'adressantà Ulysse: « ....Vous n'avez qu'à suivre doucement mon char avec mes femmes, dit-elle; je vous montrerai le chemin.... Quand nous approcherons des murailles, alors il faut nous séparer, car je crains la langue des Phéaciens. Il y a beaucoup d'insolents et de médisants parmi ce peuple; je craindrais qu'on ne glosât sur ma conduite si l'on me voyait avec vous, car quelqu'un qui me rencontrerait ne manquerait pas de dire : Quel est cet étranger si beau et si bien fait qui suit Nausicaa? Où l'a-t-elle trouvé? Est-ce un mari qu'elle amène?...»
Et M. Ponsard :
Voilà ce qu'on dirait, et j'aurais à rougir , Car je réprouve aussi cette façon d'agir, Et trouverais mauvais qu'une fille, peu sage, Vécût avec un homme avant le mariage
Cela dit, la princesse fouette ses mules et retourne au palais.
Là, comme un immortel, son père, calme et grave, Est assis sur un trône, et boit du vin suave, etc., etc.
Et maintenant, qui faut-il croire? J'ai abrégé la version de madame Dacier; mais j'y ai laissé soigneusement tout ce qui donne le ton au reste, l'assaisonnement du récit, tous les traits saillants, tout le relief. Le reste n'est que vulgaire.
si ce n'est plat. Mais qui faut-il croire? Est-ce Feneion, que cet épisode de Nausicaa touchait jusqu'à l'attendrissement? Est-ce La Harpe, qui l'exceptait de la condamnation trèssommaire dont il a frappé YOdyssée tout entière? Est-ce M. Sainte-Beuve, qui a dit spirituellement: — II n'y a pas un grain de Rabelais dans Homère? N'est-ce pas plutôt le célèbre critique Geoffroy, qui a soutenu autrefois, dans une série d'études agréables, que les poëmes héroïques d'Homère étaient en grande partie plaisants et même burlesques (1)? Après avoir lu madame Dacier, n'est-on pas entraîné à donner raison à Geoffroy contre Fénelon? telle est la question qui reste à juger.
— 24 octobre 1852. —
Cette question du burlesque dans les poëmes d'Homère fut posée et débattue, il y a trente* ans, par ce hardi critique dont j'ai parlé, le célèbre Geoffroy, et elle n'est pas en effet aussi impertinente qu'elle le paraît au premier abord. « Je me souviens qu'un jour, écrit La Motte, je demandais raison à M. Despréaux de la bizarrerie et de l'indécence des dieux d'Homère. Il dédaigna de les justifier par le secours trivial des allégories, et il voulut bien me faire confidence d'un sentiment qui lui était propre, quoique, tout persuadé qu'il en était, il n'ait pas voulu le rendre public : c'est qu'Homère avait craint d'ennuyer par le tragique continu de son sujet; que, n'ayant de la part des hommes que des combats et des
(1) Voir Dussault, Annales littéraires (tome IV, page 474).
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passions funestes à peindre, il avait voulu égayer le fond de sa matière aux dépens des dieux mêmes, et qu'il leur avait fait jouer la comédie dans les entractes de son action pour délasser le lecteur, que la continuité des combats aurait rebuté sans ces intermèdes... (1) » Faire jouer la comédie, et la faire jouer par les dieux mêmes, au milieu d'une action héroïque, nous voilà, si La Motte disait vrai, en plein burlesque. Mais La Motte disait-il la vérité? « M. Despréaux est bien heureux, » écrit à son tour madame Dacier,de ce ton aigredoux qu'on lui connaît ; — « M. Despréaux est bien heureux d'avoir eu un ami si fidèle qui, après sa mort, révèle les secrets qu'il lui avait confiés et qu'il n'avait pas voulu rendre publics. Mais moi, qui connaissais M. Despréaux mieux que lui, qui ai plus souvent parlé d'Homère avec lui, qui savais toute l'indignation que cette entreprise de M. de La M... lui inspirait et qui est connue de tousses amis, — j'ose dire que jamais M. Despréaux n'a pensé une ohose si insensée... C'est une imagination monstrueuse qu'Homère était incapable d'avoir, et que M. Despréaux était incapable de lui prêter. Mais M. de La M... accommode tout à ses vues, aux dépens de qui il appartiendra (2)... »
Quoi qu'il en soit de cette querelle, il faut bien le dire : si le burlesque est quelque part dans les poèmes d'Homère, c'est le fait de sa religion ; s'il y a une porte par où passe le ridicule, c'est celle du ciel ; si le grain de Rabelais s'y montre, c'est dans l'Olympe; si le drame homérique a ses comparses, comme La Motte le fait dire à Boileau, ce sont ses dieux.
(1) Discours sur Homère, par M. de La Motte, de l'Académie française, page 40 (Paris, 1714).
(2) Des causes de la corruption du goût, par madame Dacier, page 72 (Amsterdam, 1715).
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Homère ne se moque pas de ses dieux, non sans doute; mais ses dieux sont ridicules de leur propre fonds; et ce fonds est inépuisable, parce qu'il tient au principe même de la théologie grecque, qui met dans le ciel de's païens les passions, les faiblesses, les travers, toutes les hontes grandes et petites de l'humanité. Les passions de l'homme sont quelquefois tragiques sur la terre , elles sont comiques dans le ciel. La colère d'Achille est sublime; la rancune de Junon m'a toujours paru pitoyable, môme dans Virgile. Au contraire, cette retraite du héros dans sa tente, cette inaction meurtrière qui est tout le nœud du poëme d'Homère,— ce sont là des inventions d'un génie excellent et des ressorts d'une beauté suprême. Et de même, dans l'Odyssée, rien de plus attachant que cette résolution calme, religieuse et résignée, avec laquelle un homme, tout seul, mais confiant dans son droit, poursuit, à travers toute sorte de périls et d'outrages, la vengeance de son injure. « Cette sagesse d'Ulysse est la prudence, nous dit-on, c'est le talent de se tirer des aventures périlleuses et de faire son chemin (\). » Soit ! l'Odyssée n'en est pas moins un drame plein d'émotions, de gravité et d'imprévu. Mais tout ce mouvement que se donnent les dieux, leurs jalousies, leurs cabales, leurs combats, leurs blessures, leurs frayeurs mêmes, — leur complicité sans cesse invoquée, leur activité toujours prête dans les querelles des hommes, — - tout cela, même dans Homère, touche en effet à la comédie et frise même le burlesque; et je suis bien de l'avis de La Motte : « Il fallait que » les Grecs fussent encore dans l'imbécillité de l'enfance » pour s'être contentés des dieux de l'Iliade... » Seulement
(1) Essais de littérature, par M. Saint-Marc Girardin, tome II, page 117.
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les dieux dont se contentait l'enfance de la Grèce suffisaient plus tard à son âge mûr. La Grèce de Platon les adorait comme celle d'Homère. Et on peut lire dans Tacite, au moment où le Gapitole est brûlé pendant les combats qui précèdent la chute de Vilellius, l'indignation qu'excite encore dans cette âme vertueuse le crime (ce n'était qu'un, fait de guerre) qui a détruit le temple de Jupiter : «... Sedem Jovis optiini maœimi, auspicato a majoribus, pignus imperii, con-
ditam fuiore principum exscindi {\)\ » Le dieu de Tacite
est, à plus de huit siècles de distance, le même que celui d'Homère. La superstition est de tous les temps.
Je ne fais pas le procès aux divinités homériques; et à Dieu ne plaise que je serve jamais d'auxiliaire à M. l'abbé Gaume! Je montre seulement par où a pu se glisser, dans ces poésies d'une tenue si ferme, d'un ton si sérieux, d'une grâce si austère, « ce grain de Rabelais » que nous cherchons. « Jupiter, Neptune, Apollon, Minerve, dit M. Sainte- Beuve, ne sont pas peints à faire sourire. » Gela est vrai : les dieux d'Homère ne sont doués d'aucune jovialité ; mais ils sont souvent comiques par leur gravité même. Tout vrai comique est sérieux. Je prends par exemple, dans l'OJyssée, le moment où Ulysse vient de quitter cette île des Phéaciens où M. Ponsard, si nos lecteurs s'en souviennent, nous a récemment introduits. Ulysse est comblé des bienfaits d'Alcinoûs; il voyage sur un beau navire, et le pont du bâiiment est encombré de ces trépieds et de ces cuvettes ( je suppose qu'elles étaient d'or ) qui causent un si grand souci à madame Dacier. Une fois au large, Neptune intervient, non pas pour proléger le vaisseau, comme c'est le devoir d'un dieu qui a le gouvernement de la mer, quand d'honnê-
(t) JBistoriarum lib. III, cap. lxxii.
26* DK LA SIMPLICITÉ UOMÉBIÇUE.
tes gens y naviguent sans penser à mal... Le dieu veut les perdre pour les punir d'avoir accueilli le roi d'Ithaque. Mais il y faut le consentement de Jupiter. Neptune va le trouver, et il expose son grief; Jupiter répond. — Lisons ces discours. Je les donne dans la traduction de madame Dacier, parce que madame Dacier, précisément à cause des défauts que j'ai récemment signalés dans sa manière, est très-propre à faire parler les dieux homériques ; elle leur prête volontiers ce mélange de vulgarité et d'orgueil, d'emphase et de petitesse qui est le fond même de cette religion extravagante.
« Grand Jupiter, je ne serai donc plus honoré parmi les » dieux immortels, dit Neptune, puisque des mortels comme » les Phéaciens, qui même sont descendus de moi, me mépri- » sent. Je me persuadais qu'Ulysse ne retournerait dans sa
» patrie qu'après avoir souffert encore bien des peines Bien
» loin qu'il ait souffert à ce retour le moindre travail, les » Phéaciens l'ont conduit sur la vaste mer, l'ont posé tout » endormi sur les côtes d'Ithaque, et l'ont comblé de présents; » car ils lui ont donné tant d'airain, tant d'or et une si grande » quantité d'habits ( le dieu n'oublie rien ), qu'il n'en aurait » jamais tant emporté de Troie, s'il était arrivé heureusement » dans son palais avec tout son butin
» Le maître du tonnerre lui répond : Dieu puissant, quel » discours venez-vous de tenir? Les dieux immortels ne
» cesseront jamais de vous honorer Que s'il y a quel-
» que mortel qui ait l'insolence de vous refuser l'honneur » qui vous est dû, les voies de la vengeance ne vous sont-elles » pas toujours ouvertes ? Faites donc tout ce que vous trou- » verez à propos ; satisfaites-vous, et que rien ne vous re- » tienne...
» Je me satisferai très-promptement , repartit Neptune,
dî: i.\ simplicité homériqi 203
» comme vous m'en donnez la permission... Je veux faire » périr ce beau vaisseau des Phéaciens au milieu de la mer, » pendant qu'il s'en retourne, afin qu'instruits par cetexem- » pie, ils renoncent à ramener désormais les hommes qui abor- » dent chez eux...
» Eh bien ! répondit le maître des dieux, voici de quelle » manière je crois que vous devez exécuter cette vengeance: » quand tout le peuple sera sorti de la ville pour voir arri- » ver ce beau vaisseau et qu'on le verra voguer à pleines » voiles, changez-le tout à coup en un grand rocher près de » la terre... Ensuite couvrez leur ville d'une haute monta- » gne qui ne cessera jamais de les effrayer [\)... »
Ainsi voilà les deux plus puissants dieux de l'Olympe qui se concertent, dans un tête-à-tête sournois, et pourquoi faire ? Pour punir, sur quelques matelots qui rentrent au port, l'hospitalité que leur roi a généreusement donnée à un malheureux naufragé, — et quand cette punition n'est plus qu'une vengeance impuissante ; car Ulysse a été débarqué sur la côte d'Ithaque, et il est à l'abri : « Il fait, dit madame Dacier, une revue exacte de ses trépieds, de ses cuvettes, de ses barres d'or et de ses habiis, et il y trouve qu'il n'y manque rien. » Quant à Jupiter, après avoir fait mine de donner une leçon de patience à Neptune, il entre tout à coup, sans dire pourquoi, dans sa querelle, et il enchérit mesquinement sur sa vengeance... Quels sentiments! quelle moralité ! quelle dignité ! quel langage!
Je sais bien ce qu'on dit : que ces dieux, après tout, livrés à une guerre intestine dont les pauvres mortels ne sont que les instruments sur la terre, — que ces dieux, théologiquement parlant, ne sont ni plus ridicules ni plus méchante que
(1) Odyssée, ch. xm.
ne l'étaient ceux de l'Egypte et de l'Inde, et qu'ils sont par moments plus poétiques. Cela est vrai. Toutes les religions ont mis la discorde dans le ciel. Dans la religion des brahmanes, ce sont les anges eux-mêmes qui se combattent. Chez les Egyptiens, la querelle d'Osiris et de Typhon est célèbre. « Chez les Juifs, ne voit-on pas, dit Voltaire, le Dieu » de Juda vainqueur dans les montagnes et repoussé dans » la vallée? Quant aux hommes qui luttent contre les im- » mortels, c'est encore une idée reçue. Jacob lutte une nuit » entière contre un ange de Dieu. Si Jupiter envoie un » songe trompeur au chef des Grecs, le Seigneur envoie un » esprit trompeur au roi Achab (1).» Toutes les religions ont commencé par faire ainsi les dieux à l'image de l'homme. Elles débutent toutes par le matérialisme. L'idéal
est chrétien. « Toute l'antiquité profane a tenu, dit
madame Dacier, que les dieux inférieurs étaient corporels; que par conséquent lis pouvaient être assujettis à toutes les infirmités et à toutes les misères auxquelles les corps sont sujets. Homère, ajoute-t-elle naïvement, pouvait même les faire mortels, mais il ne Va jamais fait... Jamais on ne voit mourir un Dieu dans Homère ; ils sont blessés, ils souffrent, mais ils ne meurent point. Jupiter pourrait les anéantir, mais il ne le fait pas. Jamais il ne les menace de les faire mourir, mais seulement de les précipiter dans le Tartare... » C'était bien assez. Homère, s'il faut en croire madame Dacier, a donc usé d'indulgence envers ses dieux. Il n'est pas allé, avec eux, jusqu'aux dernières rigueurs, et les dieux en sont quittes pour quelques contusions. Tel est le résumé de la théologie homérique. Madame Dacier abuse du commentaire quelquefois, presque autant que de la traduction.
(1) Dictionnaire philosophique, articV EpOPÉE.
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M. Ponsard a fait un usage plus discret de la théogonie grecque. Il ne dit pas un mot des dieux d'Homère dans sa poétique. Il n'introduit non plus dans son poëme aucune apparition surnaturelle, à l'exception de Minerve qui prend les traits de la fille de Dymas pour réveiller Nausicaa, sa compagne, et lui tenir le discours que nous avons cité :
Ayant ainsi parlé, la déesse retourne
Dans l'Olympe, où la troupe immortelle séjourne ;
Les vents n'ébranlent point ces radieux climats,
Inconnus à la pluie et vierges des frimas.
Une blanche clarté toujours les environne,
Et la sérénité sans voile les couronne.
Là, toujours de plaisirs les plaisirs sont suivis ;
Là s'envole Minerve, après ses bons avis
J'ai cité ces vers de M. Ponsard parce que je me figure que sa mythologie se bornerait volontiers à cette intervention placide et à cette existence toute contemplative des dieux de l'Olympe ; et au fait, Homère se laisse aller cette fois à une description de la vie céleste qui ressemble fort à la béatitude, puxxape; ôeot nu-ara xavra... Les plaisirs dont parle M. Ponsard sont de trop. Les dieux se réjouissent ( repirovroi), dit Homère; cela ne veut pas dire qu'ils s'amusent.
Dans sa tragédie di* Ulysse, c'est encore Minerve que M. Ponsard introduit; mais une Minerve remaniée et refaite. Ce n'est plus là, à beaucoup près, ce sage Mentor avec lequel Fénelon a familiarisé notre enfance, et qui ne laisse pas, sous son costume grec, d'être un peu Gaulois; — ni cette fine, souriante et bavarde conseillère du roi d'Ithaque dans l'Odyssée, sa providence un peu moqueuse et son aide infatigable. Elle est plutôt, dans la pièce de M. Ponsard, comme un ressort du drame, ressort un peu
machinal, que comme une vraie païenne du ciel d'Homère, et elle a de ces mots auxquels Homère n'eût pas songé :
MINERVE
Je le comprends, Ulysse, et je lis dans ton âme : Tu veux m'interroger sur ton fils et ta femme...